Je sais bien que Sylla, dont je parle tant dans ce poëme, étoit

mort[463] six ans avant Sertorius; mais à le prendre à la rigueur, il

est permis de presser les temps pour faire l'unité de jour; et pourvu

qu'il n'y aye point d'impossibilité formelle, je puis faire arriver en

six jours, voire en six heures, ce qui s'est passé en six ans. Cela

posé, rien n'empêche que Sylla ne meure avant Sertorius, sans rien

détruire de ce que je dis ici, puisqu'il a pu mourir depuis qu'Arcas est

parti de Rome pour apporter la nouvelle de la démission de sa

dictature[464]: ce qu'il fait en même temps que Sertorius est assassiné.

Je dis de plus que bien que nous devions être assez scrupuleux

observateurs de l'ordre des temps, néanmoins, pourvu que ceux que nous

faisons parler se soient connus, et ayent eu ensemble quelques intérêts

à démêler, nous ne sommes pas obligés à nous attacher si précisément à

la durée de leur vie. Sylla étoit mort quand Sertorius fut tué, mais il

pouvoit vivre encore sans miracle; et l'auditeur, qui communément n'a

qu'une teinture superficielle de l'histoire, s'offense rarement d'une

pareille prolongation qui ne sort point de la vraisemblance. Je ne

voudrois pas toutefois faire une règle générale de cette licence, sans y

mettre quelque distinction. La mort de Sylla n'apporta aucun changement

aux affaires de Sertorius en Espagne, et lui fut de si peu d'importance,

qu'il est malaisé, en lisant la vie de ce héros chez Plutarque, de

remarquer lequel des deux est mort le premier, si l'on n'en est instruit

d'ailleurs. Autre chose est de celles qui renversent les États,

détruisent les partis, et donnent une autre face aux affaires, comme a

été celle de Pompée, qui feroit révolter tout l'auditoire contre un

auteur, s'il avoit l'impudence de la remettre après celle de César.

D'ailleurs, il falloit colorer et excuser en quelque sorte la guerre que

Pompée et les autres chefs romains continuoient contre Sertorius; car il

est assez malaisé de comprendre pourquoi l'on s'y osbtinoit, après que

la république sembloit être rétablie par la démission volontaire et la

mort de son tyran. Sans doute que son esprit de souveraineté, qu'il

avoit fait revivre dans Rome, n'y étoit pas mort avec lui, et que Pompée

et beaucoup d'autres, aspirant dans l'âme à prendre sa place,

craignoient que Sertorius ne leur y fût un puissant obstacle, ou par

l'amour qu'il avoit toujours pour sa patrie, ou par la grandeur de sa

réputation et le mérite de ses actions, qui lui eussent fait donner la

préférence, si ce grand ébranlement de la république l'eût mise en état

de ne se pouvoir passer de maître. Pour ne pas déshonorer Pompée par

cette jalousie secrète de son ambition, qui semoit dès lors ce qu'on a

vu depuis éclater si hautement, et qui peut-être étoit le véritable

motif de cette guerre, je me suis persuadé qu'il étoit plus à propos de

faire vivre Sylla, afin d'en attribuer l'injustice à la violence de sa

domination. Cela m'a servi de plus à arrêter l'effet de ce puissant

amour que je lui fais conserver pour son[465] Aristie, avec qui il n'eût

pu se défendre de renouer, s'il n'eût eu rien à craindre du côté de

Sylla, dont le nom odieux, mais illustre, donne un grand poids aux

raisonnements de la politique, qui fait l'âme de toute cette

tragédie[466].

Le même Pompée semble s'écarter un peu de la prudence d'un général

d'armée, lorsque, sur la foi de Sertorius, il vient conférer avec lui

dans une ville dont ce chef[467] du parti contraire est maître absolu;

mais c'est une confiance de généreux à généreux, et de Romain à Romain,

qui lui donne quelque droit de ne craindre aucune supercherie de la part

d'un si grand homme. Ce n'est pas que je ne veuille bien accorder aux

critiques qu'il n'a pas assez pourvu à sa propre sûreté; mais il m'étoit

impossible de garder l'unité de lieu sans lui faire faire cette

échappée, qu'il faut imputer à l'incommodité de la règle, plus qu'à moi,

qui l'ai bien vue. Si vous ne voulez la pardonner à l'impatience qu'il

avoit de voir sa femme, dont je le fais encore si passionné, et à la

peur qu'elle ne prît un autre mari, faute de savoir ses intentions pour

elle, vous la pardonnerez au plaisir qu'on a pris à cette conférence,

que quelques-uns des premiers dans la cour et pour la naissance et pour

l'esprit ont estimée[468] autant qu'une pièce entière. Vous n'en serez

pas désavoué par Aristote, qui souffre qu'on mette quelquefois des

choses sans raison sur le théâtre[469], quand il y a apparence qu'elles

seront bien reçues, et qu'on a lieu d'espérer que les avantages que le

poëme en tirera[470] pourront mériter cette grâce.

[454] Le titre «AU LECTEUR» n'est que dans l'édition de 1662.--A

partir de _Sertorius_, Corneille n'a plus composé d'examens.

Voyez au tome I la fin de la note 1 de la p. 137. Dans

l'avant-dernière phrase de cette note, il faut substituer

_Sertorius_ à _Othon_. Ce qui nous a induit en erreur, c'est que

Thomas Corneille, qui a compris _Sertorius_ et _Sophonisbe_ dans

le tome IV de l'édition de 1692, a donné le titre d'_Examens_ aux

avertissements de ces deux pièces; c'est seulement à partir du

tome V, qui commence par _Othon_, qu'il a placé, au lieu

d'examens à la fin des pièces, des avertissements, avec le titre

de _Préfaces_ ou d'avis _Au lecteur_, en tête de chacune[454-a];

mais dans les recueils de 1668 et de 1682, où le tome IVe et

dernier commence par _Sertorius_, c'est dès cette pièce que les

avis _Au lecteur_ remplacent les examens en tête du volume, avec

le titre courant de PRÉFACES. Ces avis manquent dans le recueil

de 1666, qui complète, comme supplément, celui de 1664. Le tome

IV de 1668 donne après la feuille de titre l'explication que

voici:

LE LIBRAIRE AU LECTEUR. «Je n'ai pu tirer de l'auteur pour ce

quatrième volume un discours pareil à ceux qu'il a mis au devant

des trois qui l'ont précédé, ni sa critique sur les pièces qui le

composent; mais il m'a promis l'un et l'autre quand ce volume sera

complet et qu'il en aura huit comme les précédents[454-b]. En

attendant l'effet de cette promesse, je vous donne ici les

_Préfaces_ dont il a accompagné chacune de celles-ci, quand il les

a fait imprimer.»

[454-a] _Tite et Bérénice_ n'a ni _préface_ ni avis _Au lecteur_,

mais est seulement précédé de deux extraits latins. Les

avertissements des deux pièces suivantes (_Pulchérie_ et

_Suréna_) ne sont pas, dans l'impression de 1682, au commencement

du volume, mais, comme dans celle de 1692, en tête de chacune de

ces tragédies.

[454-b] Le dernier volume de 1682 contient les huit pièces

annoncées, mais Corneille n'a pas pour cela tenu sa promesse; il

n'y a mis ni discours ni examens, non plus que dans celui de

1668, qui finit à _Attila_ et ne se compose par conséquent que de

cinq tragédies.

[455] VAR. (édit. de 1662 et de 1668): ni emportements de

passion.

[456] Dans l'édition de 1692: «auxquelles je me suis attaché.»

[457] Voyez Plutarque dans la _Vie de Pompée_, chapitres IV et

IX, et dans la _Vie de Sylla_, chapitre XXXIII. Pompée répudia la

première de ses cinq femmes[457-a], Antistia (c'est là son vrai

nom), quatre ans après l'avoir épousée.--Au sujet des deux noms

_Antistie_ et _Aristie_, Corneille s'exprime ainsi dans la lettre

à l'abbé de Pure, que nous avons citée plus haut (voyez la

_Notice_, p. 353): «Je vous ai déjà parlé de l'une qui étoit

femme de Pompée. Sylla le força de la répudier pour épouser

Emilia, fille de sa femme et d'Émilius Scaurus, son premier mari.

Plutarque et Appian la nomment Antistie, fille du préteur

Antistius. Un évêque espagnol, nommé Joannes Gerundensis, la

nomme Aristie, et son père Aristius[457-b]. Je ne doute pas qu'il

ne se méprenne; mais à cause que le mot est plus doux, je m'en

suis servi, et vous en demande votre avis et celui de vos savants

amis. Aristie a plus de douceur, mais il sent plus le roman;

Antistie est plus dur aux oreilles, mais il sent plus l'histoire

et a plus de majesté.»

[457-a] Au tome IV, dans la note 1 de la p. 61, on a imprimé par

erreur: «sa seconde femme (_il faut lire_: sa quatrième femme),

Julie, fille de César.»

[457-b] On lit dans l'ouvrage intitulé _Joannis episcopi

Gerundensis Paralipomenon Hispaniæ libri decem_, et dédié à

Ferdinand et à Isabelle (_Fernando et Elisabæ_) de Castille:

«Aristiam, Aristii filiam, accepit uxorem.» (_Rerum hispanicarum

scriptores.... ex bibliotheca Roberti Beli_, 1579, tome I, p.

98.)

[458] Dans l'édition de 1692: «que de celui de Viriatus.»

[459] Au lieu de _le_, l'édition de 1682 donne seule _les_, qui

est évidemment une faute d'impression.

[460] La mort de Viriate (_Viriathe_) est de l'an 140 avant

Jésus-Christ; celle de Sertorius de l'an 72.

[461] Quintus Servilius Cæpio, qui fut consul avec Lælius, l'an

140 avant Jésus-Christ.

[462] Ce vers est ainsi conçu dans l'édition de 1662:

Et du consul Brutus l'astre prédominant

(acte II, scène I, vers 439);

et malgré l'indication si précise de Corneille dans cette préface,

l'impression de 1668 est la seule de toutes les éditions publiées

de son vivant où l'on ait introduit le changement qu'il marque

ici. Les recueils de 1666, 1682, et même celui de 1692, ont

conservé la leçon fautive. Voltaire a adopté la bonne: «Et de

Servilius, etc.»

[463] L'an 78 avant Jésus-Christ.

[464] Voyez ci-après, acte V, scène II.

[465] Thomas Corneille, dans l'édition de 1692, a omis _son_, et

donne: «pour Aristie.»

[466] Voici ce que Corneille dit à ce sujet dans sa lettre à

l'abbé de Pure que nous avons déjà citée deux fois (p. 353, et p.

358, note 2): «J'ai plus besoin de grâce pour Sylla qui mourut et

se démit de sa puissance avant la mort de Sertorius; mais sa vie

est d'un tel ornement à mon ouvrage pour justifier les armes de

Sertorius, que je ne puis m'empêcher de la ressusciter. Mon

auteur moderne, Joannes Gerundensis, le fait vivre après

Sertorius[466-a]; mais il se trompe aussi bien qu'au nom

d'Aristie. Je ne demande point votre avis sur ce dernier point;

car quand ce seroit une faute, je me la pardonne.»

[466-a] Voyez les pages 102 et 103 du Recueil cité plus haut (p.

358, note b).

[467] Dans l'édition de 1692: «le chef.»

[468] Toutes les éditions anciennes, sans en excepter celles de

Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764), donnent _estimé_,

sans accord, comme s'il y avait: «ont estimé _être_ autant,

_valoir_ autant qu'une pièce entière.»

[469] Nous ne trouvons rien dans la _Poétique_ qui réponde bien

exactement à ce qui est dit en cet endroit. Corneille a-t-il

peut-être en vue la fin du chapitre XXIV, où la pensée d'Aristote

a, sinon un rapport bien frappant, au moins quelque analogie avec

l'idée exprimée ici? Le passage du chapitre XV que nous avons

cité plus haut, p. 127, note 3, a un sens différent et beaucoup

plus restreint.

[470] Thomas Corneille et Voltaire (1764) ont remplacé «en

tirera» par «en retirera.»

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE

_SERTORIUS_.

ÉDITION SÉPARÉE.

1662 in-12.

RECUEILS.

1666 in-8º[471];

1668 in-12;

1662 in-12.

[471] Les recueils de 1663 in-fol. et de 1664 in-8º finissent à

_la Toison d'or_; celui de 1666 a été publié comme supplément à

ce dernier. Il contient _Sertorius_, _Sophonisbe_ et _Othon_.

ACTEURS.

SERTORIUS, général du parti de Marius en Espagne.

PERPENNA, lieutenant de Sertorius.

AUFIDE[472], tribun de l'armée de Sertorius.

POMPÉE, général du parti de Sylla.

ARISTIE, femme de Pompée.

VIRIATE, reine de Lusitanie, à présent Portugal.

THAMIRE, dame d'honneur de Viriate.

CELSUS, tribun du parti de Pompée.

ARCAS, affranchi d'Aristius, frère d'Aristie.

La scène est à Nertobrige, ville d'Aragon, conquise par Sertorius, à

présent Catalayud[473].

[472] Outre _Sertorius_, _Perpenna_ et _Pompée_, Corneille a

emprunté à l'histoire le nom d'_Aufide_ (_Aufidius_), qui est

mentionné par Plutarque, au chapitre XXVI de la _Vie de

Sertorius_, parmi les complices de Perpenna. Nous avons vu plus

haut (p. 358 et note 2) que le vrai nom de la première femme de

Pompée était _Antistie_. Pour _Viriate_, voyez ci-dessus, p. 359.

[473] Ce nom est imprimé ainsi dans toutes les éditions

anciennes, y compris celle de Thomas Corneille (1692) et de

Voltaire (1764). Cette faute était, à ce qu'il paraît, assez

commune, car, dans son _Grand Dictionnaire géographique_ (1726),

Bruzen de la Martinière dit à l'article CALATAIUD: «C'est ainsi

qu'il faut écrire, et non pas comme font quelques-uns qui en

transposant les lettres disent _Catalaiud_.» Nous ne savons

d'après quelle autorité Corneille a identifié Calatayud avec

Nertobrige; on pense communément que Calatayud (à quatorze lieues

de Saragosse) répond à la _Bilbilis_ des anciens, ou du moins se

trouve à un mille des ruines de cette antique cité; et c'est,

selon les uns _Almuña_, selon d'autres _Ricla_, qui occupe

l'emplacement de Nertobrige.--De Visé répond aux objections

faites par d'Aubignac au sujet du lieu de la scène: «A cause que

tous les personnages de cette tragédie ont de grands intérêts,

vous ne voulez pas qu'elle se puisse toute passer dans un même

lieu; et néanmoins il est vrai qu'elle s'y peut passer, et se

passe en effet toute entière dans le cabinet de Viriate; et je

vous apprends, si vous ne le savez pas, que ce que l'on appelle

cabinets chez les grands, sont des antichambres, où plusieurs

personnes se peuvent, en divers endroits, entretenir ensemble de

leurs affaires les plus secrètes.» (_Défense du_ Sertorius _de M.

de Corneille_, dans le _Recueil de dissertations_.... publié par

l'abbé Granet, tome I, p. 332.)

SERTORIUS.

TRAGÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

PERPENNA, AUFIDE.

PERPENNA.

D'où me vient ce désordre, Aufide, et que veut dire

Que mon cœur sur mes vœux garde si peu d'empire?

L'horreur que malgré moi me fait la trahison

Contre tout mon espoir révolte ma raison;

Et de cette grandeur sur le crime fondée, 5

Dont jusqu'à ce moment m'a trop flatté l'idée,

L'image toute affreuse, au point d'exécuter,

Ne trouve plus en moi de bras à lui prêter.

En vain l'ambition qui presse mon courage,

D'un faux brillant d'honneur pare son noir ouvrage; 10

En vain pour me soumettre à ses lâches efforts,

Mon âme a secoué le joug de cent remords:

Cette âme, d'avec soi tout à coup divisée,

Reprend de ces remords la chaîne mal brisée;

Et de Sertorius le surprenant bonheur 15

Arrête une main prête à lui percer le cœur.

AUFIDE.

Quel honteux contre-temps de vertu délicate

S'oppose au beau succès de l'espoir qui vous flatte?

