M. de Camier poussa son voisin du coude.

—Je parierais, dit-il à demi-voix, que notre hôte a une idée sur le

vicomte pour Mlle Aline. Remarquez-vous comme il le choie? Elle a de

la fortune, la petite sœur.

—Et lui, pensez-vous qu’il soit riche? répondit le magistrat du même

ton.

—Hum! hum! je crois qu’il mange un peu, comme tous ces farauds de

Paris. On dit qu’il gagne beaucoup d’argent avec ses ouvrages... car

il n’y a plus que ces gratte-papier qui fassent leurs affaires. Mais

tout ça ne vaut pas du bon bien au soleil, franc d’hypothèques.

—Il est certain qu’ils ont l’air au mieux ensemble, reprit le

procureur du roi, dupe ainsi que son voisin de la comédie que jouaient

pour eux deux hommes sur le point de se livrer un combat à mort.

Il y eut un moment de silence, interrompu seulement par le trot des

chevaux et le bruit sourd des roues sur le sol uni de l’allée.

—A qui diantre en ont vos chiens? s’écria tout à coup M. de Camier en

se retournant vers le baron, qui se trouvait en arrière... Les voilà

qui font tous un à gauche par quatre du côté de l’eau. Est-ce que vous

les avez dressés à courre le brochet?

En ce moment, en effet, les chiens, que l’on apercevait en avant

à quelque distance, et qui approchaient de la Roche du Gué, se

précipitaient en masse du côté de la rivière, malgré les efforts

de leur conducteur pour les retenir. Ils disparurent presque tous

derrière les saules qui bordaient la rive, et on les entendit bientôt

hurler à l’envi l’un de l’autre; leurs abois avaient un caractère de

fureur mêlé d’effroi.

—C’est quelque canard ou quelque sarcelle qu’ils auront éventé,

observa le procureur du roi.

—Ils ne donneraient pas de la voix ainsi, dit M. de Camier avec la

sagacité d’un chasseur de profession, ce serait un loup qu’ils ne

feraient pas un plus grand vacarme. Est-ce que par hasard le sanglier

serait allé prendre un bain pour nous recevoir avec plus de cérémonie?

Il donna un vigoureux coup de fouet; les cavaliers mirent leurs

montures au grand trot, et la troupe s’avança rapidement vers le

lieu où se passait une scène qui commençait à exciter la curiosité

générale. Avant qu’ils fussent arrivés, le valet de chien qui avait

couru après la meute, afin de la rappeler à l’ordre, sortit du bouquet

de saules en agitant son chapeau pour hâter leur marche, et en criant

d’une voix glapissante:

—Un corps! un corps!

—Un dix-cors! répéta M. de Camier avec un enthousiasme subit. Il se

leva au risque de tomber dans la limonière et se mit à manœuvrer son

fouet à tour de bras.—Un dix-cors, à l’eau! hourra! hourra!

Le cheval, excité par une grêle de coups qui menaçaient de le peler en

détail, prit le galop. Les cavaliers suivirent cet exemple, et en peu

d’instants ils arrivèrent tous à l’endroit où le domestique continuait

ses cris et sa pantomime effarée.

—Un corps!... un homme noyé!... cria-t-il, lorsque la voiture s’arrêta.

Cette fois ce fut le procureur du roi qui se leva et sauta du char

avec la légèreté d’un chamois.

—Un homme noyé! dit-il, que personne n’y touche! au nom de la loi!...

Et rappelez vos chiens.

A ces mots, il se précipita vers l’endroit que lui désignait le

domestique, avec l’ardeur particulière aux membres du ministère

public, qui en général courent au délit comme un soldat au feu. Tout

le monde mit pied à terre et s’empressa de le suivre. Aux dernières

paroles du valet, Octave et Bergenheim avaient échangé un coup d’œil

étrange. L’émotion du dernier fut si vive qu’il faillit tomber en

descendant de cheval, et qu’il fut quelque temps avant de pouvoir

dégager son pied pris dans l’étrier. Enfin, par un violent effort sur

lui-même, il réussit à vaincre son trouble et à suivre ses compagnons

d’un air calme et indifférent.

A la pointe inférieure d’une sorte de croissant échancré par le

courant dans le rivage, un saule d’une grosseur considérable

arrondissait en parasol ses branches flexibles moitié sur la terre,

moitié sur l’eau. Les chiens avaient cerné cette place contre laquelle

ils aboyaient avec fureur; quelques-uns même s’étaient jetés à l’eau

par une sorte de manœuvre stratégique, et comme pour essayer un autre

genre d’attaque; mais dès que l’un d’eux osait s’avancer jusque sous

les branches de l’arbre, il battait aussitôt en retraite en donnant

des signes d’une terreur plus grande que l’avait été sa colère. Les

coups de fouet du piqueur parvinrent enfin à les contenir à distance.

Les chasseurs purent alors approcher et apercevoir l’objet qui

excitait à un si haut point l’effroi de la meute. C’était, ainsi que

l’avait annoncé le domestique, le corps d’un homme noyé; jeté par le

courant contre le tronc même du saule, il y était resté, la tête prise

entre deux branches à fleur d’eau comme dans une fourche. Ses épaules

se trouvant engravées dans le sable, on voyait à découvert toute la

partie supérieure du buste, tandis que les jambes, à flot, dans un lit

plus profond, suivaient chaque ondulation et tantôt allaient au fond,

tantôt semblaient nager à la surface.

—C’est le menuisier! s’écria M. de Camier en écartant le feuillage

qui avait empêché jusqu’alors de voir distinctement la tête, et en

reconnaissant les traits de l’ouvrier quoiqu’ils fussent livides

et gonflés.—N’est-ce pas, Bergenheim, c’est ce pauvre diable de

Lambernier?

—C’est vrai! balbutia Christian, qui, malgré sa fermeté, ne put

s’empêcher de détourner les yeux.

—Le menuisier!... noyé!... c’est effroyable...; je ne l’aurais pas

reconnu... comme il est défiguré! s’écrièrent à la fois tous les

autres en se pressant pour contempler de plus près ce spectacle hideux.

—Voilà une triste manière d’échapper à la justice, observa le notaire

d’un ton philosophique.

Le baron qui, au milieu de ses efforts violents pour vaincre son

émotion, conservait l’étrange lucidité d’esprit qu’inspire souvent le

danger, saisit avec empressement cette ouverture.

—Il aura voulu passer la rivière pour se sauver, dit-il; dans son

trouble il aura manqué le gué et se sera noyé.

Le procureur du roi secoua la tête d’un air de doute.

—Cela n’est pas probable, dit-il; je connais les lieux. S’il avait

cherché à passer la rivière un peu au-dessus ou un peu au-dessous du

gué, peu importe, le courant l’aurait porté dans la petite baie plus

haut que la roche et non ici. Il est évident qu’il a dû se noyer ou

être noyé plus bas. Je dis: être noyé, car vous pouvez remarquer qu’il

a une blessure à la partie gauche du front, comme s’il avait reçu un

coup violent, ou que sa tête eût porté contre un corps dur. Or, s’il

s’était noyé accidentellement en essayant de traverser la rivière, il

ne se serait pas blessé de la sorte.

Cette remarque, faite avec la perspicacité dont l’habitude des

affaires criminelles doue en général les membres du parquet, rendit le

baron muet; tandis que chacun s’épuisait en conjectures pour expliquer

la manière dont cet événement tragique avait pu arriver, et prenait

parti pour ou contre la question accidentelle, il resta immobile, les

yeux vaguement fixés sur la rivière, et évitant de regarder le cadavre

dont l’aspect lui figeait le sang dans le cœur. Pendant ce temps, le

procureur du roi avait tiré de sa carnassière une écritoire, une plume

et du papier, armes de son état qu’il portait habituellement par une

précaution dont l’opportunité se trouvait en ce moment justifiée.

—Messieurs, dit-il en s’asseyant sur une branche horizontale du saule,

en face du noyé, deux d’entre vous vont avoir la complaisance de

m’assister comme témoins, tandis que je rédige mon procès-verbal. Si

quelqu’un a des déclarations à faire relativement à cet événement, je

le prie aussi de rester, afin que je reçoive sa déposition.

Personne ne bougea, mais Gerfaut lança au baron un regard si pénétrant

que celui-ci détourna les yeux.

—Du reste, messieurs, reprit le magistrat, je vous engage fort à ne

pas renoncer pour cela au plaisir de la chasse. Ce spectacle n’a rien

d’attrayant, et je vous jure que si mon devoir ne me retenait ici, je

serais le premier à m’y soustraire. Baron, je vous prie de m’envoyer

deux hommes et un brancard pour enlever le corps; je le ferai

transporter dans une de vos fermes, afin de ne pas effrayer ces dames.

—Le procureur du roi a raison, dit Christian, que ces paroles

délivrèrent d’une anxiété affreuse; par prudence, il n’eût osé

proposer qu’on se remît en route, et la torture qu’il souffrait

auprès du cadavre de l’homme qu’il avait tué devenait de plus en

plus intolérable.—En route, messieurs; ce spectacle est réellement

horrible; les sangliers nous en distrairont.

Les chasseurs ne se firent pas répéter cette invitation; à l’exception

de deux qui se dévouèrent pour obtempérer à la réquisition du

magistrat, ils remontèrent à cheval ou en voiture. Bientôt la troupe

reprit son chemin vers le bois des Mares, d’une course plus rapide

qu’elle ne l’avait été jusqu’alors, car hommes, chevaux et chiens

semblaient également pressés de quitter cette scène de mort. Pendant

le reste de la route, la conversation languit et se ressentit de

l’émotion pénible que chacun avait éprouvée; mais lorsqu’on fut arrivé

au rendez-vous, où attendaient déjà les traqueurs, le rapport du

piqueur qui avait fait le bois le matin changea le cours des idées.

Les fronts soucieux et attristés se déridèrent à l’assurance qu’il

donna d’avoir enceintré un sanglier.

Après une délibération présidée par M. de Camier, à qui le baron ne

songea pas cette fois à disputer la prééminence en fait de science

de vénerie, les traqueurs et les chiens partirent en silence pour

entourer sous le vent le taillis où la bête était remisée. En même

temps, les chasseurs se dirigèrent du côté opposé pour aller prendre

leur poste. Ils arrivèrent bientôt à la tranchée, le long de laquelle

ils devaient se placer. De distance en distance, à mesure qu’ils

avançaient, l’un d’eux se détachait du groupe et demeurait immobile et

muet comme une sentinelle d’avant-poste. Cette manœuvre réduisant à

chaque instant le nombre des marcheurs, ceux-ci finirent par ne rester

que trois.

—Arrêtez-vous ici, Camier, dit le baron lorsqu’ils furent à une

soixantaine de pas du dernier chasseur posté.

Le vieux gentilhomme connaissait le terrain et ne fut que médiocrement

flatté de cette proposition.

—Pardieu, répondit-il vivement, vous êtes chez vous; vous devriez

au moins faire les honneurs de votre bois et nous laisser choisir

nos places. Vous n’êtes pas dégoûté; vous voulez vous poster sur la

lisière parce que c’est toujours par là que débouche la bête; mais,

ventrebleu! nous y serons deux, car j’y vais.

Cette détermination contraria Christian, dont elle menaçait de faire

échouer le plan, si prudemment combiné.

—Je veux faire mettre à ce poste notre ami Gerfaut, dit-il en se

penchant à l’oreille du chasseur récalcitrant; je serais bien aise

qu’il eût l’occasion de tirer. Un sanglier de plus ou de moins,

qu’est-ce que ça fait à un vieil égyptien comme vous?

—A la bonne heure! comme il vous plaira, reprit M. de Camier, en

frappant la terre avec la crosse de son fusil, et il se mit à siffler

pour exhaler sa mauvaise humeur.

Lorsque les deux adversaires se trouvèrent seuls à côté l’un de

l’autre, l’expression de la figure de Bergenheim changea soudain;

l’air riant qu’il venait encore de prendre pour convaincre le vieux

chasseur fit place à une gravité sombre.

—Vous vous rappelez nos conventions, dit-il, tout en marchant; il est

à parier que le sanglier viendra de notre côté. Au moment opportun,

je crierai: Gare! oh! et j’attendrai votre feu; si au bout de vingt

secondes vous n’avez pas tiré, je vous préviens que je ferai feu

moi-même.

—C’est bien, monsieur, répondit Gerfaut, en le regardant fixement;

vous vous rappelez sans doute aussi mes paroles: la découverte de

ce cadavre doit leur donner un poids nouveau. Le procureur du roi

commence en ce moment l’instruction; songez qu’il dépend de moi de la

compléter. La déclaration dont je vous ai parlé est entre les mains

d’une personne sûre et chargée d’en faire usage au besoin.

—Marillac? n’est-ce pas, reprit Christian d’un ton sinistre; il est

votre confident. C’est un secret fatal que vous lui avez confié là,

monsieur. Si je survis aujourd’hui, il me faudra encore acheter son

silence. Que tout ce sang présent et à venir retombe sur vous!

L’amant baissa la tête sans répondre, accablé en secret par ce

reproche.

—Voici ma place, dit le baron en s’arrêtant devant la souche de chêne

dont il avait parlé, et voilà sur la lisière l’orme où vous devez vous

mettre.

Gerfaut s’arrêta de son côté et dit d’une voix émue:

—Monsieur, l’un de nous ne sortira pas vivant de ce bois. En face de

la mort, on dit la vérité. Je souhaite pour votre repos et le mien

que vous ajoutiez foi à mes dernières paroles: Je vous jure sur mon

honneur et par tout ce qu’il y a de sacré dans le monde que Mme de

Bergenheim est innocente.

Il salua Christian et s’éloigna sans attendre sa réponse. Un moment

après, il était immobile devant l’orme qui lui avait été désigné.

Tous les chasseurs étaient à leur poste. Pendant quelques instants,

le silence le plus profond régna sur toute la ligne de la tranchée

et dans les profondeurs du bois. Le faible souffle du vent à travers

les feuilles, le chant de quelques fauvettes, et de temps en temps

la chute d’une branche sèche étaient les seuls bruits qui se fissent

entendre. Il y a une émotion vive et attrayante dans les minutes qui

précèdent l’attaque d’une chasse: tous les yeux fouillent le taillis

d’un regard avide, toutes les oreilles écoutent avec une attention

mêlée d’anxiété; il n’est pas de cœur qui n’éprouve un frisson aux

premiers abois des chiens; l’homme le plus calme serre son fusil d’une

main énergique, le plus apathique fait des vœux pour voir tomber à

son poste cette bonne fortune armée de crocs, qui éventrent parfois

ceux qu’elle favorise, mais si glorieuse pour le chasseur victorieux.

Cette fois le début de la chasse produisit son effet accoutumé. Un

frémissement électrique parcourut la ligne des tireurs au moment où

les chiens commencèrent à donner de la voix dans le lointain. Chacun

jeta à ses voisins un coup d’œil qui recommandait une attention

vigilante et arma son fusil pour être prêt à faire feu. Peu à peu les

abois devinrent plus distincts. Les paysans qui battaient le fourré

avec leurs longues gaules, pour faire lever la bête, y joignaient des

cris plus sauvages encore. A chaque instant, ce glapissement général

se rapprochait et semblait se concentrer. Il était évident que le

cordon des traqueurs se resserrait et emprisonnait le sanglier dans

une enceinte de plus en plus étroite, qui ne lui laisserait bientôt

plus d’autre voie de salut qu’une trouée sur la ligne des tireurs où

régnait toujours le silence le plus profond.

Hors de la vue des autres chasseurs, Bergenheim et Gerfaut étaient

debout à leurs postes les yeux fixés l’un sur l’autre. La tranchée

avait assez de largeur pour qu’ils ne fussent pas gênés par les

branches d’arbres; à la distance d’une soixantaine de pas qui les

séparait, chacun d’eux apercevait son adversaire immobile et encadré

dans le feuillage du sentier, comme une statue dans un berceau de

verdure. Tout à coup les abois de la meute furent couverts par un

coup de fusil parti à peu de distance. Quelques secondes après, deux

claquements plus faibles se firent entendre, suivis d’une imprécation

de M. de Camier dont les capsules avaient éclaté sans que le coup

partît. Le baron, qui venait de se baisser pour mieux voir dans

le taillis, se releva en faisant un signe de la main pour avertir

Octave de se tenir prêt. Il se plaça ensuite dans la position du

sous-officier qui porte l’arme: le corps effacé, le fusil dans la main

droite et tourné en dehors, de manière à protéger de toute la largeur

du double canon une ligne perpendiculaire depuis le haut de la tête

jusqu’au milieu de la cuisse.

Une extrême indécision se fit remarquer alors dans l’attitude de

Gerfaut. Après avoir armé son fusil, il le posa à terre par un geste

d’abattement, comme si la résolution de faire feu l’eût subitement

abandonné; la mort n’a pas une pâleur plus effrayante que celle qui

vint couvrir son visage. Les hurlements des chiens et des traqueurs

retentissaient avec une énergie croissante. Un bruit d’une autre

nature s’y mêla soudain. Des grognements brusques et sourds, suivis

d’un grand craquement de branches, sortirent du bois en face des deux

adversaires. Le taillis tout entier semblait frémir, traversé par un

ouragan.

—Gare! Oh! cria Bergenheim d’une voix ferme.

Au même instant, une hure énorme pointa hors du fourré et un coup

de feu se fit entendre. Lorsque Gerfaut, à travers la fumée qui

sortait de son fusil, regarda au fond de la tranchée, il la trouva

vide et n’aperçut que le feuillage paisible et frémissant du bois. Le

sanglier, après avoir franchi l’enceinte, filait comme un boulet et

en laissant derrière lui un sillon de branches brisées, et Bergenheim

était couché derrière la souche du vieux chêne, sur laquelle avaient

jailli déjà de larges gouttes de sang.

[Illustration: ... _Au même instant un coup de feu se fit entendre_...]

[Illustration]

[Illustration]

Gerfaut · 第 35 / 48 题