CHAPITRE III

A l’heure convenue, Mlle de Trivières et son frère descendaient d’auto

devant la grille de l’hôpital.

Ils aperçurent le lieutenant qui causait avec un médecin militaire dans

un angle de la cour.

Il vint à leur rencontre et présenta le major, qui se mit à la

disposition des jeunes gens pour les conduire à travers le dédale des

couloirs vers les salles de blessés.

Pendant que Diane et Jacques de Trivières partaient, accompagnés du

major, Kéravan allait de suite rejoindre son malade, le sous-lieutenant

Jacquet, qui l’attendait.

Diane n’avait jamais pénétré dans une salle d’hôpital; elle éprouvait en

ce moment même une vague répugnance, mais intérieurement elle se

reprocha cette mauvaise disposition et dompta, par un effort de volonté,

la légère hésitation qui l’arrêta sur le seuil.

Qu’était-ce que la vue pénible des pansements tachés de sang?

Qu’était-ce que l’odeur fade qui lui fit porter à son visage son petit

mouchoir parfumé, auprès des trésors d’héroïsme dépensés par ces hommes,

leurs longues souffrances, leurs sacrifices sans nombre? Diane pensa à

ces choses d’une façon confuse en s’avançant aux côtés du major, entre

les rangées de lits.

Ce n’était pas l’heure habituelle des visites. Aussi l’entrée

d’étrangers provoqua-t-elle une petite sensation parmi les malades.

Appuyés sur leur coude, ceux qui pouvaient remuer suivaient des yeux la

jeune fille dont la radieuse beauté leur faisait l’effet d’une vision de

rêve.

Diane avait apporté des boîtes de cigarettes. De place en place le major

lui désignait les blessés auxquels il était permis de fumer. Elle

présenta d’abord la boîte de loin, sans se courber, avec son grand air

de condescendance qui n’empêchait pas les regards d’admiration de se

porter sur elle...

Ce lui était une gêne...

Au fond de la première salle, un soldat barbu dont un énorme pansement

entourait l’épaule veuve de son bras, laissa échapper:

--Mazette! la belle fille!

Au froncement de sourcils du major, il comprit qu’il avait dit une

sottise et se cacha la tête sous sa couverture.

Mais Diane, choquée d’abord, se pencha bientôt avec plus de grâce

au-dessus des lits de souffrance. L’exclamation brutale venait de lui

faire comprendre quelle joie était la vue de sa beauté aux yeux de ces

malheureux, repus de spectacles d’horreur.

Ainsi qu’elle le faisait naguère au temps de sa vie mondaine, mais d’une

autre manière, avec une nuance de pitié tendre, elle se mit en frais de

coquetterie pour eux.

Tout à fait humanisée, réconciliée avec leur souffrance, elle abaissa

sur les visages ravagés de fièvre son rayonnant sourire.

Elle semblait demander pardon aux pauvres êtres mutilés de se montrer à

eux telle qu’elle était: toute épanouie de grâce et de santé.

Une douce expression atténua l’éclat de ses yeux.

Elle n’eut plus l’air de porter son offrande comme une aumône, mais elle

trouva un mot aimable pour chacun; son pas souple s’attardait devant les

plus malades, et elle leur réservait ses plus doux sourires.

Au moment d’entrer dans la salle où ils devaient retrouver de Kéravan,

le major s’arrêta, la main posée sur le bouton de la porte.

--Mademoiselle, dit-il en baissant la voix, je vous préviens que si vous

n’êtes pas habituée à la vue des plus affreuses blessures, ou si vous ne

pouvez compter absolument sur vos nerfs, il vaudrait mieux vous arrêter

ici... C’est dans cette salle que nous traitons les blessures de la

face...

Diane jeta un coup d’œil à son frère, qui paraissait décidé. Elle

répondit sans hésiter:

--Je préfère entrer.

Mais, malgré sa résolution de bravoure, le premier regard que jeta la

jeune fille sur le lit placé à sa droite lui révéla d’un coup toute la

souffrance humaine.

Elle ne put retenir une exclamation de pitié ou d’horreur à la vue du

visage, ou plutôt d’une moitié de visage tuméfié... Une énorme balafre

le coupait, laissant une orbite vide, que la cicatrice non complètement

fermée tirait sur la joue, de côté. La bouche n’avait plus qu’une lèvre

pendante, l’autre, fendue par le milieu, laissait à découvert des dents

cassées, un trou béant!

