Encore un coup, allez, sans vous inquiéter;
Ce n'est pas devant vous que je dois l'écouter.
SCÈNE III.
LÉLIUS, MASSINISSE, MÉZÉTULLE.
MASSINISSE.
L'avez-vous commandé, Seigneur, qu'en ma présence
Vos tribuns vers la Reine usent de violence[704]? 1270
LÉLIUS.
Leur ordre est d'emmener au camp les prisonniers;
Et comme elle et Syphax s'en trouvent les premiers,
Ils ont suivi cet ordre en commençant par elle.
Mais par quel intérêt prenez-vous sa querelle[705]?
MASSINISSE.
Syphax vous l'aura dit, puisqu'il sort d'avec vous. 1275
Seigneur, elle a reçu son véritable époux;
Et j'ai repris sa foi par force violée
Sur un usurpateur qui me l'avoit volée.
Son père et son amour m'en avoient fait le don.
LÉLIUS.
Ce don pour tout effet n'eut qu'un lâche abandon. 1280
Dès que Syphax parut, cet amour sans puissance....
MASSINISSE.
J'étois lors en Espagne, et durant mon absence
Carthage la força d'accepter ce parti[706];
Mais à présent Carthage en a le démenti.
En reprenant mon bien j'ai détruit son ouvrage, 1285
Et vous fais dès ici triompher de Carthage.
LÉLIUS.
Commencer avant nous un triomphe si haut,
Seigneur, c'est la braver un peu plus qu'il ne faut,
Et mettre entre elle et Rome une étrange balance,
Que de confondre ainsi l'une et l'autre alliance, 1290
Notre ami tout ensemble et gendre d'Asdrubal.
Croyez-moi, ces deux noms s'accordent assez mal;
Et quelque grand dessein que puisse être le vôtre,
Vous ne pourrez longtemps conserver l'un et l'autre.
Ne vous figurez point qu'une telle moitié 1295
Soit jamais compatible avec notre amitié,
Ni que nous attendions que le même artifice
Qui nous ôta Syphax nous vole Massinisse.
Nous aimons nos amis, et même en dépit d'eux
Nous savons les tirer de ces pas dangereux. 1300
Ne nous[707] forcez à rien qui vous puisse déplaire.
MASSINISSE.
Ne m'ordonnez donc rien que je ne puisse faire;
Et montrez cette ardeur de servir vos amis,
A tenir hautement ce qu'on leur a promis.
Du consul et de vous j'ai la parole expresse; 1305
Et ce grand jour a fait que tout obstacle cesse.
Tout ce qui m'appartint[708] me doit être rendu.
LÉLIUS.
Et par où cet espoir vous est-il défendu?
MASSINISSE.
Quel ridicule espoir en garderoit mon âme,
Si votre dureté me refuse ma femme? 1310
Est-il rien plus à moi, rien moins à balancer?
Et du reste par là que me faut-il penser[709]?
Puis-je faire aucun fond sur la foi qu'on me donne,
Et traité comme esclave, attendre ma couronne?
LÉLIUS.
Nous en avons ici les ordres du sénat, 1315
Et même de Syphax il y joint tout l'État;
Mais nous n'en avons point touchant cette captive:
Syphax est son époux, il faut qu'elle le suive.
MASSINISSE.
Syphax est son époux! et que suis-je, Seigneur?
LÉLIUS.
Consultez la raison plutôt que votre cœur; 1320
Et voyant mon devoir, souffrez que je le fasse.
MASSINISSE.
Chargez, chargez-moi donc de vos fers en sa place:
Au lieu d'un conquérant par vos mains couronné,
Traînez à votre Rome un vainqueur enchaîné.
Je suis à Sophonisbe, et mon amour fidèle 1325
Dédaigne et diadème et liberté sans elle;
Je ne veux ni régner, ni vivre qu'en ses bras:
Non, je ne veux....
LÉLIUS.
Seigneur, ne vous emportez pas.
MASSINISSE.
Résolus à ma perte, hélas! que vous importe
Si ma juste douleur se retient ou s'emporte? 1330
Mes pleurs et mes soupirs vous fléchiront-ils mieux?
Et faut-il à genoux vous parler comme aux Dieux?
