Oui, j'ai des yeux, ingrat, meilleurs que tu ne penses,

Et vois jusqu'en ton cœur tes fausses préférences.

Hypsipyle à ma vue a reçu des mépris;

Mais quand je n'y suis plus, qu'est-ce que tu lui dis?

Explique, explique encor ce soupir tout de flamme 1640

Qui vers ce cher objet poussoit toute ton âme[420],

Et fais-moi concevoir jusqu'où vont tes malheurs

De soupirer pour elle et de prétendre ailleurs.

Redis-moi les raisons dont tu l'as apaisée,

Dont jusqu'à me braver tu l'as autorisée: 1645

Qu'il te faut la toison pour revoir tes parents,

Qu'à ce prix je te plais, qu'à ce prix tu te vends.

Je tenois cher le don d'une amour si parfaite;

Mais puisque tu te vends, va chercher qui t'achète,

Perfide, et porte ailleurs cette vénale foi 1650

Qu'obtiendroit ma rivale à même prix que moi.

Il est, il est encor des âmes toutes prêtes

A recevoir mes lois et grossir mes conquêtes;

Il est encor des rois dont je fais le désir;

Et si parmi tes Grecs il me plaît de choisir, 1655

Il en est d'attachés à ma seule personne,

Qui n'ont jamais su l'art d'être à qui plus leur donne,

Qui trop contents d'un cœur dont tu fais peu de cas,

Méritent la toison qu'ils ne demandent pas,

Et que pour toi mon âme, hélas! trop enflammée, 1660

Auroit pu te donner, si tu m'avois aimée.

JASON.

Ah! si le pur amour peut mériter ce don,

A qui peut-il, Madame, être dû qu'à Jason?

Ce refus surprenant que vous m'avez vu faire,

D'une vénale ardeur n'est pas le caractère. 1665

Le trône qu'à vos yeux j'ai traité de mépris

En seroit pour tout autre un assez digne prix;

Et rejeter pour vous l'offre d'un diadème,

Si ce n'est vous aimer, j'ignore comme on aime.

Je ne me défends point d'une civilité 1670

Que du bandeau royal vouloit la majesté.

Abandonnant pour vous une reine si belle,

J'ai poussé par pitié quelques soupirs vers elle:

J'ai voulu qu'elle eût lieu de se dire en secret

Que je change par force et la quitte à regret; 1675

Que satisfaite ainsi de mon propre mérite,

Elle se consolât de tout ce qui l'irrite;

Et que l'appas flatteur de cette illusion

La vengeât un moment de sa confusion.

Mais quel crime ont commis ces compliments frivoles?

Des paroles enfin ne sont que des paroles;

Et quiconque possède un cœur comme le mien

Doit se mettre au-dessus d'un pareil entretien

Je n'examine point, après votre menace,

Quelle foule d'amants brigue chez vous ma place. 1685

Cent rois, si vous voulez, vous consacrent leurs vœux;

Je le crois; mais aussi je suis roi si je veux;

Et je n'avance rien touchant le diadème

Dont il faille chercher de témoins que vous-même.

Si par le choix d'un roi vous pouvez me punir, 1690

Je puis vous imiter, je puis vous prévenir;

Et si je me bannis par là de ma patrie,

Un exil couronné peut faire aimer la vie.

Mille autres en ma place, au lieu de s'alarmer....

MÉDÉE.

Eh bien! je t'aimerai, s'il ne faut que t'aimer: 1695

Malgré tous ces héros, malgré tous ces monarques,

Qui m'ont de leur amour donné d'illustres marques,

Malgré tout ce qu'ils ont et de cœur et de foi,

Je te préfère à tous, si tu ne veux que moi.

Fais voir, en renonçant à ta chère patrie, 1700

Qu'un exil avec moi peut faire aimer la vie,

Ose prendre à ce prix le nom de mon époux.

JASON.

