Feu le marquis de Trivières avait fait élever, à deux ou trois
kilomètres de son château de Vauclair, un chalet au milieu des bois.
C’était un rendez-vous de chasse où il aimait quelquefois réunir ses
amis, les nemrods de la contrée. Sa fille ayant toujours montré une
prédilection pour cette demeure champêtre, d’ailleurs admirablement
située, une clause du testament du marquis l’en avait instituée
légataire.
A partir de cet été, où elle atteignait sa majorité, la jeune fille
devenait la maîtresse incontestée de la Biche-au-Bois. A peine arrivée à
Vauclair, elle s’ouvrit à sa mère de son désir d’installer dans son
petit domaine le siège de plusieurs œuvres qu’elle désirait fonder. Il y
aurait de la place, en haut, en abattant quelques cloisons, pour une
quinzaine de lits, et l’hôpital de Bonnétable, le gros bourg le plus
rapproché, serait heureux d’y envoyer des convalescents; plus tard, on
ferait venir des petits orphelins. Enfin, la grande salle du bas
servirait d’ouvroir et les femmes du pays pourraient y venir travailler.
Le curé de Vauclair, venu saluer les châtelaines, s’intéressa aux
projets charitables de Diane. Par son entremise, on vit bientôt arriver
à la Biche-au-Bois des convalescents, des ouvrières et des religieuses
dont le dévouement fut fort apprécié. La marquise de Trivières donnait à
sa fille le concours de sa fortune et de ses relations dans le pays.
Dans l’ouvroir de la Biche-au-Bois, six heures du soir. Les ouvrières
sont parties.
Mlle de Trivières termine des comptes devant un bureau; Rose Perrin fait
des reprises dans des chemises de soldats.
Une jeune religieuse compte des serviettes qu’elle empile sur une longue
table.
Mlle de Trivières s’informe sans tourner la tête.
--Rose, le facteur est-il passé?
--Oui, mademoiselle. Il y en avait une pour Ramée, une pour Graindor,
une autre pour la sœur Philomène et une pour moi, que je ne connais pas.
Mais sûrement ce n’est pas celle que mademoiselle veut dire...
--Laissez vos reprises, Rose, et lisez votre lettre. Six heures ont
sonné, c’est le temps du repos.
--Je n’ose pas, mademoiselle. Si c’était une mauvaise nouvelle?
--Allons! vous êtes par trop enfant! Lisez-la, et ne restez pas dans le
courant d’air.
--Oh! mademoiselle, avec la santé que j’ai maintenant, courant d’air ou
pas courant d’air, c’est tout comme! Mais, si mademoiselle voulait bien
la lire, ou bien vous, ma sœur des Anges, j’aurais plus de courage pour
écouter...
Une voix claire, celle de sœur des Anges.
--Si cela vous fait plaisir, mademoiselle Rose, je lirai.
La sœur décachète l’enveloppe avec de petits mouvements nets,
proprement, et lit:
«MADEMOISELLE PERRIN,
«La présente est pour vous apprendre en douceur, comme il me l’a bien
recommandé, que votre filleul et ami Plisson Victor, de la quatrième,
vient d’être gravement blessé...»
--Oh! mon Dieu! Qu’est-ce que je disais? Continuez, ma sœur.
--On lui a coupé la jambe hier, la gauche, ça s’est très bien passé; il
avait reçu dedans un éclat d’obus dans le gras de la...» Lisez,
mademoiselle Rose, il y a un mot...
--«De la cuisse!» Ah! mon pauvre Victor! Ensuite, ma sœur? Est-ce qu’il
donne des détails?
--«Peut-être bien qu’il en reviendra, mais c’est pas sûr! Seulement,
comme c’est un garçon bien cos...» Il y a encore un mot que je ne dois
pas dire...
--«Costaud!» Oh oui! il l’était! C’est rien de mal, ma sœur, vous pouvez
le dire...
--«... Costaud, il a des chances de s’en tirer... Pour lors,
mademoiselle Perrin, excusez-moi d’abréger. Il faut que j’écrive encore
aux treize autres marraines de mon pauvre copain pour...
--Comment! comment! ma sœur, vous lisez mal, treize autres marraines!
Pas possible!
--C’est écrit. Voyez la lettre, mademoiselle Rose, et ne tremblez pas si
fort!
--Où? où? Ah oui! «aux treize autres marraines». C’est vrai, c’est
écrit!
