XVIII

A l’extrémité de l’allée de platanes, le rivage formait un escarpement

semblable à celui sur lequel était bâti le château, mais beaucoup

plus abrupt et boisé en partie. Pour éviter ce passage impraticable

aux voitures, le chemin conduisant dans le haut du vallon tournait à

droite et gagnait, par une montée mieux ménagée, un plateau plus égal.

Il ne restait au bord de l’eau qu’un étroit sentier, ombragé par des

branches de hêtres ou de saules qui, par-dessus cette berge, pendaient

sur la rivière. Lorsqu’on avait fait quelques pas dans ce petit chemin

couvert, on se trouvait brusquement arrêté devant un énorme bloc de

rocher plaqué de mousses flétries, herse que la nature avait roulée à

cette place du haut de la montagne comme pour fermer le passage.

Cet obstacle n’était cependant pas insurmontable; mais, pour le

franchir, il fallait avoir le pied assuré et la tête inaccessible au

vertige, car le moindre faux pas eût précipité le maladroit dans

la rivière, aussi rapide que profonde. Depuis le rocher, on pouvait

atteindre le haut de l’escarpement par une échelle de pierre plutôt

faite pour une chèvre que pour un homme, ou, en redescendant de

l’autre côté, reprendre le chemin du bord de l’eau, momentanément

interrompu. Dans ce dernier cas, on arrivait, au bout d’une

soixantaine de pas, à un endroit où la rive s’abaissait de nouveau

et où le torrent s’élargissait sur un fond d’atterrissement qui

pointait çà et là en formant des îlots de sable couvert de buissons.

Ce lieu était un gué bien connu des bergers et en général de toutes

les personnes qui, ayant à passer d’un bord à l’autre, voulaient

éviter de descendre jusqu’au pont du château. Il avait donné son nom à

l’escarpement dont la tranche se dressait à pic un peu au-dessous, et

que les gens du pays appelaient communément la Roche du Gué.

Auprès du bloc moussu dont nous avons parlé, et du côté des platanes,

la base de l’espèce de muraille contre laquelle il était appuyé

comme une borne formait une excavation assez profonde; le courant y

avait trouvé une veine de pierre tendre et friable, que sa violence

incessante avait fini par ronger. C’était une grotte naturelle créée

par l’eau, mais que la terre, à son tour, s’était chargée d’embellir.

Au-devant, un saule énorme avait pris racine à quelques toises du sol

dans une fissure du rocher et laissait tomber ses branches pleureuses

dans le courant qui les entraînait à la dérive sans pouvoir les

arracher. Quand le soleil venait briser ses rayons sur les cheveux

verts de ce feuillage, en dardant çà et là dans l’obscurité quelque

longue aiguille de lumière; quand le vent errant dans les cimes des

bois en évoquait au loin les frémissantes harmonies; quand la rivière

élevait à son tour, comme une voix intelligente, son murmure monotone,

un singulier accord de demi-jour, de lumière lointaine, de tiède

fraîcheur, de mélodies vagues et amorties, donnait à ce sanctuaire un

charme extrême de solitude et de mélancolie.

Depuis quelques instants, Mme de Bergenheim était assise au bord de

la grotte sur un banc formé par la base du rocher. A l’aide d’une

baguette qu’elle avait machinalement arrachée le long du chemin, elle

traçait sur le sable fin et brillant dont le sol était tapissé de

fantastiques arabesques qu’elle effaçait ensuite soigneusement avec

le pied. Sans doute ces hiéroglyphes, inexplicables pour tout autre,

avaient un sens à ses yeux; sans doute son imagination donnait une

pensée à ces lignes confuses et bizarres, et peut-être craignait-elle

que le moindre vestige oublié par mégarde ne trahît le secret qui lui

avait été confié.

Lorsque nous aimons, la nature entière aime avec nous; elle devient

complice de nos moindres pensées, elle reçoit les confidences sans

fin de notre tendresse et s’anime d’une vie humaine pour écouter et

répondre. Alors l’imagination acquiert des facultés inouïes: par

elle, les formes du monde extérieur sont détruites et jetées dans

un moule nouveau; elle donne une intelligence à la matière la plus

inerte et la crée à l’image de son désir, comme Dieu créa l’homme

à sa propre image. Alors, ainsi que le Chérubin, on va disant son

amour au ciel et à la terre, car le ciel et la terre ne sont plus

qu’un reflet de l’être adoré. Partout on le retrouve: c’est lui qui

se penche angéliquement au bord du nuage errant sur notre tête,

lui qui nous parle dans l’écho que le vent interroge au creux des

montagnes; il nous regarde comme une ondine mystérieuse du fond du

lac où se reflètent nos traits, il se dessine à nos pieds sur le

sable où notre main trace des cercles magiques. _Voir c’est avoir_, a

dit Béranger. Aimer, c’est avoir mieux encore, car le cœur, dans son

incompréhensible puissance d’expansion, enveloppe le monde entier et

se l’assimile ensuite lorsqu’il se replie sur lui-même.

Clémence était plongée dans une de ces extases qui abolissent le temps

et la distance, et pendant lesquelles la vue de l’âme perçoit une

image absente aussi fidèlement que pourrait le faire celle du corps.

Les fibres de son cœur, dont la vibration avait été si brusquement

paralysée à l’arrivée de Christian, avaient repris leur frémissement

passionné. Seule, elle recommençait en esprit le tête-à-tête du

salon; elle entendait de nouveau la valse perfide; elle sentait errer

dans ses cheveux l’haleine de son amant; elle recevait dans ses yeux

ce regard magnétique qu’elle n’avait jamais supporté sans trouble;

sa main tremblait une seconde fois sous le long baiser qui l’avait

froissée jusqu’à en nuancer la blancheur d’une teinte semblable aux

fleurs de l’églantier. Et quand elle en fut là de son rêve, il était

redevenu réalité; car Octave, assis à ses côtés sans qu’elle l’eût

entendu venir, avait repris la scène du piano au point où elle avait

été interrompue.

Elle n’eut pas peur. Ce n’était pas une impression nouvelle qui la

frappait, c’était l’incarnation d’un sentiment préexistant, c’était

sa pensée faite homme. Son esprit était graduellement arrivé à ce

degré d’exaltation qui rend imperceptible la transition du songe à

la vie. Il lui sembla donc qu’Octave avait toujours été là et que

c’était sa place; pendant un instant, elle ne pensa plus et resta sans

mouvement dans les bras qui l’avaient enlacée. Mais bientôt la raison

lui revint. Elle se leva en tressaillant, s’éloigna de quelques pas et

se tint devant son amant, le front baissé et les joues couvertes de

rougeur.

—Pourquoi me craindre? ne savez-vous pas que je suis digne de vous

aimer? dit-il d’une voix émue. Et, sans essayer de la retenir ou de se

rapprocher d’elle, il se mit à genoux par un mouvement empreint d’une

grâce douce et triste.

Lorsqu’une femme n’a pas officiellement reconnu comme droit la faveur

surprise pendant un instant d’abandon, descendre de ses bras à ses

pieds, c’est contrevenir à la loi qui fait du mot de Danton un des

axiomes de l’amour; et le plus souvent cette faute a un résultat

fatal. Gerfaut savait cela à merveille, car peu de jeunes gens avaient

étudié aussi consciencieusement que lui les moindres détails de

l’art auquel Ovide a consacré une poétique spéciale. Mais il savait

en même temps que si, dans les circonstances ordinaires, on doit se

conduire d’après les règles générales, il se présente parfois tel

cas exceptionnel, telle situation hors du droit commun dans lesquels

l’oubli des principes habituels devient indispensable. Il avait

assez bien analysé le caractère de Mme de Bergenheim pour pressentir

les moindres variations de son humeur mobile jusqu’au caprice. A

l’attitude effarouchée de la jeune femme, à la rougeur de ses joues, à

un scintillement subit qu’il aperçut à travers les longs cils de ses

yeux baissés, il comprit qu’une réaction de rigorisme se préparait,

et il eut peur; car il savait que les femmes, sous le coup d’un

remords, frappent toujours sur leur amant par manière d’expiation pour

elles-mêmes.

—Si je laisse prendre feu à cette vertu, pensa-t-il, je suis un homme

perdu pour quinze jours au moins.

Sa position lui semblait trop douce pour qu’il voulût la compromettre

par une imprudente témérité. Rassurer cette blanche colombe au regard

d’aigle, afin de lui ôter toute fantaisie de s’envoler encore une

fois, lui parut donc un trait de politique autant que de bon goût.

Il fit une de ces retraites savantes qui seraient une fuite pour un

général médiocre, mais dont un habile capitaine sait se créer un

titre de gloire comme d’une victoire réelle. Il abandonna prudemment

le terrain dangereux sur lequel il avait pris position, avant qu’on

ne l’en chassât de vive force, et de l’emportement le plus passionné,

passa sans gaucherie et par une transition adroite au maintien le

plus soumis. Et lorsque Clémence leva ses grands yeux dans lesquels

rayonnait un éclair menaçant, au lieu d’un audacieux à punir, elle

trouva un amant respectueux: elle cherchait un ennemi insolent, elle

vit un esclave en prière.

Il y avait une humilité si flatteuse dans l’attitude d’Octave, une

tendresse si inquiète dans son accent, qu’elle se sentit désarmée,

et sur son front l’orage se dissipa sans que la foudre eût suivi

l’éclair. Elle éprouva au cœur un sentiment de bonheur ineffable à

être ainsi comprise et obéie avant d’avoir commandé, car elle-même ne

devina pas le machiavélisme caché sous cette adoration; elle ne vit

qu’estime pour elle, ménagement pour sa pudeur, délicatesse sœur de la

sienne, grâce et courtoisie exquises, là où une coquette plus habile

eût pressenti un piège caché. Elle ne put contenir un sentiment de

reconnaissance pour celui qui savait si bien aimer, et lui sacrifiait

avec une modestie charmante les exigences de sa propre passion. Elle

pensa même—les femmes ont parfois des idées si étranges!—que lui

accorder une récompense pour cette belle conduite serait une mesure de

haute prudence, qu’ainsi elle l’encouragerait à ce chemin honnête, et

lui ferait prendre goût à la tendresse modérée et vertueuse dont elle

avait quelquefois rêvé la dangereuse utopie. En ce moment enfin, elle

le trouva si bien selon son cœur, qu’elle eut horreur de lui causer

la moindre peine. Son maintien, son geste, l’expression de toute sa

personne trahirent son attendrissement et sa gratitude. Elle s’avança

vers Octave, lui prit la main pour le faire relever, et se rassit la

première en lui permettant ainsi de l’imiter. Quand il se fut de

nouveau placé à ses côtés et bien près, elle serra doucement la main

qu’elle n’avait pas quittée, chercha le regard de son amant avec des

yeux dont le diamant s’était changé en velours, et lui dit de cette

voix profonde et pénétrante que les femmes ont quelquefois:

—Ami!

Il est des mots bien simples, habituellement entachés d’insignifiance

par un emploi banal, mais qui reprennent au besoin tout le luxe de

leur sens primitif. Les femmes surtout ont le secret et l’à-propos

de ces expressions riches sous une forme modeste, passionnées dans

leur réserve, et d’autant plus puissantes qu’on en apprécie moins

d’abord la portée réelle. Dans la position où se trouvait Clémence

le langage devenait embarrassant; il était peu de phrases qui

n’eussent leurs dangers. Concilier la passion effervescente de son

amant avec la dignité de sa propre vertu, de telle sorte que l’une

restât sans tache et l’autre sans blessure; changer cette grotte

sombre et pleine d’embûches en un de ces lieux d’asile où expirent

les désirs révoltés et les mauvais vouloirs; relever son trône de

reine, mais de reine indulgente et gracieuse; rattacher son voile sans

pruderie hautaine; ramener au même mouvement deux cœurs dont l’un

palpitait trop vite selon elle, mais tous deux si heureux de battre

ensemble, que désormais la moindre désunion eût produit un déchirement

insupportable, telle était sa tâche; elle n’était pas facile à

accomplir. Les sentiments énergiques sont toujours irritables. La

moindre marque de froideur ou de mécontentement eût révolté la

susceptibilité d’Octave, et vivre en paix avec lui était devenu un

besoin auquel Clémence eût sacrifié plus peut-être qu’elle n’osait se

l’avouer. D’un autre côté, quel danger si elle s’abandonnait à cette

émotion dont elle se sentait entourée et assaillie comme des vagues

de la mer montante? Sur quel rocher assez élevé pourrait-elle s’enfuir

si elle était faible un seul instant? Perdre son amant pour toujours

peut-être, en le repoussant par une rigueur qu’il pourrait accuser de

caprice, ou se perdre elle-même en ne l’arrêtant pas! Elle marchait

entre ces deux écueils, et pour n’y pas tomber, pour n’être pas

cruelle en refusant trop, ou imprudente en trop accordant, il fallait

une merveilleuse habileté, un tact aussi exquis que prudent. Mais les

femmes n’ont-elles pas la science innée de tout ce qui est bon et

convenable? est-il dans la vie un abîme sur lequel elles ne planent

en se jouant, lorsqu’elles veulent déployer cette intelligence au vol

toujours prêt dont la nature les a douées?

