Dans ce moment deux religieux passèrent auprès de nous; l’un deux,
après avoir salué don Augustin d’un _ave Maria_, dit à l’oreille de son
compagnon: _Alli esta un gavacho_ (voilà un gavache). Je l’entendis,
et demandai à don Augustin l’étymologie et la signification de ce
mot, dont l’Espagnol gratifie le Français. Il faut, dit-il, nous
pardonner ce terme insignifiant, que l’on vous applique sans intention
de vous offenser: on prétend que son origine vient d’une défaite que
les Français essuyèrent aux pieds des Pyrénées. Les habitants de ces
montagnes, du côté de la France, donnent à leurs torrents le nom de
_gaves_, et de ce mot on a formé le sobriquet de _gavache_; d’autres
disent qu’il signifie _gueux_, sobriquet que portaient les seigneurs
soulevés en Flandre contre le roi d’Espagne. Mais je suis curieux
d’avoir des nouvelles de Voltaire; comment se porte-t-il? — Ce n’est
pas le saint de votre nation! Il jouit d’une santé assez ferme, quoique
sous le poids de quatre-vingts ans, et qu’il crie toujours qu’il a
un pied dans la fosse. — Quel dommage qu’un aussi beau génie attaque
la religion avec tant d’acharnement! — C’est moins chez lui impiété
que prévention, qu’une trop vive sensibilité pour les malheurs et les
crimes causés par le fanatisme ou par les passions, sous le manteau de
la religion; mais il a toujours reconnu un Être-Suprême. — Qu’est-ce
qu’un dieu sans culte, sans autels? C’est le dieu d’Épicure, un être
indifférent qui abandonne les hommes à leur instinct et à leurs
passions; le théisme, ou la religion naturelle, ne parle point au cœur,
laisse l’imagination froide, et n’attache l’homme à ses devoirs et à la
vertu que par un lien bien délié, et presque imaginaire. Les sages de
l’antiquité respectaient la religion de leur pays: Xénophon était fort
religieux, Plutarque exerçait la grande prêtrise d’Apollon; Pline le
jeune regardait les Dieux comme les auteurs de tous les biens dont il
jouissait; il leur bâtit un temple dans une de ses terres. L’homme qui
n’admet aucun culte ressemble, dit un proverbe de Salomon, à une ville
ouverte de toute part.[51] La morale qui n’a pas cette base est bien
facile à s’écrouler. — Je vous demande grâce pour ce paradoxe: quoique
je pense que toute idée de vertu, de morale, doive s’appuyer sur la
divinité, je me fierais plus à la moralité d’un homme né vertueux, mais
égaré dans le scepticisme par l’impénétrabilité des mystères de la
religion et de la nature, qu’à celle de l’homme qui n’aurait d’autre
frein que la crainte de Dieu et la peur de l’enfer. Si l’incrédulité
le gagne un moment, ou bien s’il compte sur la rémission facile de ses
péchés, il n’est plus d’obstacles qui l’arrête: voilà pourquoi l’on a
dit si souvent qu’il fallait une religion au peuple. — Et c’est en quoi
l’inquisition a rendu un grand service à l’Espagne; elle a opposé des
barrières à l’incrédulité, aux nouvelles erreurs. Voltaire lui en veut
beaucoup; mais les inquisiteurs sont ici ce que les censeurs sont à
la Chine: ils veillent sur le culte et sur les mœurs, contiennent les
peuples dans l’obéissance, et les rois même dans leurs devoirs, dans le
respect des hommes et des lois. _Deum time et mandata ejus observa,
hic est enim totus homo_,[52] a dit l’Ecclésiaste. Voltaire, pour
parler son langage, n’a vu que le bec et les serres du saint-office, et
n’a pas aperçu son utilité. Mais est-il vrai que ce beau génie, à la
moindre maladie, est agité par la peur du diable et de l’enfer? — Non,
c’est une calomnie inventée par ses ennemis; je n’osai pas dire les
moines. J’ai ouï conter à M. Tronchin, célèbre médecin de Genève, qu’il
l’avait observé dans le cours d’une maladie très-grave, et qu’il ne lui
avait jamais vu aucun signe de faiblesse et de frayeur. — Tant pis, car
j’aime à espérer que Dieu laissera tomber sur ce grand homme un rayon
de sa grâce: saint Augustin et saint Paul sont rentrés dans la voie
du salut. On vint chercher ce vénérable religieux de la part de son
supérieur, et il me congédia en m’invitant à revenir le voir pendant
mon séjour à Séville. Je sortis pénétré de la sagesse et de la piété de
ce père de saint François. Il faut rendre justice aux moines espagnols;
il s’en trouve un grand nombre qui joignent les lumières, le savoir à
la pureté des mœurs et au zèle de la religion.
De retour à l’auberge, je trouvai don Manuel se promenant, dans sa
chambre, à grands pas, l’œil en feu, les cheveux hérissés, et plein du
Dieu de la poésie. — Ah! ah! lui dis-je, votre verve s’échauffe; la
belle comtesse Éléonore... — Oui, je lui ai promis une romance pour ce
soir. — Je vous en félicite; je vois que vous commencez le siége de
la place. — Par la barbe de tous les capucins du monde, je risquerais
volontiers mon salut avec elle. Quels appas doux et piquants! je doute
que Sara, si belle encore à l’âge de soixante ans, ni aucune des onze
mille vierges de Cologne, eussent l’éclat, la beauté, les grâces de
la belle comtesse. Oui, charmante Éléonore, _tecum vivere amen, tecum
obeam libens_![53] Feu Salomon, de joyeuse mémoire, a dit: Je reconnais
qu’il n’y a rien de meilleur à l’homme que de se réjouir dans ses
œuvres. Dieu aurait-il déployé dans le ciel sa magnificence, donné
au soleil sa splendeur, enrichi la terre des fleurs du printemps,
des moissons de l’été, des trésors de l’automne; aurait-il formé d’un
rayon céleste, non de la côte d’un homme, ce sexe enchanteur qui pare
la terre, comme les anges parent le ciel, pour nous faire un crime
de la jouissance de ses bienfaits? — J’admire votre douce faconde,
et j’espère qu’un jour vous nous donnerez une religion où vous ne
prêcherez qu’amour et plaisir. — Ma foi, je pense que j’aurais pour
moi tous les sages de la terre, et Dieu lui-même. Mais j’ai promis
de vous mener ce soir chez la comtesse à son _tertulia_ (assemblée);
elle m’en a prié instamment: elle aime beaucoup les amants malheureux.
— Je suis très-peu flatté d’intéresser à ce titre, n’importe, je ne
veux point me donner l’air d’un sauvage: je vous accompagnerai. Dans
ce moment nous vîmes entrer un moine, qui, après nous avoir salués
d’un _ave Maria purissima_, nous présenta un petit Jésus caché sous sa
robe, en nous signifiant qu’il viendrait le chercher le lendemain. Nous
voulûmes le lui rendre; mais il était déjà bien loin. L’habillement de
ce petit Jésus était bizarre; il avait l’uniforme de la marine, et une
petite perruque bien poudrée, à laquelle était attachée, par derrière,
une bourse à cheveux. Nous riions de ce petit Jésus transformé en
militaire marin; don Manuel prétendait que c’était le grand-amiral
d’Espagne qui venait nous rendre visite; mais notre hôte nous expliqua
l’énigme. On vous laisse, dit-il, ce petit Jésus pour que vous mettiez
dans la bourse une aumône abondante, et le couvent priera Dieu pour
vous. Don Manuel voulait remplir la bourse de chardons; mais je m’y
opposai. Ne nous brouillons pas, lui dis-je, avec les moines; le
courroux de Jupiter est moins terrible, lorsque d’un mouvement de ses
sourcils il ébranle l’univers. Je mis quelqu’argent dans la bourse du
petit Jésus, et chargeai l’hôte de le rendre à son maître.
L’après-dînée nous voulions voir la grande manufacture de tabac; il
fallait un billet pour y pénétrer: don Manuel, toujours fécond en
ressources, me promit sa protection pour m’en ouvrir l’entrée. Je m’y
laissai conduire. Arrivés à cet hôtel, le portier nous demanda notre
billet. Je n’en ai pas besoin, répond fièrement don Manuel; comment
se nomme votre directeur? — Don Pepe Bruna. — Eh bien, va dire à don
Pepe Bruna que le comte César del Rio-Frio, cousin de l’archevêque,
demande à voir cette manufacture, avec un gentilhomme français de
ses amis. Cet homme, frappé de l’éclat de ce nom, et de la parenté
avec l’archevêque, courut sur-le-champ, et revint bientôt avec le
directeur don Pepe Bruna, qui assura le comte de Rio-Frio qu’il était
à ses ordres et à ceux d’_ousia illustrissima_.[54] Ce galant homme
nous conduisit d’abord dans la salle où l’on travaille le tabac. Il
vient, nous dit-il, de la Havane; mais nous n’en manipulons qu’une
certaine quantité. C’est avec l’ocre que nous lui donnons cette
couleur rougeâtre; quand cette mixtion est faite, nous l’enfermons
dans des boites de fer-blanc, dont chacune a son étiquette, et nous
les expédions dans toute l’Espagne. Sa majesté catholique s’est
réservé le privilège de la vente, qui lui donne de grands bénéfices.
Nous avons mille ouvriers, qui gagnent quatre à six réaux par jour,
et qui travaillent environ neuf heures. Cent quatre-vingts mules
tournent continuellement vingt-huit moulins ou machines à moudre ou
mêler le tabac avec la terre rouge de l’almazarron (l’ocre). Dans les
manufactures, il nous est défendu d’en vendre en détail. Son prix
courant est de trente-deux réaux la livre. De cette salle, don Pepe
nous conduisit dans toute la maison: dans une chambre nous trouvâmes
quatre cent soixante ouvriers occupés à faire des _cigarros_,[55] et
à les lier en faisceaux; il y en avait un amas prodigieux. Je vois
votre étonnement, nous dit don Pepe; eh bien, malgré l’assiduité et
l’activité des ouvriers, la manufacture ne peut suffire au débit.
Après que nous eûmes tout vu, tout visité, don Pepe nous accompagna
jusqu’à la porte, et pria le comte de Rio-Frio d’assurer de ses humbles
respects son _ousia illustrissima_, et de le remercier de lui avoir
procuré l’occasion de lui prouver son entier dévouement. Lorsqu’il
nous eut quittés, je demandai à don Ésope, à don Solano, au comte de
Rio-Frio, dans quel royaume se trouvait son comté. — Sous la ligne de
démarcation, me dit-il, tracée par le pape Alexandre VI, pour donner
l’occident à l’Espagne, et l’orient au Portugal. Au reste, vous voyez
que je connais les hommes; si je m’étais annoncé comme bel esprit et
poète, homme d’honneur et de probité, on m’eût renvoyé au Parnasse ou
dans mon galetas. Cependant, un poète vaut mieux que vingt comtes.
