Pourtant les mots de la libération n'avaient pas encore rete

Credits: Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders

[Illustration]

LA VIE D'ERNEST PSICHARI

Par Henri Massis

NOTE DU TRANSCRIPTEUR:

Les renvois numériques [1] à [41] réfèrent aux notes à la fin du livre.

Les renvois alphabétiques [a] à [f], dans l'édition originale, étaient

des renvois au bas de page. Dans ce texte, les notes ont été placées à

la fin du paragraphe ou le renvoi apparaît.

JE VOIS LE PETIT-FILS DE RENAN.--QUE FAIT-IL?--IL EST PAR TERRE LES

BRAS EN CROIX, AVEC LE COEUR ARRACHÉ ET SA FIGURE EST COMME CELLE D'UN

ANGE. IL A LE SIGNE SUR LUI DU TROUPEAU DE SAINT DOMINIQUE.--TU VOIS SON

CORPS, MAIS SON AME, DIS-NOUS, OU EST-ELLE?--SAINT DOMINIQUE L'ENVELOPPE

DANS SON GRAND MANTEAU AVEC LES AUTRES TONDUS.--PAUL CLAUDEL.

Voici nos destinées et voici notre chef. Cette vie, soudain rompue

dans sa course rapide et dont la plénitude incomparable semble vouloir

restreindre la brièveté tragique, ce n'est point seulement la biographie

d'un jeune homme qui chercha ses modèles parmi les héros et les saints,

c'est l'histoire exemplaire de notre âge, c'est, fraternellement

soufferte, partagée, vécue, la Passion de toute une jeunesse, avec elle

accomplie dans le sang de la plus belle mort.

De sa génération, Ernest Psichari connut toutes les fièvres, tous les

troubles, puis les espérances, le fier redressement, la mission. Il prit

sa part de ce sombre tourment et de cette volonté grandiose: il voulut

tout éprouver en son coeur. Mais ce coeur était si sérieux et si brûlé

de flamme qu'il jetait sa lumière sur nos destins: il nous éclairait en

se consumant. C'est notre jeunesse qui s'exaltait en lui. Toujours en

avance sur ses compagnons, Psichari courait pour montrer la voie: et

certains ne comprirent qu'en mourant avec lui vers quel terme glorieux

il les voulait mener.

Sa vie ne fut qu'une lutte spirituelle, un combat d'âme, mais ce combat

était celui-là même qui se livrait dans l'âme de toute une race.

Retracer son histoire qui est la préfiguration de la nôtre, c'est

prendre un exemplaire sublime parmi les innombrables vies qui se sont

sacrifiées pour la France et pour Dieu.

Il fut notre modèle: il continuera de nous enseigner et de nous

secourir. Ce jeune homme ivre de sacrifice, la France chrétienne peut

l'invoquer dans ses prières: il n'a vécu que pour elle, il lui avait

voué son esprit et son coeur; il lui a donné sa chair juvénile. Ce héros

grave et tendre, qui vit dans la Lumière qu'il avait douloureusement

désirée, ne cessera point de nous être fraternel.

On se souvient quelle stupeur ce fut parmi nos aînés, quand on vit le

petit-fils de Renan, le fils de Jean Psichari[1], abandonner ses cours

de Sorbonne pour élire la carrière des armes, mener une action française

dans la brousse africaine, exalter par ses livres et par ses gestes les

vertus de la guerre. Dès l'abord, certains lettrés ne trouvèrent dans

cet enthousiasme qu'une manière de dilettantisme, le dégoût d'une

intelligence gorgée de paradoxes audacieux et qui jouissait de l'extrême

barbarie comme d'autres de l'extrême civilisation. Sous la prose fluide,

chantante et harmonieuse de _Terres de Soleil et de Sommeil_ (1908)

où ce «revenant nouveau venu» célébrait la vie fruste et primitive du

désert, ils ne voulurent entendre qu'un écho de l'enchanteur: ils s'y

plurent comme à un «mystérieux recommencement».

Elle était pourtant bien opposante, la volonté de ce jeune soldat, et

l'_Appel des Armes_ (1912) le signifia avec violence. Ce qu'il voulait

de toute son énergie tendue, c'était _prendre contre son père le parti

de ses pères_,--formule saisissante où se résume l'accablante obligation

de notre jeunesse. Et déjà il pensait: «Une, deux générations peuvent

oublier la Loi, se rendre coupables de tous les abandons, de toutes les

ingratitudes. Mais il faut bien, à l'heure marquée, que la chaîne soit

reprise et que la petite lampe vacillante brille de nouveau dans la

maison[2].»

Cette heure lui semblait être venue. Comme tous ceux de son âge,

Psichari en avait la certitude: «Notre génération, nous écrivait-il,

notre génération--celle de ceux qui ont commencé leur vie d'homme

avec le siècle--est importante. C'est en elle que sont venus tous les

espoirs, et nous le savons. C'est d'elle que dépend le salut de la

France, donc celui du monde et de la civilisation. Tout se joue sur nos

têtes. Il me semble que les jeunes sentent obscurément qu'ils verront de

grandes choses, que de grandes choses se feront par eux. Ils ne seront

pas des amateurs ni des sceptiques. Ils ne seront pas des touristes à

travers la vie. Ils savent ce qu'on attend d'eux[3].» Et parce qu'il

prenait une conscience nette de l'événement qui dominerait nos

vies, nous trouvions à méditer sur l'aventure de cet officier, fils

d'intellectuels. Ne nous avait-il pas déjà donné sujet de l'envier, ce

soldat au grand coeur qui réalisait tout ce que nous souhaitions de

posséder: goût de l'action, désir du rêve... Et dans cette lente reprise

de nous-mêmes que nous accomplissions, nous exaltions cette vie déjà si

pleine, si riche de témoignages, qui nous faisait oublier la laideur et

les misères où nous nous agitions, pour nous découvrir les vertus qui

seules donnent du prix à l'existence. Lorsque Psichari nous revenait des

continents perdus, les yeux lavés par les horizons libres de l'Afrique,

c'est à ce solitaire que nous demandions le mot de nos destinées, c'est

lui que nous interrogions sur nous-mêmes, c'est de cet exilé que nous

attendions les paroles qui élèvent et qui fortifient. C'est ainsi qu'il

nous avait restitué le sens des vertus et de la gloire des armes[4].

Nous devions à son exemple une certaine tension de l'âme qui nous avait

aidés à rejeter les piperies d'un enseignement meurtrier. Mais, sous

cette fièvre de l'action, nous sentions que se débattait une plus grande

misère, ce mal inconnu qui nous laissait désemparés devant la vie, ce

désir éperdu que la vérité et la pureté ne fussent point que de vains

mots.