Rose continue d’une voix larmoyante:
--«... marraines de mon pauvre copain. Seulement, ce que je peux vous
assurer, sûr et certain--et ça c’est de mon cru--c’est que vous êtes la
celle qu’il aime par-dessus les autres, vu qu’avec vous, c’est pas
seulement l’histoire des petits colis qu’on se partageait, mais qu’il
porte votre portrait dans la petite poche qu’est sur son cœur, et sûr et
certain que vous y êtes toute seule... Moi qui vous le dis, je l’ai vu!
Je suis pour la vie le sincère camarade de votre ami avec un respectueux
bonjour de...»
Rose lâche la lettre et sanglote:
--Oh! mon Dieu! mon Dieu! Que je suis donc malheureuse!
--Voyons, voyons, Rose, vous n’êtes pas raisonnable. Vous allez vous
rendre encore malade!
--Ah! qu’est-ce que ça fait maintenant, mademoiselle? Pour qui? pour
qui? ma santé, si ce n’était pas pour lui! et, à présent... plus rien!
--Il n’est pas mort, mademoiselle Rose. C’est offenser le Bon Dieu que
de ne pas avoir confiance en sa miséricorde. Même avec une jambe en
moins, votre fiancé...
--Oh! non, ma sœur, ne me parlez pas de sa jambe! Ce n’est pas ça, ce
n’est rien... rien du tout! C’est les quatorze ma... ma... marraines!
Des sanglots effrayants secouent Rose; toutes ses frisettes, au
désespoir, sonnent le glas de la confiance morte!
--Ma sœur, ordonne Diane, emmenez-la à l’église. Elle va prier et se
calmer.
--Mademoiselle... je ne peux pas! Je ne peux pas prier pour lui... Je ne
lui pardonnerai jamais!
--Notre-Seigneur a pardonné trois fois à saint Pierre qui l’avait renié.
Il lui a ouvert les portes de son Paradis, et vous...
--Oh! ma sœur, moi je ne suis pas saint Pierre, et je dis... je dis que
s’il devait aller au Paradis, suivi de ses treize autres marraines, eh
bien, non! je lui tournerais le dos!... Mais, quant à lui pardonner,
jamais!
Les frisettes s’agitent, dans une colère folle. Sœur des Anges lève au
ciel des bras scandalisés et Diane prend une voix sévère:
--Vous dites des folies, ma fille. Votre chagrin est hors de proportion
avec sa cause.
--Il faudra vous en confesser, dit la sœur en se signant. Je prierai
Dieu de vous envoyer la sainte résignation.
--Oh! pardon, ma sœur; je vous scandalise! C’est vrai, aussi, je suis
trop malheureuse! Vous ne pouvez pas comprendre tout ce qu’il était pour
moi, mon Victor!
Toute ma famille! Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur; ils sont tous
morts! Alors lui, je m’étais dit qu’il me remplacerait tout! Et j’avais
tant de confiance! Depuis qu’on était petits, on s’était promis... Même
à sept, huit ans, du temps de la rue Lepic, on s’appelait petit mari,
petite femme. Il disait qu’il n’aimerait que moi, rien que moi, et
voilà, maintenant... voilà que nous sommes quatorze! Non, c’est trop
dur! Quatorze! Ah! ma vie est finie: je peux bien mourir!
--Rose, je vous défends de parler ainsi.
--Ah! pourquoi mademoiselle m’a-t-elle rendu la santé? Mon Dieu, pour
souffrir encore!
--Voyons, dit la sœur des Saints-Anges, de sa voix douce, est-ce que la
lettre ne vous dit pas que... que ce malheureux blessé vous aime plus
que les autres, et que vous êtes la seule... dans la petite poche?...
Mon Dieu! qu’est-ce que j’ai dit?
--Vous voulez me consoler, ma sœur, mais qui sait, s’il n’a pas fait
écrire la même chose à toutes les autres?
--Je suis certaine que non, dit Diane avec autorité. Il y a dans la
lettre de ce garçon un accent de naïveté, de vérité qui ne trompe pas.
Il faut croire ce qu’il vous dit.
--Je le croirai naturellement si mademoiselle me l’ordonne. Mon Dieu,
que c’est désolant! Et sa jambe! le pauvre malheureux!
--Enfin, mademoiselle Rose, votre cœur s’incline vers le pardon!
--Ma sœur, je lui pardonnerai tout ce qu’on voudra, excepté d’avoir eu
qua...
--Songez, interrompt Mlle de Trivières, de sa voix profonde, qu’il a été
blessé pour la France... pour nous!... Pensez à cela, et allez à
l’église avec la sœur, tout de suite. Rose, obéissez.
--Mademoiselle oublie que c’est moi qui sers la soupe aux petits, parce
que la sœur Philomène n’y voit pas clair et qu’elle verse tout à côté?
Non, ce n’est pas encore M. Plisson, ni sa jambe, ni ses treize
marraines qui me feront manquer à mon devoir!...
--Allez à l’église, répète doucement Mlle Diane; je servirai la soupe
aux enfants.
Rose Perrin et la sœur des Anges, parties dans l’allée des sapins, l’une
soutenant l’autre, Mlle de Trivières s’installe devant le bureau où elle
fait les comptes de la petite colonie.
Ce meuble ne rappelle en aucune façon son joli bureau de Paris.
On l’a pris au château, dans la pièce du rez-de-chaussée, où feu le
marquis de Trivières recevait son intendant et ses fermiers.
Carré, massif, solide, ce meuble de chêne foncé énonce des souvenirs de
comptes, échéances, quittances, etc. Aussi clairement que le bureau de
la chambre de Diane, aux guirlandes de roses sur vernis Martin, évoquait
la pensée de charmants billets parfumés, de lettres féminines nouées de
rubans aux couleurs tendres.
Cependant, depuis qu’il sert aux comptes d’une jolie femme, le vieux
bureau lui-même a ses faiblesses: c’est d’abord un tiroir fermé à clef
qui contient quelques lettres et, sur la tablette extérieure, un vase de
verre transparent avec un lis et deux ou trois roses qui répandent leur
odeur à travers la salle.
Diane sort du tiroir en question le paquet de lettres; elle en relit des
passages.
Par la fenêtre ouverte, la jeune fille voit passer les convalescents qui
se promènent lentement sous les sapins; au loin, elle entend les éclats
des voix aiguës des enfants et la basse plus forte de sœur Philomène qui
les gronde.
«Il faut que je profite de ce moment de solitude, se dit-elle; je vais
_lui_ écrire la première pour savoir de ses nouvelles, puisqu’il n’en
donne pas... Il y aura bientôt trois mois qu’il n’a donné signe de vie!
Diane prend une feuille blanche, mais elle reste longtemps sans y
toucher.
Au moment de commencer, elle songe:
«A quoi bon continuer la comédie que j’ai inventée? Nous sommes fiancés
dans l’esprit de nos parents. Pourquoi ne pas signer de mon nom?»
Elle hésitait, partagée entre deux partis: l’un, qu’il faudrait bien que
la mystification prît fin; l’autre, que du moment où elle se serait
dévoilée, il faudrait renoncer à la liberté de leur correspondance, au
plaisir de tout dire sous un nom emprunté, et c’était justement cette
liberté qui en faisait le charme; il faudrait retomber dans la banalité
des formules convenues; et elle pensa que, dès lors, elle n’aurait plus
aucun goût à écrire.
Ce fut cette idée qui la décida. D’ailleurs, que faisait-elle de mal? De
toute façon, Hubert deviendrait son fiancé, peut-être son mari, avant la
fin de la guerre...
Mari... fiancé?
Elle essaya de se représenter Hubert de Louvigny tel qu’il devait être
aujourd’hui d’après le souvenir qu’elle en avait gardé, mais la bonne
figure ronde et rieuse de l’ancien étudiant ne lui inspirait rien...
Soudain Diane rougit violemment.
Un autre visage aux traits mélancoliques, aux yeux profonds et graves,
se dressait devant elle.
Elle revoyait ce regard douloureux, résigné, qu’une glace lui avait
renvoyé, le regard qui lui avait appris qu’elle était aimée comme elle
désirait l’être.
--Je rêve! fit-elle à mi-voix en secouant ses épaules, c’est absurde de
penser à lui!
Écrivons à Hubert.
Elle écrivit rapidement:
«Voici plus de deux mois, mon cher correspondant, que j’attends de vos
nouvelles et ne vois rien venir.
«C’est moi qui viens vous demander si vous vous souvenez encore de Rose
Perrin et si vous avez l’intention de reprendre notre correspondance
interrompue.
«Vous remarquerez par le timbre de ma lettre datée de la Sarthe que j’ai
quitté Paris: cela ne m’empêchera pas de recevoir vos réponses à la même
adresse que précédemment; une amie se chargera d’en faire
l’envoi.»--(L’amie en question était celle de Rose, Mlle Lancelot.)
«Êtes-vous curieux de savoir ce que je fais dans ce pays et ce que je
vois autour de moi?
«Je vais vous le décrire:
«D’abord l’endroit, un pays ravissant en plein bois, ni ville, ni
village, pas même un hameau, une maison isolée au milieu de grands
arbres; cette maison même n’est qu’un chalet rustique.
«Une vigne vierge et des clématites le recouvrent en partie d’un côté,
de l’autre il disparaît sous les roses grimpantes. Tout autour c’est la
forêt, sans fleurs, rien que des arbres, chênes, sapins, et des taillis
profonds où les pas des promeneurs font lever des lièvres et des biches.
«A cent mètres environ du chalet, on aperçoit le toit de tuiles rouges
d’une ferme basse et longue.
«D’ici, j’entends l’aboi des chiens, les cris des enfants, et les
roucoulements des pigeons, au matin, le chant du coq. Cela met un peu
d’animation dans mon coin perdu toujours plein de silence: c’est un
véritable ermitage.
«Et voici la salle où je vous écris.
«Elle est grande et claire étant percée de quatre fenêtres dont deux
regardent sur une éclaircie qui domine la vallée et les autres donnent
sur une longue allée de sapins.
«Seul le crissement sur le sol des aiguilles de pin avertit de la venue
des rares visiteurs de mon ermitage.
«C’est au milieu de cette paix profonde que mes jours se passent, non
dans l’oisiveté, car je suis devenue très active; vous allez en juger:
«Je dois inscrire les piles de linge qui entrent et qui sortent, les
bandes de pansement fabriquées par nos ouvrières et les vêtements
d’enfants qui prennent le chemin de la ferme pour servir à tout un petit
peuple remuant et gai.
«Vous l’avez deviné, cher monsieur, l’endroit où travaille Rose Perrin
est un ouvroir; c’est là que, du matin au soir, je vais et viens de mon
bureau à la table chargée de linge, et, de là, aux chambres des blessés
convalescents que nous soignons et guérissons au bon air de ces bois.
«Vous me disiez l’hiver dernier: «Occupez-vous, chassez l’ennui par tous
les moyens!» Vous le voyez; je suis votre conseil; je ne connais plus
l’ennui et je m’en trouve bien. Ici, où je me sais utile, je me sens
très heureuse; une grande sérénité, une paix profonde m’enveloppent si
doucement que je me laisse vivre, oubliant de compter les jours... Ma
vie est transformée et je me sens l’âme légère comme elle ne l’a jamais
été.
«Est-ce donc que, pour être heureux, il ne faut point vivre pour soi?
«Je me reproche quelquefois mon heureuse quiétude en pensant à tout ce
qui souffre sur terre en ce moment.
«J’en ai eu un exemple sous les yeux dernièrement, en visitant un
hôpital où l’on soignait d’horribles blessures...
«Ce jour-là, j’ai compris bien des choses et je me suis promis de ne
jamais laisser passer une souffrance près de moi sans essayer de la
soulager...
«Faut-il vous compter au nombre de ceux-là, monsieur le lieutenant?
Êtes-vous encore souffrant, blessé au moral ou au physique?
«Si ce n’est qu’au moral et si les lettres de votre petite amie peuvent
être un soulagement à votre mal, rendez-lui confidence pour confidence.
«J’attends de vous une longue lettre qui resserrera le pacte d’amitié
auquel reste toujours fidèle
«Votre amie Rose.»
Mademoiselle Rose Perrin,
183, rue de Longchamp, Paris.
(Faire suivre.)
«Mademoiselle Perrin,
«C’est mon camarade Plisson, Victor, qui est bien anxieux à cause qu’il
ne reçoit rien de vous.
«Il dit comme ça qu’il n’y tient plus et que si il avait encore la jambe
qu’on lui a coupée, il ne resterait pas un jour de plus à l’hôpital; il
dit qu’il irait vous demander si c’est que vous l’avez remplacé comme
promis parce que vous auriez honte d’un mari avec une jambe de bois.
«Ça, alors, ça serait mal! (Ce que je vous dis là, c’est de mon cru!)
«Il se fait du mauvais sang rapport à vous que ça fait peine à voir et
que ça lui donne la température, que dit M. le major.
