XXVI

Ce matin-là, le salon des portraits était le théâtre d’une paisible

scène d’intérieur à peu près semblable à celle que nous avons décrite

au commencement de cette histoire. Mlle de Corandeuil, assise dans

son immense fauteuil, lisait les journaux qui venaient d’arriver;

Aline étudiait une leçon de piano et sa belle-sœur brodait, assise

devant une des fenêtres. L’attitude calme de ces trois femmes,

l’intérêt que chacune d’elles semblait apporter à l’occupation qu’elle

avait choisie auraient pu faire croire à une paix égale dans leurs

cœurs. Depuis son lever, Mme de Bergenheim n’avait rien changé à ses

habitudes; sa bouche trouvait des paroles convenables pour répondre

quand on lui parlait; l’affaissement de sa personne ne différait

de sa mélancolie accoutumée que par des nuances trop faibles pour

devenir le sujet d’une remarque. Son visage partageait la mystérieuse

discrétion de son maintien et de sa conduite; un coloris assez vif

en animait la pâleur et en rehaussait la beauté; jamais ses yeux

n’avaient rayonné d’un éclat plus ardent; mais la main qui eût osé

interroger le front sous lequel ils étincelaient comme deux étoiles

sinistres eût bientôt découvert à sa moiteur brûlante le secret de

cette expression splendide. L’éclat de la figure n’était pas animation

de vie ou de fraîcheur de jeunesse, c’était ce fard passionné dont se

pare quelquefois l’agonie des jeunes femmes comme pour obéir jusqu’au

bout à la coquetterie de leur sexe. En effet, au milieu de ce salon

somptueux, entourée des personnes de sa famille et penchée sur les

fleurs de sa broderie avec la grâce la plus exquise de maintien, Mme

de Bergenheim se mourait. Une fièvre active comme le poison circulait

dans ses veines et dissolvait l’un après l’autre tous les principes

de l’existence. En même temps, elle sentait son corps s’anéantir dans

une atonie mortelle et son âme s’égarer par les plus durs chemins de

la douleur. Les souffrances s’amoncelaient sur son cœur comme les

vagues de sables que le simoun soulève au désert; chaque pensée lui

arrivait plus navrante que la dernière, chaque vision plus lugubre,

chaque épouvante plus horrible. Elle savait un malheur inouï suspendu

sur sa tête, sans qu’un seul effort pour l’éviter lui fût possible.

Une morne désespérance l’enchaînait au billot de son supplice mieux

que n’eussent pu le faire les mains d’un bourreau. Par un raffinement

inconnu des échafauds ordinaires, elle attendait le coup les yeux

levés; elle voyait la mort avant de la recevoir et s’ensanglantait à

la hache qui n’avait pas encore frappé.

En ce moment, l’homme à qui elle appartenait ou celui qu’elle aimait

allait mourir; quel que fût son veuvage, elle sentait que son deuil

serait court; jeune, belle, entourée de toutes les faveurs du rang et

de la fortune, la vie se murait devant elle et ne lui laissait ouvert

qu’un sentier plein de sang: il fallait s’y baigner les pieds pour

passer outre. Cette ironie, appelée mariage de convenance, avait

atteint pour elle sa conséquence la plus extrême. Il est étrange,

le fruit que greffe parfois, sur cet arbre de lui-même stérile, la

passion révoltée contre la loi: dans sa fleur germe un cadavre. Il

n’est pas de femme qui ne doive frémir en pensant qu’une faiblesse,

une imprudence de coquetterie, une faute souvent inaccomplie peut

faire tomber à ses pieds ce fruit effroyable et en éclabousser sa robe

peut-être innocente. Sans doute, toutes les unions sans amour n’ont

pas de ces catastrophes; mais nulle n’est assurée de s’y soustraire.

Le préjugé qui rend l’homme solidaire des fautes de la femme qui porte

son nom creuse en regard du lit nuptial une fosse toujours béante; et

s’il est des maris peu soucieux de faire de cette fosse une baignoire

où se lave leur honneur, d’autres ne reculent pas devant cette

ablution. Telle qui ne se reproche qu’une faiblesse arrive au meurtre

par une conséquence rigoureuse: elle a cru glisser sur des fleurs,

c’est sur un mort qu’elle tombe.

