Le soleil le plus radieux qui puisse dorer un beau jour de septembre
s’était levé sur le château. A l’entour, la vallée, lavée par l’orage,
s’étalait fraîche et riante comme une jeune fille qui sort du bain.
Ses rochers semblaient un bandeau d’argent autour de son front; ses
bois, un manteau vert drapé sur ses épaules. Les terres labourées
qui encadraient leurs franges en faisaient ressortir le relief par
le contraste d’un fond brun sombre. Quelques bœufs, de l’espèce
vigoureuse que peint Brascassat, animaient çà et là les prairies
de leurs groupes fauves et ruminants; les oiseaux séchaient, aux
cimes des arbres, leurs ailes mouillées par la pluie; et les joyeux
gazouillements de la feuillée répondaient par un caquetage continuel
aux graves mugissements dont retentissaient les pâturages.
Un mouvement inaccoutumé se faisait remarquer dans les cours du
château. Les domestiques allaient et venaient d’un air effaré, tandis
que les chiens, accouplés, exécutaient un concert d’abois désordonnés,
et que les chevaux, partageant ce pressentiment instinctif,
piétinaient avec ardeur et cherchaient à arracher leurs brides des
mains du palefrenier qui les gardait. Plus loin, une troupe de paysans
des fermes, armés de longs bâtons, buvait gaiement le coup du matin
à la santé du maître; dans un coin quelques enfants s’escrimaient à
coups de gaule avec la turbulence de leur âge, pour se préparer aux
plaisirs de la chasse aux sangliers. L’ordre du départ vint mettre en
mouvement toute cette troupe impatiente et joyeuse. Les traqueurs,
sous la conduite d’un piqueur expérimenté, sortirent de la cour et
gagnèrent les bois des Mares par les sentiers du parc qui abrégeaient
le chemin. Un valet de chiens prit les devants avec la meute, en
suivant l’allée de platanes. Bientôt une petite troupe de chasseurs,
composée à peu près des mêmes personnages que nous avons déjà mis en
scène, descendit le perron, conduite par le maître du château. Les uns
montèrent sur les chevaux qui les attendaient, le reste sur un char
découvert, à plusieurs bancs. Au même instant la figure rose d’Aline
parut à l’une des fenêtres, et à un autre étage le majestueux visage
de Mlle de Corandeuil, qui ne dédaigna pas de souhaiter aux chasseurs
une heureuse journée. Après avoir salué galamment les deux femmes, la
troupe sortit du château au bruit de la trompe de chasse qui sonnait
joyeusement le départ.
Le baron, assis sur sa selle dans l’attitude martiale qui lui était
habituelle, son fusil de chasse en bandoulière et un cigare à la
bouche, allait de l’un à l’autre et parlait à chacun d’un ton de
plaisanterie qui n’eût laissé soupçonner à personne ses secrètes
pensées. S’il était parvenu à composer son maintien de manière
à tromper l’œil du plus clairvoyant, il n’avait pu dissimuler
entièrement les stigmates qu’impriment à la physionomie les passions
violentes; sa figure était beaucoup plus pâle que de coutume, et ses
traits portaient les traces de deux nuits de douloureuse insomnie.
Gerfaut de son côté avait fait tous ses efforts pour imposer à sa
contenance cette sérénité impassible qui garde le secret de l’âme,
mais sans réussir aussi bien. Son affectation de gaieté trahissait
une contrainte continuelle; le sourire qui contractait ses lèvres
laissait froid le reste du visage, et ne déplissait jamais une ride
profonde creusée entre les sourcils. Un incident, tristement désiré
peut-être, mais inespéré, vint accroître cette expression soucieuse
et mélancolique. Au moment où la cavalcade passait devant le jardin
anglais qui séparait l’allée de platanes de l’aile du château habitée
par Mme de Bergenheim, Octave ralentit le pas de son cheval et resta
en arrière de ses compagnons; ses yeux interrogèrent successivement,
d’un regard sombre et avide, toutes les fenêtres de cette façade;
les persiennes de la chambre à coucher n’étaient fermées qu’à demi;
derrière leur claire-voie il vit les rideaux onduler, puis se séparer.
Un visage pâle se montra un instant encadré dans leur azur comme la
tête d’un ange qui eût entr’ouvert le ciel pour contempler la terre.
