dans son être. Parfois, il se demandait: «Que dois-je faire et qu'est-ce
que le Bon Dieu veut au juste de moi[33]?» Et tranquille, il se
répondait à lui-même: «Je l'ignore, mais c'est dans une grande paix et
un vrai calme que j'attends la manifestation de sa volonté. L'exact
discernement et la vraie force ne seront pas refusés, j'en ai une ferme
confiance, pour mon humble prière.»
A l'automne de 1913, Psichari partit pour les manoeuvres du Sud-Ouest.
Un jour où son régiment se trouvait au repos, il fit pour un patronage
une conférence sur l'Eucharistie et la fréquente communion. Quel ne fut
pas son étonnement de reconnaître parmi ses auditeurs quelques-uns des
canonniers de sa batterie!
Au reste, beaucoup de consolation et beaucoup de joie lui devaient venir
de ce voyage à travers la France. A son retour à Cherbourg, il écrivait
à un prêtre[34] qu'il avait rencontré au hasard d'un cantonnement:
_Comment ne pas voir que cette terre est bénie entre toutes, qu'elle est
et restera toujours la terre de l'humble fidélité et que c'est elle qui
portera toujours la plus riche moisson?... J'admire toute cette grâce
qui rayonne à travers la terre de France, j'admire qu'après tant
d'efforts, après tant de persécutions, la petite lampe vacille encore au
fond du temple et qu'elle suffise encore à éclairer le monde._
Une chose surtout l'avait fortifié parmi celles qu'il avait vues: la
piété de nos prêtres:
_Il faudra, écrit-il, il faudra que je dise, si Dieu m'en donne la
force, que notre clergé est admirable, qu'il est pénétré des plus mâles
vertus chrétiennes, qu'il est plus grand peut-être qu'il n'a jamais été.
Au village comme à la ville, le presbytère est le seul endroit où se
réfugie l'intelligence,--car je n'appelle pas de ce nom la pauvre
intelligence dépravée des intellectuels,--le seul où il y ait vraiment
de la vie, le seul où l'on soit assuré de trouver toujours non seulement
des hommes de coeur, mais des hommes ayant la plus fine compréhension de
toutes choses, le sens le plus droit, la raison la plus déliée. On dit
qu'il n'y a plus de saints aujourd'hui. Ah! si l'Eglise le permettait,
je dirais bien qu'il y en a et où ils sont._
Et ces réflexions, par une pente naturelle, le ramenaient à lui-même, à
l'atroce destinée de celui qui appartenait à ce clergé admirable, et
qui eût dû être le bon prêtre d'une paroisse française. Il se sentait à
nouveau travaillé du désir de réparation qui grandissait en son coeur,
et j'imagine que c'était là le sujet de ses entretiens à Cherbourg, avec
un fidèle ami, cet abbé Bailleul[35] qu'il interrogeait sur son propre
avenir. Aussi était-il disposé à écouter avec bienveillance celui qui
voyant en lui des marques de vocation certaine, lui parla un jour du
sacerdoce. Est-ce à dire que son âme cessait d'entendre l'appel de
saint Dominique? Non point; mais la longueur des études théologiques
l'effrayait, et surtout la peine que sa décision causerait à sa mère
et l'obligation où il serait de vivre loin d'elle, car il l'aimait
et l'admirait entre toutes. Enfin, _il était pressé de dire la
messe_--toujours le même désir sublime de reprendre la place abandonnée.
Et voici qu'on lui disait: «Votre devoir est avant tout le sacerdoce.
Dieu vous veut, provisoirement du moins, parmi les prêtres séculiers.»
Dans sa ferveur filiale, Ernest Psichari reçut ce conseil avec un
débordement de joie: Oui, être un simple curé de campagne, comme son
grand-père l'eût été, vivre dans quelque presbytère très simple de
basse Bretagne, retourner fidèlement, minutieusement, sur les voies
abandonnées et, d'abord, mettre les pas dans les pas, retrouver la
vocation exacte, aller au séminaire...
C'est ainsi qu'au printemps de 1914, Ernest Psichari fit visite au
supérieur du grand séminaire d'Issy. Le parc et la chapelle étaient
intacts et tels que Renan les décrit en ses _Souvenirs d'enfance et de
jeunesse_. Il retrouva la froide charmille janséniste du dix-septième,
les longues allées solitaires, et c'est avec une grande émotion qu'il
vit ces endroits mêmes où son «malheureux grand-père» avait prié.
Quelques semaines plus tard, M. l'abbé Tanquerey, directeur au grand
Séminaire, rencontra le R.P. Janvier et lui dit: «Nous avons reçu la
visite du petit-fils de Renan... _Il entrera chez vous._» Il semble
bien, en effet, que ce pèlerinage à Issy n'ait fait que confirmer Ernest
Psichari dans son dessein de se donner à saint Dominique. Toujours
est-il que son frémissement intérieur ne s'était pas apaisé:
_Ce qui me paraît vraiment insupportable, c'est de continuer cette
existence d'oubli et de reniement qui est la mienne, écrivait-il
alors[36]. Il faudra pourtant un jour que cela change, car Dieu ne se
lassera-t-il pas à la fin de tout donner sans rien recevoir?_
Le P. Clérissac, à qui Psichari faisait cet aveu, finit, après avoir
longuement hésité, par acquérir la certitude que la vocation de ce jeune
homme était bien dominicaine. Pour ne rien hâter cependant, il fut
convenu qu'Ernest Psichari ne s'engagerait pas immédiatement et qu'il
irait d'abord prendre ses grades en théologie à Rome, au Collège
Angélique, et comme auditeur libre.
NON TOLLIT GOTHUS QUOD CUSTODIT CHRISTUS, SAINT AUGUSTIN
Mais Dieu, lui, savait déjà la mission qu'il destinait à son enfant et
le sacrifice pour lequel, dans sa pitié pour la France, il réserverait
ce soldat, fils de Dominique. Bientôt tous les voeux d'Ernest Psichari
allaient être exaucés: Dieu lui donnerait sujet de prétendre, de
réaliser la double vocation qui partageait son coeur, de s'immoler à la
terre de ses pères, de réparer en sauvant. Car le don qu'Ernest Psichari
allait offrir pour le service de la Patrie est en même temps un
témoignage rendu à Dieu, un holocauste véritable, «librement consenti
et consommé en union avec le sacrifice de l'autel[37]». Ernest Psichari
partit le second jour de la guerre avec le 2e régiment d'artillerie
coloniale. En quittant Cherbourg, il dit à l'abbé Bailleul: «Je vais à
cette guerre comme à une croisade, parce que je sens qu'il s'agit de
défendre les deux grandes causes à quoi j'ai voué ma vie.»
Le 20 août, il écrit à sa mère[38]: «Nous allons certainement à de
grandes victoires et je me repens moins que jamais d'avoir toujours
désiré la guerre, qui était nécessaire à l'honneur et à la grandeur de
la France. Elle est venue à l'heure et de la manière qu'il fallait.
Puisse la Providence ne pas nous abandonner dans cette grande et
magnifique aventure[39]!»
Le soir du 22 août, à Saint-Vincent-Rossignol[40], après être resté
douze heures sous un feu épouvantable, Ernest Psichari fut tué net
d'une balle à la tempe. Un témoin de sa mort écrit: «Vers six heures,
j'aperçus le lieutenant Psichari sous un arbre, près de ses pièces,
soutenant le capitaine Cherrier, blessé. Il se dirigea avec lui vers
l'ambulance et le laissa à la porte, _pour retourner à sa pièce_. À
ce moment les Allemands arrivaient à 30 mètres. Le feu cessait et le
lieutenant était assez isolé. Je le vis regarder le demi-cercle que les
Allemands formaient autour de lui, se pencher soit sur son canon, soit
sur un blessé et tomber mortellement frappé. Il tomba sur le canon et
glissa à terre.» Ceux qui l'ont vu plus tard ont été frappés du calme
de son visage: autour de ses mains était enroulé son chapelet[41] qu'il
avait pu saisir.
À trente ans, ayant tout accompli, Dieu l'appelait à la vie et à la
gloire. Ernest Psichari y est entré, suivi d'une héroïque milice de
jeunes martyrs qui lui ont fait au Ciel la plus belle cohorte qu'il ait
jamais conduite.
NOTES ET DOCUMENTS
[Note 1: Grec par son père et tout ensemble «français, latin,
breton», par sa mère en qui sont unis le sang catholique des Renan et le
sang protestant des Scheffer, Ernest Psichari fut, par ses origines et
la gloire de sa famille dans le siècle, profondément mêlé aux événements
spirituels de notre propre histoire. Restituer l'atmosphère morale
où grandit l'héritier de toutes ces cultures, ce serait du même coup
évoquer tout un âge qui se reconnut en Renan comme en celui qui l'avait
engendré. Il ne nous appartient point de le faire et nous nous bornerons
ici, pour fixer l'imagination, à noter les moments essentiels de la
jeunesse d'Ernest Psichari.
Ernest Psichari naquit le 27 septembre 1883. Il fit ses études aux
lycées Henri IV et Condorcet. À dix-huit ans, il publiait des vers
subtils, à la manière de Verlaine et de Mallarmé qui fut aussi celle
d'Ary Renan, son oncle. Par ailleurs, épris de métaphysique, il annotait
Spinoza et Bergson.
Après sa licence de philosophie (1902), il partit, en qualité de
dispensé, accomplir une année de service militaire.
L'armée lui apparut comme la seule activité où demeure cet idéalisme
qu'une culture toute sceptique avait failli corrompre. Dès son arrivée à
la caserne, il sentit avec une vivacité extraordinaire qu'il était fait
pour vivre là, que c'était là sa vocation. Désormais il eut quelque
chose où se prendre, un motif d'agir. Il signe, en 1904, son
réengagement au 51e de ligne, à Beauvais. Mais, impatient d'action, le
sergent Psichari change d'arme et passe dans l'artillerie coloniale
comme simple canonnier. Bien vite, il reçoit les galons de maréchal des
logis.
Choisi par le commandant Lenfant, il part en mission pour le Congo.
Alors commence la vie héroïque et libre qui réalise tous les rêves de sa
jeunesse et donne à son être sa première raison et son premier but.
Auprès d'un chef qu'il aime à la façon d'un père, Psichari va, pendant
de longs mois, marcher sous des cieux nouveaux. Ensemble, ils pénètrent
la Sangha, parmi les monts sauvages du Yadé, vers cette claire Penndé
que nul autre, avant eux, n'avait franchie. Il convoie des troupeaux de
boeufs, le long des fleuves; il combat, marche des journées, des nuits
entières, s'enivre de solitude et d'action.[c]
[Note c: C'est au court de cette mission au Congo qu'Ernest Psichari
reçut la médaille militaire (1908).]
En 1908, il nous revint plein d'enthousiasme. Et il semblait nous dire,
ce maréchal des logis, que nous avions connu étudiant en Sorbonne: «Je
ne suis plus un jeune bourgeois, occupé des travaux de mon état; je
suis un homme en qui ne demeurent plus que des sentiments frustes et
primitifs.» Et nous qui le regardions faire, comme nous enviions déjà sa
destinée!
Psichari entra alors à l'école de Versailles, d'où il sortit
sous-lieutenant en septembre 1909. C'est comme officier qu'il partit,
cette fois, pour la Mauritanie: il y devait rester jusqu'en décembre
1912. Voilà le moment où nous avons entrepris de raconter sa vie.]
[Note 2: Lettre à M. Henry Bordeaux, à propos de la _Maison_.]
[Note 3: Lettre à Agathon; Cf. _Les Jeunes Gens d'Aujourd'hui_
(1913).
À propos de ce livre, Psichari nous écrivait: «Il me semble que tous
les traits que vous notez doivent nous mener, un jour, à de la gloire
guerrière et, pour tout dire, à une revanche dont nous ne devons jamais
détourner nos regards.»
Et, dans la réponse que nous citons, relevons encore ces propos: «Ce
serait singulièrement rabaisser la foi patriotique que de la croire
fonction de la barbarie et de l'inculture; ce serait aussi vouloir
nous ramener au point de l'Allemagne actuelle où tout est sacrifié aux
entreprises de la vie pratique.--Quoi que nous fassions, nous mettrons
toujours l'intelligence au-dessus de tout... Cela est nécessaire, quand
on songe à la haute mission de la race française, à la grande élection
qui domine toute son histoire...»]
[Note 4: En voici le témoignage. Dès 1912, nous avions noté ce
_réveil de l'héroïsme_ et, invoquant déjà l'exemple d'un Psichari, nous
écrivions:
«... L'intellectualisme orgueilleux où se réfugièrent nos aînés devait
les conduire soit au pessimisme, soit au scepticisme. Ils devaient
pratiquement aboutir à l'anarchie idéologique, à toutes les confusions
morales. L'affaire Dreyfus, voilà le bilan de cette génération, et c'est
en réfléchissant sur le passé qui trouve là son symbole qu'ils ont fait
l'aveu de leur désarroi. Parmi la décomposition dreyfusienne, ils ont vu
avec effroi que le pacifisme, l'internationalisme étaient la conséquence
de leurs doctrines et avec une simplicité douloureuse, malgré
l'apparente victoire ils nous disent: «Instruisez-vous par notre
défaite. Tout notre rôle aura été de vous montrer le danger et de vous
avertir.»[d]
[Note d: Charles Péguy.]
«Et, ô miracle, c'est de ce milieu de l'Affaire que nous vient
aujourd'hui la parole la plus hardie qu'ait prononcée jeune homme
de notre âge. C'est d'une famille où l'intelligence semblait devoir
s'épuiser après avoir donné ses fleurs les plus rares que part le
conseil de vertu et de renouvellement. La lampe d'héroïsme qu'on
croyait vacillante, c'est le petit-fils de Renan, Ernest Psichari,
sous-lieutenant d'artillerie coloniale à Moudjeria (Mauritanie), qui la
passe à notre génération.
«Je voudrais que l'on méditât sur l'aventure de ce garçon de vingt-cinq
ans qui, abandonnant ses études de Sorbonne, partit à deux reprises pour
mener une action française dans la brousse africaine, pour donner à la
France un empire dont M. de Mun a dit «que nulle abdication n'empêchera
jamais qu'il n'ait été par elle, et par elle seule, arraché à la
barbarie». Mais je me contenterai de citer quelques pages que le
brigadier Psichari rédigeait en 1908, au retour de la mission qu'il fit
au sud du Tchad, sous les ordres du commandant Lenfant. Ce sont là des
paroles qu'il faut que l'on connaisse. Puissent-elles déterminer des
vocations héroïques! Ecoutez, dès l'abord, ce qu'il dit de l'Afrique:
«Nous y venons pour faire un peu de bien à ces terres maudites. Mais
nous y venons aussi pour nous faire du bien à nous-mêmes. L'Afrique est
un des derniers refuges de l'énergie nationale, un des derniers endroits
où nos meilleurs sentiments peuvent encore s'affirmer, où les dernières
consciences fortes ont l'espoir de trouver un champ à leur activité
tendue.» Ce noble pays révéla à ce soldat français les vertus de la
guerre: «Nous reviendrons, dit-il, à l'opinion du peuple qui est
la guerre. De l'extrême barbarie, nous sommes passés à l'extrême
civilisation... Mais qui sait si, par un retour fréquent dans l'histoire
humaine, nous ne reviendrons pas au point d'où nous sommes partis? ...
Il vient une heure où la violence n'est plus de l'injustice, mais le jeu
naturel d'une âme forte et trempée comme un acier. Il vient une heure
où la bonté même cesse d'être féconde et devient amollissante et
lâche. Alors la guerre n'est plus qu'un indicible poème de sang et de
beauté.»[e]
[Note e: Psichari avait rectifié l'excès d'un tel «bellicisme». Mais
que ces paroles furent exaltantes pour ceux qui avaient, comme nous,
grandi dans l'enseignement pacifiste et humanitaire!.]
Et voici ce que lut au fond de lui-même ce fils d'intellectuels: «Dans
ma patrie, on aime la guerre et secrètement on la désire. Nous avons
toujours fait la guerre. Non pour conquérir une province. Non pour
exterminer une nation. Non pour régler un conflit d'intérêts. Ces causes
existaient assurément, mais elles étaient peu de chose. En vérité, nous
faisions la guerre pour la guerre, sans nulle autre idée, pour l'amour
de l'art... Nous la faisions par un naturel besoin de nous dépenser et
de nous imposer, parce que c'était notre loi, notre raison secrète,
notre foi.»
«Cette foi, ce goût français de l'héroïsme, cet élan qui traverse les
pages africaines de Psichari, je l'ai retrouvé, cet été, dans l'âme
de maints jeunes hommes; j'ai vu dans leurs yeux briller un secret
désir...»
Nous devions, deux années encore, attendre l'événement qui emploierait
cette passion ...]
5. Charles Péguy, dans l'épître votive qui termine son _Victor Marie,
comte Hugo_, nous montre Psichari dans une teriba de cent mètres carrés,
au milieu du désert, avec ses livres. Sa bibliothèque de campagne, à
ce qu'il nous assure, ne comprenait que: les _Pensées_ de Pascal, les
Sermons de Bossuet, le _Règlement d'artillerie de montagne_, la _Table
de logarithmes_ de Dupuy, et un exemplaire de _Servitude et grandeur
militaires_ auquel Psichari tenait, «parce qu'il composait l'unique
bagage littéraire du sous-lieutenant de cavalerie Violet qui sut si
bien mourir à Ksar-Teuchane, en Adrar»; plus, cinq petits livres qui
n'étaient autres que des _cahiers_ de Péguy lui-même.
Et, dans ce même morceau, Péguy cite cette belle lettre de Psichari,
datée de Moudjeria:
«Voici une terre qui est parfaitement romantique et triplement
romantique: par sa nature, son aspect physique, par le caractère de
ses habitants et par l'action que nous y exerçons encore. Histoire de
brigands, assassinats, combats épiques, pillages, sombres intrigues,
tout cela fleurit ici comme dans son terrain naturel. Et tout conspire
à cette impression. Les aspects du pays, qui ne sont guère _jolis_, ont
cependant une beauté qui leur vient d'un tragique puissant, une beauté
sans grâce, mais bizarre et monstrueuse comme un décor du second Faust.
«Des plaines sans eau de l'Agan, écrasées de soleil, du montueux Tagant
et de ses cirques de rochers noirs, des dunes sans fin de l'Aouker, du
noir Assaba, toute vie s'est retirée aujourd'hui et il reste un rude
squelette minéral où errent de pauvres tentes en poil de chameau et des
troupeaux nomades. Les Maures de ces contrées désolées sont parmi les
plus rudes guerriers qui soient au monde. Ils nous l'ont fait sentir
plus d'une fois, et nous le feront encore sentir, vraisemblablement.
Cette noble et antique race qui se rattache à l'Orient mystique (il y a
ici des «Chiites» que les guerres du premier siècle de l'Islam avaient
pourtant rejetés et confinés en Perse sur les bords de l'Euphrate) et
qui se ramifie vers l'est jusqu'au delà de Tombouctou (les Kounta
du Tagant s'échelonnent ainsi jusqu'au nord de la boucle du Niger),
présente un échantillon d'humanité extrêmement évolué et où pourtant la
simplicité des moeurs est restée grande, où l'ardeur du sang primitif
est restée vierge. Ces gens d'esprit très cultivé généralement, retors
en politique, habiles dans la discussion, et qui, en religion, vont
jusqu'au mysticisme le plus ardent (Cheickh el Ghaswâni dévore en ce
moment un traité de mystique arabe sur la «prédestination» que lui a
prêté le capitaine commandant le Cercle), ces gens, tout en même temps
sont des gueux, vivent de guerres et de rapines, sont fiers comme des
mendiants, ardents à l'action, braves et rusés. Jeunesse de coeur et
vieillesse d'esprit, voilà la caractéristique générale. «C'est dans ce
rude pays que nous avons essayé de nous installer par la force de nos
armes, et c'est un des derniers où l'on fasse encore oeuvre de soldat,
où l'on vive militairement. Enfin c'est une terre héroïque, pleine pour
nous de nobles souvenirs, encore d'hier, toute chaude encore du sang
français.»
[Note 6: C'est à propos de ces affaires de Tichitt, qu'Ernest
Psichari nous écrivait d'Amijenjer, le 21 février 1912:
«Notre mois de janvier a été occupé par des opérations intéressantes qui
se sont déroulées avec une grande rapidité. Il s'agissait d'aller
nous montrer à Tichitt, ksar important situé à 200 kilomètres Est de
Fort-Coppolani, et dans lequel nous n'avions pas encore mis les pieds.
L'intérêt de cette manifestation était d'occuper un des derniers
repaires des dissidents de Mauritanie, et leur hôtellerie ordinaire.
«Le 10 décembre, je procédais--dans un coin étonnant de l'Adrar--à
l'arrestation d'un chef, quand je reçus par un courrier rapide l'ordre
de me rendre au peloton méhariste du Tagant, mon ancien pays. J'y
arrivai à la fin de décembre, presque en même temps que le colonel Patey
qui venait prendre le commandement de la reconnaissance sur Tichitt.
«Le 2 janvier, nous étions sur la route de Tichitt, marchant d'ailleurs
à toute allure, comme le permettait la légèreté de la troupe: rien que
des troupes méharistes et cent hommes à pied.
«Le 10, une partie de la reconnaissance (méharistes de l'Adrar, sous
les ordres du capitaine Beugnot), part en avant-garde, fait une marche
forcée jusqu'à Tichitt, et y tombe le 13 au matin, sur un paquet de
dissidents. Sept, parmi lesquels des chefs importants, sont tués.
L'ancien sultan de l'Adrar, Sid Ahmed ould Ahmed Aïda, blessé, est fait
prisonnier. Gros succès, grand effet moral sur les Maures.
«J'arrivais personnellement à Tichitt le 14, avec le peloton méhariste
du Tagant. Le 15, le colonel me donnait le commandement d'un razzi de
vingt hommes, avec mission d'aller ramasser des campements dans les
dunes du sud de Tichitt. À partir de ce moment, je suis mon maître, et
j'en profite pour faire des opérations sinon fructueuses au point de vue
général, du moins intéressantes pour moi, parce que je suis en contact
avec des marabouts fanatiques que je fais causer.
«Ces mouvements dans les dunes d'Aouker allaient prendre fin quand j'eus
le bonheur de tomber sur une bande de dissidents. Je les atteignais, le
21, dans un chaos de rocs très pittoresques, mais rendant le contact
très dur. Deux tués et un blessé chez l'ennemi, un tué chez moi, après
une journée éreintante, mais honorable.»
C'est, en effet, après cette journée que le lieutenant Ernest Psichari
fut cité à l'ordre du jour de l'armée. On trouve un beau récit de ce
combat dans _l'Appel des Armes_, pages 309 et suivantes.]
[Note 7: Voir _l'Illustration_, numéro de Noël 1915. Le _Voyage du
Centurion_ vient de paraître en volume à la librairie Conard, avec une
préface de Paul Bourget.]
[Note 8: Lettre à Ed. Trogan, _Le Correspondant_, 25 novembre 1914.]
[Note 9: Lettre inédite à Mgr Jalabert (1911).--Cet épisode est
rapporté dans le _Voyage du Centurion_.]
[Note 10: C'est à propos de cette démarche, qu'Ernest Psichari
écrivait, en 1914, à M. Charles Maurras qui lui avait envoyé son livre
l'_Action française et la religion catholique:_
«En 1911, n'ayant pas la foi que donnent seuls les sacrements,
j'écrivais à Mgr Jalabert, évêque de Sénégambie, en véritable enfant
de l'Église. Feinte, artifice ou hypocrisie? Nul de ceux qui ont aimé
l'Église avant d'y croire ne le dira.»]
[Note 11: Lettre inédite à M. Maritain (15 juin 1912).]
[Note 12: Lettre à Ed. Trogan _(loc. cit.)_]
[Note 13: Lettres à Mgr Gibier, publiées par l'évêque de Versailles
dans l'article qu'il a consacré à la mémoire d'Ernest Psichari (_Le
Correspondant_, 25 novembre 1914).
Ernest Psichari, à propos de son _Appel des Armes_, dit de ce «pauvre
livre» qu'il date «du temps où il attendait sans rien faire pour s'en
rendre digne la lumière qui guérit et qui sauve».
La conversion de Psichari ayant eu lieu pendant que son roman paraissait
dans l'_Opinion,_ notre ami eut le dessein d'arrêter la publication en
volume. Après beaucoup d'hésitation et sur le conseil du P. Clérissac,
il consentit à le publier, par un humble souci de vérité et pour
«montrer les préparations éloignées de l'oeuvre divine dans une âme
encore fermée».]
[Note 14: Cf. Maritain, _La Science moderne et la raison_ (Revue de
philosophie, 1910).]
[Note 15: Lettre inédite à M. Maritain, datée de Zoug (Mauritanie),
15 juin 1912.]
[Note 16: Lettre inédite au P. Clérissac, 8 février 1914.]
[Note 17: Psichari lisait particulièrement alors l'_Action_, de
Blondel; et déjà la _Vie spirituelle et l'Oraison,_ la _Vie de saint
Dominique_, le Catéchisme des enfants et surtout le Missel dont il fit
une véritable étude.]
[Note 18: Lettre inédite à M. Maritain.]
[Note 19: À la cathédrale de Versailles.]
[Note 20: Le P. Clérissac, des Frères prêcheurs, mort en novembre
1914, quelques jours après avoir appris la fin d'Ernest Psichari.]
[Note 21: Cf. Mgr Gibier, art. cité.]
[Note 22: Cf. _Le Voyage du Centurion_: «Maxence n'a d'autre raison
pour aller à Dieu que Jésus, ni d'autre raison, ni d'autre moyen. Il
ne peut avoir aucune certitude en dehors de Jésus. Et il ne peut avoir
d'autre accès à Dieu que Jésus, Dieu lui-même et Homme en même temps.»]
[Note 23: Lettre inédite au P. Clérissac, mercredi des Cendres,
1913.]