Toute femme qui donne sa main sans son cœur évoque sur son avenir

cette fatalité sans cesse menaçante. Malheur à elle alors si elle

ne réussit pas au suicide de ce cœur qu’elle a gardé! malheur si,

en entrant au froid sanctuaire, elle n’éteint pas son âme comme on

souffle une lampe! Le manteau où se drape la vertu de celle que ne

protège pas l’amour conjugal est toujours combustible: une étincelle

suffit à l’incendie, le vent ne manque jamais; et quand le feu a pris,

l’existence tout entière en est souvent dévorée.

Rêver, comme on commet un meurtre, dans le silence et l’isolement de

la nuit, étouffer sous sa main les battements de son cœur pour que

nul ne les entende, craindre la fièvre qui embrase les yeux et trahit

le mal caché, craindre plus encore les pleurs qui les rougissent

et dont il faudrait rendre compte, dévorer en secret ses soupirs,

ses craintes, ses désirs, ses remords, voilà tout ce que Clémence

avait connu de l’amour, et pour cela le sort lui avait versé le plus

épouvantable des calices: le verre que vida Mlle de Sombreuil n’avait

pas cette saveur affreuse, car il ne sortait point des veines d’un

amant ou d’un mari.

Depuis quelque temps, les trois femmes gardaient le silence; les

sons du piano étaient le seul bruit qui se fît entendre dans le

salon; bientôt ce bruit lui-même cessa. Impatientée d’un passage

qu’elle recommençait pour la dixième fois, Aline se leva tout à

coup et s’approcha de la fenêtre devant laquelle était assise sa

belle-sœur. Depuis quelques jours les deux femmes s’étaient à peine

adressé une parole. La jeune fille, dont le bon cœur souffrait de

cette contrainte, désirait un raccommodement; mais comme Clémence lui

semblait peu disposée à faire le premier pas, elle chercha un sujet

pour entrer en conversation. Tandis qu’elle était appuyée contre la

fenêtre, jouant machinalement sur une vitre le passage qui avait

excité son courroux, ses yeux erraient vaguement sur les coteaux

boisés qui s’étendaient de l’autre côté de la rivière; elle finit par

y trouver le premier mot quelle cherchait.

—Quelle fumée au-dessus du rocher de Montigny! s’écria-t-elle d’un air

surpris; on dirait que le feu est au bois des frênes.

Mme de Bergenheim leva les yeux, frémit de la tête aux pieds en

apercevant la gerbe de fumée qui se détachait sur le bleu du ciel

au front du plateau et laissa retomber sa tête sur sa poitrine. En

entendant les paroles d’Aline, Mlle de Corandeuil avait interrompu sa

lecture et s’était tournée gravement du côté des fenêtres.

—Ce sont des bergers, dit-elle; ils auront fait du feu dans les

broussailles au risque d’incendier le bois. Je ne sais en vérité à

quoi pense ton mari; il emmène tout son monde à cette chasse, sans

laisser un seul garde pour empêcher son domaine d’être dévasté.

Clémence ne répondit rien, et sa belle-sœur, qui attendait qu’elle

dît quelque chose pour engager la conversation, retourna s’asseoir au

piano d’un air boudeur.

—Grâce pour aujourd’hui! s’écria la vieille demoiselle aux premières

notes; voilà assez longtemps que vous nous rompez la tête. Vous feriez

mieux d’aller étudier votre histoire de France.

Aline ferma le piano avec humeur; mais, au lieu d’obtempérer à ce

dernier conseil, elle resta assise sur le tabouret, avec la figure

sombre d’un écolier mis en pénitence. Le silence régna quelques

instants. Mme de Bergenheim avait laissé tomber sa broderie sans s’en

apercevoir. De temps en temps un frémissement semblable à un frisson

de froid agitait ses épaules; ses yeux se soulevaient pour suivre

d’un regard où brillait une sorte d’égarement la colonne de fumée qui

s’élevait au-dessus du rocher de Montigny; ou bien ils écoutaient,

fixes et hagards, quelque bruit imaginaire. Chaque fois, le corps de

la jeune femme semblait se briser sur son fauteuil dans un accablement

plus profond.

