Post mortem nihil est, ipsaque mors nihil.[87]

Monsieur, lui dis-je, pourquoi venez-vous troubler son repos? Souffrez

qu’il meure en bon Chrétien: il mourra avec autant de courage que les

philosophes anciens, soutenu et consolé par la religion et par l’espoir

d’une vie future. Mon ami, lui dit don Manuel, je me suis confessé,

j’ai demandé pardon à Dieu, j’ai promis de renoncer à la poésie, et

si je fais encore des vers, ce sera pour chanter les louanges du

Seigneur, et celles de sa divine mère. Cependant le roi Salomon a fait

cinq mille odes, et Dieu ne l’a pas puni.[88] Le médecin arriva, et

l’ex-moine se retira et ne revint plus. L’Esculape trouva le malade

dans un redoublement de fièvre très-violent, et il le fit saigner tout

de suite. Il me conseilla de le faire administrer dès le soir même,

ou au plus tard le lendemain matin, m’assurant que le danger était

imminent. Sur cet avis je retournai chez le confesseur; sa présence

parut faire plaisir à don Manuel. Monsieur, lui dit-il, croyez-vous

que Dieu soit irrité contre une faible créature comme moi, et qu’il me

précipite pour jamais dans l’abîme? Ah! mon Dieu, mon Dieu, j’implore

votre miséricorde; contentez-vous de m’envoyer en purgatoire! Dieu

est miséricordieux, lui répondit le vicaire; écoutez le prophète qui

dit: «Ne crains point au milieu des maux dont tu es accablé, parce

que je suis ton Dieu, que je suis avec toi.» Ah! mon Dieu! mon cher

Dieu! répliqua le mourant, venez avec moi, restez avec moi! Monsieur,

quel est l’homme qui a dit ces belles paroles? — C’est le prophète

Isaïe. — N’est-ce pas celui à qui Dieu commanda d’aller tout nu et sans

souliers dans les rues de Jérusalem? — Oui, c’est lui-même: cet ordre

cachait un grand mystère. — Oui, je le crois sans le comprendre. Je les

laissai ensemble, et j’allai passer quelques heures avec don Inigo. Je

revins le soir pour garder le malade pendant la nuit. Don Inigo fit ses

efforts pour m’en empêcher, craignant que ma santé n’en souffrît; mais

je lui dis que l’amitié devait braver les peines et les dangers pour

l’intérêt d’un ami, ou que l’on ne méritait pas ce titre.

Vers le milieu de la nuit, le paroxisme de la fièvre redoubla avec

violence. Don Manuel demanda de l’eau bénite, en fit jeter autour de

son lit et dans toute la chambre, pour chasser, disait-il, le démon

qui s’y tenait accroupi. Il prenait le crucifix, le couvrait de

baisers, et promettait à Dieu, s’il lui conservait la vie, de faire

pénitence de ses péchés, et de vivre selon sa loi. Il tomba dans une

profonde rêverie: j’entendis qu’il disoit, je vois le Styx, les flammes

roulantes du Phlégéton. Cher Saint Vincent, ayez pitié de moi! ensuite:

Thésée est descendu aux enfers et en est revenu. Il prononça encore

quelques phrases que je ne pus entendre.

Le viatique arriva à huit heures du matin, suivi d’une foule de femmes,

d’enfants et d’hommes, portant des cierges; six hautbois maures les

précédoient avec un homme jouant d’un petit tambour. Tout ce cortége

entra dans la chambre, et la remplit de fumée et de bruit; le prêtre

aspergea plusieurs fois le malade d’eau bénite, en implorant pour lui

la miséricorde divine. Don Manuel, pour communier, voulut absolument

se mettre à genoux sur son lit, le crucifix à la main; son confesseur

et moi nous le soutenions; il dit d’une voix mourante, interrompue

par des sanglots: je demande pardon à Dieu, à Saint Vincent et à vous

tous, du scandale de ma vie licentieuse et poétique; je suis un grand

pécheur: mes amis, mes frères, priez Dieu pour moi, pour qu’il me

fasse miséricorde et me reçoive en son saint paradis. Lorsqu’il eut

reçu la communion, il récita des prières avec son confesseur, et tous

les assistants leur répondirent. Il ne put long-temps soutenir cette

situation, il retomba dans son lit, et tout le cortége se retira en

jouant de la flûte et du tambour. Cette scène attendrissante m’arracha

des pleurs: cependant, disais-je, je voudrais que l’on me laissât

mourir tranquille; ces cérémonies lugubres, ces apprêts de la mort,

attristent les vivants et effrayent les moribonds.