Gerfaut se leva sur les étriers afin d’apercevoir plus longtemps
cette apparition, qu’un groupe d’arbres commençait à lui cacher mais
il n’osa se permettre un seul geste d’adieu à celle qu’il voyait
sans doute pour la dernière fois. Les arbres s’étant éclaircis,
il distingua de nouveau la figure de Clémence, immobile, le front
appuyé contre la fenêtre et les yeux fixés sur lui; puis un massif de
tulipiers la lui déroba une seconde fois; comme il était sur le point
de faire rétrograder son cheval, pour obtenir encore le douloureux
bonheur de ce dernier regard, il aperçut à ses côtés le baron qui
avait ralenti le pas pour l’attendre.
—Jouez mieux votre rôle, lui dit celui-ci; nous sommes entourés
d’espions. Camier a déjà fait ses observations sur votre air préoccupé.
—Vous avez raison, répondit Octave, et vous joignez l’exemple au
conseil. J’admire votre sang-froid, mais je désespère d’y atteindre.
—Il faut les rejoindre et causer avec eux, reprit Christian. Après
l’événement, nos moindres gestes seront commentés si l’on a quelque
soupçon. Songez que l’honneur de cette femme dépend de notre prudence.
Il mit sa monture au trot; Gerfaut suivit cet exemple en étouffant un
soupir et après avoir lancé un dernier regard du côté du château. Ils
eurent bientôt rejoint le char sur lequel cheminait une partie des
chasseurs, et que M. de Camier conduisait avec l’aplomb d’un cocher de
profession.
—Bonne nouvelle, messieurs! dit Bergenheim en maintenant son cheval
à la hauteur de la voiture. Le vicomte s’engage à faire une pièce de
vers en l’honneur de celui qui tuera le sanglier. N’est-il pas vrai,
Gerfaut?
—Certainement, répondit celui-ci du même ton; et j’ai dans l’idée que
vous en serez le héros.
—Vous en êtes parbleu bien capable, baron, dit le vieux gentilhomme
en relevant le collet de sa blouse pour garantir ses oreilles d’une
bise assez piquante; j’aurais parié que vous ne résisteriez pas à la
tentation et que cette partie de chasse tordrait le cou à votre voyage
d’Épinal.
—Vous êtes peu galant aujourd’hui, interrompit le procureur du roi,
assis à sa gauche; vous ne songez pas que notre hôte avait, pour hâter
son retour, des raisons plus attrayantes que tous les sangliers des
Vosges.
—Parbleu, il ne me viendrait jamais à l’esprit d’établir l’ombre
d’une comparaison entre Mme de Bergenheim et un sanglier, reprit
M. de Camier, peu disposé à recevoir une leçon d’amabilité de son
voisin; je suis l’adorateur trop déclaré de notre belle baronne. Vous
permettez, Bergenheim; à mon âge, c’est sans conséquence. C’est qu’il
est incontestable que vous avez une jolie et aimable femme.
—Enchanteresse! ajouta le procureur du roi avec une sorte d’exaltation.
—Mme la baronne est la perle de nos prairies, observa un homme de peu
d’esprit assis sur le second banc.
—Et vous pouvez vous vanter d’être un heureux mari, continua le gros
campagnard.
—Je le pense comme vous, répondit Christian d’un ton naturel; je suis
entièrement de votre avis.
—Est-ce là un phénomène? s’écria M. de Camier, un mari satisfait de
son état. Vous avez eu diantrement de bonheur de réussir ainsi; car
enfin le mariage est une loterie où les numéros gagnants sont un peu
rares: une bonne femme, c’est un quaterne.
—Une anguille dans un sac de vipères, reprit l’homme de peu d’esprit,
d’un air de componction propre à faire supposer qu’il n’avait pas
choisi l’anguille et que sa vipère l’avait mordu.
—Messieurs, vous jugez les femmes trop sévèrement, observa Gerfaut en
faisant un effort pour prendre part à la conversation.
—Bravo! vicomte, dit Bergenheim; je suis bien aise de vous savoir dans
ces bons sentiments. Vous verrez que nous vous marierons un de ces
jours et que nous vous trouverons aussi un gentil quaterne.