XXV

Le soleil le plus radieux qui puisse dorer un beau jour de septembre

s’était levé sur le château. A l’entour, la vallée, lavée par l’orage,

s’étalait fraîche et riante comme une jeune fille qui sort du bain.

Ses rochers semblaient un bandeau d’argent autour de son front; ses

bois, un manteau vert drapé sur ses épaules. Les terres labourées

qui encadraient leurs franges en faisaient ressortir le relief par

le contraste d’un fond brun sombre. Quelques bœufs, de l’espèce

vigoureuse que peint Brascassat, animaient çà et là les prairies

de leurs groupes fauves et ruminants; les oiseaux séchaient, aux

cimes des arbres, leurs ailes mouillées par la pluie; et les joyeux

gazouillements de la feuillée répondaient par un caquetage continuel

aux graves mugissements dont retentissaient les pâturages.

Un mouvement inaccoutumé se faisait remarquer dans les cours du

château. Les domestiques allaient et venaient d’un air effaré, tandis

que les chiens, accouplés, exécutaient un concert d’abois désordonnés,

et que les chevaux, partageant ce pressentiment instinctif,

piétinaient avec ardeur et cherchaient à arracher leurs brides des

mains du palefrenier qui les gardait. Plus loin, une troupe de paysans

des fermes, armés de longs bâtons, buvait gaiement le coup du matin

à la santé du maître; dans un coin quelques enfants s’escrimaient à

coups de gaule avec la turbulence de leur âge, pour se préparer aux

plaisirs de la chasse aux sangliers. L’ordre du départ vint mettre en

mouvement toute cette troupe impatiente et joyeuse. Les traqueurs,

sous la conduite d’un piqueur expérimenté, sortirent de la cour et

gagnèrent les bois des Mares par les sentiers du parc qui abrégeaient

le chemin. Un valet de chiens prit les devants avec la meute, en

suivant l’allée de platanes. Bientôt une petite troupe de chasseurs,

composée à peu près des mêmes personnages que nous avons déjà mis en

scène, descendit le perron, conduite par le maître du château. Les uns

montèrent sur les chevaux qui les attendaient, le reste sur un char

découvert, à plusieurs bancs. Au même instant la figure rose d’Aline

parut à l’une des fenêtres, et à un autre étage le majestueux visage

de Mlle de Corandeuil, qui ne dédaigna pas de souhaiter aux chasseurs

une heureuse journée. Après avoir salué galamment les deux femmes, la

troupe sortit du château au bruit de la trompe de chasse qui sonnait

joyeusement le départ.

Le baron, assis sur sa selle dans l’attitude martiale qui lui était

habituelle, son fusil de chasse en bandoulière et un cigare à la

bouche, allait de l’un à l’autre et parlait à chacun d’un ton de

plaisanterie qui n’eût laissé soupçonner à personne ses secrètes

pensées. S’il était parvenu à composer son maintien de manière

à tromper l’œil du plus clairvoyant, il n’avait pu dissimuler

entièrement les stigmates qu’impriment à la physionomie les passions

violentes; sa figure était beaucoup plus pâle que de coutume, et ses

traits portaient les traces de deux nuits de douloureuse insomnie.

Gerfaut de son côté avait fait tous ses efforts pour imposer à sa

contenance cette sérénité impassible qui garde le secret de l’âme,

mais sans réussir aussi bien. Son affectation de gaieté trahissait

une contrainte continuelle; le sourire qui contractait ses lèvres

laissait froid le reste du visage, et ne déplissait jamais une ride

profonde creusée entre les sourcils. Un incident, tristement désiré

peut-être, mais inespéré, vint accroître cette expression soucieuse

et mélancolique. Au moment où la cavalcade passait devant le jardin

anglais qui séparait l’allée de platanes de l’aile du château habitée

par Mme de Bergenheim, Octave ralentit le pas de son cheval et resta

en arrière de ses compagnons; ses yeux interrogèrent successivement,

d’un regard sombre et avide, toutes les fenêtres de cette façade;

les persiennes de la chambre à coucher n’étaient fermées qu’à demi;

derrière leur claire-voie il vit les rideaux onduler, puis se séparer.

Un visage pâle se montra un instant encadré dans leur azur comme la

tête d’un ange qui eût entr’ouvert le ciel pour contempler la terre.