Ami! fut le talisman chargé de conjurer les dangers de cette position

critique. Tout était dans ce mot, le pardon du passé et la règle pour

l’avenir, l’aveu de la tendresse la plus intime et la sauvegarde

contre son excès; c’était un don et une prière tout à la fois; et le

don n’était-il pas tellement précieux qu’il devenait impossible à un

homme d’honneur de rejeter la prière? Ami! c’était la rançon de sa

vertu qu’offrait Clémence, car son accent passionné expliquait le sens

complet de cette expression avec une incomparable énergie.—Venez,

semblait-il dire, sortons de cette atmosphère brûlante où vous voulez

me retenir, ses vapeurs souillent la blancheur de mes vêtements, sa

flamme flétrit les fleurs de ma couronne, sa senteur empoisonnée

porte à l’âme une langueur funeste, au front un vertige de criminelle

ivresse. Ce n’est pas à l’ange de descendre jusqu’à l’homme, mais

c’est à l’homme de monter jusqu’à l’ange; n’essayez plus de me faire

déchoir; ce serait malheur pour moi, car je suis du ciel, et le perdre

serait plus que mourir; la vertu est une patrie dont l’exil ne se

supporte pas; ce serait malheur pour vous, car je sais que vous êtes

à moi, et ma douleur deviendrait la vôtre. Ne tranchez donc pas mes

ailes, mais prenez ma main et suivez-moi; je volerai pour vous, je

vous conduirai par les belles régions où la passion s’ennoblit et

où le cœur se divinise. Là, il est permis d’aimer, car la pureté y

sanctifie la tendresse. Sachez-le bien, il y a dans l’amour crime et

vertu, comme dans l’encens parfum et cendre. Quand sont embrasés le

vase de l’autel et le cœur de l’homme, au ciel la vertu et le parfum,

à la terre le crime et la cendre. Jetez-la donc aux vents cette cendre

de votre amour pour que je puisse venir à vous sans en être souillée.

Votre passion, c’est la mer dont la vague engloutit et ne désaltère

pas; la mienne est un lac d’onde limpide et douce où l’on peut voguer

sans crainte de naufrage; votre passion, c’est le charbon qui s’éteint

après avoir causé l’incendie, la mienne est l’étoile du firmament

dont la splendeur éclaire et ne brûle pas. Vous le voyez, c’est moi

qui sais la véritable science; écoutez-moi donc, et obéissez, si vous

voulez que je vous aime—et je serai si heureuse de pouvoir vous aimer!

Telle était la paraphrase dont le regard et la voix de Mme de

Bergenheim avaient enrichi un mot unique, mais fécond; Gerfaut

la comprit sans avoir besoin de l’entendre prononcer; il perça

les moindres plis de ce voile à demi soulevé, avec cette fine

intussusception et cette délicatesse féminine, grâces naturelles de

son esprit. C’était la paix qu’on lui demandait, et cette paix était

si bonne, et lui-même si las de la guerre! Il accepta le traité sans

en discuter les conditions, il se courba devant le rameau béni de

l’amour spiritualiste qui lui était présenté comme branche d’olivier,

de manière à faire croire qu’il consentait pour toujours à l’exorcisme

de ses passions mauvaises. Mais, au moment même où il répondait par

les expressions les plus douces, par les protestations les plus

soumises, son esprit pesait avec une lucidité et une promptitude

inconcevables, les avantages et les inconvénients du marché. Ses

paroles étaient d’un amant de quinze ans, ses réflexions d’un

diplomate de cinquante.

—Ami! pensait-il; oui, certainement. Je ne disputerai pas sur le mot,

pourvu qu’on reconnaisse le fait; qu’importe la couleur du drapeau?

il n’y a que les sots qui s’en occupent. Ami! ce n’est pas encore le

trône, mais c’est l’estrade par où l’on y monte. Provisoirement la

place n’est pas mauvaise, et j’y serai un peu mieux que sur cette

brèche du haut de laquelle je me vois culbuté depuis un an à chaque

nouvel assaut. Ainsi donc, ami, en attendant mieux. D’ailleurs, ce

mot est très doux à entendre quand il est prononcé avec cet accent de

sirène, et qu’en même temps les yeux disent: Amant!

Il arbora donc ce pacifique pavillon comme un corsaire prend celui

du navire dont il veut endormir la vigilance, et pour le moment

il éloigna toute pensée qui aurait pu contrarier cette manœuvre

politique. Lorsqu’il s’était trouvé assis près de Clémence, dans ce

lieu sombre et solitaire, l’imagination exaltée par les souvenirs

si récents du salon, il n’avait pas été maître d’abord de la plus

orageuse émotion. Quoique poète de la nouvelle école, il était assez

familier avec les classiques pour s’être involontairement rappelé ces

vers de l’_Énéide_:

Speluncam Dido dux et trojanus eandem.....

Avec un courage d’anachorète, il conjura cette image tentatrice, et,

déployant la force de volonté qui lui était habituelle, il arriva au

dernier degré de l’héroïsme, la retraite pour assurer le triomphe.

