Ce soupir qui vers vous pousse toute mon âme[407];
Et concevez par là jusqu'où vont mes malheurs,
De soupirer pour vous, et de prétendre ailleurs.
Il me faut la toison: il y va de la vie
De tous ces demi-dieux que brûle même envie; 1205
Il y va de ma gloire, et j'ai beau soupirer,
Sous cette tyrannie il me faut expirer.
J'en perds tout mon bonheur, j'en perds toute ma joie;
Mais pour sortir d'ici je n'ai que cette voie;
Et le même intérêt qui vous fit consentir, 1210
Malgré tout votre amour, à me laisser partir,
Le même me dérobe ici votre couronne.
Pour faire ma conquête, il faut que je me donne,
Que pour l'objet aimé j'affecte des mépris,
Que je m'offre en esclave, et me vende à ce prix: 1215
Voilà ce que mon cœur vous dit quand il soupire.
Ne me condamnez plus, Madame, à le redire:
Si vous m'aimez encor, de pareils entretiens
Peuvent aigrir vos maux et redoublent les miens;
Et cet aveu d'un crime où le destin m'attache 1220
Grossit l'indignité des remords que je cache.
Pour me les épargner, vous voyez qu'en ces lieux
Je fuis votre présence, et j'évite vos yeux.
L'amour vous montre aux miens toujours charmante et belle;
Chaque moment allume une flamme nouvelle;
Mais ce qui de mon cœur fait les plus chers desirs,
De mon change forcé fait tous les déplaisirs;
Et dans l'affreux supplice où me tient votre vue,
Chaque coup d'œil me perce, et chaque instant me tue.
Vos bontés n'ont pour moi que des traits rigoureux:
Plus je me vois aimé, plus je suis malheureux;
Plus vous me faites voir d'amour et de mérite,
Plus vous haussez le prix des trésors que je quitte;
Et l'excès de ma perte allume une fureur
Qui me donne moi-même à moi-même en horreur. 1235
Laissez-moi m'affranchir de la secrète rage
D'être en dépit de moi déloyal et volage;
Et puisqu'ici le ciel vous offre un autre époux
D'un rang pareil au vôtre, et plus digne de vous,
Ne vous obstinez point à gêner une vie 1240
Que de tant de malheurs vous voyez poursuivie.
Oubliez un ingrat qui jusques au trépas,
Tout ingrat qu'il paroît, ne vous oubliera pas:
Apprenez à quitter un lâche qui vous quitte.
HYPSIPYLE.
Tu te confesses lâche, et veux que je t'imite; 1245
Et quand tu fais effort pour te justifier,
Tu veux que je t'oublie, et ne peux m'oublier!
Je vois ton artifice et ce que tu médites;
Tu veux me conserver alors que tu me quittes;
Et par les attentats d'un flatteur entretien 1250
Me dérober ton cœur, et retenir le mien:
Tu veux que je te perde, et que je te regrette,
Que j'approuve en pleurant la perte que j'ai faite,
Que je t'estime et t'aime avec ta lâcheté,
Et me prenne de tout à la fatalité. 1255
Le ciel l'ordonne ainsi: ton change est légitime;
Ton innocence est sûre au milieu de ton crime;
Et quand tes trahisons pressent leur noir effet,
Ta gloire, ton devoir, ton destin a tout fait.
Reprends, reprends, Jason, tes premières rudesses:
Leur coup m'est bien plus doux que tes fausses tendresses;
Tes remords impuissants aigrissent mes douleurs:
Ne me rends point ton cœur, quand tu te vends ailleurs.
D'un cœur qu'on ne voit pas l'offre est lâche et barbare,
Quand de tout ce qu'on voit un autre objet s'empare;
Et c'est faire un hommage et ridicule et vain
De présenter le cœur et retirer la main.
JASON.
L'un et l'autre est à vous, si....
HYPSIPYLE.
N'achève pas, traître;
Ce que tu veux cacher se feroit trop paroître:
Un véritable amour ne parle point ainsi. 1270
JASON.
Trouvez donc les moyens de nous tirer d'ici.
La toison emportée, il agira, Madame,
Ce véritable amour qui vous donne mon âme;
Sinon.... Mais Dieux! que vois-je? O ciel! je suis perdu,
Si j'ai tant de malheur qu'elle m'aye entendu. 1275
SCÈNE IV.
MÉDÉE, HYPSIPYLE.
