Quelques minutes avant que l’horloge du château eût sonné quatre
heures, un homme avait franchi le fossé qui servait de clôture au
parc dans le haut du vallon. Lambernier, car c’était lui qui se
montrait ainsi exact à tenir sa promesse, se dirigea d’abord à travers
le fourré vers l’angle du bois de la Corne, qu’il avait désigné à
Marillac; mais, après avoir marché quelque temps, il se vit contraint
de rétrograder. La chasse, dont il avait entendu le bruit avant
d’entrer dans le parc, venait en ce moment de son côté, car le lièvre,
lancé depuis peu, cherchait à gagner les hauteurs avec l’instinct
naturel à ces animaux que la structure particulière de leurs pattes
rend, relativement aux chiens, plus agiles à la montée. Le Provençal
comprit que continuer son chemin dans le sens qu’il avait d’abord
choisi le conduirait infailliblement au milieu des chasseurs; et
malgré son insolence, il redoutait trop le baron pour vouloir s’offrir
à ses yeux et s’exposer de nouveau à la correction qui lui avait
été déjà infligée. Il revint donc sur ses pas, et, faisant un détour
au milieu du taillis dont il connaissait parfaitement les moindres
sentiers, descendit du côté de la rivière, sauf à remonter au lieu
fixé pour le rendez-vous quand la chasse se serait éloignée.
Lambernier avait atteint le plateau couvert d’arbres qui s’étendait
au-dessus de la Roche du Gué, lorsqu’en débouchant au milieu d’un
carré où l’on avait fait récemment une coupe, il vit venir à lui
deux hommes marchant fort vite et dont la rencontre en ce lieu lui
causa une impression assez déplaisante. Le premier était le cocher
de Mlle de Corandeuil, l’un des plus copieux automédons qui eussent
jamais écrasé de leur rotondité le siège d’un landau ou d’une berline.
Il s’avançait les mains dans les poches de sa veste verte, en
arrondissant ses larges épaules comme s’il eût été chargé de remplacer
Atlas. Sa casquette galonnée posée militairement sur l’oreille, ses
sourcils sévères et ses joues boursouflées annonçaient qu’il était sur
le point d’accomplir quelque action importante dont il était vivement
préoccupé. A côté de lui, Léonard Rousselet manœuvrait avec une égale
activité ses jambes semblables aux pattes d’un faucheux. Le vieillard
retroussait avec soin comme un jupon les pans de son gigantesque
habit dont les rejetons des souches qui couvraient le sol auraient pu
lacérer l’amadou, singulièrement compromis déjà par les dents de la
meute.
A leur vue, Lambernier voulut rentrer dans le taillis d’où il venait
de sortir; mais il fut arrêté dans sa retraite par une interpellation
menaçante, comme un navire chassé par un corsaire reçoit, en manière
d’interjection d’amener, un boulet dans sa mâture.
—Margajat! lui cria le cocher d’une voix presque aussi éclatante
qu’une pièce de quatre; halte et front! Si tu prends le trot, je
prends le galop.
—Qu’est-ce qu’il vous faut? je n’ai pas affaire à vous, répondit
l’ouvrier d’un air moitié insouciant, moitié de mauvaise humeur.
—Mais moi, j’ai affaire à toi, reprit le gros domestique en se
plantant en face de lui, et en se balançant alternativement sur
le talon et sur la pointe des pieds par un mouvement semblable à
celui des chevaux de bois que l’on donne aux enfants. Avancez donc,
Rousselet; est-ce que vous êtes poussif ou fourbu?
—C’est que je n’ai pas le jarret de vos bêtes, répondit le vieillard,
qui arriva enfin tout essoufflé et ôta son grand chapeau pour
s’essuyer le front.
—Qu’est-ce que ça signifie de venir me sauter dessus comme deux
assassins au coin d’un bois? demanda Lambernier, prévoyant que ce
début amènerait quelque scène où il était menacé de jouer un rôle peu
agréable.
—Ça signifie, dit le cocher: _primo_, que Rousselet n’en est pas;
je n’ai besoin de personne pour corriger un gringalet comme toi;
_secundo_, que tu vas recevoir ton décompte en deux temps et quatre
mouvements.
A ces mots, il enfonça sa casquette sur son oreille droite et releva
les poignets de ses manches pour donner plus de liberté à l’action de
deux mains larges et épaisses comme des pains d’une livre.
Les trois hommes étaient arrêtés à un endroit où, l’année précédente,
on avait brûlé du charbon. Le terrain, qui avait conservé à cette
place une teinte noire et grasse, y était plus uni que dans le reste
de la coupe et paraissait très favorable à un duel à coups de poing
ou d’autre espèce. En voyant les préparatifs belliqueux du cocher,
Lambernier posa sur une vieille souche son chapeau et sa veste et se
mit en face de son adversaire d’un air assez délibéré, malgré une
disproportion de force évidente. Mais avant qu’ils eussent commencé
les hostilités, Rousselet s’avança, étendit entre eux son grand bras
comme la masse d’un héraut d’armes, et prit la parole d’une voix dont
la solennité semblait encore accrue par la gravité de la circonstance.
—Je ne présuppose pas, dit-il, que vous vouliez vous démantibuler
simultanément, vu qu’il n’y a que des gens sans éducation qui agissent
d’une manière aussi vulgaire; vous allez donc vous expliquer d’amitié,
pour voir si c’est susceptible d’arrangement. C’est ainsi que ça se
conditionnait quand j’étais dans la 25e demi-brigade.
—L’explication, dit le cocher de sa grosse voix, c’est que voilà un
Savoyard qui ne manque pas une occasion de me vilipender, moi et mes
chevaux, et que j’ai fait serment de le houssiner et de l’aplatir la
première fois qu’il me tomberait sous la main. Ainsi, père Rousselet,
à droite conversion! Il va voir si je suis un cornichon: il le
trouvera poivré, le cornichon!
—Si vous vous êtes servi de cette expression malhonnête, observa
Léonard en se tournant du côté du Provençal, vous êtes fautif et vous
devez demander excuse, comme ça se pratique entre gens d’éducation.
—C’est faux! dit Lambernier; d’ailleurs, tout le monde appelle ainsi
les Corandeuil à cause de leurs habits.
—Tu n’as pas dit dimanche, à la Femme-sans-Tête, en présence du
tuilier et de Thiédot du moulin, que tous les domestiques du château
n’étaient qu’un tas de fainéants et de rien qui vaille, et que si tu
en rencontrais un qui eût l’air de te vexer, tu lui légaliserais les
côtes avec ton rabot?
—Si vous avez dit _légaliserais_, c’est incivil, observa de nouveau
Rousselet.
—Thiédot n’a qu’à se tenir bien enfermé chez lui, grommela l’ouvrier
en serrant les poings.
—Il convient bien à des va-nu-pieds d’insulter des gens comme nous,
reprit le laquais d’un ton imposant... Et tu n’as pas dit que, quand
je menais Mademoiselle à la messe, j’avais l’air d’un crapaud vert sur
mon siège, cherchant à déshonorer mon physique et mon habit? tu n’as
pas dit cela?
—Toujours affaire de plaisanter à cause de la couleur de votre livrée.
On appelle bien les autres rougets et écrevisses.
—Les homards sont les homards, répondit le cocher d’une voix
impérative; si ça les vexe, ils ont des dents. Mais moi je ne
souffrirai pas qu’on attaque mon honneur ou celui de mes bêtes en
les appelant rosses, et c’est ce que tu as fait, margajat!... Et tu
n’as pas dit que j’envoyais vendre des sacs d’avoine à Remiremont;
que je les cachais dans les voitures de foin, et que depuis un mois
Bewerley maigrissait à vue d’œil?—Père Rousselet, a-t-on idée d’une
scélératesse pareille? oser dire que j’attente à la vie de mes
chevaux!—Tu n’as pas dit cela, gueusard?—Et tu n’as pas dit que nous
nous entendions nous deux mamselle Marianne, qu’elle me faisait faire
des ripailles en _catimini_ dans sa chambre, et que c’était pour cela
que je mangeais si peu à table? Tandis que voilà Rousselet qui a été
médecin et qui sait bien que je suis au régime à cause de ma faiblesse
d’estomac.—A ces mots, le domestique, transporté de colère, donna un
énorme coup de poing dans un poitrail plus large que celui de ses
chevaux.
—Lambernier, dit Rousselet en fronçant les lèvres d’un air de dégoût,
il faut avouer que, pour un homme bien élevé, vous avez tenu là des
propos bien impudiques.
—Dire que je mange l’avoine de mes bêtes! beugla le cocher au dernier
degré de l’exaspération.
—J’aurais dû dire plutôt que tu la bois, répondit à demi-voix
Lambernier avec son ricanement habituel.
—Rousselet, par file à droite et ne vous mettez pas sous mes roues,
s’écria le gros Phaéton à cette nouvelle insulte. Le vieux paysan ne
se rangeant pas assez vite pour lui laisser le champ libre, il le prit
par le bras et lui fit faire une pirouette qui l’envoya s’asseoir à
dix pas de là sur un tronc d’arbre.
En ce moment, un nouveau personnage vint compliquer la scène en s’y
mêlant, sinon comme acteur, du moins comme spectateur très attentif.
Si les deux champions s’étaient doutés de sa présence, ils auraient
probablement remis leur querelle à un moment plus opportun, quelle
que fût leur colère actuelle, car ce spectateur n’était autre que le
baron lui-même, conduit dans ce lieu par le hasard de la chasse. En
apercevant le trio qui gesticulait d’une façon très animée, et en
entendant quelques paroles du débat, il jugea qu’une scène des plus
orageuses se préparait. Il désirait depuis longtemps mettre un frein
à l’humeur belliqueuse des domestiques du château, et il ne fut pas
fâché d’en prendre un en flagrant délit pour faire un exemple, tout en
châtiant l’insolence de Lambernier. Au lieu de se montrer d’abord, il
s’arrêta donc et resta caché dans le taillis au bord de la clairière,
prêt à intervenir pour le dénouement.
En voyant le géant fondre sur lui, le poing levé, le Provençal fit
un bond de côté comme un tigre qui sent le pied d’un éléphant sur sa
tête. Le coup du cocher ne frappa que l’air et lui-même trébucha,
entraîné par la force de son élan. Lambernier, profitant de cette
position pour rassembler toute sa vigueur, se jeta à son tour sur son
adversaire qu’il prit par le flanc, et le heurta si rudement, qu’il le
fit tomber à genoux. Ensuite, avec une prestesse incomparable, il lui
donna une demi-douzaine de coups de poing sur la tête, comme s’il eût
frappé sur une enclume, et s’efforça de le renverser tout à fait.
Si le cocher n’eût pas eu la boîte cérébrale aussi dure qu’un casque
de cuirassier, il n’eût pas reçu impunément un pareil orage de
gourmades; mais, heureusement pour lui, c’était une de ces excellentes
têtes bretonnes habituées à casser les bâtons qui s’y frottent. A
l’exception d’un certain étourdissement, il se tira donc sain et sauf
de ce danger. Loin de perdre sa présence d’esprit dans la position
désavantageuse où il se trouvait, il posa par terre sa main gauche
en faisant un point d’appui aussi solide qu’un pilotis, et passant
l’autre bras derrière lui, en enveloppa les deux jambes de l’ouvrier,
qui se trouva fauché, pour ainsi dire, et se vit un moment après,
malgré toute sa résistance, couché sur le dos devant son adversaire.
Celui-ci, le contenant sous ses mains nerveuses, lui appuya sur la
poitrine un genou large comme une assiette, lui arracha ensuite sa
casquette que les coups de son ennemi avaient enfoncée sur ses yeux,
et se mit en mesure de procéder à un acte de justice pleine et entière.
—Ah! tu voulais me prendre en traître, mais un petit moment! dit-il en
faisant par dérision claquer sa langue, comme s’il eût voulu modérer
l’ardeur de ses chevaux.—Tu sais que les bons comptes font les bons
amis.—Oh! tu as beau ruer, je te tiens, mon petit.—Mais dis donc, si
tu essayes encore de me mordre la main, je te mets un caveçon avec
ces deux doigts et je te pince le gavion, de manière à te préserver
de la morve, entends-tu! Maintenant, attention! Je vais te payer ton
arriéré et te bouchonner le chanfrein pour t’apprendre la politesse
française.—Tiens, voilà pour le crapaud vert;—tiens, voilà pour
Bewerley; tiens, voilà pour mamselle Marianne.
Frappant et invectivant à la fois son ennemi à la manière des héros
d’Homère, il faisait suivre chaque _tiens_ d’un soufflet de sa main de
Goliath. Au troisième, le sang coulait avec des rugissements de la
bouche du Provençal, qui se débattait sous le genou de son adversaire
comme un buffle étouffé par un boa; il réussit enfin à glisser la main
dans la poche de son pantalon.
—Ah! gredin, je suis mort! hurla tout à coup le cocher en faisant un
bond en arrière.
Lambernier profita de la liberté qui lui était rendue et se releva
rapidement. Sans s’occuper de son adversaire qui venait de tomber
à genoux en appuyant la main sur sa hanche gauche, il ramassa son
chapeau, sa veste et s’enfuit en franchissant les souches et les
troncs d’arbre renversés au travers de la clairière. Au cri de son
camarade, Rousselet, qui jusque-là s’était prudemment tenu à l’écart,
voulut arrêter l’ouvrier; mais celui-ci lui brandit devant les yeux un
compas de fer déjà teint de sang, avec un regard si farouche, que le
paysan lui livra le passage et se jeta de côté un peu plus promptement
qu’il n’était accouru.
A ce dénouement tragique et imprévu, Bergenheim, qui s’apprêtait
à sortir de derrière l’arbre où il était caché, pour interposer
son autorité, s’élança par un premier mouvement à la poursuite du
meurtrier. D’après la direction qu’il lui vit prendre, il jugea qu’il
essayerait de gagner la rivière pour la passer au gué. Connaissant
parfaitement le terrain, il crut qu’en suivant le sentier où il se
trouvait, il lui barrerait infailliblement le chemin. Il se mit donc
à courir de ce côté, le fusil sur l’épaule. Il arriva bientôt à une
plate-forme découverte au bord de l’escarpement dont nous avons parlé
et à l’entrée même de l’escalier taillé dans le roc qui descendait
à la grotte. C’était le seul endroit par où l’ouvrier pût sortir
du parc. Christian, pour se rendre maître de lui plus sûrement,
s’accroupit derrière un buisson pendant sur la rivière, et ce fut en
ce moment que Gerfaut, placé une quarantaine de pieds au-dessous de
lui, l’aperçut sans deviner la raison de cette attitude.
Bergenheim vit qu’il avait bien calculé, en entendant un moment après
dans le taillis un bruit semblable à celui que fait le sanglier
qui, dans sa course en ligne droite, brise les gaulis comme si
c’étaient des brins d’herbe. Bientôt Lambernier parut à l’entrée de
la plate-forme, l’air hagard et farouche et le visage ensanglanté par
les coups qu’il avait reçus. Il s’arrêta un instant pour reprendre
haleine, essuya sur l’herbe son compas qu’il cacha dans sa poche,
étancha ensuite avec un mouchoir le sang qui lui sortait du nez et de
la bouche, et après avoir remis sa veste, s’avança à grands pas du
côté du sentier.
—Halte-là! s’écria le baron en se levant tout à coup et en lui fermant
le passage.
L’ouvrier sauta en arrière de terreur; puis il tira une seconde fois
son compas et fit un mouvement pour se jeter sur ce nouvel adversaire
avec la détermination du désespoir.
A cette pantomime menaçante, Christian arma son fusil et le mit en
joue avec autant de précision et de sang-froid que s’il eût démontré
la charge en douze temps à un peloton d’infanterie.
—Bas les armes! cria-t-il de sa voix de commandement, ou je te brûle
comme un lapin.
Le Provençal fit entendre un râle étouffé en voyant à une demi-toise
de ses yeux les deux tubes prêts à lui faire sauter le crâne. S’étant
assuré qu’il n’y avait aucun moyen de fuir ou d’opposer la moindre
résistance, il serra convulsivement son compas et le jeta par un
mouvement de rage devant Bergenheim.
—Maintenant, dit celui-ci, tu vas marcher devant moi jusqu’au château;
si tu te détournes d’un seul pas à droite ou à gauche du sentier, tu
peux compter que je t’envoie mes deux coups dans les reins. Ainsi,
demi-tour! et marche!
En disant ces mots, et sans perdre de vue un seul des mouvements de
l’ouvrier, il se baissa, ramassa le compas et le mit dans sa poche.
—Monsieur le baron, c’est le cocher qui m’a provoqué; je n’ai fait que
me défendre, balbutia Lambernier en pâlissant.
—C’est bon, c’est bon; nous verrons cela plus tard. Marchons!
—Vous voulez me livrer à la justice. Je suis donc un homme perdu!
—Ce sera un lâche coquin de moins, s’écria Christian en repoussant
avec dégoût l’ouvrier qui s’était jeté à genoux devant lui.
—J’ai trois enfants, monsieur le baron... trois enfants, répéta-t-il
d’une voix pleine de supplication et d’angoisse.
—Veux-tu marcher! répondit impérieusement Bergenheim, et il fit un
geste avec son fusil comme pour le frapper.
Lambernier se releva brusquement; la terreur empreinte sur ses traits
fit place à une expression de fermeté mêlée de haine et d’ironie.
—Eh bien, s’écria-t-il, marchons! mais rappelez-vous ce que je vais
vous dire: si vous me faites arrêter, vous serez le premier à vous en
repentir, tout baron que vous êtes. Si je parais devant la justice, je
raconterai quelque chose que vous m’achèteriez peut-être bien cher. On
a donné dimanche un charivari à Jacquin et à sa femme, prenez garde
qu’on n’en vienne faire autant au château.
Ces paroles étaient une allusion grossière à une mésaventure
conjugale dont les habitants de la Fauconnerie avaient fait
récemment justice, en vertu de ce singulier usage qui maintenant,
grâce au progrès de la civilisation, est passé dans les habitudes
constitutionnelles et sert de digestif aux dîners du ministère à la
fin de chaque session.
Bergenheim regarda fixement le Provençal.
—Que signifie cette insolence? lui demanda-t-il.
—Si vous me promettez de me laisser passer, je vous dirai ce que je
sais; si vous me livrez aux gendarmes, je vous répète que vous vous
repentirez plus d’une fois de ne m’avoir pas écouté aujourd’hui.
—C’est quelque conte pour gagner du temps; n’importe, parle, je
t’écoute.
L’ouvrier jeta sur Christian un coup d’œil de défiance.
—Donnez-moi votre parole d’honneur de me laisser passer après.
—Si je ne le fais pas, ne restes-tu pas le maître de répéter ton
histoire? répondit le baron qui, malgré sa curiosité involontaire, ne
voulait pas engager sa parole à un coquin dont le but probable était
de le tromper pour s’évader ensuite.
Cette observation frappa Lambernier, qui, après un instant de
réflexion, parut reprendre un sang-froid et une assurance étranges
dans la position où il se trouvait; il regarda d’abord de tous
côtés pour voir si personne n’approchait; il se baissa ensuite et
resta un moment l’oreille collée contre la terre. Aucun bruit ne se
faisait entendre; les abois mêmes des chiens avaient cessé dans le
lointain, comme si le lièvre eût été forcé depuis peu. Le plus morne
silence régnait tout à l’entour, dans les taillis et dans les coteaux
boisés qui s’étendaient sur l’autre bord; au-dessous de l’étroite
plate-forme, la rivière coulait rapide et profonde; en apparence,
aucun être vivant n’assistait à cette scène et n’en pouvait
surprendre les confidences; car Gerfaut, dans le creux du rocher où
il restait caché, se trouvait entièrement invisible pour les acteurs;
lui-même ne pouvait plus les apercevoir, depuis que Bergenheim avait
quitté le rebord de l’escarpement; de temps en temps seulement leurs
voix parvenaient jusqu’à lui, mais sans qu’il pût distinguer le sens
de leurs paroles.
Appuyé d’une main sur son fusil, Christian attendait que l’ouvrier
commençât son récit et fixait sur lui des yeux clairs et perçants
dans lesquels étincelait instinctivement une vague menace. Lambernier
soutint ce regard sans baisser les paupières et avec un air assuré
presque semblable à de l’insolence.
—Vous savez bien, monsieur le baron, dit-il, que, quand on a fait les
réparations à l’appartement de madame, c’est moi qui fus chargé des
sculptures de sa chambre. Quand j’enlevai l’ancienne boiserie, je vis
que le mur entre les fenêtres était construit à fausse équerre, et je
demandai à madame si elle voulait que le panneau y fût cloué comme
l’était l’autre ou si elle aimait mieux qu’il s’ouvrît, ce qui ferait
une armoire. Elle me dit de le laisser ouvert au moyen d’un ressort
secret. Je fis donc le panneau avec des gonds cachés dans les moulures
et un petit bouton qui se trouve au milieu de la rosace du bas; il n’y
a qu’à le presser après l’avoir tourné à droite, la boiserie s’ouvre
comme une porte.
A ce début, Christian devint extrêmement attentif.
—Monsieur se rappelle qu’il était alors à Nancy pour le jury, et que
la chambre de madame fut faite pendant son absence. Comme il n’y avait
que moi qui eusse travaillé à cette boiserie, parce que les autres
ouvriers n’étaient pas capables de ciseler les moulures comme le
voulait madame, il n’y a donc que moi qui sus que le panneau n’était
pas cloué tout le long du mur.
—Eh bien? demanda le baron avec impatience.
—Eh bien, répondit Lambernier d’un ton insouciant, si, à cause de
ce malheureux coup que j’ai donné au cocher, il me fallait paraître
devant la justice, je pourrais peut-être dire, pour me venger, ce que
j’ai vu dans cette armoire il n’y a pas plus d’un mois.
—Achève ton histoire, dit Bergenheim en serrant machinalement le canon
de son fusil.
—Mlle Justine m’avait mené dans la chambre de madame pour attacher
les rideaux; et comme j’avais besoin de clous, elle sortit pour en
aller chercher. Alors, en examinant la boiserie que je n’avais pas
vue depuis qu’elle avait été posée, je trouvai que le chêne avait
travaillé à un endroit, parce qu’il n’était pas assez sec quand on
s’en était servi. Je voulus voir si la même chose était arrivée entre
les fenêtres et si le panneau pouvait jouer. Je pressai donc le
ressort, et quand l’armoire fut ouverte, j’aperçus sur la tablette un
petit paquet de lettres; ça me parut singulier que madame choisît cet
endroit pour mettre des lettres, et l’idée me vint tout de suite qu’il
fallait qu’elle eût envie de les cacher à monsieur.
Bergenheim interrompit l’ouvrier par un regard foudroyant, mais il se
contint et lui fit signe de continuer.
—On disait déjà que vous vouliez me renvoyer du château; je ne sais
comment cela se fit, mais je pensai que ça pourrait peut-être me
servir d’avoir une de ces lettres, et je pris la première venue au
milieu du paquet; je n’eus que le temps après cela de refermer le
panneau, car Mlle Justine était déjà dans l’autre chambre.
—Eh bien! qu’y a-t-il de commun entre ces lettres et la justice?
demanda Christian d’un ton ému malgré ses efforts pour paraître de
sang-froid.
—Oh! rien du tout, répondit le menuisier avec une expression
d’indifférence; mais je pensais que vous n’aimeriez pas qu’on sût que
madame avait un amoureux.
Bergenheim frissonna comme si un froid mortel l’eût saisi, et sa main,
en se levant sur l’ouvrier, lâcha le fusil, qui tomba sur l’herbe.
Par un mouvement aussi prompt que la pensée, Lambernier se baissa et
s’empara de l’arme; mais il n’eut pas le temps de s’en servir si telle
était son intention. Saisi à la gorge avec une fureur qui rendait
toute résistance impossible et à moitié étouffé entre deux mains
de fer, il lui resta à peine la force de jeter le fusil du côté du
taillis.
—Cette lettre! cette lettre! lui dit Christian d’une voix tremblante
et très basse, et il approcha son visage de celui du menuisier comme
s’il eût craint qu’un souffle d’air en passant entre eux ne s’emparât
de ses paroles pour les emporter et les redire.
—Lâchez-moi d’abord... je ne peux plus respirer... balbutia l’ouvrier,
dont en un moment le visage était devenu aussi violet et les yeux
aussi saillants que si les doigts de son adversaire eussent été une
corde.
Celui-ci, parvenant à la fin à maîtriser la violence de ses
impressions, acquiesça à cette prière presque inintelligible; ses
mains lâchèrent le cou du menuisier et le saisirent par les revers de
sa veste, de manière à lui ôter toute chance de s’évader, tout en lui
laissant la faculté de parler.
—Cette lettre! répéta-t-il ensuite avec un accent dont il cherchait
vainement à dissimuler l’émotion.
Étourdi de la secousse qu’il venait d’éprouver, et hors d’état de
réfléchir avec sa prudence habituelle, Lambernier obéit machinalement
à cet ordre; il chercha quelque temps dans ses poches et finit par
tirer de celle de son gilet un papier soigneusement plié, en disant
d’un air abasourdi:
—Voilà le chiffon: il vaut dix louis comme six blancs.