Oui, Madame, à ce prix tout exil m'est trop doux;

Mais je veux être aimé, je veux pouvoir le croire;

Et vous ne m'aimez pas, si vous n'aimez ma gloire. 1705

L'ordre de mon destin l'attache à la toison:

C'est d'elle que dépend tout l'honneur de Jason.

Ah! si le ciel l'eût mise au pouvoir d'Hypsipyle,

Que j'en aurois trouvé la conquête facile!

Ma passion pour vous a beau l'abandonner, 1710

Elle m'offre encor tout ce qu'elle peut donner;

Malgré mon inconstance, elle aime sans réserve.

MÉDÉE.

Et moi, je n'aime point, à moins que je te serve?

Cherche un autre prétexte à lui rendre ta foi;

J'aurai soin de ta gloire aussi bien que de toi. 1715

Si ce noble intérêt te donne tant d'alarmes,

Tiens, voilà de quoi vaincre et taureaux et gensdarmes;

Laisse à tes compagnons combattre le dragon:

Ils veulent comme toi leur part à la toison;

Et comme ainsi qu'à toi la gloire leur est chère, 1720

Ils ne sont pas ici pour te regarder faire.

Zéthès et Calaïs, ces héros emplumés,

Qu'aux routes des oiseaux leur naissance a formés,

Y préparent déjà leurs ailes enhardies

D'avoir pour coup d'essai triomphé des Harpies; 1725

Orphée avec ses chants se promet le bonheur

D'assoupir....

JASON.

Ah! Madame, ils auront tout l'honneur,

Ou du moins j'aurai part moi-même à leur défaite,

Si je laisse comme eux la conquête imparfaite:

Il me la faut entière; et je veux vous devoir.... 1730

MÉDÉE.

Va, laisse quelque chose, ingrat, en mon pouvoir;

J'en ai déjà trop fait pour une âme infidèle.

Adieu. Je vois ma sœur: délibère avec elle;

Et songe qu'après tout ce cœur que je te rends,

S'il accepte un vainqueur, ne veut point de tyrans; 1735

Que s'il aime ses fers, il hait tout esclavage;

Qu'on perd souvent l'acquis à vouloir d'avantage;

Qu'il faut subir la loi de qui peut obliger;

Et que qui veut un don ne doit pas l'exiger.

Je ne te dis plus rien: va rejoindre Hypsipyle, 1740

Va reprendre auprès d'elle un destin plus tranquille;

Ou si tu peux, volage, encor la dédaigner,

Choisis en d'autres lieux qui te fasse régner.

Je n'ai pour t'acheter sceptres ni diadèmes;

Mais telle que je suis, crains-moi, si tu ne m'aimes. 1745

SCÈNE V.

JUNON, JASON, L'AMOUR.

(L'Amour est dans le ciel de Vénus[421].)

JUNON.

A bien examiner l'éclat de ce grand bruit,

Hypsipyle vous sert plus qu'elle ne vous nuit.

Ce n'est pas qu'après tout ce courroux ne m'étonne:

Médée à sa fureur un peu trop s'abandonne.

L'Amour tient assez mal ce qu'il m'avoit promis, 1750

Et peut-être avez-vous trop de dieux ennemis.

Tous veulent à l'envi faire la destinée

Dont se doit signaler cette grande journée:

Tous se sont assemblés exprès chez Jupiter,

Pour en résoudre l'ordre, ou pour le contester; 1755

Et je vous plains, si ceux qui daignoient vous défendre

Au plus nombreux parti sont forcés de se rendre.

Le ciel s'ouvre, et pourra nous donner quelque jour:

C'est celui de Vénus, j'y vois encor l'Amour;

Et puisqu'il n'en est pas, toute cette assemblée 1760

Par sa rébellion pourra se voir troublée.

Il veut parler à nous: écoutez quel appui

Le trouble où je vous vois peut espérer de lui.