—En vérité, dit tout à coup Mlle de Corandeuil en posant le journal

sur ses genoux, depuis la révolution de Juillet les bonnes mœurs font

des progrès admirables. Hier, c’est une femme de vingt ans qui se

laisse enlever à Montpellier par son amant; aujourd’hui, en voici une

autre à Lyon qui empoisonne son mari et s’asphyxie ensuite. Si j’étais

superstitieuse, je dirais que c’est la fin du monde. Que penses-tu de

pareilles atrocités?

Clémence souleva la tête avec effort.

—Il faut lui pardonner puisqu’elle est morte, dit-elle d’une voix

sombre.

—Vous êtes indulgente, reprit la vieille tante; de pareils monstres

devraient être brûlés vifs comme la Brinvilliers.

—On parle bien plus souvent dans les journaux de maris qui tuent

leurs femmes que de femmes qui tuent leurs maris, observa Aline avec

l’esprit de corps naturel au beau sexe.

—Il n’est pas fort convenable que vous parliez de ces horreurs-là,

interrompit Mlle Corandeuil d’un ton sévère; voilà les fruits de la

morale du siècle. Ce sont toutes ces infamies qu’on trouve au théâtre

et dans les romans qui produisent leur effet. Quand on pense à la

belle éducation qu’on donne à la jeunesse actuelle, il y a de quoi

frémir pour l’avenir.

—Mon Dieu! mademoiselle, vous pouvez être sûre que je ne ferai

jamais mourir mon mari, répondit la jeune fille à qui cette dernière

observation semblait plus particulièrement destinée.

Un gémissement étouffé que ne put réprimer Mme de Bergenheim attira de

son côté les regards des deux autres femmes.

—Qu’as-tu donc? demanda Mlle de Corandeuil, qui remarqua pour la

première fois l’abattement de sa nièce et l’expression égarée de ses

yeux.

—Rien... murmura celle-ci; c’est la chaleur de ce salon.

Aline ouvrit avec empressement une des fenêtres et vint prendre les

mains de sa belle-sœur.

—Vous avez la fièvre, dit-elle; vos mains brûlent, votre front aussi;

je n’osais pas vous le dire, mais vos belles couleurs...

Un cri affreux que poussa Mme de Bergenheim fit reculer d’effroi la

jeune fille.

—Clémence! Clémence! s’écria Mlle de Corandeuil, qui crut que sa nièce

devenait folle.

—Vous n’entendez donc pas? dit celle-ci avec un accent de terreur

impossible à décrire. Elle s’élança tout à coup vers la porte du

salon; mais, au lieu de l’ouvrir, elle s’y colla violemment les bras

en croix. Elle revint ensuite en courant, fit plusieurs tours dans la

chambre avec une sorte de démence et finit par tomber à genoux devant

le canapé où elle enfouit sa tête sous les coussins.

Cette scène avait porté au dernier degré la stupeur des deux femmes.

Tandis que la vieille demoiselle essayait de faire relever Clémence,

Aline, encore plus effrayée, s’élança hors de l’appartement pour

appeler du secours. Une rumeur qui venait de la cour se fit entendre

assez distinctement quand la porte fut ouverte. L’instant d’après,

un cri perçant couvrit ce murmure confus; la jeune fille, pâle comme

la mort, se précipita dans le salon et vint se jeter à genoux à côté

de sa belle-sœur, qu’elle étreignit dans ses bras avec une énergie

convulsive.

En se sentant saisie de la sorte, Clémence releva la tête, posa les

deux mains sur les épaules d’Aline pour l’éloigner, et la regardant

avec des yeux qui semblaient la dévorer:

—Lequel? lequel? dit-elle d’une voix brusque.

—Mon frère!... couvert de sang! balbutia Aline.

Mme de Bergenheim la repoussa violemment et se rejeta sur le canapé;

son premier sentiment fut une joie horrible de n’avoir pas entendu le

nom d’Octave; ensuite elle essaya de s’étouffer en pressant sur sa

bouche le coussin dont elle avait enveloppé sa tête.

Un bruit de voix et de pas retentit dans le vestibule; la plus

grande confusion semblait régner parmi les personnes qui arrivaient.

