XX

La salle à manger principale était une des parties du château

qu’avaient respectées le goût moderne et l’esprit d’innovation de Mme

de Bergenheim. Cette pièce, située au rez-de-chaussée et dont les

fenêtres donnaient sur la cour, pouvait servir de pendant au salon

des portraits. C’était le même style d’ornement, la même physionomie

pompeuse et sombre, les mêmes boiseries en châtaignier, rendues par

le temps aussi foncées que l’acajou. Le plafond était divisé en une

foule de caissons par de fortes solives que croisaient d’autres plus

petites disposées entre elles comme des côtes adhérentes à la colonne

vertébrale. Des festons de pampre grossièrement sculptés couraient aux

angles des maîtresses poutres et allaient rejoindre une vigne dont

une main assez inhabile avait décoré chaque panneau. Cette sculpture,

probablement allégorique, offrait une foule de figurines à demi

cachées sous les feuilles, à cheval sur les raisins, grimpant le long

des ceps, qu’on eût pu prendre à volonté pour des chérubins ou pour

des cupidons. Pour dire la vérité, grâce au ciseau de l’artiste et à

la teinte noire de la boiserie, ces petits personnages ressemblaient

beaucoup plus à des rats occupés à manger le raisin qu’à une troupe

d’anges faisant vendange dans la Jérusalem céleste; ce qui avait été

probablement l’intention de l’auteur.

Si l’aspect des deux salles offrait au premier coup d’œil une analogie

frappante, leur décoration formait une opposition qui ne l’était pas

moins. Les portraits de famille du premier étage avaient été remplacés

au rez-de-chaussée par une collection de bois de cerfs et de daims,

entremêlée de trompes, de coutelas croisés, de fusils en faisceaux,

de trophées de chasse de toute espèce. Dans les grands jours, les

ramures, dont les andouillers étaient en partie chargés de bobèches

dorées, venaient au secours du lustre suspendu au milieu du plafond.

Chacun de ces candélabres singuliers avait son histoire, se rattachant

à quelque chasse célèbre et fidèlement transmise de génération en

génération. Lorsqu’ils étaient tous allumés, leur clarté se reflétait

avec mille accidents bizarres sur les faisceaux d’armes, sur les

trompes gigantesques, sur les sculptures de la boiserie, et étreignait

la salle entière d’une ceinture d’illumination aussi pittoresque

qu’originale.

Une cheminée en granit gris, poli comme le marbre et dont le manteau

était plus élevé qu’un homme de taille ordinaire, formait, en face

des fenêtres, une saillie de plus de cinq pieds. Un carré de briques

rouges s’avançait aussi loin, en empiétant sur le parquet. Cette

précaution avait sans doute été prise contre les dangers d’incendie

que devaient rendre plus fréquents les feux énormes dont on avait

jadis l’habitude et auquel celui qui brûlait alors dans la cheminée

n’avait pas trop dérogé. Une bûche dont les copeaux auraient chauffé

pendant une partie de l’hiver un pauvre ménage parisien, et que

flanquait un fagot de menu bois, s’élevait sur deux chenets en cuivre

bizarrement travaillés et probablement le chef-d’œuvre de quelque

artiste des forges qui peuplent les vallons des Vosges. Ces chenets

se terminaient par deux têtes de diables armées de cornes recourbées

et dont les mâchoires ouvertes d’une manière effroyable semblaient

prêtes à avaler les pieds des personnes qui venaient chercher la

chaleur du foyer. Le reste de la cheminée n’offrait de remarquable que

l’inscription suivante incrustée dans la pierre du milieu, et qu’une

dorure à demi noircie par la fumée rendait plus apparente:

A flammis Gehennæ

Libera nos, Domine!

Cette prière composait, avec les démons de l’âtre et son feu terrible,

un sermon sur l’enfer plus frappant que l’éloquence de Bridaine ou

de Bourdaloue. Au milieu des jets de flammes bleues, jaunes, rouges,

qui s’élançaient en sifflant de la masse de bois embrasé, les deux

chenets, dont un frottement soigneux entretenait la teinte brillante,

avaient réellement l’air de deux suppôts de Belzébuth n’attendant

qu’une âme pécheresse pour la faire danser dans la fournaise. Il

y avait dans cet aspect quelque chose de lugubre qui contrastait

singulièrement avec les idées hospitalières que rappelle d’ordinaire

le coin de feu d’une salle à manger. Il semblait que, dans je ne sais

quelle intention ironique, l’auteur inconnu de l’inscription eût

voulu parodier les _mané_, _thecel_, _pharès_ du festin de Balthazar

et troubler à plaisir la digestion des hôtes qui, de génération en

génération, se renouvelaient devant ce foyer.

Ce soir-là, les convives assis autour de la table ovale, vis-à-vis

de la cheminée, paraissaient complètement indifférents aux idées

religieuses qui avaient peut-être à la même place flagellé la

conscience de leurs devanciers. Les jouissances culinaires, rehaussées

par une journée fatigante et auxquelles le feu clair et pétillant

donnait un assaisonnement nouveau, absorbaient trop exclusivement

leur attention pour leur laisser le loisir d’un autre souci. Ils

étaient pour la plupart plongés, âme et corps, jusque par-dessus les

oreilles, dans les délices d’un souper plus confortable que recherché,

mais où chaque plat était empreint d’une bonté positive, solide et

plantureuse, essentiellement en harmonie avec l’appétit surnaturel

qu’on peut supposer à une douzaine de chasseurs.

Aucune des femmes du château n’assistait à ce repas; cet usage, un

peu imité de l’Anglais, avait été adopté par la baronne pour les

soupers qui servaient de clôture ordinaire aux parties de chasse

de son mari. Ces jours-là elle se dispensait de paraître à table,

soit qu’elle trouvât par trop fastidieux de présider d’interminables

séances, dont les ruses du lièvre, la mort du daim et les hauts faits

de la meute alimentaient invariablement les discussions; soit qu’elle

voulût laisser par son absence une liberté entière à des cavaliers

plus habiles en général à démonter un perdreau ou à vider un flacon,

qu’à faire leur cour à une femme du monde. Il est probable que cette

conduite était convenablement appréciée par ceux qui en étaient

l’objet et qu’ils en éprouvaient une certaine reconnaissance malgré

les vifs regrets donnés à _l’absence de ces dames_; c’était la phrase

officielle. Arrivant à table, le plus souvent harassés de fatigue,

trempés de sueur ou de pluie, mourant de faim, dans un délabrement

aussi complet de costume que d’estomac, ils devaient peu regretter

le joug d’étiquette qu’impose aux plus effrontés viveurs la présence

d’une maîtresse de maison. Ils se livraient donc pour la plupart aux

liesses du festin avec ce débraillement de corps et d’esprit dont les

charmes sont appréciables par toutes les personnes qui ont passé un

seul après-midi la poitrine sanglée par une carnassière.

Le souper étant arrivé à ce période qui n’a pas de nom exact dans la

langue gastronomique, et pendant lequel les dispositions méthodiques

et les savantes théories du maître d’hôtel sont à chaque instant

violées par les fantaisies révolutionnaires des convives, le dessert

était servi sans que l’entremets eût disparu. Quelques plats plus

solides tenaient même çà et là comme d’inexpugnables redoutes,

malgré les assauts réitérés que leur faisaient subir un ou deux

mangeurs retardataires, héritiers de l’appétit de Gargantua. Le repas

ressemblait à une course, lorsqu’au dernier tour les chevaux sont

disséminés sur l’arène, à distance irrégulière, selon la vigueur de

leurs jarrets. Les dîneurs, les soupeurs pour mieux dire, avaient

procédé de même d’une dent inégale, d’après l’ardeur ou la ténacité

de leur appétit, combinées avec la capacité de leur estomac. Déjà la

majorité cherchait à raviver l’émoussement de son goût par l’âcreté

saline du fromage de Roquefort ou la pulpe fondante de la poire de

Saint-Germain, que l’arrière-garde piochait encore les foies truffés

d’un pâté de Strasbourg. La même dissidence régnait sur mer; mer

rouge, bien entendu. Quelques-uns, sobres par goût ou par nécessité,

s’obstinaient à tremper d’une double ration d’eau le simple mâcon du

premier service, tandis que le plus grand nombre savourait les vins

de Bordeaux et du Rhin dans des vidrecomes habituellement consacrés

à la bière d’Alsace. Car, dans certaines provinces de Cocagne où se

perpétue le bien boire de nos aïeux, le decrescendo des coupes, en

raison inverse de la quantité du liquide qu’elles contiennent, est en

souverain mépris. Toutes les petites recherches de service, inventées

par la parcimonie moderne, sont proscrites comme attentatoires aux

jouissances réelles; la demi-douzaine de dés à coudre en cristal,

qui accompagne chaque couvert sur les tables élégantes, semble une

superfluité fallacieuse. Pour un grand nombre de gourmets de campagne

plus robustes que raffinés, l’unité immuable des verres est une

habitude qui a l’autorité d’un dogme.

Parmi les plus fervents prosélytes de cette religion carnavalesque,

Marillac, l’œil étincelant et les joues enluminées plus encore que de

coutume, se distinguait au premier rang. Assis entre le gros notaire

et un autre bon compagnon qui, par leur exemple et leurs provocations

continuelles, eussent grisé un évêque, il vidait verre sur verre,

rouge après blanc et blanc après rouge, avec accompagnement de plus en

plus bruyant de rires, de bons mots, de joyeusetés de toute espèce. A

chaque instant, sa tête s’échauffait au milieu des libations destinées

à rafraîchir son gosier et sans qu’il s’aperçût du complot tramé par

ses voisins qui trouvaient fort plaisant de mettre sous la table un

élégant de Paris. Du reste, il n’était pas le seul qui se laissât

entraîner sur la pente glissante que termine l’attrayant abîme de

l’ivresse. La plupart des convives partageaient son abandon imprudent

et son exaltation progressive. D’un bout de la table à l’autre, il

régnait une bachique émulation qui présageait pour la fin de la séance

une gaieté voisine de l’orgie.

Au milieu de ces joues colorées sous lesquelles le vin semblait

circuler avec le sang, de ces yeux brillants d’un éclat lourd et

factice, de toute cette pantomime déréglée si contraire aux calmes

habitudes des gesticulateurs, qu’on eût dit des bras italiens attachés

à des poitrines alsaciennes, deux figures s’isolaient de l’expression

générale et contrastaient étrangement avec l’épanouissement

insouciant des autres. Au centre de la table, le baron remplissait les

fonctions de maître de maison avec une sorte d’emportement nerveux qui

pouvait passer pour gaieté de bon aloi aux yeux de ses hôtes, hors

d’état d’étudier sa physionomie; mais un observateur de sang-froid

eût bientôt soulevé le masque et compris que ces efforts violents

de plaisanterie et de bonne humeur essayaient de dissimuler quelque

horrible souffrance. De temps en temps, au milieu d’une phrase ou d’un

rire commencés, il s’arrêtait subitement; les muscles de sa face se

détendaient comme si le ressort qui les mettait en jeu se fût brisé;

l’expression de son regard devenait fauve et sombre; il s’affaissait

sur sa chaise et y restait immobile, étranger à ce qui l’entourait et

livré à quelque obsession mystérieuse contre laquelle sa résistance

se trouvait impuissante. Tout à coup il paraissait se réveiller d’un

rêve lugubre, se secouait par un effort convulsif et se jetait dans

la conversation avec une parole tranchante, saccadée, incohérente;

il encourageait l’humeur bruyante de ses hôtes, les excitait aux

folies de l’ivresse et leur donnait lui-même l’exemple; puis la même

pensée inconnue teignait de nouveau son visage d’un éclair sinistre,

et il retombait dans le supplice d’une rêverie qu’on pouvait croire

épouvantable à le juger par son reflet extérieur.

