A la porte de l’église, un mendiant s’adressant à milord, lui dit:
_Caballero perdone usted, non tengo moneda_.[70] Voilà, dis-je, milord,
un pauvre qui demande l’aumône en termes bien civils. — Ce peuple est
fier, il refuserait votre argent si vous l’humiliez: vous allez en
juger, en voici un autre. Il arriva et tendit son chapeau; milord lui
fit l’aumône, en lui disant: pourquoi ne travaillez-vous pas? — Il
répondit: reprenez vos charités; je vous demande de l’argent et non des
conseils. Les Espagnols, continua milord lorsque cet homme fut éloigné,
tiennent leurs mœurs, leurs usages et leurs idiomes, des Romains, des
Goths, des Sarrazins ou Maures qui ont conquis et habité l’Ibérie. Les
Français même ont occupé la Catalogne, la Navarre et les Pyrénées;
l’Espagne a reçu des Maures les combats des taureaux, les fêtes, la
galanterie, la vaine gloire, l’ambition des titres fastueux, son goût
pour les métaphores et les expressions emphatiques; et enfin la pompe
et la majesté de sa langue qui manque de mollesse et de simplicité;
les Goths leur ont transmis la valeur et la probité; les Africains la
paresse, l’amour de la solitude et la jalousie pour les femmes. — Et
les Français, que leur ont-ils donné? — Rien; ils n’avaient à cette
époque que des mœurs grossières et féroces.
Ce fut là mon dernier entretien avec cet aimable Anglais, généreux
sans ostentation, savant modeste, indulgent dans la société, sévère
dans les principes de morale, indifférent à tous les cultes, mais
plein de respect et d’amour pour la Divinité; il citait souvent cette
maxime de Montaigne, écrivain qu’il aimait beaucoup: _L’ignorance et
l’incuriosité sont deux doux oreillers pour une tête bien faite_.
Après son départ, je passai mes journées avec don Pacheco et ses
enfants; mais j’évitais avec soin les tête-à-têtes avec la belle
Séraphine.
Nel visco in cui s’avenne
Quell’ augellin talora
Lascia le penne ancora
Ma torna in libertà.[71]
Don Pacheco me mena dans une société très-agréable et unique dans
l’Espagne, où la noblesse seule était admise: trente familles nobles se
rassemblent tour-à-tour et tous les soirs dans une de leurs maisons;
les dames y font les honneurs avec beaucoup de grâce et d’aménité:
comme la plupart des Espagnoles, elles ont peu d’instruction, mais
beaucoup d’esprit et de réparties brillantes. On sert des glaces et
toutes sortes de rafraîchissements. On y joue un jeu très-modéré, ce
qui laisse à la conversation tout son enjouement et toute sa vivacité.
Huit jours s’étaient écoulés depuis le départ de milord, lorsqu’un
matin, dormant encore, on frappe vivement à ma porte: je m’éveille
en sursaut, je m’enveloppe de ma redingote, je vais ouvrir; un homme
me saute au cou, m’embrasse, m’étouffe presque; c’était le poète du
Toboso, qui s’écrie: Nous amenons l’ours de la Montagne avec son chien:
mais je suis à jeûn, mes entrailles crient, nous marchons depuis quatre
heures du matin: don Pacheco Lasso, conde di Montijo, donne-t-il à
déjeûner? — Oui, vous allez avoir du chocolat de Soconusco, du biscuit
et de l’_azucar esponjando_. Et qu’avez-vous fait de don Augustin? —
Il s’est retiré dans la bergerie de ses confrères. C’est un aimable
homme, malgré sa gravité et sa dévotion. Mais croiriez-vous qu’il a
voulu me jouer un mauvais tour? Il cherchait à me pervertir en me
parlant de la grâce, du péché originel qui nous damne par la faute
d’Adam, dont je n’étais pas caution: il voulait me faire renoncer aux
femmes, au plaisir, et même à la poésie; il m’a menacé de l’enfer, si
je continuais ma vie épicurienne. Les poètes, lui ai-je répondu, ont
des ames d’une nature différente des autres; demandez à Tibulle, qui a
dit:
Et me quod tenero fuerim dilectus amori,
Ipsa Venus campos ducet in Elysios.[72]
Vous voyez, mon père, qu’après notre mort, nous allons dans les Champs
Élysées, où nous nous promenons, les bras croisés, sous des ombrages
frais, avec Ovide, Properce, Sapho, Corine, Horace, Virgile, et notre
aimable et savante compatriote Aloysya Sygea, favorite des muses
latines.[73] Ce bon religieux s’est moqué des Champs Élysées, et de
la promenade qu’y font les enfants d’Apollon. Il appelle cela des
rêves poétiques, et il a ajouté que l’heure de la grâce n’était pas
encore venue. Saint Augustin, me disait-il, comme vous, s’abandonnait
au plaisir, aux femmes, n’aimait que le jeu, les spectacles, dans son
enfance volait son père: enfin les larmes et les prières de sa mère,
les épîtres de Saint Paul opérèrent sa conversion. Il avait alors à peu
près votre âge, trente-trois ans. Je lui répondis que je n’en avais
que trente-deux, et que j’attendrais encore, pour songer à réformer
ma vie, que le soleil eût visité ses douze demeures. Je lui demandai
où il avait laissé don Fernandès? — Dans une posada, non loin d’ici,
encore revêtu de son habit d’hermite et de sa longue barbe, ornement
qu’il veut conserver jusqu’après son entrevue avec sa tendre moitié.
— Contez-moi comment s’est passée la vôtre avec ce mari jaloux, et
comment vous l’avez arraché à sa caverne. — Je laisse au père don
Augustin l’honneur de la narration. Il a joué le premier rôle, il est
juste qu’il parle le premier. Après le déjeûné, je présentai mon ami
à don Pacheco et à sa fille; il fut ébloui de la beauté de Séraphine.
Je voudrais bien, me dit-il tout bas, faire un Ménélas du seigneur de
la Roca. Don Pacheco le pria à dîner, lui offrit une chambre chez lui;
mais don Manuel était trop épris de sa liberté, pour se soumettre à la
moindre dépendance.
Nous nous rendîmes ensuite, chez don Augustin, que j’embrassai avec
bien du plaisir; je lui demandai s’il avait été content de son
compagnon de voyage. — Oui, il a toujours eu de l’appétit, de la gaîté
et de la complaisance pour moi, et il a suivi le conseil que saint
Paul donnait à Timothée: _modico vino utere propter stomachum_. Après
quelques autres propos, il me fit le récit de son voyage. «Le septième
jour, nous arrivâmes à dix heures du matin à l’hermitage de don
Ambrosio. Il était assis devant sa porte, mangeant un morceau de pain
qu’il partageait avec son chien. Sa longue barbe, ses cheveux hérissés,
sa peau rembrunie, lui composaient une physionomie terrible. Je crus
voir Caïn après l’assassinat de son frère. A notre approche il se leva:
son fidèle Acate commença à gronder; mais il le fit taire. Dès qu’il
eut reconnu don Manuel, il lui demanda de ses nouvelles et de celles
de l’officier français; il nous invita ensuite à nous asseoir. Je
n’ai pas, dit-il, de chaise à vous offrir, mais j’ai creusé un canapé
au pied de ce rocher; le siége est un peu dur, mais il est analogue
à mon hermitage. Je commençai par lui demander s’il était heureux au
milieu de ces rochers. Non, me dit-il; mais je serais plus malheureux
ailleurs: le bonheur n’existe nulle part. — Pardonnez-moi: soyez bien
avec Dieu, aimez et secourez vos semblables, vous trouverez du repos
et quelque félicité sur la terre. Point de crimes sans remords, point
de vertus sans consolation. L’impétuosité des passions nous pousse
sur des écueils où notre raison et notre bonheur se brisent; vous
avez écouté la vengeance et la jalousie, et vous êtes tombé dans
l’abîme du malheur. — Mon père, vous connaissez donc mes infortunes?
Vous savez qu’une femme infidèle et parjure... Vous savez que j’ai
puni le perfide? — Je sais tout; je sais qu’un épais nuage a offusqué
votre raison, et quelle fureur s’est emparée de vos sens: mais votre
épouse est vertueuse; votre prétendu rival vit encore, et n’est point
coupable. — Que me dites-vous, s’écria-t-il! est-il possible? Non, je
ne puis le croire. Alors don Manuel a pris la parole, et lui a conté
les amours et le mariage du comte d’Avila, la douleur, la retraite
de dona Francisca, et en même temps il lui remit de ses lettres
écrites au comte ou à sa femme. En les lisant don Fernandès soupirait,
sanglotait; ensuite il s’écria: Malheureux que je suis! j’ai outragé
la vertu, l’innocence, l’humanité! O chère Francisca! pardon! pardon!
Mais non, je suis trop criminel, j’en suis indigne. Rassurez-vous,
lui dis-je: la vertu, la sensibilité pardonnent aisément au repentir.
C’est la Providence qui nous envoie pour vous dessiller les yeux, et
dissiper des soupçons qui offensaient deux êtres vertueux. Don Manuel
lui apprit alors que sa femme, sept mois après son départ, lui avait
donné un fils, et qu’elle s’était retirée avec lui et sa mère dans la
nouvelle colonie de la Sierra-Moréna, où ils vivaient du produit d’un
petit jardin. A ces nouvelles, don Fernandès, transporté de joie, baisa
la main de don Augustin, et lui dit: «Mon père, vous êtes un de ces
anges qui apparurent à Abraham, et vous descendez sur la terre pour me
réconcilier avec la vie et avec Dieu: oui, avec Dieu, car, dans mon
malheur, je l’accusais, je le méconnaissais! Recevez le vœu que je
fais de jeûner tous les vendredis pendant trois ans, et d’aller dans
un an à Saint-Jacques-de-Compostelle à pied, pour remercier le Ciel
des grâces dont il me comble.» Don Augustin ajouta: J’aurais voulu
m’opposer à ce pèlerinage; je n’aime pas qu’on abandonne sa famille et
ses affaires pour aller courir le monde; nos prières montent au Ciel de
tous les coins de la terre; mais ce n’était pas le moment de réprimer
sa dévotion, et de borner sa reconnaissance envers l’Être-Suprême. Don
Fernandès fit ses adieux à la caverne, baisa son crucifix, et nous
partîmes aussitôt. Il a voulu garder sa barbe et son habit d’hermite,
pour s’assurer par lui-même si sa femme l’aimait toujours, et lui
pardonnerait ses fautes.
Après cet entretien, nous quittâmes don Augustin pour aller faire une
visite à don Fernandès; il me reconnut, et me fit les plus tendres
remercîments du service important que je lui avais rendu. O Providence!
s’écria-t-il, si vous n’arrivez pas à ma caverne à l’entrée de la nuit,
si, peut-être inspiré par Dieu même, je ne vous conte pas mon histoire,
j’étais perdu à jamais! Vingt fois j’ai été sur le point de me
poignarder, et tôt ou tard j’aurais succombé à mon désespoir. Il venait
d’écrire au comte d’Avila, et il nous fit la lecture de sa lettre.
«Je rougis, monsieur le comte, je frémis de l’excès de mes torts;
vous avez pardonné le crime de l’amour et de la jalousie, et votre
générosité me rend encore plus coupable. Je vous dois mon retour à
la raison, une femme adorée, et le bonheur du reste de ma vie; jugez
de la force de mes remords et de la vivacité de ma reconnaissance.
Je dois consacrer mes jours à l’expiation de ma faute, et à l’homme
généreux que j’ai si cruellement offensé: je serais le plus ingrat,
le plus lâche de tous les hommes, si j’oubliais vos bienfaits.
Adieu, monsieur le comte, plaignez mes erreurs, oubliez-les, et
accordez-moi, avec votre commisération, quelque peu d’amitié.»
Après cette lecture, nous arrêtâmes notre voyage pour le surlendemain.
Don Fernandès voulait partir ce même jour; mais je lui fis entendre
que, comblé des bontés de don Pacheco, l’amitié et la décence me
défendaient un départ si précipité. Je lui dis que j’avais une lettre
du comte d’Avila pour dona Francisca: il a voulu la prévenir de votre
retour pour la préparer à votre vue, et affaiblir l’impression trop
vive d’un bonheur inattendu. — Je ne crois pas qu’elle puisse me
reconnaître sous cet habit d’hermite, et sous mon nouveau visage,
défiguré par les souffrances et par ma longue barbe.
Retourné chez don Pacheco, je lui annonçai, avec un vif serrement
de cœur, mon départ prochain. Séraphine en pâlit; son père s’écria:
Pourquoi n’ai-je pas deux filles! Mais vous serez toujours mon enfant.
Un moment après il me conduisit dans son cabinet, prit dans son bureau
une bourse pleine d’or, et me l’offrit en me disant: Vous m’avez prêté,
permettez que je vous rende le même service: tout voyageur a besoin
d’argent. Comme je refusais, il s’écria: Quoi! j’accepte l’argent d’un
gentilhomme français, et vous refusez celui d’un _hidalgo_ espagnol,
du conde de Montijo! Je compris que sa fierté serait blessée, et
j’acceptai cent piastres, en lui disant qu’une plus grande somme
m’embarrasserait. Fort bien, répondit-il; mais jurez-moi sur votre
épée, foi de chevalier, que toutes les fois que vous aurez besoin de
ma bourse, ou de quelque autre service, vous aurez recours à moi, à
moi le premier, et à moi seul. J’ai toujours dans mon coffre deux
cents quadruples, soit pour mes amis, soit pour les malheureux, et
pour laisser des messes après ma mort. Je mis la main sur mon épée, et
prêtai le serment.
La veille de mon départ je soupai avec cette aimable famille; mais
je leur persuadai que nous nous reverrions le lendemain à déjeuner.
Cependant Séraphine, en me quittant, me dit en me serrant la main: Mon
cher don Louis, je ne vous oublierai jamais; puissiez-vous être aussi
heureux que vous le méritez, et que je le désire! Rappelez-vous souvent
que vous avez une tendre amie à Cordoue. Son mari, présent à ces
adieux, me jurait aussi la plus vive amitié. A demain, ajoutèrent-ils
en se retirant. Jamais, jamais, dis-je tout bas, l’ame oppressée; nous
nous sommes parlé pour la dernière fois. Je sortis de la maison à la
pointe du jour, favorisé par le fidèle Antonio, qui était dans ma
confidence. J’avais pris congé de don Augustin, qui me dit: J’éprouve
en vous perdant la même douleur que Tobie ressentit au départ de son
fils. Je prierai tous les jours pour votre conversion; si la grâce
ne vous éclaire pas, je mets ma confiance en la miséricorde de Dieu:
j’espère qu’il vous pardonnera vos erreurs en faveur de vos vertus,
comme j’espère qu’il aura pardonné aux sages de l’antiquité.
Don Manuel et don Fernandès m’attendaient; la voiture était devant
la maison, et nous partîmes aussitôt. Je m’écriai à la porte de la
ville: Adieu, don Pacheco! adieu, belle Séraphine! adieu, tendres et
généreux amis! c’en est fait, je ne vous verrai plus! Qu’un voyageur
est malheureux s’il est sensible! son cœur s’attache, s’abandonne à
l’amitié, et se lie par des nœuds qu’il faut rompre bientôt et pour
jamais.
Tandis que je me livrais à ces réflexions, don Fernandès, de son
côté, rêvait à sa femme, à son enfant, et au bonheur qui l’attendait.
Le poète du Toboso, ennuyé de notre taciturnité, se mit à chanter
une romance qu’il avait faite jadis pour une maîtresse qui l’avait
trahi.[74] Son chant fini, nous lui demandâmes le récit de la perfidie
de sa Corine. — La voici.
«J’étais, à Tolède, fort épris de la belle dona Maria, jeune fille,
vraie rose du printemps; elle recevait avec bonté mon encens et mes
vœux. J’ai composé pour elle plus de vers que l’été ne produit de
chenilles. Je passai la plus grande partie des nuits à jouer de la
guitare sous son balcon, et à m’enrouer en chantant ses attraits
célestes, et mon amour et mes souffrances. Le jour je me promenais
dans sa rue, où nous avions avec les doigts une conversation suivie et
intéressante. Dimanches et fêtes je ne bougeais de l’église où elle
venait sous les ailes de sa mère; je la suivais dans les processions.
Enfin l’amour avait versé un baume divin dans la coupe de ma vie; je
n’aurais pas troqué un cheveu de dona Maria contre les trésors de
Notre-Dame d’Atocha ou de Lorette; je préférais un de ses regards, un
de ses baisers envoyé avec ses doigts, aux faveurs de Vénus ou de la
belle Hélène. Enfin, pour jouir d’une félicité ineffable et éternelle,
je lui proposai de couronner secrètement ma tendresse des myrtes de
l’hymen: elle écouta mes vœux d’une oreille indulgente. Nous convînmes
qu’après le mariage nous irions à Madrid attendre le consentement de
ses parents. Mais comme l’argent est le nerf de l’amour ainsi que de la
guerre, il fut décidé dans notre conseil que j’irais au Toboso lever
quelque petit impôt sur mes oliviers et sur mes vignes. Je partis
après de longs regards et de tendres adieux. Arrivé au Toboso, je
vendis ma récolte pendante de vin et d’huile; je me défis, au grand
scandale de ma famille, d’un petit saint Joseph d’argent qui existait
dans la maison depuis cent ans, et qui en était le _palladium_. Je
donnai à très-bon compte, à une dévote, cinq ou six reliquaires que
jadis mon aïeul avait apportés de Rome. Mon petit pécule amassé,
après trois mois d’absence, je retournai à Tolède enivré d’espérance
et d’amour. Si ma mule avait eu les ailes de l’hippogriffe, j’aurais
encore trouvé son allure trop lente. Je la poussais, je la piquais; la
pauvre bête a failli d’en crever. J’entre enfin dans Tolède, fatigué,
brisé, mais ivre de joie. Dès que la nuit, doux astre des amants et
des voleurs, eut étendu son manteau noir sur la ville, je courus sous
le balcon de ma bien-aimée; je fais résonner ma guitare; ma verve
s’échauffe; j’improvise, je chante les couplets les plus tendres,
les plus flatteurs; je lui donne la palme de la beauté; Vénus était
jalouse de ses charmes; Jupiter aurait répudié Junon pour elle: mais
j’ai beau chanter, personne ne paraît, ne répond, pas même les échos.
J’ouvre l’oreille, j’écoute encore; même silence. Enfin, l’aube du jour
commençant à percer, je me retire étonné, affligé, confondu. Qu’est
devenue, disais-je, la belle Maria? Serait-elle en proie à quelque
maladie, à quelque médecin? Serait-elle, comme Danaé, renfermée dans
une tour? Ah, j’en jure par le Styx, nouveau Jupiter, je pénétrerai
dans sa prison, et l’hymen recevra mes serments sur l’autel de l’amour.
Cependant, quand le soleil parut dans toute sa pompe, que le pauvre
artisan, que l’avide marchand eurent ouvert leurs magasins, que les
chanoines eurent fini leurs matines, je courus dans le voisinage de
la maison de ma divinité pour avoir de ses nouvelles. Par la triple
Hécate! quel coup de foudre! mon amante, ma future épouse était
depuis trois jours la femme de don Pablo, y Alessandro, y Timoleon
Villa-Franca, neveu du corrégidor. A cette nouvelle, d’abord pâle
d’étonnement, et ensuite rouge de colère, après une diatribe virulente
contre tout le sexe en masse, je résolus de me battre avec mon rival,
pour savoir à qui resterait sa femme. Si Pâris et Mélénas avaient fait
de même, ils auraient épargné bien du sang et de l’argent; et Troye,
peut-être, existerait encore! Marchant d’un pas rapide pour aller
chercher mon épée, je rencontrai un de mes amis qui me demanda où je
courais avec l’air du Jupiter tonnant du Capitole. — Je vais foudroyer
el senor don Pablo, y Alessandro, y Timoleon Villa-Franca, qui m’a
ravi mon épouse. — Pourquoi te fâcher? il te la rendra volontiers
dans six mois; mais laisse-le vivre encore deux heures, et allons
déjeûner chez moi: tu en auras plus de courage et de vigueur. — Je
n’ai jamais refusé un bon repas; mais mon rival n’en mourra pas moins.
Cependant je le suis à son logement, où, le verre à la main, je lui
contai mes amours, et leur triste péripétie. Mon ami, qui avait fait
un cours de théologie à Salamanque, et qui alors fesait un cours de
philosophie-pratique à l’école de Bacchus et de Cypris, me régala de
très-bon vin; et tandis qu’il remplissait mon verre qui se vidait
comme le tonneau des Danaïdes, il me cita, pour consoler mon amour, ou
plutôt ma vanité, tous les exemples, puisés dans la mythologie ou dans
l’histoire, des amants ou des époux trompés par ce sexe. Vénus avait
trahi Vulcain; Alcmène Amphytrion, Hélène Mélénas: te nommerai-je,
disait-il, Clytemnestre, Pompeia femme de Jules-César, Faustine
d’Antonin-le-Pieux? maintenant je vais te citer les infidélités des
femmes modernes. Arrête, lui dis-je, tu n’as pas une poitrine assez
forte pour un si long récit; mais il me vient une idée lumineuse:
peux-tu me prêter un habit noir? — Oui; pourquoi faire? — Je suis veuf,
je vais prendre le deuil de ma femme. Il me faut des pleureuses et un
crêpe noir. — Je puis te prêter tout cet attirail. J’ai quitté depuis
peu le deuil de mon oncle, dont jetais héritier, et dont tu bois le
bon vin en ce moment. — Voilà un excellent oncle, de mourir exprès
pour te laisser sa cave. Il m’alla chercher son habit noir. Je m’en
revêtis; j’attachai à mon chapeau un crêpe d’une aune de longueur, et
à mes manches des pleureuses de six pouces de large; et ainsi équipé,
j’allai chez dona Maria Villa-Franca. Je la trouvai avec son époux au
milieu d’un cercle nombreux. Dès qu’elle m’aperçut elle jeta un grand
cri, et puis, tâchant de se remettre, elle vint à moi, et me demanda
de qui je portais le deuil. Hélas, lui répondis-je d’un ton larmoyant,
de feu mon épouse dona Maria que j’ai perdue pendant mon voyage au
Toboso. A ces mots elle devint rouge comme la fleur du caroubier, et
s’éloigna en silence. D’autres personnes me firent la même question, et
je fis la même réponse. Tous les témoins, hors les deux époux, riaient
dans leur barbe, et fesaient leurs efforts pour ne pas éclater; et moi
je conservai toujours mon air grave et affligé. Lorsque j’eus assez
joui de ma vengeance et de mon petit triomphe, je m’éclipsai tout
doucement, et j’allai promener mon deuil dans la ville. Mon veuvage
devint le sujet de tous les entretiens. Ordinairement on rit des amants
disgraciés qui pleurent leur infortune; mais ici les rieurs furent
pour moi. Je traînai ainsi mon deuil pendant trois jours, et je ne le
quittai que sur les instances de quelques amis que les nouveaux époux
firent agir auprès de moi.»
Ce récit nous mena jusqu’à la _venta Adelcolea_, qui est à deux lieues
de Cordoue. C’est un vaste bâtiment où sont attachés une chapelle,
et un jardin très-agréable planté de figuiers et d’orangers. C’était
dimanche: notre _calessero_ voulut s’arrêter pour entendre la messe.
Heureusement un moine récolet, qui venait d’arriver, nous offrit de la
dire: nous acceptâmes son offre. Il prit aussitôt une vieille chasuble,
se lava les mains, et nous expédia une messe en dix minutes. Pendant
la célébration, j’examinai de petites planches, où étaient peints des
malades qui avaient obtenu leur guérison par le secours des _animas
beneditas_. Après la messe, nous invitâmes le récolet à déjeuner avec
nous. Il officia encore mieux à table qu’à l’église, et quand il eut
avalé quelques verres de vin, il nous fit des contes aussi graveleux
que plaisants. Ensuite il nous parla de son patron saint Dominique et
de ses miracles; il nous assura que ce saint avait prédit sa mort, et
avait déclaré en mourant, à cinquante-un ans, qu’il avait conservé sa
virginité. Don Manuel lui demanda si à sa mort il ferait le même aveu.
Le récolet répondit qu’il ne savait s’il pourrait parler à l’article de
la mort.
Au sortir de cette _venta_, nous passâmes le Guadalquivir sur un
très-beau pont. Nous étions à l’entrée de cette Bétique, jadis si
célèbre, si florissante, aujourd’hui semblable à un champ ravagé
par le passage d’une armée. Cependant en approchant d’Andaxar, nous
trouvâmes des plaines assez bien cultivées; nous y vîmes surtout une
grande quantité de melons et de citrouilles. A Guarda-Romana, que l’on
prononce _Guarraman_, nous fûmes étonnés de voir des maisons en pierre
de taille et bien bâties. Elles sont réunies quatre à quatre, ont la
même façade, et de petits jardins en décorent l’entrée: nous voyions
des vases de fleurs sur les croisées, et des berceaux d’enfant, des
rouets devant les portes. Dans les jardins, des hommes cultivaient la
terre, des enfants jouaient, couraient ou conduisaient des moutons:
des femmes proprement vêtues tournaient le rouet ou allaitaient
leur enfant, ou avaient l’aiguille à la main. Cette terre _e lieta,
e dilettosa_, me dit le poète de la Manche, est très-poétique, et
vaut beaucoup mieux que la vallée judaïque qu’arrose le torrent de
Cédron: si j’étais le roi catholique, je peuplerais ce canton des
bergers et des bergères de l’Arcadie, ou de lu Sicile. — Et moi, j’y
transporterais des hommes robustes, au lieu de les envoyer exploiter
des mines au Mexique ou au Pérou.
La colonie était un assemblage d’Allemands, de Français et
d’Espagnols. Nous trouvâmes devant la porte d’une maison un vieux
Alsacien, assis sur un banc de pierre; ses cheveux blancs, la sérénité
de son visage, l’air riant dont il nous salua, nous engagèrent à
l’aborder. Il nous dit: je suis un des premiers fondateurs de la
colonie; nous y avons été attirés par don Pablo Olavide, au nombre de
six mille Allemands: ce pays, que l’on nous avait vanté, n’était alors
qu’une solitude couverte de forêts de sapins, le repaire des loups
et des brigands, et l’effroi des voyageurs. Nous n’y trouvâmes pas
même de l’eau pour boire; aussi dans les premières années, un grand
nombre d’entre nous ont péri de tristesse et de maladies épidémiques.
J’ai échappé à la mort; mais je travaillais tout le jour comme un
esclave, et je baignais souvent de mes larmes le morceau de pain que
je mangeais: j’ai vu mourir à mes côtés ma femme de misère et d’excès
de travail, et mon enfant âgé de deux ans. Mais enfin le ciel a eu
pitié des nouveaux colons, et vous voyez qu’après tant de travaux et
de souffrances, la colonie commence à prospérer. En arrivant on donna
à chaque famille un pic, une bêche, une hache, un marteau, une faux,
une charrue, des vases et des plats de terre, deux couvertures de
chanvre et de laine: dans la suite on distribua par ménage deux vaches,
cinq brebis, cinq chèvres, cinq poules, un coq et une truie pleine,
du grain et des légumes pour notre semence et pour nourriture. Nous
félicitâmes ce bon vieillard de son bonheur. — Dites de mon repos, car
le bonheur, je ne l’attends qu’au ciel. Il nous avoua ensuite qu’il
était luthérien; cependant qu’il ne croyait pas offenser Dieu, en
allant le dimanche à la messe; qu’il n’avait jamais pu se soumettre à
la confession; mais qu’après quelques admonitions on l’avait laissé
tranquille. En nous quittant, il nous présenta un très-beau melon, dont
il ne voulut recevoir aucun salaire.
En continuant notre route, nous nous élevions insensiblement; les
aspects devenaient plus variés, plus romantiques; en approchant de la
Caroline, nous nous arrêtâmes sur le sommet d’un coteau, d’où nous
apperçûmes cette ville naissante; nous découvrions de tout côté des
prairies fertiles, couvertes de vaches, de poulains, de chevaux et de
jeunes mulets; nous voyions des habitations modestes, où de nouveaux
colons, oubliant une patrie ingrate, étaient venus en adopter une
autre sous un ciel plus doux et plus ami. Don Fernandès, à l’aspect
de l’asile où était sa femme, pleura d’attendrissement; nous avions
mis pied à terre, et par une belle route bordée de peupliers, d’aloès,
de figuiers et d’oliviers, nous descendîmes à la ville; il était midi,
lorsque nous y entrâmes. Don Fernandès me pria d’aller chez l’alcade
m’informer de l’habitation de dona Francisca; elle n’était qu’à un
mille de la Caroline. Nous dînâmes à la hâte, malgré l’avis de don
Manuel, qui disait qu’il aimait les messes courtes et les longs repas.
Le dîné expédié, nous partîmes pour l’habitation de dona Francisca; la
route en est très-agréable. Nous étions encore à cent pas de la maison,
lorsque don Fernandès s’écria: Je vois ma femme! c’est elle-même avec
sa mère; courez, mes chers amis; allez la prévenir; sollicitez ma
grâce, je vous attends sur cette pierre.
Nous trouvâmes dona Francisca devant la porte de sa maison, tenant
son enfant qu’elle fesait sauter, en lui fredonnant une chanson: sous
l’habit grossier d’une villageoise, l’éclat de ses yeux, sa figure
noble et touchante brillaient comme une rose, au milieu des feuilles du
buisson qui l’enveloppent.
Non copre abito vil, la nobil Luce
E quanto è in lei d’altero e di gentile.
Sa mère était à ses côtés, tournant le rouet, et environnée de
poulets, de poules et de canards; plus loin un Allemand robuste,
leur sociétaire, tirait de l’eau d’un puits. A notre approche,
dona Francisca se leva, nous regardant d’un œil étonné. Après
l’avoir saluée, je lui présentai la lettre du comte d’Avila. Ah!
s’écria-t-elle, je suis ravie d’avoir de ses nouvelles: comment
se porte cet ami généreux? Je l’assurai du bon état de sa santé;
elle ouvrit aussitôt la lettre. Lorsqu’elle fut à cette phrase, ces
messieurs vous donneront des nouvelles de votre mari, son visage
s’altéra, ses mains tremblèrent. Où est cet infortuné, dit-elle, en
gémissant; que fait-il sans moi, loin de moi; m’a-t-il oubliée? de
grâce, répondez. — Non, madame, vous êtes toujours dans son souvenir;
il vous aime toujours: il brûle du désir de vous revoir. — Et pourquoi
ne vient-il pas? — Madame, cet hermite que vous voyez sur cette pierre
est mieux instruit que nous; il a vu don Fernandès, lui a parlé:
voulez-vous qu’il vous donne de ses nouvelles? — Oui, courons; et
aussitôt elle donne son enfant à sa mère, précipite ses pas, arrive
tout essoufflée, et interroge son époux, sans faire attention à sa
figure. Madame, lui répond don Fernandès vivement ému et d’une voix
tremblante, sa santé a résisté à ses chagrins et à ses remords; il
brûle de vous voir, et de solliciter à vos genoux son pardon, l’oubli
de sa barbare jalousie. — Ah! qu’il vienne, qu’il m’aime, qu’il
paraisse, et tout est pardonné! A cette exclamation don Fernandès
tombe à ses pieds, et sans pouvoir proférer une parole, prend sa
main, la baigne de ses larmes. Dona Francisca très-étonnée, s’écrie:
O ciel! que faites-vous? qui êtes-vous? — Je suis ce malheureux... Sa
voix fut étouffée par ses sanglots. Sa femme le regarde alors plus
attentivement, croit reconnaître sa voix, ses traits, mais n’ose encore
se livrer à la joie, et prodiguer ses caresses. Ah! s’écria-t-elle avec
la plus vive émotion, dissipez mon doute, mes craintes: don Fernandès,
est-ce vous? — Oui, ma chère Francisca; c’est ton époux qui implore
ta pitié. A ces mots, elle s’élance à son cou, l’embrasse, le presse
dans ses bras, et arrose son visage des larmes de la joie et de la
sensibilité. Mais bientôt elle succombe, se trouve mal, son mari la
soutient, la fait asseoir, et la rappelle à la vie par les expressions
les plus tendres et les plus vives caresses. La mère de dona Francisca
accourut à cette scène, leur enfant dans ses bras: don Fernandès,
oubliant son habit et l’épaisseur de sa barbe, veut embrasser son
fils qui, effrayé de la longue barbe, comme jadis Astianax le fut
des plumes du casque d’Hector, recule en jetant un cri d’effroi.
La bonne mère même repoussa don Fernandès. Sa femme, revenue de sa
défaillance, lui dit: Ma mère, c’est don Fernandès, votre fils, mon
époux. Elle ne pouvait se le persuader; mais l’air riant et animé de
sa fille, les caresses qu’elle prodiguait à cet hermite dissipèrent
tous ses doutes; et à son tour, elle embrassa son gendre, qui prit
son enfant dans ses bras, le regarda long-temps, et vit avec plaisir
qu’il avait le front et le nez de son père, et les beaux yeux de sa
mère. Après cette scène touchante, nous prîmes congé de ces deux époux,
qui nous firent promettre de revenir le lendemain dîner avec eux.
_Ben ama quien nunca olvida_,[75] dit en nous allant le poète de la
Manche. Convenez, répondis-je, que le mariage a plusieurs mois de la
lune du miel? — Oui, comme l’hiver a parfois de beaux jours. _Al buon
dia abre la puerta, e para el malo te appareja_.[76] — Puisque, mon
cher, vous vous jetez dans les sentences, voici la mienne: _Amare et
sapere vix à Deo conceditur_.[77] — Laquelle aimez-vous mieux de ces
deux reconnaissances matrimoniales, celle de don Fernandès, ou celle
d’Ulysse. — Je n’aime ni les haillons d’Ulysse, ni le pied de bœuf
qu’on lui lance à la tête, ni son combat avec le mendiant Irus, auquel
il brisa la mâchoire; je n’aime pas davantage la traduction de madame
Dacier.
Ainsi devisant, nous rentrâmes dans notre auberge, la seule du pays;
elle porte le nom de _Funda_ et non de _Posada_ ou _Venta_, parce que
dans la _Funda_ on vous donne à manger, ce qui arrive rarement dans les
autres auberges.
Le lendemain, avant de nous rendre chez les deux époux, nous
parcourûmes cette ville naissante; elle est située sur une jolie
montagne; elle a plusieurs grandes rues, percées en lignes droites
et ornées de statues et de ponts. Les maisons sont bâties sur un
plan uniforme et sans ornement. Au centre de la ville est une place
octogone entourée d’un portique, c’est là où se tient le marché: tout
le plateau de la montagne est en potagers, et planté en avenues d’ormes
encore bien jeunes. Les jardins des environs sont charmants. Les terres
novales promettent l’abondance; partout on creuse des puits: on a
recueilli dans les montagnes les eaux qui se perdoient en ruisseaux;
elles forment aujourd’hui des canaux d’irrigation, et remplissent les
abreuvoirs: déjà s’élèvent cinq villages: au centre de chacun d’eux on
a bâti une petite église avec son presbytère, une prison, la chambre de
la junte, et un hospice.
Vers le midi nous nous rendîmes chez don Fernandès, nous trouvâmes
les deux époux occupés des apprêts de notre dîné; don Fernandès avait
fait sa barbe, arrangé ses cheveux et quitté son habit d’hermite: ce
n’était plus le même personnage; le sale hermite était devenu un beau
jeune homme, il avait repris la fraîcheur et le coloris de la jeunesse.
Je lui en fis mon compliment; le poète du Toboso le compara à Jason
rajeuni par Médée. «Voilà, dit don Fernandès, en désignant son épouse,
la magicienne qui m’a rendu la jeunesse.» Dona Francisca nous parut
aussi briller de nouveaux charmes; le contentement et le bonheur lui
avaient rendu toute sa beauté. «Vous me trouvez, dit don Fernandès,
dans une occupation très-agréable: je suis devenu le maître-d’hôtel, le
premier officier de la maison, et l’intendant du jardin. Chaque emploi
me procure une jouissance nouvelle; mais nous attendons pour dîner
notre commensal, c’est le curé. Les nouveaux colons ont été obligés de
se réunir par groupes pour subsister avec plus d’aisance. «Oui, ajouta
dona Francisca, nous avons associé ce curé à notre pauvreté, et il nous
a rendu de grands services, celui entr’autres d’adoucir mes peines, en
me parlant de Dieu, de sa miséricorde, de la récompense attachée à la
vertu, souvent même dans ce monde: il ne m’a pas trompée, le ciel a eu
pitié de moi, et m’a rendu le père de mon enfant, l’époux qui fait le
charme de ma vie.
Le bon curé arriva; nous nous assîmes sur des chaises de paille, autour
d’une table ronde de bois blanc, dans une chambre dont les quatre murs
très-blancs, n’avaient pour décoration qu’une image de la Vierge: les
couverts étaient de buis, les assiettes d’argile; deux amphores de
terre contenaient le vin et l’eau; un potage à l’huile, une poule au
riz et au safran, des tomates, des œufs, du beurre, chose assez rare
en Espagne, nous offrirent un festin que je trouvai délicieux, autant
par l’appétit qui l’assaisonnait que par la gaîté du local, la vue de
la campagne, la douceur et la simplicité de ces mœurs patriarchales, et
surtout par l’aspect du bonheur des deux époux, redevenus amants.
Don Manuel qui trouvait le vin bon, et qui le tempérait rarement par
l’eau des Naïades, dit au curé: Avouez que nous avons plus d’obligation
au patriarche Noé, qu’à tous les saints de la légende? — Oui, il a
sauvé dans son arche tout le genre humain, et tous les animaux de
la terre. — Tant pis, il aurait du laisser noyer les crapauds, les
taupes, les serpents, les chenilles, les araignées, les scorpions, les
tigres, les léopards, les loups et tant d’autres animaux qui désolent
et infestent ce globe sublunaire; il aurait eu moins d’embarras dans
son coffre, et nous aurait rendu un service signalé; mais si ce grand
patriarche a planté la vigne, c’est par ce bienfait qu’il a mérité
notre reconnaissance, et de vivre neuf cents ans. Buvons à sa santé!
On dit que les Stoïciens conseillaient de s’enivrer quelquefois pour
relâcher l’ame, et que le sage Socrate avait remporté dans une orgie
la palme d’un défi entre les buveurs. Allons, monsieur le curé,
buvons à la santé de Socrate! _Dulce est desipere in loco_.[78] Je
bois, répond le curé, à la santé du comte Olavide, notre protecteur,
notre père, et de cette aimable compagnie. Nous répondîmes tous à
cette santé, et bûmes au comte Olavide, le bienfaiteur des humains.
Dites-moi, monsieur le pasteur, reprend don Manuel, vous qui êtes dans
le secret de l’église, pourquoi les hommes n’ont pas été meilleurs
après le déluge et après la mort de notre Seigneur? pourquoi, comme
dit Horace, l’espèce humaine va toujours en dégénérant? Pourquoi les
hommes sont toujours méchants et fripons, et les femmes coquettes et
volages. — C’est qu’ils abusent de la liberté que Dieu leur a laissée.
— En ce cas il leur a fait un mauvais présent. Permettez-moi une autre
question. Pourquoi les théologiens font-ils du Dieu d’Abraham et de
Jacob un Dieu de colère, toujours armé de la foudre pour exercer ses
vengeances et écraser de petits insectes comme nous? Il me semble que
le pardon des injures est une vertu, et la clémence un des attributs
de la Divinité? — Saint Thomas et saint Augustin vous expliqueront
ces mystères; quant à nous, notre devoir est de nous soumettre...
Pour changer la conversation, et tirer d’embarras ce pauvre pasteur,
je lui demandai quels étaient le régime et les lois de ce nouvel
établissement. On accorde, me dit-il, vingt ou trente acres de terre
à une famille, sous la condition qu’elle les fera valoir pendant dix
ans. Jusqu’après ce terme, elle ne paye aucun impôt; les dîmes ne sont
perçues qu’au bout de quatre ans; les colons, ou leurs héritiers, ou
leurs domestiques, ne peuvent quitter de dix ans la portion de terre
qui leur a été concédée. A l’expiration de ce terme, s’ils veulent s’y
fixer, la terre leur est donnée à bail, et elle paye un petit cens.
Le roi fournit les semences de blé; mais, après la moisson, il faut
rendre la même quantité. Le roi, de plus, donne quelques instruments
aratoires, et les murs des maisons sont bâtis à ses frais. Il y a dans
chaque district des écoles situées à côté des églises, où l’on apprend
aux enfants la doctrine chrétienne et la langue espagnole; mais il est
défendu de leur enseigner la grammaire ni aucune autre science: il ne
faut au laboureur que des bras, de la religion, de la morale, et des
connaissances relatives à son état.
Don Fernandès nous proposa d’aller, au sortir de table, nous promener
dans le district. Tout déjà prospérait dans cette terre, naguère
inculte et hérissée de ronces. Elle produisait des légumes, des fleurs,
du grain et du chanvre: des vignes, des oliviers, des mûriers, des
pommiers et des cerisiers commençaient à s’élever, et à promettre
leurs bienfaits aux nouveaux cultivateurs. Le contentement régnait sur
les visages; la plupart avaient agrandi leurs logements, et embelli
leurs jardins. Il me paraît, dis-je au curé, que Dieu bénit leurs
travaux, que la fertilité descend sur cette terre. Mon ame jouit à la
vue de cette nouvelle création, qui semble, pour ainsi dire, sortir
du sein du chaos et de la désolation. Ce canton, me répondit le curé,
nous rappelle l’Écriture-Sainte qui décrit ainsi ta vie champêtre des
Hébreux: «La terre de Judas était fertile, chacun y cultivait son
champ en paix; les arbres portaient des fruits, et chaque habitant
était assis sous sa vigne ou sous son figuier.» Deux fois par an tous
les colons et moi à leur tête, nous fesons le tour des campagnes en
implorant les grâces et les bénédictions du Ciel. Ces rogations ont
été établies par saint Mamert, évêque de Vienne. Ce saint, voyant
son peuple affligé par des tremblements de terre et d’autres présages
sinistres, ordonna, pour tous les ans, trois jours avant l’Ascension,
des jeûnes et des prières solennelles. Bientôt les églises d’occident
adoptèrent ces rogations; le concile d’Orléans ordonna aux maîtres
d’exempter, ces jours-là, les domestiques de leurs travaux, afin que
tout le peuple fût réuni pour gémir et prier.[79] Un concile de Mayence
obligea les fidèles d’assister aux prières et aux processions couverts
de cendres et pieds nus. Ces rogations, dis-je alors, nous viennent des
Romains, qui, deux fois l’année, célébraient des fêtes en l’honneur de
Cérès, pour en obtenir les biens de la terre: la première se fesait au
printemps, la seconde à l’époque de la moisson.[80]
Nous étions alors devant une habitation très-bien cultivée, où je
voyais grand nombre de colons occupés aux travaux de la campagne.
Voilà, dis-je au curé, bien du monde réuni dans ce petit coin de
terre? — Oui, et ce qui vous étonnera, c’est que tout ce monde n’est
qu’une même famille, dont j’ai marié, la semaine passée, tous les
individus à la fois. La maîtresse de l’habitation, veuve de quarante
ans, par son activité, son industrie, et celle de feu son mari, a fait
prospérer sa concession. Elle a quatre enfants mâles tous sortis de
l’adolescence. Elle les rassembla, il y a environ un mois, pour leur
faire le partage de ses biens. Elle donna à son aîné le champ qu’elle
avait cultivé, parce que les lois de la Sierra-Moréna en défendent la
division: elle distribua aux trois autres les fruits de ses économies,
soit en bestiaux, soit en argent, en leur annonçant qu’elle allait se
marier. Les trois fils aînés, tout aussi portés au mariage, avaient
déjà fait leur choix, et n’attendaient que les bienfaits de leur mère
pour épouser leurs maîtresses; ils lui avouèrent leur inclination,
les quatre mariages furent arrêtés, et j’ai eu le bonheur de donner
la bénédiction nuptiale, le même jour, à la mère et à ses trois fils.
La paix, le travail, l’amour, l’aisance, mère de la concorde, règnent
dans ces heureux ménages; c’est une faible copie de l’âge d’or: mais
je crains que le bonheur de nos colons ne soit pas de longue durée;
déjà j’entends le bruit sourd des murmures; tous les habitants ne
sont pas également satisfaits de leur sort. — D’où peut leur venir ce
mécontentement? — De l’inquiétude de l’esprit humain, de la paresse.
L’homme désire l’aisance, et craint la peine qui la procure; il aspire
au bonheur, et ne sait pas en jouir: cependant si le pays continue à
être cultivé, il deviendra un des plus florissants de l’Espagne. Mais
l’avenir m’effraie: cette colonie sera un jour négligée, abandonnée. —
Il me semble pourtant que le gouvernement l’a prise à cœur, la protège
fortement? — Oui, à présent il la soutient, la vivifie; mais je redoute
la vengeance des moines: ils sont implacables. Don Pablo Olavide a fait
sanctionner par le roi un article qui porte que l’on ne permettra dans
la colonie aucune fondation de couvents des deux sexes, sous quelque
motif ou dénomination que ce soit, et que les curés et les vicaires
seuls régleraient tout ce qui concerne le spirituel. J’ai bien peur que
cette clause ne renverse la colonie; le comte Olavide lui-même aperçoit
des nuages; l’intrigue s’agite et travaille sourdement; les moines sont
en campagne; mais il faut espérer que la Providence veillera sur nous,
et protégera Israël contre les Philistins.[81]
L’approche de la nuit nous sépara. Les adieux furent touchants; les
époux manquèrent d’expressions pour nous témoigner leur reconnaissance
et leurs regrets de nous voir partir si tôt. Don Manuel souhaita à don
Fernandès la longévité et les nombreux troupeaux d’Abraham; et à dona
Francisca, qu’elle conservât, comme Sara, sa beauté jusqu’à soixante
ans. Elle lui répondit: Que le Ciel, dans ma vieillesse, me laisse
mon époux, mon enfant et la santé, c’est tout ce que j’ambitionne. Le
pasteur promit au poète du Toboso de prier Dieu pour lui. _Det vitam,
det opes_, répondit-il, je me charge du reste.[82]
En retournant à la Caroline, il me dit: J’aimerais assez cette vie
poétique: un jardin, une petite maison, un beau ciel, un doux loisir,
tout cela est séduisant; mais je voudrais, comme les patriarches ou les
Musulmans, avoir dans ma chaumière un harem de trois ou quatre femmes,
pour égayer ma solitude et amuser le bacha Soliman. Lorsqu’Apollon
était berger, il poursuivait une bergère; cela occupe et fait passer
le temps. Pour moi, lui dis-je, j’ignore où j’irai passer le mien;
quoique jeune encore, ma vie a été si active, si agitée, qu’il me
semble avoir vécu, comme Nestor, trois âges d’hommes. On a beau me
crier aux oreilles que je suis libre, maître de ma destinée, je sens
en moi quelque chose qui m’entraîne, me subjugue en dépit de ma raison
et de ma volonté. Je lui confiai alors que mon projet était d’aller
passer quinze jours à Valence, après quoi, de retourner dans mes
pénates, pour vivre dans ma terre, et chercher une épouse selon mon
cœur. Peut-être toutes les belles ne seront pas pour moi des nymphes
fugitives. — Vous avez donc, me dit-il, la fureur matrimoniale? — Oui,
je regarde le mariage comme l’état le plus près du bonheur. — Et moi,
comme l’antipode. Pour se concentrer dans un ménage, il faut être dans
son automne, et même entrer dans son hiver: alors l’imagination est
refroidie, les sens sont affaiblis, les désirs rares et modestes, et
c’est là ce qui constitue un mari parfait. — Mon ami, vos paradoxes ne
feront pas fortune dans le monde. Mais voici un moment cruel pour moi;
je vais partir pour Valence, où vous ne pouvez me suivre. — Pourquoi? —
Vous avez juré sur les reliques de saint Vincent de ne pas y reparaître
de deux ans. — Bah! s’écria-t-il, saint Vincent est un bon diable; il
ne ne m’en voudra pas pour si peu de chose. Je brûle de revoir ma chère
Euridice; comme Orphée, je m’ennuie de mon veuvage, et, comme lui,
j’irais la chercher au fond des enfers. Mais je monte sur le trépied;
loin d’ici, profanes! _Odi profanum vulgus et arceo_.
Oui la nature, mère indulgente,
En nous donnant des yeux, des sens,
De la raison, une ame aimante
Et des désirs vifs et pressants,
A voulu que notre existence
Fût un long cours de jouissance;
Que le plaisir filât nos ans.
Les hiboux craignent la lumière,
A son éclat ferment les yeux.
L’homme serait bien plus sot qu’eux,
Si, renfermé dans sa tannière,
Il repoussait, fuyait le jour
Dont brille l’astre de l’amour,
Et sur les mers et sur la terre.
Plaisirs, amour, Dieux du bonheur,
Soleils brillants de l’Ibérie,
Remplissez-moi de votre ardeur,
Et de votre douce ambroisie
Enivrez mes sens et mon cœur.
Ce poète aimable, décidé à me suivre, nous partîmes de la Caroline
les premiers jours de février. Le printemps s’annonçait. Les Grecs
plaçaient le temple d’Apollon à Delos, et celui de Vénus à Paphos ou
à Gnide, et moi je choisirais l’Andalousie pour élever un temple au
printemps. Celui du nord de la France a, comme certains écrivains, une
réputation mal acquise; il n’y paraît que voilé de brouillards, et
escorté des vents et des pluies: mais dans la Bétique ce dieu arrive
sur des nuages d’or, promenés par les zéphyrs: la terre est en travail,
enfante, et chaque jour fait éclore une fleur nouvelle et un plaisir
nouveau. Oui, mon ami, ajouta le poète de la Manche, le Ciel sourit,
s’ouvre, l’Amour descend, et verse dans ma coupe un baume céleste;
la belle Clara m’attend couronnée de myrtes et de roses; je vais me
précipiter dans ses bras, et me plonger dans un torrent de délices.
Versez ami, versez à boire;
L’heureux printemps est de retour;
L’hiver vaincu, triste et sans gloire,
Fuit en grondant de ce séjour:
Le ciel sourit, et l’air s’enflamme,
La fleur renaît au feu du jour:
Jeunes beautés, ouvrez votre ame,
La nature enfante l’amour.
En descendant de la Sierra-Moréna, toute la belle décoration de la
campagne s’évanouit: nous traversions des pâturages déserts, des
villages délabrés et solitaires: par-ci, par-là, quelques vignobles,
des champs de blé arrêtent les regards et consolent les voyageurs. Les
habitants étaient vêtus d’une étoffe grossière, et ce qui affligeait
le plus don Manuel, c’était d’y voir les femmes enlaidies. Ce pays,
disait-il, est maudit de Dieu; sans doute c’est ici que s’est
retirée l’une des dix tribus de Samarie que l’on cherche depuis si
long-temps.[83] Tout-à-coup le _calessero_ s’arrêta et s’agenouilla
devant une croix qui bordait le chemin, marmotta quelques prières, et
nous conta ensuite qu’au même lieu où cette croix avait été plantée,
une sorcière, qui s’était changée en vache, avait tué un berger. Je lui
demandai le motif de ce meurtre. — Elle l’aimait d’amour; mais comme
elle était laide, vieille et sorcière, il ne voulut jamais l’écouter. —
Cette sorcière, reprit don Manuel, était une vraie bête à cornes: si,
au lieu de se métamorphoser en vache, elle eût pris la figure d’une
jolie nymphe, le berger l’aurait traitée avec les mêmes égards que
Jupiter eut pour la sensible Léda ou pour la belle Europe.
Après plusieurs jours de marche, nous dînâmes à _Puente de la Hiquera_,
ville située sur une montagne. La fertilité des champs nous annonçait
déjà le beau royaume de Valence. De cette hauteur nous jouissions de
la vue d’une vallée charmante; nous dînâmes à la hâte pour descendre
dans ce beau jardin, semblable à celui où Eve cueillit le fruit
défendu, et dont Milton a fait une si belle description. Les chemins
étaient bordés de groseilliers, d’oliviers, de légumes, de citrouilles,
d’amandiers, de mûriers, de melons et de champs de blé. Tout brillait
de fertilité et de l’éclat des fleurs; de petits canaux arrosaient
ce pays enchanteur. La route qui le traverse est une des plus belles
de l’Espagne. Nous trouvions des ponts superbes, des _venta_ dans la
situation la plus heureuse. Nous jouissions de la gaîté et des chants
des cultivateurs, qui suspendaient leurs travaux et leurs chansons
pour nous regarder passer. Ils nous criaient: _Viandante, vaga usted
con Dios y con la Virgen_.[84] Les habitants de ces villages sont
vêtus d’une chemise blanche et d’un tablier écossais; ils portent
des chaussons bleuâtres et des souliers de chanvre qu’ils nomment
_alpargatas_; ils mettent sur leurs chemises un petit gilet noir on
écarlate où sont attachées des manches flottantes. Les femmes ont
des corsets bleus de toile de coton garnis de larges rubans; elles
entortillent leurs cheveux derrière la tête à la manière des Grecques;
elles se mettent, pour ornement, une file de grandes perles et de
petits jetons d’or qui descendent sur leur poitrine. Leurs habits
propres et serrés développent l’élégance de leur taille.
Nous arrivâmes le soir dans une bourgade d’un aspect enchanteur; hommes
et femmes étaient assis devant leurs portes; les chants, les guitares
retentissaient au loin. Heureux enfants de la Nature, jouissez de ses
faveurs! La terre vous prodigue ses fruits et les tableaux les plus
riants; la douceur du climat vous donne l’enjouement et la santé;
et à l’ombre de l’ignorance vous jouissez de cette heureuse incurie
d’où naissent la modération des désirs et la quiétude de l’ame! Nous
voulûmes acheter des oranges; une femme nous dit, «Venez en cueillir
et mangez-en autant qu’il vous plaira». Nous la suivîmes accompagnés
d’une troupe d’enfants pour qui nous étions un spectacle nouveau: don
Manuel surtout attirait leurs regards. Je suis ici, me disait-il, un
phénomène; j’ai cette obligation au monticule placé sur mes épaules. La
femme qui nous conduisait dans son jardin n’avait que dix-sept ans,
et déjà l’hymen lui avait donné trois enfants; elle nous avoua avec
beaucoup d’ingénuité, que son petit Antonio était né avant le mariage;
mais que son mari très-honnête homme, lui avait promis de l’épouser et
lui avait tenu parole. Elle nous cueillit les meilleures oranges et en
refusa le paiement, en nous disant que si Dieu prodiguait à l’homme
les biens de la terre, c’était pour qu’il les partageât avec ses
semblables. L’hospitalité règne chez ces habitants; mais ils regardent
comme un vol le fruit que l’on emporterait dans ses poches.
Le lendemain nous n’avions plus que trois _leguas_ pour arriver à
Valence: les villages multipliés, la richesse de la campagne, tout
annonce l’approche de cette grande ville: mon cœur palpitait de
plaisir et de tendresse en songeant que j’allais embrasser don Inigo
et sa charmante fille, qui semblait m’intéresser davantage à mesure
que je me rapprochais d’elle. Don Manuel trépignait aussi de joie et
sentait renaître tous ses feux pour la belle Clara; cependant, malgré
son amour, il voulut s’arrêter pour déjeûner dans une auberge d’assez
belle apparence. Le vin s’étant trouvé très-bon, j’eus beau l’inviter
à se hâter pour Arriver de bonne heure, il me dit: mon ami, à table,
_festina lente_; et tout à coup l’enthousiasme le saisit, et il
improvisa et chanta ce couplet:
O mon aimable tourterelle,
Jeune Clara, je vais te voir:
Amour, cache-moi sous ton aile,
Et réalise mon espoir;
Échauffe son ame sensible
De tes feux célestes et doux,
Et rend son amant invisible
A l’œil perfide des jaloux.
Nous partîmes enfin lorsqu’il eut fini son vin et sa chanson: à la
dernière lieue nous mîmes pied à terre; une superbe allée, bordée de
maisons de campagne, nous conduisit jusqu’au faubourg. En y entrant,
le bruit des métiers, la multiplicité des boutiques, des cabarets,
des petits chariots, l’agitation, le mouvement et le tumulte nous
annoncèrent le voisinage de la grande ville. Au milieu du fracas et
de la société des hommes, je sentis mon cœur oppressé; il me semblait
qu’en quittant la campagne, son air pur, les bois, les vergers, leur
calme heureux, leur douce solitude, j’entrais dans une vaste prison qui
renfermait une infinité de malheureux; mais cette oppression cessa en
approchant de la maison de don Inigo. J’entrai dans son cabinet sans me
faire annoncer; il jeta un cri de joie en me voyant. Je me précipitai
dans ses bras et je l’embrassai bien tendrement. Après nous être remis
de ce trouble si doux, je lui demandai des nouvelles de Rosalie. Elle
vient, me dit-il, d’éprouver un événement qui l’attriste et me comble
de joie; elle a reçu, la semaine dernière, la nouvelle de la mort de
son époux. Il s’était sauvé des prisons de Madrid, où ses dettes et son
libertinage l’avaient fait en fermer. Poursuivi par des alguasils, il a
voulu se défendre, il a blessé l’un d’eux d’un coup de poignard; mais
aussitôt un coup de sabre lui a fendu la tête. Rosalie n’a pu refuser
des larmes à la malheureuse destinée d’un homme qu’elle avait aimé,
auquel un lien sacré l’unissait encore; et ce qui accroît sa douleur,
c’est de le savoir mort sans confession, et condamné aux flammes
éternelles. Elle le pleure tous les jours; mais j’espère que votre
présence dissipera bientôt cet attendrissement et séchera ses larmes.
Alors, sans lui faire annoncer mon arrivée, il l’envoya chercher. A ma
vue son émotion fut si vive qu’elle fut obligée de se jeter dans un
fauteuil, en s’écriant d’une voix faible: _Que vedo el senor caballero
don Luis_! Je demandai à son père la permission de l’embrasser,
ce qu’il m’accorda sans peine. Rosalie, en rougissant, me pressa
légèrement dans ses bras. Sous son habit de deuil elle me parut encore
plus jolie, son regard était doux et tendre, son air mélancolique,
l’aimable pudeur fleurissait sur son visage. Vous avez donc pleuré,
lui dis-je, un époux qui vous avait si lâchement abandonnée? — Oui,
le malheur d’un homme doit faire oublier ses fautes. J’ai déjà récité
bien des prières pour lui, et mon père m’a promis de faire dire cent
messes pour le repos de son ame, si Dieu lui a fait la grâce de ne
le condamner qu’au purgatoire. Que je serais tranquille si quelqu’un
pouvait me l’assurer! Je lui dis que l’on devait tout espérer de la
clémence du Père des humains.
Je logeai chez don Inigo qui me dit: Vous êtes chez vous, chez votre
père; plus long-temps vous resterez avec nous, plus Rosalie et moi nous
vous devrons de reconnaissance.
Don Manuel s’était logé à l’extrémité de la ville, chez un Juif; il
m’avait promis de venir me voir le lendemain de notre arrivée: je
l’attendis vainement; mais le matin du jour suivant, il entra dans ma
chambre, l’air effaré, le visage blême; je lui demandai des nouvelles
de sa santé. — Ah! me dit-il, je ne sais pas ce que devient mon ame, le
trouble la saisit, je crois qu’elle veut m’abandonner et retourner à
son premier gîte. — Est-ce que dona Clara vous a mal reçu? avez-vous à
gémir de son inconstance? La chaste Pénélope n’a pas voulu reconnaître
Ulysse? — Oui, c’est une volage, une perfide. Le soir même de notre
arrivée, enflammé d’amour, sur les ailes de l’espérance, je volai
chez elle, déguisé sous mon uniforme monacal; on m’introduit dans sa
chambre sous le nom _du père Chrisostôme_; je comptais bien en avoir
l’éloquence; je me préparais à une reconnaissance des plus pathétiques;
mais cette nouvelle Dalila me regarda d’un air froid et dédaigneux.
Je crus d’abord qu’elle ne me reconnaissait pas. Je me suis nommé, je
lui ai demandé si elle avait oublié son poète, son ami. — Non, je me
rappelle votre figure et votre serment: vous avez juré sur les reliques
de saint Vincent, de ne pas reparaître de deux ans dans Valence; vous
vous parjurez, vous profanez ce vêtement sacré, je ne veux point
partager votre crime: tremblez, craignez les foudres du ciel, on
n’offense pas les saints impunément; Dieu même venge les insultes
faites à ses élus. Sachez que quarante-deux petits enfants s’étant
moqués du prophète Élysée, et l’ayant appelé _chauve_, Dieu envoya deux
ours qui les dévorèrent tous. D’abord étonné, glacé de cet accueil,
je suis resté muet, pétrifié; mais bientôt l’indignation ranimant mes
esprits, je lui ai dit: Je vois, ma belle, que si vous avez perdu la
tête, vous n’avez pas perdu la mémoire et la langue; je ne vous croyais
pas si savante. Qui diable vous a appris cette belle histoire des
deux ours? Mais je vois que _amor di donna, aqua in cestillo_.[85] Au
reste, je m’aperçois avec plaisir que de Magdeleine pécheresse, vous
êtes devenue Magdeleine pénitente. Allons, touché de vos remords, je
vais vous donner l’absolution. Alors, avec une sainte gravité, fesant
sur elle le signe de la croix, je lui ai dit: _Absolvo te à peccatis
tuis, in nomine, etc._ Je m’évadai ensuite; car je m’apercevais au feu
de ses regards que la colère bouillonnait dans ses veines, _et notum
quid possit fœmina furens_.[86] Je suis venu souper avec mon Hébreu.
Fils de Jacob et de Rachel, lui ai-je dit, noyons mon amour et nos
soucis dans le vin. Il n’y a rien de vrai, de solide que le plaisir
et le bon vin, _dissipat Evius curas edaces_. Mahomet a dit que Dieu
avait fait deux beaux présents à l’homme, les femmes et les parfums; il
s’est trompé, il a voulu dire, les femmes et le vin. Lorsque nos têtes
ont été échauffées des vapeurs de Bacchus, nous avons bu à la santé
du diable, et l’avons prié à souper avec nous; ensuite, après avoir
vidé nos flacons, et beaucoup ri de notre invitation au grand-maître
des enfers, à minuit, à l’heure oh les sorciers vont au sabbat, où les
démons remontent sur la terre, nous sommes allés paisiblement nous
mettre dans nos lits.
Mais voici le pire de mon histoire: Un peu avant la naissance du jour,
à l’heure des songes, je dormais profondément, lorsque j’ai vu entrer
dans ma chambre des hommes vêtus de noir, ayant des têtes de mort sur
leurs habits et des cierges à la main, et le diable à leur tête, le
front armé de cornes, et les yeux ardents comme deux escarboucles; ils
ont entouré un cercueil qui était au milieu de ma chambre; ensuite
ils sont venus près de mon lit: j’étais dans une situation terrible,
je suffoquais; une sueur froide m’inondait. Cependant voyant le
diable si près de moi, j’ai fait un effort pour lui parler, et lui
ai demandé, d’une voix faible et tremblante, ce qu’il voulait: Mon
cher apostat, m’a-t-il répondu, tu m’as prié hier à souper avec toi,
je t’en remercie; je viens à mon tour t’inviter à souper dans quatre
jours dans mon palais avec Luther, Calvin, Pilate, Judas, Mahomet,
l’empereur Julien, Henri VIII, Jean Hus et Jérôme de Prague; ce sont
eux que tu vois autour de moi. A ces mots il a disparu, et a laissé
dans ma chambre une odeur de soufre épouvantable: j’étais mourant,
plus froid qu’un prédicateur qui reste court en chaire: je n’ai pu me
rendormir; les rayons du jour ont dissipé mon effroi, et j’ai déjeûné
avec mon israélite, qui, ni juif, ni chrétien, s’est moqué de mon
songe, de la pythonisse d’Endor, de l’ombre de Samuel, qui fit si
grande peur au roi Saül, et des songes de Nabuchodonosor, expliqués
par Daniel; enfin sa gaîté, ses plaisanteries m’ont rendu le courage;
et pour achever agréablement la journée, je suis allé dîner chez un de
mes anciens amis, qui a parcouru les différents états de la vie; il
a été moine, corsaire, médecin, journaliste et comédien. Aujourd’hui
il mange gaîment l’héritage de l’un de ses oncles, mort au Mexique.
C’est un mécréant, grand contempteur des saints et de leurs miracles;
je lui ai confié le serment que j’avais fait à Saint Vincent, et
que j’ai violé. Rassure-toi, m’a-t-il dit: Saint Vincent n’a pas en
paradis d’assez bonnes lunettes pour voir ce qui se passe sur la terre;
il s’embarrasse fort peu que don Manuel, l’improvisateur, porte ses
talents et sa bosse à Ispahan, à Pékin ou à Valence. Pierre Barjone a
renié trois fois Notre-Seigneur, et n’en est pas moins un grand saint.
Moi, j’ai fait vœu de chasteté et de pauvreté; j’ai de l’argent et une
jolie maîtresse, qui me donne le paradis dans ce monde, en attendant
que mon ame aille occuper sa niche dans l’autre: le 19 avril, c’est
la fête de _San Vincente_; tu composeras quelques jolis couplets à
sa gloire, et par-là tu feras ta paix avec lui. Ce discours, qui a
été suivi d’un bon dîné, a appaisé quelque petite syndérèse qui me
restait sur le cœur; et le soir je suis rentré dans ma chambre, plein
de confiance et d’hilarité, et avec un peu de vin dans la tête: mais
la nuit, j’ai eu une autre vision; j’ai vu un grand fantôme vêtu de
blanc, le chef couronné d’une auréole brillante, qui m’a dit: Je suis
St. Vincent Ferrier, j’ai pitié de toi; je descends du ciel pour
sauver ton ame, tu n’as plus que trois jours à rester sur la terre,
repens-toi; demande pardon à Dieu de ton impiété, de ton libertinage;
rappelle-toi l’habit religieux que tu as porté dans ta jeunesse; cette
robe sacrée déposera contre toi au tribunal de l’Éternel; tremble,
implore ta grâce ou tu vas devenir la proie du démon, et tomber dans
l’abîme. Je me suis éveillé en sursaut, et l’ombre s’est évanouie: mais
je l’ai toujours présente: j’entends toujours la voix du Saint; et
cette apparition et celle du diable, et l’annonce de ma mort prochaine
me troublent, enveloppent mon ame d’un crêpe funèbre, et me donnent la
fièvre. Pendant ce discours, je l’observais; ses yeux étaient ardents,
son visage décomposé; son corps tremblait: je le rassurai autant que je
pus; je lui dis que ces visions étaient l’effet d’une imagination vive,
et d’un sang agité, et ne méritaient pas plus de croyance que celles de
Sainte Thérèse ou celles du roi Baltazar, qui vit une main écrire des
mots sur une muraille. Je lui proposai de dîner chez don Inigo; il me
dit qu’il n’avait pas faim, qu’il allait prendre l’air, et composer une
satire contre dona Clara, pour lui laisser en mourant une marque de sa
reconnaissance et de son souvenir. Je lui promis d’aller le lendemain
déjeûner avec lui.
Avant dîné j’allai avec don Inigo me promener dans la ville et visiter
les couvents et les églises, qui, la plupart au lieu de dômes, n’ont
que des tours hautes et minces, ornées de toutes sortes de pilastres
et de devises bizarres; tout est peint et doré avec profusion. Je ne
remarquai que le couvent des Franciscains; il paraît que ces moines
sont très-bien logés en Espagne; le monastère a une cour double,
entourée d’un portique ouvert où sont des fontaines qui versent leurs
eaux dans les deux cours: nous vîmes passer l’archevêque. Ce prélat,
me dit don Inigo, est le fils d’un paysan, ainsi que son prédécesseur
l’était. Ce dernier a fait bâtir une riche habitation pour les
franciscains, qui sont les champions de l’immaculée Conception; et le
prélat d’aujourd’hui, dont les dogmes sont diamétralement opposés à
ceux de son prédécesseur, en a fait autant pour les pères des _écoles
pies_. Lorsque nous fûmes à peu près au centre de la ville, il me
dit: C’est ici qu’était jadis la porte par où le Cid fit son entrée
triomphale dans Valence, et termina ses exploits. Jugez combien cette
ville s’est agrandie; c’est surtout depuis l’avénement de la maison de
Bourbon au trône d’Espagne.
Nous trouvâmes une affiche de comédie dont la lecture me parut amusante
et bonne à retenir.
_A l’impératrice du Ciel, mère du Verbe éternel, nord de toute
l’Espagne, consolation, fidèle sentinelle et rempart de tous les
Espagnols, la très-sainte Marie, a son profit, et pour l’augmentation
de son plus grand culte, la compagnie des comiques jouera aujourd’hui
une nouvelle et joyeuse comédie intitulée_ el _Heredero universal_
(le Légataire universel), _de Carlos Gordoni, auteur de la Margarita_
(Marguerite). _Le fameux Romano dansera le fandango. On prévient que
la salle sera éclairée_. Je dis à don Inigo: Cet _Heredero_ universel
est sans doute une traduction ou imitation du _Légataire_ de Regnard? —
Oui, mais l’auteur se garde bien de l’avouer, ainsi que la traduction
de la _Margarita_, qui est la _Nanine_ française. — Si les Espagnols
sont glorieux, à plus forte raison les auteurs doivent l’être.
Nous trouvâmes, à notre retour, chez don Inigo, le curé de la paroisse
qui l’attendait. Je les laissai ensemble. Dès qu’il fut parti, don
Inigo me fit appeler, et me dit: Savez-vous ce qu’est venu faire ici le
curé? — Non, vraiment. — Il a apporté son registre pour inscrire les
noms de toutes les personnes qui logent chez moi, et le vôtre aussi.
— Qu’en veut-il faire? — Nous approchons de Pâques, et il faut que
chacun de nous lui fournisse son billet de confession et de communion,
qu’il viendra chercher après Pâques. Si quelqu’un ne le donnait pas,
il serait foudroyé des censures de l’église, et son nom affiché dans
les carrefours; et s’il ne se confesse pas dans un temps donné, il est
puni corporellement. —Cette loi de l’église doit enfanter beaucoup
de sacriléges? — N’en doutez pas; mais nos prêtres ont pour principe
qu’il faut employer tous les moyens pour forcer les hommes à leurs
devoirs, sous le prétexte que la persuasion arrive tôt ou tard. Au
reste, ne vous alarmez pas, j’aurai un billet pour vous. — Comment vous
y prendrez-vous? — J’en achèterai un. Ces billets sont communs, et se
vendent à très-bon compte. Dès le commencement de la semaine sainte,
des femmes perdues, profanant ce que notre religion a de plus sacré,
vont communier dans diverses églises, et retirant leur billet à chaque
fois, elles le jettent dans le commerce. D’autres de ces créatures se
prostituent à des moines, qui les payent en ce papier-monnaie. Il est
des hommes plus hardis qui, pour épargner les frais du billet, ne
craignent pas de communier sans confession, et de devenir sacriléges. —
Ainsi c’est à Pâques où se commettent les plus grands crimes. — Il faut
en gémir, et attendre du temps la suppression de ces abus.
Le lendemain matin je me rendis chez don Manuel; je le trouvai dans
son lit. Sitôt qu’il m’aperçut, il s’écria: Mon ami, je suis mort; la
fièvre me dévore; j’ai eu cette nuit d’autres visions; saint Vincent
est à mes trousses; il se venge. Allez, je vous prie, me chercher un
médecin et un confesseur. A cette demande je compris que ses visions et
la fièvre avaient affaibli sa tête, et je me flattai que la présence
du médecin et du confesseur la rétabliraient bien mieux que les plus
belles maximes de la morale et de la philosophie. Je m’adressai, pour
avoir ces deux personnages, à don Inigo, qui m’indiqua son docteur et
le vicaire de sa paroisse. Je courus d’abord chez l’Esculape. C’est
bientôt, me dit-il, l’heure de mon dîné; je ne fais jamais de visite
dans ce moment. — Vous viendrez, je l’espère, au sortir de table?— Non,
je fais alors la méridienne. — Mais après la méridienne vous paraîtrez
sans doute? — Pas encore. Ce matin j’ai purgé l’archevêque pour une
légère indigestion, et je yeux aller voir l’effet de la médecine: vous
sentez bien ce qu’on doit à son _ousia illustrissima_. Mais dès que je
l’aurai vu, je courrai chez votre malade, à la considération de mon
ami don Inigo Flores. — Mais si pendant le temps donné à votre dîné, à
votre sommeil, à son _ousia illustrissima_, le malade meurt? — Ce ne
sera pas ma faute; nous prierons Dieu pour lui. J’eus beau le presser,
et vouloir rompre l’ordre méthodique de sa journée, il me répondit que
s’il brisait ses habitudes, troublait sa digestion et son repos pour
ses malades, il serait bientôt plus malade qu eux. J’allai ensuite chez
le vicaire, que je ne trouvai pas: j’y retournai le soir, et je le
menai chez don Manuel. Le docteur y était déjà; il me dit à l’oreille
que mon ami avait une fièvre inflammatoire, qu’il ne répondait pas de
ses jours, et qu’il fallait le faire confesser tout de suite. Dès que
don Manuel aperçut le vicaire, il lui cria: Prêtre du Seigneur, je suis
perdu; le diable m’attend demain à souper avec Luther, Calvin, Judas,
Pilate, Mahomet et Julien l’apostat. L’ecclésiastique, qui vit que
son imagination était frappée, chercha à le rassurer par les paroles
du psalmiste: «Dieu est bon, et sa miséricorde est éternelle.» Saint
Paul, ajouta-t-il, était l’ennemi de Dieu; saint Augustin était plongé
dans le bourbier du vice: cependant tous deux jouissent aujourd’hui
du bonheur et de la gloire des saints. Écoutez la voix de Dieu, qui
vous appelle à lui comme il appela jadis trois fois Samuel encore
enfant; n’imitez pas ce petit Samuel, qui ne reconnut pas sa voix.
L’entendez-vous? la reconnaissez-vous? — Oui, monsieur. — Le Dieu de
bonté vous envoie aujourd’hui, pour votre salut, une grave maladie.
— Hélas! oui; mais j’aurais désiré que ce fût un peu plus tard. —
Voulez-vous vous confesser? Vos maux s’affaibliront quand votre
conscience sera plus tranquille. — Je le veux bien, quoique je n’aie
pas eu le temps de me préparer. Alors nous sortîmes tous, et je revins
chez don Inigo navré de douleur. Le père et la fille cherchèrent à me
consoler; Rosalie me disait, non sans quelque rougeur: Il vous restera
encore de bons amis, mon père et moi. Je ne pus fermer l’œil de la
nuit; j’avais toujours devant les yeux ce poète charmant, jovial, plein
d’esprit, à peine au milieu de sa carrière, et déjà dans les bras de la
mort, au moment où il ne s’occupait que de plaisirs et de jouissances.
De grand matin je retournai chez lui; il était assoupi; on l’avait
saigné deux fois. Sa garde me dit qu’il avait passé une nuit
très-agitée; qu’il sommeillait dans ce moment, et rêvait, ou plutôt
qu’il était dans le délire. Je m’assis auprès de son lit, et
j’attendis le moment de son réveil. Dans son délire, il nommait dona
Clara, l’appelait sa bien-aimée; ensuite, après un court silence,
il s’écria: Où suis-je? Je vois les Euménides; voilà Minos, Eacus,
Rhadamante, en robes noires, avec de longues barbes: ils jugent les
pâles humains. L’effroi l’éveille, et cessant de parler, il roula les
yeux autour de lui, et les arrêta sur moi; et m’ayant reconnu, il me
dit: Mon ami, je vois la mort planer sur ma tête sa faux à la main;
tout est fini: saint Vincent me poursuit. Pour l’appaiser, j’ai fait
le vœu, si j’en échappe, de mettre en vers sa vie et ses miracles.
Hélas! j’ai offensé Dieu devant vous, je vous ai scandalisé par mes
actions et mes discours, je vous en demande pardon. Il me pria ensuite
d’empêcher le Juif, son hôte, d’entrer dans la chambre. Je crois
voir, dit-il, l’apôtre qui a trahi J. C. C’est ce nouveau Judas qui
a évoqué le diable que j’ai vu dans la nuit. Je lui promis d’écarter
cet Hébreu. Une autre grâce, ajouta-t-il, que j’ai à vous demander,
c’est d’emporter le manuscrit de mes vers, contenant odes, romances,
épigrammes, élégies, séguidilles. Épicure, en mourant, tourmenté des
douleurs de la colique, dit que sa seule consolation était dans la
beauté des ouvrages qu’il laissait au monde. C’est aussi la mienne.
Faites imprimer mes vers après ma mort. Mon confesseur veut que je
les condamne au feu: ainsi Dieu ordonna à Abraham le sacrifice de son
fils; mais il arrêta son bras prêt à l’immoler. Faites de même; sauvez
mes entrailles: c’est un service que vous rendrez à ma patrie: du
produit de l’impression vous ferez dire des messes pour ma pauvre ame,
car je veux séjourner en purgatoire le moins que je pourrai. — Soyez
tranquille, votre manuscrit verra le jour, et assurera votre gloire. Je
vis que l’espoir de cette gloire le consolait, en mourant, de la perte
de la vie.
Le sage dit que son cœur la méprise;
Le sage ment, et dit une sottise.
Dans ce moment entra son ami, corsaire et moine, chez lequel il avait
dîné. Il lui parla de la mort de Socrate, de celle d’Épaminondas, de
Sénèque. Il faut, lui dit-il, mourir en philosophe comme les sages de
l’antiquité. Il lui cita ce vers impie: