Une troisième fois mon sort change de face,

Madame, et c'est mon tour de vous quitter la place.

Je ne m'en défends point, et quel que soit le prix 1645

De ce rare trésor que je vous avois pris,

Quelques marques d'amour que ce héros m'envoie,

Ce que j'en eus pour lui vous le rend avec joie.

Vous le conserverez plus dignement que moi.

ÉRYXE.

Madame, pour le moins j'ai su garder ma foi; 1650

Et ce que mon espoir en a reçu d'outrage

N'a pu jusqu'à la plainte emporter mon courage[731].

Aucun de nos Romains sur mes ressentiments....

SOPHONISBE.

Je ne demande point ces éclaircissements,

Et m'en rapporte aux Dieux qui savent toutes choses.

Quand l'effet est certain, il n'importe des causes:

Que ce soit mon malheur, que ce soient nos tyrans,

Que ce soit vous, ou lui, je l'ai pris, je le rends.

Il est vrai que l'état où j'ai su vous le prendre

N'est pas du tout le même où je vais vous le rendre:

Je vous l'ai pris vaillant, généreux, plein d'honneur,

Et je vous le rends lâche, ingrat, empoisonneur;

Je l'ai pris magnanime, et vous le rends perfide;

Je vous le rends sans cœur, et l'ai pris intrépide;

Je l'ai pris le plus grand des princes africains, 1665

Et le rends, pour tout dire, esclave des Romains.

ÉRYXE.

Qui me le rend ainsi n'a pas beaucoup d'envie

Que j'attache à l'aimer le bonheur de ma vie.

SOPHONISBE.

Ce n'est pas là, Madame, où je prends intérêt.

Acceptez, refusez, aimez-le tel qu'il est, 1670

Dédaignez son mérite, estimez sa foiblesse;

De tout votre destin vous êtes la maîtresse:

Je la serai du mien, et j'ai cru vous devoir

Ce mot d'avis sincère avant que d'y pourvoir.

S'il part d'un sentiment qui flatte mal les vôtres, 1675

Lélius, que je vois, vous en peut donner d'autres;

Souffrez que je l'évite, et que dans mon malheur

Je m'ose de sa vue épargner la douleur.

SCÈNE V.

LÉLIUS, ÉRYXE, LÉPIDE, BARCÉE.

LÉLIUS.

Lépide, ma présence est pour elle un supplice.

ÉRYXE.

Vous a-t-on dit, Seigneur ce qu'a fait Massinisse? 1680

LÉLIUS.

J'ai su que pour sortir d'une témérité

Dans une autre plus grande il s'est précipité[732].

Au bas de l'escalier j'ai trouvé Mézétulle;

Sur ce qu'a dit la Reine il est un peu crédule;

Pour braver Massinisse, elle a quelque raison 1685

De refuser de lui le secours du poison;

Mais ce refus pourroit n'être qu'un stratagème,

Pour faire, malgré nous, son destin elle-même.

Allez l'en empêcher, Lépide; et dites-lui

Que le grand Scipion veut lui servir d'appui, 1690

Que Rome en sa faveur voudra lui faire grâce,

Qu'un si prompt désespoir sentiroit l'âme basse,

Que le temps fait souvent plus qu'on ne s'est promis,

Que nous ferons pour elle agir tous nos amis:

Enfin avec douceur tâchez de la réduire 1695

A venir dans le camp, à s'y laisser conduire,

A se rendre à Syphax, qui même en ce moment

L'aime et l'adore encor malgré son changement.

Nous attendrons ici l'effet de votre adresse;

N'y perdez point de temps.

SCÈNE VI.

LÉLIUS, ÉRYXE, BARCÉE.

LÉLIUS.

Et vous, grande princesse,

Si des restes d'amour ont surpris un vainqueur,

Quand il devoit au vôtre et son trône et son cœur,

Nous vous en avons fait assez prompte justice,

Pour obtenir de vous que ce trouble finisse,

Et que vous fassiez grâce à ce prince inconstant, 1705

Qui se vouloit trahir lui-même en vous quittant.

