A l’extrémité de l’allée de platanes, le rivage formait un escarpement
semblable à celui sur lequel était bâti le château, mais beaucoup
plus abrupt et boisé en partie. Pour éviter ce passage impraticable
aux voitures, le chemin conduisant dans le haut du vallon tournait à
droite et gagnait, par une montée mieux ménagée, un plateau plus égal.
Il ne restait au bord de l’eau qu’un étroit sentier, ombragé par des
branches de hêtres ou de saules qui, par-dessus cette berge, pendaient
sur la rivière. Lorsqu’on avait fait quelques pas dans ce petit chemin
couvert, on se trouvait brusquement arrêté devant un énorme bloc de
rocher plaqué de mousses flétries, herse que la nature avait roulée à
cette place du haut de la montagne comme pour fermer le passage.
Cet obstacle n’était cependant pas insurmontable; mais, pour le
franchir, il fallait avoir le pied assuré et la tête inaccessible au
vertige, car le moindre faux pas eût précipité le maladroit dans
la rivière, aussi rapide que profonde. Depuis le rocher, on pouvait
atteindre le haut de l’escarpement par une échelle de pierre plutôt
faite pour une chèvre que pour un homme, ou, en redescendant de
l’autre côté, reprendre le chemin du bord de l’eau, momentanément
interrompu. Dans ce dernier cas, on arrivait, au bout d’une
soixantaine de pas, à un endroit où la rive s’abaissait de nouveau
et où le torrent s’élargissait sur un fond d’atterrissement qui
pointait çà et là en formant des îlots de sable couvert de buissons.
Ce lieu était un gué bien connu des bergers et en général de toutes
les personnes qui, ayant à passer d’un bord à l’autre, voulaient
éviter de descendre jusqu’au pont du château. Il avait donné son nom à
l’escarpement dont la tranche se dressait à pic un peu au-dessous, et
que les gens du pays appelaient communément la Roche du Gué.
Auprès du bloc moussu dont nous avons parlé, et du côté des platanes,
la base de l’espèce de muraille contre laquelle il était appuyé
comme une borne formait une excavation assez profonde; le courant y
avait trouvé une veine de pierre tendre et friable, que sa violence
incessante avait fini par ronger. C’était une grotte naturelle créée
par l’eau, mais que la terre, à son tour, s’était chargée d’embellir.
Au-devant, un saule énorme avait pris racine à quelques toises du sol
dans une fissure du rocher et laissait tomber ses branches pleureuses
dans le courant qui les entraînait à la dérive sans pouvoir les
arracher. Quand le soleil venait briser ses rayons sur les cheveux
verts de ce feuillage, en dardant çà et là dans l’obscurité quelque
longue aiguille de lumière; quand le vent errant dans les cimes des
bois en évoquait au loin les frémissantes harmonies; quand la rivière
élevait à son tour, comme une voix intelligente, son murmure monotone,
un singulier accord de demi-jour, de lumière lointaine, de tiède
fraîcheur, de mélodies vagues et amorties, donnait à ce sanctuaire un
charme extrême de solitude et de mélancolie.
Depuis quelques instants, Mme de Bergenheim était assise au bord de
la grotte sur un banc formé par la base du rocher. A l’aide d’une
baguette qu’elle avait machinalement arrachée le long du chemin, elle
traçait sur le sable fin et brillant dont le sol était tapissé de
fantastiques arabesques qu’elle effaçait ensuite soigneusement avec
le pied. Sans doute ces hiéroglyphes, inexplicables pour tout autre,
avaient un sens à ses yeux; sans doute son imagination donnait une
pensée à ces lignes confuses et bizarres, et peut-être craignait-elle
que le moindre vestige oublié par mégarde ne trahît le secret qui lui
avait été confié.
Lorsque nous aimons, la nature entière aime avec nous; elle devient
complice de nos moindres pensées, elle reçoit les confidences sans
fin de notre tendresse et s’anime d’une vie humaine pour écouter et
répondre. Alors l’imagination acquiert des facultés inouïes: par
elle, les formes du monde extérieur sont détruites et jetées dans
un moule nouveau; elle donne une intelligence à la matière la plus
inerte et la crée à l’image de son désir, comme Dieu créa l’homme
à sa propre image. Alors, ainsi que le Chérubin, on va disant son
amour au ciel et à la terre, car le ciel et la terre ne sont plus
qu’un reflet de l’être adoré. Partout on le retrouve: c’est lui qui
se penche angéliquement au bord du nuage errant sur notre tête,
lui qui nous parle dans l’écho que le vent interroge au creux des
montagnes; il nous regarde comme une ondine mystérieuse du fond du
lac où se reflètent nos traits, il se dessine à nos pieds sur le
sable où notre main trace des cercles magiques. _Voir c’est avoir_, a
dit Béranger. Aimer, c’est avoir mieux encore, car le cœur, dans son
incompréhensible puissance d’expansion, enveloppe le monde entier et
se l’assimile ensuite lorsqu’il se replie sur lui-même.
Clémence était plongée dans une de ces extases qui abolissent le temps
et la distance, et pendant lesquelles la vue de l’âme perçoit une
image absente aussi fidèlement que pourrait le faire celle du corps.