Plusieurs entrèrent enfin dans le salon en ayant à leur tête M. de

Camier, dont le visage rubicond d’ordinaire avait perdu toutes ses

couleurs.

—Ne vous effrayez pas, mesdames, dit-il d’une voix très émue; ne vous

effrayez pas. Ce n’est qu’un léger accident sans aucun danger;—M. de

Bergenheim vient d’être blessé à la chasse, continua-t-il plus bas en

s’adressant à Mlle de Corandeuil; je ne sais où le faire transporter.

Avant que la vieille tante eût répondu, le bruit redoubla dans

l’antichambre; un moment après, plusieurs hommes portant un fardeau

que l’on ne pouvait encore apercevoir parurent à la porte du salon.

—Pas ici! pas ici! s’écria M. de Camier en se précipitant au-devant

d’eux pour les empêcher d’entrer.

Il y eut en dehors un moment d’hésitation. Plusieurs voix parlaient à

la fois, comme si l’on se fût consulté pour savoir ce qu’il fallait

faire. Enfin, malgré l’injonction du vieux gentilhomme, la porte fut

ouverte aux deux battants. Deux domestiques entrèrent d’abord, portant

le baron étendu sur un matelas. Il paraissait évanoui, sinon tout à

fait mort; sa tête suivait chaque oscillation imprimée au brancard par

la marche des porteurs; ses yeux étaient fermés, sa figure fort pâle;

l’expression de ses traits contractés était dure et douloureuse; pour

faciliter l’application d’un premier appareil, on lui avait ôté son

habit; de larges gouttes de sang tachaient çà et là sa chemise et son

pantalon. Une large plaque rougeâtre se faisait surtout remarquer au

côté droit de la poitrine, qu’on avait ceint de mouchoirs déchirés en

bandelettes; sous cette place le matelas était imbibé.

Au moment où les domestiques déposèrent leur fardeau devant une des

fenêtres, Aline se jeta sur le corps de son frère en poussant des

cris déchirants. Mme de Bergenheim ne bougea pas; à demi couchée sur

le canapé, les yeux et les oreilles enterrés sous les coussins, elle

se faisait sourde et aveugle à tout ce qui l’entourait. Une torsion

convulsive annonçait seule la présence de la vie dans ce corps qui

cherchait à s’écraser pour s’anéantir. Entre cette douleur d’enfant

exhalée en sanglots et ce désespoir de femme tournant à la folie, et

au milieu de la consternation qui s’était emparée de tous les autres

spectateurs de cette scène, Mlle de Corandeuil conserva seule une

apparence de fermeté et de sang-froid. Maîtrisant son émotion réelle,

elle se pencha vers le baron et chercha sur sa figure quelque signe de

vie.

—Est-il donc mort! demanda-t-elle à voix basse à M. de Camier en

joignant les mains d’un air de stupeur.

—Non, mademoiselle, répondit celui-ci d’une voix annonçant qu’il

conservait peu d’espérance.

—A-t-on envoyé chercher des médecins?

—A Remiremont, à Épinal, partout.

En ce moment Aline poussa un cri de joie. Bergenheim venait de

faire un mouvement, ranimé peut-être par l’étreinte désespérée dont

l’avaient enlacé les bras de sa sœur. Ses traits crispés exprimèrent

une douleur aiguë. Il entr’ouvrit les yeux et les referma à plusieurs

reprises; enfin son énergie l’emporta sur sa souffrance; il se souleva

en s’appuyant sur le coude gauche et jeta autour de lui un regard déjà

voilé, mais encore ferme.

—Ma femme! dit-il d’une voix faible et brève.

Mme de Bergenheim se leva, perça le groupe qui entourait le matelas

et vint se placer en silence devant son mari; ses traits s’étaient

tellement décomposés depuis quelques instants, qu’à sa vue un murmure

de pitié circula parmi les hommes qui remplissaient le salon.

—Emmenez ma sœur, dit Christian en dégageant sa main que la jeune

fille couvrait de baisers et de larmes.

—Mon frère! Je ne veux pas quitter mon frère! cria Aline, qui fut

enfin entraînée plutôt que conduite dans sa chambre.

—Laissez-moi un instant, reprit le baron; je veux parler à ma femme.

Mlle de Corandeuil interrogea du regard M. de Camier pour savoir s’il

était d’avis d’acquiescer à cette demande.