Alors, au fond de cette grotte mystérieuse, il se passa entre les

deux amants une scène pleine de détails si délicats, de nuances si

chatoyantes, de subtilités si suaves, que leur peinture demanderait

la touche du Corrège et la précision analytique de Gérard Dow,

fondues dans la vapeur ossianique qui baigne quelques-unes des

compositions de Girodet. Cette jeune femme d’une intelligence exquise,

d’une aristocratie parfaite en toutes choses, diamant poli par la

civilisation transcendante des premiers salons de Paris, et cet homme

spirituel parmi les hautes capacités du siècle, naguère audacieux

coryphée du dandysme à pied fourchu de la rue Saint-Florentin,

arrivèrent insensiblement, en remontant les pentes fleuries d’un

charmant entretien, aux régions du platonisme le plus éthéré; elle,

confiante, enthousiaste avec candeur, plus tendre et plus hardie

dans sa tendresse, à mesure que s’éloignaient les basses terres et

qu’elle sentait son cœur se dilater dans une plus chaste atmosphère;

lui, d’abord entièrement hypocrite de sentimentalisme, puis gagné par

l’entraînement de ses propres paroles, et enfin assez exalté de son

côté pour ne plus trop savoir s’il jouait un rôle ou si sa bouche

disait la vérité de son cœur. Ils planèrent ainsi longtemps dans les

cieux à la fois obscurs et lumineux de l’extase mystique, interrogeant

les ténèbres de chaque nuage et la splendeur de chaque étoile. Ils

parlèrent attraction et sympathie, attachement fraternel et union

des âmes; par eux le matérialisme des sens fut foulé aux pieds et la

passion délivrée de son enveloppe grossière. La vertu versa dans leur

amour une goutte divine pour le changer en breuvage d’immortalité; la

coupe se fit calice. Ils évoquèrent d’une foi fervente les séraphiques

visions de Swedenborg; eux-mêmes devinrent deux esprits de la même

sphère, révélés l’un à l’autre dans leur exil commun par cette auréole

qui brille au front des élus, invisible pour les profanes; et,

secouant un immense dédain sur ce monde de boue, ils prirent leur

vol vers le ciel, transfigurés à leurs propres yeux en ces fiancés

angéliques dont les robes innocentes étincellent des diamants de

l’éternel bonheur.

—Tu m’aimeras toujours ainsi? demanda Octave, le front brûlant de sa

vertu.

—Toujours! soupira Clémence, sans baisser les yeux sous le regard de

feu qui interrogeait le sien.

—Tu seras l’âme de mon âme? l’ange de mon ciel?

—Votre sœur, dit-elle avec le plus doux sourire, en effleurant de sa

main la joue de son amant.

A cette caresse, il se sentit rougir et détourna les yeux d’un air

rêveur.

—Je suis très probablement, pensa-t-il, le plus grand sot qui ait

jamais existé depuis Joseph et Hippolyte.

En effet, si quelques-uns des bons amis qu’il avait laissés dans les

salons du Café de Paris eussent pu le voir en ce moment, c’eût été

infailliblement parmi eux une risée à étourdir tous les passants du

boulevard de Gand. Gerfaut, le fashionable parmi les artistes et le

viveur parmi les poètes, métamorphosé en un de ces jeunes ministres

allemands qu’Auguste La Fontaine nous a faits si honnêtement tendres

et métaphysiciens si candides! le Gerfaut, armé de serres et de bec,

dépouillant l’oiseau de proie et renaissant en colombe sans tache!

Cette palingénésie extraordinaire avait un côté risible qui le frappa

lui-même. Pour échapper à la moquerie de son jugement, pour se

blanchir de sa vertu, il fut sur le point d’oublier la tactique qu’il

s’était imposée et de descendre très humainement du royaume des anges.

En sentant contre sa joue la main que sa belle maîtresse y avait

appuyée, en voyant, penché vers lui, ce visage bien-aimé dont la

pâleur semblait graduellement colorée par une flamme intérieure,

en contemplant ces yeux expressifs qui les premiers maintenant

cherchaient les siens et s’y oubliaient avec un abandon si tendre

que leur aveu semblait du désir, une pensée captieuse pénétra

sourdement jusqu’au fond de son âme. Il resta silencieux et distrait

en apparence, mais réellement fort attentif à une voix tentatrice

semblable à celle dont Méphistophélès parlait à Marguerite, et qui lui

murmurait tout bas à l’oreille:

—Êtes-vous sûr, ô amant candide, de n’être pas un peu plus ridicule

qu’il ne convient à vos antécédents et à votre caractère? L’honnête

laurier de Scipion l’Africain a-t-il troublé votre sommeil? Est-ce un

pari que vous avez fait avec vous-même ou une épreuve de mortification

que vous vous imposez en expiation de vos vieux péchés? Avez-vous juré

de faire pâlir devant votre héroïsme toutes les vertus des domestiques

nourrissant leurs maîtres, des cochers de fiacre rapportant l’argent

oublié dans leurs voitures et des saintes filles vouées au service des

malades? Concourez-vous en ce moment pour le prix Montyon? Si cela

est, envoyez seulement au jury votre conversation actuelle, ajoutez

en note que vous aviez pour interlocutrice une des plus aimables

femmes du royaume, et vous êtes sûr d’être couronné. Vous serez

la première rosière de votre sexe; parmi tous les autres fleurons

de votre gloire, celui-ci ne sera ni le moins rare ni le moins

original. Car, où diantre, je vous prie, êtes-vous allé chercher ce

galimatias triple devant lequel Ballanche et Jean Paul baisseraient

pavillon? Je ne vous savais pas ces phrases surnaturelles, ce jargon

ascétique, cette quintessence de tendresse religieuse et virginale.