ÉRYXE.

Vous auroit-il prié, Seigneur, de me le dire?

LÉLIUS.

De l'effort qu'il s'est fait il gémit, il soupire;

Et je crois que son cœur, encore outré d'ennui,

Pour retourner à vous n'est pas assez à lui. 1710

Mais si cette bonté qu'eut pour lui votre flamme

Aidoit à sa raison à rentrer dans son âme.

Nous aurions peu de peine à rallumer des feux

Que n'a pas bien éteints cette erreur de ses vœux.

ÉRYXE.

Quand d'une telle erreur vous punissez l'audace, 1715

Il vous sied mal pour lui de me demander grâce:

Non que je la refuse à ce perfide tour:

L'hymen des rois doit être au-dessus de l'amour;

Et je sais qu'en un prince heureux et magnanime

Mille infidélités ne sauroient faire un crime; 1720

Mais si tout inconstant il est digne de moi,

Il a cessé de l'être en cessant d'être roi.

LÉLIUS.

Ne l'est-il plus, Madame? et si la Gétulie

Par votre illustre hymen à son trône s'allie,

Si celui de Syphax s'y joint dès aujourd'hui, 1725

En est-il sur la terre un plus puissant que lui?

ÉRYXE.

Et de quel front, Seigneur, prend-il une couronne,

S'il ne peut disposer de sa propre personne,

S'il lui faut pour aimer attendre votre choix,

Et que jusqu'en son lit vous lui fassiez des lois? 1730

Un sceptre compatible avec un joug si rude

N'a rien à me donner que de la servitude;

Et si votre prudence ose en faire un vrai roi,

Il est à Sophonisbe, et ne peut être à moi.

Jalouse seulement de la grandeur royale, 1735

Je la regarde en reine, et non pas en rivale;

Je vois dans son destin le mien enveloppé,

Et du coup qui la perd tout mon cœur est frappé.

Par votre ordre on la quitte; et cet ami fidèle

Me pourroit, au même ordre, abandonner comme elle.

Disposez de mon sceptre, il est entre vos mains:

Je veux bien le porter au gré de vos Romains.

Je suis femme; et mon sexe accablé d'impuissance

Ne reçoit point d'affront par cette dépendance;

Mais je n'aurai jamais à rougir d'un époux 1745

Qu'on voie ainsi que moi ne régner que sous vous.

LÉLIUS.

Détrompez-vous, Madame; et voyez dans l'Asie

Nos dignes alliés régner sans jalousie,

Avec l'indépendance, avec l'autorité

Qu'exigé de leur rang toute la majesté. 1750

Regardez Prusias, considérez Attale[733],

Et ce que souffre en eux la dignité royale.

Massinisse avec vous, et toute autre moitié,

Recevra même honneur et pareille amitié.

Mais quant à Sophonisbe, il m'est permis de dire 1755

Qu'elle est Carthaginoise; et ce mot doit suffire.

Je dirois qu'à la prendre ainsi sans notre aveu,

Tout notre ami qu'il est, il nous bravoit un peu;

Mais comme je lui veux conserver notre estime[734],

Autant que je le puis je déguise son crime, 1760

Et nomme seulement imprudence d'État

Ce que nous aurions droit de nommer attentat.

SCÈNE VII.

LÉLIUS, ÉRYXE, LÉPIDE, BARCÉE.

LÉLIUS.

Mais Lépide déjà revient de chez la Reine[735].

Qu'avez-vous obtenu de cette âme hautaine?

LÉPIDE.

Elle avoit trop d'orgueil pour en rien obtenir: 1765

De sa haine pour nous elle a su se punir.

LÉLIUS.

Je l'avois bien prévu, je vous l'ai dit moi-même,

Que ce dessein de vivre étoit un stratagème,

Qu'elle voudroit mourir; mais ne pouviez-vous pas....

LÉPIDE.

Ma présence n'a fait que hâter son trépas. 1770

A peine elle m'a vu, que d'un regard farouche,

Portant je ne sais quoi de sa main à sa bouche:

«Parlez, m'a-t-elle dit, je suis en sûreté,

Et recevrai votre ordre avec tranquillité.»

Surpris d'un tel discours, je l'ai pourtant flattée: 1775

J'ai dit qu'en grande reine elle seroit traitée,

Que Scipion et vous en prendriez souci;

Et j'en voyois déjà son regard adouci,

Quand d'un souris amer me coupant la parole:

«Qu'aisément, reprend-elle, une âme se console! 1780

Je sens vers cet espoir tout mon cœur s'échapper;

Mais il est hors d'état de se laisser tromper,

Et d'un poison ami le secourable office

Vient de fermer la porte à tout votre artifice.

Dites à Scipion qu'il peut dès ce moment 1785

Chercher à son triomphe un plus rare ornement.

Pour voir de deux grands rois la lâcheté punie,

J'ai dû livrer leur femme à cette ignominie:

C'est ce que méritoit leur amour conjugal;

Mais j'en ai dû sauver la fille d'Asdrubal. 1790

Leur bassesse aujourd'hui de tous deux me dégage;

Et n'étant plus qu'à moi, je meurs toute à Carthage,

Digne sang d'un tel père, et digne de régner,

Si la rigueur du sort eût voulu m'épargner!»

A ces mots, la sueur lui montant au visage, 1795

Les sanglots de sa voix saisissent le passage;

Une morte pâleur s'empare de son front;

Son orgueil s'applaudit d'un remède si prompt:

De sa haine aux abois la fierté se redouble;

Elle meurt à mes yeux, mais elle meurt sans trouble[736],

Et soutient en mourant la pompe d'un courroux

Qui semble moins mourir que triompher de nous[737].

ÉRYXE.

Le dirai-je, Seigneur? je la plains et l'admire:

Une telle fierté méritoit un empire;

Et j'aurois en sa place eu même aversion 1805

De me voir attachée au char de Scipion.

La fortune jalouse et l'amour infidèle

Ne lui laissoient ici que son grand cœur pour elle:

Il a pris le dessus de toutes leurs rigueurs,

Et son dernier soupir fait honte à ses vainqueurs. 1810

LÉLIUS.

Je dirai plus, Madame, en dépit de sa haine,

Une telle fierté devoit naître romaine[738].

Mais allons consoler un prince généreux,

Que sa seule imprudence a rendu malheureux.

Allons voir Scipion, allons voir Massinisse; 1815

Souffrez qu'en sa faveur le temps vous adoucisse;

Et préparez votre âme à le moins dédaigner,

Lorsque vous aurez vu comme il saura régner.

ÉRYXE.

En l'état où je suis, je fais ce qu'on m'ordonne;

Mais ne disposez point, Seigneur, de ma personne;

Et si de ce héros les désirs inconstants....

LÉLIUS.

Madame, encore un coup, laissons-en faire au temps[739].

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

[719] _Comme_ est le texte de toutes les éditions anciennes, y

compris celle de 1692; Voltaire (1764) y a substitué _contre_.

[720] Tite Live dit au livre XXX, chapitre XII (voyez

l'_Appendice_ I, p. 551): _Ut est genus Numidarum in venerem

præceps_; et au livre XXIX, chapitre XXIII: _Et sunt ante omnes

Numidæ barbaros effusi in venerem._

[721] Toutes les éditions anciennes, sans en excepter celles de

1692 et de 1764, donnent _arrosé_ et _suivi_, au singulier,

faisant accorder ces participes avec _peu_ et non avec _mots_.

[722] Voyez ci-après, dans l'_Appendice_ I, p. 552, le chapitre

XV du livre XXX de Tite Live.

[723] _Accipio, inquit, nuptiale munus._ (_Tite Live_, livre XXX,

chapitre XV.) Voyez l'_Appendice_ I, p. 553.

[724] Voyez plus haut, p. 465, note 619.