—On ne peut rien faire avant l’arrivée des médecins, dit le vieux

gentilhomme à demi-voix, et il serait peut-être imprudent de le

contrarier.

Mlle de Corandeuil, reconnaissant la justesse de cette observation,

sortit de l’appartement en invitant toutes les autres personnes à la

suivre. Pendant ce mouvement général, Mme de Bergenheim resta immobile

à la place où elle se trouvait, insensible en apparence à tout ce qui

se passait autour d’elle. Le bruit de la porte qu’on referma la tira

de cette stupeur. Elle regarda tout autour du salon, comme si elle eût

cherché ceux qui n’y étaient plus; ses yeux, ouverts avec la fixité du

somnambulisme, changèrent à peine d’expression lorsqu’ils s’arrêtèrent

sur le matelas où gisait son mari.

—Approchez-vous, dit celui-ci d’une voix affaiblie, je n’ai pas la

force de parler haut.

Elle obéit machinalement. Lorsqu’elle vit de près la large plaque de

sang qui souillait sous le bras droit la chemise de Christian, elle

ferma les yeux, renversa la tête, et tous ses traits se contractèrent

d’horreur.

—Vous autres femmes, vous avez de merveilleuses délicatesses, dit

le baron qui s’aperçut de ce mouvement; vous assassinez une âme en

vous jouant, mais la moindre égratignure vous effraye. Passez du côté

gauche... vous verrez moins mon sang... d’ailleurs, c’est le côté du

cœur.

Le ton d’ironie qu’il conservait encore avait en ce moment quelque

chose d’épouvantable. Clémence se laissa tomber à genoux à côté de lui

et lui prit la main en s’écriant d’une voix suffoquée:

—Pardon! pardon!

Le mourant retira sa main, souleva la tête de sa femme et la regarda

pendant quelque temps avec attention!

—Vos yeux sont bien secs, dit-il enfin; pas de larmes! quoi, pas une

larme quand vous me voyez ainsi!...

—Je ne peux pas pleurer, répondit-elle; je meurs!

—C’est que ce sera bien humiliant pour moi... d’être si peu

regretté... et cela vous fera peu d’honneur... Tâchez de trouver des

larmes, madame... Ce serait une dérision!... une veuve qui ne sait pas

pleurer.

—Veuve!... jamais, dit-elle avec une sombre énergie.

—Ce serait commode si l’on vendait des larmes comme du crêpe, n’est-ce

pas?... Ah! ah! il n’y a que vous qui n’ayez pas ce talent-là...

toutes les femmes savent pleurer.

—Mais vous ne mourrez pas, Christian... Oh! dites-moi que vous ne

mourrez pas et que vous me pardonnez.

—Votre amant m’a bien tué, reprit lentement Bergenheim; j’ai dans la

poitrine une balle dont je réponds... c’est moi qui l’ai fondue...

Avant une heure, je serai étouffé... Vous devez voir déjà... comme

j’ai peine à parler.

En effet, sa voix devenait de plus en plus faible et pénible. A chaque

mot, la respiration lui manquait; un sifflement profond annonçait une

lésion considérable dans la poitrine et les progrès de l’épanchement

intérieur du sang.

—Grâce! pardon! s’écria la malheureuse femme en se prosternant le

front sur le parquet.

—Plus d’air... ouvrez toutes les fenêtres..., dit le baron, et il

retomba sur le matelas, épuisé par les efforts qu’il venait de faire

pour parler.

Mme de Bergenheim exécuta cet ordre avec la précision inintelligente

d’un automate. Une brise fraîche et pure pénétra dans le salon;

quand les rideaux furent relevés, des flots de lumière inondèrent le

parquet, et les vieux portraits, subitement éclairés, semblèrent

sortir de leurs cadres sombres comme d’une tombe pour assister à

l’agonie du dernier de leurs descendants. Ranimé par l’air qui

frappait son visage et par le soleil qui dorait son lit de mort,

Christian se souleva de nouveau. Il regarda d’un œil mélancolique

le ciel radieux et la verdure des bois qui s’élevaient en gracieux

amphithéâtre en face du château.