Que j'ai mal employé mon sang et mes services,
Quand je les ai prêtés à vos astres propices,
Si j'ai pu tant de fois hâter votre destin, 1335
Sans pouvoir mériter cette part au butin!
LÉLIUS.
Si vous avez, Seigneur, hâté notre fortune,
Je veux bien que la proie entre nous soit commune;
Mais pour la partager, est-ce à vous de choisir?
Est-ce avant notre aveu qu'il vous en faut saisir? 1340
MASSINISSE.
Ah! si vous aviez fait la moindre expérience
De ce qu'un digne amour donne d'impatience,
Vous sauriez.... Mais pourquoi n'en auriez-vous pas fait?
Pour aimer à notre âge en est-on moins parfait?
Les héros des Romains ne sont-ils jamais hommes[710]? 1345
Leur Mars a tant de fois été ce que nous sommes,
Et le maître des Dieux, des rois et des amants,
En ma place auroit eu mêmes empressements.
J'aimois, on l'agréoit, j'étois ici le maître;
Vous m'aimiez, ou du moins vous le faisiez paroître.
L'amour en cet état daigne-t-il hésiter,
Faute d'un mot d'aveu dont il n'ose douter?
Voir son bien en sa main et ne le point reprendre,
Seigneur, c'est un respect bien difficile à rendre.
Un roi se souvient-il en des moments si doux 1355
Qu'il a dans votre camp des maîtres parmi vous?
Je l'ai dû toutefois, et je m'en tiens coupable.
Ce crime est-il si grand qu'il soit irréparable?
Et sans considérer mes services passés,
Sans excuser l'amour par qui nos cœurs forcés.... 1360
LÉLIUS.
Vous parlez tant d'amour, qu'il faut que je confesse
Que j'ai honte pour vous de voir tant de foiblesse.
N'alléguez point les Dieux: si l'on voit quelquefois
Leur flamme s'emporter en faveur de leur choix,
Ce n'est qu'à leurs pareils à suivre leurs exemples; 1365
Et vous ferez comme eux quand vous aurez des temples:
Comme ils sont dans leur ciel[711] au-dessus du danger,
Ils n'ont là rien à craindre et rien à ménager[712].
Du reste je sais bien que souvent il arrive
Qu'un vainqueur s'adoucit auprès de sa captive, 1370
Les droits de la victoire ont quelque liberté
Qui ne sauroit déplaire à notre âge indompté;
Mais quand à cette ardeur un monarque défère,
Il s'en fait un plaisir et non pas une affaire;
Il repousse l'amour comme un lâche attentat, 1375
Dès qu'il veut prévaloir sur la raison d'État;
Et son cœur, au-dessus de ces basses amorces,
Laisse à cette raison toujours toutes ses forces.
Quand l'amour avec elle a de quoi s'accorder,
Tout est beau, tout succède, on n'a qu'à demander; 1380
Mais pour peu qu'elle en soit ou doive être alarmée,
Son feu qu'elle dédit doit tourner en fumée.
Je vous en parle en vain: cet amour décevant
Dans votre cœur surpris a passé trop avant;
Vos feux vous plaisent trop pour les vouloir éteindre; 1385
Et tout ce que je puis, Seigneur, c'est de vous plaindre.
MASSINISSE.
Me plaindre tout ensemble et me tyranniser!
LÉLIUS.
Vous l'avouerez un jour, c'est vous favoriser.
MASSINISSE.
Quelle faveur, grands Dieux! qui tient lieu de supplice!
LÉLIUS.
Quand vous serez à vous, vous lui ferez justice. 1390
MASSINISSE.
Ah! que cette justice est dure à concevoir!
LÉLIUS.
Je la conçois[713] assez pour suivre mon devoir.
SCÈNE IV.
LÉLIUS, MASSINISSE, MÉZÉTULLE, ALBIN.
ALBIN.
Scipion vient, Seigneur, d'arriver dans vos tentes,
Ravi du grand succès qui prévient ses attentes;
Et ne vous croyant pas maître en si peu de jours, 1395
Il vous venoit lui-même amener du secours,
Tandis que le blocus laissé devant Utique
Répond de cette place à notre république[714].
Il me donne ordre exprès de vous en avertir.
LÉLIUS[715].
Allez à votre hymen le faire consentir; 1400
Allez le voir sans moi: je l'en laisse seul juge.
MASSINISSE.