[725] Dans les premières éditions jusqu'à celle de 1692

inclusivement, le nom de Mézétulle a été omis en tête de cette

scène, que Voltaire coupe en deux. Chez lui la scène III finit au

vers 1618 et a pour personnages: SOPHONISBE, UN PAGE (_sic_),

BARCÉE, HERMINIE, MÉZÉTULLE; la scène IV, qui commence au vers

1619, a de moins le PAGE et de plus ÉRYXE.

[726] Dans l'édition de Voltaire (1764): SOPHONISBE, _au page_.

[727] Les éditions de 1692 et de 1764 ont ajouté après ce vers:

«_A Érixe._»

[728] Thomas Corneille et Voltaire ont changé: «N'en parlons

point,» en «N'en parlons plus.»

[729] Entre ce vers et le suivant Thomas Corneille et Voltaire

ajoutent encore: «_A Mézétulle._»

[730] Dans toutes les éditions anciennes, y compris celle de

1692: _rejallir_.

[731] _Var._ N'a pu jusqu'à sa plainte emporter mon courage.

(1663 et 66)

[732] Scipion reprocha à Massinisse «d'avoir réparé une témérité

par une autre témérité, et d'avoir rendu l'événement plus triste

qu'il n'était nécessaire.».... _Quod temeritatem temeritate alia

luerit, tristioremque rem, quam necesse fuerit, fecerit._ (_Tite

Live_, livre XXX, chapitre XV.) Voyez ci-après l'_Appendice_ I,

p. 553.

[733] Prusias, roi de Bithynie; Attale, roi de Pergame.

[734] Ce vers et le suivant manquent dans l'édition de 1682; il

en est de même, un peu plus loin, des vers 1819 et 1820.

[735] Dans l'édition de 1692 et dans celle de Voltaire (1764), ce

vers est le dernier de la scène précédente, au lieu d'être le

premier de celle-ci.

[736] «La fierté de son langage ne fut pas démentie par la

fermeté avec laquelle elle prit la coupe et la vida sans donner

aucun signe d'effroi.» _Non locuta est ferocius, quam acceptum

poculum, nullo trepidationis signo dato, impavide hausit._ (_Tite

Live_, livre XXX, chapitre XV.) Voyez l'_Appendice_ I, p. 553.

[737] Dans la pièce de Mairet (acte V, scène V), Sophonisbe

mourante triomphe en ces termes:

Nos vainqueurs sont vaincus, si nous leur témoignons

Qu'ils nous craignent bien plus que nous ne les craignons.

[738] Dans la _Sophonisbe_ de Nicolas de Montreux, Scipion,

apprenant la courageuse mort de Sophonisbe, s'écrie:

J'approuve cette mort en assurance unique

Et envie l'honneur de la parjure Afrique

D'avoir jadis nourri un esprit si hautain

Qui méritoit de naître et de mourir Romain.

[739] Le premier hémistiche du dernier vers du _Cid_ est:

Laisse faire le temps....

et il s'agit comme ici d'une union probable, mais la situation est

bien différente.

APPENDICE.

I

EXTRAIT DE TITE LIVE

(Livre XXX, chap. XII-XV).

XII. Syphax, dum obequitat hostium turmis, si pudore, si periculo suo

fugam sistere posset, equo graviter icto, effusus opprimitur capiturque,

et vivus, lætum ante omnes Masinissæ præbiturus spectaculum, ad Lælium

pertrahitur. Cirta caput regni Syphacis erat: eo se ingens hominum

contulit vis. Cædes in eo prælio minor quam victoria fuit, quia equestri

tantummodo prælio certatum fuerat: non plus quinque millia occisa, minus

dimidium ejus hominum captum est, impetu in castra facto, quo perculsa

rege amisso multitudo se contulerat. Masinissa sibi quidem, dicere,

nihil esse in præsentia pulchrius, quam victorem, recuperatum tanto post

intervallo, patrium invisere regnum: sed tam secundis quam adversis

rebus non dari spatium ad cessandum. Si se Lælius cum equitatu vinctoque

Syphace Cirtam præcedere sinat, trepida omnia metu se oppressurum:

