CHAPITRE II

Après trois longues semaines de beau fixe, le temps se mit soudain à la

pluie et, pendant deux ou trois jours, la promenade au Bois fut

impossible.

--Moreau m’a remis tout à l’heure un bouquin de théorie militaire de la

part de M. de Kéravan. Nous en avions parlé ensemble. Je lui ai envoyé

quelques mots de remerciements et je le prie de vouloir bien venir ce

soir ou demain reprendre son livre... Je n’ai qu’un renseignement à y

trouver.

Je le recevrai dans mon cabinet depuis que tu passes tes soirées dans le

petit salon.

--Pourquoi cela? répondit Diane. Reçois-le au salon. Vous pouvez aussi

bien discuter devant moi votre théorie militaire, d’autant plus que vous

ne vous en privez guère pendant nos promenades... Si votre conversation

m’ennuie, je rentrerai chez moi.

Or, le hasard voulut qu’après le dîner, le temps s’était rasséréné...

Le petit jardin, rafraîchi par la pluie, envoyait dans l’air les parfums

les plus pénétrants de ses lilas en fleurs... Jacques descendit pour

faire un tour dans les allées encore humides. Diane était demeurée dans

le petit salon, en compagnie de son ancienne institutrice qui était

venue habiter l’hôtel depuis le départ de la marquise.

Étant arrivé à la grille qui séparait le jardin de la cour, Jacques de

Trivières aperçut le lieutenant de Kéravan qui s’avançait.

Il ouvrit avec empressement.

--Bonsoir, mon voisin, dit le jeune homme avec un sourire accueillant.

Quelle belle soirée! n’est-ce pas?

--Oui, répondit Hervé de Kéravan en serrant cordialement la main de son

jeune ami. Après ces deux jours de bourrasques, c’est un vrai plaisir de

respirer au dehors.

--Surtout pour vous qui n’êtes pas habitué à rester enfermé?

--Aussi, ce matin et hier, j’étais l’un des rares habitués du Bois qui

se promenaient sous la pluie, sous des caoutchoucs ruisselants. Je vous

ai cherché sans conviction.

--Je voulais venir, n’eût-ce été que pour avoir le plaisir de vous voir,

mais ma sœur m’a rappelé les recommandations maternelles au sujet de ma

précieuse santé... Il ne me reste plus si longtemps à leur obéir pour

que je risque maintenant de leur donner des inquiétudes qu’elles

n’auront que trop de raisons d’avoir plus tard... quand je serai

là-bas... Ma sœur et son institutrice sont dans le salon. Voulez-vous

que nous rentrions ou ne préférez-vous pas que nous nous asseyions un

moment sur ce banc sec... ou à peu près, pour jouir de cette belle

soirée?

--Asseyons-nous ici un instant. Notre conversation manquerait de charme

pour ces dames. J’irai saluer mademoiselle votre sœur avant de me

retirer.

--Eh bien, venez sous le balcon... Nous recevrons bien quelques gouttes

des branches du lilas, mais le banc paraît sec. Nous serons à l’abri...

Une cigarette?

--Volontiers. Bien que le major m’ait défendu de fumer, je vais, pour

cette fois, me permettre une infraction. Eh bien! avez-vous regardé le

passage que je vous avais signalé et annoté?

Pendant ce temps, Mlle Guiraud disait à son ancienne élève:

--Diane, ma chère enfant, faites-moi un peu de musique. Cela s’accordera

si bien avec cette ravissante soirée!

--Mademoiselle, comme vous sentez ces choses-là! dit la jeune fille sur

un ton de moquerie amicale. Vous souvenez-vous que vous répétiez souvent

autrefois que, de nous deux, vous étiez la plus jeune?

En parlant, elle avait ouvert l’Erard placé au fond du salon.

La vieille fille regardait d’un air pensif son ancienne élève.

Elle déclara soudain:

--Eh bien! je dois dire que les choses sont bien changées. Depuis ces

derniers jours, je vous étudie et je cherche à m’expliquer une énigme...

--A mon sujet?

--Oui, vous-même! Est-ce moi qui ai beaucoup vieilli depuis la guerre,

ou est-ce vous plutôt qui avez singulièrement changé de caractère? Mais

vous avez changé... C’est un fait!

--Comment, changé? En plus mal?