C’était affreux... pitoyable!

Diane frissonna, pendant que le major lui disait tout bas:

--Je vous avais prévenue, mademoiselle.

De loin, elle vit le lieutenant de Kéravan qui s’avançait à sa

rencontre; elle se raidit et, se dominant par un violent effort, elle

s’approcha tout près du blessé puis, avec un sourire très doux, les yeux

sur l’atroce blessure, elle dit gracieusement, comme dans un salon:

--Voulez-vous me faire le plaisir, monsieur, d’accepter une cigarette?

C’était un officier. Un sous-lieutenant tout jeune, blessé à sa première

rencontre.

Il saisit le mouvement de sublime pitié qui se penchait vers lui, et

Diane vit passer sur ce chaos de débris qui avait été beau visage

d’homme, une reconnaissance éperdue.

Quand elle releva la tête, ses yeux rencontrèrent ceux de Kéravan fixés

sur elle et son regard profond rempli d’une muette admiration.

Il vint à elle et la voyant très pâle:

--Voulez-vous, dit-il, que nous passions rapidement et que je vous fasse

sortir par l’autre porte?

--Non, dit-elle avec calme, je n’ai pas fini ma distribution, il y

aurait des jaloux.

Elle continua d’aller de lit en lit, passant seulement sans s’arrêter

lorsqu’une tête détournée à dessein l’avertissait que le blessé avait la

pudeur de sa laideur.

En approchant de l’extrémité de la salle, Mlle de Trivières reconnut le

malade auprès de qui se tenait le lieutenant de Kéravan quand ils

étaient entrés.

Elle allait à lui.

Hervé lui dit, très vite:

--Non, mademoiselle, je crois qu’il préfère... que vous ne le voyiez

pas... Il est honteux, le pauvre garçon.

Diane répondit doucement en baissant les yeux:

--Je vais passer sans le regarder... voici la boîte, donnez-lui tout ce

qui reste et dites-lui... dites-lui qu’il a grand tort d’être honteux...

Plus leurs blessures sont hideuses, plus elles sont belles, et plus ils

ont le droit d’en être fiers...

Hervé sourit pour toute réponse et se dirigea vers le lit de son

camarade.

Lorsqu’il rejoignit la jeune fille un moment après, il lui dit d’un ton

d’émotion contenue:

--Il vous est très reconnaissant, mademoiselle; il vous remercie: il est

très ému... très touché...

Et elle comprit, au regard qui accompagnait ces paroles, que le

lieutenant se les appropriait et que c’était lui qui venait de dire:

«Je suis très ému... très touché!...»

Elle rougit en détournant la tête et s’empressa de se joindre à son

frère qui remerciait le major de son aimable accueil.

Ils remontèrent tous ensemble dans l’auto qui les ramena avenue

Malakoff.

Mais Jacques alimenta presque à lui seul la conversation; ses compagnons

de route, et surtout Diane, paraissaient absorbés par leurs réflexions.

--Eh bien, Diane, fit-il enfin, à quoi penses-tu? Tu gardes pour toi

seule tes impressions. Tu sais que je t’ai trouvée rudement «chic» tout

à l’heure dans la dernière salle. Demande à M. de Kéravan. J’ai vu que

le major s’attendait à te voir piquer une crise de nerfs comme

l’auraient fait neuf femmes sur dix.

--Je crois que tu te trompes, répondit-elle. Si les femmes n’apprennent

pas pendant cette guerre à dompter leurs nerfs, quand le feront-elles?

Si Mme de Trivières avait entendu la réponse de sa fille, elle se serait

demandé avec stupeur comment Diane avait pu changer à ce point...

Cette dernière ajouta comme pour mieux faire saisir sa pensée sous la

forme d’une comparaison:

--Tu te souviens lorsque mon amie Lucie est partie à Salonique pour

soigner les blessés? J’ai dit--et nous étions tous du même avis--j’ai

dit que c’était une folie, un suicide!

--Oui, je me souviens.

--Eh bien! aujourd’hui, je comprends son héroïsme et je l’approuve! Tant

que l’on n’a pas tout donné, on n’a rien donné.

--Bon, s’écria Jacques, stupéfait. Tu ne vas pas nous faire le tour de

t’enrôler pour Salonique! Mon cher lieutenant, vous avez bien réussi en

menant ma sœur voir des blessés!

Diane reprit en souriant:

--Je remercie M. de Kéravan qui m’a procuré ce matin l’une des

meilleures émotions que j’aie ressenties de ma vie... et des plus

douces.

Hervé salua en balbutiant quelques mots, et Diane reporta son regard sur

le paysage mouvant qui filait à la portière.

Elle continuait de poursuivre sa pensée intérieure.

Le lieutenant, assis auprès de la jeune fille, ne voyait d’elle que son

profil perdu, nettement découpé sur la glace.

Il lui parut que le beau sphinx venait de soulever les voiles qui

dérobaient à la vue ses secrètes pensées et qu’il les refermait à

nouveau.

Au moment de la séparation, au seuil de la maison, Jacques pria son ami

de venir encore passer quelques soirées avec eux avant son départ.

Mais Kéravan, alléguant son désir de passer auprès de son aïeule les

dernières soirées, s’excusa.

Du reste, il allait être obligé de retourner en Bretagne, où il irait

ramener son cheval, et il profiterait de cette circonstance pour jeter

sur son domaine le coup d’œil du propriétaire.

--Lieutenant, s’écria Jacques de Trivières, désolé, vous n’allez pas

partir comme cela, sans nous donner encore un jour! Faisons demain la

grande promenade dont nous avions parlé, dans la vallée de Chevreuse. Ma

sœur et moi ne la connaissons pas et nous aurons bien plus de plaisir à

y aller avec vous.

Hervé hésitait.

Il attendait un mot de la jeune fille avant d’accepter.

--Je désire beaucoup, dit Diane, connaître cet endroit que vous dites si

joli. S’il fait beau demain, voulez-vous pour la dernière fois nous

servir de guide?

Il s’inclina.

--Je serai trop heureux, mademoiselle, de vous satisfaire. Mais vous ne

pouvez entreprendre une excursion aussi longue en un seul jour. Si vous

voulez bien me confier vos chevaux avec votre jeune domestique, je les

conduirai à Versailles où ils passeront la nuit, et vous les y trouverez

demain. Nous pourrons prendre un train de bonne heure pour Versailles,

cela raccourcira de beaucoup la distance.

--C’est une excellente idée, approuva Jacques, demain soir, nous

dînerons aux Réservoirs et nous pourrons prendre encore le chemin de fer

pour rentrer... Qu’en pensez-vous?

Firmin ramènera nos chevaux après-demain.

--Mais, objecta Diane en regardant l’officier, cela vous privera d’une

des soirées que vous vouliez réserver à madame votre grand’mère.

--Le sacrifice sera compensé par le plaisir de la passer avec vous.

La matinée du lendemain se leva dans un réseau de brumes bleuâtres qui

promettaient une éclatante journée de printemps.

En débarquant à la gare des Chantiers vers neuf heures, la première

personne que virent les jeunes de Trivières fut le lieutenant, leur ami,

qui les avait précédés.

Leur domestique tenait les chevaux en main à l’extérieur des grilles.

Diane avait passé un long cache-poussière par-dessus son costume de

cheval, elle s’en débarrassa et sauta en selle à la porte de la gare.

Sous les allées ombreuses et ensuite à travers bois, ils prirent la

route des Vaux de Cernay.

Tous trois, enchantés de la lumineuse journée de printemps, de leur

jeunesse, de leur sympathie réciproque, bavardaient et riaient à qui

mieux mieux.

Pour l’officier, c’étaient les dernières heures de répit avant la

séparation définitive...

Il ne se lassait pas d’entendre la jeune fille.

Heureuse comme une pensionnaire à qui on a mis la bride sur le cou,

celle-ci montrait une animation inusitée. Les cheveux au vent, les yeux

brillants, Hervé lui répondait avec le même entrain décidé à jouir de

l’heureux temps, si court, qu’il ne retrouverait sans doute jamais.

Vers onze heures, ils arrivaient en vue du petit restaurant de la mère

Hippolyte où M. de Kéravan avait promis qu’on trouverait un bon

déjeuner.

--Le service ne ressemblera guère à celui des Réservoirs, mais la

cuisine vous dédommagera.

Cette brave femme vous aura bientôt confectionné une gibelotte de lapin

exquise et une fricassée de poulet dont elle a la réputation.

