Monsieur, lui dis-je, pourquoi venez-vous troubler son repos? Souffrez
qu’il meure en bon Chrétien: il mourra avec autant de courage que les
philosophes anciens, soutenu et consolé par la religion et par l’espoir
d’une vie future. Mon ami, lui dit don Manuel, je me suis confessé,
j’ai demandé pardon à Dieu, j’ai promis de renoncer à la poésie, et
si je fais encore des vers, ce sera pour chanter les louanges du
Seigneur, et celles de sa divine mère. Cependant le roi Salomon a fait
cinq mille odes, et Dieu ne l’a pas puni.[88] Le médecin arriva, et
l’ex-moine se retira et ne revint plus. L’Esculape trouva le malade
dans un redoublement de fièvre très-violent, et il le fit saigner tout
de suite. Il me conseilla de le faire administrer dès le soir même,
ou au plus tard le lendemain matin, m’assurant que le danger était
imminent. Sur cet avis je retournai chez le confesseur; sa présence
parut faire plaisir à don Manuel. Monsieur, lui dit-il, croyez-vous
que Dieu soit irrité contre une faible créature comme moi, et qu’il me
précipite pour jamais dans l’abîme? Ah! mon Dieu, mon Dieu, j’implore
votre miséricorde; contentez-vous de m’envoyer en purgatoire! Dieu
est miséricordieux, lui répondit le vicaire; écoutez le prophète qui
dit: «Ne crains point au milieu des maux dont tu es accablé, parce
que je suis ton Dieu, que je suis avec toi.» Ah! mon Dieu! mon cher
Dieu! répliqua le mourant, venez avec moi, restez avec moi! Monsieur,
quel est l’homme qui a dit ces belles paroles? — C’est le prophète
Isaïe. — N’est-ce pas celui à qui Dieu commanda d’aller tout nu et sans
souliers dans les rues de Jérusalem? — Oui, c’est lui-même: cet ordre
cachait un grand mystère. — Oui, je le crois sans le comprendre. Je les
laissai ensemble, et j’allai passer quelques heures avec don Inigo. Je
revins le soir pour garder le malade pendant la nuit. Don Inigo fit ses
efforts pour m’en empêcher, craignant que ma santé n’en souffrît; mais
je lui dis que l’amitié devait braver les peines et les dangers pour
l’intérêt d’un ami, ou que l’on ne méritait pas ce titre.
Vers le milieu de la nuit, le paroxisme de la fièvre redoubla avec
violence. Don Manuel demanda de l’eau bénite, en fit jeter autour de
son lit et dans toute la chambre, pour chasser, disait-il, le démon
qui s’y tenait accroupi. Il prenait le crucifix, le couvrait de
baisers, et promettait à Dieu, s’il lui conservait la vie, de faire
pénitence de ses péchés, et de vivre selon sa loi. Il tomba dans une
profonde rêverie: j’entendis qu’il disoit, je vois le Styx, les flammes
roulantes du Phlégéton. Cher Saint Vincent, ayez pitié de moi! ensuite:
Thésée est descendu aux enfers et en est revenu. Il prononça encore
quelques phrases que je ne pus entendre.
Le viatique arriva à huit heures du matin, suivi d’une foule de femmes,
d’enfants et d’hommes, portant des cierges; six hautbois maures les
précédoient avec un homme jouant d’un petit tambour. Tout ce cortége
entra dans la chambre, et la remplit de fumée et de bruit; le prêtre
aspergea plusieurs fois le malade d’eau bénite, en implorant pour lui
la miséricorde divine. Don Manuel, pour communier, voulut absolument
se mettre à genoux sur son lit, le crucifix à la main; son confesseur
et moi nous le soutenions; il dit d’une voix mourante, interrompue
par des sanglots: je demande pardon à Dieu, à Saint Vincent et à vous
tous, du scandale de ma vie licentieuse et poétique; je suis un grand
pécheur: mes amis, mes frères, priez Dieu pour moi, pour qu’il me
fasse miséricorde et me reçoive en son saint paradis. Lorsqu’il eut
reçu la communion, il récita des prières avec son confesseur, et tous
les assistants leur répondirent. Il ne put long-temps soutenir cette
situation, il retomba dans son lit, et tout le cortége se retira en
jouant de la flûte et du tambour. Cette scène attendrissante m’arracha
des pleurs: cependant, disais-je, je voudrais que l’on me laissât
mourir tranquille; ces cérémonies lugubres, ces apprêts de la mort,
attristent les vivants et effrayent les moribonds.
