LA FORCE DU MAL

--Ce n’est pas vrai, vous savez, me dit un jour Müller, que je sois

l’homme le plus malheureux en amour de tout le deuxième régiment

d’infanterie coloniale. Non, ce n’est pas vrai!

Il osait diriger vers moi la timidité de ses yeux alsaciens, bleus comme

une romance. Et tout, dans sa bonne figure paisible, mais un peu

frémissante, dans ses mains tendues vers moi, me suppliait de le croire.

--C’est une réputation que m’a faite Barnavaux, continua-t-il. Il dit

que je ne sais pas parler aux femmes, ni les choisir, surtout, que je me

mets toujours après celle qu’il ne faut pas, qui ne peut pas vouloir de

moi parce qu’elle en a un dans la tête, et qu’alors elle me méprise,

elle me méprisera toujours. D’abord, c’est une exagération: s’il était

là, Barnavaux, je lui ferais bien dire que c’est une exagération! Et

puis, il y a quelqu’un dans le corps, qui a été bien plus malheureux que

moi. Il y a Carcanières! Carcanières, ce qui lui est arrivé, une fois,

c’est épouvantable!

Mais jamais Müller n’alla plus loin dans ses confidences. Il est

pudique, il est sentimental, et aussi, il ne sait pas très bien le

français; il aurait trop peur de dire des choses choquantes, et que

pourtant ça ne soit pas ça, tout à fait! Voilà pourquoi je demeurai bien

longtemps sans en savoir davantage. Carcanières est un petit montagnard

de l’Ariège, sec, brun, mince et souple comme un fil d’acier et dont les

prunelles ibères ne se baissent point aisément devant les hommes; encore

moins devant les femmes! L’idée que celui-là eût éprouvé une déconvenue,

une de ces déconvenues amères dont on n’aime pas à parler! Cela me

paraissait presque invraisemblable. Enfin, j’eus l’heureuse inspiration,

pour l’induire en confidence, de lui avouer tout justement qu’il me

semblait le dernier homme destiné par la nature à une déception du genre

de celle que lui attribuait Müller. Ce jugement le flatta; et il sourit.

--C’est comme ça, pourtant, dit-il. Seulement, moi, est-ce qu’il y avait

de ma faute... est-ce que je pouvais prévoir?... C’est arrivé à

Madagascar, quand on m’a envoyé tout seul commander un poste de dix-huit

miliciens indigènes à Bélalitra, dans le Bouéni... Il paraît qu’il y a

de l’or dans le Bouéni; c’est possible, mais il n’y a pas de pain, il

n’y a pas de riz, il n’y a rien; rien que de grands arbres que vous

trouverez peut-être très beaux, des lataniers, mais qui avaient fini par

me faire horreur; tous pareils, avec leurs grandes feuilles dures, si

dures qu’elles ont l’air d’être en zinc et qu’en les posant entre deux

pierres on peut s’asseoir dessus comme sur une chaise de jardin: c’est

élastique et pourtant ça vous entre dans les côtes. Mes miliciens de

Tananarive en pleuraient. Ils disaient: «Où ça y en a les rizières?...

Où ça y en a manger?...» Et c’est vrai que sans les guides sakhalaves,

en route, on serait tous morts de faim. Mais ils vous montraient leurs

longues zagaies pointues, ces Sakhalaves, leurs zagaies dont les lames

sont faites comme une grande feuille mince, longue comme le bras, et

sont équilibrées à l’autre bout par un autre morceau de fer, taillé en

biseau comme un ciseau de charpentier. Ils les caressaient de la main,

en riant, et mes miliciens traduisaient leurs paroles: «Avec ça, eux y

en a pêcher, chasser!...» Et c’est la vérité: avec le pied de ces

grandes lances, ils déterraient dans les bois des ignames sauvages et du

manioc, ou bien, tout à coup, ils se jetaient à la nage dans les mares

et en tâtaient le fond de la pointe de leur zagaie. C’est comme si leurs

doigts eussent été au bout de la pointe: ils sentaient je ne sais

comment si la chose qu’on ne voyait pas, et qui bougeait, était un galet

rond ou bien une tortue. Alors, ils plongeaient, vifs comme des phoques,

et ils rapportaient la bête à bout de bras, la bête au bec corné, aux

pattes griffues, qu’on faisait cuire dans son écaille, à l’étape. Mais,

des fois, il n’y en avait pas assez pour tout le monde, de ces tortues,

et ils disaient que c’était leur pêche, qu’ils les gardaient pour eux.

Alors, avec un fusil de chasse, je tuais des papangs, vous savez, de ces

sales aigle-charognes, pour faire des échanges avec eux. Il fallait deux

papangs pour avoir une tortue. Sale peuple!

»Leurs femmes étaient grandes, bien faites, avec les cheveux tressés, et

belles à force d’avoir l’air d’animaux sauvages. Ce n’est pas le travail

qui les fatigue: il n’y a pas de cultures; elles ne font rien que

d’aller dans la forêt chercher des fruits qui poussent sur de mauvais

arbres tout ratatinés, et qui servent à faire de l’eau-de-vie. Ça, et

voler des bœufs! Et quand on voulait faire une grande fête, à Bélalitra,

on buvait l’eau-de-vie, on tuait un de ces bœufs, à coups de bâton,

après l’avoir fait beaucoup souffrir, sur la place du village; et après,

on dressait son crâne, avec les cornes, sur un grand pieu de bois.

Alors, le catéchiste protestant leur disait: «Vous êtes des païens! Vous

sacrifiez à Baal!»

»C’était un drôle de petit homme, ce catéchiste. Un Malgache, mais qui

croyait que c’était arrivé, sa religion, et qui ne quittait jamais ni sa

Bible, ni son chapeau en paille de riz, auquel il avait mis un ruban

noir, pour la gravité; et le dimanche, pour chanter l’office et pour

prêcher, il mettait à même la peau un pantalon et une vieille redingote.

Je ne sais pas d’où il venait. Un jour, il était comme tombé du ciel à

Bélalitra, et les Sakhalaves avaient voulu le tuer. Il leur avait dit

doucement: «Mes frères, mon âme restera avec vous!» Il n’y entendait pas

malice, et voulait seulement signifier qu’il ne leur en voudrait pas de

son supplice. Mais les Sakhalaves avaient pris la chose autrement: «Si

son âme reste avec nous, l’âme d’un homme que nous aurons fait mourir,

ce sera certainement avec de mauvaises intentions, pour nous apporter

des maladies, et la mauvaise chance quand nous irons voler des bœufs.»

Voilà pourquoi Ratsimba n’avait pas eu la palme du martyre. Ainsi,

c’était un très saint homme, mais aussi un Malgache, car il me dit un

jour que les sorciers du pays étaient des gens très pervers qui

dormaient la nuit sur les tombes pour en faire sortir des fantômes, et

que ces fantômes venaient autour de son lit le persécuter. Et il me cita

plusieurs passages de la Bible pour me prouver que rien n’était plus

ordinaire et plus croyable.

»Je lui demandai un jour pourquoi il n’était pas marié: «Car, lui

dis-je, tu es catéchiste, presque pasteur, et tous les pasteurs de

Madagascar sont mariés.»

»Il me répondit gravement:

»--En effet, je manque à un des devoirs institués par le Livre. Mais la

seule personne qui puisse me convenir ici est Rasoua, respectable veuve,

de mœurs excellentes, et le moment n’en est pas encore venu.

»C’est à la suite de cette conversation que je remarquai Rasoua. Et elle

était belle, pour une Sakhalave. Si vous l’aviez vue, quand elle

marchait! Comme toutes les veuves à Madagascar, elle ne portait pas les

cheveux tressés mais flottant sur les épaules, au-dessus d’un collier de

grosses perles rouges, et je me disais en voyant ses seins, les seins

fiers d’une femme qui n’a pas eu d’enfant: «Si elle était à moi, je lui

donnerais un si beau _lamba_ de soie qu’elle le porterait toujours, et

que personne ne verrait plus sa gorge, excepté moi, dans ma case!»

Pourtant, on ne lui parlait pas dans le village; elle vivait toute

seule, elle n’avait pas de mari; elle ne sortait pas le soir pour aller

dans le bois, comme toutes les autres: car vous savez bien qu’il n’y a

pas une Malgache vertueuse, ni fidèle. Il ne faut pas leur en vouloir:

elles ne croient pas que c’est mal faire. Mais cette femme-là s’écartait

des hommes, et les hommes s’écartaient d’elle, même Ratsimba, le

catéchiste. Ils se parlaient, lui l’appelait «ma sœur». Mais ils ne se

touchaient même pas le bout du doigt; et toujours elle avait l’air

triste, un peu farouche.

