Voyez à quoi pour vous cet amour la dispose.

N'abusez point, Jason, des bontés de ma sœur,

Qui semble se résoudre à vous rendre son cœur; 815

Et laissez à vos Grecs, au péril de leur vie,

Chercher cette toison si chère à leur envie.

JASON.

Quoi? les abandonner en ce pas dangereux!

MÉDÉE.

N'as-tu point assez fait d'avoir parlé pour eux?

JASON.

Je suis leur chef, Madame; et pour cette conquête 820

Mon honneur me condamne à marcher à leur tête:

J'y dois périr comme eux, s'il leur faut y périr;

Et bientôt à leur tête on m'y verroit courir,

Si j'aimois assez mal pour essayer mes armes

A forcer des périls qu'ont préparés vos charmes, 825

Et si le moindre espoir de vaincre malgré vous

N'étoit un attentat contre votre courroux.

Oui, ce que nos destins m'ordonnent que j'obtienne,

Je le veux de vos mains, et non pas de la mienne.

Si ce trésor par vous ne m'est point accordé, 830

Mon bras me punira d'avoir trop demandé;

Et mon sang à vos yeux, sur ce triste rivage,

De vos justes refus étalera l'ouvrage.

Vous m'en verrez, Madame, accepter la rigueur,

Votre nom en la bouche et votre image au cœur, 835

Et mon dernier soupir, par un pur sacrifice,

Sauver toute ma gloire et vous rendre justice.

Quel heur de pouvoir dire en terminant mon sort:

«Un respect amoureux a seul causé ma mort!»

Quel heur de voir ma mort charger la renommée 840

De tout ce digne excès dont vous êtes aimée,

Et dans tout l'avenir....

MÉDÉE.

Va, ne me dis plus rien;

Je ferai mon devoir, comme tu fais le tien.

L'honneur doit m'être cher, si la gloire t'est chère:

Je ne trahirai point mon pays et mon père; 845

Le destin de l'État dépend de la toison,

Et je commence enfin à connoître Jason.

Ces paniques terreurs pour ta gloire flétrie

Nous déguisent en vain l'amour de ta patrie;

L'impatiente ardeur d'en voir le doux climat 850

Sous ces fausses couleurs ne fait que trop d'éclat;

Mais s'il faut la toison pour t'en ouvrir l'entrée,

Va traîner ton exil de contrée en contrée;

Et ne présume pas, pour le voir trop aimé,

Abuser en tyran de mon cœur enflammé. 855

Puisque le tien s'obstine à braver ma colère,

Que tu me fais des lois, à moi qui t'en dois faire,

Je reprends cette foi que tu crains d'accepter,

Et préviens un ingrat qui cherche à me quitter.

JASON.

Moi, vous quitter, Madame! ah! que c'est mal connoître

Le pouvoir du beau feu que vos yeux ont fait naître!

Que nos héros en Grèce emportent leur butin,

Jason auprès de vous attache son destin.

Donnez-leur la toison qu'ils ont presque achetée;

Ou si leur sang versé l'a trop peu méritée, 865

Joignez-y tout le mien, et laissez-moi l'honneur

De leur voir de ma main tenir tout leur bonheur.

Que si le souvenir de vous avoir servie

Me réserve pour vous quelque reste de vie,

Soit qu'il faille à Colchos borner notre séjour, 870

Soit qu'il vous plaise ailleurs éprouver mon amour,

Sous les climats brûlants, sous les zones glacées,

Les routes me plairont que vous m'aurez tracées:

J'y baiserai partout les marques de vos pas.

Point pour moi de patrie où vous ne serez pas; 875

Point pour moi....

MÉDÉE.

Quoi? Jason, tu pourrois pour Médée

Étouffer de ta Grèce et l'amour et l'idée?

JASON.

Je le pourrai, Madame, et de plus....

SCÈNE III.

ABSYRTE, JUNON, JASON, MÉDÉE.

ABSYRTE.

Ah! mes sœurs,

Quel miracle nouveau va ravir tous nos cœurs!

Sur ce fleuve mes yeux ont vu de cette roche 880

Comme un trône flottant qui de nos bords s'approche.

Quatre monstres marins courbent sous ce fardeau;

Quatre nains emplumés le soutiennent sur l'eau;

Et découpant les airs par un battement d'ailes,

Lui servent de rameurs et de guides fidèles. 885

Sur cet amas brillant de nacre et de coral[393],

Qui sillonne les flots de ce mouvant cristal,

L'opale étincelante à la perle mêlée

Renvoie un jour pompeux vers la voûte étoilée.

Les nymphes de la mer, les tritons, tout autour, 890

Semblent au dieu caché faire à l'envi leur cour;

Et sur ces flots heureux, qui tressaillent de joie,

Par mille bonds divers ils lui tracent la voie.

Voyez du fond des eaux s'élever à nos yeux,

Par un commun accord, ces moites demi-dieux[394]. 895

Puissent-ils sur ces bords arrêter ce miracle!

Admirez avec moi ce merveilleux spectacle.

Le voilà qui les suit. Voyez-le s'avancer.

JASON, à Junon.

Ah! Madame.

JUNON.

Voyez sans vous embarrasser.

(Ici l'on voit sortir du milieu du Phase le dieu Glauque avec

deux tritons et deux sirènes qui chantent, cependant qu'une[395]

grande conque de nacre, semée de branches de coral et de pierres

précieuses, portée par quatre dauphins, et soutenue par quatre

vents en l'air, vient insensiblement s'arrêter au milieu de ce

même fleuve. Tandis qu'elles chantent, le devant de cette conque

merveilleuse fond dans l'eau, et laisse voir la reine Hypsipyle

assise comme dans un trône[396]; et soudain Glauque commande

aux vents de s'envoler, aux tritons et aux sirènes de

disparoître, et au fleuve de retirer une partie de ses eaux pour

laisser prendre terre à Hypsipyle. Les tritons, le fleuve, les

vents et les sirènes obéissent, et Glauque se perd lui-même ou

fond de l'eau, sitôt qu'il a parlé; en suite de quoi Absyrte

donne la main à Hypsipyle pour sortir de cette conque, qui

s'abîme aussitôt dans le fleuve.)

SCÈNE IV.

ABSYRTE, JUNON, MÉDÉE, JASON, GLAUQUE, SIRÈNES, TRITONS, HYPSIPYLE.

CHANT DES SIRÈNES[397].

Telle Vénus sortit du sein de l'onde, 900

Pour faire régner dans le monde

Les Jeux et les Plaisirs, les Grâces et l'Amour;

Telle tous les matins l'Aurore

Sur le sein émaillé de Flore

Verse la rosée et le jour. 905

Objet divin, qui vas de ce rivage

Bannir ce qu'il y a de sauvage,

Pour y faire régner les grâces et l'Amour,

Telle et plus adorable encore

Que n'est Vénus, que n'est l'Aurore, 910

Tu vas y faire un nouveau jour.

ABSYRTE.

Quelle beauté, mes sœurs, dans ce trône enfermée,

De son premier coup d'œil a mon âme charmée?

Quel cœur pourroit tenir contre de tels appas?

HYPSIPYLE.

Juste ciel, il me voit, et ne s'avance pas! 915

GLAUQUE.

Allez, tritons, allez, sirènes;

Allez, vents, et rompez vos chaînes;

Neptune est satisfait,

Et l'ordre qu'il vous donne a son entier effet.

Jason, vois les bontés de ce même Neptune, 920

Qui pour achever ta fortune,

A sauvé du naufrage, et renvoie à tes vœux

La princesse qui seule est digne de ta flamme.

A son aspect rallume tous tes feux;

Et pour répondre aux siens, rends-lui toute ton âme.

Et toi, qui jusques à Colchos

Dois à tant de beautés un assuré passage,

Fleuve, pour un moment retire un peu tes flots,

Et laisse approcher ton rivage.

ABSYRTE[398].

Princesse, en qui du ciel les merveilleux efforts 930

Se sont plu[399] d'animer ses plus rares trésors,

Souffrez qu'au nom du Roi dont je tiens la naissance,

Je vous offre en ces lieux une entière puissance:

Régnez dans ses États, régnez dans son palais;

Et pour premier hommage à vos divins attraits.... 935

HYPSIPYLE.

Faites moins d'honneur, Prince, à mon peu de mérite:

Je ne cherche en ces lieux qu'un ingrat qui m'évite.

Au lieu de m'aborder, Jason, vous pâlissez!

Dites-moi pour le moins si vous me connoissez.

JASON.

Je sais bien qu'à Lemnos vous étiez Hypsipyle; 940

Mais ici....

HYPSIPYLE.

Qui vous rend de la sorte immobile?

Ne suis-je plus la même arrivant à Colchos?

JASON.

Oui; mais je n'y suis pas le même qu'à Lemnos.

HYPSIPYLE.

Dieux! que viens-je d'ouïr?

JASON.

J'ai d'autres yeux, Madame:

Voyez cette princesse, elle a toute mon âme; 945

Et pour vous épargner les discours superflus,

Ici je ne connois et ne vois rien de plus.

HYPSIPYLE.

O faveurs de Neptune, où m'avez-vous conduite?

Et s'il commence ainsi, quelle sera la suite?

MÉDÉE.

Non, non, Madame, non, je ne veux rien d'autrui: 950

Reprenez votre amant, je vous laisse avec lui[400].

Ne m'offre plus un cœur dont une autre[401] est maîtresse,

Volage, et reçois mieux cette grande princesse.

Adieu: des yeux si beaux valent bien la toison.

JASON, à Junon.

Ah! Madame, voyez qu'avec peu de raison.... 955

JUNON.

Suivez sans perdre temps, je saurai vous rejoindre.

Madame, on vous trahit; mais votre heur n'est pas moindre.

Mon frère, qui s'apprête à vous conduire au Roi,

N'a pas moins de mérite, et tiendra mieux sa foi.

Si je le connois bien, vous avez qui vous venge; 960

Et si vous m'en croyez, vous gagnerez au change.

Je vous laisse en résoudre, et prends quelques moments

Pour rétablir le calme entre ces deux amants.

SCÈNE V.

ABSYRTE, HYPSIPYLE.

ABSYRTE.

Madame, si j'osois, dans le trouble où vous êtes,

Montrer à vos beaux yeux des peines plus secrètes, 965

Si j'osois faire voir à ces divins tyrans

Ce qu'ont déjà soumis de si doux conquérants,

Je mettrois à vos pieds le trône et la couronne

Où le ciel me destine et que le sang me donne.

Mais puisque vos douleurs font taire mes desirs, 970

Ne vous offensez pas du moins de mes soupirs;

Et tant que le respect m'imposera silence,

Expliquez-vous pour eux toute leur violence.

HYPSIPYLE.

Prince, que voulez-vous d'un cœur préoccupé

Sur qui domine encor l'ingrat qui l'a trompé? 975

Si c'est à mon amour une peine cruelle

Où je cherche un amant de voir un infidèle,

C'est un nouveau supplice à mes tristes appas

De faire une conquête où je n'en cherche pas.

Non que je vous méprise, et que votre personne 980

N'eût de quoi me toucher plus que votre couronne:

Le ciel me donne un sceptre en des climats plus doux,

Et de tous vos États je ne voudrais que vous.

Mais ne vous flattez point sur ces marques d'estime

Qu'en mon cœur, tel qu'il est, votre présence imprime:

Quand l'univers entier vous connoîtroit pour roi,

Que pourrois-je pour vous, si je ne suis à moi?

ABSYRTE.

Vous y serez, Madame, et pourrez toute chose:

Le change de Jason déjà vous y dispose;

Et pour peu qu'il soutienne encor cette rigueur, 990

Le dépit, malgré vous, vous rendra votre cœur.

D'un si volage amant que pourriez-vous attendre?

HYPSIPYLE.

L'inconstance me l'ôte, elle peut me le rendre.

ABSYRTE.

Quoi? vous pourriez l'aimer, s'il rentroit sous vos lois

En devenant perfide une seconde fois? 995

HYPSIPYLE.

Prince, vous savez mal combien charme un courage

Le plus frivole espoir de reprendre un volage,

De le voir malgré lui dans nos fers retombé,

Échapper à l'objet qui nous l'a dérobé,

Et sur une rivale et confuse et trompée 1000

Ressaisir avec gloire une place usurpée.

Si le ciel en courroux m'en refuse l'honneur,

Du moins je servirai d'obstacle à son bonheur.

Cependant éteignez une flamme inutile:

Aimez en d'autres lieux, et plaignez Hypsipyle; 1005

Et s'il vous reste encor quelque bonté pour moi,

Aidez contre un ingrat ma plainte auprès du Roi.

ABSYRTE.

Votre plainte, Madame, auroit pour toute issue

Un nouveau déplaisir de la voir mal reçue.

Le Roi le veut pour gendre, et ma sœur pour époux.

HYPSIPYLE.

Il me rendra justice, un roi la doit à tous;

Et qui la sacrifie aux tendresses de père

Est d'un pouvoir si saint mauvais dépositaire.

ABSYRTE.

A quelle rude épreuve engagez-vous ma foi,

De me forcer d'agir contre ma sœur et moi! 1015

Mais n'importe, le temps et quelque heureux service

Pourront à mon amour vous rendre plus propice.

Tandis souvenez-vous que jusqu'à se trahir

Ce prince malheureux cherche à vous obéir.

FIN DU SECOND ACTE.

[389] VAR. (édit. de 1661-1668): dont cette campagne est

enfermée.

[390] _Quels encens_, au pluriel, est la leçon de toutes les

anciennes éditions, y compris celle de Thomas Corneille (1692) et

de Voltaire (1764).

[391] _Var._ L'amour me l'a promis: il en sera charmé. (1661 et

63)

[392] L'édition de 1692 donne, mais c'est sans doute une faute,

_serviront_, au lieu de _suffiront_.

[393] _Coral_, corail: voyez le _Lexique_, et ci-dessus les

_Desseins_, p. 236.

[394] Toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692,

donnent ici _Demidieux_, en un seul mot, sans trait d'union; plus

loin, au vers 1205, avec un trait d'union, _Demi-dieux_.

[395] Dans l'édition de 1692 il y a, comme plus haut, _pendant

que_, pour _cependant que_.

[396] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1674) donnent: «comme

dans son trône.»

[397] Au lieu de CHANT DES SIRÈNES, on lit dans l'édition de 1663

(en tenant compte de la correction marquée dans l'_Errata_ de

cette édition): SIRÈNES, et à la marge: _Elles chantent_.

[398] Dans l'édition de Voltaire (1764): ABSYRTE, _à Hypsipyle_.

[399] Toutes les éditions anciennes, sans en excepter celles de

Thomas Corneille et de Voltaire, donnent le pluriel du participe:

«se sont plus.»

[400] Entre ce vers et le suivant, on lit dans l'édition de

Voltaire: _à Jason_.

[401] L'édition de 1682 porte seule _un autre_, pour _une autre_.

ACTE III.

DÉCORATION DU TROISIÈME ACTE.

Nos théâtres n'ont encore rien fait paroître de si brillant que

le palais du roi Aæte, qui sert de décoration à cet acte. On y

voit de chaque côté deux rangs de colonnes de jaspe torses, et

environnées de pampres d'or à grands feuillages, chantournées, et

découpées à jour, au milieu desquelles sont des statues d'or à

l'antique, de grandeur naturelle. Les frises, les festons, les

corniches et les chapiteaux sont pareillement d'or, et portent

pour finissements des vases de porcelaine d'où sortent de gros

bouquets de fleurs aussi au naturel[402]. Les bases et les

piédestaux sont enrichis de basses-tailles[403], où sont peintes

diverses fables de l'antiquité. Un grand portique doré, soutenu

par quatre autres colonnes dans le même ordre, fait la face du

théâtre, et est suivi de cinq ou six autres de même manière, qui

forment, par le moyen de ces colonnes, comme cinq galeries, où la

vue s'enfonçant, découvre ce même jardin de cyprès qui a paru au

premier acte.