Et depuis quand, Seigneur, la soif du premier rang

Craint-elle de répandre un peu de mauvais sang? 20

Avez-vous oublié cette grande maxime,

Que la guerre civile est le règne du crime;

Et qu'aux lieux où le crime a plein droit de régner,

L'innocence timide est seule à dédaigner?

L'honneur et la vertu sont des noms ridicules: 25

Marius ni Carbon n'eurent point de scrupules;

Jamais Sylla, jamais....

PERPENNA.

Sylla ni Marius

N'ont jamais épargné le sang de leurs vaincus:

Tour à tour la victoire, autour d'eux en furie,

A poussé leur courroux jusqu'à la barbarie; 30

Tour à tour le carnage et les proscriptions

Ont sacrifié Rome à leurs dissensions;

Mais leurs sanglants discords qui nous donnent des maîtres

Ont fait des meurtriers, et n'ont point fait de traîtres:

Leurs plus vastes fureurs jamais n'ont consenti 35

Qu'aucun versât le sang de son propre parti;

Et dans l'un ni dans l'autre aucun n'a pris l'audace

D'assassiner son chef pour monter en sa place.

AUFIDE.

Vous y renoncez donc, et n'êtes plus jaloux

De suivre les drapeaux d'un chef moindre que vous? 40

Ah! s'il faut obéir, ne faisons plus la guerre:

Prenons le même joug qu'a pris toute la terre.

Pourquoi tant de périls? pourquoi tant de combats?

Si nous voulons servir, Sylla nous tend les bras[474].

C'est mal vivre en Romain que prendre loi d'un homme;

Mais, tyran pour tyran, il vaut mieux vivre à Rome.

PERPENNA.

Vois mieux ce que tu dis quand tu parles ainsi.

Du moins la liberté respire encore ici:

De notre république à Rome anéantie,

On y voit refleurir la plus noble partie; 50

Et cet asile ouvert aux illustres proscrits,

Réunit du sénat le précieux débris[475].

Par lui Sertorius gouverne ces provinces,

Leur impose tribut, fait des lois à leurs princes,

Maintient de nos Romains le reste indépendant; 55

Mais comme tout parti demande un commandant,

Ce bonheur imprévu qui partout l'accompagne,

Ce nom qu'il s'est acquis chez les peuples d'Espagne....

AUFIDE.

Ah! c'est ce nom acquis avec trop de bonheur

Qui rompt votre fortune et vous ravit l'honneur[476]: 60

Vous n'en sauriez douter, pour peu qu'il vous souvienne

Du jour que votre armée alla joindre la sienne[477],

Lors....

PERPENNA.

N'envenime point le cuisant souvenir

Que le commandement devoit m'appartenir.

Je le passois en nombre aussi bien qu'en noblesse; 65

Il succomboit sans moi sous sa propre foiblesse:

Mais sitôt qu'il parut, je vis en moins de rien

Tout mon camp déserté pour repeupler le sien;

Je vis par mes soldats mes aigles arrachées

Pour se ranger sous lui voler vers ses tranchées; 70

Et pour en colorer l'emportement honteux,

Je les suivis de rage, et m'y rangeai comme eux.

L'impérieuse aigreur de l'âpre jalousie

Dont en secret dès lors mon âme fut saisie

Grossit de jour en jour sous une passion 75

Qui tyrannise encor plus que l'ambition:

J'adore Viriate; et cette grande reine,

Des Lusitaniens l'illustre souveraine,

Pourroit par son hymen me rendre sur les siens

Ce pouvoir absolu qu'il m'ôte sur les miens. 80

Mais elle-même, hélas! de ce grand nom charmée,

S'attache au bruit heureux que fait sa renommée,

Cependant qu'insensible à ce qu'elle a d'appas

Il me dérobe un cœur qu'il ne demande pas.

De son astre opposé telle est la violence, 85

Qu'il me vole partout même sans qu'il y pense,

Et que toutes les fois qu'il m'enlève mon bien,

Son nom fait tout pour lui sans qu'il en sache rien.

Je sais qu'il peut aimer et nous cacher sa flamme,

Mais je veux sur ce point lui découvrir mon âme; 90

Et s'il peut me céder ce trône où je prétends,

J'immolerai ma haine à mes desirs contents;

Et je n'envierai plus le rang dont il s'empare,

S'il m'en assure autant chez ce peuple barbare,

Qui formé par nos soins, instruit de notre main, 95

Sous notre discipline est devenu romain.

AUFIDE.

Lorsqu'on fait des projets d'une telle importance,

Les intérêts d'amour entrent-ils en balance?

Et si ces intérêts vous sont enfin si doux,

Viriate, lui mort, n'est-elle pas à vous? 100

PERPENNA.

Oui; mais de cette mort la suite m'embarrasse.

Aurai-je sa fortune aussi bien que sa place?

Ceux dont il a gagné la croyance et l'appui

Prendront-ils même joie à m'obéir qu'à lui?

Et pour venger sa trame indignement coupée, 105

N'arboreront-ils point l'étendard de Pompée?

AUFIDE.

C'est trop craindre, et trop tard: c'est dans votre festin[478]

Que ce soir par votre ordre on tranche son destin.

La trêve a dispersé l'armée à la campagne,

Et vous en commandez ce qui nous accompagne. 110

L'occasion nous rit dans un si grand dessein;

Mais tel bras n'est à nous que jusques à demain:

Si vous rompez le coup, prévenez les indices[479];

Perdez Sertorius ou perdez vos complices.

Craignez ce qu'il faut craindre: il en est parmi nous 115

Qui pourroient bien avoir même remords que vous[480];

Et si vous différez.... Mais le tyran arrive.

Tâchez d'en obtenir l'objet qui vous captive;

Et je prierai les dieux que dans cet entretien

Vous ayez assez d'heur pour n'en obtenir rien. 120

SCÈNE II.

SERTORIUS, PERPENNA.

SERTORIUS.

Apprenez un dessein qui me vient de surprendre.

Dans deux heures Pompée en ce lieu se doit rendre:

Il veut sur nos débats conférer avec moi,

Et pour toute assurance il ne prend que ma foi.

PERPENNA.

La parole suffit entre les grands courages; 125

D'un homme tel que vous la foi vaut cent otages:

Je n'en suis point surpris; mais ce qui me surprend,

C'est de voir que Pompée ait pris le nom de Grand[481],

Pour faire encore au vôtre entière déférence,

Sans vouloir de lieu neutre à cette conférence. 130

C'est avoir beaucoup fait que d'avoir jusque-là

Fait descendre l'orgueil des héros de Sylla.

SERTORIUS.

S'il est plus fort que nous, ce n'est plus en Espagne,

Où nous forçons les siens de quitter la campagne,

Et de se retrancher dans l'empire douteux 135

Que lui souffre à regret une province ou deux,

Qu'à sa fortune lasse il craint que je n'enlève,

Sitôt que le printemps aura fini la trêve.

C'est l'heureuse union de vos drapeaux aux miens

Qui fait ces beaux succès qu'à toute heure j'obtiens; 140

C'est à vous que je dois ce que j'ai de puissance:

Attendez tout aussi de ma reconnoissance.

Je reviens à Pompée, et pense deviner

Quels motifs jusqu'ici peuvent nous l'amener.

Comme il trouve avec nous peu de gloire à prétendre,

Et qu'au lieu d'attaquer il a peine à défendre,

Il voudroit qu'un accord avantageux ou non

L'affranchît d'un emploi qui ternit ce grand nom;

Et chatouillé d'ailleurs par l'espoir qui le flatte,

De faire avec plus d'heur la guerre à Mithridate, 150

Il brûle d'être à Rome, afin d'en recevoir

Du maître qu'il s'y donne et l'ordre et le pouvoir.

PERPENNA.

J'aurois cru qu'Aristie ici réfugiée,

Que forcé par ce maître il a répudiée[482],

Par un reste d'amour l'attirât en ces lieux 155

Sous une autre couleur lui faire ses adieux;

Car de son cher tyran l'injustice fut telle,

Qu'il ne lui permit pas de prendre congé d'elle.

SERTORIUS.

Cela peut être encor: ils s'aimoient chèrement[483];

Mais il pourroit ici trouver du changement. 160

L'affront pique à tel point le grand cœur d'Aristie,

Que sa première flamme en haine convertie,

Elle cherche bien moins un asile chez nous

Que la gloire d'y prendre un plus illustre époux.

C'est ainsi qu'elle parle, et m'offre l'assistance 165

De ce que Rome encore a de gens d'importance,

Dont les uns ses parents, les autres ses amis,

Si je veux l'épouser, ont pour moi tout promis.

Leurs lettres en font foi, qu'elle me vient de rendre.

Voyez avec loisir ce que j'en dois attendre: 170

Je veux bien m'en remettre à votre sentiment.

PERPENNA.

Pourriez-vous bien, Seigneur, balancer un moment,

A moins d'une secrète et forte antipathie

Qui vous montre un supplice en l'hymen d'Aristie?

Voyant ce que pour dot Rome lui veut donner, 175

Vous n'avez aucun lieu de rien examiner.

SERTORIUS.

Il faut donc Perpenna, vous faire confidence

Et de ce que je crains, et de ce que je pense.

J'aime ailleurs. A mon âge il sied si mal d'aimer,

Que je le cache même à qui m'a su charmer; 180

Mais tel que je puis être, on m'aime, ou pour mieux dire,

La reine Viriate à mon hymen aspire:

Elle veut que ce choix de son ambition

De son peuple avec nous commence l'union,

Et qu'ensuite à l'envi mille autres hyménées 185

De nos deux nations l'une à l'autre enchaînées

Mêlent si bien le sang et l'intérêt commun,

Qu'ils réduisent bientôt les deux peuples en un.

C'est ce qu'elle prétend pour digne récompense

De nous avoir servis avec cette constance 190

Qui n'épargne ni biens ni sang de ses sujets

Pour affermir ici nos généreux projets:

Non qu'elle me l'ai dit, ou quelque autre pour elle;

Mais j'en vois chaque jour quelque marque fidèle;

Et comme ce dessein n'est plus pour moi douteux, 195

Je ne puis l'ignorer qu'autant que je le veux.

Je crains donc de l'aigrir si j'épouse Aristie,

Et que de ses sujets la meilleure partie,

Pour venger ce mépris et servir son courroux,

Ne tourne obstinément ses armes contre nous. 200

Auprès d'un tel malheur, pour nous irréparable,

Ce qu'on promet pour l'autre est peu considérable;

Et sous un faux espoir de nous mieux établir,

Ce renfort accepté pourroit nous affoiblir.

Voilà ce qui retient mon esprit en balance. 205

Je n'ai pour Aristie aucune répugnance;

Et la Reine à tel point n'asservit pas mon cœur,

Qu'il ne fasse encor tout pour le commun bonheur.

PERPENNA.

Cette crainte, Seigneur, dont votre âme est gênée,

Ne doit pas d'un moment retarder l'hyménée. 210

Viriate, il est vrai, pourra s'en émouvoir;

Mais que sert la colère où manque le pouvoir?

Malgré sa jalousie et ses vaines menaces,

N'êtes-vous pas toujours le maître de ses places?

Les siens, dont vous craignez le vif ressentiment, 215

Ont-ils dans votre armée aucun commandement?

Des plus nobles d'entre eux et des plus grands courages

N'avez-vous pas les fils dans Osca[484] pour otages?

Tous leurs chefs sont Romains; et leurs propres soldats

Dispersés dans nos rangs ont fait tant de combats, 220

Que la vieille amitié qui les attache aux nôtres

Leur fait aimer nos lois et n'en vouloir point d'autres.

Pourquoi donc tant les craindre, et pourquoi refuser...?

SERTORIUS.

Vous-même, Perpenna, pourquoi tant déguiser?

Je vois ce qu'on m'a dit: vous aimez Viriate; 225

Et votre amour caché dans vos raisons éclate.

Mais les raisonnements sont ici superflus;

Dites que vous l'aimez, et je ne l'aime plus.

Parlez: je vous dois tant, que ma reconnoissance

Ne peut être sans honte un moment en balance. 230

PERPENNA.

L'aveu que vous voulez à mon cœur est si doux,

Que j'ose....

SERTORIUS.

C'est assez: je parlerai pour vous.

PERPENNA.

Ah! Seigneur, c'en est trop; et....

SERTORIUS.

Œuvres de P. Corneille, Tome 06 · 第 21 / 38 段