(Le ciel s'ouvre, et fait voir le palais de Vénus, composé de

Termes à face humaine et revêtus de gaze d'or, qui lui servent de

colonnes; le lambris n'en n'est pas moins riche. L'Amour y paroît

seul; et sitôt qu'il a parlé, il s'élance en l'air, et traverse

le théâtre en volant, non pas d'un côté à l'autre, comme se font

les vols ordinaires, mais d'un bout à l'autre, en tirant vers les

spectateurs; ce qui n'a point encore été pratiqué en France de

cette manière[422].)

L'AMOUR.

Cessez de m'accuser, soupçonneuse déesse;

Je sais tenir promesse: 1765

C'est en vain que les Dieux s'assemblent chez leur roi;

Je vais bien leur faire connoître

Que je suis, quand je veux, leur véritable maître,

Et que de ce grand jour le destin est à moi.

Toi, si tu sais aimer, ne crains rien de funeste; 1770

Obéis à Médée, et j'aurai soin du reste.

JUNON.

Ces favorables mots vous ont rendu le cœur.

JASON.

Mon espoir abattu reprend d'eux sa vigueur.

Allons, Déesse, allons, et sûrs de l'entreprise,

Reportons à Médée une âme plus soumise. 1775

JUNON.

Allons, je veux encor seconder vos projets,

Sans remonter au ciel qu'après leurs pleins effets.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

[412] Voltaire a supprimé _de_ devant _coutume_.

[413] Tel est le texte de toutes les éditions publiées du vivant

de Corneille. Thomas Corneille (1692) a mis: «s'expose;» et

Voltaire (1764): «j'expose.»

[414] _Var._ Et si mon âme cède à des feux trop ardents.

(1661-64) Voltaire a adopté cette variante.

[415] Voyez, au sujet de cette dernière strophe, la fin de la

_Préface_ que Voltaire a placée en tête de _la Toison d'or_.

[416] _Var._ Et si j'ai de ses feux l'apparence ou l'effet?

(1661) Voltaire a adopté cette variante.

[417] _Var._ Un amour assez fort pour mériter qu'il l'aime.

(1661)

[417] _Var._ Et vous ne croirez pas toute cette colère. (1661-64)

[419] Voyez tome I, p. 205, note 3.

[420] Voyez plus haut, p. 306, vers 1201.

[421] _Var._ JUNON, JASON, L'AMOUR _dans le ciel_. (1661)

[422] Voyez ci-dessus, p. 231 et 241.

ACTE V.

DÉCORATION DU CINQUIÈME ACTE.

Ce dernier spectacle présente à la vue une forêt épaisse,

composée de divers arbres entrelacés ensemble, et si touffus,

qu'il est aisé de juger que le respect qu'on porte au dieu Mars,

à qui elle est consacrée, fait qu'on n'ose en couper aucunes

branches, ni même brosser[423] au travers: les trophées d'armes

appendus au haut de la plupart de ces arbres marquent encore plus

particulièrement qu'elle appartient à ce dieu. La toison d'or est

sur le plus élevé, qu'on voit seul de son rang au milieu de cette

forêt; et la perspective du fond fait paroître en éloignement la

rivière du Phase, avec le navire Argo, qui semble n'attendre plus

que Jason et sa conquête pour partir.

SCÈNE PREMIÈRE.

ABSYRTE, HYPSIPYLE.

ABSYRTE.

Voilà ce prix fameux où votre ingrat aspire,

Ce gage où les destins attachent notre empire,

Cette toison enfin, dont Mars est si jaloux: 1780

Chacun impunément la peut voir comme nous;

Ce monstrueux dragon, dont les fureurs la gardent,

Semble exprès se cacher aux yeux qui la regardent;

Il laisse agir sans crainte un curieux desir,

Et ne fond que sur ceux qui s'en veulent saisir. 1785

Lors, d'un cri qui suffit à punir tout leur crime,

Sous leur pied téméraire il ouvre un noir abîme,

A moins qu'on n'ait déjà mis au joug nos taureaux,

Et fait mordre la terre aux escadrons nouveaux

Que des dents d'un serpent la semence animée 1790

Doit opposer sur l'heure à qui l'aura semée:

Sa voix perdant alors cet effroyable éclat,

Contre les ravisseurs le réduit au combat.

Telles furent les lois que Circé par ses charmes

Sut faire à ce dragon, aux taureaux, aux gensdarmes.

Circé, sœur de mon père, et fille du Soleil,

Circé, de qui ma sœur tient cet art sans pareil

Dont tantôt à vous perdre eût abusé sa rage,

Si ce peu que du ciel j'en eus pour mon partage,

Et que je vous consacre aussi bien que mes jours, 1800

Par le milieu des airs n'eût porté du secours.

HYPSIPYLE.

Je n'oublierai jamais que sa jalouse envie

Se fût sans vos bontés sacrifié ma vie;

Et pour dire encor plus, ce penser m'est si doux,

Que si j'étois à moi, je voudrois être à vous. 1805

Mais un reste d'amour retient dans l'impuissance

Ces sentiments d'estime et de reconnoissance.

J'ai peine, je l'avoue, à me le pardonner;

Mais enfin je dois tout, et n'ai rien à donner.

Ce qu'à vos yeux surpris Jason m'a fait d'outrage 1810

N'a pas encor rompu cette foi qui m'engage;

Et malgré les mépris qu'il en montre aujourd'hui,

Tant qu'il peut être à moi, je suis encore à lui.

Mon espoir chancelant dans mon âme inquiète

Ne veut pas lui prêter l'exemple qu'il souhaite, 1815

Ni que cet infidèle ait de quoi se vanter

Qu'il ne se donne ailleurs qu'afin de m'imiter.

Pour changer avec gloire il faut qu'il me prévienne,

Que sa foi violée ait dégagé la mienne,

Et que l'hymen ait joint au mépris qu'il en fait 1820

D'un entier changement l'irrévocable effet.

Alors par son parjure à moi-même rendue,

Mes sentiments d'estime auront plus d'étendue;

Et dans la liberté de faire un second choix,

Je saurai mieux penser à ce que je vous dois. 1825

ABSYRTE.

Je ne sais si ma sœur voudra prendre assurance

Sur des serments trompeurs que rompt son inconstance;

Mais je suis sûr qu'à moins qu'elle rompe son sort,

Ce que feroit l'hymen vous l'aurez par sa mort.

Il combat nos taureaux, et telle est leur furie, 1830

Qu'il faut qu'il y périsse, ou lui doive la vie.

HYPSIPYLE.

Il combat vos taureaux! Ah! que me dites-vous?

ABSYRTE.

Qu'il n'en peut plus sortir que mort, ou son époux.

HYPSIPYLE.

Ah! Prince, votre sœur peut croire encor qu'il m'aime,

Et sur ce faux soupçon se venger elle-même. 1835

Pour bien rompre le coup d'un malheur si pressant,

Peut-être que son art n'est pas assez puissant:

De grâce en ma faveur joignez-y tout le vôtre;

Et si....

ABSYRTE.

Quoi? vous voulez qu'il vive pour un autre[424]?

HYPSIPYLE.

Oui, qu'il vive, et laissons tout le reste au hasard. 1840

ABSYRTE.

Ah! Reine, en votre cœur il garde trop de part;

Et s'il faut vous parler avec une âme ouverte,

Vous montrez trop d'amour pour empêcher sa perte.

Votre rivale et moi nous en sommes d'accord:

A moins que vous m'aimiez, votre Jason est mort. 1845

Ma sœur n'a pas pour vous un sentiment si tendre,

Qu'elle aime à le sauver afin de vous le rendre;

Et je ne suis pas homme à servir mon rival,

Quand vous rendez pour moi mon secours si fatal.

Je ne le vois que trop, pour prix de mes services 1850

Vous destinez mon âme à de nouveaux supplices.

C'est m'immoler à lui que de le secourir;

Et lui sauver le jour, c'est me faire périr.

Puisqu'il faut qu'un des deux cesse aujourd'hui de vivre,

Je vais hâter sa perte, où lui-même il se livre: 1855

Je veux bien qu'on l'impute à mon dépit jaloux;

Mais vous, qui m'y forcez, ne l'imputez qu'à vous.

HYPSIPYLE.

Ce reste d'intérêt que je prends en sa vie

Donne trop d'aigreur, Prince, à votre jalousie.

Ce qu'on a bien aimé, l'on ne peut le haïr[425] 1860

Jusqu'à le vouloir perdre, ou jusqu'à le trahir.

Ce vif ressentiment qu'excite l'inconstance

N'emporte pas toujours jusques à la vengeance;

Et quand même on la cherche, il arrive souvent

Qu'on plaint mort un ingrat qu'on détestoit vivant. 1865

Quand je me défendois sur la foi qui m'engage,

Je voulois à vos feux épargner cet ombrage;

Mais puisque le péril a fait parler l'amour,

Je veux bien qu'il éclate et se montre en plein jour.

Oui, j'aime encor Jason, et l'aimerai sans doute 1870

Jusqu'à l'hymen fatal que ma flamme redoute.

Je regarde son cœur encor comme mon bien.

Et donnerois encor tout mon sang pour le sien.

Vous m'aimez, et j'en suis assez persuadée

Pour me donner à vous, s'il se donne à Médée; 1875

Mais si par jalousie ou par raison d'État,

Vous le laissez tous deux périr dans ce combat,

N'attendez rien de moi que ce qu'ose la rage

Quand elle est une fois maîtresse d'un courage,

Que les pleines fureurs d'un désespoir d'amour. 1880

Vous me faites trembler, tremblez à votre tour:

Prenez soin de sa vie, ou perdez cette reine;

Et si je crains sa mort, craignez aussi ma haine.

SCÈNE II.

AÆTE, ABSYRTE, HYPSIPYLE.

AÆTE.

Ah! Madame, est-ce là cette fidélité

Que vous gardez aux droits de l'hospitalité? 1885

Quand pour vous je m'oppose aux destins de ma fille,

A l'espoir de mon fils, aux vœux de ma famille,

Quand je presse un héros de vous rendre sa foi,

Vous prêtez à son bras des charmes contre moi;

De sa témérité vous vous faites complice 1890

Pour renverser un trône où je vous fais justice:

Comme si c'étoit peu de posséder Jason,

Si pour don nuptial il n'avoit la toison;

Et que sa foi vous fût indignement offerte,

A moins que son destin éclatât par ma perte! 1895

HYPSIPYLE.

Je ne sais pas, Seigneur, à quel point vous réduit

Cette témérité de l'ingrat qui me fuit;

Mais je sais que mon cœur ne joint à son envie

Qu'un timide souhait en faveur de sa vie;

Et que si je savois ce grand art de charmer, 1900

Je ne m'en servirois que pour m'en faire aimer.

AÆTE.

Ah! je n'ai que trop cru vos plaintes ajustées

A des illusions entre vous concertées;

Et les dehors trompeurs d'un dédain préparé

N'ont que trop ébloui mon œil mal éclairé. 1905

Oui, trop d'ardeur pour vous, et trop peu de lumière

M'ont conduit en aveugle à ma ruine entière.

Ce pompeux appareil que soutenoient les vents,

Ces tritons tout autour rangés comme suivants,

Montroient bien qu'en ces lieux vous n'étiez abordée

Que par un art plus fort que celui de Médée.

D'un naufrage affecté l'histoire sans raison

Déguisoit le secours amené pour Jason;

Et vos pleurs ne sembloient m'en demander vengeance

Que pour mieux faire place à votre intelligence. 1915

HYPSIPYLE.

Que ne sont vos soupçons autant de vérités,

Et que ne puis-je ici ce que vous m'imputez!

ABSYRTE.

Qu'a fait Jason, Seigneur, et quel mal vous menace,

Quand nous voyons encor la toison en sa place?

