Mopse, Iphite, Échion, Eurydamas, Oilée[432],
Et tout ce reste enfin pour qui votre Jason
Avec tant de chaleur demandoit la toison. 2095
Aucun d'eux ne paroît! ces âmes intrépides
Règlent sur mes vaincus leurs démarches timides;
Et malgré leur ardeur pour un exploit si beau,
Leur effroi les renferme au fond de leur vaisseau.
Ne laissons pas ainsi la victoire imparfaite: 2100
Par le milieu des airs, courons à leur défaite;
Et nous-mêmes portons à leur témérité
Jusque dans ce vaisseau ce qu'elle a mérité.
(Médée s'élève encore plus haut sur le dragon.)
AÆTE.
Que fais-tu? la toison ainsi que toi s'envole!
Ah! perfide, est-ce ainsi que tu me tiens parole, 2105
Toi qui me permettois, même aux yeux de Jason,
Qu'on t'ôteroit le jour avant que la toison?
MÉDÉE, en s'envolant.
Encor tout de nouveau je vous en fais promesse,
Et vais vous la garder au milieu de la Grèce.
Du pays et du sang l'amour rompt les liens, 2110
Et les dieux de Jason sont plus forts que les miens.
Ma sœur avec ses fils m'attend dans le navire;
Je la suis, et ne fais que ce qu'elle m'inspire;
De toutes deux Madame ici vous tiendra lieu.
Consolez-vous, Seigneur, et pour jamais adieu. 2115
(Elle s'envole avec la toison[433].)
SCÈNE VI.
AÆTE, ABSYRTE, HYPSIPYLE, JUNON.
AÆTE.
Ah! Madame; ah! mon fils; ah! sort inexorable.
Est-il sur terre un père, un roi plus déplorable?
Mes filles toutes deux contre moi se ranger!
Toutes deux à ma perte à l'envi s'engager!
JUNON, dans son char.
On vous abuse, Aæte; et Médée elle-même, 2120
Dans l'amour qui la force à suivre ce qu'elle aime,
S'abuse comme vous.
Chalciope n'a point de part en cet ouvrage:
Dans un coin du jardin, sous un épais nuage,
Je l'enveloppe encor d'un sommeil assez doux, 2125
Cependant qu'en sa place ayant pris son visage,
Dans l'esprit de sa sœur j'ai porté les grands coups[434]
Qui donnent à Jason ce dernier avantage.
Junon a tout fait seule; et je remonte aux cieux
Presser le souverain des Dieux 2130
D'approuver ce qu'il m'a plu faire.
Mettez votre esprit en repos;
Si le destin vous est contraire
Lemnos peut réparer la perte de Colchos.
(Junon remonte au ciel dans ce même char.)
AÆTE.
Qu'ai-je fait, que le ciel contre moi s'intéresse 2135
Jusqu'à faire descendre en terre une déesse?
ABSYRTE.
La désavouerez-vous, Madame, et votre cœur
Dédira-t-il sa voix qui parle en ma faveur?
AÆTE.
Absyrte, il n'est plus temps de parler de ta flamme.
Qu'as-tu pour mériter quelque part en son âme? 2140
Et que lui peut offrir ton ridicule espoir,
Qu'un sceptre qui m'échappe, un trône prêt à choir?
Ne songeons qu'à punir le traître et sa complice.
Nous aurons dieux pour dieux à nous faire justice;
Et déjà le Soleil, pour nous prêter secours, 2145
Fait ouvrir son palais, et détourne son cours.
(Le ciel s'ouvre, et fait paroître le palais du Soleil, où l'ont
le voit[435] dans son char tout brillant de lumière s'avancer vers
les spectateurs, et sortant de ce palais, s'élever en haut pour
parler à Jupiter, dont le palais s'ouvre aussi quelques moments
après. Ce maître des Dieux y paroît sur son trône, avec Junon à
son côté. Ces trois théâtres, qu'on voit tout à la fois, font un
spectacle tout à fait agréable et majestueux. La sombre verdure de
la forêt épaisse, qui occupe le premier, relève d'autant plus la
clarté des deux autres, par l'opposition de ses ombres. Le palais
du Soleil, qui fait le second, a ses colonnes toutes
d'oripeau[436], et son lambris doré, avec divers grands feuillages
à l'arabesque. Le rejaillissement[437] des lumières qui portent
sur ces dorures produit un jour merveilleux, qu'augmente celui qui
sort du trône de Jupiter, qui n'a pas moins d'ornements. Ses
marches[438] ont aux deux bouts et au milieu des aigles d'or,
entre lesquelles[439] on voit peintes en basse-taille[440] toutes
les amours de ce dieu. Les deux côtés font voir chacun un rang de
piliers enrichis de diverses pierres précieuses, environnées
chacune d'un cercle ou d'un carré d'or. Au haut de ces piliers
sont d'autres grands aigles d'or qui soutiennent de leur bec le
plat fond[441] de ce palais, composé de riches étoffes de diverses
couleurs, qui font comme autant de courtines, dont les aigles
laissent pendre les bouts en forme d'écharpes[442]. Jupiter a un
autre grand aigle[443] à ses pieds, qui porte son foudre; et Junon
est à sa gauche, avec un paon aussi à ses pieds, de grandeur et de
couleur naturelle[444].)
SCÈNE VII.
LE SOLEIL, JUPITER, JUNON, AÆTE, HYPSIPYLE, ABSYRTE.
AÆTE.
Ame de l'univers, auteur de ma naissance,
Dont nous voyons partout éclater la puissance,
Souffriras-tu qu'un roi qui tient de toi le jour
Soit lâchement trahi par un indigne amour? 2150
A ces Grecs vagabonds refuse ta lumière,
De leurs climats chéris détourne ta carrière,
N'éclaire point leur fuite après qu'ils m'ont détruit[445],
Et répands sur leur route une éternelle nuit.
Fais plus, montre-toi père; et pour venger ta race, 2155
Donne-moi tes chevaux à conduire en ta place;
Prête-moi de tes feux l'éclat étincelant,
Que j'embrase leur Grèce avec ton char brûlant;
Que d'un de tes rayons lançant sur eux le foudre,
Je les réduise en cendre, et leur butin en poudre; 2160
Et que par mon courroux leurs pays désolé
Ait horreur à jamais du bras qui m'a volé.
Je vois que tu m'entends, et ce coup d'œil m'annonce
Que ta bonté m'apprête une heureuse réponse.
Parle donc, et fais voir aux destins ennemis 2165
De quelle ardeur tu prends les intérêts d'un fils.
LE SOLEIL.
Je plains ton infortune, et ne puis davantage:
Un noir destin s'oppose à tes justes desseins,
Et depuis Phaéton, ce brillant attelage
Ne peut passer en d'autres mains: 2170
Sous un ordre éternel qui gouverne ma route,
Je dispense en esclave et les nuits et les jours.
Mais enfin ton père t'écoute,
Et joint ses vœux aux tiens pour un plus fort secours.
(Ici s'ouvre le ciel de Jupiter, et le Soleil continue en lui
adressant sa parole.)
Maître absolu des destinées, 2175
Change leurs dures lois en faveur de mon sang,
Et laisse-lui garder son rang
Parmi les têtes couronnées.
C'est toi qui règles les États,
C'est toi qui départs les couronnes; 2180
Et quand le sort jaloux met un monarque à bas,
Il détruit ton ouvrage, et fait des attentats
Qui dérobent ce que tu donnes.
JUNON.
Je ne mets point d'obstacle à de si justes vœux;
Mais laissez ma puissance entière; 2185
Et si l'ordre du sort se rompt à sa prière,
D'un hymen que j'ai fait ne rompez pas les nœuds.
Comme je ne veux point détruire son Aæte,
Ne détruisez pas mes héros:
Assurez à ses jours gloire, sceptre, repos; 2190
Assurez-lui tous les biens qu'il souhaite;
Mais de la même main assurez à Jason
Médée et la toison.
JUPITER.
Des arrêts du destin l'ordre est invariable,
Rien ne sauroit le rompre en faveur de ton fils, 2195
Soleil; et ce trésor surpris
Lui rend de ses États la perte inévitable.
Mais la même légèreté
Qui donne Jason à Médée
Servira de supplice à l'infidélité 2200
Où pour lui contre un père elle s'est hasardée.
Persès dans la Scythie arme un bras souverain;
Sitôt qu'il paroîtra, quittez ces lieux, Aæte,
Et par une prompte retraite,
Épargnez tout le sang qui couleroit en vain. 2205
De Lemnos faites votre asile;
Le ciel veut qu'Hypsipyle
Réponde aux vœux d'Absyrte, et qu'un sceptre dotal
Adoucisse le cours d'un peu de temps fatal.
Car enfin de votre perfide 2210
Doit sortir un Médus qui vous doit rétablir;
A rentrer dans Colchos il sera votre guide;
Et mille grands exploits qui doivent l'ennoblir,
Feront de tous vos maux les assurés remèdes,
Et donneront naissance à l'empire des Mèdes. 2215
(Le palais de Jupiter et celui du Soleil se referment.)
LE SOLEIL.
Ne vous permettez plus d'inutiles soupirs,
Puisque le ciel répare et venge votre perte,
Et qu'une autre couronne offerte
Ne peut plus vous souffrir de justes déplaisirs.
Adieu. J'ai trop longtemps détourné ma carrière, 2220
Et trop perdu pour vous en ces lieux de moments
Qui devoient ailleurs ma lumière.
Allez, heureux amants,
Pour qui Jupiter montre une faveur entière;
Hâtez-vous d'obéir à ses commandements. 2225
(Il disparoît en baissant, comme pour fondre dans la mer.)
HYPSIPYLE.
J'obéis avec joie à tout ce qu'il m'ordonne:
Un prince si bien né vaut mieux qu'une couronne.
Sitôt que je le vis, il en eut mon aveu,
Et ma foi pour Jason nuisoit seule à son feu;
Mais à présent, Seigneur, cette foi dégagée.... 2230
AÆTE.
Ah! Madame, ma perte est déjà trop vengée,
Et vous faites trop voir comme un cœur généreux
Se plaît à relever un destin malheureux.
Allons ensemble, allons sous de si doux auspices
Préparer à demain de pompeux sacrifices, 2235
Et par nos vœux unis répondre au doux espoir
Que daigne un Dieu si grand nous faire concevoir.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
[423] _Brosser_ signifie «courir à travers les bois et les pays
de bruyères et de brossailles.» (_Dictionnaire universel_.... par
Furetière, 1690.)--Voyez tome I, p. 310, note 1, le seizième vers
de la variante.
[424] Tel est le texte de toutes les éditions, si l'on en excepte
celle de 1661, dont la leçon: «une autre,» a été adoptée par
Thomas Corneille et par Voltaire. Voyez ci-dessus, p. 310, note 409.
[425] _Var._ Ce qu'on a bien aimé, l'on ne le peut haïr.