Parmi les convives, un seul, assis presque en face de Bergenheim,

semblait être dans le secret de sa préoccupation et en étudiait les

symptômes avec une attention dissimulée, mais profonde. Gerfaut, car

c’était lui, apportait à cet examen un intérêt qui réagissait sur sa

propre physionomie; soit que l’animation générale fît ressortir la

teinte uniforme de son teint, soit qu’une émotion contenue décolorât

ses joues en concentrant le sang vers le cœur, il était plus pâle

encore que de coutume. Ses traits paraissaient altérés et son front

se sillonnait fréquemment de rides pensives ou douloureuses. Il y

avait une sorte de complicité entre l’inquiétude de son observation

et la distraction morne de Christian. A l’insu de ce dernier, une

pensée commune torturait ces deux hommes de son étreinte empoisonnée,

semblable au serpent du groupe de Laocoon qui enlace de ses replis une

de ses victimes, tandis que ses dents s’enfoncent au flanc d’une autre.

—Quand je vis que le lièvre gagnait le passage du haut, dit un des

convives, beau vieillard de soixante ans, à cheveux gris et à joues

rubicondes, je courus vers la jeune coupe pour l’attendre au retour.

J’étais bien sûr, notaire, qu’il sortirait sain et sauf de vos mains.

On sait qu’il est écrit sur votre fusil: _Homicide point ne seras!_

—Vous voulez dire _liévricide_ ou _léporicide_, cria Marillac de

l’autre bout de la table; allons, notaire, défendez-vous: une, deux!

en garde!

—Monsieur de Camier, répondit d’un ton de bonne humeur le chasseur

dont l’adresse était ainsi mise en doute, je n’ai pas la prétention

d’être de votre force. Je n’ai jamais tué d’aussi gros gibier que

celui de votre dernière chasse.

Cette réponse faisait allusion à une petite mésaventure arrivée

récemment au premier interlocuteur, à qui sa vue basse avait fait

prendre un veau pour un chevreuil. Les rieurs, qui s’étaient d’abord

égayés aux dépens du notaire, se tournèrent contre son adversaire.

—Combien avez-vous fait faire de paires de bottes avec votre gibier?

demanda l’un d’eux.

—Monsieur de Camier, cria de nouveau l’artiste, vous êtes bien heureux

que nous ne soyons pas en Égypte au temps des Pharaons; on eût fait de

vous un autodafé en l’honneur du bœuf Apis.

—Messieurs, pour en revenir à notre propos, dit un jeune homme dont la

figure compassée aspirait à l’air austère et imposant, jusqu’ici nous

ne pouvons former que des conjectures fort vagues sur le chemin que ce

Lambernier a dû suivre pour se sauver. Ceci, permettez-moi de vous le

dire, est plus important que le lièvre du notaire ou que le veau de M.

de Camier.

A cette observation, Bergenheim, qui depuis quelque temps n’avait pris

aucune part à la conversation, se redressa sur sa chaise.

—Un verre de vin de Sauterne, dit-il brusquement, en offrant à boire à

ses voisins.

Gerfaut le regarda un instant à la dérobée et baissa ensuite les yeux,

comme s’il eût craint que ce mouvement ne fût remarqué.

—Le procureur du roi a flairé un accusé, dit le notaire; il n’y a pas

à craindre qu’il quitte la piste. Ce sera sans doute pour les assises

prochaines?

Gerfaut · 第 28 / 48 题