MÉDÉE.
Vous l'avez vu, Madame, êtes-vous satisfaite?
HYPSIPYLE.
Vous en pouvez juger par sa prompte retraite.
MÉDÉE.
Elle marque le trouble où son cœur est réduit;
Mais j'ignore, après tout, s'il vous quitte ou me fuit.
HYPSIPYLE.
Vous pouvez donc, Madame, ignorer quelque chose?
MÉDÉE.
Je sais que, s'il me fuit, vous en êtes la cause.
HYPSIPYLE.
Moi, je n'en sais pas tant; mai j'avoue entre nous
Que s'il faut qu'il me quitte, il a besoin de vous.
MÉDÉE.
Ce que vous en pensez me donne peu d'alarmes.
HYPSIPYLE.
Je n'ai que des attraits, et vous avez des charmes. 1285
MÉDÉE.
C'est beaucoup en amour que de savoir charmer[408].
HYPSIPYLE.
Et c'est beaucoup aussi que de se faire aimer.
MÉDÉE.
Si vous en avez l'art, j'ai celui d'y contraindre.
HYPSIPYLE.
A faute d'être aimée, on peut se faire craindre.
MÉDÉE.
Il vous aima jadis?
HYPSIPYLE.
Peut-être il m'aime encor, 1290
Moins que vous toutefois, ou que la toison d'or.
MÉDÉE.
Du moins, quand je voudrai flatter son espérance,
Il saura de nous deux faire la différence.
HYPSIPYLE.
J'en vois la différence assez grande à Colchos;
Mais elle seroit autre et plus grande à Lemnos. 1295
Les lieux aident au choix; et peut-être qu'en Grèce
Quelque troisième objet surprendroit sa tendresse.
MÉDÉE.
J'appréhende assez peu qu'il me manque de foi.
HYPSIPYLE.
Vous êtes plus adroite et plus belle que moi:
Tant qu'il aura des yeux vous n'avez rien à craindre.
MÉDÉE.
J'allume peu de feux qu'un autre[409] puisse éteindre;
Et puisqu'il me promet un cœur ferme et constant...
HYPSIPYLE.
Autrefois à Lemnos il m'en promit autant.
MÉDÉE.
D'un amant qui s'en va de quoi sert la parole?
HYPSIPYLE.
A montrer qu'on vous peut voler ce qu'on me vole. 1305
Ces beaux feux qu'en mon île il n'osoit démentir....
MÉDÉE.
Eurent un peu de tort de le laisser partir.
HYPSIPYLE.
Comme vous en aurez, si jamais ce volage
Porte à quelque autre objet ce qu'il vous rend d'hommage.
MÉDÉE.
Les captifs mal gardés ont droit de nous quitter. 1310
HYPSIPYLE.
J'avois quelque mérite, et n'ai pu l'arrêter.
MÉDÉE.
J'en ai peu, mais enfin s'il fait plus que le vôtre?
HYPSIPYLE.
Vous avez lieu de croire en valoir bien un autre[410];
Mais prenez moins d'appui sur un cœur usurpé:
Il peut vous échapper, puisqu'il m'est échappé. 1315
MÉDÉE.
Votre esprit n'est rempli que de mauvais augures.
HYPSIPYLE.
On peut sur le passé former ses conjectures.
MÉDÉE.
Le passé mal conduit n'est qu'un miroir trompeur,
Où l'œil bien éclairé ne fonde espoir ni peur.
HYPSIPYLE.
Si j'ai conçu pour vous des craintes mal fondées.... 1320
MÉDÉE.
Laissons faire Jason, et gardons nos idées.
HYPSIPYLE.
Avec sincérité je dois vous avouer
Que j'ai quelque sujet encor de m'en louer.
MÉDÉE.
Avec sincérité je dois aussi vous dire
Qu'assez malaisément on sort de mon empire, 1325
Et que quand jusqu'à moi j'ai permis d'aspirer,
On ne s'abaisse plus à vous considérer.
Profitez des avis que ma pitié vous donne.
HYPSIPYLE.
A vous dire le vrai, cette hauteur m'étonne.
Je suis reine, Madame, et les fronts couronnés.... 1330
MÉDÉE.
Et moi je suis Médée, et vous m'importunez.
HYPSIPYLE.
Cet indigne mépris que de mon rang vous faites....
MÉDÉE.
Connoissez-moi, Madame, et voyez où vous êtes.