Une heure après cette sainte cérémonie, la tête de don Manuel
s’embarrassa entièrement, le délire ne le quitta plus. Je l’entendis
réciter ces vers qu’il composait, ou dont il se ressouvenait:
Çà, que l’on me donne ma lyre:
Mes amis, je veux, dans ce jour,
Brûlant d’un bachique délire,
Célébrer Bacchus et l’Amour.
Le malheureux, disais-je, meurt en rimant, comme il a vécu; je fondais
en larmes appuyé sur son lit. Après quelques minutes de silence, il
prononça le nom de dona Clara, de Saint-Vincent, et ses dernières
paroles furent ce vers-ci:
Sans le Vin, sans l’Amour, que faire de la Vie!
Cependant dans son agonie, demi-heure avant d’expirer, il me tendit la
main, en jetant sur moi le regard le plus tendre. Il aurait voulu me
parler, mais il n’avait plus de voix; il reçut l’extrême-onction et
mourut bientôt après, à six heures du soir; il n’avait que trente-deux
ans et trois mois. Don Inigo vint m’arracher de cette chambre, et du
corps de mon ami. Le lendemain, j’assistai à son convoi; on l’enterra
dans une église, par un usage encore subsistant en Espagne: je versai
de nouvelles larmes sur sa tombe. Adieu, mon ami, lui dis-je; adieu,
poète aimable, je n’entendrai plus tes chansons, je ne jouirai plus
des agréments de ton esprit, de ta gaîté, des douceurs de ton amitié.
Adieu, adieu; que l’Être-Suprême reçoive ton ame auprès de lui!
Le lendemain de cette triste cérémonie, don Inigo, pour me distraire,
me mena à la maison de campagne qu’il venait d’acheter. Ah! quelle ame
oppressée n’éprouve du soulagement dans le sein de l’amitié au milieu
d’un air pur, dans une douce solitude que le printemps commence à parer
de ses couleurs! Don Inigo ne chercha point à dissiper ma tristesse par
un flux de paroles et d’axiomes philosophiques; il me laissa rêver tout
à mon aise à mon malheureux ami, et m’égarer seul dans la campagne:
mais dès que je sentais que la promenade et la rêverie avaient soulagé
mon cœur, je venais chercher de nouvelles consolations auprès de mes
aimables hôtes qui m’attendaient ou sous un berceau d’orangers, ou
sur les bords d’un canal d’irrigation, quand l’ombre et la fraîcheur
descendaient sur la terre. Rosalie médisait alors: j’ai pleuré comme
vous; qui n’a versé des larmes! Vous avez tari les miennes, vous m’avez
consolée; ne pouvez-vous trouver auprès de moi les mêmes consolations
que j’ai trouvées auprès de vous? Je lui répondais que le charme de sa
présence, et de son amitié, seraient toujours le baume le plus heureux
pour fermer ma blessure. Un jour, son père m’ayant laissé un moment
avec elle à la promenade, je lui dis: Aimable Rosalie, que le temps
est doux et serein auprès de vous! quel charme pénétrant embellit la
nature! — La nature et le temps vous paraîtraient encore bien plus
beaux, si la belle Séraphine était à ma place. — Non, l’amour meurt
bientôt dans un cœur offensé, et puis vos bontés, votre amitié pour
moi... — Ne remplacent point dans votre cœur les pertes que vous avez
faites. Elle cueillit alors un bouton de rose, et me le présenta, en
me disant: je voudrais que cette fleur fût le symbole de l’amitié, et
qu’elle fût immortelle. Une autre fois je la trouvai rêveuse, assise
sur un banc de gazon, un livre à la main quelle ne lisait pas; je lui
demandai le sujet de sa rêverie. J’ai quitté, me dit-elle, mon livre
pour écouter le chant des oiseaux, et puis insensiblement, je me suis
mise à rêver à l’amitié; c’est un sentiment bien plus doux que celui
de l’amour. — Oui, entre deux personnes d’un sexe différent, nées avec
des vertus, de la délicatesse et de la sensibilité. Elle se leva alors
en me disant: Je vois arriver mon père, allons le joindre. Lorsque
don Inigo s’aperçut que le temps affaiblissait un peu mon affliction,
et que le calme rentrait dans mon ame, il crut le moment favorable
pour me confier les vues qu’il avait sur moi. Un matin de très-bonne
heure, il entra dans ma chambre, et me dit: Le temps est charmant,
l’air retentit du chant des oiseaux, le parfum des fleurs, des végétaux
embaume l’air, le printemps a presque toute sa parure: allons prendre
le chocolat au milieu de la petite prairie, dont la verdure naissante
est si douce à l’œil. Rosalie dort encore; nous déjeûnerons seuls,
après quoi nous ferons une petite promenade jusqu’aux bords de la
mer. Il me fit cette proposition avec un air mystérieux, qui m’étonna
autant qu’il m’intéressa; je lui répondis que j’étais à ses ordres, et
nous partîmes. Notre conversation pendant le déjeûné fut laconique,
et ne roula que sur des objets peu intéressants. Don Inigo avait un
air pensif et circonspect. Quand le chocolat fut pris: allons, dit-il,
nous promener jusqu’à la mer, nous n’avons pas deux milles de chemin;
je me plais beaucoup, sur ses bords, à jouir de son calme et même de
son agitation. Quand j’éprouve ces moments d’ennui et de tristesse,
qui trop souvent flétrissent notre ame, et dont nous ignorons la
cause, je vais soudain sur le rivage, où l’étendue, le mouvement des
eaux, fixant mes regards et ma pensée, dissipent les nuages qui
pesaient sur mon cœur. Là je me rappelle ce beau passage du psalmiste.
«La mer vit la puissance de l’Éternel, et elle s’enfuit.» Là nous
verrons arriver les vaisseaux qui apportent la fortune et la joie
aux habitants de Valence; nous admirerons la patience et l’industrie
des pêcheurs, qui tendent leurs filets à des animaux innocents, et
qui gémissent quand ils les retirent vides de la proie désirée, ou
tressaillent d’allégresse si les filets sont pleins. Arrivés sur le
rivage, nous nous assîmes sur des rochers; j’observai quelque temps,
sans parler, cet immense réservoir, cet abîme profond, incommensurable,
qui étonne, attache et épouvante l’imagination; j’y voyais des bateaux
s’y promener, des vaisseaux fuyant dans le lointain, des poissons
qui, de temps en temps, s’élevaient, s’élançaient sur la surface des
eaux; j’admirais ces flots qui s’avançaient en grondant, et venaient
expirer à nos pieds. Voilà, dis-je à don Inigo, une perspective qui
jette l’ame dans une rêverie profonde. — Oui, lorsqu’on n’y est pas
accoutumé; mais les marins regardent la mer avec la même indifférence
que les peuples du midi regardent le soleil. L’homme sensible et
réfléchi, voit sur ce fougueux élément le champ de bataille où
l’avarice et l’ambition viennent se disputer leur proie, et le gouffre
qui engloutit une partie de l’espèce humaine: mais je vous ai amené
ici, non pour philosopher, mais pour vous parler d’un objet beaucoup
plus intéressant. Je me suis aperçu que ma fille avait depuis quelque
temps redoublé de dévotion pour Saint Nicolas, et vous saurez que ce
saint archevêque est le patron des filles à marier, comme Saint Rémond
est celui des femmes enceintes. La fête de Saint Nicolas est célébrée
ici avec de grandes cérémonies, par toutes les vierges qui aspirent
au mariage: voici sur quoi est fondé ce patronnage. Ce grand saint
ressuscita un jour l’amant d’une jeune beauté désespérée de sa mort.
Dans une autre occasion, il donna en songe une dot aux filles d’un
pauvre gentilhomme. Ma fille, quoique veuve, a pensé que ce saint ne
lui refuserait pas sa protection. Hier je l’ai surprise aux pieds de sa
statue qu’elle avait couronnée de fleurs: je lui ai demandé le motif de
sa dévotion, et si elle avait envie de se remarier. Je n’en serais pas
fâchée, m’a-t-elle répondu, si je trouvais un homme honnête, aimable
et dont je fusse aimée, et qui aurait voire suffrage. — Cet homme
existe-t-il quelque part, l’as-tu démêlé dans la foule? Elle a rougi,
baissé les yeux et gardé le silence. Or, cet homme mystérieux quelle
n’ose nommer, mon cher chevalier, c’est vous: ma fille entraînée par
la reconnaissance, par vos vertus, votre aimable caractère, ne voit
le bonheur dans un nouvel hymen qu’avec vous. Si vous pensez de même,
si votre cœur répond au sien, je vous offre sa main avec ma fortune;
je ne m’informe pas de la vôtre: moins vous en aurez, plus vous serez
riche pour moi: je jouis environ de vingt mille livres de rente, vous
voyez que nous aurons de quoi subsister tous les trois dans une douce
aisance, surtout dans un pays où la fertilité de la terre nous donne
ses productions à un prix très-modéré. Je pourrais, en continuant mon
commerce, augmenter mon opulence; mais qui désire toujours, ne jouit
jamais. La soif de l’or est la maladie des commerçants et des gens
d’affaire, ce ne sera jamais la mienne. Ma réponse fut l’expression
d’un cœur plein de reconnaissance et de joie. Mais, ajoutai-je, vous
savez l’obstacle qui peut s’opposer à mes vœux: ma religion diffère de
la vôtre, elle est proscrite dans votre pays: Rosalie, attachée par
l’éducation, par le préjugé, et encore plus par son ame imbue de la
religion de ses pères, frémira à l’idée d’épouser un calviniste: voilà
deux obstacles difficiles à surmonter, l’église et Rosalie. — A l’égard
de ma fille, j’espère que l’amour, soutenu de mes conseils, triomphera
de sa prévention. Vos vertus, la noblesse de votre ame parlent déjà
en votre faveur: je lui répète tous les jours que c’est à Dieu seul
à juger les opinions religieuses, et que nous devons tolérer, chérir
même l’homme vertueux, quels que soient sa croyance et son culte.
Et quant à l’opposition de l’église, il serait temps que toutes les
sectes du christianisme, qui ne diffèrent que par quelques opinions
peu importantes et quelques rites, vinssent se perdre dans un accord
général, et que la religion chrétienne, conservant l’esprit de charité
et de sagesse qui l’anime, uniforme, invariable, devînt celle de toute
l’Europe. — Même celle des Turcs. — Non; mais je les renverrais en
Asie. En attendant que ce projet de réunion, peut-être aussi chimérique
que celui de la paix universelle de l’abbé de Saint-Pierre, puisse
s’effectuer, je me charge d’obtenir la permission de votre mariage.
Le grand-vicaire de notre archevêque est un ecclésiastique sage,
éclairé, tolérant, de plus il a de l’amitié pour moi, et j’espère qu’en
ma faveur il conciliera la discipline de l’église avec l’intérêt de
la société. Maintenant que nous sommes d’accord, je vais rejoindre
Rosalie, qui doit avoir quelque inquiétude sur cette longue conférence;
je vais la lui révéler, et la préparer adroitement à vous pardonner
votre protestantisme. Le temps est doux, le soleil est voilé; allez,
en attendant, vous promener dans la _huerta_ (jardin) de Valence:
une belle campagne et un beau jour inspirent des rêveries tendres
et riantes. Il s’éloigna à ces mots, et moi j’allai rêver à notre
entretien, à mon hymen futur et à l’aimable Rosalie, que l’espoir de
la posséder me rendait déjà plus chère. Quelle foule de réflexions
se succédaient dans ma tête! J’étais si enfoncé dans ma rêverie, que
je tombai dans un canal d’arrosage plein d’eau: deux jeunes femmes
accoururent à mon secours et m’aidèrent à en sortir, non sans rire
de tout leur cœur de ma chute et de ma figure trempée, et dégouttant
l’eau comme un dieu marin; je retournai bien vite au logis. Cependant
don Inigo parlait à sa fille; dès qu’elle l’aperçut seul, elle lui
demanda ce que j’étais devenu. — Oh! lui dit-il, don Luis a bien des
choses dans la tête! en ce moment il rêve à toi, à la proposition que
je lui ai faite. — Quelle proposition? — De t’épouser. — M’épouser!
Et qu’a-t-il répondu? — Mille choses tendres et flatteuses. Il a
montré une joie ineffable, et puis tout à coup il est tombé dans la
tristesse; après quoi il m’a dit, avec un profond soupir: je tremble de
ne pouvoir être heureux, une barrière me ferme le chemin du bonheur.
— Est-il possible? Quelle barrière peut s’élever entre nous? n’est-il
pas célibataire et maître de sa destinée? — Oui, mais il pense que
l’opposition viendra de toi, de tes préventions. — Il se trompe; et
s’il m’aime, je crois que je l’aimerai aussi. — Fort bien! Mais si
le hasard eût voulu que sa famille fut de race juive, que lui-même
professât le judaïsme? — Ah! Jésus! Jésus! Que dites-vous? La chose
est impossible! Un jeune homme si aimable, si poli, ne serait pas
Chrétien? — N’est-il pas vrai que tu ne l’épouserais pas? — Oh non, je
n’en aurais jamais le courage ni la force. Moi, la femme d’un Juif!