--En mieux, ma chère Diane. Avec vous j’ai mon franc-parler, je sais que

vous ne vous fâcherez pas: j’avais gardé de vous le souvenir d’une

enfant plutôt renfermée, oisive, indifférente à tout, tandis que

maintenant...

Diane regardait curieusement sa vieille institutrice, elle tenait à la

main un des cahiers de musique qu’elle cessa de feuilleter.

--Et maintenant? dit-elle, qu’y a-t-il de changé?

--Vous avez changé en tout. C’est insaisissable; ce sont des nuances,

mais pour qui vous connaît, ou croyait bien vous connaître comme moi, le

changement est réel.

--Vraiment? Expliquez-vous, chère mademoiselle.

--Ainsi, par exemple, il est bien rare que je vous voie inoccupée: vous

lisez, vous travaillez, vous qui détestiez la lecture et que j’avais

tant de peine à faire toucher à une aiguille!

Vous causez plus volontiers, vous avez des éclairs de gaieté, et c’était

justement ce qui me désolait autrefois, de vous voir trop raisonnable,

vieille pour votre âge... Aujourd’hui vous vous intéressez à des choses

qui vous laissaient tout à fait indifférente... Ainsi, ce chandail que

je tricote pour un soldat, vous avez voulu apprendre à le faire... J’en

suis restée confondue!

--C’est pourtant bien ordinaire, murmura Diane.

Elle avait l’air de réfléchir, les yeux baissés sur les feuillets

qu’elle remuait d’une main distraite.

--Pour une autre, oui, mais pour vous? Cela vous ressemblait si peu!...

si peu à la Diane que j’ai connue! Enfin, ma chère enfant, je n’ai qu’à

vous féliciter de votre heureux changement!

La vertu de la guerre vous a touchée, et si la cause n’en était pas si

triste, je me réjouirais du résultat...

Diane avait fini par s’asseoir devant le piano ouvert. Les yeux perdus

dans une rêverie, elle paraissait être à cent lieues de là.

--Eh bien, chère enfant, dit Mlle Guiraud en reprenant son tricot,

jouez-moi ce que vous voudrez... Vous savez que Chopin est mon

préféré... Je vous écoute.

Par la fenêtre grande ouverte les sons assourdis de l’instrument

arrivèrent jusqu’aux causeurs assis, sous le balcon.

Hervé de Kéravan leva la tête pour écouter.

--Ne faites pas attention, dit Jacques, c’est ma sœur qui endort tous

les soirs sa vieille institutrice en lui jouant ses airs préférés.

Ils reprirent leur discussion.

Mais, à partir de ce moment, l’officier fut distrait et il laissa

bientôt tomber la conversation.

Comme pour donner confirmation aux remarques de la vieille demoiselle.

Diane mit dans son jeu une expression toute personnelle que des années

d’études n’avaient point réussi à lui communiquer.

Le _Nocturne_ de Chopin qu’elle avait choisi s’harmonisait si bien avec

la transparente nuit de mai, que Jacques lui-même, gagné au charme de la

musique, se tut et écouta.

Quand le piano cessa, sur un accord en mineur, le lieutenant dit à

demi-voix:

--Mademoiselle votre sœur est excellente musicienne.

--Je ne m’y connais guère, avoua Jacques. Mes professeurs de musique ont

toujours perdu leur temps avec moi... Quant à ma sœur, j’ai souvent

entendu dire que si elle manquait d’expression, elle avait un brillant

doigté.

Hervé pensa, à part soi, que reprocher à Mlle de Trivières de manquer de

sentiment musical était une grande injustice, et il écouta de nouveau.

Cette fois, le chant d’une belle voix de contralto se mariait aux sons

du piano.

Il reconnut la plainte désolée de Fortunio:

Si vous croyez que je vais dire

Qui j’ose aimer...

Au milieu du silence de la nuit, les paroles arrivaient, distinctes.

De sa voix richement timbrée, la jeune fille chanta les trois couplets,

d’une si fine sensibilité. Après qu’elle eut laissé tomber lentement les

dernières paroles:

Et je veux mourir pour ma mie

Sans la nommer...

Hervé de Kéravan poussa un profond soupir.

Jacques lui dit:

--Ma sœur a une belle voix. Diane est en veine, ce soir; il y a

longtemps qu’elle n’avait chanté comme cela.

Hervé ne répondit pas.

Les yeux fixes, dans la nuit, il songeait.

Une voix qui parlait au-dessus d’eux les fit tressaillir:

--Tu es là, Jacques? Tu vas t’enrhumer. On vient de porter le thé,

rentre donc!

--Encore un petit moment! On est si bien dehors.

--Tu attendais ton sauvage, tu vois qu’il n’est pas venu!

Un éclat de rire de Jacques répondit, en même temps qu’une forme sombre

se dessinait au bas du balcon, et qu’une voix grave disait:

--Le sauvage est ici, mademoiselle, depuis assez longtemps. Il tient à

déclarer qu’il est assez civilisé pour apprécier le talent d’une

musicienne telle que vous et il vous est reconnaissant du plaisir que

vous lui avez donné.

Le sauvage ne s’exprimait pas trop mal. C’était le discours le plus long

qu’Hervé eût encore adressé à Mlle de Trivières. Il est vrai que

l’obscurité favorise les timides.

Confuse d’abord, Diane avait rougi dans l’ombre.

Puis, elle prit le parti de rire et dit plaisamment:

--Je suis enchantée de vous avoir fait plaisir... sans le savoir.

Monsieur le sauvage, vous seriez bien aimable de dire à mon imprudent de

frère qu’il va prendre un rhume sous ce balcon humide, et vous viendrez

avec lui prendre une tasse de thé qui vous attend ici. Mlle Guiraud va

se réveiller tout exprès pour vous en faire les honneurs.

--Ne la dérange pas, s’écria Jacques, ce serait un meurtre! Laisse-la

dormir. Je sais un moyen d’éviter de la réveiller. Allons, mon

lieutenant, un peu de gymnastique!

Ce disant, le jeune garçon avait saisi le tronc noueux du lilas, dont

les branches montaient à hauteur du balcon. De la plus haute, il

s’agrippa au rebord ajouré des pierres formant saillie et fit un saut

jusqu’auprès de sa sœur.

Hervé de Kéravan l’imita et arriva au balcon presque en même temps et se

trouva devant Mlle de Trivières qu’il salua respectueusement.

--Mademoiselle, dit-il de sa voix profonde, voyez combien vous aviez

raison, tout à l’heure, en me traitant de sauvage: voici la première

fois que j’entre chez vous et il faut que ce soit par la fenêtre! Le

sauvage s’en excuse et l’homme civilisé dépose à vos pieds ses

respectueux hommages.

Diane tendit la main avec un sourire.

--C’est à moi de m’excuser, monsieur. J’ai parlé de vous un peu...

cavalièrement! Si j’avais pu me douter que vous étiez ici...

Il répondit, toujours sérieux:

--Vous n’avez rien dit d’autre que la vérité, mademoiselle, j’en ai bien

peur...

Ils rentrèrent dans le salon où Mlle Guiraud, n’entendant plus de

musique, venait de secouer sa somnolence. Jacques présenta son grand

ami.

Diane servit le thé.

Elle était animée, en train, très en beauté. Sa taille haute et

gracieuse mettait une note de clarté dans tous les endroits du salon où

l’officier suivait du regard le sillage de sa robe blanche.

C’était la première fois qu’il la voyait dans son cadre habituel, et en

vêtements d’intérieur; il s’étonnait de la trouver très féminine de

gestes et d’allure et reconnaissait à peine l’amazone des bois à la

fière tournure qui lui avait paru si distante.

Celle-ci était plus accessible... Sa parole simple, presque familière,

le charmait. Elle le traitait non seulement en invité, mais en ami déjà

ancien... Le mot qu’elle venait de jeter du haut du balcon, ce mot de

sauvage qui se rapportait à leur première rencontre, avait rompu la

glace.

Hervé eut l’impression qu’à partir de cette soirée, leurs relations

étaient changées.

Désormais il la retrouverait dans son souvenir non plus en amazone

hardie, mais en femme délicieusement gracieuse et belle... Il comprit

que sa destinée était fixée, que l’amour impossible entré dans son cœur

n’en sortirait plus, mais de même que Fortunio il se sentait de force à

Mourir pour sa mie

Sans la nommer!

Mlle de Trivières, lui ayant arraché l’aveu qu’il était «un peu»

musicien, le força de se mettre au piano pour lui accompagner l’air de

_Dalila_: «Réponds à ma tendresse», réclamé par son frère.