Les fibres de son cœur, dont la vibration avait été si brusquement
paralysée à l’arrivée de Christian, avaient repris leur frémissement
passionné. Seule, elle recommençait en esprit le tête-à-tête du
salon; elle entendait de nouveau la valse perfide; elle sentait errer
dans ses cheveux l’haleine de son amant; elle recevait dans ses yeux
ce regard magnétique qu’elle n’avait jamais supporté sans trouble;
sa main tremblait une seconde fois sous le long baiser qui l’avait
froissée jusqu’à en nuancer la blancheur d’une teinte semblable aux
fleurs de l’églantier. Et quand elle en fut là de son rêve, il était
redevenu réalité; car Octave, assis à ses côtés sans qu’elle l’eût
entendu venir, avait repris la scène du piano au point où elle avait
été interrompue.
Elle n’eut pas peur. Ce n’était pas une impression nouvelle qui la
frappait, c’était l’incarnation d’un sentiment préexistant, c’était
sa pensée faite homme. Son esprit était graduellement arrivé à ce
degré d’exaltation qui rend imperceptible la transition du songe à
la vie. Il lui sembla donc qu’Octave avait toujours été là et que
c’était sa place; pendant un instant, elle ne pensa plus et resta sans
mouvement dans les bras qui l’avaient enlacée. Mais bientôt la raison
lui revint. Elle se leva en tressaillant, s’éloigna de quelques pas et
se tint devant son amant, le front baissé et les joues couvertes de
rougeur.
—Pourquoi me craindre? ne savez-vous pas que je suis digne de vous
aimer? dit-il d’une voix émue. Et, sans essayer de la retenir ou de se
rapprocher d’elle, il se mit à genoux par un mouvement empreint d’une
grâce douce et triste.
Lorsqu’une femme n’a pas officiellement reconnu comme droit la faveur
surprise pendant un instant d’abandon, descendre de ses bras à ses
pieds, c’est contrevenir à la loi qui fait du mot de Danton un des
axiomes de l’amour; et le plus souvent cette faute a un résultat
fatal. Gerfaut savait cela à merveille, car peu de jeunes gens avaient
étudié aussi consciencieusement que lui les moindres détails de
l’art auquel Ovide a consacré une poétique spéciale. Mais il savait
en même temps que si, dans les circonstances ordinaires, on doit se
conduire d’après les règles générales, il se présente parfois tel
cas exceptionnel, telle situation hors du droit commun dans lesquels
l’oubli des principes habituels devient indispensable. Il avait
assez bien analysé le caractère de Mme de Bergenheim pour pressentir
les moindres variations de son humeur mobile jusqu’au caprice. A
l’attitude effarouchée de la jeune femme, à la rougeur de ses joues, à
un scintillement subit qu’il aperçut à travers les longs cils de ses
yeux baissés, il comprit qu’une réaction de rigorisme se préparait,
et il eut peur; car il savait que les femmes, sous le coup d’un
remords, frappent toujours sur leur amant par manière d’expiation pour
elles-mêmes.
—Si je laisse prendre feu à cette vertu, pensa-t-il, je suis un homme
perdu pour quinze jours au moins.
Sa position lui semblait trop douce pour qu’il voulût la compromettre
par une imprudente témérité. Rassurer cette blanche colombe au regard
d’aigle, afin de lui ôter toute fantaisie de s’envoler encore une
fois, lui parut donc un trait de politique autant que de bon goût.
Il fit une de ces retraites savantes qui seraient une fuite pour un
général médiocre, mais dont un habile capitaine sait se créer un
titre de gloire comme d’une victoire réelle. Il abandonna prudemment
le terrain dangereux sur lequel il avait pris position, avant qu’on
ne l’en chassât de vive force, et de l’emportement le plus passionné,
passa sans gaucherie et par une transition adroite au maintien le
plus soumis. Et lorsque Clémence leva ses grands yeux dans lesquels
rayonnait un éclair menaçant, au lieu d’un audacieux à punir, elle
trouva un amant respectueux: elle cherchait un ennemi insolent, elle
vit un esclave en prière.
Il y avait une humilité si flatteuse dans l’attitude d’Octave, une
tendresse si inquiète dans son accent, qu’elle se sentit désarmée,
et sur son front l’orage se dissipa sans que la foudre eût suivi
l’éclair. Elle éprouva au cœur un sentiment de bonheur ineffable à
être ainsi comprise et obéie avant d’avoir commandé, car elle-même ne
devina pas le machiavélisme caché sous cette adoration; elle ne vit
qu’estime pour elle, ménagement pour sa pudeur, délicatesse sœur de la
sienne, grâce et courtoisie exquises, là où une coquette plus habile
eût pressenti un piège caché. Elle ne put contenir un sentiment de
reconnaissance pour celui qui savait si bien aimer, et lui sacrifiait
avec une modestie charmante les exigences de sa propre passion. Elle
pensa même—les femmes ont parfois des idées si étranges!—que lui
accorder une récompense pour cette belle conduite serait une mesure de
haute prudence, qu’ainsi elle l’encouragerait à ce chemin honnête, et
lui ferait prendre goût à la tendresse modérée et vertueuse dont elle
avait quelquefois rêvé la dangereuse utopie. En ce moment enfin, elle
le trouva si bien selon son cœur, qu’elle eut horreur de lui causer
la moindre peine. Son maintien, son geste, l’expression de toute sa
personne trahirent son attendrissement et sa gratitude. Elle s’avança
vers Octave, lui prit la main pour le faire relever, et se rassit la
première en lui permettant ainsi de l’imiter. Quand il se fut de
nouveau placé à ses côtés et bien près, elle serra doucement la main
qu’elle n’avait pas quittée, chercha le regard de son amant avec des
yeux dont le diamant s’était changé en velours, et lui dit de cette
voix profonde et pénétrante que les femmes ont quelquefois:
—Ami!