Charles-Quint a dit qu’il pouvait faire autant de grands d’Espagne
qu’il voudrait, et que Dieu seul pouvait créer un Le Titien. Oui,
ajouta-t-il, l’air échauffé; comme un prophète, le poète est l’homme
par excellence, il est le fils, le nourrisson des Muses. Voyez quel
respect avait l’antiquité pour les poètes; n’a-t-elle pas attaché la
lyre d’Orphée au firmament? Pourquoi dit-on le divin Homère? Pourquoi
lui a-t-on élevé des statues, des temples? N’est-ce point parce
que son ame est une émanation de la Divinité? _Mens agitat molem_.
L’Être-Suprême est lui-même doué du génie de la poésie: quelle idée
poétique et sublime, quelle fécondité d’imagination, que la conception
des astres, des planètes, de ce globe immense de feu qui crée tout,
anime tout, donne la vie à la nature! N’est-ce pas Dieu qui a enflammé
du feu de la poésie le législateur des Juifs, leurs prophètes, et David
et Salomon? Mais depuis cette inspiration divine, passant de cerveau
en cerveau, s’est affaiblie comme la mèche enflammée qui circule de
main en main. — Mais croyez-vous, lui dis-je, que le divin Homère
soit en Paradis? — Oui, vraiment: malheur à qui oserait en douter! Il
est à la tête des anges, qui chantent les louanges du Seigneur. — Mais
calmez-vous, descendez de la sphère céleste; nous voici à la porte de
la comtesse Éléonore, qui n’est qu’une simple mortelle. — Mes vers en
feront une déesse; Alexandre pouvait donner le monde à sa maîtresse;
moi je fais plus, je lui donnerai l’immortalité.
La comtesse me reçut avec une grâce, une aménité très-aimables; elle
me dit qu’elle aimait beaucoup les officiers français qui étaient
aussi galants que valeureux; que son aïeul avait servi sous le duc de
Vendôme, qui l’honorait de son amitié. Je répondis à ce compliment
par des éloges mérités de la nation espagnole; je louai sa bravoure,
sa fidélité, son amour pour ses rois, sa probité, la noblesse de ses
sentiments. Après ces propos on me fit asseoir devant un cercle de
jolies femmes, rassemblées pour entendre l’improvisateur don Manuel;
après que l’on eût servi le chocolat et les confitures, que le poète de
la Manche eut fortifié, par cette collation, sa poitrine et sa voix,
il préluda sur sa guitare, et, enflammé par l’amour et la gloire, il
entonna sa romance. Toutes les oreilles s’ouvraient, tous les yeux
étaient sur lui; on respirait à peine; sa voix se déployait, s’animait,
lorsque tout-à-coup une voiture s’arrêta devant la maison. On entendait
les cris, la rumeur des gens, le hennissement des chevaux. Ah! s’écria
la comtesse avec vivacité, c’est mon mari, c’est lui! Elle se lève,
mais il entre aussitôt et s’élance dans ses bras. Toutes les dames
l’entourent, le félicitent. Il les embrasse les unes après les autres.
Pendant ce mouvement, je m’approchai du poète du Toboso, dont la
figure me parut alongée; et je lui dis tout bas: Voici un beau sujet
de romance; un époux qui tombe des nues, comme une bombe au milieu
d’une fête. Ulysse n’arriva pas plus mal à propos à Ithaque pour les
poursuivants, et peut-être pour Pénélope. — Patience; ma romance est
faite, elle restera toujours. — Nous sommes ici très-inutiles. Filons
tout doucement; c’est l’heure du berger pour le mari; la vôtre n’est
pas encore venue. Nous nous échappons; personne ne prend garde à nous;
je demande dans l’antichambre le nom du comte, dont la figure, la
politesse m’avaient frappé; on me répond que c’est le comte d’Avila.
Ce nom nous étonne singulièrement: nous nous demandons si c’est ce
comte d’Avila qu’avait tué l’hermite Ambrosio. Don Manuel disait que
c’était son ombre qui revenait exprès de l’autre monde pour troubler
ses amours. Tout nous portait à croire l’identité du personnage, et
j’aurais dit volontiers à l’hermite:
Les gens que vous tuez, monsieur, se portent bien.
Nous finîmes la soirée dans notre chambre, don Manuel en chantant
sa déconvenue sur sa guitare, et moi en lisant et en rêvant à
l’inconstance de Séraphine. Nous interrogeâmes l’aubergiste sur
l’existence du comte, et nous fûmes confirmés que c’était le rival de
l’hermite, qui heureusement ne l’avait pas bien tué.
Le lendemain à notre déjeûner, don Manuel et moi délibérions, si nous
informerions le comte de la retraite, de la vie érémitique de don
Fernandès, lorsque nous reçûmes de sa part un billet d’invitation
pour dîner; nous acceptâmes, et nous voilà encore plus embarrassés à
résoudre notre problême: pour en avoir la solution, je crus devoir
recourir au père don Augustin. Don Manuel me dit qu’en m’attendant,
il irait à la messe pour voir de jolies femmes, et que nous nous
rejoindrions à l’auberge.
Je me rendis chez don Augustin; je lui contai l’histoire de don
Fernandès, sa jalousie, son combat, sa retraite dans une caverne,
et le priai de m’éclairer de ses conseils. Mon avis, me dit-il, est
d’avouer tout au comte; il est loyal, généreux, et loin de poursuivre
don Fernandès, il cherchera à lui rendre service. Il faut arracher ce
malheureux époux de son antre; je n’approuve pas la vie érémitique,
nous en avons l’obligation à Saint Paul de la Thébaïde. Cette existence
sauvage est inutile à la religion; tous les miracles opérés dans les
déserts, me paraissent peu dignes de notre croyance. Je n’aime pas
ce corbeau qui apporte tous les jours un pain à Saint Paul, et deux
lorsque Saint Antoine vient lui rendre visite. Saint Jérôme offense
aussi la raison, et infirme sa véracité lorsqu’il nous dit qu’il a
rencontré un satire dans le désert. — Mon père, j’admire vos lumières
et votre piété dégagée des liens de la superstition; mais si votre
façon de penser était connue, vous souleveriez contre vous toute
l’armée des moines d’Espagne. — Mais aussi ma pensée reste au fond
de mon ame. Le grand tort des religieux de ce pays est d’étouffer le
christianisme sous un amas de superstitions et de miracles ridicules:
plus la religion sera simple, mieux elle parlera au cœur. C’est un
arbre dont la tête superbe touche les nues, et qui n’a nul besoin de
l’entourage des plantes parasites pour soutenir sa tige et rester
debout. Comparons la vie de Saint Vincent de Paul, toujours active,
toujours consacrée aux malheureux, voyez ce saint fondant des hôpitaux,
des maisons religieuses: comparez-le, dis-je, à l’hermite Paul,
enseveli vivant dans un désert, inutile au monde, ne pouvant même
l’édifier par sa piété et par ses vertus. Après ce discours, je quittai
ce Socrate moderne et chrétien, en promettant de lui rendre compte du
succès de nos démarches auprès du comte d’Avila.
J’allai rejoindre don Manuel à l’auberge; je le trouvai à la porte avec
deux femmes de la troupe de _los gitanos_ (les bohémiens). Accourez,
s’écria-t-il, en m’apercevant, on vous dira votre bonne fortune. On
m’a déjà prédit la mienne: j’irai à Madrid, je serai aimé d’une jolie
femme dont le mari sera jaloux; la renommée publiera mes vers d’un
pôle à l’autre, et une mort sainte, édifiante, couronnera une vie
heureuse. — Voilà un brillant avenir, vous ne sauriez trop payer un
si bel horoscope. — Imitez-moi, consultez ces deux vieilles Pythies;
apprenez vos futurs contingents. — Malheur, lui dis-je, à l’homme qui
connaîtrait son avenir! Notre ignorance fait notre repos. Mais j’eus
beau refuser d’entendre ma bonne fortune, ces deux femmes s’emparèrent
de ma main, et l’une d’elles, sur l’inspection des lignes, me dit que
j’avais beaucoup aimé, que j’avais éprouvé des malheurs en amour;
mais, ajouta-t-elle, cette ligne droite me rassure; vous finirez par
épouser une jeune personne aimable et riche. — Je vous fais compliment,
s’écria don Manuel. — Et vous croyez à ces sottises? — Et pourquoi non?
Dans tous les siècles, n’y a-t-il pas eu des oracles, des voyants,
des prédictions? On prédit l’empire à Auguste; la mort de César fut
prévue, annoncée. Malgré les assertions de don Manuel, je repoussai les
prédictions de ces sybilles; mais telle est la faiblesse de l’esprit
humain, que parfois l’espoir d’un heureux mariage se glissait dans mon
ame: flattez ou effrayez, et la prophétie triomphera de la raison.
Nous nous rendîmes chez le comte d’Avila, qui nous reçut avec
l’urbanité la plus aimable. Dès que j’ai su, me dit-il en bon
français, qui vous étiez, j’ai cru devoir vous faire les honneurs
de ma patrie; j’ai passé trois années à Paris, où l’on m’a comblé
d’amitié et de bontés: je voudrais que vous fussiez aussi content de
mes compatriotes que je l’ai été des vôtres. Comment trouvez-vous ma
nation? — J’en pense trop de bien pour n’être pas véridique. Elle est
brave, spirituelle, généreuse; vous avez le climat le plus beau, le sol
le plus fertile de l’Europe, des vins excellents. — Et des chemins?
— Très-mauvais. — Et des auberges? — Détestables. — Et des moines? —
Trop nombreux, trop riches; à quelques exceptions près, fort ignorants.
— Et la religion? — Défigurée par la superstition. — Et nos dames? —
Très-jolies, très-séduisantes; mais je les crois plus voluptueuses que
sensibles, plus jalouses par orgueil que par tendresse, plus fidèles
à l’amour qu’à l’hymen; il y a peu d’Artemise parmi elles; hardies
dans leurs intrigues, elles dédaignent les voiles du mystère, dont les
dames françaises s’enveloppent avec tant d’adresse et de décence. Vos
femmes ont beaucoup d’esprit, d’imagination; mais ce sont des fleurs
qui n’ont pas tout l’éclat et tout le parfum qu’elles devraient avoir,
faute de culture: elles sont courbées sous le joug des préjugés et
des prêtres. Pardon, si je m’exprime avec tant de franchise. — Loin
d’improuver votre critique, je vous fournirai de nouveaux traits;
j’ajouterai que l’unique occupation de nos dames consiste dans leurs
_cortejos_: voici quelle est, à très-peu près, l’habitude de leur vie.
Elles se lèvent tard, gaspillent le reste de la matinée avec leurs
caméristes, ou vont à l’église dire leurs chapelets, ou réciter des
prières qu’elles murmurent par habitude et sans attention; ensuite
elles dînent sobrement, dorment l’après-dînée, et s’habillent le soir
pour aller à la promenade; et en hiver, dans une société où, autour
d’un brasier, elles s’entretiennent de leurs affaires domestiques, et
de leur prochain. Mais que pensez-vous de nos gens de lettres? — Que la
nature et votre soleil ont tout fait pour eux; mais ce sont des plantes
que les mauvaises herbes empêchent de prospérer, la superstition et
le saint-office. — Et quel est votre avis sur l’inquisition? — Je
voudrais qu’on la traitât comme le lion de la fable, auquel on persuada
que, pour plaire à sa maîtresse, il fallait se laisser rogner les
griffes et les dents. — Pour persuader aux inquisiteurs cette petite
opération, il faudrait une armée de cent mille hommes. Ce dialogue
finit par l’annonce du dîné et l’arrivée de la comtesse, qui entra avec
plusieurs convives. Elle fit des excuses à don Manuel sur la brusque
apparition du comte. Ces maris, ajouta-t-elle en souriant, sont des
trouble-fêtes, il nous a privés du plaisir d’entendre votre romance;
mais j’espère que, ce soir, vous voudrez bien nous en dédommager. Le
galant don Manuel répondit que sa lyre était consacrée aux grâces et à
la beauté.