—J’ai perdu mon père un jour comme celui-ci, dit-il alors en se

parlant à lui-même... Dans notre famille, nous avons beau temps pour

mourir... Ah! voyez-vous cette fumée sur le rocher de Montigny?

s’écria-t-il tout à coup.

Après avoir ouvert les fenêtres, Clémence s’était avancée sur le

balcon. Appuyée contre la balustrade, elle sondait d’un regard de

désespoir la rivière profonde et rapide qui coulait à ses pieds.

La voix de son mari, qui l’appelait, l’arracha à cette sinistre

contemplation. Lorsqu’elle revint près de Christian, les yeux de ce

dernier étaient enflammés; une rougeur semblable à celle de la fièvre

avait reparu sur ses joues, et une expression d’indignation et de

fureur se peignait sur tous ses traits.

—Vous regardez cette fumée? dit-il avec violence; c’est le signal

de votre amant; il est là... il vous attend pour vous enlever... Et

moi, votre mari... je vous défends de sortir... Vous ne devez pas me

quitter... votre place est ici... près de moi.

—Près de vous, répéta-t-elle sans comprendre ce qu’elle disait.

—Attendez au moins que je sois mort, reprit-il, tandis que ses yeux

s’animaient de plus en plus... laissez refroidir mon corps. Quand vous

serez veuve, vous ferez ce que vous voudrez... vous serez libre...

et alors même, je vous le défends... je veux que vous portiez mon

deuil... surtout tâchez de pleurer...

[Illustration: ... _Clémence s’était avancée sur le balcon, appuyée sur

la balustrade_...]

—Donnez-moi un coup de couteau... je saignerai du moins... dit-elle

en se penchant vers lui et en arrachant sa robe pour se découvrir la

poitrine.

Il lui saisit le bras, s’y cramponna de toutes ses forces pour se

soulever jusqu’à elle, et lui dit, avec une voix dont la dureté

s’était changée en une sorte de supplication:

—Clémence, ne me déshonorez pas en vous donnant à lui quand je serai

mort... Je vous maudirais, si je croyais cela.

—Oh! ne me maudissez pas, s’écria-t-elle; vous me rendez folle. Ne

savez-vous pas que je vais mourir?

—C’est qu’il y a des femmes qui ne voient pas le sang de leur mari...

sur la main de leur amant. Il y a des exemples... mais je vous

maudirais...

Il lâcha le bras de Clémence et retomba sur le matelas en poussant un

sanglot. Ses yeux se fermèrent, et quelques paroles inintelligibles

expirèrent sur ses lèvres d’où découlait une écume sanglante; il

mourait.

Mme de Bergenheim s’accroupit sur le parquet et répéta deux ou trois

fois, en imitant l’accent suffoqué de son mari:

—Je vous maudirais... Je vous maudirais.

Elle resta quelque temps immobile, les yeux fixés sur le corps étendu

devant elle, avec une curiosité stupide. Ensuite elle se leva et

courut devant la glace; elle s’y contempla un moment, par un caprice

de folie, en écartant, pour mieux se voir, les cheveux qui lui

couvraient le front. Tout à coup un éclair de raison lui revint; elle

poussa un cri horrible en apercevant du sang à son visage; elle se

regarda de la tête aux pieds; sa robe en était tachée; elle se tordit

les mains d’horreur et les sentit mouillées. Le sang de son mari était

partout. Alors la tête lui tourna de démence et de désespoir. Elle

se précipita vers le balcon, et Bergenheim, avant d’expirer, put

entendre le bruit d’un corps qui tombait dans la rivière.

Quelques jours après, la _Sentinelle des Vosges_ renfermait le

paragraphe suivant, écrit avec la désolation officielle des annonces

mortuaires à trente sous la ligne:

«Un événement affreux qui met en deuil deux nobles familles vient

de porter la consternation dans l’arrondissement de Remiremont.

M. le baron de B***, l’un des plus riches propriétaires de notre

province, a été tué dans une chasse au sanglier de la manière la

plus déplorable. C’est de la main d’un de ses meilleurs amis, M.

de G***, si connu par de nombreux ouvrages qui ont valu à leur

auteur une réputation européenne, qu’il a reçu le coup mortel.