Il est des mots bien simples, habituellement entachés d’insignifiance
par un emploi banal, mais qui reprennent au besoin tout le luxe de
leur sens primitif. Les femmes surtout ont le secret et l’à-propos
de ces expressions riches sous une forme modeste, passionnées dans
leur réserve, et d’autant plus puissantes qu’on en apprécie moins
d’abord la portée réelle. Dans la position où se trouvait Clémence
le langage devenait embarrassant; il était peu de phrases qui
n’eussent leurs dangers. Concilier la passion effervescente de son
amant avec la dignité de sa propre vertu, de telle sorte que l’une
restât sans tache et l’autre sans blessure; changer cette grotte
sombre et pleine d’embûches en un de ces lieux d’asile où expirent
les désirs révoltés et les mauvais vouloirs; relever son trône de
reine, mais de reine indulgente et gracieuse; rattacher son voile sans
pruderie hautaine; ramener au même mouvement deux cœurs dont l’un
palpitait trop vite selon elle, mais tous deux si heureux de battre
ensemble, que désormais la moindre désunion eût produit un déchirement
insupportable, telle était sa tâche; elle n’était pas facile à
accomplir. Les sentiments énergiques sont toujours irritables. La
moindre marque de froideur ou de mécontentement eût révolté la
susceptibilité d’Octave, et vivre en paix avec lui était devenu un
besoin auquel Clémence eût sacrifié plus peut-être qu’elle n’osait se
l’avouer. D’un autre côté, quel danger si elle s’abandonnait à cette
émotion dont elle se sentait entourée et assaillie comme des vagues
de la mer montante? Sur quel rocher assez élevé pourrait-elle s’enfuir
si elle était faible un seul instant? Perdre son amant pour toujours
peut-être, en le repoussant par une rigueur qu’il pourrait accuser de
caprice, ou se perdre elle-même en ne l’arrêtant pas! Elle marchait
entre ces deux écueils, et pour n’y pas tomber, pour n’être pas
cruelle en refusant trop, ou imprudente en trop accordant, il fallait
une merveilleuse habileté, un tact aussi exquis que prudent. Mais les
femmes n’ont-elles pas la science innée de tout ce qui est bon et
convenable? est-il dans la vie un abîme sur lequel elles ne planent
en se jouant, lorsqu’elles veulent déployer cette intelligence au vol
toujours prêt dont la nature les a douées?
Ami! fut le talisman chargé de conjurer les dangers de cette position
critique. Tout était dans ce mot, le pardon du passé et la règle pour
l’avenir, l’aveu de la tendresse la plus intime et la sauvegarde
contre son excès; c’était un don et une prière tout à la fois; et le
don n’était-il pas tellement précieux qu’il devenait impossible à un
homme d’honneur de rejeter la prière? Ami! c’était la rançon de sa
vertu qu’offrait Clémence, car son accent passionné expliquait le sens
complet de cette expression avec une incomparable énergie.—Venez,
semblait-il dire, sortons de cette atmosphère brûlante où vous voulez
me retenir, ses vapeurs souillent la blancheur de mes vêtements, sa
flamme flétrit les fleurs de ma couronne, sa senteur empoisonnée
porte à l’âme une langueur funeste, au front un vertige de criminelle
ivresse. Ce n’est pas à l’ange de descendre jusqu’à l’homme, mais
c’est à l’homme de monter jusqu’à l’ange; n’essayez plus de me faire
déchoir; ce serait malheur pour moi, car je suis du ciel, et le perdre
serait plus que mourir; la vertu est une patrie dont l’exil ne se
supporte pas; ce serait malheur pour vous, car je sais que vous êtes
à moi, et ma douleur deviendrait la vôtre. Ne tranchez donc pas mes
ailes, mais prenez ma main et suivez-moi; je volerai pour vous, je
vous conduirai par les belles régions où la passion s’ennoblit et
où le cœur se divinise. Là, il est permis d’aimer, car la pureté y
sanctifie la tendresse. Sachez-le bien, il y a dans l’amour crime et
vertu, comme dans l’encens parfum et cendre. Quand sont embrasés le
vase de l’autel et le cœur de l’homme, au ciel la vertu et le parfum,
à la terre le crime et la cendre. Jetez-la donc aux vents cette cendre
de votre amour pour que je puisse venir à vous sans en être souillée.
Votre passion, c’est la mer dont la vague engloutit et ne désaltère
pas; la mienne est un lac d’onde limpide et douce où l’on peut voguer
sans crainte de naufrage; votre passion, c’est le charbon qui s’éteint
après avoir causé l’incendie, la mienne est l’étoile du firmament
dont la splendeur éclaire et ne brûle pas. Vous le voyez, c’est moi
qui sais la véritable science; écoutez-moi donc, et obéissez, si vous
voulez que je vous aime—et je serai si heureuse de pouvoir vous aimer!
