Massinissa entre; Scipion vante son courage, les services qu'il a rendus

à la République; puis il fait retirer tout le monde, lui reproche de se

laisser entraîner à la volupté, plus dangereuse que les ennemis armés,

lui déclare que Sophonisbe doit être envoyée à Rome, et l'adjure de ne

point souiller sa gloire par une désobéissance coupable. Massinissa cède

enfin aux remontrances de Scipion. Il demande seulement le temps de

réfléchir à la manière dont il pourra tenir la parole qu'il a donnée à

son épouse, de ne la point livrer aux Romains tant qu'elle serait en

vie; à peine a-t-il quitté le théâtre que le chœur invoque l'amour en

faveur de Sophonisbe. Après une scène de remplissage entre le chœur et

un serviteur de Sophonisbe, qui ne sait rien de ce qui vient de se

passer, une des femmes de la Reine sort, et annonce au chœur que

Massinissa lui a envoyé une coupe de poison; le discours de l'envoyé de

Massinissa et la réponse de Sophonisbe qu'elle rapporte sont une

traduction élégante, mais fort littérale, des deux petits discours de

Tite Live. Ce que le Trissin ajoute d'assez touchant, c'est que

Sophonisbe, avant de boire le poison, achève avec tranquillité une

offrande à Junon qu'elle avait commencée, pour prier la déesse de bénir

sa nouvelle union, et qu'elle termine en la priant pour l'enfant, à

peine âgé de deux ans, qu'elle avait eu de Syphax. La fin est des plus

froides. Sophonisbe arrive accompagnée de son fils, qu'elle recommande à

Herminie; bientôt elle expire, et on l'emporte. Massinissa survient; il

a réfléchi un peu tardivement qu'il pourrait envoyer de nuit Sophonisbe

à Carthage à l'insu de Scipion; la trouvant morte, il fait ses offres de

services à Herminie, qui demande à être reconduite dans sa patrie;

ensuite il donne ses ordres pour les funérailles de la Reine, et le

chœur termine la pièce par quelques réflexions sur l'inconstance des

choses humaines.

2º La _Sophonisbe_ de Mellin de Saint-Gelais, représentée devant Henri

II, à Blois, en 1559.

Il suffira de transcrire le titre de cette pièce, qui a été publiée par

Gilles Corrozet, comme le prouve l'avis _Au lecteur_ qu'il a placé à la

page II II:

SOPHONISBA.

Tragedie tres excellente, tant pour l'argument que pour le poly langage

et graues sentences dont elle est ornée: représentée et prononcée deuant

le Roy en sa ville de Bloys. _A Paris.... M. V{c} LIX._

A la fin de _Sophonisba_: «Sois aduerti, lecteur, qu'en imprimant la

presente Tragedie, nous auons esté faictz certains que feu Mellin de

Sainct Gellais en a esté le principal Auteur, duquel n'est besoin

escrire les louanges. Au reste, que toute la Tragedie est en prose,

excepté le chorus ou assemblée de dames, qui parle en vers de plusieurs

genres[744].

«Voilà, disent les frères Parfait, la première tragédie en prose; c'est

à quoi beaucoup de personnes n'ont pas pensé, pendant la dispute de M.

de la Motte et de ses adversaires[745].»

Cette pièce n'est qu'une simple traduction de la _Sophonisbe_ du

Trissin; Corneille ne mentionne ni cet ouvrage ni le suivant, il ne les

a probablement pas connus, et à coup sûr il ne les a pas eus sous les

yeux.

3º La _Sophonisbe_ de Claude Mermet, imprimée en 1583.

Claude Mermet, notaire ducal et écrivain de Saint-Rambert en Savoie,

vint s'établir à Lyon, où il fit imprimer sa pièce sous ce titre, qui

tiendra lieu d'une notice plus étendue:

«_La tragedie de Sophonisbe_, reyne de Numidie, où se verra le desastre

qui luy est aduenu, pour auoir esté promise à vn mary, et espousée par

vn autre; et comme elle a mieux aimé eslire la mort que de se voir entre

les mains de ses ennemis. Traduite d'Italien en François par Claude

Mermet.»

4º La _Sophonisbe_ d'Antoine de Montchrestien, imprimée en 1596.

Cette pièce est la première de l'auteur. Elle figure dans le recueil de

ses principaux ouvrages, sous ce nouveau titre: _La Carthaginoise ou la

Liberté_. C'est encore une paraphrase de l'ouvrage du Trissin. Corneille

connaissait cette tragédie. C'est la seule qu'il cite comme ayant

précédé en France celle de Mairet[746].

5º La _Sophonisbe_ de Nicolas de Montreux, imprimée en 1601.

Nicolas de Montreux, né au Mans vers 1560, signait d'ordinaire ses

ouvrages du nom d'Olenix de Mont-Sacré, assez ambitieux anagramme qu'il

avait choisi. Après s'être fait connaître à Paris, vers 1576, par ses

romans, il fit jouer plusieurs pièces de théâtre. Sa _Sophonisbe_ est,

comme toutes les tragédies françaises dont nous avons parlé jusqu'ici,

une imitation de celle du Trissin. Corneille n'a pas cité cet ouvrage;

il le connaissait cependant, car il a profité d'un assez beau mouvement

qui s'y trouve, et que ne lui avaient fourni ni les auteurs de

l'antiquité ni le Trissin[747].

6º La _Sophonisbe_ de Mairet, représentée en 1629.

La part que Mairet prit à la critique du _Cid_ nous l'a déjà fait

connaître, et nous avons même eu occasion de publier un pamphlet en

faveur de Corneille, où l'on trouve une critique assez vive de l'ouvrage

dont nous avons à parler ici[748]. Mairet, tout en profitant parfois de

la pièce du Trissin, avait cru devoir s'éloigner bien davantage de la

vérité historique, et n'avait pas hésité à transformer ses personnages

en héros de roman. Il s'en explique en ces termes dans son avis _Au

lecteur_: «Le sujet de cette tragédie est dans Tite Live, Polybe, et

plus au long dans Apian Alexandrin[749]. Il est vrai que j'y ai voulu

ajouter pour l'embellissement de la pièce, et que j'ai même changé deux

incidents de l'histoire assez considérables, qui sont la mort de Syphax,

que j'ai fait mourir à la bataille, afin que le peuple ne trouvât point

étrange que Sophonisbe eût deux maris vivants; et celle de Massinisse,

qui vécut jusques à l'extrême vieillesse.»

On doit du reste tenir un fort grand compte des qualités incontestables

de cet ouvrage, lorsqu'on songe que son auteur l'a écrit en 1629[752],

c'est-à-dire avant tous les chefs-d'œuvre de notre scène, au moment où

Corneille faisait représenter _Mélite_.

En analysant ici avec quelque étendue l'ouvrage de Mairet, nous aurons

soin de rapporter un assez grand nombre de vers tirés de cette tragédie,

pour donner au lecteur une idée, sinon complète, du moins fidèle et

impartiale, du singulier mélange de basse familiarité et de noblesse

qu'on y rencontre à chaque instant.

Au lever du rideau, Syphax reproche à Sophonisbe d'avoir écrit à

Massinisse, qu'elle avait dû épouser jadis, et dont elle est éprise; il

ne se montre pas d'ailleurs d'une grande sévérité conjugale, et se

contente de dire à sa femme:

Ne pouvois-tu treuver où prendre tes plaisirs

Qu'en cherchant l'amitié de ce prince numide?

La justification de Sophonisbe n'est pas très-satisfaisante pour son

époux:

J'ai cru qu'il seroit bon de m'acquérir de loin

Un bras qui conservât ma franchise au besoin:

C'est pourquoi j'écrivois au prince Massinisse,

Sous une feinte amour couvrant mon artifice;

Et pour vous mieux prouver la chose comme elle est,

Que Votre Majesté regarde, s'il lui plaît,

Que méprisant la fleur des princes d'Italie,

Et le grand Scipion, et le sage Lélie,

J'ai voulu m'assurer de l'assistance d'un

A qui le nom lybique avec nous fût commun.

Après cette belle défense, Sophonisbe se retire, et est bientôt

remplacée par Philon, général de Syphax, qui vient dire à ce prince:

Sire, l'on n'attend plus que Votre Majesté

Pour charger Massinisse au combat apprêté.

Mais en ce moment le Roi est peu disposé à combattre, il préfère confier

ses chagrins à son général et lui lire la «lettre de Sophonisbe à

Massinisse.» Philon, après lui avoir prodigué quelques consolations

banales, après lui avoir fait remarquer par exemple

.... Que c'est aux grandes âmes

A souffrir de grands maux, et que femmes sont femmes,

ajoute non sans raison:

Courons remédier d'un courage constant

Au danger le plus proche et le plus important.

Ils partent enfin pour combattre; Sophonisbe rentre, suivie de Phénice,

sa nourrice et l'une de ses confidentes; elle se désole en songeant que

son billet ayant été intercepté, Massinisse n'a pu connaître ses

sentiments; elle craint surtout qu'il n'aime ailleurs:

.... Que je souffrirois, si mon amour trompé

Treuvoit en Massinisse un cœur préoccupé!

s'écrie-t-elle; quant à Phénice, elle a d'autres inquiétudes: elle

redoute avant tout pour elle et pour sa maîtresse le courroux de

Syphax; mais Sophonisbe la rassure en lui disant:

Il a puni ma faute en me la reprochant,

Et s'il m'eût voulu perdre, il l'eût fait sur-le-champ.

C'est en quoi mon offense est plus blâmable encore,

De tromper lâchement un mari qui m'adore;

Mais un secret destin que je ne puis forcer

Contre ma volonté m'oblige à l'offenser.

Le style, on le voit, est déjà un peu plus soutenu, un peu moins indigne

de la tragédie, et le premier acte se termine assez vivement par ces

deux beaux vers:

.... De peur de prier contre mon propre bien,

En adorant les Dieux ne leur demandons rien.

Au commencement du second acte, Sophonisbe charge ses deux confidentes,

Corisbe et Phénice, de lui donner des nouvelles du combat:

Rendez-vous au sommet de la plus haute tour,

D'où l'œil découvre à plein tous les champs d'alentour,

Et que de temps en temps l'une ou l'autre descende,

Pour m'assurer toujours des maux que j'appréhende.

Pendant qu'elles sont en haut, Sophonisbe déplore ses malheurs dans un

long monologue, et se plaint ainsi du zèle de ceux qui combattent pour

elle:

A quoi tant de combats, si grands et si connus,

Avec tant de valeur donnés et soutenus,

Si, bien loin d'obliger, votre courage offense

Celle dont votre zèle entreprend la défense?

Puisque son intéret en amour converti

Lui fait aimer le chef du contraire parti.

Les deux confidentes reviennent tout effrayées sans pouvoir cependant

donner aucune nouvelle positive. Comme «ma sœur Anne,» elles n'ont vu

qu'

.... Un nuage épais de poudre et de fumée.

Mais le messager Caliodore vient annoncer que la bataille est perdue,

que c'est en vain que Syphax a fait des prodiges de vaillance, et qu'

.... En montrant sa valeur infinie,

Ce prince malheureux a sa trame finie.

Pendant que Caliodore fait ce récit, on entend un grand bruit; il sort

pour en avoir la cause, et revient dire à la Reine:

Massinisse en personne est devant nos remparts.

Sophonisbe veut mourir, mais Phénice lui propose un tout autre parti:

Pour moi je suis d'avis qu'oubliant le trépas,

Vous tiriez du secours de vos propres appas.

Elle compte d'ailleurs sur l'ardeur du sang numide:

.... Il est jeune et d'une nation

Qui par toute l'Afrique est la plus renommée

Pour aimer aussitôt et vouloir être aimée[751].