Si Jason pour vos yeux ose encor soupirer,
Il peut chercher des bras à vous en retirer. 1335
Adieu: souvenez-vous, au lieu de vous en plaindre,
Qu'à faute d'être aimée, on peut se faire craindre.
(Ce palais doré se change en un palais d'horreur, sitôt que
Médée a dit le premier de ces cinq derniers vers[411].)
SCÈNE V.
HYPSIPYLE.
Que vois-je? où suis-je? ô Dieux! quels abîmes ouverts
Exhalent jusqu'à moi les vapeurs des enfers!
Que d'yeux étincelants sous d'horribles paupières 1340
Mêlent au jour qui fuit d'effroyables lumières!
O toi, qui crois par là te faire redouter,
Si tu l'as espéré, cesse de t'en flatter.
Tu perds de ton grand art la force ou l'imposture,
A t'armer contre moi de toute la nature. 1345
L'amour au désespoir ne peut craindre la mort:
Dans un pareil naufrage elle ouvre un heureux port.
Hâtez, monstres, hâtez votre approche fatale.
Mais immoler ainsi ma vie à ma rivale!
Cette honte est pour moi pire que le trépas. 1350
Je ne veux plus mourir; monstres, n'avancez pas.
UNE VOIX, derrière le théâtre.
Monstres, n'avancez pas, une reine l'ordonne;
Respectez ses appas;
Suivez les lois qu'elle vous donne:
Monstres, n'avancez pas. 1355
(Les monstres s'arrêtent sitôt que cette voix chante.)
HYPSIPYLE.
Quel favorable écho, pendant que je soupire,
Répète mes frayeurs avec un tel empire?
Et d'où vient que frappés par ces divins accents,
Ces monstres tout à coup deviennent impuissants?
LA VOIX.
C'est l'amour qui fait ce miracle, 1360
Et veut plus faire en ta faveur.
N'y mets donc point d'obstacle:
Aime qui t'aime, et donne cœur pour cœur.
HYPSIPYLE.
Quel prodige nouveau! cet amas de nuages
Vient-il dessus ma tête éclater en orages? 1365
Vous qui nous gouvernez, Dieux, quel est votre but?
M'annoncez-vous par là ma perte ou mon salut?
Le nuage descend, il s'arrête, il s'entr'ouvre;
Et je vois.... Mais, ô Dieux, qu'est-ce que j'y découvre?
Seroit-ce bien le Prince?
(Un nuage descend jusqu'à terre, et s'y séparant en deux moitiés,
qui se perdent chacune de son côté, il laisse sur le théâtre le
prince Absyrte.)
SCÈNE VI.
ABSYRTE, HYPSIPYLE.
ABSYRTE.
Oui, Madame, c'est lui 1370
Dont l'amour vous apporte un ferme et sûr appui:
Le même qui pour vous courant à son supplice,
Contre un ingrat trop cher a demandé justice,
Le même vient encor dissiper votre peur.
J'ai parlé contre moi, j'agis contre ma sœur; 1375
Et sitôt que je vois quelque espoir de vous plaire,
Je ne me connois plus, je cesse d'être frère.
Monstres, disparoissez; fuyez de ces beaux yeux
Que vous avez en vain obsédés en ces lieux.
(Tous les monstres s'envolent ou fondent sous terre, et Absyrte
continue.)
Et vous, divin objet, n'en ayez plus d'alarmes. 1380
Pour détruire le reste, il faudroit d'autres charmes.
Contre ceux qu'on pressoit de vous faire périr,
Je n'avois que les airs par où vous secourir;
Et d'un art tout-puissant les forces inconnues
Ne me laissoient ouvert que le milieu des nues; 1385
Mais le mien, quoique moindre, a pleine autorité
De nous faire sortir d'un séjour enchanté.
Allons, Madame.
HYPSIPYLE.
Allons, prince trop magnanime,
Prince digne en effet de toute mon estime.
ABSYRTE.
N'aurez-vous rien de plus pour des vœux si constants?
Et ne pourrai-je....
HYPSIPYLE.
Allons, et laissez faire au temps.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
[402] VAR. (Dessein et édit. de 1661-1664): de gros bouquets de
fleurs au naturel.
[403] _Basses-tailles_, bas-reliefs.
[404] Dans les éditions de 1661 et de 1663, et aussi dans
l'édition de 1692 et dans celle de Voltaire, la description de
cette seconde décoration du troisième acte a été transportée plus
loin, après le vers 1337, où les éditions de 1664-1682 en
répètent les premiers mots. Dans l'édition de 1663, un _erratum_
signale comme un oubli l'absence de cette seconde décoration en
tête de l'acte. Malgré le déplacement de cette description,
quelques exemplaires de 1692 portent au bas de la première
décoration, qui tient toute une page, la réclame: IIe
DÉCORATION.
[405] Cette orthographe, conforme au radical grec de ce mot, est
celle de toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692.
[406] _Var._ Va-t-il vers ma rivale, ou revient-il à moi? (1661)
[407] _Var._ Ce soupir que vers vous pousse toute mon âme[407-a].
(1661)
[407-a] Comparez à ce vers le vers 1641, où toutes les éditions
portent _qui_.
[408] Voltaire, dans sa Préface de _la Toison d'or_, après avoir
cité les vers du deuxième chant de l'_Art poétique_, où Boileau
reproche à la tragédie d'avoir fait des pointes «ses plus chères
délices,» ajoute: «Il y a.... quelques jeux de mots dans
Corneille, mais ils sont rares. Le plus remarquable est celui
d'Hypsipyle, qui, dans la IVe scène du IIIe acte, dit à Médée,
sa rivale, en faisant allusion à sa magie:
Je n'ai que des attraits, et vous avez des charmes.
Médée lui répond:
C'est beaucoup en amour que de savoir charmer.»
[409] Telle est la leçon des éditions de 1664-1682. Les deux
premières (1661 et 1663) donnent, ainsi que celles de Thomas
Corneille (1692) et de Voltaire (1764): «une autre.»
[410] _Var._ Vous aurez lieu de croire en valoir bien une
autre[410-a]. (1661) _Var._ Vous aurez lieu de croire en valoir
bien un autre. (1663-68)
[410-a] Cette leçon a été reproduite dans l'édition de 1692 et
dans celle de Voltaire (1764).
[411] Les éditions antérieures à 1664 et celles qui sont
postérieures à 1682 continuent: «et qu'elle a donné un coup de
baguette..., etc.,» en transportant ici la description de la
«deuxième décoration du troisième acte.» Voyez ci-dessus, p. 299,
et la note 404.
ACTE IV.
DÉCORATION DU QUATRIÈME ACTE.
Ce théâtre horrible fait place à un plus agréable: c'est le
désert où Médée a de coutume[412] de se retirer pour faire ses
enchantements. Il est tout de rochers qui laissent sortir de
leurs fentes quelques filaments d'herbes rampantes et quelques
arbres moitié verts et moitié secs: ces rochers sont d'une pierre
blanche et luisante, de sorte que comme l'autre théâtre étoit
fort chargé d'ombres, le changement subit de l'un à l'autre fait
qu'il semble qu'on passe de la nuit au jour.
SCÈNE PREMIÈRE.
ABSYRTE, MÉDÉE.
MÉDÉE.
Qui donne cette audace à votre inquiétude,
Prince, de me troubler jusqu'en ma solitude?
Avez-vous oublié que dans ces tristes lieux
Je ne souffre que moi, les ombres et les Dieux, 1395
Et qu'étant par mon art consacrés au silence,
Aucun ne peut sans crime y mêler sa présence?
ABSYRTE.
De vos bontés, ma sœur, c'est sans doute abuser;
Mais l'ardeur d'un amant a droit de tout oser.
C'est elle qui m'amène en ces lieux solitaires, 1400
Où votre art fait agir ses plus secrets mystères,
Vous demander un charme à détacher un cœur,
A dérober une âme à son premier vainqueur.
MÉDÉE.
Hélas! cet art, mon frère, impuissant sur les âmes,
Ne sait que c'est d'éteindre ou d'allumer des flammes
Et s'il a sur le reste un absolu pouvoir,
Loin de charmer les cœurs, il n'y sauroit rien voir.
Mais n'avancez-vous rien sur celui d'Hypsipyle?
Son péril, son effroi, vous est-il inutile?
Après ce stratagème entre nous concerté, 1410
Elle vous croit devoir et vie et liberté;
Et son ingratitude au dernier point éclate,
Si d'une ombre d'espoir cet effroi ne vous flatte.
ABSYRTE.