Le comte nous traita splendidement. Au dessert on nous donna de
très-beaux ananas. Le comte, surpris, demanda à sa femme d’où lui
venait ce plat de luxe. C’est un présent, dit-elle, du marquis don
Estevan. Avant-hier j’allai chez lui; c’est un amateur très-épris de
son jardin, de ses productions; il me proposa de m’y promener, et
d’aller voir ses ananas; étonnée de leur beauté, j’en fis l’éloge;
il me répondit qu’ils étaient à mes pieds. Je ne puis, lui dis-je,
accepter leur hommage. Il insista, et je ne cédai point: je crus
l’affaire terminée et sans appel; mais le soir, en rentrant chez
moi, j’ai trouvé les ananas qui m’avaient précédée. Telle est notre
galanterie, me dit le comte, très-inconnue en France. Ici, dès qu’une
femme s’avise de louer quelque chose, un bijou, une boîte, aussitôt le
maître répond: Elle est à vos pieds, et un refus l’offenserait. Naguère
une dame française, qui était à Madrid, se promenant au Prado dans
sa voiture, fut abordée par le duc d’Uzeda, qui était traîné par un
attelage de six beaux chevaux. Cette dame, ignorant nos usages, loue la
beauté des coursiers, et le duc répond soudain: Ils sont à vos pieds.
Faites-les relever, répond la dame en riant, ils m’embarrasseraient
beaucoup. Cette dame, croyant que cette offre n’était qu’un badinage,
l’oublia bien vite; mais le soir, en rentrant, elle trouva les six
chevaux dans son écurie. Elle les renvoya aussitôt; le duc les fait
repartir tout de suite: la dame les fait retourner sur-le-champ; et
le duc, offensé, les renvoie encore: enfin les chevaux se seraient
promenés toute la nuit, si la dame n’eut pris le parti d’écrire au
duc une lettre très-ferme et très-sérieuse, où elle lui disait qu’en
France une femme de son rang n’acceptait point de pareils dons, et
qu’elle le priait instamment de garder ses chevaux. Vous trouvez notre
galanterie un peu singulière; mais n’oubliez pas que c’est à nous que
vous devez la vôtre, et cette fleur d’urbanité si vantée dans l’Europe.
Les premiers nous vous en avons donné l’exemple à la cour et dans les
camps; Louis XIV, le modèle des chevaliers galants, s’était formé à
l’école d’Anne d’Autriche sa mère. Un des convives prit la parole, et
annonça la mort de Madalena de la Cerda, morte en odeur de sainteté
après avoir consacré toute sa jeunesse au plaisir et à l’amour; son ame
était si douce, si tendre, qu’elle ne pouvait résister aux prières,
aux larmes d’un amant malheureux par ses rigueurs. La petite-vérole
l’a enlevée de ce monde. Depuis long-temps son époux, sa famille la
sollicitaient vivement de se faire inoculer; mais le préjugé, ou plutôt
un malheureux jacobin, son confesseur, lui persuadait que l’inoculation
était un véritable suicide qui offensait Dieu et la morale. Elle a été
la victime de sa crédulité. Dès les premiers symptômes de sa maladie
les médecins se sont emparés de son corps, et le confesseur de son ame.
Les docteurs, peu d’accord entre eux, l’ont tuée; le confesseur idiot,
fanatique, a jeté la terreur, le désespoir dans cette ame faible et
sensible. L’infortunée s’écriait qu’elle était damnée, qu’elle voyait
l’enfer sous ses pas. Heureusement, on lui a donné un confesseur plus
sage, plus éclairé, qui, par l’onction d’une douce éloquence, en lui
parlant de la clémence de Dieu, de sa miséricorde inépuisable, a
rétabli sa tête, et calmé son effroi. Sa mort a été fort touchante,
et ce confesseur assure que c’est une sainte de plus dans le Ciel. Et
moi aussi, s’écria le poète de la Manche, tout mondain, tout profane
que je suis, j’ai l’honneur d’être saint, du moins on m’a gratifié
d’un brevet de sainteté. J’étais arrivé à Saragosse, protégé d’une
lettre de recommandation pour la marquise dona Sancha della Valle.
Ah! s’écria l’une des convives, femme dans la maturité de l’âge, elle
a eu beaucoup de célébrité par sa beauté, son esprit et ses amours.
Mais laissons continuer son histoire à don Manuel, et je donnerai
ensuite quelques coups de crayons au portrait de cette marquise. A mon
arrivée, reprit le poète du Toboso, après grande toilette, et avoir
préparé mon compliment, je me présentai chez elle. Dès que ses gens
m’aperçurent, ils sonnèrent une grande cloche, et aussitôt accoururent
les femmes de la marquise, jeunes et vieilles, chacune avec un cierge
allumé, en criant toutes à la fois: _Alli esta el santo_ (voilà le
saint)! Je les regardais avec étonnement, et leur dis que je n’avais
pas besoin de lumière en plein jour; mais, loin de m’écouter, elles
tombèrent à mes pieds, en répétant sans cesse: _Alli esta el santo_,
et en me demandant ma bénédiction. A quoi vous servira-t-elle? leur
disais-je; je ne suis ni évêque ni saint. Mais mon refus, qu’elles
n’attribuaient qu’à mon humilité, irritait leur soif de bénédictions.
Elles m’arrêtèrent par mon habit, faillirent à le déchirer; elles me
baisaient les mains, l’habit, me suppliant de leur accorder cette
faveur. Enfin il fallut céder; je levai la main, étendis le bras, et
avec une gravité convenable, je les bénis pontificalement. Ces bonnes
femmes, bénites, et enchantées de l’avoir été, coururent annoncer mon
arrivée à leur maîtresse. Je les suivis, toujours plus étonné, ne
sachant si c’était l’aspect d’un joli homme comme moi, ou la fleuraison
des vignes, qui troublait leurs cervelles. Dès que je parus dans la
chambre de la vieille marquise, elle quitta son fauteuil, et vint à
moi d’un air radieux, soutenue par deux femmes. Elle me remercia de
la faveur que daignait lui accorder un homme aussi pieux, un si grand
saint que moi. Madame, lui dis-je, je vous remercie de votre bonne
opinion; mais je n’ai pas le bonheur d’être saint, je ne suis qu’une
brebis égarée qui a besoin du secours de la grâce pour rentrer dans le
bercail. — Ah! plût au Ciel que mon ame fût aussi pure, aussi céleste
que la vôtre! Depuis quand êtes-vous arrivé? — Depuis hier. — Je
vous attendais avec impatience: mais enfin le Seigneur m’a rendu la
santé. — Madame la marquise a donc été malade? — Oui, ma lettre vous
le mandait. Comme votre vie exemplaire, votre sainteté, vos miracles
font beaucoup de bruit en Galice, je vous ai écrit pour vous prier de
venir à Saragosse me secourir de vos prières, et obtenir ma guérison
du Ciel. — Vous m’étonnez, madame: je ne suis pas plus connu en Galice
qu’en Chine, mes pieds n’ont jamais touché ce sol fortuné, et jamais
je n’ai opéré de miracles, ni reçu de lettres de vous; c’est moi, au
contraire, qui vous en apporte une du comte de Florida-Blanca, votre
parent, qui me recommande à vos bontés. En même temps je lui présentai
ma lettre. A ce discours, la marquise, ouvrant de grands yeux ébahis,
la prit, l’ouvrit, et lut à haute voix: «Ma chère cousine, je vous
recommande don Manuel Castillo...» Quoi! monsieur, vous n’êtes pas
le bienheureux Bernard Ortega de Galice? Vous n’êtes pas saint? —
Il s’en faut de quelque chose, et je ne connais pas de poète qui
ait été canonisé: jadis les ames des empereurs romains montaient au
Ciel; mais je n’ai pas ouï dire qu’on y ait envoyé Virgile et Horace:
daignez continuer la lecture de la lettre. «C’est un homme d’esprit,
improvisateur, chanteur, galant comme Ovide et Tibulle; comme eux,
toujours amoureux, et plus attaché à Épicure qu’à saint Ignace et saint
François.» Est-il possible! quoi, vous êtes poète? — Oui, par malheur
ma mère est accouchée de moi au pied du mont Parnasse. Vos femmes
m’ont obsédé pour avoir ma bénédiction, et je la leur ai donnée; je
souhaite qu’elle leur fasse grand bien. A ces mots la marquise partit
d’un grand éclat de rire, et m’avoua que l’on m’avait pris pour le
bienheureux Bernard Ortega, qui, d’après le portrait qu’on lui en avait
fait, me ressemblait beaucoup. — Ce bienheureux Ortega, répliquai-je,
a sans doute reçu, comme moi, de la faveur du Ciel, une proéminence
sur les épaules. — Oui; c’est ainsi qu’on me l’a dépeint; et comme je
l’attendais tous les jours, mes femmes ont été trompées, et vous ont
pris pour lui.
