... La consigne sévère de cet hôtel fastueux lui interdisait l’entrée du
hall. Je ne pouvais l’apercevoir, je l’entendais seulement: et je n’en
étais pas fâché, ayant ainsi le droit de croire qu’il était Panurge,
Panurge ressuscité, Panurge toujours gaillard, cynique, obscène et
polyglotte. Toutes les langues, tour à tour, résonnaient dans sa bouche
d’or, et de fange: dégagées, galantes, insidieuses aux premières
paroles, atteignant le murmure discret au moment d’arriver aux
propositions essentielles. Successivement je perçus du grec, de
l’allemand, du russe, de l’anglais, je ne sais quoi encore où je ne
connaissais plus rien; mais je suis presque certain qu’il adressa
quelques mots du plus pur cantonais à un beau Chinois, un Chinois très
modernisé, sans natte, en veston bleu marine, léger, chapeau melon,
gilet et châle bleu de ciel et boutons de nacre. Ah! quel interprète,
quel Virgile, pour conduire à travers les enfers de Paris des Dantes
exotiques et dégénérés. Il piquait décidément trop ma curiosité:
quittant ma chaise d’osier ripoliné, rompant la sieste que je savoure
même en hiver, je traversai la cour vitrée pour l’aller joindre sur le
boulevard. Tout d’abord je ne vis que son dos, comme il poursuivait un
Américain aux épaules carrées, à la tête carrée, évidemment d’origine
allemande. Le client ne rentrait pas. L’abandonnant il fit demi-tour par
principes. Tellement par principes que j’en eus comme un éblouissement,
une illumination: un soldat, c’était un ancien soldat, ce ruffian! Et
puis sa face m’apparut, au plein soleil clair qui brillait au-dessus de
la Madeleine, et je criai malgré moi, maudissant au même instant cette
impulsion dominatrice--car, vraiment, était-ce bien une relation
avouable?
--Commandant? C’est vous commandant!
... Coloman Jagowtzky, Hongrois--à moins qu’il n’eut pris cet état civil
au choix ou au hasard dans l’alphabet et la géographie--que j’avais
connu chef de poste et de milieu à Boungou, Congo Belge, aux beaux temps
périmés où la vie d’un noir ne pesait pas lourd, en échange d’un kilo de
caoutchouc! Coloman Jagowtzky, jadis administrateur, stratège, pontife,
unique commerçant, dans un pays aussi vaste que la moitié de la France,
appuyé sur cinq cents fusils portés par des sauvages qui n’avaient guère
d’autre défaut que d’être voluptueusement cannibales, Coloman qui
possédait un harem de douze femmes bondjos toutes nues, mais si bien
faites «qu’on ne savait pas le regretter», disait mon compagnon de route
Vandergraët, Flamand pudique. Le voilà qui, maintenant, était «guide»,
si l’on peut masquer d’un terme décent l’ignominie de son métier, guide
pour étrangers salaces en quête de distractions impures!
--La liste secrète et authentique des quatre cent quatre-vingt-sept
petits paradis de Paris, fit-il machinalement en me tendant une brochure
tirée au polycopiste.
Il ne s’était inquiété que de distinguer ma race, pour me parler le
langage de mes pères. Puis la mémoire lui revint. Mais nulle vergogne
n’abaissa ses yeux fauves et bruns au-dessus de son nez de proie.
C’était un rapace qui tombait, pour s’en nourrir, sur les charognes ou
les bêtes vivantes, suivant l’heure et les circonstances, voilà tout.
Pour lui, j’étais une chance. Laquelle? Il ne savait pas, mais il
fallait essayer. Il prit mon sillage, à quinze pas. J’entrai dans un
bar, et il s’assit à côté de moi, sans façons.
--Jagowtzky, lui dis-je, vous en êtes là?...
Il haussa les épaules, scrutant les bulles gazeuses qui montaient, par
petites explosions silencieuses, à la surface de son verre de whisky.
--C’est la faute des curés! cria-t-il enfin, rageusement.
Je crus qu’il baptisait de ce nom générique, injurieux dans sa bouche,
les pasteurs des missions protestantes, Anglais, Américains ou
Norvégiens qui commencèrent si rudement, il y a quelques années, le
procès aux méthodes colonisatrices en pratique au Congo léopoldien; et
le fait est qu’elles manquaient de douceur. Il me détrompa.
--Les missionnaires protestants? dit-il. Bien sûr, c’étaient des
mouchards: on ne pouvait pas tirer un malheureux coup de fusil sans les
avoir sur le dos. Et quand un sale noir s’était fait broyer le petit
doigt dans l’engrenage de la machine, sur un bateau, tout de suite ils
lui photographiaient son moignon pour envoyer le cliché en Angleterre,
avec ce titre: «Indigène amputé par les bourreaux de l’Etat indépendant
pour avoir refusé d’apporter du caoutchouc.»
--Mais... murmurai-je.
--Oui, je sais: vous allez dire que ce n’était pas _toujours_ un
engrenage qui lui avait coupé la main, au photographié? C’est possible,
tout arrive. Mais moi, je n’y ai jamais été pour rien. Quand j’ai été
nommé à Boungou, venant de Java où j’avais servi chez les Hollandais,
les indigènes étaient matés, ils obéissaient au doigt et à l’œil. Je
n’ai jamais fait que le minimum de ce qu’il fallait pour conserver ma
position. Si ça n’avait pas suffi, n’est-ce pas... quand un homme se
trouve entre l’humanité et le devoir,--mais oui, mais oui, le devoir
administratif, les ordres, si vous voulez,--c’est dur, quand on n’est
pas méchant. Et je ne suis pas méchant. J’aime à pleurer, même, tenez:
dans les livres, dans les journaux, j’aime lire ce qui fait pleurer. Et
après tout, ces protestants, ils avaient une qualité, ils étaient comme
moi, ils se croyaient supérieurs à l’indigène, ils le défendaient par
intérêt, pour monter le coup au roi souverain, peut-être aussi par
charité, mais ils restaient persuadés qu’un noir n’est pas un blanc, ils
tenaient leur distance. Ah! nom de Dieu, ce que je les ai regrettés, je
puis le dire, quand j’ai vu arriver les autres!
--Les autres?
--Oui, les catholiques, les jésuites flamands, les calvairistes, les
marianistes, est-ce que je sais! Ils nous sont tombés dessus comme des
sauterelles, comme des moustiques! Au début, j’ai trouvé que c’était une
bonne blague que le gouvernement belge faisait aux protestants. Ça n’est
pourtant pas gai, le nouveau régime de ce nouveau gouvernement: tout le
temps, les magistrats vous tombent dessus: «Vous n’avez pas le droit de
faire ci, vous n’avez pas le droit de faire ça. Vous n’avez pas le droit
de donner un seul coup de cravache en cuir d’hippopotame sans nous
prévenir. Où est-elle, votre comptabilité des coups de cravache? Où
est-il, votre cahier de chicotte? Vous n’avez pas le droit de prendre le
caoutchouc sans le payer: trois francs, vous le paierez.» Trois francs!
Pourquoi pas son pesant de perles fines, tas de malins? Et mon profit,
alors, et ma commission? Le métier était gâté, il ne vous restait plus
que la solde, la solde toute sèche, et pas grasse, la solde d’un
sous-lieutenant en garnison d’Europe, avec les embêtements en plus, le
risque de finir dans la marmite d’un anthropophage, la bilieuse,
l’entérite, le paludisme, la dysenterie. Ah! la classe, la classe! Mais
on restait tout de même, je serais bien resté toute ma vie, malgré tout:
parce que, vous savez, tout vaut mieux que l’Europe!
Il s’interrompit, il chercha. Quelque chose, un scrupule affreux, et
dont pourtant je ne pouvais m’empêcher de lui tenir compte, germait dans
sa conscience coriace.
--... Là-bas, je n’ai jamais fait tout ce qu’on raconte. Et, d’ailleurs,
ça n’est pas la même chose qu’ici. Ici on ne peut pas nous juger. Ici je
ne ferais pas de mal à une mouche, je ne suis pas un anarchiste, ni un
voleur, ni un millionnaire, ni rien: un pauvre bougre, je suis. Mais
enfin, là-bas, je n’ai jamais fait... ce que je fais ici pour vivre.
Vous pouvez dire ce que vous voulez, je valais mieux. Et je me regrette,
quand je me regarde.
»Voilà pourquoi je conservais ma situation. Elle ne valait plus
grand’chose, ce n’était pas pour la galette. Mais, au bout du compte,
j’étais toujours le maître. Et même, dans un sens, il y avait des jours
où ça m’intéressait, le nouveau système, où ça ne me déplaisait pas,
d’essayer autre chose. On était allé trop loin, avant, je le savais. Ça
devait casser. Et, pour me consoler, je pouvais me payer la tête des
protestants. Moi, vous comprenez, je suis catholique, puisque je suis
Hongrois de Croatie.
»On ne les avait pas chassés, ces protestants. Mais les autres, en un
clin d’œil, les mirent dans leur poche. Ils ne buvaient que de l’eau,
ils n’avaient pas de femmes, ni blanches, ni noires, ils ne mangeaient
guère que de la farine de banane et des poissons, vivaient dans des
cases indigènes, sales comme des peignes dans leurs grandes soutanes
noires, vieilles comme les rues et brossées quand ils avaient le temps.
Mais ils avaient construit une grande chapelle, plus belle que tous les
bâtiments de l’Etat à Boma ou Léopoldville, une chose magnifique, hein?
et qui était pour les noirs, pour ces sales noirs, et d’où ils leur
criaient: «Entrez, venez, c’est à vous si vous êtes avec nous!» Et le
dimanche, ils sortaient de leurs sales soutanes, ils apparaissaient tout
en or, avec des chasubles d’or, dressant des calices, des ostensoirs,
des ciboires, toutes sortes d’histoires en or, ils faisaient des
promenades dans Boungou avec des bannières d’or! C’était trop beau, vous
comprenez: les indigènes se mirent à passer catholiques par fournées, ça
les prit comme une épidémie: pire que la maladie du sommeil.
»Les femmes, surtout, d’abord. Ce fut par elles que ça commença. Elles
allaient au baptême en grandes robes blanches,--des femelles qui ne
s’étaient jamais mis même un mouchoir de poche au derrière,--et puis à
confesse, et puis à la communion, et à la messe et aux vêpres. En un
clin d’œil elles avaient appris tous les cantiques, avec les paroles en
bondjo, et ne pensaient plus qu’à ça. Je dis aux miennes: «La première
qui marche dans ces bêtises, je lui mets mon pied quelque part.» Il en
fila trois, et je ne fis rien du tout, et il n’y avait pas à réclamer.
Le père Vlaamasch, le chef de la mission, expliqua que des chrétiennes
ne pouvaient pas se mettre en état de péché mortel en restant mes
concubines, et qu’elles devaient épouser devant Dieu d’honnêtes
chrétiens. Le magistrat lui donna raison, et je n’eus qu’à empocher
l’affront, avec mon mouchoir par-dessus. Après ça, ce fut le tour des
hommes du village. Et un orgueil, un orgueil, à mesure qu’ils se
laissaient catéchiser! Ils ne me regardaient plus, ils n’obéissaient
plus qu’à la mission. Mais je pensais: «Patience! J’ai mes cinq cents
miliciens. Si ça va trop loin, on verra bien qui est le maître: ceux-là
ne me lâcheront pas.»
Brusquement, il y eut un clairon qui se fit chrétien. Une forte tête, un
type à palabres. Il avait trouvé l’emploi de son éloquence, il palabra:
«Moi y en a chrétien, vous y en a sauvages, vous manger de l’homme, vous
beaucoup cochons. Moi y en a gagner paradis même chose les blancs. Moi
pas noir, dans le ciel, moi blanc. Vous sauvages, en enfer, en enfer!»
Et ce fut la débandade. Mes cinq cents hommes, un par un, s’en allaient
demander le baptême, et, en attendant, on les inscrivait à la mission
comme catéchumènes. Le père Vlaamasch jubilait. «Ça sera la Légion
Thébaine, disait-il, les premiers soldats du Christ.» Je t’en ficherai,
moi, de la Légion Thébaine! Et il voulut leur donner une bannière avec
une inscription en latin: _In hoc signo vinces._ Ça, c’était une faute.
«Le drapeau des miliciens congolais, lui dis-je, c’était auparavant, le
drapeau de l’Etat Indépendant, bleu avec une étoile d’or. Maintenant,
c’est le drapeau belge. Je n’en connais pas d’autre. Vous pouvez rentrer
ça.» Cette fois, l’administration me donna raison. Et ça fit de l’effet
sur mes miliciens, les conversions s’arrêtèrent. Je marquais un point.
Alors le père Vlaamasch voulut se venger. Il avait converti la femme de
mon boy. Ça devenait nuisible à la discipline intérieure. Cet imbécile
de boy discutait théologie avec moi. Et toujours de la même manière,
comme le clairon, vous savez, celui qui faisait l’apôtre: «Si moi
chrétien, moi y en a plus sauvage. Moi y en a gagner paradis même chose
les blancs, moi mourir noir, revenir blanc. Quoi toi y en a dire?» En
attendant, il n’en tournait plus un coup, à cause du paradis. Je ne sais
comment, la quinzième fois qu’il me rabâchait son espoir, il me vint à
l’idée de répondre:
--Mais naturellement, il faut que tu y ailles en paradis! Si tu n’y
allais pas, qui est-ce qui me porterait ma cantine, quand j’y monterai,
dans ma gloire?
»J’avais dit ça sans y penser, et ce fut la victoire, monsieur, la
victoire définitive, l’effondrement du père Vlaamasch! Le dimanche
suivant, il n’y avait plus personne dans la grande chapelle; la ruine,
quoi! la catastrophe, la fin de tout à la Mission. Vous ne devinez pas
pourquoi? Ces pauvres diables, ce qu’ils espéraient, était l’égalité
avec nous, après leur mort. L’égalité avec nous, les maîtres, les
tyrans, les dieux. Et voilà qu’un doute leur venait, qu’ils
soupçonnaient une méchanceté noire, une trahison, un complot des blancs
pour faire d’eux, sur l’éternité, des brutes esclaves turbinant sur les
blancs, là-haut comme ici-bas. Ah! non, non! Il fallait s’échapper du
piège. Ils ruèrent dedans.
»Si je n’avais été là, moi la Force, je crois bien qu’on les aurait
assassinés, les missionnaires!
»Mais ce sont des gens têtus, et malicieux, et influents! Ils
redoutaient moins le martyre que l’anéantissement de leur œuvre. Ce
qu’ils en ont raconté sur moi, au chef-lieu! Ils ont eu ma peau. Et me
voilà: sans eux, je serais peut-être un honnête homme, pourtant; ou,
ou... du moins un gentleman. Je n’avais jamais rien fait de mal,
jusqu’ici, en Europe, j’avais mon honneur.»
Je réglai les consommations. Quand il vit la monnaie, il ajouta:
--J’ai perdu mon temps avec vous: vous me donnerez bien cent sous?
Il les eut.