Une heure après cette sainte cérémonie, la tête de don Manuel

s’embarrassa entièrement, le délire ne le quitta plus. Je l’entendis

réciter ces vers qu’il composait, ou dont il se ressouvenait:

Çà, que l’on me donne ma lyre:

Mes amis, je veux, dans ce jour,

Brûlant d’un bachique délire,

Célébrer Bacchus et l’Amour.

Le malheureux, disais-je, meurt en rimant, comme il a vécu; je fondais

en larmes appuyé sur son lit. Après quelques minutes de silence, il

prononça le nom de dona Clara, de Saint-Vincent, et ses dernières

paroles furent ce vers-ci:

Sans le Vin, sans l’Amour, que faire de la Vie!

Cependant dans son agonie, demi-heure avant d’expirer, il me tendit la

main, en jetant sur moi le regard le plus tendre. Il aurait voulu me

parler, mais il n’avait plus de voix; il reçut l’extrême-onction et

mourut bientôt après, à six heures du soir; il n’avait que trente-deux

ans et trois mois. Don Inigo vint m’arracher de cette chambre, et du

corps de mon ami. Le lendemain, j’assistai à son convoi; on l’enterra

dans une église, par un usage encore subsistant en Espagne: je versai

de nouvelles larmes sur sa tombe. Adieu, mon ami, lui dis-je; adieu,

poète aimable, je n’entendrai plus tes chansons, je ne jouirai plus

des agréments de ton esprit, de ta gaîté, des douceurs de ton amitié.

Adieu, adieu; que l’Être-Suprême reçoive ton ame auprès de lui!

Le lendemain de cette triste cérémonie, don Inigo, pour me distraire,

me mena à la maison de campagne qu’il venait d’acheter. Ah! quelle ame

oppressée n’éprouve du soulagement dans le sein de l’amitié au milieu

d’un air pur, dans une douce solitude que le printemps commence à parer

de ses couleurs! Don Inigo ne chercha point à dissiper ma tristesse par

un flux de paroles et d’axiomes philosophiques; il me laissa rêver tout

à mon aise à mon malheureux ami, et m’égarer seul dans la campagne:

mais dès que je sentais que la promenade et la rêverie avaient soulagé

mon cœur, je venais chercher de nouvelles consolations auprès de mes

aimables hôtes qui m’attendaient ou sous un berceau d’orangers, ou

sur les bords d’un canal d’irrigation, quand l’ombre et la fraîcheur

descendaient sur la terre. Rosalie médisait alors: j’ai pleuré comme

vous; qui n’a versé des larmes! Vous avez tari les miennes, vous m’avez

consolée; ne pouvez-vous trouver auprès de moi les mêmes consolations

que j’ai trouvées auprès de vous? Je lui répondais que le charme de sa

présence, et de son amitié, seraient toujours le baume le plus heureux

pour fermer ma blessure. Un jour, son père m’ayant laissé un moment

avec elle à la promenade, je lui dis: Aimable Rosalie, que le temps

est doux et serein auprès de vous! quel charme pénétrant embellit la

nature! — La nature et le temps vous paraîtraient encore bien plus

beaux, si la belle Séraphine était à ma place. — Non, l’amour meurt

bientôt dans un cœur offensé, et puis vos bontés, votre amitié pour

moi... — Ne remplacent point dans votre cœur les pertes que vous avez

faites. Elle cueillit alors un bouton de rose, et me le présenta, en

me disant: je voudrais que cette fleur fût le symbole de l’amitié, et

qu’elle fût immortelle. Une autre fois je la trouvai rêveuse, assise

sur un banc de gazon, un livre à la main quelle ne lisait pas; je lui

demandai le sujet de sa rêverie. J’ai quitté, me dit-elle, mon livre

pour écouter le chant des oiseaux, et puis insensiblement, je me suis

mise à rêver à l’amitié; c’est un sentiment bien plus doux que celui

de l’amour. — Oui, entre deux personnes d’un sexe différent, nées avec

des vertus, de la délicatesse et de la sensibilité. Elle se leva alors

en me disant: Je vois arriver mon père, allons le joindre. Lorsque

don Inigo s’aperçut que le temps affaiblissait un peu mon affliction,

et que le calme rentrait dans mon ame, il crut le moment favorable

pour me confier les vues qu’il avait sur moi. Un matin de très-bonne

heure, il entra dans ma chambre, et me dit: Le temps est charmant,

l’air retentit du chant des oiseaux, le parfum des fleurs, des végétaux

embaume l’air, le printemps a presque toute sa parure: allons prendre

le chocolat au milieu de la petite prairie, dont la verdure naissante

est si douce à l’œil. Rosalie dort encore; nous déjeûnerons seuls,

après quoi nous ferons une petite promenade jusqu’aux bords de la

mer. Il me fit cette proposition avec un air mystérieux, qui m’étonna

autant qu’il m’intéressa; je lui répondis que j’étais à ses ordres, et

nous partîmes. Notre conversation pendant le déjeûné fut laconique,

et ne roula que sur des objets peu intéressants. Don Inigo avait un

air pensif et circonspect. Quand le chocolat fut pris: allons, dit-il,

nous promener jusqu’à la mer, nous n’avons pas deux milles de chemin;

je me plais beaucoup, sur ses bords, à jouir de son calme et même de

son agitation. Quand j’éprouve ces moments d’ennui et de tristesse,

qui trop souvent flétrissent notre ame, et dont nous ignorons la

cause, je vais soudain sur le rivage, où l’étendue, le mouvement des

eaux, fixant mes regards et ma pensée, dissipent les nuages qui

pesaient sur mon cœur. Là je me rappelle ce beau passage du psalmiste.

«La mer vit la puissance de l’Éternel, et elle s’enfuit.» Là nous

verrons arriver les vaisseaux qui apportent la fortune et la joie

aux habitants de Valence; nous admirerons la patience et l’industrie

des pêcheurs, qui tendent leurs filets à des animaux innocents, et

qui gémissent quand ils les retirent vides de la proie désirée, ou

tressaillent d’allégresse si les filets sont pleins. Arrivés sur le

rivage, nous nous assîmes sur des rochers; j’observai quelque temps,

sans parler, cet immense réservoir, cet abîme profond, incommensurable,

qui étonne, attache et épouvante l’imagination; j’y voyais des bateaux

s’y promener, des vaisseaux fuyant dans le lointain, des poissons

qui, de temps en temps, s’élevaient, s’élançaient sur la surface des

eaux; j’admirais ces flots qui s’avançaient en grondant, et venaient

expirer à nos pieds. Voilà, dis-je à don Inigo, une perspective qui

jette l’ame dans une rêverie profonde. — Oui, lorsqu’on n’y est pas

accoutumé; mais les marins regardent la mer avec la même indifférence

que les peuples du midi regardent le soleil. L’homme sensible et

réfléchi, voit sur ce fougueux élément le champ de bataille où

l’avarice et l’ambition viennent se disputer leur proie, et le gouffre

qui engloutit une partie de l’espèce humaine: mais je vous ai amené

ici, non pour philosopher, mais pour vous parler d’un objet beaucoup

plus intéressant. Je me suis aperçu que ma fille avait depuis quelque

temps redoublé de dévotion pour Saint Nicolas, et vous saurez que ce

saint archevêque est le patron des filles à marier, comme Saint Rémond

est celui des femmes enceintes. La fête de Saint Nicolas est célébrée

ici avec de grandes cérémonies, par toutes les vierges qui aspirent

au mariage: voici sur quoi est fondé ce patronnage. Ce grand saint

ressuscita un jour l’amant d’une jeune beauté désespérée de sa mort.

Dans une autre occasion, il donna en songe une dot aux filles d’un

pauvre gentilhomme. Ma fille, quoique veuve, a pensé que ce saint ne

lui refuserait pas sa protection. Hier je l’ai surprise aux pieds de sa

statue qu’elle avait couronnée de fleurs: je lui ai demandé le motif de

sa dévotion, et si elle avait envie de se remarier. Je n’en serais pas

fâchée, m’a-t-elle répondu, si je trouvais un homme honnête, aimable

et dont je fusse aimée, et qui aurait voire suffrage. — Cet homme

existe-t-il quelque part, l’as-tu démêlé dans la foule? Elle a rougi,

baissé les yeux et gardé le silence. Or, cet homme mystérieux quelle

n’ose nommer, mon cher chevalier, c’est vous: ma fille entraînée par

la reconnaissance, par vos vertus, votre aimable caractère, ne voit

le bonheur dans un nouvel hymen qu’avec vous. Si vous pensez de même,

si votre cœur répond au sien, je vous offre sa main avec ma fortune;

je ne m’informe pas de la vôtre: moins vous en aurez, plus vous serez

riche pour moi: je jouis environ de vingt mille livres de rente, vous

voyez que nous aurons de quoi subsister tous les trois dans une douce

aisance, surtout dans un pays où la fertilité de la terre nous donne

ses productions à un prix très-modéré. Je pourrais, en continuant mon

commerce, augmenter mon opulence; mais qui désire toujours, ne jouit

jamais. La soif de l’or est la maladie des commerçants et des gens

d’affaire, ce ne sera jamais la mienne. Ma réponse fut l’expression

d’un cœur plein de reconnaissance et de joie. Mais, ajoutai-je, vous

savez l’obstacle qui peut s’opposer à mes vœux: ma religion diffère de

la vôtre, elle est proscrite dans votre pays: Rosalie, attachée par

l’éducation, par le préjugé, et encore plus par son ame imbue de la

religion de ses pères, frémira à l’idée d’épouser un calviniste: voilà

deux obstacles difficiles à surmonter, l’église et Rosalie. — A l’égard

de ma fille, j’espère que l’amour, soutenu de mes conseils, triomphera

de sa prévention. Vos vertus, la noblesse de votre ame parlent déjà

en votre faveur: je lui répète tous les jours que c’est à Dieu seul

à juger les opinions religieuses, et que nous devons tolérer, chérir

même l’homme vertueux, quels que soient sa croyance et son culte.

Et quant à l’opposition de l’église, il serait temps que toutes les

sectes du christianisme, qui ne diffèrent que par quelques opinions

peu importantes et quelques rites, vinssent se perdre dans un accord

général, et que la religion chrétienne, conservant l’esprit de charité

et de sagesse qui l’anime, uniforme, invariable, devînt celle de toute

l’Europe. — Même celle des Turcs. — Non; mais je les renverrais en

Asie. En attendant que ce projet de réunion, peut-être aussi chimérique

que celui de la paix universelle de l’abbé de Saint-Pierre, puisse

s’effectuer, je me charge d’obtenir la permission de votre mariage.

Le grand-vicaire de notre archevêque est un ecclésiastique sage,

éclairé, tolérant, de plus il a de l’amitié pour moi, et j’espère qu’en

ma faveur il conciliera la discipline de l’église avec l’intérêt de

la société. Maintenant que nous sommes d’accord, je vais rejoindre

Rosalie, qui doit avoir quelque inquiétude sur cette longue conférence;

je vais la lui révéler, et la préparer adroitement à vous pardonner

votre protestantisme. Le temps est doux, le soleil est voilé; allez,

en attendant, vous promener dans la _huerta_ (jardin) de Valence:

une belle campagne et un beau jour inspirent des rêveries tendres

et riantes. Il s’éloigna à ces mots, et moi j’allai rêver à notre

entretien, à mon hymen futur et à l’aimable Rosalie, que l’espoir de

la posséder me rendait déjà plus chère. Quelle foule de réflexions

se succédaient dans ma tête! J’étais si enfoncé dans ma rêverie, que

je tombai dans un canal d’arrosage plein d’eau: deux jeunes femmes

accoururent à mon secours et m’aidèrent à en sortir, non sans rire

de tout leur cœur de ma chute et de ma figure trempée, et dégouttant

l’eau comme un dieu marin; je retournai bien vite au logis. Cependant

don Inigo parlait à sa fille; dès qu’elle l’aperçut seul, elle lui

demanda ce que j’étais devenu. — Oh! lui dit-il, don Luis a bien des

choses dans la tête! en ce moment il rêve à toi, à la proposition que

je lui ai faite. — Quelle proposition? — De t’épouser. — M’épouser!

Et qu’a-t-il répondu? — Mille choses tendres et flatteuses. Il a

montré une joie ineffable, et puis tout à coup il est tombé dans la

tristesse; après quoi il m’a dit, avec un profond soupir: je tremble de

ne pouvoir être heureux, une barrière me ferme le chemin du bonheur.

— Est-il possible? Quelle barrière peut s’élever entre nous? n’est-il

pas célibataire et maître de sa destinée? — Oui, mais il pense que

l’opposition viendra de toi, de tes préventions. — Il se trompe; et

s’il m’aime, je crois que je l’aimerai aussi. — Fort bien! Mais si

le hasard eût voulu que sa famille fut de race juive, que lui-même

professât le judaïsme? — Ah! Jésus! Jésus! Que dites-vous? La chose

est impossible! Un jeune homme si aimable, si poli, ne serait pas

Chrétien? — N’est-il pas vrai que tu ne l’épouserais pas? — Oh non, je

n’en aurais jamais le courage ni la force. Moi, la femme d’un Juif!