Elle croit qu'en votre art aussi savant que vous,
Je prends plaisir pour elle à rabattre vos coups; 1415
Et sans rien soupçonner de tout notre artifice,
Elle doit tout, dit-elle, à ce rare service;
Mais à moins toutefois que de perdre l'espoir,
Du côté de l'amour rien ne peut l'émouvoir.
MÉDÉE.
L'espoir qu'elle conserve aura peu de durée, 1420
Puisque Jason en veut à la toison dorée,
Et qu'à la conquérir faire le moindre effort,
C'est se livrer soi-même et courir à la mort.
Oui, mon frère, prenez un esprit plus tranquille,
Si la mort d'un rival vous assure Hypsipyle; 1425
Et croyez....
ABSYRTE.
Ah! ma sœur, ce seroit me trahir
Que de perdre Jason sans le faire haïr.
L'âme de cette reine, à la douleur ouverte,
A toute la famille imputeroit sa perte,
Et m'envelopperoit dans le juste courroux 1430
Qu'elle auroit pour le Roi, qu'elle prendroit pour vous.
Faites donc qu'il vous aime, afin qu'on le haïsse;
Qu'on regarde sa mort comme un digne supplice.
Non que je la souhaite: il s'est vu trop aimé
Pour n'en présumer pas votre esprit alarmé; 1435
Je ne veux pas non plus chercher jusqu'en votre âme
Les sentiments qu'y laisse une si belle flamme:
Arrêtez seulement ce héros sous vos lois,
Et disposez sans moi du reste, à votre choix.
S'il doit mourir, qu'il meure en amant infidèle; 1440
S'il doit vivre, qu'il vive en esclave rebelle,
Et qu'on n'aye aucun lieu, dans l'un ni l'autre sort,
Ni de l'aimer vivant, ni de le plaindre mort.
C'est ce que je demande à cette amitié pure
Qu'avec le jour pour moi vous donna la nature. 1445
MÉDÉE.
Puis-je m'en faire aimer sans l'aimer à mon tour,
Et pour un cœur sans foi me souffrir de l'amour?
Puis-je l'aimer, mon frère, au moment qu'il n'aspire
Qu'à ce trésor fatal dont dépend votre empire?
Ou si par nos taureaux il se fait déchirer, 1450
Voulez-vous que je l'aime, afin de le pleurer?
ABSYRTE.
Aimez, ou n'aimez pas, il suffit qu'il vous aime;
Et quant à ces périls pour notre diadème,
Je ne suis pas de ceux dont le crédule esprit
S'attache avec scrupule à ce qu'on leur prédit. 1455
Je sais qu'on n'entend point de telles prophéties
Qu'après que par l'effet elles sont éclaircies;
Et que quoi qu'il en soit, le sceptre de Lemnos
A de quoi réparer la perte de Colchos.
Ces climats désolés où même la nature 1460
Ne tient que de votre art ce qu'elle a de verdure,
Où nos plus beaux jardins n'ont ni roses ni lis
Dont par votre savoir ils ne soient embellis,
Sont-ils à comparer à ces charmantes îles
Où nos maux trouveroient de glorieux asiles? 1465
Tomber à bas d'un trône est un sort rigoureux;
Mais quitter l'un pour l'autre est un échange heureux.
MÉDÉE.
Un amant tel que vous, pour gagner ce qu'il aime,
Changeroit sans remords d'air et de diadème....
Comme j'ai d'autres yeux, j'ai d'autres sentiments, 1470
Et ne me règle pas sur vos attachements.
Envoyez-moi ma sœur, que je puisse avec elle
Pourvoir au doux succès d'une flamme si belle.
Ménagez cependant un si cher intérêt:
Faites effort à plaire autant comme on vous plaît. 1475
Pour Jason, je saurai de sorte m'y conduire,
Que soit qu'il vive ou meure, il ne pourra vous nuire.
Allez sans perdre temps, et laissez-moi rêver
Aux beaux commencements que je veux achever.
SCÈNE II.
MÉDÉE.
Tranquille et vaste solitude, 1480
Qu'à votre calme heureux j'ose en vain recourir!
Et que la rêverie est mal propre à guérir
D'une peine qui plaît la flatteuse habitude!
J'en viens soupirer seule au pied de vos rochers;
Et j'y porte avec moi dans mes vœux les plus chers 1485
Mes ennemis les plus à craindre:
Plus je crois les dompter, plus je leur obéis;
Ma flamme s'en redouble; et plus je veux l'éteindre,
Plus moi-même je m'y trahis.