Mlle de Trivières était décidée à trouver tout bon et agréable, même la

serviette de grosse toile qui remplaçait la nappe, les assiettes de

faïence blanches et bleues enluminées de naïfs personnages, les couverts

d’étain frottés et reluisants, et les deux roses trempées dans un verre,

au milieu de la table étroite; tout, jusqu’à la petite servante aux

joues rubicondes et aux mains maladroites qui tournait autour d’eux.

Ils déjeunèrent devant une fenêtre large ouverte sur le jardinet qui

rappelait la guinguette des environs de Paris avec sa tonnelle ronde au

fond et ses berceaux de verdure.

Tonnelle et berceaux étaient heureusement vides. Ils ne se remplissaient

que le dimanche.

Au delà du petit mur qui encerclait le jardin, la vue s’étendait sur

l’admirable vallée. Au premier plan le village de Vaux, dont les maisons

groupées pittoresquement entouraient le clocher.

Ce fut un gai déjeuner rempli d’incidents imprévus. Des poules entrant

sans façon pour venir picorer les miettes sur la robe de Diane; un

papillon que Jacques réussit à attraper et piquer malgré les

protestations de sa sœur. Puis, la mère Hippolyte en personne sortant de

sa cuisine entre chaque service, s’essuyant les doigts à son tablier

bleu pour venir quêter quelques compliments sur sa cuisine.

--Eh ben, mon officier? et vous, madame, et vous le p’tit jeune homme?

Qu’est-ce que vous en dites de mon lapin sauté? hein?

On irait loin pour manger le pareil!

Et mon p’tit vin blanc? Y s’laisse boire!

Allez! faut pas vous gêner! Il n’est point méchant. Y en a d’autre à la

cave...

Marie, tu remonteras deux bouteilles... du bon, tu sais, les militaires,

faut pas les attraper...

Allons, s’pèce d’engourdie! R’mue-toi, et pus vite que ça!... Excusez,

messieurs, madame; à c’t’ âge-là, ça n’a que l’amour en tête! Ah!

jeunesse!

Avec des clins d’œil rieur du côté des jeunes gens, la mère Hippolyte

repartait à petits pas, toute sa forte poitrine secouée de rires et

répétant:

--Ah! c’te jeunesse! Toutes les mêmes! Allez, allez! ça y passera avant

que ça me r’prenne!

Le repas terminé par un café exécrable, Jacques sortit afin de faire

seller les chevaux pendant que sa sœur s’apprêtait.

Debout devant la glace pendue au-dessus de la cheminée, Diane, les bras

levés, remettait son chapeau et son voile.

De loin, Hervé suivait ses mouvements. Il s’avisa que la jeune fille

avait laissé ses gants et sa cravache sur une chaise à l’entrée de la

salle; il alla les prendre.

De l’endroit où elle était, Diane suivait ses mouvements dans la glace

tout en continuant à causer.

Elle le vit revenir vers elle, lentement, en retournant les gants entre

ses doigts avec délicatesse, puis... (Était-ce pour sentir l’odeur dont

ils étaient parfumés?) il les porta très vite à sa bouche en lui jetant

un regard furtif et il s’approcha...

Diane avait saisi le geste étrange; cependant elle ne se retourna pas et

dit d’une voix tranquille, continuant la conversation du dessert:

--Vous ne voyez pas le moyen de renvoyer votre Farfadet en Bretagne sans

y aller vous-même?

--Cela serait possible; mais, de toutes façons, il est préférable que

j’y aille moi-même. J’ai plusieurs affaires à régler avec mes fermiers.

Il ajouta plus bas, avec un accent pénétré:

--Oui, cette promenade est la dernière que je fais avec vous...

Ayant pris ses gants, elle les boutonna lentement, toujours tournée vers

la glace.

Elle eut l’idée d’y jeter un coup d’œil.

Elle rencontra alors le regard de Kéravan fixé sur elle avec une intense

et douloureuse expression. Regret, douleur, tendresse... Il y avait tout

cela! A cette minute, Diane se sentit pénétrée de la conviction absolue

qu’il l’aimait... comme elle avait longtemps désespéré d’être aimée...

Puis, une réflexion traversa son esprit:

«Il m’aime, mais il n’osera jamais me le dire.»

Elle se retourna très calme, puis, prenant sa cravache:

--Venez, dit-elle. J’entends les chevaux; ils doivent être prêts.

A plusieurs reprises, pendant le cours de l’après-midi, Jacques remarqua

que sa sœur avait des distractions; elle ne parlait plus avec sa gaieté

légère du matin, ou bien elle arrêtait souvent ses yeux sur leur

compagnon et l’examinait avec attention.