Non, je n’oserais jamais l’embrasser, j’aimerais mieux mourir. Que je

suis malheureuse! Quoi! don Luis, ce brave militaire, n’est qu’un Juif!

Comme la physionomie est trompeuse! Quand don Inigo vit la douleur

et l’effroi de sa fille à leur apogée, il lui dit, en lui prenant la

main: Rassure-toi, ma chère enfant, don Louis n’est pas Hébreu, il est

très-bon Chrétien. — Ah! que vous me faites plaisir! j’étouffais! —

Mais ce n’est pas un Chrétien de l’Église romaine, il est protestant.

A ces mots, Rosalie qui avait frémi de me voir de la race d’Abraham et

de Jacob, se trouva trop heureuse que je fusse un enfant de Calvin.

Elle demanda si les protestants étaient damnés. — Non, ma fille, je

ne le pense pas. Quand ils sont vertueux Dieu leur fait miséricorde.

—Ah! je le crois, je l’espère; je serais trop malheureuse en paradis

même, si je savais mon époux aux enfers. Mais ne peut-il pas quitter

sa fausse religion pour la nôtre? — Un honnête homme n’abjure la

religion de ses pères, qu’après une intime conviction de ses erreurs:

sa conversion sera ton ouvrage quand tu seras sa femme. — Ah! oui. Je

l’aimerai tant, je le prierai tant que peut-être je le convertirai.

En quittant sa fille, don Inigo vint me raconter cet entretien et

m’annoncer le consentement de cet aimable objet; il me conduisit auprès

d’elle; et quand je lui eus témoigné ma joie et ma reconnaissance, elle

me demanda si j’avais entièrement oublié la belle Séraphine? — Non;

elle demeurera long-temps dans ma mémoire, mais elle n’est plus dans

mon cœur. Le reste de la journée s’écoula dans la douce ivresse de la

joie; mon hymen s’annonçait sous les plus heureux auspices: la vertu,

la tendresse, la reconnaissance en formaient les nœuds, et l’espérance

embellissait l’avenir de ses brillantes couleurs.

Le lendemain, don Inigo et moi nous nous rendîmes chez le

grand-vicaire pour le consulter sur notre position et le prier

d’aplanir les obstacles qui s’opposaient à mon bonheur. — Monsieur, me

dit-il, ne pouvez-vous abjurer vos erreurs? abandonner le calvinisme? —

Non, monsieur. Quel jugement porteriez-vous d’un homme qui, par amour

ou intérêt, renoncerait à la religion de ses pères? Vous penseriez

qu’il deviendrait aussi mauvais catholique qu’il était mauvais

protestant, et que sans doute il est indiffèrent à tous les cultes. —

Et dans lequel éleverez-vous vos enfants? — Nés en Espagne, et d’une

mère catholique, environnés de catholiques, je leur laisserai embrasser

la religion dominante: dans l’âge de raison, ils seront les maîtres

de choisir entre Genève et Rome. Le grand-vicaire satisfait de mes

réponses, me demanda deux jours pour consulter quelques théologiens

et solliciter la permission de l’archevêque. Les théologiens me furent

défavorables; mais le prélat, homme sage, pieux et tolérant, éclairé

des lumières de son grand-vicaire, et charmé d’obliger don Inigo, donna

sa sanction à mon mariage, avec cette clause que mes enfants seraient

élevés dans la religion romaine, et que mes noces ne seraient célébrées

qu’à la fin de l’année de la viduité de Rosalie. Je souscrivis sans

peine à ces conditions.

L’amour naît au sein de l’espérance, et le plaisir d’être aimé

développe son accroissement: je n’avais senti jusqu’alors pour

Rosalie, que ce tendre intérêt qu’inspire la jeunesse et la beauté

malheureuses; je devins alors amant passionné, et l’amitié brûla des

flammes de l’amour. Il est vrai que les aveux ingénus de Rosalie, sa

douce joie, ses timides caresses, son embarras touchant nourrissaient

dans mon ame ce feu si doux. Elle-même embellissait tous les jours;

une sérénité nouvelle, un enjouement paisible respiraient sur son

visage, l’animaient, le coloraient; son esprit acquérait de la grâce

et de la facilité; et son ame expansive semblait se répandre dans

toutes ses actions, dans tous ses discours. Je lui en parlai. Elle me

répondit: le bonheur est le soleil du printemps qui ranime la nature et

l’embellit. O destinée incompréhensible, qui nous conduit à ton but par

les détours d’un labyrinthe obscur!

Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (2 de 2) · 第 11 / 35 题