(1661-63)
[426] On peut comparer à ce court récit les narrations semblables
qui sont au VIIe livre des _Argonautiques_ de Valérius Flaccus,
au VIIe livre aussi des _Métamorphoses_ d'Ovide, dans la XIIe
épître de ses _Héroïdes_, et au IIIe acte de la _Médée_ de
Sénèque. On verra que Corneille s'est inspiré de ces poëtes
plutôt qu'il ne les a imités, et qu'il a rendu librement à sa
manière les circonstances qu'il leur a empruntées. Celui dont il
se rapproche le plus est Valérius Flaccus, chez qui nous lisons
par exemple:
_Uterque
Taurus.... immani proflavit turbine flammas
Arduus, atque atro volvens incendia fluctu_
(vers 570-572);
_Bis fulmineis se flatibus infert,
Obnubitque virum_
(vers 583 et 584);
_Ille velut campos Libyes ac pinguia Nili
Fertilis arva secet, plena sic semina dextra
Spargere gaudet agris, oneratque novalia bello_
(vers 607-609);
_Armarique phalanx totisque insurgere campis_
(vers 613);
et cette fin du récit:
_Atque hausit subito sua funera tellus_
(vers 643).
[427] Tel est le texte des éditions publiées du vivant de
Corneille et de celle de 1692. Dans la première de Voltaire
(1764) il s'est glissé une faute, qui a passé de là dans les
impressions modernes, et qui dénature entièrement la pensée:
«Qu'on en peut être aimée, etc.»
[428] Dans ce passage, Aæte nous rappelle un instant don Diègue:
Je reconnois mon sang à ce noble courroux.
(_Le Cid_, acte I, scène V, vers 264.)
[429] Nous avons ponctué ce vers comme il l'est dans toutes les
anciennes impressions, y compris la première de Voltaire (1764).
Dans l'édition de Lefèvre, il est coupé ainsi:
C'est mon sang: dans ses yeux, c'est son aïeul qui brille.
[430] Zéthès et Calaïs.
[431] _Var. Zéthès et Calaïs et Orphée s'enfuient._ (1661)
[432] Pélée père d'Achille, Mopse le poëte, Iphite le Phocéen,
Échion fils de Mercure, Eurydamas le Thessalien, Oilée père
d'Ajax. Tous ces Argonautes sont dans Valérius Flaccus, à
l'exception d'Eurydamas, mentionné par Apollonius et dans les
_Argonautiques_ qui portent le nom d'Orphée.
[433] _Var. Elle s'envole avec la toison, et disparoît._ (1661)
[434] Dans l'édition de 1692: «de grands coups.»
[435] Dans Voltaire (1764): «où on le voit.»
[436] _Var. Toutes de clincant._ (Dessein.)
[437] Toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692,
donnent _rejallissement_. Voyez tome IV, p. 433, note 2. Dans
l'impression de 1682, on lit, mais c'est sans doute une faute:
_rejalissement_.
[438] _Var. Les marches._ (Dessein.)
[439] Toutes les éditions anciennes, sans en excepter celles de
Thomas Corneille et de Voltaire (1764), font ici _aigles_ du
féminin, et, quelques lignes plus loin, deux fois du masculin.
[440] Voyez plus haut, p. 299, note 403.
[441] Les éditions publiées du vivant de Corneille ont toutes
_plat fond_, en deux mots; celles de 1692 et de Voltaire (1764),
_platfond_, en un seul.
[442] Thomas Corneille et Voltaire donnent _écharpe_, au
singulier.
[443] _Var. Jupiter, assis en son trône, a un autre grand
aigle._ (Dessein.)
[444] Toutes nos éditions, même celles de 1692 et de 1764, ont
ainsi _naturelle_, au singulier.
[445] _Var._ N'éclaire pas leur fuite après qu'ils m'ont détruit.
(1661 et 63)
SERTORIUS
TRAGÉDIE
1662
NOTICE.
Le 3 novembre 1661, Corneille, qui fondait à juste titre de grandes
espérances sur son _Sertorius_, écrivait à l'abbé de Pure: Je vous prie
«de ne vous contenter pas du bruit que les comédiens font de mes deux
actes, mais d'en juger vous-même et m'en mander votre sentiment, tandis
qu'il y a encore lieu à la correction. J'ai prié Mlle des Œillets, qui
en est saisie, de vous les montrer quand vous voudrez; et cependant je
veux bien vous prévenir un peu en ma faveur, et vous dire que si le
reste suit du même air, je ne crois pas avoir rien écrit de mieux....
J'espère dans trois ou quatre jours avoir achevé le troisième acte.»
Nous manquons après cela de renseignements jusqu'à la première
représentation de la pièce, que le compte rendu suivant, extrait de la
_Muse historique_ du 4 mars 1662, a déterminé les frères Parfait[446] à
fixer au 25 février:
Depuis huit jours les beaux esprits
Ne s'entretiennent dans Paris
Que de la dernière merveille
Qu'a produite le grand Corneille,
Qui selon le commun récit,
A plus de beautés que son _Cid_,
A plus de forces et de grâces
Que _Pompée_ et que les _Horaces_,
A plus de charmes que n'en a
Son inimitable _Cinna_,
Que l'_Œdipe_, ni _Rodogune_
Dont la gloire est si peu commune,
Ni mêmement qu'_Héraclius_:
Savoir le grand _Sertorius_
Qu'au Marais du Temple l'on joue.
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Les comédiens du Marais,
Poussés de leur propre intérêt,
Et qui dans des choses pareilles
Ne font leur métier qu'à merveilles,
S'efforcent à si bien jouer
Qu'on ne les en peut trop louer;
Et pour ne pas paroître chiches,
On leur voit des habits si riches,
Si brillants de loin et de près,
Et pour le sujet faits exprès,
Que chaque spectateur proteste
Qu'on ne peut rien voir de plus leste.
Loret se montre en général très-favorable à Corneille; mais il n'a
exagéré en rien le succès de cette pièce, qui fut fort applaudie et fort
admirée. La foule ne s'attachait qu'à l'intérêt de certaines situations;
mais des amateurs plus éclairés étaient frappés de l'exactitude avec
laquelle Corneille traitait les matières qui semblaient devoir lui être
le moins connues. «M. de Turenne, dit l'auteur du _Parnasse
françois_[447], s'étant un jour trouvé à une représentation de
_Sertorius_, il s'écria à deux ou trois endroits de la pièce: «Où donc
Corneille a-t-il appris l'art de la guerre?»--«Ce conte est ridicule,
objecte Voltaire[448]; Corneille eût très-mal fait d'entrer dans les
détails de cet art.» Sans aucun doute; mais ce qui est remarquable et ce
qui frappait Turenne, c'est la justesse des expressions, c'est l'adresse
avec laquelle Corneille sait substituer à la vague phraséologie des
poëtes tragiques de son temps les termes propres à chaque profession.
Jamais il n'y a manqué, et dans notre _Lexique_ nous aurons plus d'une
fois à insister sur ce point.
Jusqu'ici nous avons rapporté les renseignements que nous possédons sur
_Sertorius_ en nous contentant de les classer suivant leurs dates; mais
avant d'aller plus loin nous devons faire remarquer une difficulté qui
nous a tout d'abord arrêté, et que nous avons vainement cherché à
résoudre. Les comédiens dont Corneille parle dans sa lettre sont,
suivant toute apparence, ceux de l'hôtel de Bourgogne, puisque c'est à
cette troupe qu'appartenait Mlle des Œillets; et pourtant, d'après le
témoignage de Loret, c'est au théâtre du Marais que l'ouvrage a été
représenté pour la première fois. On pourrait à la vérité chercher à
expliquer cette contradiction en supposant que Mlle des Œillets a fait
pendant quelque temps partie du théâtre du Marais, ou que Corneille a
retiré sa pièce à la troupe qui devait d'abord la jouer, pour la faire
représenter à l'hôtel de Bourgogne; mais un passage d'une autre lettre
de notre poëte à l'abbé de Pure, datée du 25 avril, et par conséquent
postérieure de deux mois à la représentation de _Sertorius_, ne permet
pas d'adopter une telle supposition. En effet, Corneille, expliquant
pourquoi il ne pourra de sitôt donner une pièce aux comédiens du Marais,
s'exprime ainsi: «Outre que je serai bien aise d'avoir quelquefois mon
tour à l'Hôtel.... et que je ne puis manquer d'amitié à la reine
Viriate, à qui j'ai tant d'obligation, le déménagement que je prépare
pour me transporter à Paris me donne tant d'affaires, que je ne sais si
j'aurai assez de liberté d'esprit pour mettre quelque chose cette année
sur le théâtre.» Certes ce passage prouve bien que _Sertorius_ avait été
joué à l'hôtel de Bourgogne, et il semble indiquer que cette reine
Viriate, envers qui Corneille se reconnaît si obligé, n'est autre que
Mlle des Œillets. Comment concilier ce témoignage de notre auteur avec
la relation si explicite de Loret? J'avoue que je l'ignore, car
prétendre que la pièce a été représentée en même temps à deux théâtres,
serait peut-être bien hasardé: non-seulement les historiens de la scène
française ne laissent rien entrevoir de semblable, mais le passage où
les frères Parfait racontent comment Molière mit cette pièce au théâtre
prouve qu'ils pensaient que jusqu'alors elle n'avait été représentée
qu'au Marais: «L'usage observé de tout temps entre tous les comédiens
françois étoit de n'entreprendre point de jouer, au préjudice d'une
troupe, les pièces dont elle étoit en possession, et qu'elle avoit mises
au théâtre à ses frais particuliers, pour en retirer les premiers
avantages, jusqu'à ce qu'elle fût rendue publique par l'impression.
_Sertorius_ ayant été imprimé sur la fin de l'année 1662, Molière le
fit représenter sur son théâtre au mois d'avril de l'année
suivante[449].»
En octobre 1663, Molière, dans la première scène de l'_Impromptu de
Versailles_, qui nous a été si souvent utile et que nous citons ici pour
la dernière fois, parodie le jeu de Hauteroche, comédien de l'hôtel de
Bourgogne, au moment où il dit ces vers du rôle de Pompée dans
_Sertorius_[450]:
L'inimitié qui règne entre nos deux partis
N'y rend pas de l'honneur, etc.;
mais rien dans le dialogue n'indique la nature des défauts qu'il lui
reproche. Ce personnage est un de ceux que Baron, le célèbre élève de
Molière, remplit plus tard avec distinction[451].
Les beaux rôles de cette pièce fournirent aux grands artistes du
dix-huitième siècle de nombreuses occasions de faire admirer leurs
brillantes qualités. A la reprise de 1758, Granval se fit applaudir dans
le rôle de Sertorius[452]; et celui de Viriate, après avoir été le
triomphe de Mlle Clairon, fut encore joué avec succès par Mme
Vestris[453].
L'édition originale de _Sertorius_ forme un volume in-12, dont voici la
description bibliographique: SERTORIVS, TRAGEDIE. _Imprimé à Rouen, et
se vend à Paris, chez Augustin Courbé et Guillaume de Luyne_, M.DC.LXII,
6 feuillets et 82 pages. Le privilége est du 16 mai, l'Achevé d'imprimer
du 8 juillet 1662.
_Sertorius_ fut critiqué de la manière la plus injuste par d'Aubignac,
dans une _Dissertation_ dont nous aurons à parler un peu plus longuement
à propos de _Sophonisbe_, car c'est à l'occasion de cette dernière pièce
qu'elle fut publiée. De Visé répondit aux invectives de d'Aubignac par
d'autres invectives; et ce n'est qu'à grand'peine que nous avons
recueilli dans cette indigeste polémique deux ou trois renseignements de
quelque intérêt que nous avons placés dans les notes qui accompagnent
notre texte.
[446] _Histoire du Théâtre françois_, tome IX, p. 96.
[447] Titon du Tillet, article CORNEILLE.
[448] Remarque sur le vers 800.
[449] _Histoire du Théâtre françois_, tome IX, p. 105.
[450] Acte III, scène I, vers 759 et suivants.
[451] Lemazurier, _Galerie historique_, tome I, p. 86.
[452] _Ibidem_, tome I, p. 272.
[453] _Ibidem_, tome I, p. 350.
AU LECTEUR[454].
Ne cherchez point dans cette tragédie les agréments qui sont en
possession de faire réussir au théâtre les poëmes de cette nature: vous
n'y trouverez ni tendresses d'amour, ni emportements de passions[455],
ni descriptions pompeuses, ni narrations pathétiques. Je puis dire
toutefois qu'elle n'a point déplu, et que la dignité des noms
illustres, la grandeur de leurs intérêts, et la nouveauté de quelques
caractères, ont suppléé au manque de ces grâces. Le sujet est simple, et
du nombre de ces événements connus, où il ne nous est pas permis de rien
changer, qu'autant que la nécessité indispensable de les réduire dans la
règle nous force d'en resserrer les temps et les lieux. Comme il ne m'a
fourni aucunes femmes, j'ai été obligé de recourir à l'invention pour en
introduire deux, assez compatibles l'une et l'autre avec les vérités
historiques à qui je me suis attaché[456]. L'une a vécu de ce temps-là;
c'est la première femme de Pompée, qu'il répudia pour entrer dans
l'alliance de Sylla par le mariage d'Émilie, fille de sa femme. Ce
divorce est constant par le rapport de tous ceux qui ont écrit la vie de
Pompée, mais aucun d'eux ne nous apprend ce que devint cette
malheureuse, qu'ils appellent tous Antistie, à la réserve d'un Espagnol,
évêque de Gironne, qui lui donne le nom d'Aristie[457], que j'ai
préféré, comme plus doux à l'oreille. Leur silence m'ayant laissé
liberté entière de lui faire un refuge, j'ai cru ne lui en pouvoir
choisir un avec plus de vraisemblance que chez les ennemis de ceux qui
l'avoient outragée: cette retraite en a d'autant plus, qu'elle produit
un effet véritable par les lettres des principaux de Rome que je lui
fais porter à Sertorius, et que Perpenna remit entre les mains de
Pompée, qui en usa comme je le marque. L'autre femme est une pure idée
de mon esprit, mais qui ne laisse pas d'avoir aussi quelque fondement
dans l'histoire. Elle nous apprend que les Lusitaniens appelèrent
Sertorius d'Afrique pour être leur chef contre le parti de Sylla; mais
elle ne nous dit point s'ils étoient en république, ou sous une
monarchie. Il n'y a donc rien qui répugne à leur donner une reine; et je
ne la pouvois faire sortir d'un sang plus considérable que celui de
Viriatus[458], dont je lui fais porter le nom, le plus grand homme que
l'Espagne ait opposé aux Romains, et le dernier qui leur a fait tête
dans ces provinces avant Sertorius. Il n'étoit pas roi en effet, mais il
en avoit toute l'autorité; et les préteurs et consuls que Rome envoya
pour le[459] combattre, et qu'il défit souvent, l'estimèrent assez pour
faire des traités de paix avec lui, comme avec un souverain et juste
ennemi. Sa mort arriva soixante et huit ans avant celle que je
traite[460]; de sorte qu'il auroit pu être aïeul ou bisaïeul de cette
reine que je fais parler ici.
Il fut défait par le consul Q. Servilius[461], et non par Brutus, comme
je l'ai fait dire à cette princesse, sur la foi de cet évêque espagnol
que je viens de citer, et qui m'a jeté dans l'erreur après lui. Elle est
aisée à corriger par le changement d'un mot dans ce vers unique qui en
parle, et qu'il faut rétablir ainsi:
Et de Servilius l'astre prédominant[462].