Ce petit conte égaya les convives; alors la dame qui avait promis
quelque notice sur la vie de la marquise, nous dit: Elle est morte
l’année dernière; on ne saurait décider si chez elle la coquetterie
affaiblissait son penchant à l’amour, ou si ce penchant tempérait
sa coquetterie; ce sont deux bassins d’une balance qui s’élevaient
et retombaient tour à tour. — Je connais beaucoup de femmes de ce
caractère, dit dona Béatrix; — et moi aussi, ajouta dona Alexandrina:
et la dame reprenant sa narration, dit: Les jeux delà marquise
n’avaient pas l’éclat et la vivacité des beaux yeux noirs; mais
ils avaient l’expression la plus touchante; sa physionomie vive et
piquante annonçait beaucoup d’esprit, et cet esprit qui animait tous
ses traits, en fesait disparaître l’irrégularité: elle a inspiré de
fortes passions: un amant s’est tué pour elle; deux se sont battus;
un troisième s’est fait chartreux. Ce dernier, âgé de vingt ans,
s’abandonna au délire de l’amour; la marquise accueillait tous ses
adorateurs, mais ne pouvait les rendre tous heureux. Les soupirs, les
prières, les larmes de ce jeune homme ne purent le conduire au bonheur:
désespéré de tant de cruauté, il résolut de faire le pèlerinage de
Saint-Jacques-de-Compostelle, pour intéresser le Saint à sa passion,
et obtenir, par sa toute-puissance et son intercession, les faveurs
de sa maîtresse. Il part à pied, seul, un bourdon à la main, se rend
sur le tombeau de Saint Jacques, lui adresse ses prières, ses vœux,
lui fait des présents, jeûne pendant trois jours, après lesquels,
plein de confiance et d’espoir, il revient à Saragosse auprès de sa
belle inhumaine; mais Saint Jacques, soit défaut de volonté ou de
pouvoir, n’avait rien fait pour son bonheur. Cet infortuné pélerin ne
trouva plus la marquise à Saragosse; elle venait de partir pour Rome,
avec un prince italien, dont elle était vivement éprise. Accablé de
cette nouvelle, et maudissant Saint Jacques, il courut s’enterrer
tout vif dans une chartreuse, où probablement Saint Bruno, touché de
pitié, aura guéri sa cervelle, et sans doute il aura fait une mort
édifiante.[56] Madame, dit alors don Casimir, l’un des convives,
homme âgé d’environ cinquante ans, permettez-moi de relever quelques
inexactitudes dans votre récit. Cet amant malheureux n’est ni saint, ni
mort, ni chartreux; lorsqu’il revint de Saragosse, la marquise y était
encore; il la vit et en fut reçu froidement, ou plutôt avec ironie;
elle lui dit: Saint-Jacques-de-Compostelle vous a très-mal servi; je
vous conseille de changer de patron. Elle lui avoua ensuite qu’elle
aimait le prince Orsini, et qu’elle allait partir incessamment pour
Rome avec lui. — Don Casimir, lui répondit la dame, qui vous a si
bien instruit? — Je suis dans la plus intime confidence de cet amant,
car c’est moi qui suis le pélerin et le héros de la scène. Je ne suis
resté à la chartreuse que six mois; Saint Bruno, comme vous l’avancez,
ayant bien voulu guérir ma cervelle. Je n’avais alors que vingt ans,
et c’était ma première passion. Cette reconnaissance amusa beaucoup
la société. Je dis alors que la marquise della Valle, appelant le
bienheureux Ortega pour sa guérison, avait imité le roi de France,
Louis XI, qui, dangereusement malade, envoya chercher, au fond de
la Calabre, le fameux François de Paule, se jeta à ses pieds, en le
suppliant de demander pour lui, à l’Être-Suprême, le rétablissement de
sa santé. Le Saint lui répondit qu’il allait prier pour le salut de son
ame. Ah! s’écria le monarque, ne demandez pas tant de choses à la fois;
bornez-vous maintenant à la santé du corps.
Le comte d’Avila, après le dîné, où une conversation enjouée et
intéressante nous avait retenus fort long-temps, proposa à don Manuel
et à moi de nous mener à Saint-Jean del _Forache_, à une lieue de la
ville, pour voir les ruines d’un vieux château. — Très-volontiers,
lui dis-je, d’autant plus que nous avons à vous parler d’un homme de
votre connaissance, que nous avons rencontré auprès de Carthagène.
Deux chevaux andalous nous transportèrent d’un pas rapide à Saint-Jean
del _Forache_, au pied duquel coule le Guadalquivir. Je vis sur une
colline les ruines d’un vaste édifice; le comte me demanda comment je
les trouvais? — Je n’aime les ruines, lui dis-je, que lorsque de grands
souvenirs y sont attachés, parlent au cœur, rappellent de grandes
idées, et quelquefois la rapidité de notre existence et de notre néant.
— Celles-ci méritent quelque considération à cause de leur antiquité.
C’est un monument des Goths; des inscriptions confirment son origine.
Vous voyez que bien des siècles ont déposé leur rouille sur ces débris
précieux: les Goths, après avoir vaincu Vandales, Alains et Suèves,
chassèrent les Romains de l’Espagne, qu’ils avaient gardée pendant
six cents ans. A leur tour, cent trente ans après, ces Goths furent
expulsés par les Maures; mais puisque ces décombres n’ont pas un grand
attrait pour vous, nous irons à Italica, autrement nommé _Sevilla la
Vieja_ (la Vieille), fondée par Scipion l’Africain; elle est la patrie
de l’empereur Adrien, de Théodose-le-Grand, et de Silius Italicus. La
mémoire de ce grand Scipion, qui disoit, j’aime mieux conserver un
citoyen, que tuer mille ennemis: celle d’un empereur habile, brave et
voluptueux, d’un consul poète, qui tous les ans fêtait la naissance
de Virgile, et les ruines d’un amphithéâtre, pourront peut-être vous
intéresser davantage. Arrivés sur les lieux, le comte me demanda à
quoi je rêvais. — A cet empereur Adrien, le maître du monde, logé dans
un palais immense où le luxe avait déployé toute sa magnificence, et
qui, à l’âge de soixante-deux ans, accablé de douleurs et du poids de
la vie, se désespérait de ne pouvoir mourir: et moi je pense, dit le
poète du Toboso, au temple qu’il fit bâtir en Égypte, en l’honneur de
son cher Antinoüs. Si Adrien et son mignon revenaient en Espagne, ils
seraient brûlés tout vifs. — Il est vrai, reprit le comte, que les
Espagnols, idolâtres du sexe, abhorrent ce vice qui a déshonoré les
Grecs et les Romains. Mais asseyons-nous sur ces ruines, et parlez-moi
de cet homme de ma connaissance que vous avez rencontré à Carthagène.
— D’abord, M. le comte, je vous croyais chez les morts. — Je ne
suis pas pressé d’aller jouir de leur société. — Vous avez reçu un
très-grand coup d’épée à travers le corps. — Heureusement il n’était
pas mortel. — Votre adversaire a cru vous avoir tué, et il pleure dans
une caverne, votre mort et sa femme. — Il a raison de la pleurer: la
jalousie l’a aveuglé, lui a tourné la tête. Sa femme est un modèle de
vertu, de fidélité et de douceur; don Fernandès nous a condamnés sur
l’apparence: voici notre justification. A cette époque, j’aimais dona
Éléonora, fille du marquis de Galvez, aujourd’hui ma femme. Le marquis
très-ambitieux, très-vain, ne voulait la marier qu’à un grand de la
première classe. L’orgueil est une maladie endémique de nos climats;
je vous conterai tout à l’heure à ce sujet une anecdote plaisante.
Dona Francisca, l’épouse de don Fernandès, liée d’une tendre amitié
avec dona Éléonora, favorisait notre inclination. Ma femme avait exigé
le plus grand secret de son amie, même vis-à-vis de son époux: un
secret pour un Espagnol, est un dépôt inviolable. Je crus entrevoir la
jalousie de don Fernandès; j’en parlai à dona Francisca qui repoussa
cette idée, soit pour voiler ce défaut, soit quelle se crût au-dessus
du soupçon: malheureusement, le jour de mon combat, dona Éléonora
vint la prier de m’envoyer chercher; elle voulait me communiquer une
affaire très-importante. — Ah! m’écriai-je, voilà la cause de vos
malheurs; don Fernandès, caché dans la rue, suivit la camariste de sa
femme, la vit entrer chez vous, et furieux, ivre de jalousie, vous
attendit, vous attaqua, et croyant vous avoir blessé à mort, partit
égaré, éperdu, ayant sa femme et les hommes en horreur: il s’est fait
hermite, et vit dans un antre consumé de remords et d’ennui. — Je le
plains; mais sa femme, pleine de vertus et d’innocence, était plus
à plaindre encore. Lorsqu’elle apprit notre combat et ma blessure,
elle s’évanouit: rappelée à la vie, elle attendit tout le jour dans
la plus vive inquiétude, le retour de son mari, et ne le voyant point
reparaître, elle s’abandonna au désespoir, la fièvre l’assaillit;
huit jours entiers elle lutta contre la mort. Enfin, sa jeunesse, un
médecin, et surtout les soins de son amie, lui rendirent la santé:
les chirurgiens répondirent bientôt de ma vie: ma blessure était
profonde sans être mortelle. Dès que je fus rétabli, je fis demander
à dona Francisca, la permission de la voir; mais elle me la refusa.
Après deux mois d’une vaine attente, elle voulait se retirer dans un
couvent; mais sa grossesse dont elle ne pouvait plus douter, lui en
ferma les portes; elle se décida à demeurer à Tolède jusqu’après son
accouchement, projetant d’aller ensuite rejoindre ses parents à Madrid.
J’appris qu’elle n’avait presque plus de ressources pour subsister.
J’engageai dona Éléonora, à lui offrir des secours en son nom; elle ne
voulut rien accepter; mais nous trouvâmes le moyen de subvenir à ses
besoins. Elle avait quelques bijoux et des tableaux à vendre: j’envoyai
mon valet de chambre déguisé en marchand, qui les acheta beaucoup
au-dessus de leur valeur. Un nouvel incident vint accroître ses peines:
son père mourut, et sa mère sans fortune, sans appui, vint se réfugier
auprès d’elle: cette mère lui apporta du moins quelque consolation, et
l’aida dans ses couches. A cette époque, le marquis de Galvez présenta
à sa fille un parti très-brillant: un grand d’Espagne de la première
classe, âgé de quarante-cinq ans par son extrait de naissance, et de
quatre-vingts par son intempérance et l’usage immodéré des plaisirs.
Éléonore répondit à son père avec beaucoup de fermeté, qu’elle ne se
marierait jamais sans son aveu, mais lui protesta qu’elle n’aurait
jamais d’autre époux que moi. Le marquis de Galvez se flatta que le
temps triompherait de la passion de sa fille; mais deux mois après
cette époque, le grand d’Espagne tomba malade et mourut. Alors je fis
parler de nouveau au père d’Éléonore, en lui fesant déparer que ma
naissance valait la sienne. Enfin, il se laissa fléchir, et j’obtins
celle que j’adorais, et avec elle le bonheur. Après notre hymen, dona
Francisca consentit à me voir: l’absence de son époux, l’incertitude
de son sort brisaient, déchiraient son ame; tantôt elle le croyait
mort, tantôt l’espérance la soutenait: elle se ruinait en messes pour
obtenir du ciel le retour de son cher Fernandès. A cette époque, le
comte don Pablo Olavide, intendant des quatre royaumes d’Andalousie
et de Séville, avait conquis une province à l’Espagne; car c’était
une vraie conquête que le projet qu’il avait fait adopter au roi,
de faire défricher les montagnes de la Sierra-Moréna, canton jadis
cultivé par les Maures, et dont les bois étaient depuis long-temps
le repaire des bêtes féroces et des brigands. Déjà s’élevait sur les
bords du Xenil, la Caroline, chef-lieu de la colonie: la fertilité la
plus heureuse commençait à récompenser les travaux des cultivateurs.
On prétend que la semence y produit jusqu’à quarante pour cent. Je
parlai à dona Francisca et à sa mère, de ce nouvel établissement et
des moyens que j’aurais de leur procurer une douce retraite; elles
embrassèrent ce projet avec ardeur, c’était un port qui s’offrait dans
la tempête. J’avais connu à Paris le comte Olavide: je lui écrivis pour
lui demander une petite habitation pour deux dames aussi intéressantes
qu’infortunées. Il me répondit sur-le-champ qu’il était trop heureux de
m’obliger en secourant l’infortune, et qu’il donnerait à mes protégées,
près de la Caroline, un terrain en valeur laissé par un Allemand qui
venait de mourir, et pour associé, un Alsacien, homme sage, robuste et
laborieux; que les dames jouiraient des deux tiers du produit; mais
qu’il faudrait quelque argent pour achever de bâtir une petite maison,
avoir des instruments aratoires, et quelques meubles. Je fis part de
cette réponse à dona Francisca, en lui taisant la demande de l’argent.