Lælius cum peditibus subsequi modicis itineribus posse. Assentiente

Lælio, prægressus Cirtam, evocari ad colloquium principes Cirtensium

jubet. Sed apud ignaros regis casus, neque quæ acta essent promendo, nec

minis, nec suadendo, ante valuit, quam rex vinctus in conspectum datus

est. Tum ad spectaculum tam fœdum comploratio orta; et partim pavore

mœnia sunt deserta, partim repentino consensu gratiam apud victorem

quærentium patefactæ portæ. Et Masinissa præsidio circa portas

opportunaque mœnium dimisso, ne cui fugæ pateret exitus, ad regiam

occupandam citato vadit equo. Intranti vestibulum in ipso limine

Sophonisba, uxor Syphacis, filia Asdrubalis Pœni, occurrit; et quum in

medio agmine armatorum Masinissam, insignem quum armis tum cætero habitu

conspexisset, regem esse (id quod erat) rata, genibus advoluta ejus:

«Omnia quidem ut posses in nobis Dii dederunt, virtusque et felicitas

tua. Sed si captivæ apud dominum vitæ necisque suæ vocem supplicem

mittere licet, si genua, si victricem attingere dextram, precor quæsoque

per majestatem regiam, in qua paulo ante nos quoque fuimus, per gentis

Numidarum nomen, quod tibi cum Syphace commune fuit, per hujusce regiæ

deos, qui te melioribus ominibus accipiant, quam Syphacem hinc miserunt,

hanc veniam supplici des, ut ipse, quodcumque fert animus, de captiva

statuas, neque me in cujusquam Romani superbum ac crudele arbitrium

venire sinas. Si nihil aliud quam Syphacis uxor fuissem, tamen Numidæ,

atque in eadem mecum Africa geniti, quam alienigenæ et externi, fidem

experiri mallem. Quid Carthaginiensi ab Romano, quid filiæ Asdrubalis

timendum sit vides. Si nulla alia re potes, morte me ut vindices ab

Romanorum arbitrio, oro obtestorque.» Forma erat insignis et

florentissima ætas. Itaque quum modo dextram amplectens, in id, ne cui

Romano traderetur, fidem exposceret, propiusque blanditias oratio esset,

quam preces; non in misericordiam modo prolapsus est animus victoris,

sed (ut est genus Numidarum in venerem precæps) amore captivæ victor

captus, data dextra, in id quod petebatur obligandæ fidei, in regiam

concedit. Institit deinde reputare secum ipse quemadmodum promissi fidem

præstaret. Quod quum expedire non posset, ab amore temerarium atque

impudens mutuatur consilium. Nuptias in eum ipsum diem repente parari

jubet, ne quid relinqueret integri aut Lælio, aut ipsi Scipioni,

consulendi velut in captivam, quæ Masinissæ jam nupta foret. Factis

nuptiis supervenit Lælius; et adeo non dissimulavit improbare sefactum,

ut primo etiam cum Syphace et cæteris captivis detractam eam toro

geniali mittere ad Scipionem conatus sit. Victus deinde precibus

Masinissæ orantis, ut abritrium, utrius regum duorum fortunæ accessio

Sophonisba esset, ad Scipionem rejiceret, misso Syphace et captivis,

cæteras urbes Numidiæ, quæ præsidiis regiis tenebantur, adjuvante

Masinissa, recipit.

XIII. Syphacem in castra adduci quum esset nuntiatum, omnis velut ad

spectaculum triumphi multitudo effusa est. Præcedebat ipse vinctus;

sequebatur grex nobilium Numidarum. Tum quantum quisque plurimum posset,

magnitudini Syphacis, famæ gentis, victoriam suam augendo, addebat....

