—Au diable le jury! s’écria-t-il avec humeur, je suis de la première
session, et je parierais ma tête que je tomberai au sort. Comme ce
sera agréable! Quitter ma maison et mes affaires au milieu de l’hiver
pour venir jugeailler pendant quinze jours une bande de coquins que
je ne connais ni d’Ève ni d’Adam. C’est encore là un des agréments de
votre gouvernement constitutionnel. Un tas de niaiseries renouvelées
des Grecs qu’on nous donne pour des découvertes sublimes. Le Français
doit être jugé par ses pairs! Est-ce que je suis le pair d’un voleur?
Allez chercher vos jurés à Bicêtre ou à Toulon si vous voulez être
conséquents. A quoi bon payer des juges, si nous autres propriétaires
sommes obligés de faire leur métier? Les anciens parlements, contre
qui l’on a tant crié, valaient cent mille fois mieux que toutes vos
pétaudières de cours d’assises.
A cette sortie, Marillac, qui s’amusait tout seul à donner le
_fa_ grave en pelant une pomme, interrompit sa mélopée, au grand
soulagement d’un lévrier couché à ses pieds dont il irritait
singulièrement les nerfs.
—Monsieur de Camier, dit-il, vous êtes gros propriétaire, éligible et
carliste, vous faites maigre le vendredi, vous allez à la messe de
votre paroisse, et vous tuez de temps en temps des veaux au lieu de
chevreuils; je vous estime et je vous respecte; mais permettez-moi
de vous le dire, vous venez de nous débiter une tirade fossile et
anté-diluvienne. Et Calas, monsieur? et Sirven? et le chevalier de La
Barre?
—Et Lesurque, monsieur? répondit avec non moins de vivacité le
gentilhomme campagnard.
—Messieurs, dit le procureur du roi, en prenant sa voix d’audience et
en scandant chaque phrase de l’index, d’un côté mon profond respect
pour les anciens parlements, ces dignes modèles de la magistrature,
ces incorruptibles défenseurs des franchises nationales, de l’autre
ma vénération non moins grande pour les institutions émanées de notre
constitution politique, ne me permettent pas d’adopter une opinion
exclusive. Cependant, sans prétendre proclamer d’une manière trop
absolue la supériorité de l’ancien système sur le nouveau et déverser
sur celui-ci un blâme irréfléchi, je crois pouvoir me ranger, dans
un sens, de l’avis de M. de Camier. Par ma place, je suis plus à
même que personne d’étudier les avantages et les inconvénients du
jury, et je suis forcé d’avouer que, si les avantages sont réels, les
inconvénients ne sont pas moins incontestables. Il faut en convenir,
messieurs, les jurés ne se maintiennent pas toujours à la hauteur
sévère de leurs devoirs; ils fléchissent parfois sous le poids du
mandat que leur confie la vindicte sociale. Il n’est pas d’assises où
l’action des lois ne se trouve paralysée par une mansuétude que je
devrais plutôt qualifier de faiblesse.
—Ce sont les procès de la presse qui vous donnent le choléra-morbus,
interrompit la voix républicaine de Marillac, rendue plus éclatante
par des rasades réitérées.
—Non; c’est l’acquittement de ses trois voleurs que le ministère
public n’a pas encore digéré, dit à son tour le notaire, en clignant
un œil railleur et en aspirant lentement une prise de tabac.
—Le vol le plus manifeste, le mieux établi aux débats, répondit
le jeune magistrat avec un accent de regret et de reproche; des
dépositions claires comme le jour, des prévenus se coupant à
chaque parole, un alibi mis en poussière, un faisceau de preuves
foudroyantes, et tout cela aboutit à un verdict de non-culpabilité!
Vous étiez du jury, monsieur de Bergenheim; sans doute vous avez donné
votre voix pour l’acquittement, car l’arrêt a été rendu à une majorité
de neuf contre trois. Voilà donc des malfaiteurs rejetés dans la
société et prêts à y reporter la perturbation par l’exercice de leur
criminelle industrie. Messieurs, messieurs, prenez-y garde! ce n’est
pas ainsi que l’on réussit à faire de l’ordre et de la paix publique.
Si vous voulez être protégés contre le poignard de l’assassin,
n’émoussez pas le glaive de Thémis!
—Oh! oh! Thémis! répéta l’artiste, en se tournant vers son voisin de
gauche; il peut se vanter d’être d’un mythologique soporifique, votre
ministère public.
Bergenheim avait levé la tête en entendant l’interpellation de
l’orateur.
—J’ai condamné, monsieur, s’écria-t-il d’un ton étrange, lorsque
celui-ci eut achevé sa période; je vous jure que j’ai condamné.—Je
respecte les lois.—Assurément il faut frapper le coupable.—Buvez donc,
messieurs. A la santé de Mme de Camier!
Il vida son verre pour donner l’exemple, se passa la main sur le front
à plusieurs reprises, et promena ensuite autour de lui un regard ferme
et dur, qui pouvait passer pour une provocation.
—Est-ce que le patron _della casa_ a mis le pied dans la vigne
du seigneur? demanda M. de Camier à son voisin; il a un air
extraordinaire ce soir. Quelle idée de porter la santé de ma pauvre
femme qui garde le lit depuis dix-huit mois!
—Impossible! répondit le convive à qui s’adressait cette question.
Autant vaudrait dire qu’un tonneau peut se griser. Je le connais homme
à nous mettre tous sous la table et à repartir ensuite pour la chasse.
—Bah! j’en sais au moins un capable de lui tenir tête, répondit le
vieux gentilhomme, dont le nez et les joues enluminées annonçaient
un champion aguerri aux combats de Bacchus,—style mythologique du
procureur du roi.
—Mais si j’ai bonne mémoire, dit le notaire à celui-ci, dans l’affaire
dont nous parlons, les objets volés avaient disparu; il n’existait
pas de corps de délit, et, devant un jury, le corps du délit est très
important.
—A qui le dites-vous? repartit le magistrat, heureux de se rétablir
carrément dans une discussion de son ressort; un des grands vices
du jury provient de cette habitude qu’ont la plupart de ses membres
d’exiger, pour former leur conviction, des preuves matérielles, pour
ainsi dire. Le plus souvent, ils ne se trouvent suffisamment éclairés
que lorsqu’ils se sont assurés de la réalité du délit _de visu_.
L’enchaînement et l’interprétation des faits, leurs déductions
rigoureuses, l’évidence morale résultant du raisonnement, en un
mot, toute la partie philosophique et logique de l’argumentation
leur échappent ou sont au-dessus de leur intelligence. Il leur faut
la vue des plaies, comme à saint Thomas. Mais j’espère que quant à
Lambernier, on ne me contestera pas l’existence du corps du délit: il
est là flagrant et palpitant; la hanche de la victime saigne encore.
—Tra de ri de ra, s’écria l’artiste, en frappant alternativement
de son couteau son verre et une bouteille, comme s’il eût joué
du triangle.—Il faut avouer que nous choisissons des sujets de
conversation d’une gaieté folâtre et étourdissante. Nous sommes
vraiment de joyeux convives; voilà en face de moi Bergenheim qui
ressemble à Macbeth voyant l’ombre de Banquo; ici mon ami Gerfaut boit
de l’eau pure avec une tristesse profonde.—Tête dieu! messeigneurs,
trêve aux drôleries de cours d’assises. Qu’on coupe le cou à ce
Lambernier et qu’il n’en soit plus question:
Le vin, le jeu, les belles,
Voilà mes seuls amours.
—Parbleu! monsieur serait un juré selon votre cœur, dit M. de Camier
au rigide magistrat; c’est dommage qu’il ne soit pas des assises
prochaines à ma place; il parle de couper une tête comme d’autres de
condamner à huit jours de prison.
—La peine de mort n’est pas applicable dans l’espèce, répondit le
procureur du roi qu’on n’arrachait pas facilement à la phraséologie
judiciaire; la pénalité attachée à l’attentat de Lambernier est
subordonnée aux éventualités de l’état de sa victime. Si la blessure
ne cause pas une maladie ou une incapacité de travail pendant vingt
jours, la peine se réduit à un emprisonnement d’un mois à deux ans
ou de deux à cinq ans, selon que la question de préméditation sera
admise ou rejetée. S’il y a incapacité de travail pendant le laps de
temps susdit, le châtiment s’accroît naturellement à proportion de
l’aggravation du dommage; et, messieurs, par incapacité de travail,
il ne faut pas entendre, comme quelques-uns pourraient le faire,
l’impossibilité d’un travail quelconque, mais bien le non-exercice de
la profession: or, la profession du cocher consistant à conduire une
voiture en étant assis sur un siège, et la blessure qu’il a reçue se
trouvant placée à la région inférieure de la hanche, dans la partie
qui est en contact direct avec ce siège, il est probable que cette
blessure, qui paraît profonde et qui peut avoir attaqué quelque nerf,
ne sera pas guérie avant l’expiration du délai de vingt jours et
causera par conséquent l’incapacité de travail mentionnée par le code
pénal. Dans ce cas, et en admettant, ce qui me paraît indubitable, la
préméditation, le prévenu serait condamné aux travaux forcés à temps,
articles 309 et 310 du code.
—Laissez-nous donc en paix, magistrat! s’écria d’une voix tonnante
Marillac en se levant à demi sur son siège; est-ce que vous prétendez
nous faire croire qu’il faille vingt jours pour cicatriser une
égratignure dans une masse de chair aussi volumineuse que la culotte
d’un bœuf? Et quant à la préméditation, je la nie: _nego_.
Pour donner plus de force à son opinion, il vida son verre et le
posa avec fracas sur la table, en jetant au préopinant un regard
qui semblait le défier à une joute d’éloquence judiciaire. A cette
interruption, le magistrat disert fit ouïr une espèce de hennissement
comme le cheval de Job au son de la trompette.
—La préméditation, monsieur, reprit-il avec un heureux mélange de
gravité et de chaleur, la préméditation est si facile à établir, que
vous serez le premier à l’admettre après une minute de réflexion. Je
me contenterai de deux moyens pour la prouver de la manière la plus
victorieuse.
Le premier est tiré de la présence même de l’accusé dans le lieu
où l’attentat a été commis, le second de la nature de l’arme dont
il s’est servi: 1º après la défense formelle que M. le baron de
Bergenheim, ici présent, avait faite à Lambernier de se montrer sur
son domaine, il est évident qu’un motif grave, qu’un projet arrêté
d’avance ont pu seuls le déterminer à enfreindre cet ordre, à braver
cette défense. Or, si ce motif n’est pas expliqué par l’accusé,
d’une manière, je ne dis pas plausible, mais claire et péremptoire,
il doit être nécessairement, _ipso facto_, interprété contre lui et
expliqué par le fait subséquent du délit auquel il se trouve lié
par une conséquence logique et rigoureuse. Vous observerez que je
ne fais qu’indiquer ce moyen; 2º quant à l’arme dont Lambernier a
dû se servir, si c’était un couteau fermant, je serais le premier
à reconnaître qu’on ne peut tirer de ce fait aucune présomption en
faveur de la question de préméditation, l’usage de beaucoup de gens
de la classe ouvrière étant de porter habituellement des couteaux de
cette espèce, dont ils se servent pour couper leurs aliments dans
leurs repas en plein air. A cet égard, les dépositions des témoins ne
nous donnent aucun renseignement suffisant. Le cocher a reçu le coup
sans apercevoir l’arme qui l’a frappé; Léonard Rousselet a vu briller
une lame dans la main du meurtrier, mais il n’en peut déterminer la
forme d’une manière précise. L’instruction manque donc d’explication
probante sur ce point; mais il résulte de l’examen de la blessure,
dont j’ai constaté l’état moi-même, qu’elle a dû être faite au moyen
d’une lame étroite, aiguë et triangulaire, du genre des épées qu’on
nomme carrelets, des baïonnettes et de certains stylets ou poignards;
et tout fait présumer que c’est à cette dernière classe qu’appartient
l’instrument du crime. Or, je vous le demande, messieurs les jurés,
le port d’une pareille arme, port prohibé par les ordonnances de
police et contraire à toutes les habitudes d’un homme de la classe
de Lambernier, n’annonce-t-il pas chez lui la détermination de
s’en servir? Et contre qui pouvait-il avoir formé le dessein de
s’en servir, si ce n’est contre le cocher avec lequel il a eu déjà
plusieurs altercations, qui avaient déterminé entre eux une animosité
dont nous venons de voir le résultat déplorable? Je croirais abuser
des moments de la cour et du jury si j’insistais davantage sur un
pareil moyen.
L’imagination du jeune magistrat, exaltée par une surabondance de
libations contraires à ses habitudes de sobriété, l’avait transporté
en pleine cour d’assises à la fin de sa harangue. Tandis qu’il
reprenait haleine, l’artiste pencha la tête à droite et à gauche
en cherchant à attirer l’attention de ses voisins par un sourire
confidentiel.
—Le procureur du roi, dit-il à demi-voix, abuse de la permission
d’être supercoquentieux sans compter qu’il commence à voir double.
Remarquez comment je vais le pulvériser.
Après ce préambule, Marillac vida son verre et se leva. Appuyant le
coude dans la paume de la main gauche et gesticulant de l’avant-bras,
comme s’il eût voulu asperger d’eau bénite l’auditoire, il prit la
parole d’une voix claire comme celle de l’Intimé.
—Je demanderai au ministère public la permission de le réfuter en
peu de mots.—_Et in Arcadia ego!_ ou si vous aimez mieux: _Anch’io
son pittore_, ou enfin pour parler votre langue prosaïque et
parlementaire: Et moi aussi j’ai fait mon droit. Tu t’en souviens,
Octave, c’était le bon temps. La Chaumière du Montparnasse!
Frascati! le parterre de l’Odéon!—A bas les claqueurs! la carte
au chapeau!—Rouge, pair et passe!—Dans les grands jours, le petit
Rocher de Cancale; les dîners à quinze sous chez Flicoteaux, dans les
périodes d’infortune. Et des amours, des femmes!—_Æterni dii!_—Quelles
femmes et quelles amours!—Octave, te rappelles-tu Anastasie? Pas
la petite blonde. La belle brune de la rue de la Paix; celle à qui
j’avais appris à fumer et qui m’a donné deux soufflets au bal de
Sceaux, parce que je dansais avec Henriette. Tu ne te souviens pas
d’Anastasie?—ma belle tigresse d’Anastasie?...
—Il paraît que c’était une dame ou une demoiselle fort aimable, dit le
notaire en remplissant le verre de l’artiste, à sa santé!
—A sa santé! répéta celui-ci; mais, notaire, continua-t-il en
regardant son voisin d’un air mélancolique, si vous voulez boire
à la santé de toutes les créatures enchanteresses qui ont doré de
leur amour la vie de l’homme qui vous parle, autant vaut apporter un
tonneau plein et vous y jeter vivant comme Clarence; car j’ai vécu
fort et vite. Bourgeois et provinciaux que vous êtes, vous ne pouvez
comprendre cette existence large, torrentueuse, épicée, luxuriante.
Je suis un homme carré dans la base; mais j’expie parfois la richesse
exagérée de mon organisme. Il est des moments où je ploie sous la vie
trop pleine que je me suis faite, où la puissance de mes souvenirs
me plonge dans un affaissement morne et triste, et ce moment est du
nombre. Il me semble que j’ai un voile autour du front et un poids
étouffant sur la poitrine.
—Pardieu! dit à l’autre extrémité de la table M. de Camier, avec
quatre ou cinq bouteilles qu’il a bues, il n’est pas étonnant qu’il
ait la vue trouble et la respiration gênée. En attendant, le vin ne
lui ôte pas la parole.
—Il en est incivil! balbutia le procureur du roi qui souffrait
impatiemment que l’artiste lui enlevât le dé de la conversation.
Sans répondre à ces remarques critiques, Marillac promena tout autour
de lui un regard langoureux dans lequel ondoyaient les premières
flammes de l’ivresse, et reprit la parole en se balançant comme un
peuplier bercé par le vent.
—Une sensibilité exquise et dévorante est un fléau terrible
lorsqu’elle tombe en partage à un homme magistral, large de cerveau,
de cœur et d’épaules. La destinée de cet homme est celle du météore
qui heurte les calmes planètes au milieu de leurs orbes réguliers et
les fracasse. Les créatures d’amour qu’il rencontre dans cette vallée
de larmes viennent se briser, pots de terre qu’elles sont, contre
lui, pot de fer qu’il est. Car ses baisers dévorent, ses étreintes
étouffent, ses caresses corrodent.—Et moi j’appartiens à cette race
d’hommes exaltés, sataniques, anges déchus et carrés par la base. Ma
jeunesse est un laminoir où se broient tour à tour d’innombrables
existences de femmes.—Mais l’heure des remords approche; elle
approche, l’heure des remords.—Je vois passer, comme don Juan, les
ombres de mes victimes—procession menaçante et lugubre.—Isaure!
Henriette! Anastasie!... Caroline!—un bataillon complet sur le pied de
guerre; six compagnies du centre, grenadiers et voltigeurs!—Anastasie
est dans les grenadiers à cause de ses petites moustaches—grands
dieux!—ai-je suffisamment adoré ses petites moustaches! Don Juan!—je
suis don Juan.
Don Giovanni, à cenar teco
M’invitasti, e son venuto
_Pentiti!_—_No._—_No._—Non, mille tonnerres! Marilac ne se repent
pas. Ouvrez tout le tremblement de vos enfers, je m’en moque comme de
mes vieilles pantoufles, car je suis un homme carré par la base.—Le
commencement du _Requiem_ que l’on a plaqué à la fin du _Don Juan_ de
l’Opéra ne produit pas l’effet qu’on en attendait. Point de confusion
dans les genres!—Au théâtre la musique dramatique, à l’église la
musique religieuse.
Requiem æternam dona eis, Domine.
A ce verset beuglé d’une voix lugubre, une réclamation générale
s’éleva de toutes les parties de la table. Des interpellations
bruyantes, des coups de couteau sur les verres et les bouteilles, des
cris de toute espèce rappelèrent l’orateur à l’ordre.
—Monsieur Marillac, s’écria le procureur du roi d’un ton railleur
et en dominant le tumulte avec sa voix de Palais, vous aviez
annoncé l’intention de me réfuter. Il me semble que la chaleur de
l’improvisation vous a entraîné un peu loin de votre sujet.
L’artiste le regarda un instant d’un air étonné.
—Avais-je quelque chose à vous dire? demanda-t-il; dans ce cas, je
soutiens mon dire. Faites-moi seulement le plaisir de m’apprendre de
quoi il s’agit.
—C’est au sujet de Lambernier et relativement à la question de
préméditation, lui souffla le notaire en lui versant à boire. Courage!
vous improvisez mieux que Berryer. Si vous déployez vos moyens, le
procureur du roi est un homme enterré.
Marillac remercia son voisin par un sourire et un hochement de tête
qui semblaient dire: Fiez-vous à moi.—Il vida ensuite son verre avec
l’abandon imprudent qui depuis quelque temps le roulait sur le chemin
de fer de l’orgie; mais, par un effet étrange, quoique assez fréquent
en pareil cas, cette libation, au lieu de l’achever, lui rendit pour
un moment une sorte de lucidité d’esprit.
—L’accusation du ministère public, reprit-il avec le sang-froid d’un
vieil avocat, s’appuie sur deux moyens: 1º la présence non motivée
du prévenu dans le lieu où le délit a été commis; 2º la nature de
l’arme dont il s’est servi.—Deux réponses simples, mais péremptoires
vont faire crouler l’échafaudage qu’on a prétendu fonder sur cette
double présomption: 1º Lambernier avait un rendez-vous à l’endroit
et à l’heure précise où a eu lieu l’attentat dont il s’est rendu
coupable: ce fait sera prouvé par témoin et établi aux débats de la
manière la plus incontestable. Sa présence se trouve donc complètement
expliquée sans qu’on puisse d’aucune manière l’interpréter contre lui;
2º le ministère public a reconnu lui-même que le port d’une arme
dont Lambernier aurait eu l’habitude de se servir ne pourrait point,
par cela même, être invoqué en faveur de la préméditation; or tel est
précisément le cas dont il s’agit ici. Cette arme, en effet, n’est
ni un carrelet, ni une baïonnette, ni un stylet, ni rien de ce que
pourrait encore supposer la riche imagination de M. le procureur du
roi; c’est un simple instrument de la profession du prévenu, dont la
présence dans sa poche est aussi facile à comprendre que celle d’une
tabatière dans le gilet de mon voisin le notaire, qui prend vingt
prises de tabac par minute. Cette arme, messieurs, c’est un compas de
menuisier.
—Un compas! interrompirent plusieurs voix à la fois.
—Un compas! s’écria le baron en faisant un mouvement sur sa chaise et
en regardant fixement l’artiste. Par un geste qu’il ne put réprimer,
il porta la main à la poche de sa veste de chasse et la retira
précipitamment en sentant le compas de l’ouvrier qui y était resté
depuis la scène tragique de la Roche du Gué.
—Un compas de fer, répéta l’artiste, d’environ dix pouces de long,
plus ou moins, quand les branches sont fermées.
—Expliquez-vous, monsieur, s’écria le procureur du roi avec un vif
accent d’intérêt; vous avez donc vu l’attentat? Dans ce cas, vous
serez assigné comme témoin à décharge. La justice est impartiale,
messieurs: Thémis n’a pas deux balances.
—Au diable, Thémis! répondit Marillac avec emportement, il faut
arriver de Tombouctou pour employer des métaphores aussi rococo.
—Faites votre déposition, témoin: je vous requiers de faire votre
déposition, repartit à son tour le magistrat, dont l’ivresse
croissante était aussi digne et solennelle que celle de l’artiste
pouvait être tendre ou tapageuse.
—Je n’ai rien à déposer, car je n’ai rien vu.
Ici le baron respira avec force, comme si ces paroles eussent rendu à
ses poumons l’air qui leur manquait.
—Mais moi, j’ai vu! se dit Gerfaut, en contemplant l’anxiété peinte
sur les traits de Bergenheim, et il tomba dans une rêverie profonde.
—Je raisonne par hypothèse et présomption, reprit l’artiste. J’ai eu,
il y a quelques jours, une petite altercation avec ce Lambernier, et,
sans ma bonne lame de Gênes, elle aurait bien pu se terminer comme
celle d’aujourd’hui, car ce païen me paraît aussi prompt à dégainer
que saint Pierre.
Il raconta alors sa rencontre avec Lambernier, mais les ménagements
dus à l’honneur de Mlle Gobillot lui imposèrent une foule de
réticences, de déguisements et de circonlocutions, qui finirent par
rendre son récit assez peu intelligible pour les auditeurs et au
milieu desquels sa tête, où les idées s’entremêlaient dans un certain
désordre, s’embrouilla tout à fait.
—_Basta!_ s’écria-t-il pour conclusion, en se laissant retomber
lourdement sur sa chaise.—Pas un mot de plus pour l’empire du Mogol.
A boire! notaire, car il n’y a que vous qui ayez des égards pour moi.
Ce qu’il y a de plus clair là dedans, c’est que je gagne dix louis à
l’aventure de ce coquin.
Ces paroles frappèrent le baron et lui rappelèrent celles que lui
avait dites le menuisier en lui remettant la lettre.
—Dix louis! demanda-t-il brusquement en regardant Marillac comme s’il
eût voulu le percer de son regard.
—Deux cents francs, si vous aimez mieux. Un vrai marché de dupe. Mais
assez causé, _mio caro_, vous vous trompez si vous croyez me faire
jaser. Ah! bien oui! ce n’est pas moi qui me laisse emberlificoter. Je
suis muet et silencieux comme la tombe.
Bergenheim n’insista pas, mais il s’appuya contre le dos de sa
chaise et laissa tomber sa tête sur sa poitrine. Il resta pendant
quelque temps perdu dans ses pensées et cherchant à lier les obscures
paroles qu’il venait d’entendre avec les révélations incomplètes
de Lambernier. A l’exception de Gerfaut, qui ne perdait aucun des
mouvements de son hôte et qui étudiait chaque variation de sa
physionomie avec l’intérêt d’un médecin témoin d’une agonie, les
convives, plus ou moins absorbés par leurs propres sensations, ne
firent aucune attention à l’étrange attitude du maître de la maison,
ou, comme M. de Camier, l’attribuèrent à l’influence assoupissante du
vin. La conversation reprit son cours criard, discordant, disputeur,
interrompu à chaque instant par les divagations bruyantes de quelque
convive plus animé; car, à la fin d’un repas où la sobriété n’a pas
été reine, chacun est disposé à imposer aux autres le despotisme
de sa propre ivresse et les rabâcheries de ses hallucinations
particulières. Parmi les plus bavards, Marillac ne tarda pas à
remporter le prix, grâce à la vigueur de ses poumons de basse-taille,
à la volubilité infatigable de sa parole méridionale et à une sorte
d’originalité saugrenue dans ses propos, qui contraignait parfois ses
adversaires mêmes à l’attention. A la fin, il était resté à peu près
maître du champ de bataille et lançait despotiquement à droite et à
gauche les bordées de son éloquence avinée, semblable à une pièce de
quarante-huit qui a démonté, à elle seule, une batterie entière.
—C’est pitié, s’écria-t-il tout à coup au milieu de son triomphe et
en promenant de tous côtés un regard vainqueur et dédaigneux, c’est
réellement pitié, messieurs, que d’ouïr votre conversation. On ne
saurait rien imaginer de plus mesquin, de plus prosaïque, de plus
bourgeois. C’est de l’épicier dédoublé, troisième numéro. Ne vous
plairait-il pas de vous livrer à une discussion d’un ordre plus
élevé? Debout, poètes, _sursum corda!_ ne sommes-nous pas un cénacle?
donnons-nous les mains et parlons d’art et de poésie. Je suis altéré
d’une conversation artistique, j’ai soif d’esprit et d’intelligence.
—Il faut boire puisque vous avez soif, dit le notaire qui lui remplit
son verre jusqu’au bord.
L’artiste le vida d’un trait et reprit la parole d’une voix
languissante en regardant son gros voisin avec une sorte de tendresse.
—Je commence notre propos artistique: Connais-tu le pays où les
citronniers fleurissent?
—Il y fait plus chaud que dans le nôtre, répondit le notaire peu
familier avec la romance de _Mignon_; et, se mettant à rire d’un
mauvais rire, il fit à ses voisins un signe de l’œil qui signifiait
selon toute apparence:
«Pour le coup, son affaire est faite.»
Marillac se pencha vers lui avec la candeur d’un agneau qui présente
sa tête au boucher, et lui serra sympathiquement les mains.
—O poète, reprit-il, n’éprouves-tu pas comme moi, les soirs, à l’heure
du crépuscule, un vague besoin de vie chaude, parfumée et orientale?
Veux-tu dire adieu à cette patrie ingrate et voguer vers le pays où
le ciel bleu se reflète dans la mer bleue? Venise! le Rialto et le
Pont des Soupirs, le Lido et Saint-Marc, les gondoliers chantant les
stances du Tasse et l’atroce schlague autrichienne! Rome! le Colisée
et Saint-Pierre; les loges du Vatican et le Panthéon; le Tibre jaune
et les cardinaux rouges; la mélancolie de la campagne romaine et
la _mal’aria_.—Naples! les lazzaroni et le Vésuve, San-Carlo et la
Chiaja.—Connue l’Italie! je la sais par cœur. Enfoncée!—Allons plutôt
à Constantinople. J’ai soif de sultanes, j’ai soif de houris, j’ai
soif...
—Mais, parbleu, buvez si vous avez soif.
—Volontiers. Je ne dis jamais non. J’ai soif de voluptés exorbitantes,
car je suis un homme carré par la base. Je méprise l’amour en bonnet
de coton et j’adore le danger. Le danger, c’est ma vie à moi. Je veux
des échelles de soie longues comme celle de Jacob; des citadelles à
escalader; des craquements de petits pieds sur les feuilles sèches,
les soirs, au clair de la lune; des baisers corrosifs, toujours les
soirs, à la barbe des maris et des eunuques noirs. Les eunuques noirs
ont-ils de la barbe? peu importe. Barbus ou non, je les méprise.
Je veux pour ciel de lit une voûte d’acier composée de cinq cents
poignards; ne comprends-tu pas, poète, le piquant du poignard!—Quel
exécrable jeu de mots! C’est égal, allons à Constantinople. J’enlève
le sérail, et je m’appelle Marillac bey, ou Marillac pacha, ou
peut-être sultan Marillac.—Oh! oh! fameux!
D’un bel uso di turchia.
—Je vous en prie, ne le faites plus boire, dit Gerfaut au notaire de
l’autre côté duquel il était assis.
L’artiste regarda quelque temps son ami d’un air sérieux et lui dit
ensuite avec intérêt:
—Tu as raison de ne vouloir plus boire, Octave, j’allais te le
conseiller. Tu as déjà fait excès aujourd’hui et j’ai peur que tu ne
t’en trouves mal, car tu es d’une faible santé; tu n’es pas, comme
moi, un homme carré par la base.—Figurez-vous, messeigneurs, que ce
jeune homme pâle que j’ai l’honneur de vous présenter, M. le vicomte
de Gerfaut, gentilhomme de Gascogne, roué de profession et étoile
littéraire de premier ordre, est affligé par la nature d’un estomac
qui n’a rien de commun avec celui de l’autruche; il a besoin des plus
grands ménagements. Aussi, nous l’abreuvons principalement d’eau de
seltz et nous le nourrissons de blancs de volaille. De plus, nous
conservons ce précieux phénomène entre deux couvertures de laine, sur
une chaudière d’eau bouillante. C’est un grand poète au bain-marie. Je
suis moi-même un très grand poète.
—Et moi aussi, j’espère, interrompit le notaire.
—Vous êtes Stenio, vous; car, messieurs, autrefois il n’y avait de
poètes qu’en vers; aujourd’hui on les a mis en prose. Il y en a même
qui ne le sont ni en vers ni en prose, des poètes silencieux qui n’ont
jamais mis personne dans leur secret et qui se nourrissent en égoïstes
de leur poésie, comme l’ours de la graisse de ses pattes. C’est une
chose très facile que d’être poète, pourvu qu’on éprouve à l’âme des
enivrements indescriptibles, qu’on entende bouillonner des pensées
inexprimables dans son large front, et qu’on sente battre très fort
sous la mamelle gauche un noble cœur d’homme dans sa blanche poitrine
de femme.
—Il est gris comme trente-six mille hommes, dit M. de Camier assez
haut pour être entendu.
Marillac se tourna d’un air majestueux du côté de l’interrupteur.
—Vieillard, dit-il, c’est vous qui êtes gris. Le vieillard est gris
quand il n’est pas blanc; la perdrix grise quand elle n’est pas rouge;
l’âne et la souris invariablement gris. D’ailleurs, le terme est
incivil: si vous aviez dit ivre, je ne l’aurais pas relevé. Ivre, en
latin _ebrius_ et en italien _ubriaco_.
Ubriaco! ma perche?
Perche d’un che poco in se.
De longs éclats de rire, provoqués par une voix à laquelle les fumées
bachiques inspiraient les modulations les plus extraordinaires,
interrompirent le chanteur au milieu de sa phrase musicale. Il promena
autour de lui un regard menaçant, comme s’il eût cherché quelqu’un sur
qui faire tomber sa colère, et posa sa main sur sa hanche en prenant
une pose de capitan:
—Tout beau, mes maîtres! dit-il; si l’un de vous prétend que je suis
ivre, _ubriaco_, je lui déclare qu’il en a menti par la gorge et que
je le tiens pour un maheustre, un cagou, un truand, un franc-mitou...
un académicien! acheva-t-il en poussant un grand éclat de rire; car il
crut que les mauvais plaisants devaient être écrasés par ce dernier
coup de massue.
—Parbleu! votre ami du moins a le vin gai, dit le notaire à Gerfaut,
tandis que voilà Bergenheim qui, sans avoir bu autant, à beaucoup
près, a l’air d’assister à un enterrement. Je le croyais plus solide
que cela.
La voix de Marillac, qui retentit plus éclatante que jamais, ne permit
pas d’entendre la réponse d’Octave.
—C’est excessivement supercoquentieux. Ils ont tous _bu_ comme des
cochers de fiacre, et ils prétendent que c’est moi qui suis ivre.
Eh bien, je vous mets tous au défi; qui est-ce qui veut raisonner
avec moi? _quidquid dixeris argumentabor, doctissime condiscipule_.
Voulez-vous discuter art, littérature, politique, médecine, musique,
philosophie, archéologie, jurisprudence, magnétisme...
—Jurisprudence! cria d’une voix empâtée le procureur du roi, qui
sortit à ce mot électrique de la torpeur où l’engourdissait depuis
quelques instants le labeur de la digestion; parlons jurisprudence.
Quelle est votre opinion sur le dernier arrêt de la cour de cassation?
—Voulez-vous, dit Marillac sans s’arrêter à cette interruption, que je
vous improvise un discours sur la peine de mort ou sur la tempérance?
voulez-vous que je raconte Robert-Macaire? voulez-vous que je vous
fasse en cinq minutes le plan d’un drame en cinq actes? voulez-vous
que je vous narre un conte?
—Un conte! dit une voix.
—Un conte! un conte! répétèrent en chœur la plupart des autres
convives.
—Parlez, faites-vous servir; la vue n’en coûte rien, reprit l’artiste
en se frottant les mains d’un air radieux. Voulez-vous un conte moyen
âge? un conte Renaissance? un conte Pompadour? un conte actuel? un
conte fantastique? oriental, drôlatique, physiologique, intime? Je
vous préviens que ce qu’il y a de moins rococo, c’est le conte intime.
—Va pour le conte intime, dirent les mêmes voix.
—Bien. Maintenant voulez-vous un conte intime chinois, arabe,
espagnol, juif, namaquois.
—Français, cria le procureur du roi.
—Je suis Français, tu es Français, il est Français... Magistrat, tu
t’appelles Chauvin.—Vous aurez donc un conte français.
Marillac appuya son front sur ses mains et ses coudes sur la table
afin de se recueillir et de rassembler ses idées. Après quelques
instants de méditation, il releva la tête et regarda successivement
Bergenheim et Gerfaut avec un singulier sourire.
—Ce sera très original, murmura-t-il à demi-voix, comme s’il eût
répondu à sa propre pensée, ce sera excessivement original. C’est une
idée à conserver pour ma première pièce, une scène dans le genre de
celle des comédiens dans _Hamlet_. Pourvu que je ne sois pas tellement
vrai qu’il se reconnaisse et se mette à crier comme Claudius: _Lights!
Lights!_ des flambeaux en plein midi!
—Le conte! dit un des convives plus impatient que les autres.
—Présent, répondit l’artiste en s’accoudant de nouveau sur la table.
Vous savez tous, messieurs, que ce qu’il y a de plus difficile à
trouver, c’est le titre. Pour ne pas vous faire attendre, j’en
choisirai un déjà connu. Mon conte s’appellera donc, si vous voulez
bien, _le Mari, la Femme et l’Amant_. J’aurais même pu emprunter à
Paul de Kock le titre d’un de ses autres romans sans certaines raisons
de convenances. Nous ne sommes pas tous garçons, et un proverbe sage
dit qu’il ne faut jamais parler de corde...
Malgré l’embrouillement extraordinaire de ses idées, l’artiste
s’arrêta sans achever la citation. Un reste de raison lui fit voir
qu’il marchait sur un terrain dangereux et qu’il était sur le point
de commettre une impardonnable indiscrétion. Heureusement le baron,
fort étranger à la conversation, n’avait prêté aucune attention à ses
paroles; mais Gerfaut, justement effrayé du bavardage de son ami, lui
lança un regard où étaient renfermées les plus pressantes, et l’on
eût pu dire les plus menaçantes recommandations de prudence.
Marillac, comprenant vaguement son tort, fut intimidé par ce coup
d’œil comme un écolier qu’interroge un professeur sévère; il se pencha
devant le notaire qui le séparait de Gerfaut et dit à celui-ci d’une
voix qu’il cherchait à rendre confidentielle, mais qui, malgré sa
bonne volonté, fut entendue d’un bout de la table à l’autre:
—Sois tranquille, Octave, je raconterai cela à mots couverts, de telle
sorte qu’il n’y voie que du feu. C’est une scène pour un drame que
j’ai dans la tête.
—Tu te feras mal à force de boire et de parler, répondit Gerfaut de
plus en plus inquiet; tais-toi, ou sors de table avec moi.
—Quand je te dis que je parlerai à mots couverts, allégoriquement,
répondit l’artiste; pour qui me prends-tu? Je te jure que je vais
gazer cela de manière à ce que le diable ne devinerait pas les masques.
—Le conte! le conte! crièrent plusieurs personnes qu’amusait le
bavardage incohérent de l’artiste.
—Nous y voilà, dit celui-ci en se remettant d’aplomb sur sa chaise,
non sans difficulté, et sans égard pour les nouvelles instances de
son ami. Nous disons: _le Mari, la Femme et l’Amant_, conte intime
français. La scène se passe dans une petite cour d’Allemagne.—Heim!
fit-il en regardant Gerfaut et en clignant un œil avec malice—crois-tu
que c’est gazé?
—Pas de cour d’Allemagne: vous avez annoncé un conte français, observa
le procureur du roi, disposé à faire de l’opposition et de la critique
contre l’orateur qui l’avait réduit au silence.
—Eh bien, c’est un conte français dont la scène se passe en Allemagne,
répondit avec sang-froid le conteur.—Prétendriez-vous par hasard
m’apprendre mon métier? Sachez que rien n’est élastique comme une cour
d’Allemagne; on y fait entrer tout ce qu’on veut: j’y mettrais le
shah de Perse et l’empereur de la Chine que vous n’auriez pas le plus
petit mot à dire. Si pourtant vous préférez une cour d’Italie, ce sera
absolument la même chose.
Cette proposition conciliante étant restée sans réponse, Marillac
commença en levant les yeux de manière à n’en laisser voir que le
blanc et comme s’il eût cherché ses paroles dans les caissons ouvragés
du plafond.
—Et elle marchait lentement dans l’allée mystérieuse, au bord du
torrent écumant, la princesse Borinska...
—Borinska! c’est donc une Polonaise? interrompit à son tour M. de
Camier.
—Oh! que diable, vieillard, ne me coupez pas la parole, s’écria
l’artiste impatienté.
—C’est juste. Silence donc!
—Vous avez la parole, dirent à la fois plusieurs auditeurs.
—... Et elle était pâle, et elle poussait des soupirs convulsifs en
tordant ses mains molles et tièdes, et une perle blanche roulait sous
les cils noirs de ses yeux bruns, et....
—Pourquoi, je vous prie, commencez-vous toutes vos phrases par et?
demanda le procureur du roi avec le purisme vétilleux d’un critique
inexorable.
—Parce que c’est biblique et naïf, et que le naïf et le biblique sont
tout ce qu’il y a de plus actuel. Ma diction ne vous fait-elle pas
l’effet d’un tableau de Cimabuë ou du Pérugin?
—Ça me fait l’effet de phrases qui ne sont pas construites selon
l’ordre logique et grammatical; il est évident que et, conjonction, ne
peut être placé qu’entre les deux mots auxquels il sert de liaison.
—Prenez un jaune d’œuf pour votre liaison, et laissez-moi en paix,
répondit Marillac avec un superbe dédain. Vous êtes robin, et je suis
artiste; qu’y a-t-il entre vous et moi?—Je continue:—Et lui la vit
passer de loin, pensive et éplorée qu’elle était, la belle jeune femme
pâle; et il dit au prince... Borinski: O prince, une racine de sapins,
contre laquelle je me suis heurté, a déchiré ma jambe, souffrez que
je rentre au palais. Et le prince Borinski lui dit: Voulez-vous que
mes gardes vous portent dans un palanquin? et le sournois d’Octave
répondit...
—Ton histoire n’a pas le sens commun, et tu es ennuyeux à périr,
interrompit brusquement Gerfaut. Messieurs, est-ce que nous restons à
table toute la nuit?
Il se leva, mais personne ne suivit son exemple. Bergenheim qui,
depuis quelques instants, prêtait l’oreille au récit de l’artiste,
regardait alternativement les deux amis d’un œil sombre et observateur.
—Laissez-le donc parler, dit le jeune magistrat avec un sourire
ironique; j’aime beaucoup le palanquin dans une cour d’Allemagne.
C’est sans doute ce que ces messieurs les romantiques appellent la
couleur locale.—Ah! ah!—O Racine!
Marillac, sans se laisser intimider cette fois par les regards
foudroyants de Gerfaut, reprit avec l’obstination de l’ivresse et
d’une voix de plus en plus bégayante:
—Puisque je te jure de gazer l’allégorie; tu me vexes à la fin. Ne
sommes-nous pas nous autres des artistes, des hommes carrés par la
base? comment veux-tu que des pékins de bourgeois comprennent!—Car,
messeigneurs, sachez que j’ai commis une erreur en appelant l’amant
de mon conte Octave.... Il est clair comme le jour qu’il s’appelle
Boleslas... Boleslas Matalowski, du duché de Varsovie... blessé à
Grochow... Il n’y a pas plus de rapports entre lui et mon ami Octave
qu’entre mon autre ami Bergenheim et le prince Kolinski... Woginski...
comment diable s’appelle-t-il, mon prince? récompense honnête à qui me
dira le nom de mon prince.
—Il y a conscience d’abuser de son état et de le faire parler
davantage, interrompit de nouveau Gerfaut, dont ces paroles portèrent
au dernier degré l’inquiétude et l’effroi.—Je t’en conjure, tais-toi
et sors avec moi, dit-il ensuite en se baissant vers le conteur
entêté, et il le prit par le bras pour le faire lever. Cette tentative
ne fit qu’irriter Marillac au lieu de le persuader; il saisit le bord
de la table et s’y cramponna de toute sa vigueur, en criant comme un
pourceau qu’on égorge:
—Non! cinq cent quatre-vingt-dix-neuf mille fois non! je veux achever
mon conte. Président, maintenez-moi la parole.—Point de licteurs dans
le sanctuaire des lois.—Ah! ah! tu veux m’empêcher de parler parce
que tu sais que je conte mieux que toi, et que j’impressionne mon
auditoire. Jamais tu n’as pu attraper mon _chic_. Jaloux! envieux! Je
te connais, serpent.
—Je t’en supplie, si tu m’aimes, écoute-moi, répondit Octave, qui,
tout en penchant la tête sur l’épaule de son ami, remarquait avec
anxiété l’attention extrême que le baron apportait à ce débat et
l’expression sinistre de sa figure.
—Non! j’ai dit non! hurla de nouveau l’artiste d’une voix à faire
crouler le plafond, et en appuyant ce mot du plus épouvantable juron
de la langue française. Il se leva, repoussa brusquement Gerfaut et
s’appuya sur la table en riant aux éclats.
—Poètes, dit-il, rassurez-vous et réjouissez-vous; vous aurez votre
conte malgré les serpents de l’envie. Mais versez-moi à boire, car mon
gosier ressemble à une botte d’allumettes. Pas de vin, reprit-il, à
la vue du notaire armé d’une bouteille et prêt à remplir son verre. Ce
diable de vin m’altère au lieu de me rafraîchir; d’ailleurs, je suis
sobre comme saint Jean-Baptiste.
Gerfaut, avec la persévérance désespérée d’un homme qui se voit au
moment d’être noyé, le saisit de nouveau par le bras en le serrant
comme s’il eût voulu incruster ses doigts dans la chair, et en
cherchant à le fasciner de ce regard fixe et dominateur par lequel le
médecin d’une maison de fous maîtrise la fureur de ses malades. Mais
il n’obtint pour réponse, à cette muette et menaçante supplication,
qu’un sourire inintelligent et ces mots lourdement bégayés:
—Donne-moi donc à boire, Boleslas... Marinski... Graboski... Je crois
que Satan a allumé ses réchauds dans ma poitrine.
Les personnes assises près des deux amis purent entendre un sifflement
de fureur qui sortit des lèvres serrées d’Octave. Tout à coup il
allongea le bras sur la table, saisit parmi plusieurs autres un petit
carafon en cristal et remplit jusqu’au bord le verre que lui tendait
Marillac.
—Merci, dit celui-ci en cherchant à se mettre d’aplomb sur ses jambes;
tu es aimable comme un petit ange. Aussi sois tranquille, tes amours
ne risquent rien. Je vais te gazer tout ça d’un voile carabiné.—A
votre santé, truands!
Il vida le verre aux deux tiers et le remit sur la table; il sourit
ensuite et salua de la main ses auditeurs avec une courtoisie royale;
mais sa bouche resta entr’ouverte comme si les lèvres eussent été
pétrifiées, ses yeux s’agrandirent d’une manière démesurée et leur
regard prit tout à coup une expression hagarde; sa main, qu’il avait
étendue, glissa à son côté; lui-même, un moment après, chancela et
tomba sur sa chaise, frappé en apparence d’une attaque foudroyante
d’apoplexie.
Gerfaut, dont les yeux ne l’avaient pas quitté depuis qu’il avait
bu, et qui avait suivi ces différents symptômes avec une anxiété
inexprimable, le soutint dans ses bras; mais, malgré l’effroi ou
l’intérêt qu’annonçait ce prompt secours, un soupir de soulagement
sortit de sa poitrine lorsqu’il remarqua la muette immobilité de
Marillac et l’impossibilité où il semblait être de reprendre la parole.
—C’est singulier, observa le notaire en l’aidant à éloigner de la
table son voisin hors de combat, ce verre d’eau lui a fait plus
d’effet que quatre ou cinq bouteilles de vin.
—Georges, dit Gerfaut à l’un des domestiques d’une voix agitée, faites
bassiner son lit et venez m’aider à le porter; monsieur de Bergenheim,
il y a sans doute une pharmacie chez vous, si l’on a besoin de quelque
remède.
La plupart des convives s’étaient levés à cet incident inattendu, et
une partie s’empressait autour de Marillac étendu sans mouvement sur
sa chaise. Malgré l’eau dont on lui baignait les tempes, un flacon
de sel qu’on lui faisait respirer, et quoiqu’on l’eût débarrassé de
sa cravate et de tout ce qui pouvait gêner le jeu des poumons, il
n’avait pas repris connaissance. Sa pâleur extrême, qui contrastait
avec la coloration habituelle de son teint, donnait à ses traits une
expression de souffrance et le rendait presque méconnaissable.
Au lieu de joindre ses secours à ceux des autres, Bergenheim profita
de la confusion générale pour se pencher sur la table. Il plongea un
doigt dans le verre de l’artiste où était restée une partie de l’eau,
et le porta ensuite à ses lèvres. Ce geste ne fut aperçu que par le
notaire, personnage curieux et observateur de sa nature. Le trouvant
assez étrange, celui-ci saisit le verre à son tour et avala quelques
gouttes du liquide qu’il contenait.
—Sapristi! dit-il à voix basse à Bergenheim, je ne m’étonne plus que
la rasade l’ait asphyxié sur place. Savez-vous, monsieur le baron,
que si ce M. de Gerfaut avait bu autre chose que de l’eau pendant le
souper, je croirais qu’il est le plus ivre des deux; ou bien que,
s’ils étaient moins amis, je supposerais qu’il a voulu l’empoisonner
pour lui couper le sifflet? Avez-vous remarqué qu’il ne semblait pas
content d’entendre cette histoire?
—Ah! vous aussi? tout le monde le saura donc! s’écria Christian avec
une sorte de fureur.
—Prendre une carafe de kirsch pour de l’eau claire! reprit le notaire
sans faire attention au trouble de son interlocuteur:—diable! diable!
il serait bon d’employer sur-le-champ l’émétique: ce pauvre garçon a
dans l’estomac une dose d’acide prussique capable d’empoisonner un
bœuf.
—Qui est-ce qui a parlé d’empoisonnement et d’acide prussique? s’écria
le procureur du roi en accourant de l’autre extrémité de la table,
d’un pas assez mal assuré, car la tête du jeune magistrat n’avait
guère mieux résisté que celle de l’artiste aux libations traîtresses,
et il commençait à être entièrement hors de son assiette empesée et
judiciaire,—qui est-ce qui a été empoisonné? je suis le procureur du
roi; c’est à moi de diriger l’instruction. A-t-on fait l’autopsie du
cadavre? et d’abord où l’a-t-on trouvé? dans un champ, dans un bois,
dans la rivière?
—Vous en avez menti, il n’y a pas de cadavre dans la rivière, s’écria
Bergenheim d’une voix foudroyante, et il le saisit au collet avec une
sorte d’égarement.
Le magistrat incapable d’opposer la moindre résistance à la main
vigoureuse qui l’étranglait fut secoué par elle à deux reprises comme
l’agneau qu’un loup emporte à sa mâchoire. Tout à coup le baron
s’arrêta et se frappa le front par un geste familier aux personnes qui
sentent leur raison troublée par un paroxysme de passion indomptable.
—Je suis fou, dit-il avec beaucoup d’émotion.—Monsieur, vous me voyez
désespéré. Nous avons réellement un peu trop bu. Je vous demande
pardon, monsieur.—Je vous quitte un moment... j’ai besoin d’air.
A ces mots il sortit précipitamment, heurtant sur son passage les
personnes qui emportaient Marillac dans sa chambre. Le procureur du
roi, dont les idées, déjà fort peu claires, s’étaient entièrement
brouillées à la suite de cette atteinte inouïe à sa dignité, se laissa
tomber en défaillance sur une chaise.
—Pauvres buveurs que cela! dit au notaire le gros M. de Camier
qui était resté seul avec lui, car le magistrat, à demi suffoqué
d’indignation et d’ivresse, ne pouvait plus être compté comme
convive.—Pour un doigt de vin, les voilà tous sous la table ou à
moitié fous.
Le notaire secoua la tête à plusieurs reprises d’un air mystérieux.
—Tout cela n’est rien moins que clair, dit-il ensuite; que ce M.
Marillac n’ait pas la tête très solide et raconte quand il est gris
des histoires à dormir debout, que son ami prenne du kirsch pour
de l’eau, je le comprendrais à la rigueur; mais c’est le baron qui
m’étonne. Avez-vous vu comme il secouait notre voisin, qui va tout à
l’heure glisser sur le parquet?
—Ce sera parquet sur parquet.—Chaud pour l’hiver, dit avec un gros
rire M. de Camier.
—Pas mauvais, le calembour. Mais, quant au baron qui pour s’excuser
prétend qu’il est ivre, je n’en crois pas un mot, car il n’a presque
bu que de l’eau. Il y avait des instants ce soir où il avait un air
très singulier. Il y a quelque diablerie là-dessous, monsieur de
Camier; soyez sûr qu’il y a quelque diablerie là-dessous.
—Je suis le procureur du roi, qu’on ne fasse pas sans moi la levée
du cadavre, balbutia d’une voix faible et entrecoupée le magistrat,
qui, après de vains efforts pour maintenir son équilibre, justifia le
calembour dont il avait été l’objet, en quittant sa chaise pour le
parquet de la salle à manger.
[Illustration]
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