Elle fut enchantée, me remercia avec toute la sensibilité d’un cœur
malheureux et reconnaissant, et me pria d’écrire tout de suite à
M. Olavide qu’elle acceptait ses bienfaits avec une joie extrême.
J’informai sur-le-champ M. Olavide de cette réponse, en le priant de
faire achever le logement, d’acheter tout ce qu’il croirait nécessaire
pour un établissement, et de m’en faire les avances; mais de persuader
aux dames pour qui je m’intéressais, que les fonds étaient pris dans
les coffres du roi. Il me répondit galamment que mes ordres seraient
exécutés de point en point, et que les dames pouvaient venir dans deux
mois. Lorsqu’ils furent écoulés, dona Francisca partit avec sa mère
pour aller habiter sa tranquille et modeste demeure. Nos adieux furent
touchants; dona Francisca et ma femme s’embrassèrent vingt fois avant
de se séparer. Nous recevons souvent de ses lettres; dans la dernière
elle nous disait: «Je serais très-heureuse, si je n’étais poursuivie
par le souvenir d’un époux malheureux; j’arrose encore tous les jours
son portrait de mes larmes.»
Après ce récit, nous délibérâmes au moyen d’ouvrir les yeux de don
Fernandès, et de le retirer de sa caverne. Je proposai au comte de
charger de cette commission le père don Augustin, religieux plein de
prudence, de piété et d’onction. Vous avez raison, me dit-il, je le
connais; indulgent pour autrui, et sévère pour lui-même, il joint à la
pieté d’un anachorète, la philosophie d’un sage; le roi lui a offert
un évêché, qu’il a refusé: on lui en demanda la cause; il répondit:
Lorsqu’on a les yeux fixés sur l’éternité, la vie est un point entre
deux abîmes, et les honneurs de ce monde, des jeux d’enfants. Demain
matin nous irons le prier de nous rendre ce bon office. Je rappelai
au comte qu’il m’avait promis le récit d’une anecdote au sujet de
l’orgueil national. — La voici. Deux dames de haut parage, de Madrid,
se rencontrèrent dans une rue très-étroite. Il fallait que l’une des
deux voitures reculât pour laisser passer l’autre; aucune de ces deux
dames ne voulut céder le pas; et leur orgueil, s’irritant de plus en
plus, elles restèrent jusqu’au jour dans cette situation. Elles y
auraient, je crois, passé leur vie, plutôt que de reculer. Enfin, pour
terminer ce noble débat, on leur envoya deux chaises à porteur, qui les
emmenèrent en même temps.
Après ce récit, la nuit approchant, nous retournâmes à la ville.
Nous rencontrâmes un convoi nombreux de trois ou quatre cents
ecclésiastiques psalmodiant des cantiques funèbres. Cinq cents hommes,
portant des flambeaux, précédaient un cercueil où était un beau jeune
homme à visage découvert. Le cercueil était suivi de cinquante
carrosses. Je demandai au comte quel était cet infortuné, mort a la
fleur de son âge. — Je l’ignore; arrivé d’hier, je ne suis au fait
de rien: allons chez moi, nous y serons instruits. Nous y trouvâmes
brillante compagnie; mais la tristesse et le silence y régnaient.
Le comte, surpris, en demanda la cause. Ignorez-vous, lui répondit
sa femme, la mort d’Alonzo Melgar, ce jeune homme si aimable, si
accompli? — C’est donc son convoi que nous venons de rencontrer? Et
quelle catastrophe a terminé sa vie? — Un crime horrible: don Stanislas
Perez va nous en faire le récit. Toute la ville, dit alors don
Stanislas, connaît don Alonzo Melgar, _hidalgo_ brave, galant, plein
d’esprit, et qui nous rappelait les héros de l’ancienne chevalerie. Il
était l’amant de dona Eulalia Valdez, une Aspasie pour la beauté et
l’esprit, une Mégère pour les passions. La fureur règne dans tous ses
attachements: l’amour, la jalousie, la soif de la vengeance agitent,
enflamment son ame tour à tour. Elle a soupçonné l’infidélité de don
Alonzo, peut-être avec raison. Dissimulant sa rage, elle lui a donné
un rendez-vous dans une maison d’emprunt; elle a caché trois hommes
affidés, armés de poignards, dans un cabinet contigu à la chambre où
elle était. Dès que don Alonzo a paru, après les reproches les plus
amers, les plus virulents, cette Tisiphone lui a dit d’un ton plus
calme: Je suis maîtresse de ta vie; tu ne peux m’échapper: choisis de
mourir du poignard ou du poison recelé dans cette tasse de chocolat.
Ce malheureux, qui a vu sa mort inévitable, lui a répondu froidement
en prenant la tasse: Je choisis le chocolat; et après l’avoir bu, il
a ajouté: «Ce breuvage eût été moins désagréable, si vous y eussiez
mis un peu de sucre; le poison le rend trop amer; je ne parle pas pour
moi, mais pour mes successeurs.» Quand cette furie, qui aimait encore
éperdument, vit que le poison commençait à opérer, elle sortit, envoya
un confesseur à ce malheureux, et monta aussitôt dans une chaise de
poste qui l’attendait. Don Alonzo a eu le temps de se confesser, de
recevoir les sacrements, et a déclaré, en mourant, qu’il pardonnait
à son assassin, mais sans vouloir le nommer. Ce récit consterna
l’assemblée; chacun méditait sur ce terrible événement. Après un long
silence, un homme s’écria: Dona Eulalia est un monstre, dont l’échafaud
doit faire justice, et purger la terre. Une des dames dit: Elle est
bien coupable; mais aussi quel crime que l’infidélité! Oui, ajouta
dona Antonia, femme de trente-six ans, dont les charmes, comme la
rose de juillet, commençaient à se faner: trahir une amante qui vous
a comblé de ses faveurs, qui vous a tout sacrifié, est un crime qui
appelle la vengeance! Mesdames, dit alors le comte d’Avila, vous avez
raison; une infidélité à son époux est une bagatelle, une affaire
de mode; mais trahir une maîtresse! ce crime irrémissible mérite
un châtiment exemplaire. Monsieur le chevalier, veuillez nous dire
comment les dames françaises punissent les infidèles. — Par l’oubli,
le dédain, et quelquefois par l’indulgence et l’amitié: oui, parfois,
une amitié douce, intime succède à l’amour. Je n’en suis pas surprise,
s’écria la vive Antonia; est-ce qu’on aime en France? Vos dames ont
l’amour dans la tête, et la vanité dans le cœur. Le comte alors me dit
tout bas: Nos femmes ne connaissent pas le sentiment de l’amitié: un
amant, pour une Espagnole, est un dieu tant qu’il est aimé; à peine
est-il un homme quand l’amour est éteint. Ici l’ardeur du tempérament,
le besoin d’occupation noue la plupart des intrigues; et l’habitude,
l’orgueil, l’embarras d’un nouveau choix font la constance des femmes.
Chez une Française, dont une éducation cultivée a formé le goût et
le cœur, l’amour est un sentiment délicat, embelli par l’imagination
et le charme de l’esprit; chez vous il est l’enfant des grâces et du
sentiment: chez nous il est celui de la nature, plus ardent, plus
énergique, mais inculte et presque sauvage.
Nous nous séparâmes après cette conversation, et le comte promit de
venir me chercher le lendemain matin pour me mener chez don Augustin.
Il fut exact au rendez-vous, et nous partîmes dans la voiture avec don
Manuel pour le couvent des Franciscains. Lorsque nous y arrivâmes, don
Augustin allait dire sa messe; nous allâmes l’entendre. Le poète de
la Manche nous y donna une petite scène de gaîté; un père quêteur lui
présenta un bassin, en lui demandant pour les ames du purgatoire. Il y
mit une piastre. Le moine ravi et étonné de cette générosité, lui dit:
Senor, vous venez de tirer une ame du purgatoire. A ces mots don Manuel
donne une autre piastre. Ah! s’écrie le quêteur toujours plus enchanté:
Voilà une autre ame qui sort triomphante du purgatoire; toutes les deux
montent au ciel, les anges s’avancent pour les recevoir, je vois ces
ames, au milieu d’eux, rayonnantes de joie. Elles sont donc maintenant
en paradis, lui demanda don Manuel? — Assurément, elles sont entourées
des anges; elles jouissent de la gloire et du bonheur des Saints. — En
ce cas je reprends mon argent; ces ames n’en ont plus besoin, on ne
sort plus du paradis lorsqu’on y est entré; et en effet il reprit ses
piastres. Le moine confus et rouge de colère, murmurait, le maudissait
entre ses dents. Le comte et moi nous l’appaisâmes en jetant quelque
argent dans le bassin. Le poète du Toboso au sortir de l’église donna à
un pauvre les piastres qu’il avoit reprises du moine. Je lui demandai
pourquoi il enrichissait un mendiant aux dépens de l’église? — C’est
que je suis plus sûr de retirer un pauvre de la misère qu’une ame du
fond du purgatoire.
Nous montâmes après la messe dans la cellule de don Augustin, et
le comte après un récit fidèle de son combat et de l’injustice des
soupçons de don Fernandès, lui proposa d’aller le chercher, et
d’employer son éloquence et le charme de la persuasion pour l’éclairer
sur ses erreurs et le ramener à son épouse. C’est une mission, dit-il,
dont je me charge plus volontiers que d’une mission chez les sauvages,
dont je ferais de très-mauvais Chrétiens. Les Athéniens élevèrent un
temple à l’humanité, Marc-Aurèle à la bonté, et la religion chrétienne
à la charité. Je suis prêt à partir demain; je désirerois cependant
que l’un de ces messieurs voulut bien m’accompagner et me servir de
second: don Manuel s’offrit généreusement en disant: J’aime mieux
faire ce pélerinage que celui de Saint-Jacques-de-Compostelle. Il y a
plus d’indulgence à gagner, n’est-ce pas, mon père? — Je ne puis le
décider. Tout ce que j’ose assurer c’est que toute bonne œuvre est
notée dans le Ciel, et que saint Jacques est un grand saint, le patron
de l’Espagne. Oui, répliqua don Manuel, comme Minerve étoit la patronne
d’Athènes, Diane de Lemnos, Junon d’Argos et Jupiter Olympien de Rome.
Cela vous prouve, dit le père, que les hommes ont toujours cru avoir
besoin de la Divinité. Je lui demandai par quel événement l’Espagne
avoit choisi Saint-Jacques pour son patron? — Parce que le premier il
est venu nous prêcher l’Évangile. Mais ce qui a le plus contribué à le
faire adopter pour patron, c’est un songe que fit le roi Léon la veille
d’une bataille contre les Maures. Le saint lui apparut, et lui promit
la victoire. Il annonça cette apparition a son armée qui combattit avec
ardeur et gagna la bataille. Depuis les troupes espagnoles marchèrent
sous sa bannière, et le nom de Saint-Jacques fut leur cri de guerre,
comme jadis Saint-Denis était le cri des Français. Mais, lui dis-je,
il me semble que saint Jacques n’est pas né en Espagne, et que même
il n’y est pas mort, quoiqu’il ait son tombeau à Compostelle. — Il
est mort à Jérusalem, par les ordres d’Hérode Agrippa. — Et comment
son corps se trouve-t-il en Espagne? — L’an 42 de notre ère, ses
disciples l’enlevèrent, le mirent sur un vaisseau qui aborda en Galice,
d’où il fut transporté à Compostelle, et déposé dans une grotte de
marbre, au milieu d’un bois. Ce corps fut découvert en 800; et c’est
autour de cette grotte que l’on a bâti la ville, ou depuis se rend
l’affluence des pélerins. Mon père, lui dis-je alors, pardonnez-moi
mon pyrrhonisme; cette histoire, tous les miracles de saint Jacques me
paraissent apocryphes, et aussi difficiles à croire que les exploits
d’Hercule, qui a délivré la Bétique du monstre Geryon, et séparé près
de Cadix, d’un tour de main, les monts Calpé et Abila. — La translation
de saint Jacques en Espagne, l’invention de son corps, ses miracles
ne sont pas des articles de foi; imitons sa piété, sa vie édifiante;
c’est là ce que la religion exige de nous.
Au douzième siècle, saint Jacques était si révéré dans la chrétienté,
que Louis-le-Jeune, roi de France, gendre du roi de Castille, par
vénération pour le saint, fit le voyage de Compostelle. Son beau-père
lui offrit de magnifiques présents; mais Louis n’accepta qu’une superbe
escarboucle. De retour en ses états, il envoya, en reconnaissance, au
roi de Castille, une ambassade solennelle, à la tête de laquelle était
l’abbé de Saint-Denis, qui lui apportait le bras de saint Eugène,
premier évêque de Tolède, dont le corps avait été trouvé à Saint-Denis.
Le roi de Castille, suivi de ses deux fils, du clergé, et des grands
de la cour, alla hors de la ville recevoir ce dépôt précieux; le père
et les enfants le portèrent, sur leurs épaules, jusqu’à la cathédrale.
Dans la suite, Philippe II désira posséder le corps tout entier, et
l’envoya demander, par une ambassade, à Charles IX, qui l’accorda sans
peine, et Philippe alla au-devant du corps avec les mêmes cérémonies
et la même solennité que l’on avait employées jadis à la réception
du bras. Ce fils de Charles-Quint, dis-je alors, ne bornait pas son
ambition à la possession du cadavre d’un saint, il a voulu envahir
toute la France. Le comte ajouta qu’il conseillerait à Charles III de
renvoyer à Saint-Denis le corps d’Eugène en échange de la Franche-Comté
et des Pays-Bas que Louis XIV avait enlevés à l’Espagne. Il termina
cette conversation en proposant à don Augustin de venir dîner chez lui;
mais il refusa, alléguant le peu de temps qui lui restait pour les
apprêts du voyage.
Lorsque le comte fut sorti, je dis à don Augustin: Permettez-moi de
vous demander la solution d’un problême qui m’occupe depuis que je
voyage en Espagne. Comment, dans un pays où la religion a des racines
si profondes, des autels si nombreux, un empire si puissant, comment,
dis-je, les confesseurs, les casuistes peuvent-ils voir avec cette
indifférence, ou du moins tolérer avec tant d’indulgence et de facilité
la licence des mœurs? Ici les liens du mariage sont si relâchés, que
la plupart des maris ont des maîtresses, et les femmes des amants;
et cependant ces époux infidèles se confessent, communient souvent,
et, le lendemain de ces actes religieux, ils retournent à leurs
attachements, à leurs douces habitudes? — Cette objection m’a aussi
occupé plus d’une fois. L’église a souvent essayé d’user de rigueur,
et d’opposer des digues au torrent des passions, et surtout à celle
de l’amour; mais elle a compris que l’impétuosité, la violence de ce
besoin physique, irrité par l’activité de l’imagination et l’influence
d’un climat ardent, renverseraient la religion plutôt que de s’arrêter
devant ses barrières; et pour sauver le vaisseau, il a fallu le laisser
quelquefois flotter au gré des vents, et prudemment louvoyer. J’ai
ouï dire à une dame française, attachée à feu la reine d’Espagne, que
madame de Montespan, dans son commerce très-illicite avec Louis XIV,
observait rigoureusement les jeûnes, les abstinences, le carême, et
quittait souvent le roi pour aller prier dans son cabinet. Lorsqu’on
lui parlait de cette inconséquence dans sa conduite, elle répondait:
_Parce qu’on fait mal dans une chose, faut-il le faire dans toutes_?
Aussi sa vieillesse et sa mort ont été très-édifiantes. Le clergé de
France est peut-être trop sévère contre ce penchant de la nature;
il faut se prêter à la fragilité humaine; l’indulgence maintient la
religion, et tôt ou tard elle amène le repentir et la pénitence.
_Valga me Dios_! s’écria don Manuel, on éteindrait plutôt le feu du
soleil que celui de l’amour; ces deux soleils sont l’ame du monde
et le principe de la vie. Don Augustin sourit à cette exclamation,
et dit: Je crois que le moyen le plus efficace pour rendre aux mœurs
leur pureté, et au mariage sa sainteté et son inviolabilité, ce serait
d’autoriser le divorce, permis dans les premiers siècles de l’église,
aujourd’hui défendu trop rigoureusement. Le savant don Manuel ajouta
qu’en Turquie le mariage était plus respecté, parce que les Turcs
pouvaient avoir quatre femmes et des concubines. La cloche alors
appela le père au réfectoire; et nous le quittâmes pour aller dîner
chez le comte. Nous trouvâmes dans la rue une espèce de procession
qui excita notre curiosité. Un porte-croix, précédé de six prêtres
en surplis et un cierge à la main, ouvrait la marche; suivaient deux
files d’hommes enveloppés d’une tunique brune; venait ensuite un
homme dans le même costume, monté sur un âne, et entre deux prêtres;
deux autres personnages, vêtus de la même robe, portaient chacun
un plat d’argent, et, s’adressant aux passants, aux personnes qui
étaient aux fenêtres, aux balcons chargés de monde, demandaient d’une
voix lamentable: _Por el alma del povre_ (pour l’ame du pauvre ).
J’interrogeai mon voisin sur cette cérémonie, qui me dit: L’homme qui
est sur l’âne est un criminel que l’on mène à la potence; le produit
de la quête est destiné à lui faire dire des messes après sa mort.
Les deux prêtres qui marchent à ses côtés sont des confesseurs qui
l’exhortent et le préparent à la mort; et les hommes en robes brunes
sont des pénitents de la congrégation de la Paix. Ils sont institués
pour venir au secours des condamnés. Lorsque le tribunal de la justice
fait annoncer une exécution, vingt-quatre heures avant le supplice on
conduit le patient dans la chapelle de la prison; alors la confrérie
le regarde comme un frère; elle lui donne l’habit des pénitents avec
lequel il sera exécuté; elle lui sert un bon soupé sur de la vaisselle
d’argent. Le lendemain on lui donne à dîner tout ce qu’il désire, et
la congrégation paye ses dettes. L’après-dînée elle va le chercher, et
elle l’accompagne, dans l’ordre processionnel, au lieu de son supplice.
Nous suivîmes ce cortège jusqu’auprès de l’échafaud. L’exécution faite,
des hommes et des femmes vinrent baiser les pieds du pendu. On nous
assura qu’il y avait vingt-quatre jours d’indulgence attachés à cet
acte de piété. Ensuite, les pénitents emportèrent le cadavre dans un
cercueil, et allèrent lui faire un superbe service. Quand le cortége
fut éloigné, un des confesseurs monta sur l’échelle, et adressant un
discours pathétique à l’auditoire, qui se pressait autour de lui, il
dit éloquemment que le vol est un crime qui mène à la potence, et
que la mort d’un pendu était très-désagréable. Vivement ému de cette
cérémonie lugubre, je dis à don Manuel: Je vois avec plaisir que vos
compatriotes ont l’ame tendre et compatissante: cette sensibilité les
honore soit qu’ils la doivent à la religion ou à la douceur du climat.
Je sais qu’on leur reproche les cruautés, les crimes de l’Amérique;
mais les conquérants de ce nouvel hémisphère n’étaient qu’un très-petit
nombre d’aventuriers, dont l’Espagne aurait fait justice, si le succès,
qui justifie tout, et l’éclat de leur valeur, n’eussent couvert leurs
forfaits du faux jour de la gloire.
Le comte d’Avila nous attendait pour dîner; nous n’étions que quatre
convives, sa femme et lui, don Manuel et moi. J’ai voulu, nous dit-il,
mieux jouir de votre société, et vous traiter à la française, car je
vois bien que vous n’aimez ni notre safran ni notre ail; et cela me
rappelle un dîné fameux dans nos annales, que l’amirauté de Castille
donna, le siècle dernier, au maréchal de Grammont, qui venait demander
la main de l’infante pour Louis XIV. On y servit sept cents plats aux
armes de l’amirauté: tous les mets étaient dorés, et tellement chargés
de safran, qu’aucun convive n’osa y toucher; l’on remporta les plats
tels qu’ils étaient venus, et cependant le festin dura quatre heures.
Après le dîné, le comte nous lut la lettre qu’il écrivait à don
Fernandès.
«Cessez, monsieur, de creuser votre tombeau, le bonheur peut renaître
pour vous. Le père don Augustin, qui vous remettra cette lettre,
vous apprendra l’asile où votre femme verse tous les jours des
larmes amères sur vos communs malheurs. Ce vénérable religieux vous
affirmera la vérité de mon récit. J’étais épris depuis long-temps de
la fille du marquis de Galvez, aujourd’hui mon épouse. Dona Francisca
favorisait notre inclination, et vos soupçons ont outragé la vertu la
plus pure. Elle vous a donné un enfant sept mois après votre départ;
elle est retirée à la campagne avec lui et sa mère: je vous exhorte à
revenir auprès d’une épouse aussi sensible que vertueuse. Venez tarir
ses pleurs et finir ses malheurs et les vôtres.»
Le comte remit cette lettre à don Manuel, avec une bourse de cent
piastres pour subvenir aux frais du voyage de don Augustin, et de don
Fernandès. Il me pressa beaucoup d’accepter un logement chez lui; je le
refusai pour garder ma liberté: je lui promis de venir à sa table me
dédommager des privations que je m’imposais.
Le lendemain, à la pointe du jour, don Augustin était à notre porte,
avec une voiture. J’embrassai tendrement don Manuel, qui me dit, en
me pressant dans ses bras: Cher Oreste, tu reverras bientôt Pylade
vainqueur du farouche Thoas. Je lui donnai une lettre pour don Pacheco,
et lui promis d’aller l’attendre à Cordoue. Don Augustin m’assura
qu’ils y seraient dans quinze jours.