Gerfaut se leva sur les étriers afin d’apercevoir plus longtemps

cette apparition, qu’un groupe d’arbres commençait à lui cacher mais

il n’osa se permettre un seul geste d’adieu à celle qu’il voyait

sans doute pour la dernière fois. Les arbres s’étant éclaircis,

il distingua de nouveau la figure de Clémence, immobile, le front

appuyé contre la fenêtre et les yeux fixés sur lui; puis un massif de

tulipiers la lui déroba une seconde fois; comme il était sur le point

de faire rétrograder son cheval, pour obtenir encore le douloureux

bonheur de ce dernier regard, il aperçut à ses côtés le baron qui

avait ralenti le pas pour l’attendre.

—Jouez mieux votre rôle, lui dit celui-ci; nous sommes entourés

d’espions. Camier a déjà fait ses observations sur votre air préoccupé.

—Vous avez raison, répondit Octave, et vous joignez l’exemple au

conseil. J’admire votre sang-froid, mais je désespère d’y atteindre.

—Il faut les rejoindre et causer avec eux, reprit Christian. Après

l’événement, nos moindres gestes seront commentés si l’on a quelque

soupçon. Songez que l’honneur de cette femme dépend de notre prudence.

Il mit sa monture au trot; Gerfaut suivit cet exemple en étouffant un

soupir et après avoir lancé un dernier regard du côté du château. Ils

eurent bientôt rejoint le char sur lequel cheminait une partie des

chasseurs, et que M. de Camier conduisait avec l’aplomb d’un cocher de

profession.

—Bonne nouvelle, messieurs! dit Bergenheim en maintenant son cheval

à la hauteur de la voiture. Le vicomte s’engage à faire une pièce de

vers en l’honneur de celui qui tuera le sanglier. N’est-il pas vrai,

Gerfaut?

—Certainement, répondit celui-ci du même ton; et j’ai dans l’idée que

vous en serez le héros.

—Vous en êtes parbleu bien capable, baron, dit le vieux gentilhomme

en relevant le collet de sa blouse pour garantir ses oreilles d’une

bise assez piquante; j’aurais parié que vous ne résisteriez pas à la

tentation et que cette partie de chasse tordrait le cou à votre voyage

d’Épinal.

—Vous êtes peu galant aujourd’hui, interrompit le procureur du roi,

assis à sa gauche; vous ne songez pas que notre hôte avait, pour hâter

son retour, des raisons plus attrayantes que tous les sangliers des

Vosges.

—Parbleu, il ne me viendrait jamais à l’esprit d’établir l’ombre

d’une comparaison entre Mme de Bergenheim et un sanglier, reprit

M. de Camier, peu disposé à recevoir une leçon d’amabilité de son

voisin; je suis l’adorateur trop déclaré de notre belle baronne. Vous

permettez, Bergenheim; à mon âge, c’est sans conséquence. C’est qu’il

est incontestable que vous avez une jolie et aimable femme.

—Enchanteresse! ajouta le procureur du roi avec une sorte d’exaltation.

—Mme la baronne est la perle de nos prairies, observa un homme de peu

d’esprit assis sur le second banc.

—Et vous pouvez vous vanter d’être un heureux mari, continua le gros

campagnard.

—Je le pense comme vous, répondit Christian d’un ton naturel; je suis

entièrement de votre avis.

—Est-ce là un phénomène? s’écria M. de Camier, un mari satisfait de

son état. Vous avez eu diantrement de bonheur de réussir ainsi; car

enfin le mariage est une loterie où les numéros gagnants sont un peu

rares: une bonne femme, c’est un quaterne.

—Une anguille dans un sac de vipères, reprit l’homme de peu d’esprit,

d’un air de componction propre à faire supposer qu’il n’avait pas

choisi l’anguille et que sa vipère l’avait mordu.

—Messieurs, vous jugez les femmes trop sévèrement, observa Gerfaut en

faisant un effort pour prendre part à la conversation.

—Bravo! vicomte, dit Bergenheim; je suis bien aise de vous savoir dans

ces bons sentiments. Vous verrez que nous vous marierons un de ces

jours et que nous vous trouverons aussi un gentil quaterne.

Gerfaut · 第 34 / 48 题