Le lieutenant devait faire effort sur lui-même pour soutenir la

conversation au diapason du matin; mais, à mesure que les heures

passaient, sa mélancolie naturelle reprenait le dessus.

Somme toute, cette belle partie, commencée avec un joyeux entrain,

s’acheva dans une impression de tristesse à laquelle le prochain départ

de l’officier pouvait servir de prétexte.

Ils rentrèrent à Paris par le dernier train. Avant de se séparer de ses

compagnons, l’officier promit d’aller faire ses adieux durant son court

passage à Paris entre ses deux voyages... Et ils se séparèrent.

Le lendemain, dans le wagon qui l’emportait vers la Bretagne, Hervé de

Kéravan repassait de souvenir les semaines qui venaient de s’écouler...

ces jours rapides, si vite passés, qui, à ce qu’il lui semblait, avaient

bouleversé toute sa vie!

Trois visions familières prenaient tour à tour possession de son esprit

au point qu’il ne pouvait s’en détacher.

C’était Diane dans les attitudes et les situations où quelque aspect

nouveau de la jeune fille l’avait frappé.

Diane, chez elle, pendant cette soirée de mai avec sa robe blanche aux

mouvements onduleux, sa taille gracieuse, et le sourire qu’elle avait en

disant: «Il faudra revenir» et encore, pendant la même soirée, quand il

avait ressenti les premiers symptômes de son amour, la voix

enchanteresse au timbre si pur qui, par une coïncidence étrange, lui

avait pour ainsi dire tracé sa ligne de conduite... Comme Fortunio, il

savait que son secret ne dépasserait jamais ses lèvres, dût-il en

mourir!

Il voyait encore Diane à l’hôpital, sa face pâle, ses grands yeux

rayonnants d’une douce pitié, et l’air dont elle lui avait dit: «Plus

leurs plaies sont hideuses, plus ils ont le droit d’en être fiers!»

Si jamais il devait revenir, comme ce pauvre Jacquet, défiguré ou

mutilé, daignerait-elle jeter encore un regard sur lui?

Il se répondait «oui», car il la croyait aussi noble et aussi bonne

qu’elle était belle.

Mais, hélas! ce n’était point sa pitié qu’il eût convoitée...

C’était enfin Diane insouciante et gaie, la veille, dans la forêt, ou

encore à la petite table du déjeuner avec son visage animé, le rire

fusant de ses lèvres ouvertes et ce rayon de soleil filtrant à travers

les branches qui mettait des tons chauds sur ses cheveux bruns.

Ces trois silhouettes, d’abord distinctes, finirent par se confondre et

il s’endormit croyant voir devant lui le sourire énigmatique de

l’amazone telle qu’il l’avait rencontrée pour la première fois.

Hervé revint à Paris deux jours plus tard, rompu de fatigue, ayant passé

le temps à se promener dans ses terres dont il avait constaté le triste

abandon et à écouter les doléances des fermières qui, en l’absence de

leurs maris, déclaraient ne pouvoir payer leurs fermages.

Pourtant il recueillit une somme suffisante pour solder le compte

arriéré de ses loyers et, aussitôt de retour à Paris, il l’envoya au

gérant de la marquise de Trivières.

Hervé ne voulait plus revoir celle qui occupait ses pensées.

Il avait trop rêvé de son image durant sa courte absence; il ne se

sentait plus assez sûr de lui-même, plus assez certain qu’en sa présence

rien ne trahît ses sentiments.

Ayant vu Mlle de Trivières traverser le jardin accompagnée de son frère,

et ayant entendu résonner sous la voûte le roulement de l’auto, il se

présenta à l’hôtel et laissa sa carte au bas de laquelle il griffonna

quelques mots de regrets et d’adieu...

Le soir, en rentrant, Mlle de Trivières reçut cette carte qu’elle

examina longuement.

Puis la jeune fille monta chez elle, très vite.

Elle ouvrit un tiroir de son petit bureau où elle prit une lettre

ouverte et, debout auprès de l’embrasure de la fenêtre, elle compara

longuement les deux écritures: celle de la lettre et celle de la carte

d’Hervé de Kéravan.

Elle murmura:

--C’est étrange! Je n’aurais pas cru qu’il fût possible de trouver deux

écritures se ressemblant autant!

Rose Perrin · 第 22 / 42 题