IIe DÉCORATION DU TROISIÈME ACTE[404].

Ce palais doré se change en un palais d'horreur, sitôt que Médée

a donné un coup de baguette. Tout ce qu'il y a d'épouvantable

en la nature y sert de Termes. L'éléphant, le rhinocéros[405], le

lion, l'once, les tigres, les léopards, les panthères, les

dragons, les serpents, tous avec leurs antipathies à leurs pieds,

y lancent des regards menaçants. Une grotte obscure borne la vue,

au travers de laquelle l'œil ne laisse pas de découvrir un

éloignement merveilleux que fait la perspective. Quatre monstres

ailés et quatre rampants enferment Hypsipyle, et semblent prêts à

la dévorer.

SCÈNE PREMIÈRE.

AÆTE, JASON.

AÆTE.

Je vous devois assez pour vous donner Médée, 1020

Jason; et si tantôt vous l'aviez demandée,

Si vous m'aviez parlé comme vous me parlez,

Vous auriez obtenu le bien que vous voulez.

Mais en est-il saison au jour d'une conquête

Qui doit faire tomber mon trône ou votre tête? 1025

Et vous puis-je accepter pour gendre, et vous chérir,

S'il vous faut dans une heure ou me perdre ou périr?

Prétendre à la toison par l'hymen de ma fille,

C'est pour m'assassiner s'unir à ma famille;

Et si vous abusez de ce que j'ai promis, 1030

Vous êtes le plus grand de tous mes ennemis.

Je ne m'en puis dédire, et le serment me lie.

Mais si tant de périls vous laissent quelque vie,

Après avoir perdu ce roi que vous bravez,

Allez porter vos vœux à qui vous les devez: 1035

Hypsipyle vous aime, elle est reine, elle est belle;

Fuyez notre vengeance, et régnez avec elle.

JASON.

Quoi? parler de vengeance, et d'un œil de courroux

Voir l'immuable ardeur de m'attacher à vous!

Vous présumer perdu sur la foi d'un scrupule 1040

Qu'embrasse aveuglément votre âme trop crédule,

Comme si sur la peau d'un chétif animal

Le ciel avoit écrit tout votre sort fatal!

Ce que l'ombre a prédit, si vous daignez l'entendre,

Ne met aucun obstacle aux prières d'un gendre. 1045

Me donner la Princesse, et pour dot la toison,

Ce n'est que l'assurer dedans votre maison,

Puisque par les doux nœuds de ce bonheur suprême

Je deviendrai soudain une part de vous-même,

Et que ce même bras qui vous a pu sauver 1050

Sera toujours armé pour vous la conserver.

AÆTE.

Vous prenez un peu tard une mauvaise adresse:

Nos esprits sont plus lourds que ceux de votre Grèce;

Mais j'ai d'assez bons yeux, dans un si juste effroi,

Pour démêler sans peine un gendre d'avec moi. 1055

Je sais que l'union d'un époux à ma fille

De mon sang et du sien forme une autre famille,

Et que si de moi-même elle fait quelque part,

Cette part de moi-même a ses destins à part.

Ce que l'ombre a prédit se fait assez entendre. 1060

Cessez de vous forcer à devenir mon gendre;

Ce seroit un honneur qui ne vous plairoit pas,

Puisque la toison seule a pour vous des appas,

Et que si mon malheur vous l'avoit accordée,

Vous n'auriez jamais fait aucuns vœux pour Médée.

JASON.

C'est faire trop d'outrage à mon cœur enflammé.

Dès l'abord je la vis, dès l'abord je l'aimai;

Et mon amour n'est pas un amour politique

Que le besoin colore, et que la crainte explique.

Mais n'ayant que moi-même à vous parler pour moi,

Je n'osois espérer d'être écouté d'un roi,

Ni que sur ma parole il me crût de naissance

A porter mes desirs jusqu'à son alliance.

Maintenant qu'une reine a fait voir que mon sang

N'est pas fort au-dessous de cet illustre rang, 1075

Qu'un refus de son sceptre après votre victoire

Montre qu'on peut m'aimer sans hasarder sa gloire,

J'ose, un peu moins timide, offrir, avec ma foi,

Ce que veut une reine à la fille d'un roi.

AÆTE.

Et cette même reine est un exemple illustre 1080

Qui met tous vos hauts faits en leur plus digne lustre.

L'état où la réduit votre fidélité

Nous instruit hautement de cette vérité,

Que ma fille avec vous seroit fort assurée

Sur les gages douteux d'une foi parjurée. 1085

Ce trône refusé, dont vous faites le vain,

Nous doit donner à tous horreur de votre main.

Il ne faut pas ainsi se jouer des couronnes:

On doit toujours respect au sceptre, à nos personnes.

Mépriser cette reine en présence d'un roi, 1090

C'est manquer de prudence aussi bien que de foi.

Le ciel nous unit tous en ce grand caractère:

Je ne puis être roi sans être aussi son frère;

Et si vous étiez né mon sujet ou mon fils,

J'aurois déjà puni l'orgueil d'un tel mépris; 1095

Mais l'unique pouvoir que sur vous je puis prendre,

C'est de vous ordonner de la voir, de l'entendre.

La voilà: pensez bien que tel est votre sort,

Que vous n'avez qu'un choix, Hypsipyle ou la mort;

Car à vous en parler avec pleine franchise, 1100

Ma perte dépend bien de la toison conquise;

Mais je ne dois pas craindre en ces périls nouveaux

Que votre vie échappe aux feux de nos taureaux.

SCÈNE II.

AÆTE, HYPSIPYLE, JASON.

AÆTE.

Madame, j'ai parlé; mais toutes mes paroles

Ne sont auprès de lui que des discours frivoles. 1105

C'est à vous d'essayer ce que pourront vos yeux:

Comme ils ont plus de force, ils réussiront mieux.

Arrachez-lui du sein cette funeste envie

Qui dans ce même jour lui va coûter la vie.

Je vous devrai beaucoup, si vous touchez son cœur 1110

Jusques à le sauver de sa propre fureur:

Devant ce que je dois au secours de ses armes,

Rompre son mauvais sort, c'est épargner nos larmes.

SCÈNE III.

HYPSIPYLE, JASON.

HYPSIPYLE.

Eh bien! Jason, la mort a-t-elle de tels biens

Qu'elle soit plus aimable à vos yeux que les miens? 1115

Et sa douceur pour vous seroit-elle moins pure

Si vous n'y joigniez l'heur de mourir en parjure?

Oui, ce glorieux titre est si doux à porter,

Que de tout votre sang il le faut acheter.

Le mépris qui succède à l'amitié passée 1120

D'une seule douleur m'auroit trop peu blessée:

Pour mieux punir ce cœur d'avoir su vous chérir,

Il faut vous voir ensemble et changer et périr;

Il faut que le tourment d'être trop tôt vengée

Se mêle aux déplaisirs de me voir outragée; 1125

Que l'amour, au dépit ne cédant qu'à moitié,

Sitôt qu'il est banni, rentre par la pitié;

Et que ce même feu, que je devrois éteindre,

M'oblige à vous haïr, et me force à vous plaindre.

Je ne t'empêche pas, volage, de changer; 1130

Mais du moins, en changeant, laisse-moi me venger.

C'est être trop cruel, c'est trop croître l'offense

Que m'ôter à la fois ton cœur et ma vengeance.

Le supplice où tu cours la va trop tôt finir.

Ce n'est pas me venger, ce n'est que te punir; 1135

Et toute sa rigueur n'a rien qui me soulage,

S'il n'est de mon souhait et le choix et l'ouvrage.

Hélas! si tu pouvois le laisser à mon choix,

Ton supplice, il seroit de rentrer sous mes lois,

De m'attacher à toi d'une chaîne plus forte, 1140

Et de prendre en ta main le sceptre que je porte.

Tu n'as qu'a dire un mot, ton crime est effacé:

J'ai déjà, si tu veux, oublié le passé.

Mais qu'inutilement je me montre si bonne

Quand tu cours à la mort de peur qu'on te pardonne!

Quoi? tu ne réponds rien, et mes plaintes en l'air

N'ont rien d'assez puissant pour te faire parler?

JASON.

Que voulez-vous, Madame, ici que je vous die?

Je ne connois que trop quelle est ma perfidie;

Et l'état où je suis ne sauroit consentir 1150

Que j'en fasse une excuse, ou montre un repentir:

Après ce que j'ai fait, après ce qui se passe,

Tout ce que je dirois auroit mauvaise grâce.

Laissez dans le silence un coupable obstiné,

Qui se plaît dans son crime, et n'en est point gêné. 1155

HYPSIPYLE.

Parle toutefois, parle, et non plus pour me plaire,

Mais pour rendre la force à ma juste colère;

Parle, pour m'arracher ces tendres sentiments

Que l'amour enracine au cœur des vrais amants;

Repasse mes bontés et tes ingratitudes; 1160

Joins-y, si tu le peux, des coups encor plus rudes:

Ce sera m'obliger, ce sera m'obéir.

Je te devrai beaucoup, si je te puis haïr,

Et si de tes forfaits la peinture étendue

Ne laisse plus flotter ma haine suspendue. 1165

JASON.

Que dirai-je, après tout, que ce que vous savez?

Madame, rendez-vous ce que vous vous devez.

Il n'est pas glorieux pour une grande reine

De montrer de l'amour, et de voir de la haine;

Et le sexe et le rang se doivent souvenir 1170

Qu'il leur sied bien d'attendre, et non de prévenir;

Et que c'est profaner la dignité suprême

Que de lui laisser dire: «On me trahit, et j'aime.»

HYPSIPYLE.

Je le puis dire, ingrat, sans blesser mon devoir:

C'est mon époux, en toi que le ciel me fait voir, 1175

Du moins si la parole et reçue et donnée

A des nœuds assez forts pour faire un hyménée.

Ressouviens-t'en, volage, et des chastes douceurs

Qu'un mutuel amour répandit dans nos cœurs.

Je te laissai partir afin que ta conquête 1180

Remît sous mon empire une plus digne tête,

Et qu'une reine eût droit d'honorer de son choix

Un héros que son bras eût fait égal aux rois.

J'attendois ton retour pour pouvoir avec gloire

Récompenser ta flamme et payer ta victoire; 1185

Et quand jusques ici je t'apporte ma foi,

Je trouve en arrivant que tu n'es plus à moi!

Hélas! je ne craignois que tes beautés de Grèce;

Et je vois qu'une Scythe a rompu ta promesse,

Et qu'un climat barbare a des traits assez doux 1190

Pour m'avoir de mes bras enlevé mon époux!

Mais, dis-moi, ta Médée est-elle si parfaite?

Ce que cherche Jason vaut-il ce qu'il rejette?

Malgré ton cœur changé, j'en fais juges tes yeux.

Tu soupires en vain, il faut t'expliquer mieux: 1195

Ce soupir échappé me dit bien quelque chose;

Toute autre l'entendroit; mais sans toi je ne l'ose.

Parle donc et sans feinte: où porte-t-il ta foi?

Va-t-il vers ma rivale, ou revient-il vers moi[406]?

JASON.

Œuvres de P. Corneille, Tome 06 · 第 17 / 38 段