Christian saisit le papier avec avidité et le déploya en l’ouvrant
avec ses dents, car il ne pouvait se servir de ses deux mains sans
rendre la liberté à son prisonnier. C’était une de ces lettres comme
il s’en distribue chaque jour à Paris un assez grand nombre, en fraude
manifeste des droits de la poste. La petitesse du format auquel elle
avait été réduite, grâce à des plis multipliés, indiquait qu’elle
avait été remise directement à son adresse par un de ces mille et
un moyens contre lesquels la haute police des salons est obligée
de reconnaître son impuissance. Peut-être, par un accord mutuel,
avait-elle passé d’un gant jaune glacé, dans un gant blanc, au
milieu d’une chaîne anglaise, cette figure bienveillante aux amours;
peut-être s’était-elle traîtreusement insinuée dans un mouchoir à
coins brodés, oublié sur un piano; peut-être sous les plis d’une robe
complaisamment étendue au bord d’un divan, ou dans un de ces petits
manchons aussi fourrés de trahison que de martre ou d’hermine. Du
reste, aucun indice particulier ne pouvait éclairer la curiosité
du lecteur. C’était un billet comme tous les billets de ce genre,
sans suscription, cachet, ni signature; il ne différait de l’immense
majorité des autres que par l’éloquence simple et naturelle du style.
Des protestations ardentes, des plaintes douces et tendres, de ces
diamants de mots qu’on ne trouve que pour la femme qu’on aime, et qui,
froidement écoutés, s’ils pouvaient l’être, seraient du génie, tout
le flot large et jaillissant d’une passion naïve à force d’esprit et
d’énergie, enfin mille allusions à des circonstances inintelligibles
pour tout autre que les correspondants, annonçaient un amour qui avait
encore beaucoup à désirer, mais aussi beaucoup à espérer. L’écriture
était entièrement inconnue de Bergenheim; mais le nom de Clémence,
plusieurs fois répété, ne lui permit pas de douter que ce billet
n’eût été réellement écrit pour sa femme; la lecture achevée, il le
mit dans sa poche avec une tranquillité apparente et regarda ensuite
fixement le Provençal, qui, pendant ce temps, était resté immobile
sous la main qui l’enchaînait, sans essayer un seul effort pour se
délivrer.
—Vous vous êtes trompé, Lambernier, lui dit-il; c’est une lettre de
moi avant mon mariage.—Et il s’efforça de sourire; mais les muscles de
ses lèvres se refusèrent à ce mensonge, et quelques gouttes de sueur
froide humectèrent la racine de ses cheveux au-dessous des tempes.
Insouciant en apparence, le menuisier avait remarqué l’altération
des traits du baron pendant cette lecture. Une sagacité ironique
et grossière à la fois lui persuada qu’il pourrait tourner à son
profit la justesse de ses observations; il crut que le moment était
arrivé de reprendre l’avantage et de dicter la loi, en montrant qu’il
comprenait fort bien l’importance du secret dont il venait de faire la
révélation. Ce fut avec un regard d’intelligence incrédule et railleur
qu’il répondit:
—Il faut donc que l’écriture de monsieur soit bien changée; j’ai des
commandes de lui qui ne ressemblent pas plus à cette lettre-ci qu’un
verre d’eau à un verre de vin.
Christian chercha une réponse et ne la trouva pas; ses sourcils se
contractèrent et se rapprochèrent insensiblement, comme si un feu
intérieur eût crispé la peau qu’ils recouvraient.
Sans s’inquiéter de ce symptôme, qui annonçait un orage près
d’éclater, Lambernier reprit avec une assurance de plus en plus
marquée:
—Quand j’ai dit que cette lettre valait bien dix louis, j’entendais
pour un étranger, et je suis sûr que je n’aurais pas besoin
d’aller bien loin pour les trouver; mais monsieur le baron est trop
raisonnable pour ne pas connaître la valeur d’un secret comme ça. Ce
n’est pas pour faire un prix; mais si je suis obligé de me sauver à
cause du cocher, étant pour le moment sans argent...
Il n’eut pas le temps d’achever: Bergenheim, le saisissant à deux
mains par le milieu de la poitrine, lui fit décrire un demi-cercle
horizontal sans toucher terre et le jeta à genoux au bord du sentier,
dont les marches, inégalement taillées, descendaient presque à pic le
long du roc éboulé. Lambernier vit tout à coup sa figure hagarde et
bouleversée se refléter dans la rivière qui coulait une cinquantaine
de pieds plus bas. La teinte noirâtre de l’eau en attestait la
profondeur, et le courant était si rapide, que sa surface, brisée
à l’œil en une infinité de fils ondoyants, semblait une immense
chevelure déroulée. A cette vue, et en sentant entre ses épaules
un genou puissant qui le courbait sur l’abîme comme pour lui en
faire apprécier les dangers et l’horreur, l’ouvrier poussa un cri
d’épouvante; ses mains s’attachèrent convulsivement aux touffes
d’herbes et aux racines de plantes qui croissaient çà et là au rebord
du rocher, et il se débattit de toute sa vigueur pour se rejeter en
arrière sur la prairie. Mais ce fut en vain qu’il essaya de lutter
contre la force supérieure de son adversaire; ses efforts n’aboutirent
qu’à empirer sa position. Après deux ou trois tentatives impuissantes,
il se trouva entièrement couché sur le ventre, le corps plus qu’à
moitié en dehors de l’escarpement, et n’ayant, pour se garantir d’une
chute mortelle, que le secours de Bergenheim, dont la main le retenait
par le collet en même temps qu’elle l’empêchait de se relever.