Oui, contre vos rigueurs il sera mon refuge,
Et j'en rapporterai d'autres ordres pour vous.
LÉLIUS.
Je les suivrai, Seigneur, sans en être jaloux.
MASSINISSE.
Mais avant mon retour si l'on saisit la Reine.... 1405
LÉLIUS.
J'en réponds jusque-là, n'en soyez point en peine.
Qu'on la fasse venir. Vous pouvez lui parler,
Pour prendre ses conseils, et pour la consoler[716].
Gardes, que sans témoins on le laisse avec elle.
Vous, pour dernier avis d'une amitié fidèle, 1410
Perdez fort peu de temps en ce doux entretien,
Et jusques au retour ne vous vantez de rien.
SCÈNE V.
MASSINISSE, SOPHONISBE, MÉZÉTULLE, HERMINIE.
MASSINISSE.
Voyez-la donc, Seigneur, voyez tout son mérite,
Voyez s'il est aisé qu'un héros.... Il me quitte,
Et d'un premier éclat le barbare alarmé 1415
N'ose exposer son cœur aux yeux qui m'ont charmé.
Il veut être inflexible, et craint de ne plus l'être,
Pour peu qu'il se permit de voir et de connoître.
Allons, allons, Madame, essayer aujourd'hui
Sur le grand Scipion ce qu'il a craint pour lui. 1420
Il vient d'entrer au camp; venez-y par vos charmes
Appuyer mes soupirs et secourir mes larmes;
Et que ces mêmes yeux qui m'ont fait tout oser,
Si j'en suis criminel, servent à m'excuser.
Puissent-ils, et sur l'heure, avoir là tant de force, 1425
Que pour prendre ma place il m'ordonne un divorce,
Qu'il veuille conserver mon bien en me l'ôtant!
J'en mourrai[717] de douleur, mais je mourrai content.
Mon amour, pour vous faire un destin si propice,
Se prépare avec joie à ce grand sacrifice. 1430
Si c'est vous bien servir, l'honneur m'en suffira;
Et si c'est mal aimer, mon bras m'en punira.
SOPHONISBE.
Le trouble de vos sens, dont vous n'êtes plus maître,
Vous a fait oublier, Seigneur, à me connoître.
Quoi? j'irois mendier jusqu'au camp des Romains 1435
La pitié de leur chef qui m'auroit en ses mains?
J'irois déshonorer, par un honteux hommage,
Le trône où j'ai pris place, et le sang de Carthage;
Et l'on verroit gémir la fille d'Asdrubal
Aux pieds de l'ennemi pour eux le plus fatal? 1440
Je ne sais si mes yeux auraient là tant de force,
Qu'en sa faveur sur l'heure il pressât un divorce;
Mais je ne me vois pas en état d'obéir,
S'il osoit jusque-là cesser de me haïr.
La vieille antipathie entre Rome et Carthage 1445
N'est pas prête à finir par un tel assemblage.
Ne vous préparez point à rien sacrifier
A l'honneur qu'il auroit de vous justifier.
Pour effet de vos feux et de votre parole,
Je ne veux qu'éviter l'aspect du Capitole; 1450
Que ce soit par l'hymen ou par d'autres moyens,
Que je vive avec vous ou chez nos citoyens[718],
La chose m'est égale, et je vous tiendrai quitte,
Qu'on nous sépare ou non, pourvu que je l'évite.
Mon amour voudroit plus; mais je règne sur lui, 1455
Et n'ai changé d'époux que pour prendre un appui.
Vous m'avez demandé la faveur de ce titre
Pour soustraire mon sort à son injuste arbitre;
Et puisqu'à m'affranchir il faut que j'aide un roi,
C'est là tout le secours que vous aurez de moi. 1460
Ajoutez-y des pleurs, mêlez-y des bassesses,
Mais laissez-moi, de grâce, ignorer vos foiblesses;
Et si vous souhaitez que l'effet m'en soit doux,
Ne me donnez point lieu d'en rougir après vous.
Je ne vous cèle point que je serois ravie 1465
D'unir à vos destins les restes de ma vie;
Mais si Rome en vous-même ose braver les rois,
S'il faut d'autres secours, laissez-les à mon choix:
J'en trouverai, Seigneur, et j'en sais qui peut-être
N'auront à redouter ni maîtresse ni maître; 1470
Mais mon amour préfère à cette sûreté
Le bien de vous devoir toute ma liberté.
MASSINISSE.
Ah! si je vous pouvois offrir même assurance,
Que je serois heureux de cette préférence!
SOPHONISBE.
Syphax et Lélius pourront vous prévenir, 1475
Si vous perdez ici le temps de l'obtenir.
Partez.
MASSINISSE.
M'enviez-vous le seul bien qu'à ma flamme
A souffert jusqu'ici la grandeur de votre âme?
Madame, je vous laisse aux mains de Lélius.
Vous avez pu vous-même entendre ses refus; 1480
Et mon amour ne sait ce qu'il peut se promettre
De celles du consul, où je vais me remettre.
L'un et l'autre est Romain; et peut-être en ce lieu
Ce peu que je vous dis est le dernier adieu.
Je ne vois rien de sûr que cette triste joie; 1485
Ne me l'enviez plus, souffrez que je vous voie;
Souffrez que je vous parle, et vous puisse exprimer
Quelque part des malheurs où l'on peut m'abîmer,
Quelques informes traits de la secrète rage
Que déjà dans mon cœur forme leur sombre image; 1490
Non que je désespère: on m'aime; mais, hélas!
On m'estime, on m'honore, et l'on ne me craint pas.
M'éloigner de vos yeux en cette incertitude,
Pour un cœur tout à vous c'est un tourment bien rude;
Et si j'en ose croire un noir pressentiment, 1495
C'est vous perdre à jamais que vous perdre un moment.
Madame, au nom des Dieux, rassurez mon courage:
Dites que vous m'aimez, j'en pourrai davantage;
J'en deviendrai plus fort auprès de Scipion.
Montrez pour mon bonheur un peu de passion, 1500
Montrez que votre flamme au même bien aspire:
Ne régnez plus sur elle, et laissez-lui me dire....
SOPHONISBE.
Allez, Seigneur, allez; je vous aime en époux,
Et serois à mon tour aussi foible que vous.
MASSINISSE.
Faites, faites-moi voir cette illustre foiblesse: 1505
Que ses douceurs....
SOPHONISBE.
Ma gloire en est encor maîtresse.
Adieu. Ce qui m'échappe en faveur de vos feux
Est moins que je ne sens, et plus que je ne veux.
(Elle rentre.)
MÉZÉTULLE.
Douterez-vous encor, Seigneur, qu'elle vous aime?
MASSINISSE.
Mézétulle, il est vrai, son amour est extrême; 1510
Mais cet extrême amour, au lieu de me flatter,
Ne sauroit me servir qu'à mieux me tourmenter.
Ce qu'elle m'en fait voir redouble ma souffrance.
Reprenons toutefois un moment de constance;
En faveur de sa flamme espérons jusqu'au bout, 1515
Et pour tout obtenir allons hasarder tout.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
[692] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont changé «ces
fers» en «ses fers.»
[693] Voltaire, afin de ne compter _ancien_ que pour un mot de
deux syllabes, a ainsi corrigé ce vers dans son édition de 1764:
Et vous vois maintenant comme un ancien ami.
[694] Dans la pièce du Trissin, c'est Scipion qui s'exprime
ainsi:
_Levateli dattorno le catene,
E menatelo al nostro alloggiamento,
Nè stia come prigion, ma come amico._
--Voyez l'_Appendice_ II, p. 555.
[695] «Si les deux partis avoient, en immolant des victimes,
cherché à obtenir la protection des dieux immortels, tous deux
avoient également recherché l'amitié de Syphax.» _Sicut ab diis
immortalibus pars utraque hostiis mactandis pacem petisset, ita
ab eo utrinque pariter amicitiam petitam._ (_Tite Live_, livre
XXX, chapitre XIII.)
[696] Syphax «avouoit qu'il avoit failli et commis un acte de
démence.» _Peccasse quidem sese atque insanisse fatebatur._
(_Tite Live_, livre XXX, chapitre XIII.) Voyez ci-après
l'_Appendice_ I, p. 552.
[697] L'édition de 1682 porte, par erreur: «Ce gouffre _des_
malheurs.»