«Les autres demoiselles lui ont toutes écrit des petits mots bien
aimables, et même qu’elles ont été jusqu’à envoyer des petits paquets,
dont des cigarettes qu’on a fumées ensemble en causant de vous... Victor
ne sait plus causer que de vous, mademoiselle Perrin; il en devient
«rasoir». Quant aux lettres de ces demoiselles, c’est moi qui les lis;
Victor veut pas même les voir puisqu’il dit comme ça qu’il n’y en a
qu’une qui compte pour lui et que c’est celle-là qui ne dit rien.
«Allons, mademoiselle Perrin, un bon mouvement. Faut pas lui en vouloir
de sa jambe, quoi! C’est pour le pays qu’il l’a laissée, pas vrai?
«Je ne sais pas vous arranger ça comme il faudrait, mais je me comprends
et je pense que vous me comprenez pareillement, parce que, comme dit
Victor, vous êtes fine comme une mouche et rusée comme une ablette!
«A part ça, rien de nouveau à vous dire, excepté que Victor a été cité à
l’ordre de l’armée et qu’il aura une palme sur sa croix.
«Bien le bonjour, mademoiselle Perrin, de votre respectueux
«Caporal LANDIN JOSEPH.»
C’est un clair matin à l’ouvroir, où les ouvrières diligentes bavardent
en travaillant, car à la Biche-au-Bois, la gaieté est de rigueur.
Seule, Rose Perrin fait exception.
Les lèvres serrées, elle n’ouvre plus la bouche, que pour les
monosyllabes indispensables.
C’est un deuil général à la Biche-au-Bois où on l’entendait rire si
souvent quand ce n’était pas le son de sa petite voix aigrelette lançant
le refrain du _Temps des cerises_. Mais Rose s’entête dans son chagrin
farouche et repousse toute idée de pardon.
La sœur des Anges, qui est douée d’une nature douce et tendre,
s’intéresse vivement à cette triste aventure.
On l’entend dire et répéter:
--C’est à croire qu’elle n’a pas de cœur!
Une jambe coupée, la croix de guerre, la fièvre, le désespoir, que lui
faut-il de plus pour la toucher?
Mademoiselle Rose, le bon Dieu se lassera de vous, à cause de votre
dureté! Songez qu’il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se
repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui...
--C’est facile, ma sœur, répond la coupable, de parler de choses qu’on
ne peut pas comprendre, surtout quand «on» ne sait pas ce qu’«on» ferait
à la place des autres...
Sœur des Anges rougit très fort, mais, en baissant sa cornette sur la
grosse chemise qu’elle reprise, elle ne peut empêcher un sourire fin de
voltiger autour de sa bouche un peu grande, aussi bien faite pour le
rire que pour la prière.
Le fin sourire signifie:
«Oh! si, je sais bien ce que je ferais à votre place. J’accueillerais le
pécheur repentant, le pécheur douloureux, mutilé pour la France, et je
lui ouvrirais les portes du ciel!»
Mais Rose n’admet pas qu’on parle de pardon quand la confiance est
enterrée à jamais!
Cependant, bien que toute sa jolie gaieté se soit enfouie sous un voile
de deuil, la petite lingère n’en accomplit pas moins sa tâche d’abeille
industrieuse et ponctuelle.
On dirait même qu’elle redouble de zèle à tirer l’aiguille, à soigner
les malades ou à guider les pas des convalescents qui regagnent en
petits soins prévenants ce qu’ils ont perdu en gaieté.
Et c’est toujours la compagnie de Rose qu’ils préfèrent à celle de Mlle
de Trivières, qui leur en impose, ou de la sœur des Anges, qui les
sermonne.
Quelques jours plus tard, Rose s’en va à la recherche de mademoiselle,
qu’elle trouve assise sur son banc, à l’abri du gros chêne.
--Mademoiselle, deux lettres pour vous: une à mon nom, mais je crois que
c’est le monsieur officier; et une autre...
--Eh! bien, Rose, allez-vous mieux?
C’est du moral que s’informe Mlle de Trivières car, pour le physique,
Dieu merci, il n’en est plus question.
--Non, mademoiselle, c’est pire...
--Vous savez que nous avons demain la visite des personnes qui sont au
château. Avez-vous veillé à ce que tout soit prêt?
--Oui, mademoiselle. Tous les malades ont des draps propres, et les
enfants des tabliers neufs. On a nettoyé partout, les vitres sont
lavées, les parquets cirés. Sœur des Anges mettra des fleurs dans les
vases et même elle a fait une guirlande en papier rose plissé pour
mettre autour de la sainte Vierge... On ne peut rien faire de plus...
--Non, vraiment, acquiesce Diane avec un petit sourire. Allez, Rose,
c’est bien.
L’ouvrière s’éloigne sans bruit dans l’allée et Diane, en la suivant des
yeux, pense à sa triste figure et songe:
«Pourquoi souhaiter connaître l’amour puisqu’il est une cause de
souffrance?...
«Mais, voyons ce que dit Hubert?...»
Encore ce visage troublant, ces yeux profonds et tristes, qui
s’interposent entre son regard et l’écriture serrée où elle retrouve un
souvenir.
Non pas celui d’anciennes lettres, mais d’une simple carte de visite
avec deux lignes d’adieu...
Elle s’empresse de lire pour chasser la vision:
«MON AMIE ROSE,
«Vous permettez n’est-ce pas que je reprenne l’appellation familière
qu’autorise le pacte d’amitié dont vous voulez bien vous souvenir et que
vous me rappelez si gentiment?
«Je ne sais comment vous exprimer tout le plaisir que j’en ai ressenti!
«Moi non plus, je n’ai point oublié notre traité d’alliance et j’y suis
resté fidèle.
«Jugez-en:
«Étant à Paris en congé de convalescence, je n’ai pas cherché une seule
fois à me rapprocher de vous... Je vous l’avais promis...
«Bien qu’il m’eût été facile de me renseigner, je ne l’ai même pas
tenté: un officier n’a qu’une parole!--Mais j’avoue, pour diminuer mon
mérite, que Paris n’était pas le cadre où j’eusse voulu vous connaître
si j’en avais eu le choix.
«Si j’avais pu choisir, j’aurais voulu vous voir dans le milieu rustique
et champêtre que vous me dépeignez, tout occupée à vos simples devoirs,
allant et venant, des enfants aux malades, des blessés à l’ouvroir, un
sourire aux lèvres et l’âme légère!
«Ah! petite amie, pourquoi existe-t-il des femmes si différentes?... de
splendides lis de serre chaude fiers, purs et superbes, mais qui savent
à peine se pencher sur la misère humaine et que les émotions communes
aux autres femmes semblent ne devoir jamais atteindre!
«Vous êtes, vous, douce amie, la rose des baies au charme discret. Votre
grâce délicate n’attire pas les regards et ne recherche aucune louange.
«Lorsque vous faites le bien ce doit être comme une émanation naturelle
de votre cœur: le doux parfum de la fleur!
«Que Dieu me garde des beaux lis fiers, et me conserve votre amitié,
Rose!
«Nous sommes auprès d’un misérable village dont il ne reste guère que le
souvenir, quelques caves et beaucoup de rats, des souris aussi, très
jolies, que nous avons apprivoisées.
«Deux ou trois plus familières regardent courir ma plume de leurs petits
yeux brillants où je veux voir une vague lueur d’intérêt.
«On se sent là si seul, si séparé du monde civilisé; le mauvais temps
porte aux humeurs noires; il fallait la lettre de mon amie Rose pour
secouer la vague de tristesse qui fait comme la pluie et s’insinue
lentement...
«Ah! quand le temps de l’action viendra-t-il! Quand le grand souffle du
combat viendra-t-il balayer les torpeurs de l’attente!...
«Alors il n’y aura plus de place pour le regret de ce que la vie aurait
pu être, ni pour l’amertume des espoirs impossibles... Donner sa vie
pour une belle cause, la sacrifier au plus grand et au plus pur amour,
n’être enflammé que de la seule passion qui devrait faire battre le cœur
d’un soldat: après l’amour divin, celui de la Patrie!
«Douce amie, puisque vous m’avez promis de prier pour moi, tâchez
d’obtenir du Ciel ces faveurs...
«Je me reproche d’avoir peut-être assombri de ma tristesse votre «âme
légère». Vous m’avez dit un jour que vous étiez patiente. N’ai-je pas
abusé aujourd’hui?
«Toujours votre respectueux et dévoué,
«H. de L.»
Le charmant garçon, se dit Diane en refermant sa lettre. Qu’est-ce qui
peut le rendre triste?...
... Je me demande si «l’autre» saurait écrire comme lui?...
Mlle de Trivières aperçoit l’autre lettre où son adresse est tracée
d’une écriture féminine, correcte, inconnue.
Elle décachète et lit: