par de petits canaux. On y trouve des fontaines et des siéges; à
chaque extrémité on a élevé deux grands obélisques. La nuit une file
de lumières des deux côtés, rendent cette promenade très-agréable.
Milord disait que Séville était le paradis terrestre pendant les deux
tiers du jour, et le purgatoire depuis dix heures du matin jusqu’à cinq
heures du soir. Nous vîmes passer le carrosse de l’archevêque, attelé
de six mules, conduites par deux postillons. Savez-vous, me dit-il,
pourquoi les cochers, en Espagne, ne montent plus sur leurs siéges? —
Non, milord; je ne sais si cet usage vient des Goths ou des Maures. —
Ni des uns, ni des autres; c’est depuis que le cocher du duc d’Olivarès
entendit de son siége un secret que ce ministre confiait à son ami.
A trois heures après midi l’appétit nous pressant, nous allâmes
chercher le dîné; nous le fîmes dans la chambre tête à tête. La
conversation de milord Dorset était très-intéressante; il avait
beaucoup voyagé, vu et observé en philosophe: je lui demandai quelle
était la nation, après la sienne, qu’il estimait le plus. Il sourit et
me répondit: C’est la vôtre, parce que, d’abord, après nous, pardonnez
ma franchise, vous êtes la nation où il y a le plus de raison et de
philosophie. Vous l’emportez sur les Anglais par les grâces de l’esprit
et des manières, par ce que nous appelons _yumor_;[59] mais vous êtes
plus frivoles, plus inconséquents, et malgré votre légèreté et votre
enjouement, vous avez un reste de turbulence, d’inquiétude et de
férocité que vous avez hérité des Celtes et des Gaulois vos ancêtres.
Quant à la bravoure, je crois que toute les nations de notre continent
sont également braves; le succès des batailles dépend de l’habileté
des généraux, et de l’enthousiasme et de la confiance qu’ils savent
inspirer à leurs troupes, et souvent de cet être inconnu nommé le
_hasard_. J’aime le courage et la fierté des Espagnols; mais ils sont
subjugués par la superstition et la paresse: le souverain bien pour
eux est de dormir pendant la chaleur, de respirer le frais au coucher
du soleil, de prendre du chocolat, de faire l’amour, d’assister aux
processions et aux cérémonies de l’église. J’ai vu quelquefois des
centaines d’hommes, enveloppés dans leurs manteaux, appuyés contre
un mur, ou dormant à l’ombre des arbres. — Cette vie n’est peut-être
pas si malheureuse; l’ambition, la soif des richesses, des plaisirs,
la vanité, agitent l’existence sans la rendre plus agréable: il vaut
mieux, je pense, naviguer sur un fleuve qui entraîne doucement, que sur
une mer orageuse. Je rencontrai un jour un paysan assis au frais sous
un figuier; je lui demandai ce qu’il fesait là? — Je vois passer le
temps, me dit-il. Je réfléchis sur cette réponse, et je compris que cet
homme voyait avec le même plaisir l’écoulement du temps, que l’on voit
celui d’une rivière; il en jouissait, tandis que nous, il nous dévore,
et souvent nous accable. Vous avez séjourné à Lisbonne, quel est le
caractère des Portugais? — Je devrais vous en faire l’éloge, car ce
sont nos alliés et nos amis. — Et vos pères nourriciers. — Je vais vous
conter une aventure galante que j’ai eue dans ce pays-là, et quelques
cérémonies religieuses qui vous donneront une idée des mœurs et du
caractère des Portugais.
Huit jours après mon arrivée à Lisbonne, je fis la conquête d’une belle
veuve. Ma qualité d’hérétique, car elle m’appelait son cher hérétique,
l’inquiétait beaucoup. Je lui dis un jour que je me ferais papiste,
même mahométan, pour lui plaire, et qu’elle m’avait rendu idolâtre,
car je l’adorais. Enfin, au défaut de san Jago et de san Joseph, dont
elle me parlait sans cesse, j’eus l’amour pour moi: elle m’avoua, après
sa défaite, qu’elle ne m’aimait que dans l’espoir de me convertir.
Nous entrâmes en carême; elle me demanda si je fesais maigre? Oui,
lui dis-je, quand on me sert du bon poisson. A ces mots elle garda le
silence, en poussant de longs soupirs. Qu’avez-vous, _senora_, lui
dis-je? — Un grand chagrin: je vous aime, et vois, avec douleur, que
vous serez damné. — Eh bien, donnez-moi le paradis dans ce monde; quant
à l’autre, c’est mon affaire. Les huit derniers jours de carême elle
m’interdit sa présence. Elle passa cette semaine dans les prières,
dans les églises, dans le confessionnal et dans le jeûne. Elle suivait
toutes les processions, allait baiser toutes les reliques, toutes les
_Madonnes_, enfin elle se jetait dans des cérémonies si bizarres, si
superstitieuses, que je crois qu’elle n’était pas Chrétienne. Les
Espagnols et les Portugais se font des saints et des dieux comme les
nègres se font des fétiches.[60] Ma dévote avait sur son sein sa petite
vierge d’ivoire, comme votre Louis XI en avait une de plomb sur son
bonnet;[61] elle la quittait et la voilait quand elle se livrait au
plaisir. Le lendemain de Pâques elle m’envoya chercher, et l’étoile de
l’amour remonta sur l’horizon; mais elle s’éclipsa bientôt. Comme la
conscience de ma dévote lui reprochait sans cesse sa tendresse, son
intimité avec un hérétique, elle me troqua contre un jeune carme, avec
qui elle pût goûter les plaisirs de ce monde, sans risquer son salut
dans l’autre. Mais finissons de dîner; au dessert je vous conterai
quelques cérémonies de l’église dont j’ai été témoin. Quand la table
fut couverte de vins, de café, de liqueurs, et les domestiques retirés,
il me fit le récit suivant. Le vendredi saint j’allai à l’église où
l’on prêche la passion. Ce sermon s’appelle le sermon de _las lagrimas_
(des pleurs). Le prédicateur arriva précédé de douze prêtres, vêtus
de rouge, armés chacun d’un flambeau allumé. Ils se rangèrent tous
en demi-cercle autour de la chaire. Le prédicateur avait en main un
suaire où des deux côtés était peinte l’image de J. C.; sur l’un des
côtés il montre son visage, et de l’autre il tourne le dos. Le prêcheur
commença son sermon par reprocher aux assistants leurs vices, leurs
péchés; ensuite, déployant son suaire, il leur présenta la face de
Jésus Christ, en criant: Le voilà mort pour vous, à cause de vous;
ce sont vos crimes qui l’ont mis au tombeau. A ces cris lamentables,
à ce tableau d’un Dieu mort sur la croix, toute l’église retentit de
gémissements, de sanglots, du bruit des soufflets et des coups de
poing. Après cet exorde le prédicateur, imitant la voix d’une femme,
fait parler la Vierge. Mon fils, dit-elle, pardonnez à ces Chrétiens;
je demande leur grâce; ils se repentent de leurs péchés. Non, non,
répond Jésus-Christ d’une voix forte, c’est-à-dire, le prêtre pour lui;
non, ma mère, ils sont trop coupables, trop endurcis dans leur impiété;
je me vengerai, je les punirai. En prononçant ces mots, le prédicateur
retourne le suaire; voyez, voyez, s’écrie-t-il. Jésus-Christ vous
tourne le dos, il ne veut pas voir des pécheurs comme vous autres:
voyez ce sang qui coule: c’est pour vous qu’il a été flagellé! A cette
vue, à ces cris, l’auditoire s’applique de nouveaux coups de poing,
des claques, des soufflets; après quoi, la sainte Vierge reprend la
parole, c’est-à-dire, son interprète, qui, d’une voix féminine, implore
la clémence de son fils, et promet la conversion des pécheurs. Enfin
J. C. se laisse toucher, et le sermonneur fait voir le suaire du bon
côté; J. C. pardonne à condition que tous les assistants feront leur
acte de contrition. Le prêcheur le commence aussitôt d’une voix lugubre
et attendrissante, s’arrête à chaque phrase, que tout le monde répète
à voix haute avec lui. L’acte de contrition fini, il descend de la
chaire, et s’en retourne à la tête des douze prêtres; et les jeunes
femmes sortent de l’église, laissant leur tristesse et leur repentir à
la porte; elles passent à travers une haie de jeunes gens, saluant et
souriant à droite et à gauche. Que pensez-vous, monsieur le chevalier,
de la dévotion portugaise? — Elle me rappelle une pièce de Voltaire,
intitulée: _Jean qui pleure et Jean qui rit_.[62] — Ces bons Portugais
ont un général que leurs ennemis redouteraient peu, c’est saint Antoine
de Padoue. Pierre II, roi de Portugal, lui en expédia la patente, fît
porter son image devant l’armée, dans une litière superbe, et ordonna
qu’on lui rendit tous les honneurs dûs à son grade. Depuis cette
nomination au généralat, le roi régnant va tous les ans, la veille de
la fêle du saint, à l’église de Saint-Antoine, assiste à ses vêpres,
et lui fait présent d’une somme d’argent. Voici une autre cérémonie
du jeudi saint. On me pressa beaucoup d’aller à la paroisse pour la
voir. L’église était toute tendue de noir; cette tenture couvrait
les fenêtres; l’église n’était éclairée que par la lueur sombre de
quelques flambeaux; dix à douze prêtres étaient couchés ventre à terre
sur les marches de l’autel, tenant en main une palme et un cierge
éteint. On chanta l’office divin d’une voix lugubre, tout portait dans
l’ame le recueillement et la tristesse; mais au _gloria in excelsis_,
tout-à-coup la tenture noire tombe, et découvre la tapisserie la plus
éclatante; les lumières brillent de toute part; l’autel, surtout,
devient éblouissant. Les prêtres se relèvent, la palme d’une main, et
des cierges allumés de l’autre; une musique bruyante et harmonieuse
se fait entendre. Derrière l’autel, on voit J. C., l’air radieux,
qui s’élève insensiblement, et va se perdre dans des nuages colorés
qui planent sous la voûte du dôme. Ce spectacle magnifique répand
la joie dans toute l’église, et dès ce moment, les plaisirs et les
amours, que le carême avait exilés, reviennent dans la ville, et de
nouveaux péchés succèdent aux anciens effacés par la confession.
Milord, lui dis-je, vous avez fait la description d’une fête d’opéra.
— Moi-même je croyais me trouver à celui de Paris; au surplus, on a
raison d’amuser, d’intéresser le peuple par des spectacles; plus une
religion est riante, plus ses cérémonies frappent les sens, et plus
elle enchaîne les cœurs: voilà pourquoi le presbytérianisme s’affaiblit
insensiblement à Londres. J’ai vu à Tolède, dans la semaine sainte,
une procession beaucoup plus ridicule. Elle était composée d’hommes
masqués, qui se flagellaient et répandaient des ruisseaux de sang. On
y voyait les douze apôtres en longue perruque de chanvre, tenant à la
main un gros livre, et ayant derrière la tête un miroir qui signifiait
qu’ils lisaient dans l’avenir; ensuite venaient les figures les plus
hideuses, représentant les Juifs qui avaient sacrifié Jésus-Christ.
Elles étaient suivies des mystères figurant des farces sacrées.
Mais pour vous égayer et nourrir vos réflexions, je vais opposer à
ces cérémonies des prêtres catholiques, celles des derviches de la
religion musulmane. Ils s’assemblent le vendredi et le samedi dans une
grande salle, où ils se tiennent debout, les yeux baissés, et les bras
croisés, pendant que l’iman ou le prédicateur lit, dans une chaire
placée au milieu de la salle, quelques passages du Coran; ensuite huit
ou dix d’entre eux jouent de certaines flûtes. Le concert fini, on
reprend la lecture, après quoi on recommence à chanter et à jouer des
instruments, jusqu’à ce que le supérieur, coiffé de vert, commande
une danse religieuse. Tous les derviches sont debout autour de lui;
et tandis que plusieurs continuent à faire résonner leurs flûtes, les
autres retroussent leur robe, qui est fort ample, et tournent en rond
et en mesure avec une vitesse surprenante. Cette danse dure environ une
heure, sans qu’ils en soient étourdis; à la fin ils s’écrient qu’il n’y
a pas d’autre Dieu que Dieu, et que Mahomet est leur saint Prophète:
ensuite ils baisent la main de leur supérieur, et se retirent.
Un capucin entra dans ce moment, et demanda l’aumône pour le couvent. —
Il est donc bien pauvre lui dit milord. — Oui, monsieur, nous vivons de
charités. — Mais si tout le peuple vivait de charités, qui cultiverait
la terre? — Ce seraient les milords et les grands seigneurs. Milord
sourit à cette réponse. Mais, dit-il, pourquoi cet habit grotesque
et cette longue barbe? — C’est le bienheureux Mathieu de Baschi,
réformateur de notre ordre, qui nous a prescrit ce costume. Dans la
nuit il entendit une voix qui lui ordonnait d’observer exactement la
règle de saint François, notre patriarche séraphique, et de s’habiller
comme la figure qu il avait sous les yeux; il voyait un fantôme couvert
de notre robe et d’une barbe épaisse. — Et vous croyez sans doute,
avec ce costume bizarre, vous attirer la vénération et l’argent du
peuple? Vous savez que l’habit ne fait pas le moine. — Pardonnez-moi;
les milords et les seigneurs portent des crachats, des cordons, de
beaux habits, pour en imposer au peuple; l’appareil est différent, mais
l’intention est la même que celle des capucins: donc l’habit fait le
moine. — Mon père, vous avez de l’esprit. — Je ne suis qu’un pauvre
capucin. — Voulez-vous boire un verre de vin de Malaga? Mathieu de
Baschi ne le défend point. — Non, c’est Dieu qui fait fructifier les
vignes; il est permis d’user modérément de ses bienfaits. Après que le
capucin se fut abreuvé de très-bonne grâce d’un verre de vin, milord
lui donna une guinée. Le moine, en la recevant, lui dit: Nous prierons
Dieu pour vous. Mais, repartit le milord, je suis Anglais et hérétique?
— Eh bien, nous prierons pour votre conversion; et il sortit à ces
mots. Je dis à milord qu’il avait été bien généreux. — C’est une aumône
peut-être mal placée; mais quand on oblige, il ne faut pas y regarder
de si près. Je lui contai alors l’histoire de l’hermite de Carthagène.
La folie de ce mari, dit-il, ne m’étonne pas: dans ce climat brûlant,
trois furies agitent le cœur de l’homme, jalousie, amour et vengeance.
Je vous raconterai à ce sujet quelques anecdotes sur la mort de la
célèbre Inès de Castro, femme de Pierre Ier, roi de Portugal. Trois
courtisans, sous le règne de son père, assassinèrent, de son aveu
qu’ils avaient extorqué, cette tendre et fidèle épouse. Pierre, tant
que vécut le roi, dissimula, et nourrit la vengeance dans le fond de
son cœur. Son père expiré il demanda au roi de Castille les assassins
de sa femme. Deux lui furent livrés, l’autre s’échappa: il leur fit
arracher le cœur, et ordonna ensuite l’exhumation de sa malheureuse
épouse, morte depuis cinq ans: c’était en 1360. Il revêtit ce cadavre
d’habits royaux; lui mit la couronne sur la tête, et obligea les gens
de sa cour à venir baiser le bas de sa robe. Cette cérémonie dégoûtante
terminée, il ordonna de magnifiques funérailles, et fit transporter son
corps, sur un char magnifique, au monastère d’_Alcobala_, à dix-sept
lieues de Coimbre. Le char était précédé d’un nombre prodigieux de
personnes en habit de deuil, et un cierge à la main. Un grand cortége
suivait le cercueil qui fut déposé dans un superbe tombeau de marbre,
sur lequel s’élevait la statue d’Inès à genoux et en habits royaux.
Après ce récit, milord me proposa d’aller nous promener hors de la
ville. Je le menai dans un bois d’oliviers de mille pas d’étendue,
très-peu éloigné: nous admirâmes la grosseur des olives, qui
ressemblent à des œufs de pigeons. Les Romains, me dit milord, en
fesaient venir pour leur table. Pline-le-Jeune, en invitant un de
ses amis, lui écrit qu’il aura des olives d’Andalousie. De ce bois
nous allâmes sur les bords charmants du Guadalquivir, où nous vîmes
des coursiers superbes, de belles dames avec leurs _cortejos_, de
gros chanoines enfoncés dans leurs lourds équipages, et quantité de
baigneurs, qui se jetaient tout nus dans la rivière, et que les femmes
lorgnaient du coin de l’œil. Milord, enchanté de cette promenade, et
de la sérénité du ciel, s’écria: Quel dommage que ce pays ne soit
pas habité par des Anglais! — Ou par des Français, milord. Ce beau
terroir a été nommé le jardin d’Hercule. La nuit nous fit rentrer à
l’auberge. Nous prîmes du thé, après quoi, je fis mes adieux à milord,
et lui promis d’aller bientôt le joindre à Cordoue, où il devait faire
quelque séjour.
Le lendemain matin le comte d’Avila vint me voir, et me proposa de
me conduire à un puits qu’un saint et une pierre rendaient fameux.
Je lui demandai si c’était le puits de la Samaritaine ou celui qu’un
Ange découvrit à Agar dans le désert. Non, me répondit-il, c’est
celui de saint Isidore, ancien évêque de cette ville: il est beaucoup
plus connu et révéré ici que tous ceux que vous citez. Partons, je
vous expliquerai la cause de sa célébrité. Lorsque nous y fûmes
arrivés: Vous voyez, me dit-il, la cavité de cette pierre produite
par le frottement de la corde du puits? — Oui, mais je n’y vois rien
de miraculeux. — Vous allez admirer les grands effets produits par
de petites causes. Cette excavation est cause que saint Isidore est
devenu un grand homme. Ce saint, dans sa première jeunesse, avait
l’esprit lourd, sombre et lent. Son maître, fatigué de sa stupidité, le
traitait durement. Un jour l’enfant, au désespoir de ses rigueurs, se
sauva de la maison paternelle, et s’arrêta près de ce puits, pleurant
sa destinée, et ne sachant où se réfugier. Le hasard lui fait jeter
les yeux sur cette pierre ainsi creusée; par une réflexion au-dessus
de son âge, il devina que le frottement continuel de la corde avait
produit cette cavité, et qu’ainsi le travail et la constance pouvaient
vaincre la nature. Frappé de cette idée, il retourne chez son père,
se livre à l’étude avec ardeur et ténacité, et le succès couronna ses
efforts: il devint savant, évêque de cette ville et saint. — Je ne suis
plus surpris de la célébrité de ce puits; Virgile avait dit avant saint
Isidore: _Labor improbus omnia vincit_.
Je séjournai encore une semaine à Séville, passant la plus grande
partie de mes journées dans l’aimable société du comte d’Avila: je
fus comblé d’amitiés et de caresses par ces deux charmants époux. La
veille de mon départ, la comtesse me demanda comment je me vengerais
de Séraphine? — En lui rendant service, si je le puis. — Vous êtes
généreux! — Et pourquoi aurais-je des projets de vengeance? Elle m’a
aimé, je lui dois de la reconnaissance; son cœur n’est plus à moi, elle
est maîtresse de le reprendre. Je la regrette, je ne l’aime plus; mais
je ne la hais pas. Ces aimables époux furent aussi affligés que moi
d’une séparation qui devait être éternelle. Cette pensée fatale de
quitter pour jamais des amis auprès desquels on voudrait finir sa vie,
devrait dégoûter des voyages toute ame sensible: mais notre curiosité,
notre vague inquiétude nous arrachent tous les jours aux plus douces
situations.
Je voyageai de Séville à Cordoue avec un négociant juif nouvellement
converti. D’abord il fut assez réservé avec moi; mais quand je lui
eus inspiré de la confiance, comme Français et militaire, il jeta son
masque et commença à se moquer des Espagnols, de leurs reliques, des
miracles de leurs saints, et de tant de vierges arrivées en Espagne
par la région du ciel. Je lui demandai alors pourquoi il avait abjuré
la religion de ses pères? — Parce que je n’ai pas voulu être rôti
vif comme un chapon. J’étais dans les cachots de l’inquisition, il
fallait opter entre le bûcher et le christianisme. Je me suis décidé
pour le parti le plus doux: j’ai été régénéré, baptisé à Burgos, par
son évêque, en grande cérémonie. Nous étions cinq Hébreux. Après qu’on
nous eut confessés, on célébra une grand-messe où nous assistâmes et
communiâmes. Le peuple, avide de voir des Hébreux christianisés, se
porta en foule dans l’église. Mes camarades et moi nous nous moquions
et des cérémonies et du sot peuple, et de ses prêtres qui croyaient
que leur religion valait mieux que la nôtre, comme si la religion
donnée par Dieu même à Moïse sur le mont Sinaï, n’était pas la seule
véritable; et si l’Être-Suprême, cet Être immuable dont la volonté est
fixe, la prescience infaillible, pouvait proscrire un culte qu’il a
ordonné, chéri, pour en commander un autre. Je compris par ce discours
que ces conversions publiées en Espagne avec tant de pompe et de
célébrité, ressemblaient à celles que fesaient dans les Cevennes, sous
Louis XIV, les missionnaires, aidés des dragons.
Ce qui m’étonna le plus dans cet homme qui se moquait des Espagnols,
de leurs madonnes et de leurs superstitions, que je croyais un grand
sceptique, c’est que lui-même était infatué de toutes les bizarreries
superstitieuses du judaïsme. A dîné on nous servit du porc frais; il
refusa d’en manger, parce que la loi de Moïse le défendait. Il n’aurait
pas touché à une langouste, à un poisson avec écaille. Je lui demandai
si sa nation attendait encore le Messie? — Assurément! me dit-il;
mais son avénement sera précédé de grands miracles; Dieu suscitera
les trois plus abominables tyrans qui aient existé, et qui nous
persécuteront cruellement; ils feront venir des extrémités du monde,
deux hommes noirs qui auront deux têtes, sept yeux étincelants, et un
regard si terrible que personne n’osera paraître en leur présence:
l’Ante-Christ alors viendra; mais son règne sera court; cette affreuse
désolation finira par le son éclatant de la trompette de l’archange
Michel, au bruit de laquelle paraîtra tout-à-coup le Messie, de la
race de David, accompagné du prophète Élie; il sera le libérateur
de toute la postérité d’Abraham; l’Ante-Christ voudra le combattre;
mais il fera pleuvoir sur son armée un déluge de soufre et de feu,
et l’exterminera entièrement. Le Messie, après sa victoire, donnera
à son peuple assemblé dans la terre de Canaan, un grand repas, dont
le vin sera celui qu’Adam lui-même fit dans le paradis terrestre,
et qui se conserve dans de vastes celliers creusés par les anges au
milieu de la terre; ensuite il rétablira les murs de Sion, le temple
de Jérusalem, sur le même plan de celui qu’Ezéchiel vit dans une
vision; sa puissance s’étendra sur toute la terre, et il fondera ainsi
la monarchie universelle. — Je vois bien, lui dis-je, d’après une si
belle expectative, et de si grands prodiges annoncés par votre Talmud,
que vous avez raison de vous moquer des Espagnols, de leurs madonnes
et de leurs miracles; mais vous avez fait sagement de ne pas vous
laisser brûler tout vif par les inquisiteurs, et d’attendre en bonne
santé l’arrivée de votre Messie. Cependant ce négociant, qui avait
changé son nom de Jacob en celui de Dominique, avait de l’esprit et
même de la philosophie, excepté quand il s’agissait de sa religion;
alors le philosophe disparaissait et montrait les oreilles du Juif:
c’était son coin de folie, dont tous les hommes, et même les plus
sages, ont une certaine dose plus ou moins forte, ce qui explique leur
inconséquence et leurs préventions. Il revenait de Bilbao, capitale de
la Biscaye. J’ai trouvé dans cette province, me disait-il, la liberté
et l’hospitalité. Les Castillans sont graves, taciturnes, fiers, et
pauvres comme leur plaine: en Biscaye, tout respire l’aisance et la
gaîté. Ce peuple descend des anciens Cantabres qu’Auguste ne put
soumettre entièrement. Les Biscayens sont bien faits et actifs; j’ai
été surtout frappé de la beauté des femmes: j’en ai vu de célestes;
elles sont grandes, sveltes et enjouées; leur vêtement est propre
et champêtre; leurs cheveux tombent en longues tresses sur leurs
épaules, et un mouchoir arrangé par la coquetterie couvre leur tête:
le dimanche elles portent ordinairement des habits blancs attachés
avec des rubans couleur de rose. Je doutai, en les voyant, que le
roi Salomon, parmi ses sept cents femmes, en eût beaucoup d’aussi
belles. Ce peuple est si jaloux de sa liberté qu’il a toujours refusé
le titre de maître au roi d’Espagne, et ne l’appelle que _seigneur_,
et n’a jamais voulu souffrir chez lui l’établissement des douanes. La
fertilité du terroir de Bilbao, et l’activité de son commerce rendent
cette ville très-florissante; ses principales branches sont la laine,
le fer et les châtaignes qui naissent avec profusion dans toute la
Biscaye. Les paysans, au commencement de novembre, les portent à la
ville sur de petites charrettes traînées par des bœufs; tous les
chemins en sont couverts: ils les déchargent un peu au-dessus de la
ville, dans des barques qui les transportent sur des navires marchands
qui vont à Londres, à Bristol, à Amsterdam ou Hambourg. Ces Biscayens,
si gais, si hospitaliers, détestent les Français et les Juifs: les
premiers, par préjugé national; les seconds, par fanatisme. Ils sont
plus favorables aux Anglais et aux Allemands.
Après cette longue narration, M. Dominique-Jacob me demanda la
permission de faire sa méridienne; il était deux heures après midi,
et le soleil était presque aussi chaud que le soleil du mois de mai
à Paris. Pendant ce sommeil et que la voiture marchait, je m’amusai
à considérer mon Juif: quoique grand et bien fait, sa physionomie et
sa pâleur portaient le caractère distinctif de sa nation; j’aperçus
un scapulaire placé entre sa veste et sa chemise. Ah! _embustero_
(fourbe), me disais-je tout bas, comme tu te joues des hommes!
Fesait-il bien, fesait-il mal? je ne déciderai pas la question.
Mais renoncer au Dieu que l’on croit dans son cœur,
Est le crime d’un lâche, et non pas une erreur.
A son réveil il me parla encore de la Biscaye. «Je venais d’Amsterdam,
me dit-il, sur un vaisseau hollandais qui me débarqua à Quetaria,
petit bourg qui contient environ trois cents personnes: j’y reçus une
impression de plaisir si agréable que je me crus transporté dans une
île enchantée: tout le rivage retentissait du son du tambourin; les
balcons qui donnent sur la mer étaient remplis de femmes voilées; nous
traversions la baie dans des bateaux conduits par de jeunes filles
dont les cheveux bruns ou noirs flottaient, en longues tresses, et
dont les vêtements étaient bizarres. Ce qui me frappa le plus, ce
fut l’aspect de plusieurs ecclésiastiques en manteaux noirs et la
tête couverte de vastes chapeaux ronds; ils se promenaient sur la
digue. Croiriez-vous que sur trois cents habitants on y compte dix
ecclésiastiques? Je les trouvai le soir au cabaret devant un grand
plat de sardines frites et une énorme cruche de vin. Les sardines
fournissent aux habitants non seulement leur subsistance, mais encore
une branche de commerce lucrative. Cette pêche, très-abondante, se
fait aux mois de juin, juillet et août; trois ou quatre barques de
pêcheurs associés ensemble, jettent dans la mer un grand filet en
forme de cercle, et attendent plusieurs heures à l’ancre, que les
filets soient remplis; quand ils s’aperçoivent de leur pesanteur ils
les retirent chargés d’une immense quantité de poissons qu’ils salent;
mais ces sardines ne valent pas les anchois de la Méditerranée.
Quetaria est situé au pied d’une montagne bien cultivée: en y montant
l’œil se promène sur l’Océan, sur ses rivages escarpés et sur une
longue chaîne de montagnes verdoyantes et couvertes de chalets. On
voit au pied de la montagne les barques des pêcheurs; plus loin le
bourg et ses jardins, partout une riche végétation, des champs, des
broussailles, des vignes, des châtaigniers, des myrtes, et de tout
coté des sources et des cascades. Enfin, cette baie présente un
tableau magnifique, alpestre et riant. — Vous préféreriez peut-être,
lui dis-je, ce séjour au délicieux verger d’Eden arrosé par quatre
grands fleuves, qui, selon moi, est plutôt situé dans la lune que sur
la terre? — Je ne suis pas de votre avis, et j’en crois plutôt Moïse
qui l’a placé sur notre globe, en Asie, entre le confluent du Tigre
et de l’Euphrate; et ce grand missionnaire de Dieu en savait plus que
vous et moi. Mais, revenons à Quetaria: j’y vis un _indiano_ dont
j’enviai le bonheur; cet homme avait fait sa fortune en Amérique, elle
consistait en mille piastres de revenu: cette somme est immense aux
yeux des habitants; il est le roi du pays: s’il ne règne point par la
puissance, plus heureux que bien des rois, il règne par l’amour et
les bienfaits; il habite un palais, c’est-à-dire, une petite maison
bien bâtie, la seule où l’on trouve des vitres, des balcons de fer,
des verres à boire, des fauteuils et des plats d’étain: c’est le luxe
de Lucullus relativement à la pauvreté du pays. Lorsqu’il sort il se
fait porter en chaise par de jeunes filles; sa grande jouissance est
de fumer, dans un parfait repos, le tabac le plus fin de la Havanne;
il a toujours chez lui une immense provision de _cigaros_. Cet homme
est le philosophe de la nature, plus heureux et plus sage que Socrate
et Cicéron; sans livres, sans étude, sans ambition et sans travail,
jouissant d’une fortune supérieure à ses besoins, il fume sa pipe sous
un ciel heureux, et il est chéri des habitants sur lesquels il répand
ses bienfaits. L’idée du bonheur de cet homme me poursuit sans cesse
au milieu de l’agitation de ma vie et des révolutions de mon commerce.
Je suis beaucoup plus riche que lui et je ne suis pas encore satisfait
de ma fortune. — Vous ressemblez à vos ancêtres qui erraient dans les
déserts, en cherchant la terre promise sans la trouver. — Il faut que
je vous conte encore mon entrée dans la baie de Bilbao. Un vent frais
enflait nos voiles; à droite nous naviguions devant une montagne parée
de verdure, le long de laquelle s’étend un village composé de maisons
blanches, séparées par des vergers; à notre gauche nous avions une
côte plate, hérissée de rochers et de broussailles, et au fond de
la baie une chaîne de montagnes élevées. En avançant j’aperçus à la
droite du village une église sur une hauteur, à ma gauche un petit
hameau caché dans des vignes et des groupes d’arbres, et vis-à-vis
une multitude de vaisseaux: toute la route le long du fleuve est
ornée de maisons de campagne et de jardins. Nous passâmes devant un
couvent, et nous nous trouvâmes au milieu de Bilbao qui nous offrait
les vues les plus pittoresques et les plus romantiques. Les chambres
de l’auberge où je descendis étaient toutes tapissées de toile cirée,
sur laquelle on avait représenté des combats de taureaux; les siéges
étaient antiques et extrêmement bas, les plafonds étaient revêtus de
briques, et les murs couverts de saints et de crucifix. On compte à
Bilbao environ treize mille habitants, amoncelés dans des maisons qui
ont quatre à cinq étages. On y voit une promenade charmante nommée
l’_Arenal_, formée par quatre belles allées d’ormes et de tilleuls: à
droite s’élève une grande église avec deux clochers; à gauche coule la
rivière entre des bords bien cultivés. J’abrégerai la description de
ce charmant pays; allez le voir, et vous partagerez mon enchantement:
cependant je veux vous décrire la procession de la Fête-Dieu, une des
plus belles de l’année dans ce pays. Cette fête, comme le carnaval,
amène une foule de divertissements publics et particuliers. La veille,
on illumine tous les clochers; les montagnes resplendissaient de feux:
à deux heures du matin toutes les cloches furent en mouvement; à six,
toutes les rues étaient déjà encombrées de monde, qui se pressait
autour des autels ornés de fleurs et brillants de quantité de lumières;
les balcons étaient chargés de spectateurs.
La procession commença à dix heures; quatre personnages gigantesques,
deux hommes et deux femmes, ouvraient la marche; leurs têtes étaient
cachées sous de longues perruques de lin, et sous des coiffures de
toile cirée de couleur rouge; pour vêlement, ils avaient d’antiques
chasubles et des andriennes bizarres et grotesques. Ils portaient dans
les mains des tabatières larges comme des plats, et des éventails
d’une aune de longueur. En marchant, ils feignent de vouloir embrasser
les dames qui occupent les balcons, auxquels leur tête touche; ce jeu
produit de grands éclats de rire. A tous les coins de rue ces figures
colossales dansent le _fandango_. Après elles venait une multitude
d’_angelos_. Ce sont des enfants des deux sexes richement vêtus; ils
ont de longues ailes de carton, couvertes de satin. Les parents aisés
s’empressent d’habiller ainsi leurs enfants, et de les faire briller à
cette procession, ce qui est du bon ton, et de plus un acte de piété.
L’émulation, la vanité animent les familles; c’est à qui parera le
mieux son _angelo_. Ils sont chargés de bijoux, et le grand art de la
coiffure est de faire flotter, entre les ailes, de longues tresses de
cheveux. Lorsqu’ils passent dans les rues, on les comble de caresses
et de bonbons, et le peuple, séduit par la parure, la jeunesse, la
grâce et l’air de dévotion de ces jeunes enfants, les regarde avec
des sentiments d’admiration, d’intérêt et de respect, et souvent
s’imagine voir de véritables anges. Sans doute plus d’un de ces jeunes
séraphins est devenu dans la suite un vrai diable. Après eux marchent
les diverses confréries avec leurs saints respectifs, dont la plupart
sont de bois, et revêtus d’un habit de velours ou de soie; leur tête
est ornée d’une couronne de fleurs. Un second chœur de musiciens, et
des nuages d’encens, annoncent le vénérable (le saint-sacrement), et
une foule d’hommes et de femmes, parés de leurs plus beaux habits,
terminent le cortége. Si la matinée a été consacrée à la religion,
l’après-dînée l’est au plaisir. Pour la _corrida_ (la course du
taureau) on avait élevé deux amphithéâtres aux deux extrémités de la
place; les banquettes, les balcons fléchissaient sous le poids des
spectateurs. Mais un plus vaste tableau frappait ma vue: les clochers,
les toits des maisons, le pont voisin, les édifices au-delà du fleuve,
les collines, le couvent des franciscains, étaient couverts de la foule
innombrable des curieux. Cette perspective me parut bien plus agréable
que la course du taureau, qui n’est pas la grande course: on l’appelle
_las corridas de novillas_ (course des jeunes taureaux). L’animal ne
reçoit que des blessures légères; on le harcèle, on le pique, jusqu’à
ce qu’il soit excédé de fatigue. Le corrégidor donna le signal, et
un huissier, vêtu de blanc, ouvrit la barrière au taureau, qui se
précipita dans l’arêne. L’huissier eut à peine le temps de s’élancer
sur l’estrade; _los afficionados_ (les amateurs) attendaient l’animal.
Il parcourut d’abord toute l’enceinte pour chercher une issue. Bientôt
il se trouva vis-à-vis de ses assaillants, qui lui présentaient des
piques, des fourches, des bâtons, des parasols; chacun se disputait
à qui mettrait le premier son chapeau ou son manteau sur les cornes
de l’animal, qui bientôt fut couvert de _banderillas_. Il s’enfuit en
mugissant et en versant des flots de sang. Alors on cria de tout côté:
_perros, perros_ (les chiens), et aussitôt on lâcha un dogue. Les deux
combattants, guidés par leur instinct, s’observèrent, s’attaquèrent
avec adresse et courage le dogue, pour éviter les cornes du taureau,
tournait autour de lui, l’assaillait par les flancs; son ennemi tenait
ses cornes en arrêt, et les lui présentait sans cesse. Plusieurs fois
il le saisit et le lança dans l’air. Cependant le chien parvint à le
prendre à la gorge, et le taureau, l’entraînant, cherchait à l’écraser
sous ses pieds ou contre la barrière; alors on détacha un autre chien,
qui s’attacha à ses oreilles. Le taureau, en courant, les secouait
rudement; mais les chiens ne lâchaient point leur proie. Enfin huit
hommes vigoureux s’avancèrent, prirent le taureau par la queue, ensuite
par les pieds de derrière, le renversèrent, lui serrèrent les parties,
ce qui, le privant de ses forces, le fit rester sans mouvement, et les
chiens l’abandonnèrent. On fit alors entrer des vaches; le taureau
se releva, et les suivit hors de l’arêne. Pendant le combat, les
bravo, les vociférations des spectateurs, retentissaient au loin;
ils agitaient leurs mouchoirs en l’air, et dans les entr’actes, ils
prenaient la _merienda_ (le goûté).
Le soir on nous régala d’une scène plus comique. La place était
illuminée avec des fagots de sapin et des tonneaux enduits de graisse
de haleine, et la place remplie de monde. Tout-à-coup on lâcha un
jeune taureau dont les cornes étaient enveloppées de boules de cuir;
les feux, la foule, la musique, épouvantèrent tellement ce jeune
animal, que dans son effroi, il se jeta au milieu des spectateurs, et
renversa plusieurs personnes. Tout fuyait, et moi comme les autres;
alors des hommes se jetèrent sur lui, et l’enveloppèrent d’un manteau.
On lui attacha des fusées: ses bonds, sa frayeur et ses mugissements
divertirent beaucoup les spectateurs. Qui croirait, monsieur, que je
vous fais le récit d’une fête religieuse?
La conversation de M. Jacob-Dominique me rendit le voyage
très-agréable. Nous nous séparâmes en entrant à Cordoue. Je lui dis, en
le quittant, que je souhaitais qu’il vît bientôt son temple rebâti sur
la montagne de Sion, et l’arrivée du Messie avec le prophète Élie. Il
me répondit que, peut-être, il ne les verrait pas; mais que ses neveux
ou petits-neveux jouiraient infailliblement de ce bonheur.
J’allai loger chez don Pacheco, qui me reçut avec la plus tendre
amitié. Je lui demandai des nouvelles de sa fille. Je n’ai pas voulu
la voir, me dit-il, et je ne la verrai jamais. Mon confesseur veut
que je lui pardonne. Tout ce que je puis faire pour elle, lui ai-je
dit, c’est de retirer ma malédiction: je ne veux pas être la cause
de sa damnation. Je lui ai renvoyé ses hardes, ses rosaires, ses
reliques, les diamants de sa mère; à l’égard du seigneur la Roca son
époux, je renonce à me battre avec lui, d’abord parce qu’il n’est pas
gentilhomme; en second lieu, parce que l’église l’a fait mon gendre, et
qu’il est le mari de ma fille, quoique sans mon consentement.
Je trouvai à Cordoue deux lettres: une de ma mère, qui me félicitait de
mon mariage, qu’elle croyait déjà célébré, et qui m’apprenait le sien
avec un lieutenant-colonel retiré, âgé de soixante ans. Elle me disait
que la solitude, l’abandon où elle était, contristaient son ame, et
pesaient sur sa vie, et qu’elle avait cherché dans un époux un soutien
et un ami. L’autre lettre était de don Inigo Flores, qui m’exhortait à
ne pas regretter une femme du caractère de Séraphine; que j’étais trop
heureux d’être sorti de ses filets; que la beauté, surtout en ménage,
était le moindre mérite d’une femme. Il ajoutait: Ma fille ne conçoit
pas que l’on ait pu vous trahir. Au reste, je suis fort content d’elle;
ses soins et sa tendresse me font oublier ses fautes et l’égarement
d’un jour: elle est la consolation et le charme de ma vie. Je ne lui
vois aujourd’hui qu’un défaut; c’est celui d’une dévotion exagérée.
Elle confond la superstition avec la piété. Je la grondai l’autre
jour, elle m’avouait qu’elle regardait comme des hommes sans moralité
et sans vertu, tous ceux qui étaient hors de la religion romaine. Il
finissait par ces phrases: «Revenez, mon cher chevalier, oublier avec
nous l’inconstance de Séraphine et vos chagrins: s’il est quelque
bonheur sur la terre, il est au sein de l’amitié et de la confiance.»
Ah! m’écriai-je à cette lecture, si j’avais aimé dona Rosalia, elle ne
m’aurait pas abandonné pour un autre. Je répondis à ma mère que mon
mariage était rompu; que je serais toujours heureux de son bonheur, et
que j’espérais avoir le plaisir de l’embrasser bientôt.
Après un jour de repos, don Pacheco s’empressa de me montrer les
beautés de la ville. Nous commençâmes par la cathédrale; d’abord nous
nous arrêtâmes dans un bois d’orangers contigu à l’une des extrémités
de l’église. En entrant dans ce bois, le chant harmonieux des oiseaux,
la fraîcheur de l’ombrage entretenue par des fontaines qui coulent
aux pieds des orangers, l’aspect de ces eaux, me firent éprouver
les sensations les plus douces. Quand nous fûmes dans l’église, don
Pacheco jouit de ma surprise. J’étais frappé de son étendue et de sa
magnificence. J’y comptai vingt-neuf nefs en longueur, et dix-neuf
en largeur, décorées par plus de mille colonnes de jaspe de diverses
couleurs. Le maître-autel est sous un dôme superbe, dont l’enceinte
est si vaste, qu’il ressemble à une église. Le tabernacle est une
espèce de temple surmonté d’un dôme entouré de figures de bronze doré,
hautes de quinze pouces, représentant les apôtres. Les colonnes sur
lesquelles repose le tabernacle, sont de jaspe veiné et nuancé de
plusieurs couleurs. L’église a six cents pieds de longueur, et deux
cents cinquante de largeur; on y entre par dix-sept portes couvertes
d’arabesques. Ce temple du vrai Dieu, me dit don Pacheco, était jadis
une mosquée bâtie par Abderame dans le huitième siècle; il voulait en
faire la première mosquée du monde après celle de la Mecque. Quatre
mille sept cents lampes éclairaient nuit et jour cette mosquée, et
consumaient par an près de vingt mille livres d’huile. On brûlait
aussi soixante livres de bois d’aloès et autant d’ambre gris pour les
parfums. Il faut convenir, ajoutait don Pacheco, que ces Maures étaient
des hommes magnifiques et braves. J’aime beaucoup leurs fêtes, leur
galanterie; cependant, s’il existait encore dans un coin de l’Espagne
quelques individus de cette nation, j’irais les combattre à outrance à
cause de leur religion.
Ce fut en 1236 que Ferdinand fit de cette mosquée la cathédrale de
Cordoue. Don Pacheco me montra un crucifix gravé sur une colonne de
marbre par l’ongle d’un esclave chrétien qui y était enchaîné. C’est un
ouvrage, disait-il, miraculeux. Je fus de son avis. Nous allâmes voir
ensuite la petite chapelle où le Coran était renfermé. Elle était en
grande vénération chez les Maures. Nous visitâmes encore la chapelle
toute dorée où est la statue équestre de saint Louis, roi de France.
C’est un grand saint, me dit don Pacheco. — Et de plus un grand roi,
ajoutai-je; on n’a d’autre reproche à lui faire que les croisades. —
Non, par saint Jacques, s’écria don Pacheco: je voudrais qu’on les
recommençât, j’y volerais un des premiers. J’abhorre les Turcs et leur
Mahomet, et je donnerais la moitié de mon bien pour monter au Calvaire
où Jésus fut crucifié, et pour baiser son tombeau. Il me raconta
ensuite que Ferdinand avait obligé les Maures, après la prise de
Cordoue, à rapporter à Compostelle, sur leurs épaules, les cloches de
cette cathédrale: il y a environ cent quatre-vingts lieues de distance.
C’était par droit de représailles: les Maures, deux cent soixante ans
auparavant, avaient forcé les Chrétiens de Compostelle d’apporter de
cette même manière, à Cordoue, les cloches de leur cathédrale.
La grande place de Cordoue est superbe, par son étendue, et par le
nombre des maisons qui l’environnent, qui toutes ont des portiques
agréables et très-commodes. C’est dans cette place, me dit don Pacheco,
que se font les courses des taureaux. Je lui répondis que j’aimerais
mieux y voir les magnifiques tournois des Maures.
En allant dîner, don Pacheco m’annonça que c’était vendredi, et que
je ferais maigre. Je ne puis, disait-il, sans pécher mortellement,
vous donner de la viande; mais vous dînerez avec la marquise dona
Theresa, à laquelle je suis très-attaché, et dont le mari commande
depuis deux ans dans la nouvelle Espagne. C’est une femme charmante,
mais excessivement jalouse; elle m’arracherait les yeux à la moindre
infidélité. Nous aurons aussi le père don Basile, mon confesseur, qui
sera le vôtre, si vous le désirez. Ma foi, lui dis-je, je n’ai sur
ma conscience que des péchés français, et je les rapporterai dans ma
patrie. Cette observance du maigre à table avec son confesseur et
sa maîtresse ne m’étonnait pas. Le duc de Berri, frère de Louis XI,
soupait avec la sienne et son aumônier, lorsqu’il fut empoisonné par ce
misérable prêtre, que le roi avait séduit.[63]
Don Pacheco, pendant le repas, fut très-galant pour sa maîtresse,
très-attentif pour son confesseur, et très-aimable pour moi. Le moine
jacobin nous apprit, au sujet du carême, que jadis on arrachait
la langue à tout impie qui mangeait de la chair dans ce saint
temps. J’observai qu’il aurait mieux valu lui arracher les dents si
nécessaires à la mastication. En Turquie, ajoutai-je, on verse du plomb
fondu dans la bouche d’un homme qui a bu du vin. _Per la Virgen_,
s’écria don Pacheco, si j’avais eu le malheur d’être né Musulman, je
boirais du vin, j’aurais des femmes tant que je pourrais; et puisque je
devrais être damné, je ferais mon paradis dans ce monde!
Le père don Basile, qui croyait que Dieu avait renouvelé pour lui le
miracle de l’apostolat, fut de son avis; et, à ce sujet, il nous lit
un panégyrique de saint Dominique, fondateur de son ordre. C’est,
dit-il, un de nos plus grands saints; nous lui devons l’institution du
rosaire dans lequel la mère de Dieu est invoquée cent cinquante fois.
Ce grand saint, animé par un zèle apostolique, a combattu en personne,
le crucifix à la main, dans l’armée du comte de Monfort, contre les
Albigeois. Notre ordre a donné à l’église trois papes, quarante-huit
cardinaux, six cents archevêques, et quinze cents évêques; de plus,
quantité de patriarches, de saints, de confesseurs de rois, et une
foule de fameux théologiens. Je convins que l’univers avoit de grandes
obligations à son ordre. Par saint Pierre et saint Paul, s’écria-t-il,
les jacobins sont les colonnes du temple du Seigneur; et tant qu’ils
existeront, nul Samson ne pourra les ébranler...
La marquise à son tour nous parla des visions béatifiques de son
aïeule, et de ces visions, passa aux intrigues galantes de la ville,
que la médisance assaisonna de son sel piquant. Don Pacheco nous
entretint de la bravoure espagnole, de leurs hauts faits d’armes,
et de l’antiquité des grandes maisons d’Espagne, les premières de
l’Europe. J’écoutais tous ces récits avec admiration, approuvant tout
d’un signe de tête et de quelques monosyllabes; ce qui me rendait un
convive très-intéressant. L’après-dînée, pendant que la sieste fermait
tous les yeux et toutes les portes des maisons, j’allai parcourir la
ville; les rues étaient presque désertes, et n’offrent guère plus de
population aux autres heures. Beaucoup de maisons sont inhabitées.
Quel dommage, disais-je, qu’un aussi beau climat, une terre si fertile
soit dénué d’habitants, tandis que les hommes sont entassés sur les
glaces de Pétersbourg et sous les brouillards de la Hollande! Mais si
les hommes sont rares à Cordoue, les églises et les cloîtres y sont
très-nombreux, et toujours assiégés d’une foule de mendiants qui vivent
d’aumônes et de paresse. Cordoue est dans une situation charmante,
au bord du Guadalquivir, que l’on traverse sur un pont magnifique;
du côté du nord, la ville est dominée par la chaîne des montagnes
de la Sierra-Moréna, sur la pente desquelles on trouve des jardins
très-agréables, des vignes, des forêts d’orangers, de citronniers,
d’oliviers et d’arbres fruitiers. Ces montagnes sont entrecoupées de
vallées délicieuses, rafraîchies et arrosées par nombre de fontaines
et de ruisseaux. Enchanté de l’aménité de ce lieu, je m’écriai: _O
fortunatos nimium sua si bona norint_! Ah! si Séraphine avait été
fidèle, c’est au bord de ces ruisseaux, à l’ombre de ces orangers que
j’aurais joui de ses doux entretiens, de ses tendres caresses; que,
dans les ravissements de l’amour, de l’aspect de la beauté du ciel,
j’aurais adressé à l’Être-Suprême l’hymne de la reconnaissance! Au midi
du Guadalquivir, on aperçoit une grande plaine. Les faubourgs de la
ville sont très-vastes et très-beaux.
Le lendemain, en prenant le chocolat dans la chambre de don Pacheco,
je m’amusai à observer la forme bizarre de son lit. La couchette était
un assemblage de planches dorées posées sur les carreaux, et sur ces
planches étaient deux matelas: ce lit sans rideaux n’avait d’autre
ornement que la dorure des planches; au lever du maître, tout cet
attirail est enlevé, et rangé dans un coin de la chambre.
Après le déjeûné, mon hôte me dit qu’il avait une nouvelle voiture, et
que, si je voulais, nous irions l’essayer à la promenade. J’accepte.
Nous descendons aussitôt; je veux y monter, mais il m’arrête, en me
disant: nous suivrons le carrosse à pied jusqu’à l’église; je veux,
pour éviter les malheurs qui pourraient survenir par la suite, qu’il
ait eu d’abord l’honneur de porter notre Seigneur J. C. J’approuvai un
acte religieux qui inspire de la confiance. La superstition est une
maladie de la religion, qui quelquefois la soutient, et l’affermit.
Arrivés dans l’église, nous entrâmes dans la sacristie, et don Pacheco
pria les prêtres qui portoient le viatique de se servir de son
carrosse. Précisément il allait sortir, et le portedieu monta dans la
voiture avec ses deux acolytes. En attendant, nous ouïmes la messe, où
je m’aperçus que presque toutes les femmes avaient les yeux sur moi.
Je compris que ma mésaventure avec Séraphine me rendait un objet de
curiosité: mais ce qui me divertit beaucoup, ce fut la présence de M.
Jacob-Dominique, l’hébreu nouveau converti: il entendait la messe avec
une dévotion édifiante; il murmurait son rosaire; à l’élévation son
front touchait la terre. Comme je le regardais attentivement, nos yeux
se rencontrèrent, et je lui fis en souriant un signe d’approbation, qui
le fit sourire à son tour. Le carrosse revenu, nous allâmes chercher
la marquise dona Theresa, et nous partîmes pour un _sitio_ qui lui
appartenait, situé à mi-côte: le chemin était escarpé, très-rude; le
cocher maladroit fit monter une roue sur un débris de rocher, et nous
versâmes. La marquise jetait les hauts cris en appelant la _Madonne_
à son secours: don Pacheco, étendu sur elle, le bras foulé et deux
contusions à la tête, crioit: _Jésus_! _Jésus_! et jurait contre son
cocher. Pour moi; sain et sauf, je me hâtai de les secourir. Dès que
don Pacheco fut relevé, quoique souffrant beaucoup, il courut après son
cocher, l’épée à la main: il voulait absolument le tuer; mais il eut
des ailes aux pieds. Cependant, comme nous avions besoin de lui, son
maître se calma, et promit de le laisser vivre encore quelque temps.
Nous revînmes tristement à la ville; don Pacheco, en gémissant, me
disait: J’ai été fort heureux d’avoir prêté mon carrosse à l’église
avant d’y entrer; sans quoi nous tombions dans un précipice hérissé
de rochers, où nous aurions tous péri: je trouvai cette manière de se
consoler très-philosophique. Cependant, il fut obligé de garder la
chambre pendant plusieurs jours, où il reçut la visite de toute la
noblesse de la ville. Sa fille sollicita la permission de le voir, mais
il fut inexorable.
On disserta beaucoup sur cet événement: les moines assuraient qu’il
était sans exemple qu’un carrosse eût versé après avoir eu l’honneur
de porter le _venerabile_. Je crus m’apercevoir qu’ils cherchaient à
persuader que j’étais la cause de ce malheur, attendu l’indévotion et
le scepticisme de notre nation, et surtout du militaire français. Une
belle dame me demanda si je n’étais pas janséniste? — Non, lui dis-je,
je suis capitaine d’infanterie.
L’après-dînée pendant la méridienne, j’allai chercher milord Dorset à
son auberge; je lui demandai comment il se trouvait à Cordoue? — Je
végète tout doucement, dit-il, je mange beaucoup d’oranges et bois
d’excellent punch: je lis l’histoire d’Espagne de Mariana, je médite
Pope et son Essai sur l’homme, où sous les couleurs d’une riche poésie,
j’apprends à me connaître et à devenir meilleur; mais je puis dire avec
plus de raison que lui, que _tout est bien_.[64] Vous ne soupçonneriez
pas avec qui j’ai des conversations assez longues? avec mon cordonnier:
cet homme, âgé d’environ dix lustres, fait des souliers depuis l’âge de
douze ans; il ne sait ni lire, ni écrire, mais il a beaucoup voyagé.
En fesant ses souliers, il roule dans sa tête des idées métaphysiques.
L’autre jour il me disait: si notre ame est immortelle, elle n’a
donc pas été créée? Car tout ce qui a été créé doit finir; donc,
elle existait avant notre formation, et où? et comment? Et pourquoi
a-t-elle animé mon corps plutôt que celui d’un autre? Est-ce qu’elle
lui était destinée de toute éternité? Milord, tout cela m’embarrasse
et m’inquiète quelquefois; mais quand je vois que cette pensée me
tourmente trop, un verre de vin met mon ame à la raison. — Votre
cordonnier, lui dis-je, me paraît un grand métaphysicien. Un philosophe
grec découvrit un mathématicien dans un homme chargé d’un fardeau, par
la sagacité avec laquelle il était arrangé; il le tira de son état
pour en faire un savant. — Je ne pourrais pas rendre le même service
à mon cordonnier: il prétend que tous les états sont égaux, et que
l’ignorance et le savoir se touchent de si près, que ce n’est pas
la peine de passer le pont, pour entrer dans le pays de la science.
Je contai à milord l’aventure de don Pacheco, qui égaya beaucoup sa
philosophie. J’aime, dit-il, la nation espagnole, et je lui pardonne sa
superstition, qui n’altère ni sa gaîté, ni son penchant au plaisir,
ni ses vertus sociales. Le peuple de Londres n’est point attaqué de
cette maladie religieuse; mais il est sombre, débauché, et quelquefois
féroce: ce que j’attribue à la tristesse et à l’âpreté de notre climat,
et surtout à l’avarice et à la cupidité. Après une visite d’une heure,
je le quittai en promettant de venir le prendre le lendemain matin pour
aller nous promener ensemble.
J’allai faire la partie d’échec du malade; je ne me laissai pas vaincre
comme autrefois à Perpignan: Séraphine n’était plus le prix de ma
défaite; mais il s’était fortifié, et nous combattions à force égale.
Je voulus hasarder quelques propos en faveur de sa fille. Ne m’en
parlez jamais, me dit-il gravement; j’ai commandé ce matin cinquante
messes pour l’ame de sa mère; lorsqu’elle sera sortie du purgatoire,
elle priera pour sa fille.
Le jour suivant à dix heures du matin, je me rendis chez milord, et
nous sortîmes aussitôt. Le temps était doux, le ciel serein, et les
champs couverts de verdure et de fleurs. Milord animé, vivifié par
cette heureuse température, me disait: il me semble que je suis dans
le paradis terrestre; il est vrai que je ne vois pas l’arbre de la
science. Maintenant à Londres, il neige, il pleut; on s’enveloppe dans
sa fourrure, et l’on souffle dans ses doigts. Ici tout est riant, nous
cueillons la violette: j’ai vu ce matin des roses; l’année n’a ici que
deux saisons, un long printemps et un été. Si ce qu’avance notre Bacon
est vrai, que l’inconstance du climat, la transition brusque d’une
température à l’autre, sont les causes principales de la destruction
rapide de l’homme, les habitants de la Bétique doivent jouir d’une
santé ferme et durable.
Nous trouvions dans les rues des moines de toutes les couleurs, des
capucins à longue barbe, des femmes, des matrones couvertes de leurs
mantes, des hommes enveloppés de leurs capes, et coiffés d’un vaste
chapeau à ailes rabattues, marchant d’un pas grave et mesuré; nous
rencontrions aussi de jolies femmes lestes et piquantes, la tête ornée
d’un voile blanc, et arrangé avec tant d’adresse, que la beauté de leur
visage et le feu de leurs yeux brillaient d’un éclat moins vif, mais
plus doux; ainsi, lorsqu’un rayon de soleil perce l’obscurité d’un
nuage, l’éclat de ce rayon adouci flatte plus nos yeux, et nous paraît
plus riant et plus tendre.
Così qualor si rasserena il cielo
Or da candida nube il sol traspare.
La gaîté, le sourire, la mollesse de la démarche de ses jeunes beautés
contrastaient singulièrement avec la gravité des matrones. Je crois
voir, dis-je à milord, les nymphes de Vénus à côté des sybilles. —
Et moi, en voyant cette quantité de moines, je me crois dans un bal
masqué. Mais nous voici dans une situation charmante. Le Guadalquivir
coule à nos pieds; le gazon nous offre des siéges et les orangers
leurs ombrages; asseyons nous. Je lui demandai alors quelques détails
sur l’Andalousie. — Ce beau pays a appartenu long-temps aux Romains
et aux Goths, les Maures leur succédèrent; mais infidèles à leurs
souverains d’Afrique, ils divisèrent la Bétique en trois royaumes,
qu’ils se partagèrent, Jaen, Cordoue et Séville. Les Abderames se
plurent à embellir Cordoue, la capitale de leur royaume; des fontaines
ornaient la place publique, et portaient l’eau dans les maisons. La
ville fut pavée en 851.[65] La population était alors immense: des
historiens prétendent que les bords du Guadalquivir étaient couverts
de douze mille villages; Cordoue renfermait dans ses murs deux cent
mille habitants qui, aujourd’hui, sont réduits à trente-cinq mille:
les califes y étalaient un luxe, une magnificence dont le récit paraît
fabuleux.[66]
Abderame III, qui régnait en 912, prince politique, guerrier, généreux
et magnifique, fut épris pendant toute sa vie de l’une de ses esclaves
nommée _Zehra_. Il fit bâtir pour elle une ville près de Cordoue, et
lui donna ce même nom de Zehra, qui signifie fleur, ornement du monde.
C’était un séjour délicieux; dans les rues on respirait la fraîcheur
et la volupté. Le palais de cette favorite surpassait tous ceux de la
ville en splendeur et en délices. Quarante colonnes de granit, plus
de douze cents autres de marbre d’Espagne et d’Italie soutenaient et
décoraient ce superbe édifice; les murs du salon nommé Califat étaient
revêtus d’or, des animaux d’or massif versaient l’eau dans des bassins
d’albâtre: rien surtout n’égalait la richesse et l’éclat du pavillon
où le calife venait passer les soirées auprès de sa bien-aimée, et
se délasser des travaux du jour. Le plafond, revêtu d’or et d’acier,
incrusté de pierres précieuses, réfléchissait la lumière d’une infinité
de flambeaux portés par des lustres de cristal: au centre de ce
salon une gerbe d’argent vif jaillissait dans un bassin d’albâtre. —
N’avez-vous pas trouvé, lui dis-je en riant, cette description dans
un conte arabe? ou bien me parlez-vous des richesses immenses de
Salomon, qui avait fait bâtir un temple et deux palais où le trône,
la vaisselle, les vases étaient d’or massif, ainsi que les boucliers
des gardes, sans que ce faste oriental eût coûté une obole à ses
sujets, qui buvaient et se réjouissaient à l’ombre de leurs vignes et
de leurs figuiers? — Le luxe et l’opulence des califes sont beaucoup
moins problématiques que ceux de Salomon. Tous les auteurs arabes
attestent la magnificence des rois de Cordoue. La prodigieuse fertilité
du sol, des mines abondantes d’or et d’argent, en étaient la source.
Le sérail d’Abderame III renfermait six mille trois cents personnes,
soit épouses, concubines, ou eunuques noirs et blancs. Abderame, chargé
du poids du gouvernement, élevait cette belle mosquée, aujourd’hui
la cathédrale de Cordoue, construisait des aqueducs qui apportaient
l’eau dans des tuyaux de plomb, cultivait en même temps les lettres
et les beaux arts, les encourageait, s’entourait de philosophes, de
poètes, jouissait de leurs entretiens. Une petite anecdote va vous
faire connaître le caractère aimable de ce calife. Une de ses esclaves
favorites, piquée contre lui, jura, dans sa colère, de faire murer
la porte de son appartement plutôt que de la lui ouvrir. Le chef des
eunuques, épouvanté, vint se prosterner aux pieds de son maître, et
lui dénoncer ce blasphême. Le calife lui commande en souriant de faire
bâtir devant la porte de cette esclave un mur de pièces d’argent, dont
la démolition lui appartiendrait lorsqu’il lui plairait d’ouvrir
sa porte: le même jour le mur d’argent fut renversé. — Il me paraît
que jamais mortel n’a été aussi heureux que cet Abderame; nul n’a
réuni autant de gloire, de plaisirs, et de bienfaits de la nature et
de la fortune. — Vous allez juger de son bonheur par un article de
son testament. «J’ai régné, dit-il, cinquante ans; j’ai épuisé tous
les plaisirs, toutes les voluptés; j’ai joui de tout ce qui flatte
l’ambition, l’orgueil des hommes; et dans ce laps de temps, au sein de
la gloire, de la puissance et des voluptés, je n’ai compté que quatorze
jours de bonheur. Mortels! appréciez la grandeur et le prix de la
vie!» — Je vois que ce monarque n’avait plus rien à désirer, et que
les éléments du bonheur se composent de la crainte et de l’espérance.
Sans doute un amant espagnol, qui ne voit sa maîtresse qu’à travers
les jalousies de ses fenêtres, qui ne lui parle que des doigts, qui
vient jouer la nuit de la guitare sous son balcon, est beaucoup plus
heureux que cet Abderame, ou feu Salomon, avec leurs mille épouses ou
concubines. — Ce qui doit rendre la ville de Cordoue célèbre à jamais,
c’est qu’elle fut, comme Athènes, l’asile des sciences et des arts.
On prétend que le sultan Alkehem II, avait rassemblé six cent mille
volumes manuscrits dans sa bibliothèque royale. Cordoue avait des
écoles fameuses de médecine, d’astronomie, de géométrie, de chimie
et de musique. Cette dernière école produisit le célèbre Mussali,
regardé comme un des plus grands musiciens. Les autres écoles ont été
illustrées par plusieurs savants, et surtout par Averroès, le premier
des philosophes. Sa vie fut singulière. Dans sa jeunesse il était
passionné pour la poésie et les plaisirs: dans l’âge mûr, il brûla
ses vers, étudia la législation, remplit une charge de judicature,
qu’il quitta dans un âge plus avancé pour s’adonner à la médecine,
qu’il exerça avec un grand succès. Enfin la philosophie s’empara
entièrement de là dernière saison de sa vie. Son indifférence pour
toutes les religions lui attira la haine des imans et des fanatiques;
ils le dénoncèrent à l’empereur de Maroc, qui le condamna à se tenir
à la porte de la mosquée, pour y recevoir, sur le visage, le crachat
des fidèles. Je n’entre jamais dans cette église sans penser à ce
philosophe, le plus beau génie de Cordoue, souillé, couvert de la
salive de ses concitoyens. Il me rappelle notre Thomas Morus, homme
savant, grand philosophe, condamné à perdre la tête sur un échafaud. Le
règne des Maures a duré sept siècles.
Cordoue dans tous les temps a produit de grands hommes, les deux
Sénèque et Lucain leur neveu: et qui ne serait pas embrasé du feu du
génie, sous l’influence d’un si beau climat! Du temps des Romains il y
avait une université où l’on enseignait l’art oratoire, la philosophie
et la morale. — Vous ne me parlez pas de Gonsalve Fernandez, surnommé
le Grand-Capitaine? — Que m’importe aujourd’hui qu’il ait existé, qu’il
ait chassé les Français du royaume de Naples, autant par ses ruses et
ses perfidies, que par ses talents militaires! j’estime infiniment plus
Loke, Newton, Pope et Cicéron, Plutarque et Montesquieu, qui m’amusent
et m’instruisent des siècles après leur mort, que le prince Eugène et
Marleborough même, quoiqu’il ait battu les Français, et couvert ma
nation de gloire.
A l’heure du dîné, je quittai milord, en promettant de venir le
rejoindre pendant les méridiennes: mais la destinée en avait ordonné
autrement, ce qui contrariait un peu ma liberté d’indifférence; car
j’avais projeté une chose, et je fus obligé d’en faire une autre.
Sur un autel de fer un livre inexplicable
Contient de l’avenir l’histoire irrévocable.
Je trouvai à la porte de don Pacheco une femme âgée, qui, après m’avoir
salué d’un _ave Maria_, me demanda si je n’étais pas le seigneur
don Louis de Saint-Gervais; sur ma réponse affirmative, elle ajouta
qu’_Una Senora Hermosa_ (belle) désirait me voir et me parler. — Quel
est son nom? — J’ai ordre de le taire. — Où est sa demeure? — _A la
plaza Mayor_. — Je ne suis guère plus avancé. — Si vous voulez venir
chez elle, je vous y conduirai. — C’est l’heure du dîné: — Eh bien,
venez à quatre heures, après la sieste; rendez-vous à la porte de la
cathédrale, j’y serai. — Ne pouvez-vous me dire ce que me veut cette
belle dame? — Non, elle s’expliquera elle-même. — Puis-je lui être
utile? — Oui, si votre ame a la générosité que votre physionomie
annonce. — Je vous remercie; à quatre heures précises, je me trouverai
devant la cathédrale. — _Viva usted mil anos_. — Je vous rends grâce,
je n’en désire pas tant.
Je rêvai pendant le dîné à ce message; est-ce encore, me disai-je, une
Angélique Paular, qui, pressée du besoin du mariage, veut m’honorer
de sa tendresse et de sa main? ou quelque belle dame ennuyée des
plaisirs de l’hymen, aspire-t-elle à ceux de l’amour? Soit curiosité
ou tout autre intérêt, j’allai au rendez-vous. J’étais devant la
mosquée d’Abderame, je regardais, j’admirais la superbe façade de cette
église, où jadis les enfants de Mahomet, avec un autre culte, d’autres
rites, venaient adorer le même Dieu que nous, lorsque j’entendis à
mes oreilles: _Dios bendiga ousia_.[67] Je tournai la tête, et je
reconnus la messagère du matin. Je la suivis, et nous entrâmes dans
une maison de belle apparence. Elle me conduisit dans un salon où elle
me laissa, en me priant d’attendre; ce que je fis en me promenant,
car une agitation intérieure me forçait au mouvement. Quelle fut ma
surprise, lorsqu’au lieu d’une belle dame, je vis entrer un beau jeune
homme, qui me dit en m’abordant: Je viens vous faire les excuses de ma
femme, elle est occupée dans ce moment; mais elle ne tardera point à
paraître. — Je la prie de ne pas se déranger: puis-je vous demander à
qui j’ai l’honneur de parler? — Mon épouse veut avoir le plaisir de se
faire connaître et de se nommer elle-même. Après ces mots, nous nous
promenâmes dans le salon, sans aucun motif de conversation, chacun de
nous occupé à imaginer des phrases, et moi surtout impatient de savoir
quel rôle je venais jouer dans cette maison. Mais j’entends ma femme,
me dit cet époux; elle vient, je vous laisse avec elle; et soudain il
s’éclipsa. J’aperçois alors à la porte du salon une femme d’une taille
majestueuse, qui s’avançait à pas lents: je la regarde attentivement,
sans bien démêler ses traits qu’ombrageait un voile blanc. Lorsqu’elle
fut auprès de moi, elle me dit: Le chevalier don Louis ne me reconnaît
pas? — Ah! pardonnez-moi, m’écriai-je, je vous reconnais à vos beaux
yeux, et à votre voix si douce, si mélodieuse. Vous êtes la beauté que
j’avais trouvée à Perpignan, que j’ai perdue à Cordoue, et qui m’a
fait faire bien du chemin. A ce reproche, elle rougit, et baissa les
yeux, et puis se rassurant, elle me dit: Vous m’en voulez beaucoup,
j’ai de grands torts à vos yeux? — Plus je vous regarde, et plus je
vous trouve coupable. — Savez-vous que vous parlez très-bien espagnol?
— Je vous en ai l’obligation. — Eh bien, don Louis, je veux vous en
avoir une bien plus importante, et je connais trop votre générosité,
vos vertus, pour ne pas compter sur vous. — Je ne vous aurais jamais
vue, vous ne m’auriez jamais aimé, que je ne pourrais rien refuser à
la belle Séraphine. Qu’exigez-vous de moi? faut-il aller pour vous à
Saint-Jacques-de-Compostelle, à l’église de Notre-Dame d’Atocha? — Vous
n’irez pas si loin. — A propos, votre mari, mon heureux rival, est un
très-joli homme; il ne laisse aucune consolation à mon amour-propre.
— Vous n’en serez que moins indulgent pour moi. — Au contraire, j’en
serai plus porté à vous obliger. Quel service puis-je vous rendre? —
Celui de me réconcilier avec mon père: sa colère tombera devant vous;
il vous aime beaucoup; c’est le regret de vous avoir manqué de parole,
de ne pas vous avoir pour gendre, qui l’irrite le plus contre nous; et
si vous voulez implorer notre grâce, je ne doute pas du succès de vos
prières. — Il serait peut-être moins inexorable, si don Alonzo était
gentilhomme. — Il a de la fortune, et vit noblement, et tout Espagnol
riche est _hidalgo_ ou passe pour tel.[68] — Je répondrai, madame,
à votre confiance; je vais plaider voire cause, et non la mienne;
j’oublierai la belle et tendre Séraphine, pour madame de la Roca.
Son époux entra dans ce moment, et joignit avec beaucoup de grâce et
d’intérêt ses prières à celles de sa femme. Il m’invita à dîner pour le
lendemain: je le refusai, en lui alléguant que son beau-père me saurait
mauvais gré de ma liaison avec eux, et que j’affaiblirais par-là mon
influence et mon crédit. Mais je vais tâcher de réveiller sa tendresse
pour vous, de rendre un père à ses enfants, et des enfants à leur père.
Je ne quittai point cette brillante Séraphine, sans un vif serrement
de cœur. Sa beauté était dans tout son éclat; l’hymen semblait avoir
achevé l’ouvrage de la nature, en perfectionnant ses charmes: dans
cette entrevue mon amour se réveilla, et le souvenir touchant d’avoir
été aimé rouvrait une blessure encore récente.
Cependant je tâchai de rappeler toutes les forces de mon ame, et de
l’ouvrir à la voix de l’honneur pour exécuter la noble commission dont
j’étais chargé. Je me promenai sur la _plaza Mayor_, rêvant aux moyens
que j’emploierais pour fléchir don Pacheco; je délibérais si je ferais
agir sa maîtresse ou son confesseur. Réflexion faite, je crus devoir
les exclure tous les deux. La marquise n’avait aucun intérêt à cette
réconciliation, et le moine n’aurait pas voulu s’en charger de peur de
déplaire à son pénitent, et de risquer son crédit. Pour conclusion je
vis que je ne pouvais compter que sur moi-même. Attendons, dis-je, à
demain; si don Pacheco a passé une bonne nuit, si sa digestion est bien
élaborée, s’il est content de la marquise, je hasarderai ma requête.
Heureusement je le trouvai de belle humeur. Il avait bien dormi; la
marquise venait de lui envoyer un scapulaire brodé de sa main, dont il
me fit admirer le travail et l’élégance; et pour accroître sa gaîté,
je lui proposai une partie d’échec: c’était proposer une bataille à
Charles XII, ou à un poète de me lire ses vers. Je me laissai vaincre
deux fois; Pompée n’était pas plus heureux en montant sur son char
triomphal au Capitole, après avoir vaincu Sertorius. Il me parla
ensuite avec transport de sa belle marquise, me vanta sa fidélité, sa
tendresse, et me dit qu’il comptait lui laisser dans son testament un
legs considérable, et qu’il voulait être enterré en habit de religieux.
— Croyez-vous, lui dis-je en riant, entrer dans le Ciel à la faveur
de ce déguisement? — Non, mais je m’habille ainsi pour que le diable
n’enlève pas mon ame en chemin. — Que laissez-vous à votre fille? —
Son mari; que lui faut-il de plus? — Votre tendresse et son pardon.
— Elle ne les aura jamais: elle m’a fait manquer à ma parole, à la
reconnaissance, elle a trahi ma confiance, mes bontés! — Mais c’est moi
qui suis le plus maltraité, le plus malheureux: je perds un beau-père
illustre, une grande alliance, et une femme charmante: cependant
je lui pardonne son inconstance, et je vous rends votre parole. —
L’exemple est beau et digne d’un chevalier français; mais notre
position est différente: vous perdez une femme, et vous en retrouverez
une autre; et moi je perds une fille que j’aimais, et je trouve un
gendre que je n’aime pas, et dont je ne puis me défaire. Que diraient
mes ancêtres, si j’avouais un commerçant pour l’époux de ma fille?
Que penserait ce trisaïeul de ma grand-mère, Martin Bozo, chevalier
de l’ordre de la Bande, mort à l’âge de cent vingt ans, après avoir
fait cent campagnes et vu une infinité de combats et de batailles?
— On m’a assuré que don Alonzo de la Roca était extrêmement flatté
de votre alliance; il prétend que le titre de votre gendre l’anoblit
plus que ne ferait celui de grand d’Espagne. Je m ’aperçus que cette
phrase chatouillait son amour-propre. J’ajoutai: Don Alonzo a reçu
une excellente éducation, sa figure est charmante, son air noble; on
le prendrait pour un grand seigneur. Il a pour vous, pour vos belles
qualités, la plus grande vénération; il vous regarde comme un de ces
braves chevaliers qui, jadis, firent tant d’honneur à l’Espagne. Il
jouit d’une grande opulence, et vous savez quelle considération, quels
hommages elle attire; elle mène à tout. De plus, monsieur, vous croyez
me devoir quelque dédommagement pour la perte que je fais; eh bien,
accordez à ma prière la grâce de vos enfants: ce sera ma récompense et
le plus grand de vos bienfaits. — Votre générosité, votre éloquence,
en me frappant d’admiration, m’entraînent malgré moi: je fais grâce à
ma fille à cause de vous, je consens à la voir. — Sans son époux? —
Oui je le reconnaîtrai pour le mari de ma fille; mais de loin, sans
le recevoir chez moi. — Un demi-bienfait n’est pas digne de vous;
un cœur noble comme le vôtre s’abandonne à sa générosité, sans la
circonscrire dans des bornes étroites. — Vous me pressez vivement! —
C’est ma tendre amitié pour vous qui me fait plaider cette cause avec
chaleur. — Allons, vous le voulez, je pardonne à tous deux, et je
consens à les voir. A ces mots je l’embrassai, le serrai dans mes bras,
en l’assurant de ma reconnaissance et de celle de ses enfants. Il me
permit de les amener le lendemain. Je courus sur-le-champ leur porter
cette heureuse nouvelle. Séraphine, l’œil mouillé de larmes me remercia
dans les termes les plus affectueux. Nous arrêtâmes que je viendrais
les chercher le lendemain à l’heure du déjeûné de don Pacheco. Je
conseillai à don Alonzo la parure la plus élégante, et à sa femme
l’habit le plus simple et le plus modeste.
J’allai les prendre à l’heure convenue. Séraphine, un voile blanc sur
la tête, sa basquine pour toute parure, pâle et tremblante, ressemblait
à la belle Iphigénie que l’on menait à l’autel; et son époux, jeune et
bien fait, était paré, comme un jour de noces, d’un habit bleu céleste
brodé en argent, et d’un chapeau orné de grandes plumes blanches; la
garde de son épée était d’un acier brillant, et les pierres de ses
boucles étincelaient du feu des diamants. Dès que nous fûmes chez don
Pacheco, j’allai le prévenir de l’arrivée de ses enfants. Il appela
aussitôt son valet de chambre, se fit donner son plus bel habit,
sa clef de chambellan, sa croix de Calatrava, son grand chapeau
galonné d’or, orné de plumes, sa longue épée, qu’il attacha à ses
cotés après l’avoir baisée, fit placer dans son antichambre tous ses
nouveaux et anciens domestiques, car, selon l’usage charitable des
Espagnols, il nourrissait dans sa maison tous les domestiques de son
père et de sa mère, et quand tout fut en ordre, il me permit d’amener
don Alonzo de la Roca et sa femme. J’allai les chercher. Je donnai
la main à Séraphine, qui tremblait comme la colombe dans les serres
de l’épervier: son mari nous suivait, et semblait se rassurer caché
derrière nous. Don Pacheco était debout au milieu de la chambre, appuyé
sur sa canne à pomme d’or, le chapeau sur la tête, la physionomie
austère et fière: c’était un préteur romain sur son tribunal. Voici,
seigneur don Pacheco, lui dis-je en entrant, votre fille et votre
gendre qui viennent embrasser vos genoux, et implorer leur grâce.
Alors Séraphine se précipita à ses pieds; mais elle faillit à se
trouver mal. Son père s’empressa de la relever et de la faire asseoir.
Ensuite il jeta les yeux sur son gendre, dont la bonne mine, l’éclat
des vêtements, paraissaient lui faire une vive impression. Don Alonzo,
les yeux baissés, gardait le silence. Pour terminer l’embarras des
trois acteurs de cette scène, je dis à don Pacheco: Vos deux enfants,
navrés de repentir d’avoir pu vous déplaire, vous implorent à genoux et
demandent leur grâce et votre bénédiction. Votre fille ne peut vivre
si vous ne lui pardonnez, si elle n’a plus votre tendresse. Allons,
seigneur don Pacheco, écoutez la nature, votre générosité et votre
clémence, embrassez votre fille.
Séraphine alors se leva pour se jeter au cou de son père qui la prévint
et la prit dans ses bras. Séraphine pleurait; don Pacheco, pour
conserver sa dignité, retenait ses larmes qui voulaient s’échapper. —
Ah! mon père, lui dit Séraphine en sanglotant, me pardonnez-vous? —
Oui, oui, je te pardonne; que Dieu te pardonne comme moi et te bénisse!
Votre gendre, lui dis-je, est sans doute compris dans l’amnistie? —
Oui, c’est un très-joli garçon. Don Alonzo, ajouta-t-il, en fixant les
yeux sur lui, j’avais promis ma fille à don Louis de Saint-Gervais,
bon gentilhomme, brave chevalier français, capitaine d’infanterie, qui
a fait sept campagnes, a reçu deux blessures glorieuses et m’a rendu
de grands services; vous avez employé la séduction et aspiré à mon
alliance sans être gentilhomme. — Ah! s’écria Séraphine, je suis aussi
coupable que lui! Et puisque vous m’avez pardonné, mon époux mérite
la même indulgence. J’ajoutai: «Il est digne de votre tendresse et de
vos bontés, par son respect et son admiration pour vous, et son amour
pour votre fille: s’il n’est pas né _hidalgo_, il en a les sentiments,
et la bravoure, et la bonne mine; ses titres de noblesse sont dans
son ame.» — Monsieur, je vous reconnais pour mon fils, à condition
que vous quitterez votre commerce, et que vous entrerez dans la garde
espagnole; vous êtes jeune, riche et bien fait; j’ai des amis à la
cour, je vous ferai nommer _alfierez_ (enseigne). Un jour vous pouvez
devenir capitaine, colonel; le gendre de don Pacheco Lasso, conde de
Montijo, caballero del orden de Calatrava, gentilhomme de la chambre de
sa majesté catholique, doit avoir un état brillant, et qui réponde à
la splendeur du sang auquel il s’allie. Don Alonzo lui répondit qu’il
embrasserait volontiers un état qu’il aimait, et qui devait le rendre
plus agréable à son beau-père, dont il désirait vivement l’estime et
la tendresse. — Allons, monsieur, je suis content de vous, je vous
reconnais pour mon fils, et pour un véritable gentilhomme: allez faire
venir vos effets, vous logerez dans ma maison, et vous trouverez en
moi un bon père. Ainsi se termina, à la satisfaction des intéressés,
une scène qui leur avait donné bien de l’inquiétude. Brave chevalier,
me dit don Pacheco, je donnerais la moitié de mon bien pour que vous
fussiez Espagnol et que vous demeurassiez avec nous: mais partout où
vous serez, à Paris, en Perse, à Pékin, mon souvenir et mon amitié vous
suivront toujours. Séraphine me dit qu’elle n’oublierait jamais don
Louis et sa générosité. — Ni moi non plus, la perte que j’ai faite. A
ces mots, ses beaux yeux semblèrent me dire que je n’étais pas encore
entièrement effacé de son cœur, et que je ne devais mon malheur qu’à
mon absence un peu trop prolongée.
Rien ne me retenait plus à Cordoue; mon projet était, en retournant
en France, de m’arrêter quinze ou vingt jours à Valence, pour les
passer au sein de l’amitié avec don Inigo et avec son aimable fille;
mais j’attendais le retour de don Manuel et du père don Augustin,
pour aller avec eux et l’hermite de Carthagène, à la nouvelle colonie
de la Sierra-Moréna. Milord Dorset partit bientôt pour l’Italie,
où il allait, disait-il, comparer le vin de Monte Pulciano et le
Lacrima Christi avec le Malaga et le Xerès, et la galanterie et la
superstition espagnoles avec la volupté et la dévotion italiennes. La
veille de son départ je passai avec lui toute la journée. Nous allâmes
nous promener dans les belles vallées des environs, nous gravissions
sur les hauteurs; de-là nous portions nos regards sur cette terre
fortunée qui déployait devant nous sa fertilité et sa magnificence.
«Du temps des Romains, me dit milord, le produit des chardons montait
à cinquante mille écus, et maintenant dans les années d’abondance on
fume les terres avec des citrons.» Nous rencontrions nombre de femmes
avec des chapeaux ronds sur leurs voiles et des basquines de couleur,
montées sur de petites bourriques, la plupart d’une figure agréable,
relevée par de beaux yeux; mais ce qui les rendait plus intéressantes,
c’était leur gaîté et le doux sourire dont elles nous caressaient en
passant près de nous. — Ah! bienheureuse influence du climat, s’écria
milord, l’homme et la terre, tout est ici heureux et riant!
De retour à la ville, nous entrâmes dans une église remplie de caisses
d’orangers et de vases de fleurs, et parquetée de gazons fleuris; une
multitude d’oiseaux voletants çà et là, semblaient, par des chants
d’allégresse, célébrer les louanges du Seigneur, et le remercier de ses
bienfaits. «J’ai vu, me dit milord, dans les églises de Madrid, des
fontaines dont l’eau tombait dans des bassins d’argent ou de marbre,
entourées d’orangers renfermés dans de belles caisses, et de cages
remplies d’oiseaux. Jadis à la messe de minuit, des religieux dansaient
dans l’église au son des instruments; ils disaient que l’on ne peut
trop se réjouir de la naissance du Seigneur: des railleries ont fait
supprimer ces danses; mais il y a encore des processions où des hommes
et des femmes dansent ensemble devant l’image de la Vierge, au son des
castagnettes et d’autres instruments. Le jeudi saint à Ségovie, huit
hommes métamorphosés en géants, et conduits par un nain, précèdent
un autel magnifiquement décoré, et chargé du Saint-Sacrement: cet
autel, porté par des hommes cachés sous des tentures, paraît marcher
tout seul; d’autres hommes, représentant des animaux, l’environnent;
tandis que divers personnages, armés de castagnettes, dansent autour
des prêtres, au son des flûtes et des tambourins. Les danses, les
chants, les parures champêtres des églises attachent les peuples à la
religion, surtout ceux du midi. Où la superstition a-t-elle eu plus
d’empire qu’à Rome? Où conserve-t-elle mieux sa puissance que dans
l’Italie moderne? Les auteurs Arabes rapportent que Mahomet fit un
pélerinage à la Mecque à la tête de quatre-vingt-dix mille hommes,
suivi d’un grand nombre de victimes ornées de fleurs et de banderolles,
et que parvenu dans le temple, il baisa respectueusement l’angle
de la pierre noire, fit sept fois le tour du sanctuaire d’Ismaël;
les trois premiers d’un pas précipité, les autres plus lentement;
il s’approcha ensuite du marche-pied d’Abraham, et alla baiser une
seconde fois l’angle de la pierre noire. Les Grecs soutenaient leur
religion par leurs fêtes et leurs pompeuses théories. Le christianisme
pénètre de vénération et d’amour les ames sensibles des Italiens et
des Espagnols par l’image d’une vierge belle, touchante et portant un
dieu-enfant dans ses bras. Je conviens cependant que dans ces climats,
l’église indulgente pour la faiblesse et la fragilité des hommes,
semble n’exiger d’eux que l’observance des rites, des jeûnes et du
carême: le joug de cette religion n’est pas accablant; ses liens sont
faibles et peu serrés; mais son règne en sera de plus longue durée.
Un jour Sixte-Quint, à qui l’on disait que le calvinisme défendait
rigoureusement les plaisirs de l’amour, s’écria: