La salle à manger principale était une des parties du château
qu’avaient respectées le goût moderne et l’esprit d’innovation de Mme
de Bergenheim. Cette pièce, située au rez-de-chaussée et dont les
fenêtres donnaient sur la cour, pouvait servir de pendant au salon
des portraits. C’était le même style d’ornement, la même physionomie
pompeuse et sombre, les mêmes boiseries en châtaignier, rendues par
le temps aussi foncées que l’acajou. Le plafond était divisé en une
foule de caissons par de fortes solives que croisaient d’autres plus
petites disposées entre elles comme des côtes adhérentes à la colonne
vertébrale. Des festons de pampre grossièrement sculptés couraient aux
angles des maîtresses poutres et allaient rejoindre une vigne dont
une main assez inhabile avait décoré chaque panneau. Cette sculpture,
probablement allégorique, offrait une foule de figurines à demi
cachées sous les feuilles, à cheval sur les raisins, grimpant le long
des ceps, qu’on eût pu prendre à volonté pour des chérubins ou pour
des cupidons. Pour dire la vérité, grâce au ciseau de l’artiste et à
la teinte noire de la boiserie, ces petits personnages ressemblaient
beaucoup plus à des rats occupés à manger le raisin qu’à une troupe
d’anges faisant vendange dans la Jérusalem céleste; ce qui avait été
probablement l’intention de l’auteur.
Si l’aspect des deux salles offrait au premier coup d’œil une analogie
frappante, leur décoration formait une opposition qui ne l’était pas
moins. Les portraits de famille du premier étage avaient été remplacés
au rez-de-chaussée par une collection de bois de cerfs et de daims,
entremêlée de trompes, de coutelas croisés, de fusils en faisceaux,
de trophées de chasse de toute espèce. Dans les grands jours, les
ramures, dont les andouillers étaient en partie chargés de bobèches
dorées, venaient au secours du lustre suspendu au milieu du plafond.
Chacun de ces candélabres singuliers avait son histoire, se rattachant
à quelque chasse célèbre et fidèlement transmise de génération en
génération. Lorsqu’ils étaient tous allumés, leur clarté se reflétait
avec mille accidents bizarres sur les faisceaux d’armes, sur les
trompes gigantesques, sur les sculptures de la boiserie, et étreignait
la salle entière d’une ceinture d’illumination aussi pittoresque
qu’originale.
Une cheminée en granit gris, poli comme le marbre et dont le manteau
était plus élevé qu’un homme de taille ordinaire, formait, en face
des fenêtres, une saillie de plus de cinq pieds. Un carré de briques
rouges s’avançait aussi loin, en empiétant sur le parquet. Cette
précaution avait sans doute été prise contre les dangers d’incendie
que devaient rendre plus fréquents les feux énormes dont on avait
jadis l’habitude et auquel celui qui brûlait alors dans la cheminée
n’avait pas trop dérogé. Une bûche dont les copeaux auraient chauffé
pendant une partie de l’hiver un pauvre ménage parisien, et que
flanquait un fagot de menu bois, s’élevait sur deux chenets en cuivre
bizarrement travaillés et probablement le chef-d’œuvre de quelque
artiste des forges qui peuplent les vallons des Vosges. Ces chenets
se terminaient par deux têtes de diables armées de cornes recourbées
et dont les mâchoires ouvertes d’une manière effroyable semblaient
prêtes à avaler les pieds des personnes qui venaient chercher la
chaleur du foyer. Le reste de la cheminée n’offrait de remarquable que
l’inscription suivante incrustée dans la pierre du milieu, et qu’une
dorure à demi noircie par la fumée rendait plus apparente:
A flammis Gehennæ
Libera nos, Domine!
Cette prière composait, avec les démons de l’âtre et son feu terrible,
un sermon sur l’enfer plus frappant que l’éloquence de Bridaine ou
de Bourdaloue. Au milieu des jets de flammes bleues, jaunes, rouges,
qui s’élançaient en sifflant de la masse de bois embrasé, les deux
chenets, dont un frottement soigneux entretenait la teinte brillante,
avaient réellement l’air de deux suppôts de Belzébuth n’attendant
qu’une âme pécheresse pour la faire danser dans la fournaise. Il
y avait dans cet aspect quelque chose de lugubre qui contrastait
singulièrement avec les idées hospitalières que rappelle d’ordinaire
le coin de feu d’une salle à manger. Il semblait que, dans je ne sais
quelle intention ironique, l’auteur inconnu de l’inscription eût
voulu parodier les _mané_, _thecel_, _pharès_ du festin de Balthazar
et troubler à plaisir la digestion des hôtes qui, de génération en
génération, se renouvelaient devant ce foyer.
Ce soir-là, les convives assis autour de la table ovale, vis-à-vis
de la cheminée, paraissaient complètement indifférents aux idées
religieuses qui avaient peut-être à la même place flagellé la
conscience de leurs devanciers. Les jouissances culinaires, rehaussées
par une journée fatigante et auxquelles le feu clair et pétillant
donnait un assaisonnement nouveau, absorbaient trop exclusivement
leur attention pour leur laisser le loisir d’un autre souci. Ils
étaient pour la plupart plongés, âme et corps, jusque par-dessus les
oreilles, dans les délices d’un souper plus confortable que recherché,
mais où chaque plat était empreint d’une bonté positive, solide et
plantureuse, essentiellement en harmonie avec l’appétit surnaturel
qu’on peut supposer à une douzaine de chasseurs.
Aucune des femmes du château n’assistait à ce repas; cet usage, un
peu imité de l’Anglais, avait été adopté par la baronne pour les
soupers qui servaient de clôture ordinaire aux parties de chasse
de son mari. Ces jours-là elle se dispensait de paraître à table,
soit qu’elle trouvât par trop fastidieux de présider d’interminables
séances, dont les ruses du lièvre, la mort du daim et les hauts faits
de la meute alimentaient invariablement les discussions; soit qu’elle
voulût laisser par son absence une liberté entière à des cavaliers
plus habiles en général à démonter un perdreau ou à vider un flacon,
qu’à faire leur cour à une femme du monde. Il est probable que cette
conduite était convenablement appréciée par ceux qui en étaient
l’objet et qu’ils en éprouvaient une certaine reconnaissance malgré
les vifs regrets donnés à _l’absence de ces dames_; c’était la phrase
officielle. Arrivant à table, le plus souvent harassés de fatigue,
trempés de sueur ou de pluie, mourant de faim, dans un délabrement
aussi complet de costume que d’estomac, ils devaient peu regretter
le joug d’étiquette qu’impose aux plus effrontés viveurs la présence
d’une maîtresse de maison. Ils se livraient donc pour la plupart aux
liesses du festin avec ce débraillement de corps et d’esprit dont les
charmes sont appréciables par toutes les personnes qui ont passé un
seul après-midi la poitrine sanglée par une carnassière.
Le souper étant arrivé à ce période qui n’a pas de nom exact dans la
langue gastronomique, et pendant lequel les dispositions méthodiques
et les savantes théories du maître d’hôtel sont à chaque instant
violées par les fantaisies révolutionnaires des convives, le dessert
était servi sans que l’entremets eût disparu. Quelques plats plus
solides tenaient même çà et là comme d’inexpugnables redoutes,
malgré les assauts réitérés que leur faisaient subir un ou deux
mangeurs retardataires, héritiers de l’appétit de Gargantua. Le repas
ressemblait à une course, lorsqu’au dernier tour les chevaux sont
disséminés sur l’arène, à distance irrégulière, selon la vigueur de
leurs jarrets. Les dîneurs, les soupeurs pour mieux dire, avaient
procédé de même d’une dent inégale, d’après l’ardeur ou la ténacité
de leur appétit, combinées avec la capacité de leur estomac. Déjà la
majorité cherchait à raviver l’émoussement de son goût par l’âcreté
saline du fromage de Roquefort ou la pulpe fondante de la poire de
Saint-Germain, que l’arrière-garde piochait encore les foies truffés
d’un pâté de Strasbourg. La même dissidence régnait sur mer; mer
rouge, bien entendu. Quelques-uns, sobres par goût ou par nécessité,
s’obstinaient à tremper d’une double ration d’eau le simple mâcon du
premier service, tandis que le plus grand nombre savourait les vins
de Bordeaux et du Rhin dans des vidrecomes habituellement consacrés
à la bière d’Alsace. Car, dans certaines provinces de Cocagne où se
perpétue le bien boire de nos aïeux, le decrescendo des coupes, en
raison inverse de la quantité du liquide qu’elles contiennent, est en
souverain mépris. Toutes les petites recherches de service, inventées
par la parcimonie moderne, sont proscrites comme attentatoires aux
jouissances réelles; la demi-douzaine de dés à coudre en cristal,
qui accompagne chaque couvert sur les tables élégantes, semble une
superfluité fallacieuse. Pour un grand nombre de gourmets de campagne
plus robustes que raffinés, l’unité immuable des verres est une
habitude qui a l’autorité d’un dogme.
Parmi les plus fervents prosélytes de cette religion carnavalesque,
Marillac, l’œil étincelant et les joues enluminées plus encore que de
coutume, se distinguait au premier rang. Assis entre le gros notaire
et un autre bon compagnon qui, par leur exemple et leurs provocations
continuelles, eussent grisé un évêque, il vidait verre sur verre,
rouge après blanc et blanc après rouge, avec accompagnement de plus en
plus bruyant de rires, de bons mots, de joyeusetés de toute espèce. A
chaque instant, sa tête s’échauffait au milieu des libations destinées
à rafraîchir son gosier et sans qu’il s’aperçût du complot tramé par
ses voisins qui trouvaient fort plaisant de mettre sous la table un
élégant de Paris. Du reste, il n’était pas le seul qui se laissât
entraîner sur la pente glissante que termine l’attrayant abîme de
l’ivresse. La plupart des convives partageaient son abandon imprudent
et son exaltation progressive. D’un bout de la table à l’autre, il
régnait une bachique émulation qui présageait pour la fin de la séance
une gaieté voisine de l’orgie.
Au milieu de ces joues colorées sous lesquelles le vin semblait
circuler avec le sang, de ces yeux brillants d’un éclat lourd et
factice, de toute cette pantomime déréglée si contraire aux calmes
habitudes des gesticulateurs, qu’on eût dit des bras italiens attachés
à des poitrines alsaciennes, deux figures s’isolaient de l’expression
générale et contrastaient étrangement avec l’épanouissement
insouciant des autres. Au centre de la table, le baron remplissait les
fonctions de maître de maison avec une sorte d’emportement nerveux qui
pouvait passer pour gaieté de bon aloi aux yeux de ses hôtes, hors
d’état d’étudier sa physionomie; mais un observateur de sang-froid
eût bientôt soulevé le masque et compris que ces efforts violents
de plaisanterie et de bonne humeur essayaient de dissimuler quelque
horrible souffrance. De temps en temps, au milieu d’une phrase ou d’un
rire commencés, il s’arrêtait subitement; les muscles de sa face se
détendaient comme si le ressort qui les mettait en jeu se fût brisé;
l’expression de son regard devenait fauve et sombre; il s’affaissait
sur sa chaise et y restait immobile, étranger à ce qui l’entourait et
livré à quelque obsession mystérieuse contre laquelle sa résistance
se trouvait impuissante. Tout à coup il paraissait se réveiller d’un
rêve lugubre, se secouait par un effort convulsif et se jetait dans
la conversation avec une parole tranchante, saccadée, incohérente;
il encourageait l’humeur bruyante de ses hôtes, les excitait aux
folies de l’ivresse et leur donnait lui-même l’exemple; puis la même
pensée inconnue teignait de nouveau son visage d’un éclair sinistre,
et il retombait dans le supplice d’une rêverie qu’on pouvait croire
épouvantable à le juger par son reflet extérieur.
Parmi les convives, un seul, assis presque en face de Bergenheim,
semblait être dans le secret de sa préoccupation et en étudiait les
symptômes avec une attention dissimulée, mais profonde. Gerfaut, car
c’était lui, apportait à cet examen un intérêt qui réagissait sur sa
propre physionomie; soit que l’animation générale fît ressortir la
teinte uniforme de son teint, soit qu’une émotion contenue décolorât
ses joues en concentrant le sang vers le cœur, il était plus pâle
encore que de coutume. Ses traits paraissaient altérés et son front
se sillonnait fréquemment de rides pensives ou douloureuses. Il y
avait une sorte de complicité entre l’inquiétude de son observation
et la distraction morne de Christian. A l’insu de ce dernier, une
pensée commune torturait ces deux hommes de son étreinte empoisonnée,
semblable au serpent du groupe de Laocoon qui enlace de ses replis une
de ses victimes, tandis que ses dents s’enfoncent au flanc d’une autre.
—Quand je vis que le lièvre gagnait le passage du haut, dit un des
convives, beau vieillard de soixante ans, à cheveux gris et à joues
rubicondes, je courus vers la jeune coupe pour l’attendre au retour.
J’étais bien sûr, notaire, qu’il sortirait sain et sauf de vos mains.
On sait qu’il est écrit sur votre fusil: _Homicide point ne seras!_
—Vous voulez dire _liévricide_ ou _léporicide_, cria Marillac de
l’autre bout de la table; allons, notaire, défendez-vous: une, deux!
en garde!
—Monsieur de Camier, répondit d’un ton de bonne humeur le chasseur
dont l’adresse était ainsi mise en doute, je n’ai pas la prétention
d’être de votre force. Je n’ai jamais tué d’aussi gros gibier que
celui de votre dernière chasse.
Cette réponse faisait allusion à une petite mésaventure arrivée
récemment au premier interlocuteur, à qui sa vue basse avait fait
prendre un veau pour un chevreuil. Les rieurs, qui s’étaient d’abord
égayés aux dépens du notaire, se tournèrent contre son adversaire.
—Combien avez-vous fait faire de paires de bottes avec votre gibier?
demanda l’un d’eux.
—Monsieur de Camier, cria de nouveau l’artiste, vous êtes bien heureux
que nous ne soyons pas en Égypte au temps des Pharaons; on eût fait de
vous un autodafé en l’honneur du bœuf Apis.
—Messieurs, pour en revenir à notre propos, dit un jeune homme dont la
figure compassée aspirait à l’air austère et imposant, jusqu’ici nous
ne pouvons former que des conjectures fort vagues sur le chemin que ce
Lambernier a dû suivre pour se sauver. Ceci, permettez-moi de vous le
dire, est plus important que le lièvre du notaire ou que le veau de M.
de Camier.
A cette observation, Bergenheim, qui depuis quelque temps n’avait pris
aucune part à la conversation, se redressa sur sa chaise.
—Un verre de vin de Sauterne, dit-il brusquement, en offrant à boire à
ses voisins.
Gerfaut le regarda un instant à la dérobée et baissa ensuite les yeux,
comme s’il eût craint que ce mouvement ne fût remarqué.
—Le procureur du roi a flairé un accusé, dit le notaire; il n’y a pas
à craindre qu’il quitte la piste. Ce sera sans doute pour les assises
prochaines?