Telle était la paraphrase dont le regard et la voix de Mme de
Bergenheim avaient enrichi un mot unique, mais fécond; Gerfaut
la comprit sans avoir besoin de l’entendre prononcer; il perça
les moindres plis de ce voile à demi soulevé, avec cette fine
intussusception et cette délicatesse féminine, grâces naturelles de
son esprit. C’était la paix qu’on lui demandait, et cette paix était
si bonne, et lui-même si las de la guerre! Il accepta le traité sans
en discuter les conditions, il se courba devant le rameau béni de
l’amour spiritualiste qui lui était présenté comme branche d’olivier,
de manière à faire croire qu’il consentait pour toujours à l’exorcisme
de ses passions mauvaises. Mais, au moment même où il répondait par
les expressions les plus douces, par les protestations les plus
soumises, son esprit pesait avec une lucidité et une promptitude
inconcevables, les avantages et les inconvénients du marché. Ses
paroles étaient d’un amant de quinze ans, ses réflexions d’un
diplomate de cinquante.
—Ami! pensait-il; oui, certainement. Je ne disputerai pas sur le mot,
pourvu qu’on reconnaisse le fait; qu’importe la couleur du drapeau?
il n’y a que les sots qui s’en occupent. Ami! ce n’est pas encore le
trône, mais c’est l’estrade par où l’on y monte. Provisoirement la
place n’est pas mauvaise, et j’y serai un peu mieux que sur cette
brèche du haut de laquelle je me vois culbuté depuis un an à chaque
nouvel assaut. Ainsi donc, ami, en attendant mieux. D’ailleurs, ce
mot est très doux à entendre quand il est prononcé avec cet accent de
sirène, et qu’en même temps les yeux disent: Amant!
Il arbora donc ce pacifique pavillon comme un corsaire prend celui
du navire dont il veut endormir la vigilance, et pour le moment
il éloigna toute pensée qui aurait pu contrarier cette manœuvre
politique. Lorsqu’il s’était trouvé assis près de Clémence, dans ce
lieu sombre et solitaire, l’imagination exaltée par les souvenirs
si récents du salon, il n’avait pas été maître d’abord de la plus
orageuse émotion. Quoique poète de la nouvelle école, il était assez
familier avec les classiques pour s’être involontairement rappelé ces
vers de l’_Énéide_:
Speluncam Dido dux et trojanus eandem.....
Avec un courage d’anachorète, il conjura cette image tentatrice, et,
déployant la force de volonté qui lui était habituelle, il arriva au
dernier degré de l’héroïsme, la retraite pour assurer le triomphe.
Alors, au fond de cette grotte mystérieuse, il se passa entre les
deux amants une scène pleine de détails si délicats, de nuances si
chatoyantes, de subtilités si suaves, que leur peinture demanderait
la touche du Corrège et la précision analytique de Gérard Dow,
fondues dans la vapeur ossianique qui baigne quelques-unes des
compositions de Girodet. Cette jeune femme d’une intelligence exquise,
d’une aristocratie parfaite en toutes choses, diamant poli par la
civilisation transcendante des premiers salons de Paris, et cet homme
spirituel parmi les hautes capacités du siècle, naguère audacieux
coryphée du dandysme à pied fourchu de la rue Saint-Florentin,
arrivèrent insensiblement, en remontant les pentes fleuries d’un
charmant entretien, aux régions du platonisme le plus éthéré; elle,
confiante, enthousiaste avec candeur, plus tendre et plus hardie
dans sa tendresse, à mesure que s’éloignaient les basses terres et
qu’elle sentait son cœur se dilater dans une plus chaste atmosphère;
lui, d’abord entièrement hypocrite de sentimentalisme, puis gagné par
l’entraînement de ses propres paroles, et enfin assez exalté de son
côté pour ne plus trop savoir s’il jouait un rôle ou si sa bouche
disait la vérité de son cœur. Ils planèrent ainsi longtemps dans les
cieux à la fois obscurs et lumineux de l’extase mystique, interrogeant
les ténèbres de chaque nuage et la splendeur de chaque étoile. Ils
parlèrent attraction et sympathie, attachement fraternel et union
des âmes; par eux le matérialisme des sens fut foulé aux pieds et la
passion délivrée de son enveloppe grossière. La vertu versa dans leur
amour une goutte divine pour le changer en breuvage d’immortalité; la
coupe se fit calice. Ils évoquèrent d’une foi fervente les séraphiques
visions de Swedenborg; eux-mêmes devinrent deux esprits de la même
sphère, révélés l’un à l’autre dans leur exil commun par cette auréole
qui brille au front des élus, invisible pour les profanes; et,
secouant un immense dédain sur ce monde de boue, ils prirent leur
vol vers le ciel, transfigurés à leurs propres yeux en ces fiancés
angéliques dont les robes innocentes étincellent des diamants de
l’éternel bonheur.
—Tu m’aimeras toujours ainsi? demanda Octave, le front brûlant de sa
vertu.
—Toujours! soupira Clémence, sans baisser les yeux sous le regard de
feu qui interrogeait le sien.
—Tu seras l’âme de mon âme? l’ange de mon ciel?
—Votre sœur, dit-elle avec le plus doux sourire, en effleurant de sa
main la joue de son amant.
A cette caresse, il se sentit rougir et détourna les yeux d’un air
rêveur.
—Je suis très probablement, pensa-t-il, le plus grand sot qui ait
jamais existé depuis Joseph et Hippolyte.
En effet, si quelques-uns des bons amis qu’il avait laissés dans les
salons du Café de Paris eussent pu le voir en ce moment, c’eût été
infailliblement parmi eux une risée à étourdir tous les passants du
boulevard de Gand. Gerfaut, le fashionable parmi les artistes et le
viveur parmi les poètes, métamorphosé en un de ces jeunes ministres
allemands qu’Auguste La Fontaine nous a faits si honnêtement tendres
et métaphysiciens si candides! le Gerfaut, armé de serres et de bec,
dépouillant l’oiseau de proie et renaissant en colombe sans tache!
Cette palingénésie extraordinaire avait un côté risible qui le frappa
lui-même. Pour échapper à la moquerie de son jugement, pour se
blanchir de sa vertu, il fut sur le point d’oublier la tactique qu’il
s’était imposée et de descendre très humainement du royaume des anges.
En sentant contre sa joue la main que sa belle maîtresse y avait
appuyée, en voyant, penché vers lui, ce visage bien-aimé dont la
pâleur semblait graduellement colorée par une flamme intérieure,
en contemplant ces yeux expressifs qui les premiers maintenant
cherchaient les siens et s’y oubliaient avec un abandon si tendre
que leur aveu semblait du désir, une pensée captieuse pénétra
sourdement jusqu’au fond de son âme. Il resta silencieux et distrait
en apparence, mais réellement fort attentif à une voix tentatrice
semblable à celle dont Méphistophélès parlait à Marguerite, et qui lui
murmurait tout bas à l’oreille:
—Êtes-vous sûr, ô amant candide, de n’être pas un peu plus ridicule
qu’il ne convient à vos antécédents et à votre caractère? L’honnête
laurier de Scipion l’Africain a-t-il troublé votre sommeil? Est-ce un
pari que vous avez fait avec vous-même ou une épreuve de mortification
que vous vous imposez en expiation de vos vieux péchés? Avez-vous juré
de faire pâlir devant votre héroïsme toutes les vertus des domestiques
nourrissant leurs maîtres, des cochers de fiacre rapportant l’argent
oublié dans leurs voitures et des saintes filles vouées au service des
malades? Concourez-vous en ce moment pour le prix Montyon? Si cela
est, envoyez seulement au jury votre conversation actuelle, ajoutez
en note que vous aviez pour interlocutrice une des plus aimables
femmes du royaume, et vous êtes sûr d’être couronné. Vous serez
la première rosière de votre sexe; parmi tous les autres fleurons
de votre gloire, celui-ci ne sera ni le moins rare ni le moins
original. Car, où diantre, je vous prie, êtes-vous allé chercher ce
galimatias triple devant lequel Ballanche et Jean Paul baisseraient
pavillon? Je ne vous savais pas ces phrases surnaturelles, ce jargon
ascétique, cette quintessence de tendresse religieuse et virginale.
Quelle fantaisie d’escalader le ciel, quand la terre vous est si
bonne aujourd’hui, quand cette grotte est si obscure, l’air qu’on y
respire si tièdement parfumé, la mousse de ce rocher si douce qu’on
dirait d’un tapis de velours? Il y a bien longtemps que vous demandez
un moment semblable à celui-ci; depuis un an, il est dans tous vos
désirs, dans tous vos rêves, et maintenant qu’il est venu, vous en
dissipez la fortune en enfantillages dignes d’un lycéen qui vient
de lire Werther. Ignorez-vous que ce qui est naïveté, excusable et
quelquefois attrayante à quinze ans, devient niaiserie à trente,
et que cette belle ingénuité ne sied qu’au teint rosé et aux joues
imberbes de l’adolescence? Avez-vous envie que Dantan, dont la main
satanique vient de vous pétrir, fasse un léger changement à votre
buste en y ajoutant un voile comme signe caractéristique? Je vous le
dis, vous êtes en trois lettres un sot ou un fou: un fou de perdre
une occasion qui ne se retrouvera peut-être plus, un sot de croire
comme parole évangélique tout ce pathos que vous venez d’entendre
et de débiter. Vous n’êtes pas de bonne foi, et probablement cette
belle dame ne l’est pas plus que vous. Rappelez-vous son esprit si
fin, sa coquetterie si habile, son humeur moqueuse dont vous avez
déjà éprouvé le sarcasme; la croyez-vous tellement aveuglée par les
brouillards au milieu desquels vous la promenez depuis une demi-heure,
tellement étourdie de l’éther mystique que vous lui faites respirer,
en un mot si complètement domptée par tout ce magnétisme immatériel
d’outre-Rhin, qu’il ne lui soit pas déjà venu, comme à vous, quelque
idée essentiellement parisienne? N’essayez donc plus de voler; marchez
comme tout le monde, vous irez plus vite; car vous avez des jambes et
non des ailes. Songez que vous êtes sur la terre. Quel que soit le but
que vous veuillez atteindre, le plus court n’est pas de prendre par la
lune comme vous faisiez tout à l’heure. Vous rêverez cette nuit, vous
mourrez peut-être demain, en ce moment, vivez.
—A quoi donc songez-vous? dit Mme de Bergenheim, surprise du silence
et de l’air distrait d’Octave.
[Illustration: ... _Gerfaut passa la main derrière la tête charmante
posée sur son sein_...]
A cette question, il fit presque un soubresaut.
—Que je meure si je le lui dis, pensa-t-il; elle doit me trouver assez
ridicule comme cela.
—Mais répondez-moi, puisque je veux que vous me parliez, reprit-elle
avec l’accent despotique d’une femme aimée, sûre de son empire et
contente de l’exercer.
Il désobéit encore. Au lieu de répondre, comme elle l’exigeait, il lui
lança un long regard fixe et interrogateur. Sans doute il s’attendait
à trouver sur les traits de Clémence un reflet de ses propres pensées,
car son coup d’œil avait la profonde et sardonique pénétration de
celui que se jetaient au passage les augures romains, si l’on en croit
Cicéron. Mme de Bergenheim sentit la projection magnétique de ce
regard pénétrer entre ses paupières et s’enfoncer comme un glaive dans
ces régions inconnues qui sont le saint des saints où l’intelligence
réside. Il lui eût été impossible en ce moment d’avoir un seul secret
pour son amant, car il lui semblait que ces yeux étincelants étaient
posés contre son cœur et le scrutaient fibre à fibre, repli après
repli. Elle éprouva une souffrance pudique à être contemplée de la
sorte jusqu’au fond de l’âme, et, pour se soustraire à cette muette
interrogation qui la troublait, elle appuya son front sur l’épaule
d’Octave, en disant doucement:
—Ne me regardez pas ainsi ou je n’aimerai plus vos yeux.
Dans ce mouvement, son chapeau de paille, dont les rubans n’étaient
pas noués, glissa et, dans sa chute, entraîna le peigne qui
rassemblait ses beaux cheveux châtains; ils tombèrent en désordre sur
ses épaules. Quelques boucles s’étant déroulées sur la poitrine de
Gerfaut, celui-ci passa la main avec une amoureuse avidité derrière la
tête charmante posée sur son sein, pour ramener à ses lèvres toute
cette chevelure soyeuse et parfumée, et sa bouche s’y enfouit comme
dans une gerbe de fleurs. En même temps, il enveloppa doucement la
taille souple et gracieuse qui, en se penchant, semblait demander
cette caresse; mais, observateur même en cet instant, il n’essaya
pas une étreinte plus passionnée. Son bras enlaçait Clémence d’une
manière si insensible qu’elle eût pu se croire libre, et, en effet,
il la voulait libre. Le bréviaire des courtisans consiste en trois
choses, a-t-on dit: demander, recevoir et prendre; celui des amants
est le même. Demander est très doux, prendre a l’attrait qui s’attache
toujours au fruit défendu, mais recevoir est le bonheur même. Octave
pressentit que ce bonheur allait être le sien. Après avoir tant et si
longtemps imploré pour obtenir si peu, il mit une sorte de coquetterie
à se laisser aimer à son tour. Son vœu secret ne tarda pas à être
accompli: au bout d’un instant, il s’aperçut que Clémence se pressait
d’elle-même contre lui. A travers le léger tissu de son gilet, la
chaleur d’une respiration entrecoupée pénétra jusqu’à sa poitrine, et
il lui sembla que son cœur en sortait pour recevoir un baiser plutôt
deviné que senti.
Le demi-jour de la grotte prenait peu à peu une teinte plus
mystérieuse. Le soir approchait et le soleil était près d’atteindre
l’horizon; ses rayons, qui jusqu’alors avaient filtré pour ainsi dire
à travers les branches du saule pleureur, s’étaient graduellement
retirés, et leur pâle reflet ne dorait plus que le haut du rocher.
Le bruit semblait s’éteindre en même temps que la lumière. La brise
des bois devenait plus faible, le murmure du torrent plus doux. Le
calme eût été complet si les abois lointains de la meute, en pleine
chasse dans le haut du vallon, n’eussent apporté un souvenir du monde
extérieur dans ce lieu où tout invitait à l’oublier. Mais ce bruit
même était une raison de sécurité pour les amants, l’affaiblissement
progressif des voix annonçant que les chasseurs s’éloignaient de plus
en plus, et avec eux le danger.
—Clémence, dit Octave d’une voix dont l’accent attestait que sa
philosophie analytique était vaincue.
Mme de Bergenheim leva la tête et le regarda un instant d’un œil
incertain, comme si elle se fût éveillée d’un songe.
—Que votre cœur bat fort! dit-elle, pauvre ami!
Elle y appuya son front de nouveau avec la grâce d’un enfant qui
veut se rendormir sur le sein de sa mère. Espérait-elle calmer par
cette pression caressante le trouble de ce cœur agité? ou bien
éprouvait-elle un bonheur secret à entendre la voix intérieure qui
lui disait dans chaque battement: Je t’aime? Quel que fût le motif de
cette pose abandonnée, Octave ne se plaignit pas, quoiqu’il sentît ses
palpitations redoubler de violence au contact de ce front gracieux.
Ses yeux, errant vaguement çà et là, semblaient demander conseil aux
plus petites pointes du rocher, aux moindres touffes d’herbe semées
sur les parois de la grotte. Insensiblement il souleva la tête chérie
penchée sur sa poitrine, écarta les boucles de cheveux dont elle était
inondée et les arrangea en bandeau autour des tempes avec un soin
extrême, comme si toutes ses pensées eussent été absorbées par ce soin
amoureux. Puis la violence de son émotion fut plus forte que le calcul
ou la réserve: il saisit Clémence dans ses bras avec une passion
extrême, et en s’écriant d’une voix à peine intelligible:
—Cette amitié m’est trop cruelle! Dis-moi de mourir si tu ne veux pas
m’aimer!
Elle se sentit troublée jusqu’au fond de l’âme par l’accent de
ces paroles; elle eut peur de lui et d’elle-même plus encore; le
péril devenait si grand, qu’y réfléchir un seul instant eût été
y succomber. Elle essaya de se dégager de cette étreinte qui lui
paraissait une ceinture de feu; n’y pouvant parvenir, elle se laissa
glisser à genoux et implora par une supplication muette la pitié de
son amant; car elle ne trouvait plus ni voix pour prier, ni force
pour combattre. En la voyant se prosterner ainsi, Octave éprouva de
nouveau un étrange sentiment d’ironie et de défiance. Ce n’était pas
la première fois qu’on lui demandait grâce; il savait combien cette
pantomime alarmée est souvent étrangère aux véritables impressions,
et l’attention raffinée qu’apportent beaucoup de femmes à mettre une
grande dignité dans la mort de leur vertu, à l’instar des gladiateurs
romains. Cette idée lui traversa le cœur comme un fer glacé; il se
fût résigné peut-être à voir Clémence à jamais froide, indifférente
et dédaigneuse; mais la trouver savante et habile était une déception
qu’il se sentit incapable de lui pardonner. Par une de ces bizarres
injustices dont abondent les imaginations ardentes, il lui fit
d’avance un crime de sa faiblesse; il comprit qu’il l’aimerait moins
si elle l’aimait trop. En proie lui-même aux désirs les plus embrasés,
il la voulut en ce moment calme et vertueuse.
—Si elle manque de force, se dit-il, ce n’est qu’une femme comme
toutes les autres, et alors elle ne valait pas un an de ma vie que je
lui ai donné.
Une seconde fois son regard étincelant se plongea dans celui de
Mme de Bergenheim avec une ténacité fixe et incisive. Aucun signe
d’intelligence n’accueillit cet appel maçonnique; aucun symptôme de
confusion ou de consentement ne confirma ses doutes. L’ironie de
sa pensée ne fut pas comprise, et cet outrage passa sans obtenir
de réponse, car il resta ignoré. En étudiant l’expression de ce
visage levé vers lui, et dont la passion la plus vraie animait
l’innocence, comme la flamme d’une lampe colore d’une pure lueur la
transparence de l’albâtre qui l’entoure; en contemplant ce mélange
d’attendrissement involontaire et d’effroi pudique, ce désir réel de
vertu surnageant encore au milieu de cet orage d’émotions énervantes,
enfin cette belle fleur de douce honnêteté et de confiant abandon
qu’un souffle d’amour courbait ainsi à ses genoux, il éprouva un
mélange de bonheur et de remords. Il eut honte de lui-même, de sa
défiance, de son expérience désenchanteresse, de cette incrédulité
fatale toujours prête à flétrir dans sa main les roses les plus suaves
à respirer. Avec l’humilité d’un caractère aimant et élevé, prompt à
reconnaître ses torts, il s’inclina devant la supériorité morale de la
femme, si parfaite lorsqu’elle est bonne, si angélique lorsqu’elle est
vertueuse, et portant alors à une exagération si sublime toutes les
noblesses de l’esprit et du cœur. Il éprouva une des joies les plus
rares dans la vie d’un homme du monde; il crut à la naïveté de celle
qu’il aimait. En ce moment le scepticisme voltairien fit silence. Son
âme tout entière se mit en adoration devant Clémence, et il jeta loin
de lui son scalpel en frémissant d’y avoir porté la main: un scalpel
n’est-il pas un poignard?
Octave approcha ses lèvres avec un nouveau délice de cette source au
fond de laquelle il avait craint d’apercevoir un reptile, et qu’il
avait trouvée fraîche comme la rosée du matin, pure comme le ciel dont
elle reflétait l’image. Il baigna sa passion dans cette onde chaste
et limpide pour recouvrer le calme qui en ce moment lui semblait
un devoir. Veillant avec une attention extrême à ses pensées et à
ses paroles, afin que rien ne troublât plus celle qu’il trouvait
digne de toutes les obéissances de son respect, il fut le premier à
ramener leur conversation à une expression paisible et modérée. Cet
entretien, où les sentiments les plus tendres enveloppaient leurs
parfums de la blanche corolle du lis, où les feux les plus ardents
assoupissaient leur flamme, afin de n’en laisser que la chaleur et non
le danger, finit par lui paraître d’une saveur d’amour si neuve et si
suave qu’il borna son désir à s’en rassasier sans demander plus. La
part que Clémence lui avait accordée, et dont elle l’avait reconnu
souverain, avait des limites étroites; mais est-il petit royaume pour
un cœur intelligent? Au lieu de se briser le front à des barrières
qu’il savait bien n’être pas immuables, il mit toutes les grâces de
son esprit à orner sa conquête. Loin de chercher, par une insistance
toujours grossière, à cueillir un bonheur encore vert, il laissa
la moisson à l’avenir; l’espérance était assez riche pour dorer le
présent. Il se contenta donc de l’amitié permise, mais il la fit si
douce et si intime qu’elle semblait éclipser l’amour défendu, et il
entra si bien dans son rôle, ses expressions furent si caressantes,
sa voix si mélodieuse, ses yeux amollirent dans un fluide si velouté
leurs rayons trop brûlants que, si le cœur de Clémence n’eût pas été à
lui dès longtemps, il l’eût conquis ce jour-là.
Par un sentiment naturel aux femmes, dont le geste est toujours plus
éloquent que la parole, et qui mettent volontiers dans leur pose
l’aveu interdit à leur langage, Mme de Bergenheim était restée à
genoux, quoique le danger qui lui avait inspiré cette attitude fût
passé. L’amour véritable commande aux caractères les plus hautains cet
invincible besoin de soumission; les orgueilleuses surtout adorent
quand elles aiment. La noble dame dont l’esprit ne maîtrisait pas
toujours les vaniteux préjugés de la naissance, la reine de salon
rassasiée d’adulations et d’hommages trouvait un charme si grand
à se prosterner à son tour, que, pour en jouir plus longtemps,
elle semblait avoir perdu le souvenir. L’âme suspendue aux paroles
d’Octave, elle s’oubliait tout entière au bonheur d’aimer, insoucieuse
de l’heure qui s’écoulait, de l’obscurité plus grande, du péril
que chaque instant pouvait faire naître. Les sons lointains du cor,
répétés par les échos, la réveillèrent enfin en lui apportant un
avertissement de prudence. Par un effort soudain elle se leva et
rattacha ses cheveux au-dessus de sa tête, avec une précipitation
mêlée d’inquiétude.
—M’en refuserez-vous encore une boucle en souvenir de cette heure du
ciel? lui dit Octave en lui arrêtant doucement la main au moment où
elle allait remettre son peigne.
—En avez-vous besoin pour vous souvenir? répondit-elle en lui lançant
un regard qui n’était ni un reproche ni un refus.
—Le souvenir dans mon cœur et les cheveux sur mon cœur! Nous sommes
dans un siècle indigne. Je ne puis me glorifier de vos couleurs aux
yeux de tous, et pourtant je voudrais porter un signe de mon servage.
—Mon chevalier! dit-elle avec une tendresse mêlée d’orgueil.
Elle laissa ses cheveux se dérouler de nouveau, puis parut embarrassée
pour mettre à exécution sa gracieuse volonté.
—Je ne puis cependant pas les couper avec mes dents, reprit-elle avec
un sourire qui laissa entrevoir une double rangée de perles.
Octave tira de sa poche un stylet dont la lame courte et large était
tranchante comme celle d’un damas.
—Pourquoi portez-vous toujours ce poignard? demanda la jeune femme
d’une voix altérée; j’éprouve une terreur involontaire en vous voyant
ainsi armé.
—Ne craignez rien, dit Gerfaut sans répondre à cette question, je
respecterai le bandeau qui vous sert de couronne. Je sais où il faut
couper, et si mon ambition est grande, ma main sera discrète.
Mme de Bergenheim n’eut pas confiance en cette modération et craignit
de mettre sa belle chevelure à la merci de son amant; elle prit donc
le poignard, coupa elle-même une petite boucle qu’elle lissa dans ses
doigts et la lui offrit ensuite avec un geste amoureux qui doublait le
prix de ce don.
En ce moment les sons du cor retentirent de nouveau, à une distance
plus rapprochée.
—Déjà vous quitter! s’écria Clémence en se faisant violence, mais il
le faut. Cher ange! laissez-moi partir maintenant; dites-moi adieu.
Elle se pencha vers lui en présentant son front pour y recevoir cet
adieu. Ce furent ses lèvres que rencontrèrent celles d’Octave, mais ce
dernier baiser fut rapide et fugitif comme l’éclair. Se dérobant aux
bras qui voulaient encore la retenir, elle s’élança hors de la grotte,
et un moment après elle avait disparu dans les détours ombragés du
sentier.
Gerfaut resta quelque temps à la même place, plongé dans
l’affaissement que l’âme éprouve toutes les fois qu’elle a dépensé
en vives émotions une grande somme de sensibilité ou d’énergie.
S’arrachant enfin à cette langueur rêveuse, il gravit le rocher par où
il était descendu, afin de regagner le haut de l’escarpement. Mais au
bout de quelques pas, il s’arrêta, par un mouvement d’effroi, comme
s’il eût vu se dresser devant lui quelque reptile venimeux.
Au-dessus de l’échelle taillée dans le roc, entre les buissons de
noisetiers et d’aubépines dont était bordée la crête du plateau, il
avait aperçu Bergenheim immobile et courbé, dans l’attitude d’un
homme qui cherche à se cacher pour observer lui-même. Les regards du
baron n’étant pas tournés du côté de Gerfaut, celui-ci ne devina pas
s’il était l’objet de cet espionnage, ou si la disposition du terrain
permettait à Christian d’apercevoir Mme de Bergenheim qui devait être
en ce moment sous les platanes. Dans l’incertitude de ce qu’il devait
faire, il resta immobile de son côté, couché à demi sur le rocher dont
une saillie, grâce à cette pose, pouvait le dérober à la vue du baron,
dans le cas où il n’aurait pas été aperçu par lui.
[Illustration]
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