Quelle fantaisie d’escalader le ciel, quand la terre vous est si

bonne aujourd’hui, quand cette grotte est si obscure, l’air qu’on y

respire si tièdement parfumé, la mousse de ce rocher si douce qu’on

dirait d’un tapis de velours? Il y a bien longtemps que vous demandez

un moment semblable à celui-ci; depuis un an, il est dans tous vos

désirs, dans tous vos rêves, et maintenant qu’il est venu, vous en

dissipez la fortune en enfantillages dignes d’un lycéen qui vient

de lire Werther. Ignorez-vous que ce qui est naïveté, excusable et

quelquefois attrayante à quinze ans, devient niaiserie à trente,

et que cette belle ingénuité ne sied qu’au teint rosé et aux joues

imberbes de l’adolescence? Avez-vous envie que Dantan, dont la main

satanique vient de vous pétrir, fasse un léger changement à votre

buste en y ajoutant un voile comme signe caractéristique? Je vous le

dis, vous êtes en trois lettres un sot ou un fou: un fou de perdre

une occasion qui ne se retrouvera peut-être plus, un sot de croire

comme parole évangélique tout ce pathos que vous venez d’entendre

et de débiter. Vous n’êtes pas de bonne foi, et probablement cette

belle dame ne l’est pas plus que vous. Rappelez-vous son esprit si

fin, sa coquetterie si habile, son humeur moqueuse dont vous avez

déjà éprouvé le sarcasme; la croyez-vous tellement aveuglée par les

brouillards au milieu desquels vous la promenez depuis une demi-heure,

tellement étourdie de l’éther mystique que vous lui faites respirer,

en un mot si complètement domptée par tout ce magnétisme immatériel

d’outre-Rhin, qu’il ne lui soit pas déjà venu, comme à vous, quelque

idée essentiellement parisienne? N’essayez donc plus de voler; marchez

comme tout le monde, vous irez plus vite; car vous avez des jambes et

non des ailes. Songez que vous êtes sur la terre. Quel que soit le but

que vous veuillez atteindre, le plus court n’est pas de prendre par la

lune comme vous faisiez tout à l’heure. Vous rêverez cette nuit, vous

mourrez peut-être demain, en ce moment, vivez.

—A quoi donc songez-vous? dit Mme de Bergenheim, surprise du silence

et de l’air distrait d’Octave.

[Illustration: ... _Gerfaut passa la main derrière la tête charmante

posée sur son sein_...]

A cette question, il fit presque un soubresaut.

—Que je meure si je le lui dis, pensa-t-il; elle doit me trouver assez

ridicule comme cela.

—Mais répondez-moi, puisque je veux que vous me parliez, reprit-elle

avec l’accent despotique d’une femme aimée, sûre de son empire et

contente de l’exercer.

Il désobéit encore. Au lieu de répondre, comme elle l’exigeait, il lui

lança un long regard fixe et interrogateur. Sans doute il s’attendait

à trouver sur les traits de Clémence un reflet de ses propres pensées,

car son coup d’œil avait la profonde et sardonique pénétration de

celui que se jetaient au passage les augures romains, si l’on en croit

Cicéron. Mme de Bergenheim sentit la projection magnétique de ce

regard pénétrer entre ses paupières et s’enfoncer comme un glaive dans

ces régions inconnues qui sont le saint des saints où l’intelligence

réside. Il lui eût été impossible en ce moment d’avoir un seul secret

pour son amant, car il lui semblait que ces yeux étincelants étaient

posés contre son cœur et le scrutaient fibre à fibre, repli après

repli. Elle éprouva une souffrance pudique à être contemplée de la

sorte jusqu’au fond de l’âme, et, pour se soustraire à cette muette

interrogation qui la troublait, elle appuya son front sur l’épaule

d’Octave, en disant doucement:

—Ne me regardez pas ainsi ou je n’aimerai plus vos yeux.