Rien n’égale, dit-on, la douleur de ce dernier, cause involontaire

de cette catastrophe. En apprenant ce tragique accident, Mme de

B***, incapable de survivre à la mort d’un époux adoré, s’est

noyée de désespoir. Ainsi, la même tombe a pu recevoir ce couple

à la fleur de l’âge, et à qui la tendresse mutuelle la plus vive

semblait promettre le plus heureux avenir, etc., etc.»

Dix-huit mois plus tard tous les journaux de Paris répétaient à leur

tour, sauf quelques variantes, l’article suivant:

«Rien ne saurait donner une idée de l’enthousiasme qu’a excité

hier au soir au Théâtre-Français la première représentation

du nouveau drame de M. de Gerfaut. Jamais cet écrivain, dont

les lettres déploraient depuis trop longtemps le silence, ne

s’est élevé si haut. On annonce son départ pour l’Orient qu’il

a l’intention de visiter depuis plusieurs années. Espérons que

ce voyage tournera au profit de l’art et de nos jouissances, et

que les belles et chaudes contrées de l’Asie seront une mine

d’inspirations nouvelles pour le poète célèbre qui a marqué si

glorieusement sa place à la tête de notre littérature...»

Le dernier vœu de Bergenheim a été réalisé: l’honneur de son mariage

est resté sauf; nul n’a outragé d’un sourire incrédule la pureté du

linceul de Clémence; et le monde n’a pas refusé à leur double tombe

la considération banale dont il avait entouré leur existence. Au

dénouement sanglant de cette dérision sociale qu’on nomme mariage

de convenance, chacun des époux a subi la fatalité de sa condition

particulière; l’un est mort, gladiateur du préjugé qui coud l’honneur

de l’homme à la fragilité de la femme; l’autre victime des mœurs qui

font de la jeune fille une marchandise ayant un cours où un seul

chiffre est oublié—le cœur! Tous deux ont accompli leur destinée.

Octave de Gerfaut poursuit la sienne sur cette route de la renommée où

l’on marche le front illuminé, mais les pieds saignants; car le sort

inflige toujours au talent une souffrance qui en soit l’expiation.

Le plus souvent, c’est le cœur qui paye les couronnes de la tête.

Le génie réussit mal dans ses tendresses; il porte malheur à ce

qu’il aime. Mirabeau, Byron, tous les hommes d’esprit hardi et d’âme

énergique ont exercé ce don funeste; tous ont rendu douleur pour

amour, désespoir pour dévouement.—C’est que l’auréole est de la nature

de la foudre, elle brûle de sa flamme l’imprudente qu’éblouit son

rayon; c’est que le bonheur n’éclôt guère dans le sillon tracé par ces

hommes qui suivent une étoile; pour eux, les femmes sont un rêve, un

caprice, une passion peut-être, mais jamais un but. La gloire, voilà

le but; et ils y vont, n’importe quels anges ils blessent dans leur

course et laissent par le chemin mourants et désespérés. Le navire

qu’on met à flot s’inquiète-t-il des guirlandes qui le décorent?

Tombent les fleurs! la mer est là! Sans doute c’est une triste loi,

celle qui trempe le talent dans l’égoïsme pour qu’il porte plus loin;

c’est la loi qui veut que le boulet soit de fer.

La mort de Clémence n’a donc pas brisé l’existence de celui qui

l’aima; il a laissé cette tombe sur sa route et s’est remis en marche;

mais le crêpe qu’il porte depuis ce jour est de ceux qu’on n’ôte

jamais. Et comme l’âme du poète se reflète toujours sur ses œuvres, le

monde assiste à ce deuil sans être initié à son mystère; là où déborde

le calice amer du souvenir, il croit à une veine nouvelle ouverte dans

le cerveau de l’écrivain. Chaque jour Octave reçoit des félicitations

sur cette corde noire, richesse récente de sa lyre, dont la vibration

surpasse en tristesse mortelle les soupirs de René et les rêveries

d’Obermann. Nul ne sait que les pages amères pour lesquelles il se

passionne sont écrites sous l’inspiration d’une vision funèbre, et

que cette couleur mélancolique et sombre qu’il prend pour fantaisie

d’imagination a été délayée dans le sang et broyée sur le cœur.

Gerfaut · 第 36 / 48 题