[698] «Scipion lui demandoit quels motifs l'avoient déterminé à
repousser l'alliance de Rome et même à lui déclarer la guerre
sans avoir été provoqué.» _Quid sibi voluisset.... qui non
societatem solum abnuisset romanam, sed ultro bellum intulisset._
(_Tite Live_, livre XXX, chapitre XIII.) Voyez ci-après
l'_Appendice_ I, p. 551 et 552.
[699] Dans Tite Live, à l'endroit cité dans la note précédente,
Syphax nomme Sophonisbe «furie et fléau,» _furiam pestemque_.
[700] On lit _courage_, pour _ouvrage_, dans l'édition de 1682.
[701] Nous lisons un vers à peu près semblable dans l'_Adelaïde
du Guesclin_ de Voltaire (acte III, scène III):
Je lui cède avec joie un poison qu'il m'arrache.
[702] Voyez ci-après, dans l'_Appendice_ I, p. 552, la fin du
chapitre XIII du livre XXX de Tite Live.
[703] _Var._ Nous savons profiter d'un avis salutaire. (1663 et
66)
[704] «Lélius voulut d'abord arracher Sophonisbe du lit nuptial,
pour l'envoyer à Scipion avec Syphax et les autres prisonniers.»
(_Tite Live_, livre XXX, chapitre XII.) Voyez l'_Appendice_ I, p.
551.
[705] Toute l'ordonnance de cette scène est imitée, mais fort
librement, du Trissin. Voyez ci-après l'_Appendice_ II, p. 554.
Les vers qui précèdent sont ceux où Corneille s'est le plus
rapproché de son modèle italien; on en jugera par le passage
suivant:
MASS. _Non accade mandarvi la Regina._
LEL. _Perche non deve anch'ella andar con loro?_
MASS. _Perch'ella è donna; e non è cosa honesta,
Che vada mescolata infra soldati._
LEL. _Sarebbe vano aver questo rispetto
Andando, come andrà, con suo marito._
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
LEL. _Che ingiuria vi facc'io, facendo quello
Che si costuma far di gente presa?_
MASS. _Costei non si dee porre infra i prigioni
Per modo alcun, però ch'ella è mia moglie._
LEL. _Com'esser può, ch'è moglie di Siface?_
MASS. _Voi dovete saper come fu prima
Mia sposa, poi Siface me la tolse;
Hor col vostro favor l'haggio ritolta._
[706] Voyez ci-dessus, p. 465, et note 621.
[707] L'édition de 1682 donne, par erreur, ici _vous_ pour
_nous_, et deux vers plus loin _mes_ pour _vos_.
[708] L'édition de 1682 et celles de 1692 et de Voltaire (1764)
donnent _appartient_, au lieu de _appartint_.
[709] Dans la pièce du Trissin, Massinissa s'exprime ainsi:
_Ma dico ben ch'essendo vostro amico,
Si com'io son, che non è ben negarmi
La moglie, havendo a me donato un regno;
Che chi concede un beneficio grande
E poi niega un minore, ei non s'accorge
Che la primiera gratia offende, e guasta._
Du reste, dans le démêlé de Scipion et de Massinisse, il exprime
la même idée d'une façon qui se rapproche davantage du tour adopté
par Corneille.
_M'havevate promesso di ridarmi
Tutto quel che Siface m'occupava;
Ma se la moglie non mi sia rendata,
Che più debb'io sperar che mi si renda?_
--Voyez encore ci-après l'_Appendice_ II, p. 555.
[710] Corneille se rappelle ici le fameux vers de son _Sertorius_
(acte IV, scène I, vers 1194):
Ah! pour être Romain, je n'en suis pas moins homme.
[711] L'édition de 1692 a changé _leur ciel_ en _le ciel_, et
Voltaire a adopté ce changement.
[712] Voyez ci-dessus la _Notice_, p. 454.
[713] Les éditions de 1682 et de 1692 partent, par erreur,
_connois_, pour _conçois_.
[714] «Il (_Scipion_) laissa quelques troupes (_devant Utique_),
pour continuer seulement les apparences d'un siége par terre et
par mer, et marcha lui-même contre les ennemis avec l'élite de
son armée.» (_Tite Live_, livre XXX, chapitre VIII.)
[715] Voltaire (1764) met ici: LÉLIUS, _à Massinisse_.
[716] _Var._ Pour prendre ses conseils, ou pour la consoler.
(1665-68)
[717] On lit: «Je mourrai,» dans l'édition de 1692.
[718] Dans les éditions de Thomas Corneille (1692) et de Voltaire
(1764): «chez vos citoyens.»
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
SOPHONISBE, HERMINIE.
SOPHONISBE.
Cesse de me flatter d'une espérance vaine:
Auprès de Scipion ce prince perd sa peine.
S'il l'avoit pu toucher, il seroit revenu;
Et puisqu'il tarde tant, il n'a rien obtenu. 1520
HERMINIE.
Si tant d'amour pour vous s'impute à trop d'audace,
Il faut un peu de temps pour en obtenir grâce:
Moins on la rend facile, et plus elle a de poids.
Scipion s'en fera prier plus d'une fois;
Et peut-être son âme encore irrésolue.... 1525
SOPHONISBE.
Sur moi, quoi qu'il en soit, je me rends absolue;
Contre sa dureté j'ai du secours tout prêt,
Et ferai malgré lui moi seule mon arrêt.
Cependant de mon feu l'importune tendresse
Aussi bien que ma gloire en mon sort s'intéresse, 1530
Veut régner en mon cœur comme[719] ma liberté,
Et n'ose l'avouer de toute sa fierté.
Quelle bassesse d'âme! ô ma gloire! ô Carthage!
Faut-il qu'avec vous deux un homme la partage?
Et l'amour de la vie en faveur d'un époux 1535
Doit-il être en ce cœur aussi puissant que vous?
Ce héros a trop fait de m'avoir épousée;
De sa seule pitié s'il m'eût favorisée,
Cette pitié peut-être en ce triste et grand jour
Auroit plus fait pour moi que cet excès d'amour. 1540
Il devoit voir que Rome en juste défiance....
HERMINIE.
Mais vous lui témoigniez pareille impatience;
Et vos feux rallumés montroient de leur côté
Pour ce nouvel hymen égale avidité.
SOPHONISBE.
Ce n'étoit point l'amour qui la rendoit égale: 1545
C'étoit la folle ardeur de braver ma rivale;
J'en faisois mon suprême et mon unique bien.
Tous les cœurs ont leur foible, et c'étoit là le mien.
La présence d'Éryxe aujourd'hui m'a perdue;
Je me serois sans elle un peu mieux défendue; 1550
J'aurois su mieux choisir et les temps et les lieux.
Mais ce vainqueur vers elle eût pu tourner les yeux:
Tout mon orgueil disoit à mon âme jalouse
Qu'une heure de remise en eût fait son épouse,
Et que pour me braver à son tour hautement, 1555
Son feu se fût saisi de ce retardement.
Cet orgueil dure encore, et c'est lui qui l'invite
Par un message exprès à me rendre visite,
Pour reprendre à ses yeux un si cher conquérant,
Ou, s'il me faut mourir, la braver en mourant. 1560
Mais je vois Mézétulle; en cette conjoncture,
Son retour sans ce prince est d'un mauvais augure.
Raffermis-toi, mon âme, et prends des sentiments
A te mettre au-dessus de tous événements.
SCÈNE II.
SOPHONISBE, MÉZÉTULLE, HERMINIE.
SOPHONISBE.
Quand reviendra le Roi?
MÉZÉTULLE.
Pourrai-je bien vous dire 1565
A quelle extrémité le porte un dur empire?
Et si je vous le dis, pourrez-vous concevoir
Quel est son déplaisir, quel est son désespoir?
Scipion ne veut pas même qu'il vous revoie.
SOPHONISBE.
J'ai donc peu de raison d'attendre cette joie; 1570
Quand son maître a parlé, c'est à lui d'obéir.
Il lui commandera bientôt de me haïr;
Et dès qu'il recevra cette loi souveraine,
Je ne dois pas douter un moment de sa haine.
MÉZÉTULLE.
Si vous pouviez douter encor de son ardeur, 1575
Si vous n'aviez pas vu jusqu'au fond de son cœur,
Je vous dirois....
SOPHONISBE.
Que Rome à présent l'intimide?
MÉZÉTULLE.
Madame, vous savez....
SOPHONISBE.
Je sais qu'il est Numide.
Toute sa nation est sujette à l'amour[720];
Mais cet amour s'allume et s'éteint en un jour: 1580
J'aurois tort de vouloir qu'il en eût davantage.