—As-tu dit à qui que ce soit un mot de tout ceci? lui demanda le
baron en saisissant fortement le tronc d’un noisetier pendant sur
la rivière, et en se mettant d’aplomb sur le terrain périlleux qu’il
avait choisi pour théâtre de cette discussion.
—A personne... ah! mille rabots! la tête me tourne, répondit le
menuisier, et il ferma les yeux de terreur, car, tout étourdi par le
sang que sa posture faisait affluer au cerveau, il lui semblait que la
rivière montait insensiblement jusqu’à lui, et que des vagues béantes
s’ouvraient çà et là comme des cercueils pour l’engloutir.
—Tu vois que si je fais un geste tu es un homme mort, reprit le baron
en le courbant plus profondément.
—Livrez-moi plutôt aux gendarmes, je ne dirai rien des lettres;
sûr comme il y a un Dieu, je ne dirai rien. Mais ne me lâchez
pas—tenez-moi bien—ne me lâchez donc pas—je glisse—ah! sainte mère de
Dieu!
Christian, se cramponnant à l’arbuste qu’il avait saisi, se redressa
et releva ensuite Lambernier, qui eût été incapable de le faire
lui-même, car la frayeur et l’aspect de l’eau tourbillonnante lui
avaient donné le vertige. Quand ce dernier fut debout, il chancela à
deux ou trois reprises, et ses jambes se dérobèrent sous lui comme
s’il eût été ivre.
Le baron le regarda un instant en silence, et l’expression de ses
yeux était faite pour porter au dernier degré une terreur dont les
symptômes étaient assez visibles.
—Va-t’en, lui dit-il enfin, quitte le pays sur-le-champ, tu as le
temps de t’enfuir avant qu’il soit fait aucune poursuite. Mais songe
que, si tu dis jamais, à qui que ce soit sur la terre, un mot de ce
que tu m’as raconté et de ce qui s’est passé entre nous, je saurai te
retrouver, fût-ce au bout du monde; dans ce cas, tu ne mourras que de
ma main.
—Je le jure par la très sainte Vierge et par tous les saints...,
balbutia Lambernier devenu tout à coup fervent catholique et rendu par
le danger qu’il venait de courir à sa dévotion méridionale.
Christian lui montra du doigt l’échelle de pierre au-dessus de
laquelle ils étaient.
—Voici ton chemin; passe le gué, remonte le bois des frênes et
gagne l’Alsace. Si tu te conduis bien, j’assurerai ton sort.—Mais
rappelle-toi:—un seul mot d’indiscrétion, et tu es un homme mort.
A ces mots, par un de ces mouvements nerveux dont les hommes d’une
vigueur extraordinaire ne calculent pas toujours l’effet, il le poussa
dans le sentier qu’il lui avait indiqué. Lambernier, dont les forces
s’étaient complètement épuisées dans les luttes successives qu’il
venait de soutenir, et qui avait peine à se tenir debout, perdit
l’équilibre à cette secousse aussi violente qu’inattendue. Il trébucha
à la première marche, tourna en essayant de se remettre d’aplomb et
tomba enfin, la tête la première, le long du talus presque vertical.
Une saillie de l’escarpement, contre laquelle il alla frapper d’abord,
le rejeta sur le rocher éboulé. Il glissa lentement sur sa convexité
en poussant des cris lamentables; un moment il se cramponna à un petit
buisson qui avait poussé dans une gerçure de la pierre, mais son bras
brisé en deux endroits dans sa chute n’eut pas la force de s’attacher
à ce fragile moyen de salut; il le laissa échapper tout à coup de sa
main, jeta un dernier cri de douleur et de désespoir, roula deux fois
sur lui-même et tomba lourdement dans le torrent, où il s’engloutit
comme une masse déjà privée de vie.
* * * * *
[Illustration]