»Alors, il me vint à l’idée que c’était celle-là que je voulais, moi

aussi. Songez donc! Une femme vertueuse à Madagascar! C’était riche, ça;

c’était rare. Je fabriquai un petit collier avec des pièces de cinquante

centimes passées dans un fil de cuivre--c’est le cadeau le plus

magnifique, vous vous rappelez, chez les Sakhalaves--et je le lui

donnai. Elle le prit d’un air étonné, et je vis que ses deux seins que

j’aimais, se soulevaient comme les ailes d’un oiseau qui veut

s’envoler... et je lui repris le collier, je le lui mis moi-même autour

du cou. Elle se laissa faire, et elle avait l’air de sangloter de joie,

de ne pas croire à son bonheur. Une femme qui ne parlait à personne, si

fière. Je réfléchis: «Voilà ce que c’est que d’être le chef! Ici, je

suis un roi! C’est moi qui fais descendre mes faveurs.» En pesant un peu

sur ses épaules, je l’assis sur mes genoux, et une minute après, elle

était couchée sur la natte.

»Monsieur, maintenant, c’est un peu difficile à dire! Un instant avant

que je fusse le plus heureux des hommes--c’est comme ça qu’on dit, je

crois--je n’avais plus rien entre les bras! Elle avait sauté tout

debout, et c’était une tigresse, les griffes en avant, et les dents de

sa mâchoire de bête toutes sorties des lèvres! Et elle riait, elle

riait! Il semblait qu’elle n’eût attendu que ce moment, depuis des

années. Je voulus sauter dessus, la battre, la dominer, la forcer...

Vous savez bien ce que c’est qu’un homme, dans ces moments-là: il ne se

connaît plus. Elle échappa de mes mains, ouvrit la porte et se mit à

courir en criant: «_Ho afaka trambony! Ho afaka trambony!_» Et tous ces

sales nègres, quand j’essayai de la rattraper, se mirent en travers, et

il me parut que c’était moi, maintenant, qui était pour eux le

pestiféré, l’être qu’il fallait laisser seul.

»... Elle se précipita chez Ratsimba, le catéchiste. Je bousculai toutes

ces brutes, et j’entrai à mon tour dans la case. Elle était à genoux

devant cette espèce de curé nègre; il lui avait mis une main dans les

cheveux, l’autre à la gorge, et il avait l’air heureux, heureux, comme

un homme qui a maintenant tout ce qu’il peut désirer au monde. Il prit

une mine un peu choquée en me voyant violer son domicile, et il dit tout

de suite, oubliant le patois anglo-français dont il se servait avec moi:

»--_Afaka trambony! Afaka dosa!_»

»Je faillis l’assommer. Il conservait l’air si convaincu que tout ce qui

arrivait était la chose la plus naturelle du monde, que les bras me

retombèrent le long du corps; et je restai là, devant lui, comme au port

d’armes.

»--Elle a passé le sort, dit-il, dans un langage enfin compréhensible.

Alors, elle vient à moi, comme c’était convenu, puisqu’elle a passé le

sort!»

»Il me fallut une heure pour tirer quelque chose de ses explications. Le

mari de Rasoua avait eu la main broyée dans une fente d’arbre, en

essayant d’en retirer un rayon de miel. La gangrène s’y était mise; il

avait fini par en mourir. Et, depuis ce temps, le premier homme qui

approcherait Rasoua devait devenir lui-même la proie du mauvais sort:

c’était sûr, c’était un fait! Personne n’avait osé, pas même le

catéchiste.

»--Tandis que maintenant, ajouta-t-il d’un ton parfaitement satisfait,

elle va pouvoir devenir ma femme devant Dieu!»

»Si je n’avais pas craint les suites, au milieu de cette bande de

sauvages, je l’aurais tué! Je criai:

»--Imbécile! Elle a couché avec moi, entends-tu? Elle a couché avec moi!

»--Oh! ça ne fait rien, répondit-il, indifférent; le péché n’a pas été

consommé!»

»Voilà l’histoire, conclut Carcanières, et vous voyez, comme je vous le

disais, qu’il n’y avait pas de ma faute et que je ne pouvais pas prévoir

ça. Le pire, c’est que je fus obligé de renoncer à mon commandement et

de rentrer dans le rang, à Tananarive. On ne me parlait plus, dans ce

village, même mes miliciens: je portais malheur.»

Histoires exotiques et merveilleuses · 第 13 / 21 题