Non, je n’oserais jamais l’embrasser, j’aimerais mieux mourir. Que je
suis malheureuse! Quoi! don Luis, ce brave militaire, n’est qu’un Juif!
Comme la physionomie est trompeuse! Quand don Inigo vit la douleur
et l’effroi de sa fille à leur apogée, il lui dit, en lui prenant la
main: Rassure-toi, ma chère enfant, don Louis n’est pas Hébreu, il est
très-bon Chrétien. — Ah! que vous me faites plaisir! j’étouffais! —
Mais ce n’est pas un Chrétien de l’Église romaine, il est protestant.
A ces mots, Rosalie qui avait frémi de me voir de la race d’Abraham et
de Jacob, se trouva trop heureuse que je fusse un enfant de Calvin.
Elle demanda si les protestants étaient damnés. — Non, ma fille, je
ne le pense pas. Quand ils sont vertueux Dieu leur fait miséricorde.
—Ah! je le crois, je l’espère; je serais trop malheureuse en paradis
même, si je savais mon époux aux enfers. Mais ne peut-il pas quitter
sa fausse religion pour la nôtre? — Un honnête homme n’abjure la
religion de ses pères, qu’après une intime conviction de ses erreurs:
sa conversion sera ton ouvrage quand tu seras sa femme. — Ah! oui. Je
l’aimerai tant, je le prierai tant que peut-être je le convertirai.
En quittant sa fille, don Inigo vint me raconter cet entretien et
m’annoncer le consentement de cet aimable objet; il me conduisit auprès
d’elle; et quand je lui eus témoigné ma joie et ma reconnaissance, elle
me demanda si j’avais entièrement oublié la belle Séraphine? — Non;
elle demeurera long-temps dans ma mémoire, mais elle n’est plus dans
mon cœur. Le reste de la journée s’écoula dans la douce ivresse de la
joie; mon hymen s’annonçait sous les plus heureux auspices: la vertu,
la tendresse, la reconnaissance en formaient les nœuds, et l’espérance
embellissait l’avenir de ses brillantes couleurs.
Le lendemain, don Inigo et moi nous nous rendîmes chez le
grand-vicaire pour le consulter sur notre position et le prier
d’aplanir les obstacles qui s’opposaient à mon bonheur. — Monsieur, me
dit-il, ne pouvez-vous abjurer vos erreurs? abandonner le calvinisme? —
Non, monsieur. Quel jugement porteriez-vous d’un homme qui, par amour
ou intérêt, renoncerait à la religion de ses pères? Vous penseriez
qu’il deviendrait aussi mauvais catholique qu’il était mauvais
protestant, et que sans doute il est indiffèrent à tous les cultes. —
Et dans lequel éleverez-vous vos enfants? — Nés en Espagne, et d’une
mère catholique, environnés de catholiques, je leur laisserai embrasser
la religion dominante: dans l’âge de raison, ils seront les maîtres
de choisir entre Genève et Rome. Le grand-vicaire satisfait de mes
réponses, me demanda deux jours pour consulter quelques théologiens
et solliciter la permission de l’archevêque. Les théologiens me furent
défavorables; mais le prélat, homme sage, pieux et tolérant, éclairé
des lumières de son grand-vicaire, et charmé d’obliger don Inigo, donna
sa sanction à mon mariage, avec cette clause que mes enfants seraient
élevés dans la religion romaine, et que mes noces ne seraient célébrées
qu’à la fin de l’année de la viduité de Rosalie. Je souscrivis sans
peine à ces conditions.
L’amour naît au sein de l’espérance, et le plaisir d’être aimé
développe son accroissement: je n’avais senti jusqu’alors pour
Rosalie, que ce tendre intérêt qu’inspire la jeunesse et la beauté
malheureuses; je devins alors amant passionné, et l’amitié brûla des
flammes de l’amour. Il est vrai que les aveux ingénus de Rosalie, sa
douce joie, ses timides caresses, son embarras touchant nourrissaient
dans mon ame ce feu si doux. Elle-même embellissait tous les jours;
une sérénité nouvelle, un enjouement paisible respiraient sur son
visage, l’animaient, le coloraient; son esprit acquérait de la grâce
et de la facilité; et son ame expansive semblait se répandre dans
toutes ses actions, dans tous ses discours. Je lui en parlai. Elle me
répondit: le bonheur est le soleil du printemps qui ranime la nature et
l’embellit. O destinée incompréhensible, qui nous conduit à ton but par
les détours d’un labyrinthe obscur!