N'était-il pas notre frère, celui-là qui se montre, à vingt ans,«sans

défense contre le mal, sans protection contre les sophismes, errant

sans conviction dans les jardins empoisonnés du vice, mais en malade et

poursuivi par d'obscurs remords, chargé de l'affreuse dérision d'une

vie engagée dans le désordre des sentiments et des pensées». Quelle

mystérieuse préférence nous faisait lever les yeux sur ce jeune homme

qui suivait pourtant une route oblique? Celui qui avait une fois

rencontré son regard, «ce regard pur, allant droit devant soi, ce regard

de toute clarté», celui-là découvrait qu'Ernest Psichari avait une âme

et qu'il «était né pour croire et pour espérer, qu'il avait une âme

qui n'était pas faite pour le doute, ni pour le blasphème, ni pour la

colère». Nous sentions qu'il ne se plaisait point comme tant d'autres à

son mal. Il ne disait point: «Je suis perverti, mais qu'y faire?» Tout

était en lui d'une telle ardeur, d'une telle violence droite, qu'un jour

viendrait où cette passion se porterait vers l'unique objet de toute

recherche et qu'elle voudrait la force, la noblesse et la candeur avec

une pareille exigence, avec un semblable emportement. Nous devinions

dans quelles erreurs sa jeunesse avait séjourné, mais tout nous

avertissait qu'il n'était pas fait pour le sacrilège: chaque étape était

utile à son coeur.

LA VOIX QUI NOUS INVITE A LA PÉNITENCE SE PLAIT A SE FAIRE ENTENDRE DANS

LE DÉSERT.--BOSSUET. JE L'ATTIRERAI A LA SOLITUDE ET JE PARLERAI A SON

COEUR--OSÉE, II, 14.

Parce qu'il savait déjà que «de grandes choses se font par l'Afrique,

qu'il pouvait tout exiger d'elle et tout par elle exiger de lui», Ernest

Psichari partit pour la Mauritanie au début de 1910. C'est sur les

routes du désert où, jadis, fuyant les tristesses du monde, il avait

versé son sang le meilleur d'adolescent qu'il retournait pour monter,

cette fois, vers de plus pures grandeurs[5].

Notre imagination, séduite par tant d'héroïsme juvénile et par cette

grâce belliqueuse, le suivait à travers les larges horizons de l'Adrar.

Il nous écrivait: «C'est un des derniers pays où l'on fasse encore

oeuvre de soldat, où l'on vive militairement.... C'est une terre toute

chaude encore du sang français.» Et nous apprenions qu'au sud de

Tichitt, dans les dunes d'Aouker, il avait, avec ses méharistes,

glorieusement capturé une bande de dissidents maures[6]. Mais bien peu

eussent deviné que c'était poussé par un obscur désir de pardon, pour

remonter à sa source, pour se racheter de bien des misères, pour

retrouver la vérité non possédée, mais désirée, qu'il s'était enfoncé

dans les solitudes sahariennes et que la vie d'action intense de ce

héros n'était qu'une manière de «vie purgative» que Dieu imposait à une

âme qu'il s'était réservée.

A l'exemple des Saints, voici un homme qui fuit le tumulte des hommes

pour devenir attentif à son âme. La nature saharienne extrêmement

épurée, débarrassée de toute surcharge, vêtue de recueillement et de

silence, va agir en quelque sorte sur lui à la façon d'un cloître. Ici

les facilités, les expédients, toutes les complaisances du monde ne

jouent plus, mais répugnent et déçoivent. Seul dans le grand vent des

plaines, au bout de la terre, au bout de la vie, «là où les soucis sont

hauts, là où l'on marche tout auprès de l'éternité», il va apprendre un

autre langage. C'est que là, suivant les paroles du Docteur, «on apprend

à dire non, à dire je ne puis plus, à payer le monde de négatives sèches

et vigoureuses. On ne veut plus plaire, on se déplaît à soi-même...»

L'homme n'a plus que Dieu pour s'affliger en sa présence, pour lui dire

du fond de son coeur: «Seul et invisible témoin de mes sanglots et de

mes regrets, ah! écoutez la voix de mes larmes.» De ce combat spirituel,

«aussi brutal que la bataille d'hommes», et qui se joua parmi ses

risques sur un coin perdu de l'Afrique, Psichari nous a laissé le

récit dans ce _Voyage du Centurion_ qu'on vient pieusement de nous

découvrir[7]. Ce livre, marqué de l'inspiration divine et dont la

rédaction «n'aura été qu'une longue prière» indéfiniment reprise,

c'est lui qu'il nous faut interroger [a] pour connaître les longues

préparations de l'oeuvre de Dieu dans un coeur qu'il devait bientôt

habiter. De l'aveu d'Ernest Psichari lui-même, le _Voyage du Centurion_

prétend montrer comment la Grâce, dans la vie frugale et saine des

brousses sahariennes, prépare ses propres voies. «Le désert, écrivait-il

à M. Trogan, le désert est une terre bénie. Notre-Seigneur y est allé;

des centaines de religieux y ont conquis la sainteté. Je voudrais

dire que les Thébaïdes existent encore et qu'il ne manque que d'âmes

attentives pour y recueillir la voix de Dieu.--Ces études, écrites

pour la plupart en Mauritanie, ont, à défaut d'autorité doctrinale, la

sincérité d'une confession. Ce sont simplement les pensées d'un homme

qui, pendant de longues années, a passionnément cherché la Vérité et

qu'il a eu le bonheur, pour quelques pauvres instants de bonne volonté,

de la retrouver[8]».

[Note a: Nous le suivrons continûment et, pour retracer cette

préparation intérieure de la vie chrétienne d'Ernest Psichari, nous ne

ferons guère que le citer et le paraphraser.

E. Psichari n'avait pas voulu employer la forme autobiographique par un

scrupule de véracité. Il pensait qu'il est impossible de percevoir et de

noter, avec leur exacte valeur, tous les détails de l'action divine qui

prépare et accomplit une conversion; et, par un scrupule d'humilité, il

lui répugnait de parler de lui-même.

Mais s'il convenait à E. Psichari de se tenir dans l'ombre, c'est, au

contraire, un devoir pour nous d'essayer de faire connaître son âme et

ce que Dieu a fait en elle, en sorte que, par l'exemple de sa vie, il

continue après sa mort l'oeuvre d'apostolat à quoi il s'était voué.]

Mais une chose, dès l'abord, nous frappe dans la confession de ce soldat

qui, «sous le double airain de la solitude et du silence», marche avec

confiance vers son but, c'est qu'avant de songer à son propre salut,

avant de s'apitoyer sur sa misère, avant de prier pour lui-même, c'est

pour la France qu'il prie, pour la France abandonnée et douloureuse.

C'est pour elle que son âme débordante de charité demande grâce, c'est

pour la servir plus fidèlement qu'il appelle cette foi dont elle est

d'élection le royaume, c'est pour remplir plus exactement son mandat

qu'il veut l'ordre de l'Église, cette Église qu'on voit penchée sur la

France tout au long de son histoire.

Un jour qu'il était de passage à Port-Étienne, Psichari avait montré

à un de ses compagnons--un jeune guerrier de l'Adrar--la magnifique

installation de télégraphie sans fil, si inattendue dans ce pauvre bled

saharien.

--Tu vois, lui dit-il, en lui montrant l'immense moteur qui ronflait,

les Maures sont fous de vouloir résister à des gens aussi riches et

aussi puissants que les Français.

Le Maure resta un moment silencieux, puis répondit gravement:

--Oui, vous autres Français, vous avez le Royaume de la Terre, mais

nous, Maures, nous avons le Royaume du Ciel[9].»

«Voilà une idée que les Maures ne devraient pas avoir, écrivait alors

Psichari à Mgr Jalabert, et c'est un peu nous qui la leur avons donnée.»

Et il ajoutait, en envoyant son offrande pour la construction de la

cathédrale de Dakar[10]:

_«Depuis six ans que j'ai fait connaissance avec les Musulmans

d'Afrique, je me suis rendu compte de la folie de certains modernes

qui veulent séparer la race française et la religion qui l'a faite ce

qu'elle est et d'où vient toute sa grandeur. Auprès de gens aussi portés

à la méditation métaphysique que les Musulmans du Sahara, cette erreur

peut avoir de funestes conséquences. J'en ai acquis la conviction.

Nous ne paraîtrons grands auprès d'eux qu'autant qu'ils connaîtront la

grandeur de notre religion. Nous ne nous imposerons à eux qu'autant que

la puissance de notre foi s'imposera à leur regard. Certes, nous n'avons

plus des âmes de croisés et ce n'est pas à la pensée d'aller combattre

l'Infidèle qu'un officier désigné pour le Tchad ou l'Adrar va se

réjouir. Pourtant j'ai vu des camarades qui, dans leurs conversations

avec les Maures, souriaient des choses divines et faisaient profession

d'athéisme. Ils ne se rendaient pas compte de combien ils faisaient

reculer notre cause et combien, en abaissant leur religion, ils

abaissaient leur race même. Car, pour le Maure, France et Chrétienté ne

font qu'un. Ne nous appellent-ils pas «Nazaréens» plus volontiers que

«Français»? Et c'est une chose étrange que ce soit eux qui viennent sur

ce point nous éclairer nous-mêmes et nous donner une leçon.»_

C'est qu'à ce vrai soldat, rien ne paraît beau que la fidélité. Et une

pensée de très loin vient à lui: «Pourquoi donc, s'il est un soldat de

fidélité, pourquoi tant d'abandons qu'il a consentis, tant de reniements

dont il est coupable? Pourquoi, s'il déteste le progrès infidèle,

rejette-t-il Rome qui est la pierre de toute fidélité? Et s'il regarde

l'épée immuable avec amour, pourquoi donc détourne-t-il les yeux de

l'immuable Croix? Si absurde est cette infidélité, s'avouait-il à

lui-même, que «je n'ose même la confesser devant les Maures et je

leur dis: «Nous croyons!...» Ah! oui, ma lâcheté devant eux me fait

comprendre combien, malgré moi et à mon insu, Jésus me lie!»

Ainsi ce missionnaire n'entendait point n'apporter avec ses armes que

les bienfaits d'une race matériellement puissante. La France n'avait

point que des routes à frayer, des camps à bâtir, des villes à

construire dans ces terres mauritaniennes où elle essayait de

s'installer par la force. Elle portait avec elle une âme, un principe

spirituel et cela même qui fait son éternité. Pour lui, il n'en doutait

point. Aussi bien «il avait la certitude de n'être pas le véritable

héritier de cette dignité française qu'il savait désormais être surtout

une dignité chrétienne». Il se rendait maintenant compte qu'«il ne

pouvait en aucune façon parler pour la France dont il portait le nom

jusqu'aux extrémités de la terre». «Heureux, s'écrie-t-il, ceux qui

n'ont pas la charge d'être les envoyés de toute une nation! Heureux ceux

qui ne portent pas le poids d'une patrie sur leurs épaules! Lui, il ne

connaîtra pas de repos qu'il n'ait retrouvé le visage de la terre natale

et la signification de son nom béni.»

Ainsi peut-on dire que la France déposa dans cette âme le premier désir

de Dieu. La première prière qui monta sur la bouche de son serviteur,

c'est elle qui l'a suscitée. Ce n'est que plus tard que le problème du

salut individuel se posa pour cet homme d'action. La première fois que

Psichari pense à Dieu, c'est en pensant à l'armée. Pour l'instant il

se dit: «Si je sers loyalement l'Eglise et sa fille aînée la

France, n'aurai-je pas fait tout mon devoir? Vis-à-vis de l'Église,

l'indifférence n'est pas possible. Celui qui n'est pas pour moi est

contre moi. Et je prends parti de toute mon âme[11].»

Voilà où en était Ernest Psichari au début de 1911. Tout en désirant la

lumière surnaturelle de la Grâce, tout en la demandant de toutes ses

forces, il était loin encore de la vie et de la vérité chrétiennes [l2].

C'est à peu près l'état d'âme que traduisent quelques pages de l'_Appel

des armes_ qu'il terminait alors, et qu'une critique trop pressée de

conclure devait prendre pour un témoignage décisif [l3]. Son oeil

n'était pas encore assez fort pour se tourner au dedans de lui-même: il

n'allait que plus tard parvenir à son coeur et il lui fallait attendre

et souffrir pour connaître la gloire de Celui qui de Sa Main sanglante

devait venir le chercher pour le conduire vers elle.

En France, Ernest Psichari avait laissé un ami qui, lui aussi, avait dès

l'abord cherché son âme dans la vanité de la pensée humaine, mais à

qui la vérité, un jour, s'était donnée par la Grâce. Et cette voix

fraternelle venait le presser dans sa solitude: «Nous avons prié pour

toi du haut de la sainte montagne (la Salette). Il me semble qu'elle

pleure sur toi, cette Vierge si belle, et qu'elle te veut. Ne

l'écouteras-tu point?»

Pourtant son esprit ne restait pas inactif. La vérité, il la voulait

avec violence. Saisi par la noble ivresse de l'intelligence, il

demandait, d'abord, «que Jésus-Christ fût vraiment le Verbe incarné, que

l'Église fût de toute certitude la gardienne infaillible de la Vérité,

que Marie fût en toute réalité la Reine du Ciel». L'impatience de

connaître grandissait en lui. Il apercevait bien le bel équilibre de

la raison chrétienne, mais le secret des choses essentielles demeurait

toujours étranger à son coeur. Et il confiait à l'ami qui le secourait

de ses prières l'incertitude où il se désolait. Dès l'abord, il

s'empressait de reconnaître:

_Tout essai de libération du catholicisme est une absurdité, puisque,

bon gré, mal gré, nous sommes chrétiens, et une méchanceté, puisque

tout ce que nous avons de beau et de grand en nos coeurs nous vient du

catholicisme. Nous n'effacerons pas vingt siècles d'histoire, précédés

de toute une éternité; et comme la science a été fondée par des

croyants, notre morale, en ce qu'elle a de noble et d'élevé, vient aussi

de cette grande et unique source du christianisme, de l'abandon duquel

découle la fausse morale, comme aussi la fausse science._

Mais aussitôt il ajoutait:

_Avec tout cela, je n'ai pas la foi. Je suis, si je puis dire cette

chose absurde, un catholique sans la foi. Je pensais à moi et assez

tristement en lisant cette belle page[14]: «Il semble qu'en ce temps

la vérité soit trop forte pour les âmes...» et je me demandais si tu

pouvais bien me tenir rigueur de mon impiété. Il me semble pourtant que

je déteste les gens que tu détestes et que j'aime ceux que tu aimes et

que je ne diffère guère de toi qu'en ce que la grâce ne m'a pas touché.

La grâce! Voilà le mystère des mystères. Tu vas me dire de ne pas tomber

dans l'erreur janséniste et que l'homme est libre et qu'il peut par ses

oeuvres sinon forcer, du moins provoquer la grâce (je ne sais pas si je

dis bien). Mais non, je sens qu'arrivé au tournant où je suis, il n'y a

plus rien à faire qu'à, attendre. «Abêtissez-Vous», me dit Pascal,

mais c'est impossible: on ne peut pas plus s'abêtir que se donner de

l'intelligence. Vais-je lire, apprendre? Mais les disciples d'Emmaüs

n'ont pas cru après l'enseignement du Christ._ «Deum quem in Scripturae

Sanctae expositione non cognoverant, in panis fractione cognoscunt»,

_dit saint Grégoire, dans une phrase qui me fait rêver infiniment.

Et nullement semblable à l'aveugle qui ne demande pas la guérison,

j'appelle à grands cris le Dieu qui ne veut pas venir[15]..._

Ainsi son intelligence ne se rebelle point, elle méprise la négation et

le doute: elle se fait humble devant la vérité; elle participe déjà de

sa tranquille harmonie et de sa juste mesure. Elle se connaît et elle

connaît Dieu, et cela devant que la grâce ait purifié son coeur. Mais il

fallait qu'il se brisât par le dedans, ce coeur, pour que le saint amour

y fût attiré. Quoi de plus touchant que l'humble soumission de cet

esprit? Et Dieu pouvait-il tarder à marquer du signe de son élection

celui que ses seules forces naturelles poussaient à l'aimer d'un tel

désir?

Son âme déjà avait gagné de la confiance, de l'abandon. Plus tard,

évoquant ce passé, il dira [l6]: «Alors je ne croyais à rien, je vivais

comme un païen et pourtant je sentais l'irrésistible invasion de la

Grâce. Je n'avais pas la foi, mais je savais que je l'aurais.» Car

Ernest Psichari avait, dès lors, entrevu la loi de son progrès intérieur

et les exigences de Dieu lui étaient claires. De toutes ses forces,

il aspirait à la perfection. A cette heure, il le savait: il y a une

hiérarchie entre les âmes. «Et d'abord il y a des pensées viles pour les

coeurs mauvais. Et puis il y a des pensées belles mais faciles, il y a

de pauvres, de misérables satisfactions spirituelles pour ces coeurs

qui ignorent profondément le mal, mais ne se nourrissent que de vertus

ordinaires.» Et ce soldat, consumé dans le tourment de Dieu, levant

les yeux vers le ciel, s'écriait du fond de ses ténèbres: «Quels sont

ceux-ci qui s'avancent portant leurs coeurs au-devant d'eux comme des

flambeaux? Ce sont les héroïques, les affamés de la vertu, les assoiffés

de la justice! Certes ils se sont gardés des chutes grossières. Mais

ils jugent que c'est peu. Ils veulent cette pureté essentielle qui

est l'entrée dans l'intelligence supérieure. Car tout est lié dans le

système intérieur de l'homme et la lumière profonde de ce qui est vrai

manquera toujours à qui ne se sera point fait un coeur de cristal.»

Ne semble-t-il pas avoir pressenti la mission que Dieu lui réservait,

celui qui souffrant encore du «mal horrible de la terre», désirait de

monter à Lui par les voies les plus difficiles et qui ne voulait pour

modèles de vie que les plus purs, que les plus héroïques, comme élu,

pressé, désigné mystérieusement pour les suivre? Écoutez l'appel de ce

coeur pressé par ses sanglots:

«Je sens, dit-il, je sens qu'il y a, par delà les dernières lumières de

l'horizon, toutes les âmes des apôtres, des vierges et des martyrs,

avec l'innombrable armée des Témoins et des Confesseurs. Tous me font

violence, m'enlèvent par la force vers le Ciel supérieur, et je veux de

tout mon coeur leur pureté, je veux leur humilité, je veux la chasteté

qui les ceint et la piété qui les couronne, je veux leur grâce et leur

force. Je ne m'arrêterai pas...»

Et devant cette effusion si brûlante, devant ce désir avide de la

possession divine, nous nous demandons comme il se le demandait à

lui-même: «N'est-il pas chrétien en quelque manière, cet homme qui

désire un certain rejaillissement de l'âme en lui, qui a soif de la

vertu surnaturelle, qui désire de vivre avec les anges et non plus avec

les bêtes, qui a la volonté de s'élever, de se spiritualiser sans cesse

et dont le coeur est si vaste qu'il déborde les limites de la terre...

Et n'appartient-il pas déjà au Ciel celui qui en a la mystérieuse

préférence?»

Pourtant les mots de la libération n'avaient pas encore retenti. A ce

cri pathétique dont le silence du désert avait été brisé: «O mon Dieu,

daignez voir cette misère et cette confidence. Ayez pitié de l'homme qui

est malade depuis trente ans», nulle voix n'avait répondu. Et le séjour

en Mauritanie s'achevait: Psichari allait rentrer en France sans

connaître le riche plaisir de la vérité et de sa possession. C'est

seulement sur la terre de ses ancêtres que les paroles de rémission

devaient être prononcées.

SI QUELQU'UN NE PREND PAS SOIN DES SIENS ET PRINCIPALEMENT DE CEUX DE SA

MAISON, IL EST PIRE QU'UN INFIDÈLE--SAINT PAUL

Si l'Afrique avait été le lieu de sa purification et de son attente,

Paris réservait à ce soldat d'autres tribulations, par lesquelles Dieu

l'éprouverait de définitive façon et lui ferait payer les grâces dont

il voulait le combler [b]. Quand nous revîmes Psichari, à la fin de

décembre 1912, il nous confia son angoisse, celle-là même dont notre âme

était justement tourmentée. Après trois années de séparation, nos coeurs

fraternels se retrouvaient, travaillés d'une pareille souffrance. Nous

faisions à la vie la même interrogation pressante, décisive, et nous

nous refusions à ce que notre destinée n'eût aucun sens. Nous ne

pouvions nous passer d'un absolu moral. Nous avions éprouvé la vanité

des doctrines et des belles idées que nos professeurs nous avaient

servies à profusion. «Nous cherchions un maître, un maître de vérité»,

et pour cela, nous étions prêts à changer nos existences, mais non pas

pour un système quel qu'il fût ... Par quelle correspondance vraiment

divine, ce jeune officier qui revenait de l'Adrar, tout frémissant

d'action et revêtu de gloire guerrière, nous confiait-il ce même besoin

que nous renoncions à satisfaire dans la raison dépravée des modernes?

Tous les deux, sans confesser la foi catholique, nous apercevions déjà,

dans la beauté de l'Église, l'éclat de la beauté éternelle. Nous savions

qu'il n'y avait qu'elle qui pourrait nous donner la certitude, que

rien, dans la vaste et charnelle futilité du temps présent, ne nous

la procurerait. Nous savions que l'Église seule était capable de nous

refaire. Notre intelligence n'avait rien à opposer à ses dogmes, bien

plus, nous étions persuadés que là seulement était la vérité. Nous

savions tout cela et pourtant nous ne croyions point, nous demeurions

indécis devant le seuil de la maison de Dieu, nous hésitions devant

l'affirmation qui est la gloire de l'Église. Et tous deux, nous nous

déclarions, cette chose dérisoire, des catholiques sans la grâce. Tel

est l'aveu qu'au début de 1913, Ernest Psichari faisait anxieusement

à l'ami qui, plus avancé que nous-mêmes dans la foi et dans la vraie

science, l'avait assisté par la prière et qui allait le presser,

dans cet instant décisif, de se laisser informer «par l'esprit

ecclésiastique, qui est le Saint-Esprit».

[Note b: Ici, nous cessons de suivre le _Voyage du Centurion_, qui,

riche d'éclaircissements sur la préparation de la conversion d'Ernest

Psichari, s'arrête au seuil de cette étape décisive, et nous reprenons

nos souvenirs personnels, aidé de sa correspondance inédite.]

Nous avons vu, par ses méditations africaines, à quelle haute ferveur

Ernest Psichari avait déjà pu s'élever, et de quelle charité sa

contemplation était empreinte. Maintenant, il lui fallait s'établir

dans les régions de la prière, accomplir les actes qui engagent et qui

libèrent.

Nous voici au point culminant de ce débat où l'enjeu est une âme. Moment

unique dont tout le passé ne fut que la préparation secrète et où va

naître un homme nouveau qui portera témoignage pour ses ancêtres et pour

lui-même de la fidélité reconquise. Dans la dureté du temps présent,

parmi les oublis, les reniements et les blasphèmes, dans la plus grande

détresse des foyers, la voix du Seigneur à nouveau se fait entendre:

«Race incrédule et dépravée, amenez ici votre fils!» Paroles

d'indignation légitime dont cet enfant meurtri ne sait comprendre que la

tendresse incomparable ... Prodige de la charité qui doucement le ramène

vers la maison de son âme ...

Dès l'abord, ce fut pour Ernest Psichari une grande consolation

d'apprendre qu'il n'était pas exclu de l'Eglise depuis sa naissance et

que le baptême de rite grec qu'il avait reçu était valable.

Mais il se préoccupait de l'impression que sa conversion éventuelle

pourrait causer à sa mère. Que de troubles, que d'incertitudes, que

d'hésitations encore à l'aube d'une journée qui allait être si belle!

Comme il s'afflige, l'inquiet jeune homme:

_Il me semble_, écrit-il au confident de son âme, _il me semble

impossible que je continue bien longtemps encore à regarder cette

adorable pensée chrétienne en étranger, et je me dis qu'après avoir été

aussi délaissé et avoir été privé de tant de sacrements, il ne faut pas

s'étonner que la pente soit si dure à monter... Ce qui me désespère,

c'est cette vie de Paris où le recueillement est impossible. J'étais

infiniment plus près du but en Mauritanie. Mais quel malheur si je

repartais là-bas, sans savoir les prières qui m'ont tant manqué pendant

ces dernières années. Je crois que si j'étais dans le désert en ce

moment mon ignorance me serait positivement insupportable. Et c'est

ce qui fait que j'ai tant de hâte de voir enfin la vraie Lumière. Mes

lectures [l7] sont fiévreuses, désordonnées et je n'en tire pas tout le

prix que je devrais. Tous les jours, je me jette sur un livre nouveau,

voulant rattraper tout le temps perdu et m'enlisant davantage. Je sais

bien maintenant que la prière est ce qu'il y a de mieux, puisque je la

commence toujours sans goût et que je ne manque jamais de l'achever dans

la joie et la sérénité. Quelle lointaine puissance ont donc ces mots

pour agir ainsi sur le coeur le plus dur et le plus fermé[18]?_

Dieu, qui est «la nourriture des grands», n'allait plus longtemps se

refuser à ce coeur affamé. La grâce allait achever sur la terre de

France l'oeuvre qu'elle avait commencée et menée si loin dans le désert,

ne faisant intervenir qu'au dernier moment,--une fois la préparation du

coeur terminée par Dieu seul,--des instruments humains. Psichari n'avait

plus qu'à demander à être reçu dans l'Eglise. Sur ces heures décisives,

nous possédons un document unique, le journal où une amie fraternelle

prit soin de noter les principaux moments de la conversion d'Ernest

Psichari. C'est ici le témoignage le plus direct: penchons-nous sur ces

feuillets débordants de piété et d'amour.

18 janvier 1913.--_J... voit Ernest: il a le langage d'un chrétien._

21.--_J... a vu Ernest qui lui a dit qu'il demanderait peut-être bientôt

à voir un prêtre._

23.--_Visite d'Ernest: il nous paraît troublé. Dimanche, il doit aller à

la messe avec J... à la cathédrale[19]; il se fait expliquer la lecture

de la messe._

Dimanche 26.--_Ernest et J... vont ensemble à la grand'messe; ils

reviennent grandement émus tous deux. Ernest dit à J... qu'à l'Église

il se sent comme chez lui. J..., en effet, a admiré son aisance et

sa piété. Il dit aussi: «La confession, c'est un peu difficile, et

surtout... le ferme propos.» Déjà, il prie beaucoup et surtout la sainte

Vierge. Il est visible que c'est la foi de son baptême qui se réveille

et agit. Spontanément, il se décide à aller tous les dimanches à la

grand'messe. Le Père Clérissac[20] doit arriver dans huit jours._

Dimanche 2 février.--_Ernest et J... assistent à la messe rue d'Ulm.

Ernest est absorbé, peu communicatif. J... revient inquiet._

3 février.--_J... arrive avec Ernest vers 11 heures. Le Père Clérissac

vers midi. Nous sentons qu'ils se plaisent et se conviennent. Ernest est

si simple, si franc, devant le Père... Déjeuner plein d'émotion. Après

le déjeuner, le Père emmène Ernest au parc. Leur absence dure deux

heures pendant lesquelles nous ne cessons de prier. Tout va se décider.

Enfin ils reviennent; et le Père nous expose le programme arrêté qui

nous remplit de joie: demain confession, puis confirmation, le plus tôt

possible, et dimanche première communion; puis pèlerinage d'action de

grâces à Chartres.

Ernest a absolument conquis le Père qui n'a trouvé en lui aucune

résistance, «une âme sans un pli, toute pleine de foi.»_

Mardi 4 février.--_Le Père et Ernest arrivent vers 4 heures. Notre

petite chapelle est toute parée; les cierges sont allumés, deux beaux

cierges intacts, bénis dimanche. Agenouillé devant la statue de

Notre-Dame de la Salette, d'une voix forte--quoique très ému--Ernest

Psichari lit la profession de foi de Pie IV et celle de Pie X. Le Père

est debout, comme un témoin devant Dieu. J ... et moi écoutons à genoux,

tremblants d'émotion. Après cette lecture, nous sortons et la confession

commence. Pendant qu'elle dure, nous ne cessons de prier._

_Enfin, on nous appelle. Nous trouvons Ernest tout transformé, rayonnant

de joie. C'est une heure de béatitude pour tous.--«Vous voyez, nous dit

le Père, un homme tout à Dieu»... Et qui est heureux, disons-nous. «Oh!

oui, je suis heureux,» s'écrie Ernest, et il n'est pas difficile de

le croire.--On sent déjà entre le Père et Ernest une amitié tendre et

profonde, sur laquelle Ernest s'appuie avec joie._

_Après le départ d'Ernest, le Père nous dit son admiration pour la bonté

de Dieu, sa joie de la réparation qui lui est faite, son amour pour

cette âme qui n'a pas résisté à Dieu qui est toute loyale et simple._

Mercredi des Cendres, 5 février.--_Le Père avec Ernest assistent à la

bénédiction des Cendres à la grand'messe pontificale. Ils voient Mgr

Gibier et fixent au samedi 8 février la date de la confirmation. Ernest

a un air touchant, heureux, tout pénétré de la pensée de Dieu._

Jeudi 6 février.--_Nous voyons Ernest avec le Père. Ernest sent déjà

qu'on le dira subjugué, suggestionné par quelqu'un. Cela lui paraît bien

vil. «Je sentais toujours, dit-il, que si je venais à la foi, ce serait

par une action surnaturelle; et comment une influence quelconque

pourrait-elle vous faire croire les dogmes catholiques et procurer cette

illumination?»_

_Ernest doit prendre le nom de Paul à la confirmation, en réparation des

outrages de Renan à saint Paul_.

Mardi 7 février.--_Le Père a vu Ernest à Paris. Ernest le ravit par sa

droiture et l'ouverture entière de son âme a la foi. Il ne cesse et nous

ne cessons de dire avec lui: «Que Dieu est bon et que tout cela est

beau!»_

Le samedi 8 février, Ernest Psichari fut confirmé par Mgr Gibier, dans

la chapelle du petit séminaire de Grandchamp. D'une voix tremblante

d'ardeur contenue, il récita le _Credo_, dont il scanda une à une les

syllabes latines. Après la confirmation, l'évêque de Versailles lui

demanda son âge. «Vingt-neuf ans! Beaucoup de temps perdu», répondit

notre ami. Et s'inclinant filialement sous la bénédiction du prélat, il

lui dit pour exprimer le drame qui venait de se jouer entre Dieu et lui:

«Monseigneur, il me semble que j'ai une autre âme[21]». Le lendemain,

Ernest Psichari fit sa première communion à la Chapelle des Soeurs de

la Sainte Enfance: puis il partit pour Chartres en pèlerinage. A son

retour, il confiait au P. Clérissac: «Je sens que je donnerai à Dieu

tout ce qu'il me demandera.»

Tous ceux qui furent alors les témoins de ces événements admirables,

tous ont été frappés de la joie qui soudain l'habita. Désormais, E.

Psichari vécut en joie: joie libre, fruit de l'amour, de l'amour

qui connaît et épouse son objet, et qui trahit tout ce qu'il y a de

véritable charité dans une âme. Tout de suite, il posséda cette gaieté

du coeur qu'apporte le salut. Dans les yeux, notre frère avait quelque

chose de lumineux, de confiant, de tendre, qui décelait l'état de grande

liberté intérieure et, comme on l'a noté déjà, d'«innocence enfantine»

où il vivait et qui faisait pressentir les grands desseins à quoi Dieu

le prédestinait.

Une chose aussi nous causait de l'étonnement: il semblait qu'Ernest

Psichari fût entré dans la vie chrétienne de plain-pied, sans

préparation, sans apprentissage, sans transition, comme s'il eût été

catholique depuis toujours. Cette âme, hier encore ignorante des

communications de la sagesse divine, semblait en être soudain remplie et

sans intermédiaires. Il savait tout sans avoir rien appris: il inventait

ses prières et elles se trouvaient être celles-là même que l'Eglise

avait répandues sur les âges. Et dans l'ivresse des retrouvailles, il

s'écriait: «Mais quoi, Seigneur, est-ce donc si simple de vous aimer!»

Ce qui frappe, en effet, c'est la plénitude de vie surnaturelle qui

surgit en lui. Tout de suite, il s'était tourné vers le Christ et

c'est de lui qu'il attendait la vérité et le bonheur. Chaque jour, il

communiait et tendait vers la Croix toutes ses puissances[22].

_C'est une découverte adorable, écrivait-il au P. Clérissac[23],

que celle que je fais en ce moment, c'est une douce et cruelle

reconnaissance et il n'est point d'office où je ne verse d'abondantes

larmes devant le Maître que j'ai si longtemps crucifié, que la France

elle-même crucifie à toute heure._ Et encore: _J'ai pu m'approcher tous

les matins de la Sainte Table et je l'ai fait avec courage, comptant sur

la miséricorde de Notre-Seigneur, pour me pardonner les faiblesses

qui me rendent si indigne de recevoir son corps et m'en remettant

entièrement à elle en toute chose... Je crois bien que c'est lorsqu'on

est le plus abattu que l'on doit désirer avec le plus d'amour

l'Eucharistie et, quant à moi, c'est à ces heures-là que je me tourne

avec le plus de confiance vers le Maître à qui je suis désormais[24]._

Nul ne fut plus que Psichari un homme de prière; nul n'en eut davantage

le don. Ses travaux d'écrivain, son métier de soldat, tout lui était

prétexte d'élévation vers Dieu. Il faut l'avoir vu prier, avoir suivi

avec lui le mouvement de la liturgie pour savoir quels étaient l'amour

et la force de ses oraisons. Chaque jour, il disait l'office de

la Vierge jusqu'au dernier capitule; pas une rubrique qu'il n'ait

longuement méditée: il avait même composé pour le Rosaire une suite

de proses. Ces élévations, il les commençait dans les larmes, tant la

douleur le poignait de ses fautes passées, tant il sentait en lui-même

de ruines et de ténèbres, de révoltes et de luttes. Et de chacune

d'elles montait cette pensée: «Que puis-je faire pour l'Église qui m'a

accueilli au plus fort de ma détresse? Jésus, Marie, je vous supplie

de m'éclairer, de me donner la force d'être sans partage au pied de la

Croix, uniquement attentif à vos ordres[25].» Et l'oraison s'achevait

dans la joie, sous le désir enflammé qu'y répandait l'espérance

éternelle. Ainsi, la prière semblait à Psichari le devoir premier, bien

plus, «la position normale de la créature qui veut se tenir à sa place

sous son Créateur». Être à sa place, se tenir à sa place, voilà le grand

souci de ce soldat chrétien.

Mais il savait aussi que la place où la Providence l'avait mis sur la

terre était un poste où il devait être un exemple, où les privilèges

reçus imposent de lourdes obligations, et il sentait jusqu'au fond de

lui-même combien l'engageaient les dons magnifiques qu'elle lui avait

réservés. D'où l'impatience que nous lui vîmes de rendre grâces pour

tout ce que Dieu lui avait offert. Au reste, nul être n'aimait autant

à se donner: car, plus encore que la foi de Pierre, c'était l'amour de

Jean qui habitait son coeur.

Et ici, nous pénétrons le secret essentiel de cette âme choisie, la

volonté profonde qui dirigea sa destinée, ce qui donne soudain tout son

sens et son sublime au drame intérieur que nous résumons. Voilà le point

où cette vie se transfigure et prend quelque chose de saint: vingt-neuf

années douloureuses n'avaient été souffertes que pour aboutir à cette

vocation.

Dès qu'il connut par lui-même les joies de la Lumière, Ernest Psichari

n'eut qu'une pensée: donner sa vie pour réparer l'offense que son

grand-père avait faite à Dieu. Pour cette oeuvre de réparation, il

s'était promis de se consacrer au Seigneur. Il voulait dire la messe,

cette messe jadis abandonnée, il voulait se courber devant ce tabernacle

délaissé pour les parvis humains, avoir part à ce Calice, être prêtre

à tout jamais, reprendre la place, le précepte et le mandat qu'un des

siens avait déserté... Et peut-être, et surtout soulager les peines sous

lesquelles ce père de sa chair s'affligeait, hâter sa délivrance, lui

sacrifier son coeur filial, pour qu'il vît enfin ce Dieu qui avait été

le Dieu de leurs pères.

Parmi les hommes, Ernest Psichari rejeta ouvertement les doctrines, les

erreurs de Renan; il détesta son oeuvre et sa vie enseignante. Cela

n'est un scandale que pour des esprits sans piété véritable. Qu'un fils

se désole à l'idée que l'âme de son père soit perdue pour une autre vie,

qu'il connaîtra des délices qui lui sont refusées; et, que ce fils mette

toute son ardeur à réparer ses torts jusqu'au don absolu de soi, jusqu'à

l'holocauste de son âme, et qu'il place son espoir dans la miséricorde

de la Bonté Infinie, quoi de plus touchant? Nous atteignons ici le point

le plus haut de l'amour. C'est le sang de son coeur que ce jeune homme

offre pour réconcilier à Dieu celui qui l'engendra. Quel aïeul fut

jamais pleuré de telles larmes! Jamais l'affection filiale ne porta un

plus parfait témoignage, jamais la charité ne fut plus magnanime qu'en

cette âme de fils; jamais l'espérance ne s'y maintint d'une plus

fervente tendresse.

Il faut avoir vu la joie d'E. Psichari lorsqu'un religieux lui assura,

un jour, que l'âme de Renan, au moment de paraître devant Dieu, avait

peut-être été allégée de ses fautes par la prière de quelque carmélite,

par les larmes de quelque contemplatif très humble...

Et l'on avait ajouté: «Qui vous dit que votre grand-père n'est pas

sauvé? Dieu seul est capable de juger les consciences. Nul d'entre nous

n'a le droit de mettre des limites à la miséricorde du Père céleste. Qui

sait si, mystérieusement, en vertu d'une grâce cachée, Renan ne s'est

pas réconcilié avec le Maître de ses premières années? Qui sait même, si

ce n'est pas lui qui vous suscite aujourd'hui pour réparer les dommages

qu'il a pu faire aux âmes[26]?»

Ah! de quelle reconnaissance il embrassait la foi qui permettait un tel

espoir... Pour lui, fils de la fidélité, il n'aurait de cesse qu'il

n'ait donné son être pour que le père prodigue ne fût point banni de la

maison de tous ses désirs[27]!

Aussi peut-on assurer qu'Ernest Psichari songeait à se détourner de

la voie large du monde pour s'engager dans l'étroit sentier de la

perfection. La componction de son coeur, son amour de l'obéissance qu'il

tenait d'un esprit tout ensemble militaire et très humble, tout l'y

prédestinait. Devant le glaive de l'esprit, devant le glaive de la

parole de Dieu, ce soldat tombait à genoux. Le Christ était son chef: il

attendait ses ordres. Mais là encore la Providence réservait à Ernest

Psichari une suite de grandes épreuves et de poignantes incertitudes,

qu'il allait subir d'une âme pleine de paix et d'abandon.

_J'attends, écrivait-il, le 16 mars 1914, au P. Clérissac, j'attends

simplement que le Seigneur me dise, s'il m'en juge digne: «Lève-toi et

viens...» Souvent la certitude de ce qui me sera demandé me pèse; j'ai

peur, je ne me sens pas prêt, mais je sais bien aussi qu'il me faudra

me rendre et j'entends clairement cette voix intérieure qui me dit

l'adorable parole toujours présente:_ «Alius te cinget et ducet quo

tu non vis.» _Que la volonté du Seigneur Jésus soit faite et non la

mienne_.

Dès l'abord, Ernest Psichari ne douta point qu'il ne dût être quelque

jour le serviteur de cet ordre de Saint-Dominique, auquel il appartenait

déjà de toute son âme et dont la «règle joyeuse» lui convenait si

bien[28]. Il y avait, en effet, chez ce militaire, une volonté

d'apostolat qui l'empêchait d'être purement contemplatif. Dans le

premier moment de sa conversion, il avait commencé par réciter l'office

bénédictin. «Non, je ne puis continuer, nous avouait-il, je sens que je

suis dominicain.» Enfin, c'était un fils de saint Dominique qui l'avait

confessé, puis qui l'avait reçu dans le Tiers-Ordre, en septembre 1913,

au couvent de Rijckholt, en Hollande. De toute certitude, il pensait

qu'il devait à l'intercession de saint Dominique «ce renouvellement de

son âme[29]».

Aussi bien, quand il voulut entreprendre le récit des choses admirables

que le Saint-Esprit avait accomplies dans son coeur, c'est saint

Dominique qu'il invoque pour obtenir le véritable esprit de l'Ordre:

_Oui, mon ambition est haute, écrivait-il le 30 janvier 1914 à propos

du_ Voyage du Centurion, _bien haute pour un ouvrier de la onzième heure

qui sans doute devrait se borner à l'humble étude des maîtres. Mais je

ne sais quelle force me pousse: il me semble qu'il reste à faire, dans

le domaine de la pure littérature, un livre vraiment_ dominicain,

_autant que ce livre peut être écrit par un laïc et un écrivain.

Pourquoi n'écrirais-je pas ce livre? Le dernier, le plus infime des

serviteurs de saint Dominique ne peut-il pas, par une prière_ continue,

_obtenir cet esprit de foi et de vérité, et surtout ce véritable esprit

d'apostolat qui fait considérer, à chaque phrase que l'on écrit,

l'utilité spirituelle plutôt que la vaine beauté de l'art?_[30]

Mais d'autres soucis allaient traverser cette vie et la détourner pour

un instant des hautes préoccupations qui l'agitaient. Son congé achevé,

Ernest Psichari avait dû rejoindre son régiment à Cherbourg. Nul

ne mettait à son métier plus de ferveur. Entre tous les devoirs du

chrétien, c'est le devoir d'état que ce soldat était porté d'instinct

à placer le plus haut. Il sentait avec exactitude les lourdes

responsabilités qui pèsent sur le plus humble des chefs: il s'y

consacrait avec amour. C'est plein d'allégresse qu'il reprit, en juin

1913, le chemin du quartier et qu'il revit ses hommes, ses chevaux, ses

canons. Mais, pouvait-il l'oublier, c'était un être nouveau qui revenait

parmi les siens. Il ne devait pas s'y sentir étranger. Les régiments, à

leur manière, ne sont-ils pas «des couvents d'hommes»? «Même habitude

de se donner corps et âme, remarque Vigny qui le premier nota la

ressemblance, même besoin de se dévouer; pareils usages de gravité, de

retenue et de silence.» Ernest Psichari allait pouvoir y vivre sa double

vie de militaire et de chrétien.

_J'ai retrouvé à Cherbourg, écrivait-il au P. Clérissac, le milieu sain

et réconfortant que j'avais quitté, il y a plus de trois ans, et revu

avec joie mes camarades. Ils suivent une belle route bien droite, bien

tracée. Ils sont loin de bien des compromissions de l'époque. C'est un

grand malheur qu'ils soient aussi loin de la vie de la Grâce. Beaucoup

d'entre eux, la plupart, seraient près peut-être de la mériter, s'ils

avaient seulement quelques mouvements de bonne volonté. Que notre Divin

Maître daigne les éclairer: qu'il me donne aussi la force de montrer le

bon exemple, de faire un peu de bien à ces braves gens_[31].

Chargé de service et d'occupations de toutes sortes, Psichari se sentit

privé de bien des secours. Il se rappelait avec une triste émotion le

temps où il pouvait, chaque matin, s'approcher de la Sainte Table et

dire tout entier le _Diurnal_: «Il me faut faire une bien petite place

au Bon Dieu, s'écriait-il. Je lui offre du moins tout mon coeur, mes

actions et mes pensées, faisant confiance pour le reste à sa divine

miséricorde[32].»

Pourtant son zèle ne restait pas inactif. Dès son arrivée à Cherbourg,

Ernest Psichari avait rendu visite au curé de cette paroisse qui porte

le nom très doux de Notre-Dame-du-Voeu et lui avait demandé de faire

partie de la Conférence de Saint-Vincent-de-Paul. Pour lui, levé

dès l'aube, il montait à cheval, se rendait au quartier, faisait

l'instruction des brigadiers sur le tir du 75; puis le soir, dans sa

chambre, devant _l'Annonciation_ de Memling, près de la bibliothèque où

il avait réuni les _Méditations_ et les _Élévations_ de Bossuet,

les _Confessions_, les oeuvres de saint Jean de la Croix, de sainte

Catherine de Sienne et de sainte Mechtilde, il travaillait et il priait.

L'écrivain notait, pour nous autres, les mouvements de son coeur sous

le doux envahissement de la Lumière; et, à travers les antiennes et les

répons de son office, le tertiaire de saint Dominique appelait sur la

France et sur son armée quelques-unes des faveurs dont il se sentait

indigne.

La vie d'Ernest Psichari · 第 1 / 3 段