AÆTE.

Nos taureaux sont domptés, nos gendarmes défaits, 1920

Absyrte: après cela crains les derniers effets.

ABSYRTE.

Quoi? son bras....

AÆTE.

Oui, son bras, secondé par ses charmes,

A dompté nos taureaux et défait nos gensdarmes:

Juge si le dragon pourra faire plus qu'eux!

Ils ont poussé d'abord de gros torrents de feux; 1925

Ils l'ont enveloppé d'une épaisse fumée,

Dont sur toute la plaine une nuit s'est formée;

Mais après ce nuage en l'air évaporé,

On les a vus au joug et le champ labouré:

Lui, sans aucun effroi, comme maître paisible, 1930

Jetoit dans les sillons cette semence horrible,

D'où s'élève aussitôt un escadron armé,

Par qui de tous côtés il se trouve enfermé.

Tous n'en veulent qu'à lui; mais son âme plus fière

Ne daigne contre eux tous s'armer que de poussière.

A peine il la répand, qu'une commune erreur

D'eux tous, l'un contre l'autre, anime la fureur;

Ils s'entr'immolent tous au commun adversaire:

Tous pensent le percer, quand ils percent leur frère;

Leur sang partout regorge, et Jason au milieu 1940

Reçoit ce sacrifice en posture d'un dieu;

Et la terre, en courroux de n'avoir pu lui nuire,

Rengloutit l'escadron qu'elle vient de produire[426].

On va bientôt, Madame, achever à vos yeux

Ce qu'ébauche par là votre abord en ces lieux. 1945

Soit Jason, soit Orphée, ou les fils de Borée,

Ou par eux ou par lui ma perte est assurée;

Et l'on va faire hommage à votre heureux secours

Du destin de mon sceptre et de mes tristes jours.

HYPSIPYLE.

Connoissez mieux, Seigneur, la main qui vous offense;

Et lorsque je perds tout, laissez-moi l'innocence.

L'ingrat qui me trahit est secouru d'ailleurs.

Ce n'est que de chez vous que partent vos malheurs,

Chez vous en est la source; et Médée elle-même

Rompt son art par son art, pour plaire à ce qu'elle aime.

ABSYRTE.

Ne l'en accusez point, elle hait trop Jason.

De sa haine, Seigneur, vous savez la raison:

La toison préférée aigrit trop son courage

Pour craindre qu'il en tienne un si grand avantage;

Et si contre son art ce prince a réussi, 1960

C'est qu'on le sait en Grèce autant ou plus qu'ici.

AÆTE.

Ah! que tu connois mal jusqu'à quelle manie

D'un amour déréglé passe la tyrannie!

Il n'est rang, ni pays, ni père, ni pudeur,

Qu'épargne de ses feux l'impérieuse ardeur. 1965

Jason plut à Médée, et peut encor lui plaire;

Peut-être es-tu toi-même ennemi de ton père,

Et consens que ta sœur, par ce présent fatal,

S'assure d'un amant qui seroit ton rival.

Tout mon sang révolté trahit mon espérance: 1970

Je trouve ma ruine où fut mon assurance;

Le destin ne me perd que par l'ordre des miens,

Et mon trône est brisé par ses propres soutiens.

ABSYRTE.

Quoi? Seigneur, vous croiriez qu'une action si noire....

AÆTE.

Je sais ce qu'il faut craindre, et non ce qu'il faut croire.

Dans cette obscurité tout me devient suspect:

L'amour aux droits du sang garde peu de respect.

Ce même amour d'ailleurs peut forcer cette reine

A répondre à nos soins par des effets de haine;

Et Jason peut avoir lui-même en ce grand art 1980

Des secrets dont le ciel ne nous fit point de part.

Ainsi, dans les rigueurs de mon sort déplorable,

Tout peut être innocent, tout peut être coupable:

Je ne cherche qu'en vain à qui les imputer;

Et ne discernant rien, j'ai tout à redouter. 1985

HYPSIPYLE.

La vérité, Seigneur, se va faire connoître:

A travers ces rameaux je vois venir mon traître.

SCÈNE III.

AÆTE, ABSYRTE, HYPSIPYLE, JASON, ORPHÉE, ZÉTHÈS, CALAÏS.

HYPSIPYLE.

Parlez, parlez, Jason; dites sans feinte au Roi

Qui vous seconde ici de Médée ou de moi:

Dites, est-ce elle ou moi qui contre lui conspire? 1990

Est-ce pour elle ou moi que votre cœur soupire?

JASON.

La demande est, Madame, un peu hors de saison:

Je vous y répondrai quand j'aurai la toison.

Seigneur, sans différer permettez que j'achève;

La gloire où je prétends ne souffre point de trêve: 1995

Elle veut que du ciel je presse le secours,

Et ce qu'il m'en promet ne descend pas toujours.

AÆTE.

Hâtez à votre gré ce secours de descendre;

Mais encore une fois gardez de vous méprendre.

JASON.

Par ce qu'ont vu vos yeux jugez ce que je puis: 2000

Tout me paroît facile en l'état où je suis;

Et si la force enfin répond mal au courage,

Il en est parmi nous qui peuvent davantage.

Souffrez donc que l'ardeur dont je me sens brûler....

SCÈNE IV.

AÆTE, ABSYRTE, HYPSIPYLE, MÉDÉE, JASON, ORPHÉE, ZÉTHÈS, CALAÏS.

MÉDÉE, sur le dragon, élevée en l'air à la hauteur d'un homme.

Arrête, déloyal, et laisse-moi parler: 2005

Que je rende un plein lustre à ma gloire ternie

Par l'outrageux éclat que fait la calomnie.

Qui vous l'a dit, Madame, et sur quoi fondez-vous

Ces dignes visions de votre esprit jaloux?

Si Jason entre nous met quelque différence 2010

Qui flatte malgré moi sa crédule espérance,

Faut-il sur votre exemple aussitôt présumer

Qu'on n'en peut être aimée et ne le pas aimer[427]?

Connoissez mieux Médée, et croyez-la trop vaine

Pour vouloir d'un captif marqué d'une autre chaîne.

Je ne puis empêcher qu'il vous manque de foi,

Mais je vaux bien un cœur qui n'ait aimé que moi;

Et j'aurai soutenu des revers bien funestes

Avant que je me daigne enrichir de vos restes.

HYPSIPYLE.

Puissiez-vous conserver ces nobles sentiments! 2020

MÉDÉE.

N'en croyez plus, Seigneur, que les événements.

Ce ne sont plus ici ces taureaux, ces gensdarmes

Contre qui son audace a pu trouver des charmes:

Ce n'est point le dragon dont il est menacé;

C'est Médée elle-même, et tout l'art de Circé. 2025

Fidèle gardien des destins de ton maître,

Arbre, que tout exprès mon charme avoit fait naître,

Tu nous défendrois mal contre ceux de Jason;

Retourne en ton néant, et rends-moi la toison.

(Elle prend la toison en sa main, et la met sur le col du dragon.

L'arbre où elle étoit suspendue disparoît, et se retire derrière

le théâtre, après quoi Médée continue en parlant à Jason.)

Ce n'est qu'avec le jour qu'elle peut m'être ôtée. 2030

Viens donc, viens, téméraire, elle est à ta portée;

Viens teindre de mon sang cet or qui t'est si cher,

Qu'à travers tant de mers on te force à chercher.

Approche, il n'est plus temps que l'amour te retienne:

Viens m'arracher la vie, ou m'apporter la tienne; 2035

Et sans perdre un moment en de vains entretiens,

Voyons qui peut le plus de tes dieux ou des miens.

AÆTE.

A ce digne courroux je reconnois ma fille:

C'est mon sang[428] dans ses yeux, c'est son aïeul qui brille[429];

C'est le Soleil mon père. Avancez donc, Jason, 2040

Et sur cette ennemie emportez la toison.