Hervé avait parlé trop modestement de ses talents de musicien. A la

vérité, l’aînée de ses sœurs, artiste supérieure et professeur

consciencieux, s’était appliquée à lui communiquer une partie de son

talent.

Il était devenu par ses soins, secondés par de grandes aptitudes

naturelles, un excellent musicien, ce dont Mlle de Trivières s’aperçut

très vite.

Quand il eut fini, elle lui dit, avec cet air d’accorder une faveur

qu’avaient ses moindres paroles:

--Nous ferons encore de la musique avant votre départ. Je n’ai jamais

trouvé personne qui m’accompagnât comme vous... Il faudra revenir.

Le jeune officier devait se souvenir longtemps de cette soirée et y

repenser plus tard pendant les mortelles heures d’attente dans les

tranchées.

Il devait revoir souvent les yeux admirables, la taille flexible, le

teint nacré, brillant sous les cheveux bruns comme un reflet de lune

dans une nuit obscure, et ce sourire indéfinissable des lèvres qui

disaient:

«Il faudra revenir.» Oui, souvent, souvent, il devait y penser!

Le lendemain et les jours qui suivirent, le temps permit aux jeunes gens

de reprendre leurs excursions, non seulement au bois, mais dans les

environs de Paris.

Diane était devenue matinale et ne se faisait jamais attendre.

Ils partaient de bonne heure, et, d’un galop, gagnaient les portes des

fortifications.

Ces excursions, qui les ramenaient souvent très tard, étaient un grand

plaisir pour l’étudiant. Jacques s’était pris d’une grande affection

pour le Breton, dont l’esprit sérieux savait se mettre à la portée de

son âge.

Bien que toujours réservé avec Diane, le lieutenant avait désormais avec

elle de longues causeries animées. Il se laissait aller au plaisir de la

voir chaque jour, de jouir de sa présence pendant le peu de temps qui

lui restait à dépenser. Plus tard... c’était le grand aléa, l’inconnu

mystérieux qui, peut-être, l’éloignerait d’elle à jamais!

En attendant, il jouissait pleinement du présent.

La jeune fille, de son côté, paraissait de jour en jour goûter davantage

sa société; c’était elle maintenant qui rappelait à Jacques leurs

rendez-vous.

Auprès d’Hervé, elle se donnait le plaisir rare d’être franche,

naturelle, délivrée enfin de la crainte qui l’avait poursuivie si

longtemps.

Le caractère d’Hervé de Kéravan le mettait au-dessus des calculs

intéressés; il avait si peu des allures de prétendant! Ainsi que Diane

l’avait dit à son frère, au début de leurs relations, «celui-là ne

ressemblait pas aux autres, et il ne saurait jamais lui faire la

cour...»

Quand cette pensée lui revenait à la mémoire, c’était comme un hommage

rendu à l’élévation d’esprit de l’officier et comme une marque de

confiance qu’elle lui accordait.

Au cours de leurs longues chevauchées, l’éducation morale de Diane

faisait aussi un rapide chemin. Auprès de ce soldat, à qui son passé

d’héroïsme donnait une singulière autorité, Mlle de Trivières se sentait

parfois très petite fille... Il lui arrivait de souhaiter une

approbation, une marque d’estime venant de ce héros et, sentant

confusément combien sa vie frivole de naguère devait déplaire à sa

tournure d’esprit, elle évitait d’en parler.

Un jour, en rentrant à l’hôtel, le lieutenant prévint ses amis qu’il

serait privé de les voir le lendemain. Il avait promis de visiter un de

ses camarades blessés, en traitement au Val-de-Grâce.

--Je regrette de ne pouvoir aller avec vous, dit Diane. J’aurais aimé

visiter un hôpital.

--Il me sera très facile de vous faire pénétrer au Val-de-Grâce,

répondit de Kéravan, si vous le désirez. C’est là que j’ai été soigné

lors de ma première blessure, et j’ai gardé d’excellentes relations avec

un major en chef... En m’adressant à lui, j’obtiendrai aisément, je

crois, votre introduction.

--Cela nous sera très agréable, dit Jacques, mais nous ne voudrions pas

vous gêner...

--Nullement. Venez demain vers dix heures dans la cour du Val-de-Grâce,

je m’y trouverai et j’aurai obtenu d’avance les autorisations

nécessaires. Vous pourrez visiter certaines salles pendant que je me

rendrai auprès de mon malheureux camarade.

Rose Perrin · 第 21 / 42 题