MÉZÉTULLE.
Que peut en cet état le plus ferme courage?
Scipion ou l'obsède ou le fait observer;
Dès demain vers Utique il le veut enlever....
SOPHONISBE.
N'avez-vous de sa part autre chose à me dire? 1585
MÉZÉTULLE.
Par grâce on a souffert qu'il ait pu vous écrire,
Qu'il l'ait fait sans témoins; et par ce peu de mots,
Qu'ont arrosé ses pleurs, qu'ont suivi[721] ses sanglots,
Il vous fera juger....
SOPHONISBE.
Donnez.
MÉZÉTULLE.
Avec sa lettre,
Voilà ce qu'en vos mains j'ai charge de remettre. 1590
BILLET DE MASSINISSE A SOPHONISBE.
SOPHONISBE lit.
_Il ne m'est pas permis de vivre votre époux;
Mais enfin je vous tiens parole,
Et vous éviterez l'aspect du Capitole,
Si vous êtes digne de vous.
Ce poison que je vous envoie 1595
En est la seule et triste voie;
Et c'est tout ce que peut un déplorable roi
Pour dégager sa foi[722]._
Voilà de son amour une preuve assez ample;
Mais s'il m'aimoit encore, il me devoit l'exemple: 1600
Plus esclave en son camp que je ne suis ici,
Il devoit de son sort prendre même souci.
Quel présent nuptial[723] d'un époux à sa femme!
Qu'au jour d'un hyménée il lui marque de flamme!
Reportez, Mézétulle, à votre illustre roi 1605
Un secours dont lui-même a plus besoin que moi:
Il ne manquera pas d'en faire un digne usage,
Dès qu'il aura des yeux à voir son esclavage.
Si tous les rois d'Afrique en sont toujours pourvus
Pour dérober leur gloire aux malheurs imprévus[724], 1610
Comme eux et comme lui j'en dois être munie;
Et quand il me plaira de sortir de la vie,
De montrer qu'une femme a plus de cœur que lui,
On ne me verra point emprunter rien d'autrui.
SCÈNE III.
SOPHONISBE, ÉRYXE, PAGE, HERMINIE, BARCÉE, MÉZÉTULLE[725].
SOPHONISBE[726].
Éryxe viendra-t-elle? As-tu vu cette reine? 1615
LE PAGE.
Madame, elle est déjà dans la chambre prochaine,
Surprise d'avoir su que vous la vouliez voir.
Vous la voyez, elle entre.
SOPHONISBE.
Elle va plus savoir[727].
Si vous avez connu le prince Massinisse....
ÉRYXE.
N'en parlons point[728], Madame; il vous a fait justice. 1620
SOPHONISBE.
Vous n'avez pas connu tout à fait son esprit;
Pour le connoître mieux, lisez ce qu'il m'écrit.
ÉRYXE.
(Elle lit bas.)
Du côté des Romains je ne suis point surprise;
Mais ce qui me surprend, c'est qu'il les autorise,
Qu'il passe plus avant qu'ils ne voudroient aller. 1625
SOPHONISBE.
Que voulez-vous, Madame? il faut s'en consoler[729].
Allez, et dites-lui que je m'apprête à vivre,
En faveur du triomphe, en dessein de le suivre;
Que puisque son amour ne sait pas mieux agir,
Je m'y réserve exprès pour l'en faire rougir. 1630
Je lui dois cette honte; et Rome, son amie,
En verra sur son front rejaillir[730] l'infamie:
Elle y verra marcher, ce qu'on n'a jamais vu,
La femme du vainqueur à côté du vaincu,
Et mes pas chancelants sous ces pompes cruelles 1635
Couvrir ses plus hauts faits de taches éternelles.
Portez-lui ma réponse; allez.
MÉZÉTULLE.
Dans ses ennuis....
SOPHONISBE.
C'est trop m'importuner en l'état où je suis.
Ne vous a-t-il chargé de rien dire à la Reine?
MÉZÉTULLE.
Non, Madame.
SOPHONISBE.
Allez donc; et sans vous mettre en peine
De ce qu'il me plaira croire ou ne croire pas,
Laissez en mon pouvoir ma vie et mon trépas.
SCÈNE IV.
SOPHONISBE, ÉRYXE, HERMINIE, BARCÉE.
SOPHONISBE.