C'est en vain que toute alarmée 1490
J'envisage à quels maux expose[413] un inconstant:
L'amour tremble à regret dans mon esprit flottant;
Et timide à l'aimer, je meurs d'en être aimée.
Ainsi j'adore et crains son manquement de foi;
Je m'offre et me refuse à ce que je prévoi: 1495
Son change me plaît et m'étonne.
Dans l'espoir le plus doux j'ai tout à soupçonner;
Et bien que tout mon cœur obstinément se donne,
Ma raison n'ose me donner.
Silence, raison importune; 1500
Est-il temps de parler quand mon cœur s'est donné?
Du bien que tu lui veux ce lâche est si gêné,
Que ton meilleur avis lui tient lieu d'infortune.
Ce que tu mets d'obstacle à ses désirs mutins
Anime leur révolte et le livre aux destins, 1505
Contre qui tu prends sa défense:
Ton effort odieux ne sert qu'à les hâter;
Et ton cruel secours lui porte par avance
Tous les maux qu'il doit redouter.
Parle toutefois pour sa gloire; 1510
Donne encor quelques lois à qui te fait la loi:
Tyrannise un tyran qui triomphe de toi,
Et par un faux trophée usurpe sa victoire.
S'il est vrai que l'amour te vole tout mon cœur,
Exile de mes yeux cet insolent vainqueur, 1515
Dérobe-lui tout mon visage;
Et si mon âme cède à mes feux trop ardents[414],
Sauve tout le dehors du honteux esclavage
Qui t'enlève tout le dedans[415].
SCÈNE III.
JUNON, MÉDÉE.
MÉDÉE.
L'avez-vous vu, ma sœur, cet amant infidèle? 1520
Que répond-il aux pleurs d'une reine si belle?
Souffre-t-il par pitié qu'ils en fassent un roi?
A-t-il encor le front de vous parler de moi?
Croit-il qu'un tel exemple ait su si peu m'instruire,
Qu'il lui laisse encor lieu de me pouvoir séduire? 1525
JUNON.
Modérez ces chaleurs de votre esprit jaloux:
Prenez des sentiments plus justes et plus doux;
Et sans vous emporter souffrez que je vous die....
MÉDÉE.
Qu'il pense m'acquérir par cette perfidie?
Et que ce qu'il fait voir de tendresse et d'amour, 1530
Si j'ose l'accepter, m'en garde une à mon tour?
Un volage, ma sœur, a beau faire et beau dire,
On peut toujours douter pour qui son cœur soupire:
Sa flamme à tous moments peut prendre un autre cours,
Et qui change une fois peut changer tous les jours. 1535
Vous, qui vous préparez à prendre sa défense,
Savez-vous, après tout, s'il m'aime ou s'il m'offense?
Lisez-vous dans son cœur pour voir ce qui s'y fait,
Et si j'ai de ces feux l'apparence ou l'effet[416]?
JUNON.
Quoi? vous vous offensez d'Hypsipyle quittée! 1540
D'Hypsipyle pour vous à vos yeux maltraitée!
Vous, son plus cher objet! vous de qui hautement
En sa présence même il s'est nommé l'amant!
C'est mal vous acquitter de la reconnoissance
Qu'une autre croiroit due à cette préférence. 1545
Voyez mieux qu'un héros si grand, si renommé,
Auroit peu fait pour vous, s'il n'avoit rien aimé.
En ces tristes climats qui n'ont que vous d'aimable,
Où rien ne s'offre aux yeux qui vous soit comparable,
Un cœur qu'un autre objet ne peut vous disputer 1550
Vous porte peu de gloire à se laisser dompter.
Mais Hypsipyle est belle, et joint au diadème
Un amour assez fort pour mériter qu'on l'aime[417];
Et quand, malgré son trône, et malgré sa beauté,
Et malgré son amour, vous l'avez emporté, 1555
Que ne devez-vous point à l'illustre victoire
Dont ce choix obligeant vous assure la gloire?
Peut-il de vos attraits faire mieux voir le prix,
Que par le don d'un cœur qu'Hypsipyle avoit pris?
Pouvez-vous sans chagrin refuser un hommage 1560
Qu'une autre lui demande avec tant d'avantage?
Pouvez-vous d'un tel don faire si peu d'état,
Sans vouloir être ingrate, et l'être avec éclat?