Tout en répondant à sa confidente:

Ce remède, Phénice, est ridicule et vain,

Sophonisbe se décide à l'essayer, et dit à ses femmes:

.... Pour vous contenter je me force et veux bien

Faire une lâcheté qui ne serve de rien.

Au commencement du troisième acte, Massinisse est entouré des soldats

romains qui l'ont secondé dans le combat, et qui lui offrent encore leur

aide; il les en remercie par ces beaux vers:

Je ne refuse pas, invincibles Romains,

Ni ces cœurs généreux, ni ces puissantes mains

Qui par tout l'univers, quand les causes sont bonnes,

Otent comme il leur plaît et donnent les couronnes;

et il leur demande ensuite de s'emparer du palais où Sophonisbe s'est

retirée.

La scène suivante nous transporte auprès de la Reine, toujours entourée

de ses deux confidentes, qui ne l'ont pas encore complétement

convaincue, et qui emploient auprès d'elle leurs plus irrésistibles

arguments:

Au reste la douleur ne vous a point éteint

Ni la clarté des yeux ni la beauté du teint:

Vos pleurs vous ont lavée, et vous êtes de celles

Qu'un air triste et dolent rend encore plus belles.

Vos regards languissants font naître la pitié

Que l'amour suit parfois et toujours l'amitié,

N'étant rien de pareil aux effets admirables

Que font dans les beaux cœurs des beautés misérables.

Croyez que Massinisse est un vivant rocher,

Si vos perfections ne le peuvent toucher.

Caliodore entre et dit à la Reine:

Madame, Massinisse est dans la grande cour.

Alors elle prononce une invocation intitulée: «Vœu de Sophonisbe à

l'Amour.» Elle demande à ce dieu de triompher du cœur de Massinisse, et

termine ainsi:

.... Je te voue un temple magnifique,

Comme au restaurateur des affaires d'Afrique.

L'entrevue, si préparée et si attendue depuis le commencement de la

pièce, arrive enfin. Elle s'ouvre par une «Harangue de Massinisse,» qui

promet que Sophonisbe sera traitée «en reine et non pas en captive.»

Ensuite vient la «Réponse de Sophonisbe;» elle se montre très-digne et

très-réservée dans les vœux qu'elle forme:

Donnez-moi l'un des deux: ou que jamais le Tibre

Me me reçoive esclave, ou que je meure libre.

Non-seulement Massinisse le lui assure, mais, emporté par sa passion, il

s'écrie:

Puisque Syphax n'est plus, il ne tiendra qu'à vous

D'avoir en Massinisse un légitime époux;

et immédiatement tout se prépare pour le mariage.

Le quatrième acte commence par un entretien noble et passionné entre

Massinisse et Sophonisbe. Celle-ci proclame ainsi en fort beaux termes

la pureté de ses sentiments:

.... J'atteste le ciel que ma foi non commune

Regarde Massinisse, et non pas sa fortune,

Et qu'en pareil degré de fortune et d'ennui,

Ce qu'il a fait pour moi, je l'aurois fait pour lui.

Cette tendre conversation est brusquement interrompue:

Mais que veut ce soldat couvert à la Romaine?

dit Massinisse; et ce vers est bon à noter en passant, car il marque,

même pour un personnage tout à fait secondaire, une certaine exactitude

de costume assurément bien rare à cette époque. Ce soldat annonce à

Massinisse l'arrivée de Scipion, qui le fait demander aussitôt.

Massinisse part fort inquiet, mais avant de se séparer de la Reine, il

renouvelle en ces termes la promesse qu'il lui a faite:

Je vous donne ma foi que quoi qu'il en arrive,

Rome ne verra point Sophonisbe captive.