Le départ du jovial improvisateur me rendit cette matinée bien triste:
peut-être des vapeurs qui voilaient le beau soleil de ces climats
augmentaient ma mélancolie: il suffit d’un léger nuage au physique
comme au moral pour troubler la sérénité de notre ame. Pour dissiper
ou promener ma tristesse, j’allai au faubourg de Triana; la rêverie
et la mélancolie m’y suivirent. Séraphine, Cécile, dona Rosalia
tour-à-tour occupèrent ma pensée. Cette tendre et aimable Cécile, me
disois-je, elle a disparu comme une ombre légère, comme ce phosphores
qui brillent un moment dans les airs: Séraphine est aussi perdue pour
moi. Que sont devenus ces beaux jours où sa voix douce, harmonieuse
m’appelait _mi corazon, mio enamorado_ (mon cœur, mon amant); où ses
regards tendres, expressifs pénétraient mon ame d’amour et de volupté!
Aujourd’hui ses regards, ces doux noms s’adressent à un autre. O
femmes! ornement de la terre! délice et tourment de la vie! Du moins,
si j’étais auprès de Rosalie, elle est sensible et malheureuse comme
moi! Hélas! mon cœur n’a pas un être sur lequel il puisse se reposer!
Las de me promener, j’allai m’asseoir auprès de la fontaine où sont
les statues d’Hercule et de César. Que de pensées me fit naître
l’image de ce dernier! Je songeai à dix ans d’activité et de travaux
dans les Gaules, au passage du Rubicon, à la bataille de Munda, de
Pharsale, à son ambition effrénée, et puis je le vois tomber, à l’âge
de cinquante-six ans, sous le poignard de ses ennemis. C’était bien la
peine de naître et de porter le flambleau de la guerre au sein de sa
patrie pour lui ravir sa liberté. Le maréchal de Gassion disait qu’il
fesait trop peu de cas de la vie pour la communiquer à d’autres: on ne
peut méditer sa pensée sans être de son avis. Lorsqu’on lit l’histoire
avec un peu d’attention et de philosophie, que l’on voit cette vaste
scène de guerres, d’atrocités, de perfidies, de massacres; tant de
personnages agités, emportés par leurs passions, toujours occupés de
projets de fortune, de grandeur, de domination, se succéder rapidement,
et s’engloutir dans l’abîme de l’oubli, ne croit-on pas lire l’histoire
des fous de Bedlam? Quel œil pourrait distinguer aujourd’hui la cendre
d’Achille et d’Agamemnon de celle d’Irus et de Thersite? Accablé de
ces réflexions et du poids de ma tristesse, je sentais le besoin
de répandre des larmes, lorsqu’un jeune homme m’aborda. Son visage
était pâle, défait; son habit paraissait la livrée de la pauvreté.
Monsieur, me dit-il, je vois à votre uniforme, et de plus à votre air
national, que nous sommes compatriotes. — Vous êtes Français, sans
doute? — Oui, Français bien malheureux. — Puis-je vous être utile? —
Vous allez en juger: voici mon histoire. Je dois rougir en vous la
contant; mais l’aveu de ma faute, ou plutôt de mon crime, est déjà
une punition que je m’impose. Je suis fils d’un avocat de Toulouse. A
l’âge de vingt-deux ans, je devins éperduement amoureux de la femme
d’un libraire, une Vénus pour la beauté, une Messaline pour les mœurs.
Son mari, vieillard jaloux, mais homme de mérite, fermait avec une
extrême rigueur les avenues de sa maison; sa femme, aussi impatientée
que moi des obstacles que l’on nous opposait, me proposa de l’enlever:
j’hésitai quelque temps. La timidité, la pudeur m’arrêtaient au bord
de l’abîme; mais l’amour et les sollicitations de Julie étouffèrent
la voix de l’honneur et du devoir. Je dérobai à mon père une somme de
cent louis, et Julie emporta de son côté bijoux, argent, vaisselle,
tout ce qu’elle put saisir à son époux. Nous nous réfugiâmes à Madrid,
où l’amour, les plaisirs, la bonne chère, en nous étourdissant sur
l’avenir, dissipèrent bientôt la plus grande partie de nos vols
domestiques. J’avais étudié en médecine, et je proposai à Julie
d’aller, avec les débris de notre fortune, nous établir dans une petite
ville d’Espagne, où je pourrais exercer ma profession de médecin; elle
approuva mon projet. Le lendemain elle me pressa beaucoup d’aller à la
comédie pour me distraire; mais une migraine assez forte l’empêchait
de m’y suivre. A mon retour je ne retrouvai plus dans notre logement,
ni ma femme ni le reste infortuné de notre pécule, ce qui me confirma
son évasion. Je me consolai aisément de sa perte. Les liaisons formées
par le crime, amènent tôt ou tard la haine et les remords. Je ne fis
aucune recherche; je vendis les meubles qu’elle n’avait pu emporter, et
me rendis à Badajoz, où un homme que j’avais connu à Madrid me présenta
à ses connaissances en qualité de médecin: en Espagne, la charlatanerie
en impose aisément; tout homme y a le droit de s’ériger en Esculape.
J’eus d’abord quelques pratiques, et je fis des cures. Cela me valut
de petits honoraires, qui, avec beaucoup de frugalité, suffirent à ma
subsistance; mais un jour ayant été appelé pour le fils de l’alcade,
jeune homme fort aimé dans la ville, je pris sa maladie pour une
attaque d’apoplexie; je le fis saigner deux fois: malheureusement
c’était une indigestion qu’il avait. Lorsque les parents le virent à
l’extrémité, ils firent venir un véritable docteur, qui leur apprit
ma bévue en me traitant d’empirique, d’ignorant et de gavache: mais
ce qui acheva de me perdre dans l’opinion publique et d’irriter les
esprits, c’est la délation d’une vieille femme qui me servait, et que
je renvoyai pour soupçon de vol: elle déclara qu’un vendredi j’avais
mangé une côtelette de mouton, et qu’un dimanche je n’avais pas
entendu la messe; que par conséquent j’étais juif ou musulman. Cette
grave accusation, jointe à la mort du fils de l’alcade, échauffèrent
tellement les esprits, qu’hommes, femmes et enfants vinrent assiéger ma
porte, criant à l’hérétique, à l’assassin; ils étaient armés de bâtons
et de pierres. Heureusement le derrière de la maison donnait dans une
rue très-étroite et peu fréquentée; le premier étage n’était pas élevé,
et je me déterminai à sauter par la fenêtre: par bonheur je tombai sur
un monceau de fumier. La chute cependant fut un peu rude; je restai un
quart-d’heure sans pouvoir me relever; mais enfin la peur me rendit
mes forces, et de détour en détour, je m’échappai de la ville. Lorsque
je fus hors de danger, je m’assis sur une pierre où les réflexions
les plus cruelles vinrent m’assaillir; je me voyais sans argent, sans
appui, loin de mes parents, de ma patrie, et flétri par une action
criminelle: vingt fois j’ai voulu terminer ma fatale existence; mais
la religion et peut-être l’amour de la vie, ont retenu mon bras. Je
poursuivis mon chemin, avec l’intention de rentrer en France. J’allai
à Tolède; de là je vins à Séville, frappant à la porte des couvents
pour demander du pain. J’avouerai en l’honneur des moines et de la
générosité espagnole, que les aumônes ont été plus que suffisantes.
Mais le chagrin, l’humiliation et la fatigue du voyage, altérèrent ma
santé; et en arrivant à Séville, dévoré par la fièvre, j’ai été obligé
de me présenter à l’hôpital, où l’humanité, la charité chrétienne
m’ont prodigué leurs soins et leurs secours. Je n’en suis sorti que
depuis hier. J’ai beaucoup souffert; mais je mérite mes souffrances. —
Votre récit est fort touchant, et vous payez bien chèrement la faute
d’un jour. Mais que puis-je faire pour vous? — Me prêter quelqu’argent
pour retourner dans ma patrie. — Combien vous faut-il? — Trois louis.
— C’est bien peu; cette somme ne vous suffira pas. — Pardonnez-moi;
c’est assez pour un homme qui voyage à pied et aux dépens des autres.
Je lui en offris cinq; il ne voulut jamais en accepter que trois. Il
me proposa de me faire son billet: je le refusai, en lui disant que
je passerais bientôt par Toulouse, et qu’il me rembourserait. Il me
remercia avec la sensibilité et la joie d’un cœur qui sort de la misère
et d’une situation douloureuse; et moi j’allai dîner chez le comte
d’Avila, moins oppressé et soulagé par le plaisir d’avoir obligé un
compatriote malheureux.
Je dois ici le portrait de la comtesse d’Avila, qui m’accueillait avec
cette politesse douce et aisée, que l’usage du monde perfectionne,
mais qui prend sa source dans le cœur. Dona Éléonora, un peu maigre,
le teint pâle, attirait les regards par l’éclat de ses yeux, et une
physionomie intéressante, et la grâce de ses mouvements. Elle lisait
l’idiome français, l’ânonnait un peu et aimait à le parler.
Elle était très-attachée à son mari, fesait peu de cas des moines,
et, chose étonnante pour une Espagnole, elle croyait que la vertu et
l’humanité ouvraient, dans toutes les religions, les portes du Ciel;
elle aimait la lecture, et lisoit de bons livres; mais la vivacité de
son esprit nuisait à son attention; elle accusait sa mémoire du peu
de fruits de ses lectures. A tort, lui dis-je un jour, vous inculpez
cette faculté; vous retiendrez ce que vous lirez attentivement. Mais
les femmes lisent comme bien des hommes voyagent; ils courent la poste,
traversent rapidement les villes, les campagnes, brûlent d’arriver à
l’auberge, et en rentrant dans leur patrie, semblent avoir bu des eaux
du Léthé. La comtesse aimable, spirituelle, et d’un caractère heureux,
comme le soleil avait ses taches;
Car à l’humanité, si parfait que l’on fût,
Toujours par quelque faible on paya le tribut.
Elle avait hérité de son père l’orgueil de la naissance; elle croyait
l’organisation d’un gentilhomme bien supérieure à celle d’un roturier.
Elle me demanda un jour si Voltaire et Racine étaient gentilshommes;
je lui répondis qu’ils étaient les premiers de la nation, et que les
beaux génies avaient une origine céleste. Elle avoit beaucoup d’esprit;
mais le désir d’en montrer la jetait quelquefois dans l’affectation,
et détruisait ce beau naturel, cet heureux abandon qui fait le charme
de la conversation et le délice de la société. Ce désir de briller
lui fesait citer à tort et à travers des faits qu’elle ignorait ou
qu’elle savait mal. Elle aimait peu la compagnie des femmes; et habile
à saisir leurs ridicules ou leurs défauts, elle les raillait avec un
ton plaisant et malin, mais sans aller jamais jusqu’à la méchanceté:
au reste, ses vertus, sa générosité, sa fidélité en amitié et dans le
mariage, couvraient toutes ses imperfections.
Pendant le dîné elle me demanda si je m’étais armé contre le carême qui
approchait, d’une bulle de la _Cruzada_? Je ne prends, lui dis-je, les
armes que contre mes ennemis, et le carême et moi nous sommes très-bien
ensemble; mais daignez me faire connaître cette bulle, dont j’entends
parler depuis quelque temps.