JASON.

Seigneur, contre ses yeux qui voudroit se défendre?

Il ne faut point combattre où l'on aime à se rendre.

Oui, Madame, à vos pieds je mets les armes bas,

J'en fais un prompt hommage à vos divins appas, 2045

Et renonce avec joie à ma plus haute gloire.

S'il faut par ce combat acheter la victoire,

Je l'abandonne, Orphée, aux charmes de ta voix,

Qui traîne les rochers, qui fait marcher les bois:

Assoupis le dragon, enchante la Princesse. 2050

Et vous, héros ailés[430], ménagez votre adresse:

Si pour cette conquête il vous reste du cœur,

Tournez sur le dragon toute votre vigueur.

Je vais dans le navire attendre une défaite,

Qui vous fera bientôt imiter ma retraite. 2055

ZÉTHÈS.

Montrez plus d'espérance, et souvenez-vous mieux

Que nous avons dompté des monstres à vos yeux.

SCÈNE V.

AÆTE, ABSYRTE, HYPSIPYLE, MÉDÉE, ZÉTHÈS, CALAÏS, ORPHÉE.

CALAÏS.

Élevons-nous, mon frère, au-dessus des nuages:

Du sang dont nous sortons prenons les avantages;

Surtout obéissons aux ordres de Jason: 2060

Respectons la Princesse, et donnons au dragon.

(Ici Zéthès et Calaïs s'élèvent au plus haut des nuages en croisant

leur vol.)

MÉDÉE, en s'élevant aussi.

Donnez où vous pourrez; ce vain respect m'outrage:

Du sang dont vous sortez prenez tout l'avantage.

Je vais voler moi-même au-devant de vos coups,

Et n'avois que Jason à craindre parmi vous. 2065

Et toi, de qui la voix inspire l'âme aux arbres,

Enchaîne les lions, et déplace les marbres,

D'un pouvoir si divin fais un meilleur emploi:

N'en détruis point la force à l'essayer sur moi.

Mais je n'en parle ainsi que de peur que ses charmes

Ne prêtent un miracle à l'effort de leurs armes.

Ne m'en crois pas, Orphée, et prends l'occasion

De partager leur gloire ou leur confusion.

ORPHÉE chante.

Hâtez-vous, enfants de Borée,

Demi-dieux, hâtez-vous, 2075

Et faites voir qu'en tous lieux, contre tous,

A vos exploits la victoire assurée

Suit l'effort de vos moindres coups.

MÉDÉE, voyant qu'aucun des deux ne descend pour la combattre.

Vos demi-dieux, Orphée, ont peine à vous entendre:

Ils ont volé si haut qu'ils n'en peuvent descendre; 2080

De ce nuage épais sachez les dégager,

Et pratiquez mieux l'art de les encourager.

ORPHÉE.

(Il chante ce second couplet, cependant que Zéthès et Calaïs

fondent l'un après l'autre sur le dragon, et le combattent au

milieu de l'air. Ils se relèvent aussitôt qu'ils ont tâché de lui

donner une atteinte, et tournent face en même temps pour revenir

à la charge. Médée est au milieu des deux, qui pare leurs coups,

et fait tourner le dragon vers l'un et vers l'autre, suivant

qu'ils se présentent.)

Combattez, race d'Orithye,

Demi-dieux, combattez,

Et faites voir que vos bras indomptés 2085

Se font partout une heureuse sortie

Des périls les plus redoutés.

ZÉTHÈS.

Fuyons, sans plus tarder, la vapeur infernale

Que ce dragon affreux de son gosier exhale:

La valeur ne peut rien contre un air empesté. 2090

Fais comme nous, Orphée, et fuis de ton côté.

(Zéthès, Calaïs et Orphée s'enfuient[431].)

MÉDÉE.

Œuvres de P. Corneille, Tome 06 · 第 19 / 38 段