Si c'est votre dessein, en faisant la cruelle,
D'obliger ce héros à retourner vers elle, 1565
Vous en pourrez avoir un succès assez prompt;
Sinon....
MÉDÉE.
Plutôt la mort qu'un si honteux affront.
Je ne souffrirai point qu'Hypsipyle me brave,
Et m'enlève ce cœur que j'ai vu mon esclave.
Je voudrois avec vous en vain le déguiser; 1570
Quand je l'ai vu pour moi tantôt la mépriser,
Qu'à ses yeux, sans nous mettre un moment en balance,
Il m'a si hautement donné la préférence,
J'ai senti des transports que mon esprit discret
Par un soudain adieu n'a cachés qu'à regret. 1575
Je ne croirai jamais qu'il soit douceur égale
A celle de se voir immoler sa rivale,
Qu'il soit pareille joie; et je mourrois, ma sœur,
S'il falloit qu'à son tour elle eût même douceur.
JUNON.
Quoi? pour vous cette honte est un malheur extrême?
Ah! vous l'aimez encor.
MÉDÉE.
Non; mais je veux qu'il m'aime.
Je veux, pour éviter un si mortel ennui,
Le conserver à moi, sans me donner à lui,
L'arrêter sous mes lois, jusqu'à ce qu'Hypsipyle
Lui rende de son cœur la conquête inutile, 1585
Et que le prince Absyrte, ayant reçu sa foi,
L'ait mise hors d'état de triompher de moi.
Lors, par un juste exil punissant l'infidèle,
Je n'aurai plus de peur qu'il me traite comme elle;
Et je saurai sur lui nous venger toutes deux, 1590
Sitôt qu'il n'aura plus à qui porter ses vœux.
JUNON.
Vous vous promettez plus que vous ne voudrez faire,
Et vous n'en croirez pas toute cette colère[418].
MÉDÉE.
Je ferai plus encor que je ne me promets,
Si vous pouvez, ma sœur, quitter ses intérêts. 1595
JUNON.
Quelques[419] chers qu'ils me soient, je veux bien m'y
contraindre,
Et pour mieux vous ôter tout sujet de me craindre,
Le voilà qui paroît, je vous laisse avec lui.
Vous me rappellerez, s'il a besoin d'appui.
SCÈNE IV.
JASON, MÉDÉE.
MÉDÉE.
Êtes-vous prêt, Jason, d'entrer dans la carrière? 1600
Faut-il du champ de Mars vous ouvrir la barrière,
Vous donner nos taureaux pour tracer des sillons
D'où naîtront contre vous de soudains bataillons?
Pour dompter ces taureaux et vaincre ces gensdarmes,
Avez-vous d'Hypsipyle emprunté quelques charmes?
Je ne demande point quel est votre souci;
Mais si vous la cherchez, elle n'est pas ici;
Et tandis qu'en ces lieux, vous perdez votre peine,
Mon frère vous pourroit enlever cette reine.
Jason, prenez-y garde, il faut moins s'éloigner 1610
D'un objet qu'un rival s'efforce de gagner,
Et prêter un peu moins les faveurs de l'absence
A ce qui peut entre eux naître d'intelligence.
Mais j'ai tort, je l'avoue, et je raisonne mal:
Vous êtes trop aimé pour craindre un tel rival; 1615
Vous n'avez qu'à paroître, et sans autre artifice,
Un coup d'œil détruira ce qu'il rend de service.
JASON.
Qu'un si cruel reproche à mon cœur seroit doux
S'il avoit pu partir d'un sentiment jaloux,
Et si par cette injuste et douteuse colère 1620
Je pouvois m'assurer de ne vous pas déplaire!
Sans raison toutefois j'ose m'en défier;
Il ne me faut que vous pour me justifier.
Vous avez trop bien vu l'effet de vos mérites
Pour garder un soupçon de ce que vous me dites; 1625
Et du change nouveau que vous me supposez
Vous me défendez mieux que vous ne m'accusez.
Si vous avez pour moi vu l'amour d'Hypsipyle,
Vous n'avez pas moins vu sa constance inutile:
Que ses plus doux attraits, pour qui j'avois brûlé, 1630
N'ont rien que mon amour ne vous aye immolé;
Que toute sa beauté rehausse votre gloire,
Et que son sceptre même enfle votre victoire:
Ce sont des vérités que vous vous dites mieux,
Et j'ai tort de parler où vous avez des yeux. 1635
MÉDÉE.