His sermonibus circumstantium celebratus rex, in prætorium ad Scipionem

est perductus. Movit et Scipionem quum fortuna pristina viri præsenti

fortunæ collata, tum recordatio hospitii, dextræque datæ, et fœderis

publice ac privatim juncti. Eadem hæc et Syphaci animum dederunt in

alloquendo victore; nam quum Scipio, quid sibi voluisset quæreret, qui

non societatem solum abnuisset romanam, sed ultro bellum intulisset, tum

ille peccasse quidem sese atque insanisse fatebatur, sed non tum demum,

quum arma adversus populum romanum cepisset: exitum sui furoris fuisse,

non principium. Tunc se insanisse, tunc hospitia privata et publica

fœdera omnia ex animo ejecisse, quum carthaginiensem matronam domum

acceperit. Illis nuptialibus facibus regiam conflagrasse suam: illam

furiam pestemque omnibus delinimentis animum suum avertisse atque

alienasse; nec conquiesse, donec ipsa manibus suis nefaria sibi arma

adversus hospitem atque amicum induerit. Perdito tamen atque afflicto

sibi hoc in miseriis solatii esse, quod in omnium hominum inimicissimi

sibi domum ac penates eamdem pestem ac furiam transisse videat. Neque

prudentiorem, neque constantiorem Masinissam quam Syphacem esse; etiam

juventa incautiorem. Certe stultius illum atque intemperantius eam quam

se duxisse.

XIV. Hæc non hostili modo odio, sed amoris etiam stimulis, amatam apud

æmulum cernens, quum dixisset, non mediocri cura Scipionis animum

pepulit.... Hæc secum volutanti Lælius ac Masinissa supervenerunt: quos

quum pariter ambo et benigno vultu excepisset, et egregiis laudibus

frequenti prætorio celebrasset, abductum in secretum Masinissam sic

alloquitur: «Aliqua te existimo, Masinissa, intuentem in me bona, et

principio in Hispania ad jungendam mecum amicitiam venisse, et postea in

Africa te ipsum, spesque omnes tuas, in fidem meam commisisse. Atqui

nulla earum virtus est, propter quas appetendus tibi visus sim, qua ego

æque atque temperantia et continentia libidinum gloriatus fuerim. Hanc

te quoque ad cæteras tuas eximias virtutes, Masinissa, adjecisse

velim....»

XV. Masinissæ hæc audienti non rubor solum suffusus, sed lacrymæ etiam

obortæ; et quum se quidem in potestate futurum imperatoris dixisset,

orassetque eum ut, quantum res sineret, fidei suæ temere obstrictæ

consuleret, promisisse enim, sese in nullius potestatem eam traditurum,

ex prætorio in tabernaculum suum confusus concessit. Ibi, arbitris

remotis, quum crebro suspiritu et gemitu, quod facile ab circumstantibus

tabernaculum exaudiri posset, aliquantum temporis consumpsisset, ingenti

ad postremum edito gemitu, fidum e servis vocat, sub cujus custodia

regio more ad incerta fortunæ venenum erat, et mixtum in poculo ferre ad

Sophonisbam jubet, ac simul nuntiare Masinissam libenter primam ei fidem

præstaturum fuisse, quam vir uxori debuerit; quoniam arbitrium ejus, qui

possint, adimant, secundam fidem præstare, ne viva in potestatem

Romanorum veniat. Memor patris imperatoris, patriæque, et duorum regum

quibus nupta fuisset, sibi ipsa consuleret. Hunc nuntium ac simul

venenum ferens minister quum ad Sophonisbam venisset: «Accipio, inquit,

nuptiale munus, neque ingratum, si nihil majus vir uxori præstare

potuit. Hoc tamen nuntia, melius me morituram fuisse, si non in funere

meo nupsissem.» Non locuta est ferocius, quam acceptum poculum, nullo

trepidationis signo dato, impavide hausit. Quod ubi nuntiatum est

Scipioni, ne quid æger animi ferox juvenis gravius consuleret, accitum

eum extemplo nunc solatur, nunc, quod temeritatem temeritate alia

fuerit, tristioremque rem, quam necesse fuerit, fecerit, leniter

castigat[740].

II

LISTE DES TRAGÉDIES

COMPOSÉES SUR LE SUJET DE _SOPHONISBE_

ET ANALYSES DES PLUS IMPORTANTES D'ENTRE ELLES.

1º La _Sophonisbe_ du Trissin.

Cette pièce, publiée seulement en 1524, a été représentée plus de dix

ans auparavant dans la grande salle de l'hôtel de ville de Vicence, aux

frais du sénat de cette ville. Louis Riccoboni, qui la trouvait

parfaite, la remit au théâtre «sans que personne se soit plaint qu'elle

sentît l'antiquité[741].» L'auteur suit Tite Live d'assez près, en

ajoutant à la donnée historique certains développements dont Corneille a

presque toujours profité.

Au commencement de l'ouvrage, Sophonisbe entreprend de raconter à

Herminie, sa confidente, tous ses malheurs un à un[742]; et remontant

d'abord résolûment à l'origine même de Carthage, elle rappelle la

fondation de la ville, les amours de Didon, les longues guerres contre

Rome; puis, arrivant enfin à ce qui la concerne, elle lui parle de son

mariage avec Syphax, conclu par l'entremise de Scipion, malgré la

promesse que son père avait faite à Massinissa, promesse dont Tite Live

ne parle point, mais que le Trissin et, comme nous l'avons dit,

Corneille après lui ont empruntée à Appien. Sophonisbe termine son récit

en déplorant le combat qui se livre sous les murs de Cirta; elle en

redoute l'issue funeste, et un songe qu'elle raconte à Herminie augmente

encore ses terreurs; dans l'espoir de s'y soustraire elle rentre pour

ordonner un sacrifice, et le chœur, composé de femmes de Cirta (_donne

Cirtensi_), se livre alors à de longues réflexions sur l'inconvénient

des grandeurs.

Un homme de la maison de Syphax arrive hors d'haleine, demandant où est

la Reine; elle survient, et il lui raconte que Cirta est prise et que

Syphax est prisonnier. Bientôt les ennemis envahissent le théâtre,

Massinissa est à leur tête; Sophonisbe se jette à ses pieds, lui adresse

une supplique imitée de Tite Live, et que Corneille a reproduite à son

tour; touché de ses larmes, il finit par lui jurer qu'elle ne tombera

pas vivante au pouvoir des Romains. Ils entrent ensemble dans le palais,

tandis que le chœur déplore les malheurs passés et souhaite des jours

plus heureux. Lélius arrive, demande au chœur où est Massinissa, et au

moment où il se prépare à l'aller trouver, il rencontre un messager qui

le cherche pour lui apprendre que Massinissa a épousé Sophonisbe, à qui

il a persuadé qu'il n'y avait pas d'autre moyen de la garantir de

l'esclavage. On aperçoit Massinissa qui revient, et Scipion congédie en

toute hâte le messager, afin de faire croire à Massinissa qu'il ignore

encore tout. Ici a lieu entre Lélius et Massinissa une contestation fort

vive, que Tite Live n'a pas indiquée, et dont Corneille a tiré la scène

III de son quatrième acte. Nous avons donné en note au bas des pages

quelques-uns des vers italiens qu'il a imités; nous nous contentons ici

d'y renvoyer[743]. Caton, dont il n'est question ni dans l'histoire à

propos de Sophonisbe, ni dans la tragédie de Corneille, survient, et

conseille de s'en rapporter à la décision de Scipion. Lélius et

Massinissa y consentent, et se retirent; le chœur fait des vœux pour

la fille d'Asdrubal.

Scipion entre, suivi des chefs de l'armée et des prisonniers, parmi

lesquels se trouve Syphax; ici vient un discours imité de Tite Live, où

ce roi attribue tous ses malheurs à Sophonisbe, et se console en

pensant qu'elle causera aussi la perte de Massinissa. Dans la pièce de

Corneille, où Scipion ne paraît point, cette scène se passe entre Lélius

et Syphax. Après le départ de Syphax, Caton instruit Scipion du mariage

de Massinissa, des reproches que lui a faits Lélius, et du parti qu'ils

ont pris de s'en rapporter à sa décision.

Œuvres de P. Corneille, Tome 06 · 第 32 / 38 段