Scipion consulte Lélie pour savoir si envers Massinisse il doit employer

la douceur ou la violence, et malgré les conseils de Lélie, il se décide

après quelque hésitation à agir tout de suite avec énergie. Après cette

scène, vient ce fameux «démêlé de Scipion avec Massinisse[752],» inspiré

par Tite Live, que Corneille mettait au nombre des «endroits

inimitables» de la _Sophonisbe_ de Mairet, et qu'il eût jugé dangereux

de «retâter après lui.» Scipion prend tous les tons dans cette belle

scène. Il se montre tour à tour amical, sévère, ironique. Certains

passages de cet entretien s'étaient fixés dans toutes les mémoires;

celui-ci entre autres:

Massinisse en un jour, voit, aime et se marie,

A-t-on jamais parlé d'une telle furie?

Bien plus l'aveuglement de sa raison est tel,

Qu'il entre dans le lit d'un ennemi mortel,

D'un Syphax, d'un tyran, de qui l'injuste épée

A sur son père mort la couronne usurpée.

Mais Massinisse accueille mal ces rigoureux conseils; les récompenses

dont on veut le combler ne l'apaisent nullement:

.... A quoi tant d'honneurs et de biens superflus

Si l'on m'ôte celui que j'estime le plus?

lui fait dire Mairet, se rappelant un passage du Trissin, que Corneille

à son tour a imité[753], et que dans sa tragédie Massinisse adresse non

à Scipion, qui ne paraît point, mais à Lélie. Effrayé du désespoir et

surtout de l'emportement de Massinisse, Scipion se retire en disant à

Lélie:

Tâchez de m'adoucir ce courage insensible.

Mais les efforts de Lélie n'ont aucun succès.

Au commencement du cinquième acte, Massinisse, que rien n'a pu calmer,

exhale sa rage impuissante dans un long monologue, où il se prouve à

lui-même qu'il est impossible d'échapper à la toute-puissance et au

despotisme de Rome. Survient Lélie, qui demande Sophonisbe pour le

triomphe; il déclare qu'elle ne pourrait y échapper que par la mort, et

termine en disant:

Votre ami lui fait grâce en la laissant mourir.

Tandis que Massinisse se répand en invectives, un messager arrive

apportant une

«LETTRE DE SOPHONISBE.»

Si rien ne peut fléchir la rigueur obstinée

De ceux que mon courage a fait (_sic_) mes ennemis,

Plutôt qu'être captive en triomphe menée,

Donnez-moi le présent que vous m'avez promis.

Massinisse se prépare à porter à Sophonisbe le poison qu'elle lui

demande, mais Lélie lui interdit cette triste consolation, et il est

contraint de le remettre au messager qui lui a donné la lettre de la

Reine. La scène suivante nous montre Sophonisbe et ses deux confidentes

attendant le retour du messager envoyé près de Massinisse; il revient

bientôt avec la réponse du prince:

Jure-lui, m'a-t-il dit, que la main de la Parque

M'eût poussé le premier dans la fatale barque,

N'étoit qu'après ma mort nos communs ennemis

Perdroient le souvenir de ce qu'ils m'ont promis

Qu'elle s'assure donc qu'un trépas digne d'elle

Lui prouvera dans peu que je lui suis fidèle.

Cette promesse comble Sophonisbe de joie: elle avale le poison avec

calme, et lorsqu'elle commence à en ressentir les premières atteintes,

elle dit à ses confidentes:

Mes filles, aidez-moi, portez-moi sur ma couche,

Et que je meure au moins dessus le même lit

Où mon funeste hymen hier au soir s'accomplit.

Lorsqu'elles ont disparu, Scipion entre avec Massinisse et Lélie; il

vante la constance du Roi, lui promet l'appui et les récompenses du

sénat, et l'invite à se livrer aux soins qu'exige son nouveau royaume.

Bientôt Caliodore vient raconter la mort de la Reine. Massinisse lui

dit:

Voyons donc ce trésor de grâce et de beauté:

Mon ami, que sur l'heure il nous soit apporté.

Caliodore répond:

Si Votre Majesté desire qu'on lui montre

Ce pitoyable objet, il est ici tout contre:

La porte de sa chambre est à deux pas d'ici

Et vous le pourrez voir de l'endroit que voici,

En levant seulement cette tapisserie.

A la vue du cadavre de Sophonisbe, Massinisse se livre à un tel

emportement que Scipion et Lélie le quittent pour ne point l'irriter

davantage. La pièce se termine par une scène intitulée: «Plainte de

Massinisse sur le corps de Sophonisbe.» Ce morceau est encore de ceux

que Corneille a déclarés inimitables[754]. On se convaincra toutefois en

lisant l'extrait suivant, qu'il en avait déjà imité une partie dans sa

tragédie d'_Horace_[755]:

Cependant en mourant, ô peuple ambitieux,

J'appellerai sur toi la colère des cieux.

Puisses-tu rencontrer, soit en paix, soit en guerre,

Toute chose contraire, et sur mer, et sur terre!

Que le Tage et le Pô contre toi rebellés

Te reprennent les biens que tu leur as volés!

Que Mars faisant de Rome une seconde Troie,

Bonne aux Carthaginois tes richesses en proie,

Et que dans peu de temps le dernier des Romains

En finisse la race avec ses propres mains!

Après cette imprécation, «il tire un poignard caché sous sa robe, et se

tue.»

Voilà, je pense, à partir de la _Sophonisbe_ de Saint-Gelais,

l'énumération complète des pièces de ce nom qui précédèrent en France la

tragédie de Corneille. Il n'entre pas dans notre plan de parler avec

détail de celles qui la suivirent. Rappelons cependant une _Sophonisbe_

de Lagrange Chancel; elle n'a été jouée que quatre fois, au mois de

novembre 1716, et n'a point été imprimée, de sorte que le _Mercure_ de

janvier 1717 peut seul en donner une idée. Signalons surtout la nouvelle

traduction de la _Sophonisbe_ de Mairet, imprimée en 1769, sous le nom

de Lantin, bien qu'elle soit réellement de Voltaire, et qu'elle ait, à

bon droit, pris un rang définitif dans ses œuvres. Cette pièce n'est

point demeurée à l'état de simple curiosité littéraire, elle a été

représentée en 1764, mais avec un succès fort médiocre; bien qu'elle ne

contienne pas un seul vers de Mairet, elle suit d'assez près le plan que

s'était tracé cet auteur. Quant à la _Sophonisbe_ de Thomson, jouée en

1729, elle ne touche que fort indirectement à nos études, et nous nous

contentons de l'indiquer en terminant aux amateurs de parallèles

littéraires.

[740] Polybe et Appien ont aussi raconté l'histoire de Syphax, de

Massinissa et de Sophonisbe, le premier dans les fragments du

livre XIV, le second dans son _Histoire punique_ (chapitres X et

suivants). En outre Appien, dans son _Histoire espagnole_,

mentionne, au chapitre XXXVII (de même qu'au chapitre X de

l'_Histoire punique_), une circonstance importante que Corneille

lui a empruntée, et que Tite Live avait omise. Voyez ci-dessus,

p. 465, note 621. Silius Italicus, dans son poëme _de la Guerre

punique_, ne consacre à Sophonisbe que quelques vers assez

insignifiants (au livre XVII, vers 71 et suivants).

[741] _Histoire du Théâtre italien_, tome II, p. 10.

[742] _I quali ad un ad un voglio narrarti._

[743] Voyez ci-dessus, p. 525, note 705.

[744] _Histoire du Théâtre françois_, tome III, p. 318, note _a_.

[745] _Ibidem_, p. 319.

[746] Voyez ci-dessus, p. 463.

[747] Voyez ci-dessus, p. 549, note 738.

[748] Voyez tome III, p. 61.

[749] Voyez ci-dessus, p. 550-553, et p. 553, note 740.

[750] Cette date est établie par le témoignage de Mairet, qui, né

le 4 janvier 1604[750-a], nous apprend lui-même qu'il a fait

_Sophonisbe_ à ving-cinq ans. Voyez notre tome III, p. 60, note 1.

[750-a] _Histoire du Théâtre françois_, tome IV, p. 338.

[751] Voyez ci-dessus, p. 538, note 720.

[752] Voyez ci-dessus, p. 460.

[753] Voyez ci-dessus, acte IV, scène III, vers 1309-1312, p. 527

et note 709.

[754] Voyez ci-dessus, p. 460.

[755] Voyez tome III, p. 339, vers 1301-1318.

OTHON

TRAGÉDIE

1664

NOTICE.

Corneille cite les _Histoires_ de Tacite comme la source où il a puisé

le sujet d'_Othon_; mais peut-être est-ce à la littérature italienne

qu'il en a dû la première idée. En effet, en 1652, Ghirardelli, dont

notre poëte connaissait fort bien les ouvrages[756], a fait représenter

un _Ottone_.

Plusieurs témoignages contemporains nous prouvent que Corneille s'est

très-sérieusement appliqué à sa tragédie d'_Othon_: «Quant aux vers,

dit-il lui-même dans sa préface[757], on n'en a point vu de moi que

j'aye travaillés avec plus de soin.» Il passait pour avoir refait

jusqu'à trois fois le cinquième acte, et assurait que cet acte lui avait

coûté plus de douze cents vers[758]. Il avait fait longtemps à l'avance,

comme c'était sa coutume[759], des lectures de son ouvrage. Tallemant

des Réaux nous l'apprend en ces termes dans un morceau curieux à

recueillir: «Corneille a lu par tout Paris une pièce qu'il n'a pas

encore fait jouer. C'est le couronnement d'Othon. Il n'a pris ce sujet

que pour faire continuer les gratifications du Roi en son endroit; car

il ne fait préférer Othon à Pison par les conjurés qu'à cause,

disent-ils, que Othon gouvernera lui-même et qu'il y a plaisir à

travailler sous un prince qui tienne lui-même le timon; d'ailleurs ce

dévot y coule quelques vers pour excuser l'amour du Roi. Il va vous

mettre sur le théâtre toute la politique de Tacite, comme il y a mis

toutes les déclamations de Lucain[760].» Dans ce passage Tallemant fait

allusion à ce vers:

Du timon qu'il embrasse il se fait le seul guide,

et au reste du discours de Lacus[761]. Quant au passage où il est tenté

de voir une allusion à l'amour de Mlle de la Vallière pour le Roi, c'est

celui que Corneille a mis dans la bouche de Plautine et qui commence

ainsi:

Si l'injuste rigueur de notre destinée

Ne permet plus l'espoir d'un heureux hyménée,

Il est un autre amour dont les vœux innocents

S'élèvent au-dessus du commerce des sens[762].

La pièce renferme encore une allusion qui a été signalée dans le

_Bolæana_[763]: «Il (Boileau) n'étoit point du tout content de la

tragédie d'_Othon_, qui se passoit tout en raisonnements et où il n'y

avoit point d'action tragique. Corneille avoit affecté d'y faire parler

trois ministres d'État dans le temps où Louis XIV n'en avoit pas moins

que Galba, c'est-à-dire MM. le Tellier, Colbert et de Lionne. M.

Despréaux ne se cachoit point d'avoir attaqué directement _Othon_ dans

ces quatre vers de son _Art poétique_[764]:

Vos froids raisonnements ne feront qu'attiédir

Un spectateur toujours paresseux d'applaudir,

Et qui, des vains efforts de votre rhétorique

Justement fatigué, s'endort, ou vous critique.»

Les beaux discours politiques que l'on rencontre dans cet ouvrage n'ont

pas été jugés si sévèrement par tous les contemporains. «On peut, dit

Joly[765], appliquer à cette tragédie ces paroles de M. le maréchal de

Gramont, grand-père du dernier maréchal de ce nom: «_Corneille_ est le

bréviaire des rois.»

Cette pièce fut jouée pour la première fois à Fontainebleau le 3 août

1664. Loiret l'annonce en ces termes dans sa _Muse historique_ du 2 du

même mois:

Œuvres de P. Corneille, Tome 06 · 第 33 / 38 段