La _Cruzada_, me dit le comte, permet de manger en carême du laitage
et des œufs; un officier-général paie cette permission deux réaux,
un colonel, un réal; mais vous serez le maître de donner davantage.
Cette bulle fut publiée en 1509, par Jules II, et le produit en
fut affecté aux rois d’Espagne, pour payer les frais de la guerre
contre les Maures. Ceux-ci n’existant plus, cet impôt s’est glissé
insensiblement dans la caisse de Saint Pierre. Un confesseur refuserait
l’absolution à quiconque n’aurait pas acheté cette bulle. Mais aucun
Espagnol n’est assez hardi pour s’en passer. — Ils sont plus braves,
repris-je, devant un régiment d’ennemis que devant une compagnie de
moines. — Messieurs les Français, vous riez de nos superstitions, mais
n’avez-vous pas votre jansénisme, votre bienheureux Pâris, votre bulle
_Unigenitus_, vos convulsionnaires, votre quiétisme, vos billets de
confession? — J’en conviens; mais le vent a bientôt changé et emporté
les brouillards qui offusquaient notre raison.
La comtesse me proposa de me mener passer la soirée chez dona Bianca
Aladera, qui paraissait me voir avec plaisir, et qui disait quelle
ne trouvait rien d’aussi aimable qu’un officier français. J’allai
donc chez dona Bianca, qui m’accueillit avec le sourire le plus
flatteur. Elle me réserva pour jouer à l’ombre avec elle, jeu que je
savais très-mal. Son pied rencontra le mien sons la table, ce qui
m’embarrassa, car je rougis, et quoiqu’elle fût jeune et jolie, je ne
fus nullement tenté de lui répondre; la plaie de la perte de Séraphine
était encore bien ouverte; et d’ailleurs je dédaignais ces amours
impromptus, enfants du caprice et du désir. La partie finie, elle me
plaça à ses côtés. Quand son mari entra, c’était un homme bien fait et
d’une physionomie heureuse, elle me dit tout bas: Voilà mon mari, c’est
un très-honnête homme, mais il est jaloux; il faut nous observer: et
elle s’observa si bien qu’elle ne me parla plus que par ses regards,
que j’aurais trouvés fort éloquents, si mon cœur avait été disposé à
les entendre. Quand je me retirai, elle m’invita, tout bas, à me rendre
le lendemain matin, vers les dix heures, à sa paroisse, que là nous
causerions ensemble après la messe. Je lui répondis que j’avais des
engagements qui m’empêchaient de profiter de ses bontés et de la messe.
Depuis, dona Bianca Aladera a dit beaucoup de mal des Français, et de
moi particulièrement.
Retiré dans ma chambre, le lendemain après mon déjeûné, un valet de
chambre, qui écorchait la langue française, vint me demander si milord
Dorset, arrivé hier au soir, pouvait venir me _fréquenter_. Je répondis
qu’il me ferait beaucoup d’honneur. Peu de temps après milord entra,
et me dit, dans mon idiome, qu’il avait appris de l’aubergiste qu’un
officier français était logé chez lui, et je crois, ajouta-t-il, que
votre nation et la nôtre sont faites pour vivre ensemble; la guerre,
la politique des gouvernements, ne doivent pas désunir les individus
des premières nations du monde. — Je crois, milord, lui dis-je, qu’un
Espagnol ne déparerait pas notre société. Il me dit que depuis seize
mois il voyageait en Espagne, qu’il avait vu Lisbonne, Madrid, tous
_los sitios reales_ (les maisons royales); qu’au palais de l’Escurial,
un grand seigneur lui avait dit avec emphase, que ce superbe monument
avait été bâti par Philippe II, en commémoration de la victoire de
Saint-Quentin, remportée sur les Français, et qu’il avait répondu:
C’est fort bien; mais vous auriez dû l’abattre après la bataille de
Rocroi; à présent, continua milord, je viens de Cadix; croiriez-vous
que l’on m’a chassé de Varna, moi et mes gens? L’un d’eux, qui est
Allemand, étant allé acheter quelques bouteilles de vin, l’alarme
s’est répandue dans la ville, le peuple s’est ameuté, criant que les
Allemands allaient boire tout le vin du pays. On a poursuivi mes gens
à coups de pierre; je voulais sortir l’épée à la main, mais l’hôte,
sa femme et leurs deux filles, m’ont arrêté et supplié de réprimer
ma colère, pour éviter une scène désastreuse. Le peuple n’a été
rassuré qu’après mon départ. Par Saint Georges, les Espagnols sont des
êtres bien singuliers! je ne suis pas étonné que nous les battions
sur mer, et que nous prenions tous leurs saints métamorphosés en
vaisseaux,[57] à l’inverse des vaisseaux d’Énée qui furent changés
en nymphes. — Prêtez-leur un Cromwel pendant vingt ans, ensuite un
Frédéric II de Prusse pendant vingt autres années, et ces saints
seront pour vous changés en requins. Rappelez-vous quelle vigueur a
déployée l’Espagne sous le ministère du cardinal Albéroni; l’Europe
en fut étonnée. Je lui demandai s’il devait faire un long séjour à
Séville? — Un jour seulement pour voir la cathédrale et la ville.
Je m’offris de l’accompagner. — Vous me ferez très-grand plaisir,
dit-il, à condition que vous accepterez un mauvais dîné; car dans ce
pays, ils ont des légions de moines et pas un cuisinier; de superbes
églises et de mauvais chemins. Leurs saints, leurs madonnes font tous
les jours des miracles, et les laissent mourir de faim. Ils ont un
excellent territoire et une mauvaise culture, beaucoup de théâtres
et pas une bonne pièce. — Milord, fesons grâce à la faiblesse de
leur gouvernement, en faveur de leur caractère; car je pense que les
Espagnols et les Suisses sont les nations de l’Europe où l’on trouve
le plus de franchise, de grandeur d’ame et de probité. Il convint que
je pouvais avoir raison, et qu’il avait connu nombre d’Anglais qui
estimaient beaucoup la nation espagnole. Je le quittai un moment pour
aller prévenir le comte d’Avila que je ne dînerais pas chez lui.
Milord Dorset voyageait pour se défaire d’une passion malheureuse: il
aimait éperduement la femme de l’un de ses amis, auquel il avait rendu
des services signalés; et il ne voulait pas souiller ses bienfaits,
en abusant de sa confiance, de son amitié et de sa reconnaissance:
et redoutant la séduction de l’amour et le danger de l’occasion, il
avait brusqué son départ de Londres, pour se distraire en parcourant
l’Europe. Il était ce qu’on appelle fataliste: les hommes selon lui
étaient des automates sous la main de la Divinité: Dieu, disait-il,
ayant réglé l’harmonie, le cours des astres, le mouvement périodique
de l’univers, ne peut avoir abandonné les événements futurs au caprice
des hommes. Je lui répondis: Dieu a mis en moi l’intime persuasion que
je suis libre; voudrait-il me tromper? Cette idée est incompatible avec
sa bonté et sa justice: l’idée de la liberté m’honore à mes propres
yeux, et m’excite à la vertu: je ne puis, il est vrai, l’accorder avec
sa prescience; mais tant de choses sont si impénétrables à ma raison,
qu’elle se soumet en avouant sa faiblesse. — Dans l’incertitude d’un
choix à faire, votre volonté vous décide, n’est-ce pas? — Sans doute.
— Et d’où émane cette volonté? On lit dans les livres saints, que
Dieu a créé Cyrus, Alexandre, inspiré Moïse, illuminé ses apôtres,
pour l’exécution de ses vastes desseins; et s’il est démontré qu’il
est l’auteur, le principe des pensées de tout ces grands personnages,
pourquoi supposez-vous qu’il dédaigne assez les autres hommes pour les
abandonner à leur libre arbitre? car enfin, si le père de Cyrus avait
pu se dispenser de lui donner l’existence, si un homme avait été le
maître de l’étouffer dans son berceau, il n’aurait pas conquis la Perse
et renvoyé les Juifs à Jérusalem, pour rebâtir leur temple, selon la
prédiction d’Isaïe. Donc, il était impossible que tout ce que Dieu
avait arrêté n’arrivât pas. Mais nous voici devant la cathédrale; ce
que nous y verrons sera plus compréhensible pour nous.
Milord admira cette superbe basilique, et me dit qu’après Saint-Pierre
de Rome, Saint-Paul de Londres et Sainte-Sophie de Constantinople,
c’était le plus bel édifice élevé à la Divinité. Nous étions environnés
des messes que l’on disait dans les chapelles. Milord, quoique déiste,
grand prôneur de la religion naturelle, s’agenouilla à l’élévation,
et s’inclina respectueusement. Au sortir de l’église, je lui dis
que j’avais été édifié de sa dévotion. — J’ai, me dit-il, mes
opinions, mes principes; mais je respecte ceux des autres. Fronder la
religion dominante d’un pays, c’est affecter de la supériorité sur
les habitants; c’est attaquer leur amour-propre dans ses plus douces
illusions: de plus, la religion étant sous l’influence du gouvernement,
tout homme qui l’insulte ou la brave publiquement, mérite d’être puni.
Si j’étais à Constantinople, je conviendrais que Mahomet est le plus
grand des prophètes, et que la lune est entrée dans son manteau par la
manche droite, et sortie par la manche gauche, et que l’ange Gabriel
l’a conduit dans le ciel sur la jument Borack.[58] Nous montâmes
jusqu’au haut du clocher de cette basilique, où nous jouîmes de la
superbe perspective de la ville et de la campagne. Après nous être
rassasiés de cette vue, nous allâmes voir la _lonja_ (la bourse).
Milord me dit en arrivant, _terret solitudo et tacentes Loci_. Jadis
cet édifice était autant fréquenté que la bourse de Londres; mais le
commerce, comme certains fleuves, change souvent son cours: celui de
Venise, de Gênes, Pise, Séville, n’est plus qu’un faible ruisseau:
peut-être un jour la Tamise ne portera que des bateaux de pêcheurs.
La Lonja, continua milord, est aujourd’hui l’antre de la Chicane;
l’on destine cet édifice à servir d’entrepôt à tous les papiers
relatifs à l’Amérique espagnole. Séville avait autrefois cent trente
mille personnes occupées aux manufactures de soie: aujourd’hui, cette
population est bien diminuée. Cette ville était, sous les Maures,
la capitale du plus beau royaume d’Espagne: lorsque l’on pense à
cette nation brillante qui réunissait les arts, les sciences, le
commerce, la valeur, la galanterie, le luxe et les plaisirs, l’on est
fâché que les descendants des Goths les aient renvoyés en Afrique.
Cependant Séville est encore une des villes les plus considérables de
l’Espagne. Le voisinage de la mer et le Guadalquivir la rendraient
encore très-florissante, si le monarque y fixait sa résidence, et elle
l’emporterait sur bien des capitales par la fertilité de son terroir,
et la douceur de son climat. La flotte d’argent y arrive des Indes au
mois d’août, et repart en avril; son arrivée emploie plus de six cents
ouvriers; mais allons nous promener aux bords de la rivière.