Dans ce mouvement, son chapeau de paille, dont les rubans n’étaient

pas noués, glissa et, dans sa chute, entraîna le peigne qui

rassemblait ses beaux cheveux châtains; ils tombèrent en désordre sur

ses épaules. Quelques boucles s’étant déroulées sur la poitrine de

Gerfaut, celui-ci passa la main avec une amoureuse avidité derrière la

tête charmante posée sur son sein, pour ramener à ses lèvres toute

cette chevelure soyeuse et parfumée, et sa bouche s’y enfouit comme

dans une gerbe de fleurs. En même temps, il enveloppa doucement la

taille souple et gracieuse qui, en se penchant, semblait demander

cette caresse; mais, observateur même en cet instant, il n’essaya

pas une étreinte plus passionnée. Son bras enlaçait Clémence d’une

manière si insensible qu’elle eût pu se croire libre, et, en effet,

il la voulait libre. Le bréviaire des courtisans consiste en trois

choses, a-t-on dit: demander, recevoir et prendre; celui des amants

est le même. Demander est très doux, prendre a l’attrait qui s’attache

toujours au fruit défendu, mais recevoir est le bonheur même. Octave

pressentit que ce bonheur allait être le sien. Après avoir tant et si

longtemps imploré pour obtenir si peu, il mit une sorte de coquetterie

à se laisser aimer à son tour. Son vœu secret ne tarda pas à être

accompli: au bout d’un instant, il s’aperçut que Clémence se pressait

d’elle-même contre lui. A travers le léger tissu de son gilet, la

chaleur d’une respiration entrecoupée pénétra jusqu’à sa poitrine, et

il lui sembla que son cœur en sortait pour recevoir un baiser plutôt

deviné que senti.

Le demi-jour de la grotte prenait peu à peu une teinte plus

mystérieuse. Le soir approchait et le soleil était près d’atteindre

l’horizon; ses rayons, qui jusqu’alors avaient filtré pour ainsi dire

à travers les branches du saule pleureur, s’étaient graduellement

retirés, et leur pâle reflet ne dorait plus que le haut du rocher.

Le bruit semblait s’éteindre en même temps que la lumière. La brise

des bois devenait plus faible, le murmure du torrent plus doux. Le

calme eût été complet si les abois lointains de la meute, en pleine

chasse dans le haut du vallon, n’eussent apporté un souvenir du monde

extérieur dans ce lieu où tout invitait à l’oublier. Mais ce bruit

même était une raison de sécurité pour les amants, l’affaiblissement

progressif des voix annonçant que les chasseurs s’éloignaient de plus

en plus, et avec eux le danger.

—Clémence, dit Octave d’une voix dont l’accent attestait que sa

philosophie analytique était vaincue.

Mme de Bergenheim leva la tête et le regarda un instant d’un œil

incertain, comme si elle se fût éveillée d’un songe.

—Que votre cœur bat fort! dit-elle, pauvre ami!

Elle y appuya son front de nouveau avec la grâce d’un enfant qui

veut se rendormir sur le sein de sa mère. Espérait-elle calmer par

cette pression caressante le trouble de ce cœur agité? ou bien

éprouvait-elle un bonheur secret à entendre la voix intérieure qui

lui disait dans chaque battement: Je t’aime? Quel que fût le motif de

cette pose abandonnée, Octave ne se plaignit pas, quoiqu’il sentît ses

palpitations redoubler de violence au contact de ce front gracieux.

Ses yeux, errant vaguement çà et là, semblaient demander conseil aux

plus petites pointes du rocher, aux moindres touffes d’herbe semées

sur les parois de la grotte. Insensiblement il souleva la tête chérie

penchée sur sa poitrine, écarta les boucles de cheveux dont elle était

inondée et les arrangea en bandeau autour des tempes avec un soin

extrême, comme si toutes ses pensées eussent été absorbées par ce soin

amoureux. Puis la violence de son émotion fut plus forte que le calcul

ou la réserve: il saisit Clémence dans ses bras avec une passion

extrême, et en s’écriant d’une voix à peine intelligible:

—Cette amitié m’est trop cruelle! Dis-moi de mourir si tu ne veux pas

m’aimer!

Elle se sentit troublée jusqu’au fond de l’âme par l’accent de

ces paroles; elle eut peur de lui et d’elle-même plus encore; le

péril devenait si grand, qu’y réfléchir un seul instant eût été

y succomber. Elle essaya de se dégager de cette étreinte qui lui

paraissait une ceinture de feu; n’y pouvant parvenir, elle se laissa

glisser à genoux et implora par une supplication muette la pitié de

son amant; car elle ne trouvait plus ni voix pour prier, ni force

pour combattre. En la voyant se prosterner ainsi, Octave éprouva de

nouveau un étrange sentiment d’ironie et de défiance. Ce n’était pas

la première fois qu’on lui demandait grâce; il savait combien cette

pantomime alarmée est souvent étrangère aux véritables impressions,

et l’attention raffinée qu’apportent beaucoup de femmes à mettre une

grande dignité dans la mort de leur vertu, à l’instar des gladiateurs

romains. Cette idée lui traversa le cœur comme un fer glacé; il se

fût résigné peut-être à voir Clémence à jamais froide, indifférente

et dédaigneuse; mais la trouver savante et habile était une déception

qu’il se sentit incapable de lui pardonner. Par une de ces bizarres

injustices dont abondent les imaginations ardentes, il lui fit

d’avance un crime de sa faiblesse; il comprit qu’il l’aimerait moins

si elle l’aimait trop. En proie lui-même aux désirs les plus embrasés,

il la voulut en ce moment calme et vertueuse.

—Si elle manque de force, se dit-il, ce n’est qu’une femme comme

toutes les autres, et alors elle ne valait pas un an de ma vie que je

lui ai donné.

Une seconde fois son regard étincelant se plongea dans celui de

Mme de Bergenheim avec une ténacité fixe et incisive. Aucun signe

d’intelligence n’accueillit cet appel maçonnique; aucun symptôme de

confusion ou de consentement ne confirma ses doutes. L’ironie de

sa pensée ne fut pas comprise, et cet outrage passa sans obtenir

de réponse, car il resta ignoré. En étudiant l’expression de ce

visage levé vers lui, et dont la passion la plus vraie animait

l’innocence, comme la flamme d’une lampe colore d’une pure lueur la

transparence de l’albâtre qui l’entoure; en contemplant ce mélange

d’attendrissement involontaire et d’effroi pudique, ce désir réel de

vertu surnageant encore au milieu de cet orage d’émotions énervantes,

enfin cette belle fleur de douce honnêteté et de confiant abandon

qu’un souffle d’amour courbait ainsi à ses genoux, il éprouva un

mélange de bonheur et de remords. Il eut honte de lui-même, de sa

défiance, de son expérience désenchanteresse, de cette incrédulité

fatale toujours prête à flétrir dans sa main les roses les plus suaves

à respirer. Avec l’humilité d’un caractère aimant et élevé, prompt à

reconnaître ses torts, il s’inclina devant la supériorité morale de la

femme, si parfaite lorsqu’elle est bonne, si angélique lorsqu’elle est

vertueuse, et portant alors à une exagération si sublime toutes les

noblesses de l’esprit et du cœur. Il éprouva une des joies les plus

rares dans la vie d’un homme du monde; il crut à la naïveté de celle

qu’il aimait. En ce moment le scepticisme voltairien fit silence. Son

âme tout entière se mit en adoration devant Clémence, et il jeta loin

de lui son scalpel en frémissant d’y avoir porté la main: un scalpel

n’est-il pas un poignard?

Octave approcha ses lèvres avec un nouveau délice de cette source au

fond de laquelle il avait craint d’apercevoir un reptile, et qu’il

avait trouvée fraîche comme la rosée du matin, pure comme le ciel dont

elle reflétait l’image. Il baigna sa passion dans cette onde chaste

et limpide pour recouvrer le calme qui en ce moment lui semblait

un devoir. Veillant avec une attention extrême à ses pensées et à

ses paroles, afin que rien ne troublât plus celle qu’il trouvait

digne de toutes les obéissances de son respect, il fut le premier à

ramener leur conversation à une expression paisible et modérée. Cet

entretien, où les sentiments les plus tendres enveloppaient leurs

parfums de la blanche corolle du lis, où les feux les plus ardents

assoupissaient leur flamme, afin de n’en laisser que la chaleur et non

le danger, finit par lui paraître d’une saveur d’amour si neuve et si

suave qu’il borna son désir à s’en rassasier sans demander plus. La

part que Clémence lui avait accordée, et dont elle l’avait reconnu

souverain, avait des limites étroites; mais est-il petit royaume pour

un cœur intelligent? Au lieu de se briser le front à des barrières

qu’il savait bien n’être pas immuables, il mit toutes les grâces de

son esprit à orner sa conquête. Loin de chercher, par une insistance

toujours grossière, à cueillir un bonheur encore vert, il laissa

la moisson à l’avenir; l’espérance était assez riche pour dorer le

présent. Il se contenta donc de l’amitié permise, mais il la fit si

douce et si intime qu’elle semblait éclipser l’amour défendu, et il

entra si bien dans son rôle, ses expressions furent si caressantes,

sa voix si mélodieuse, ses yeux amollirent dans un fluide si velouté

leurs rayons trop brûlants que, si le cœur de Clémence n’eût pas été à

lui dès longtemps, il l’eût conquis ce jour-là.

Par un sentiment naturel aux femmes, dont le geste est toujours plus

éloquent que la parole, et qui mettent volontiers dans leur pose

l’aveu interdit à leur langage, Mme de Bergenheim était restée à

genoux, quoique le danger qui lui avait inspiré cette attitude fût

passé. L’amour véritable commande aux caractères les plus hautains cet

invincible besoin de soumission; les orgueilleuses surtout adorent

quand elles aiment. La noble dame dont l’esprit ne maîtrisait pas

toujours les vaniteux préjugés de la naissance, la reine de salon

rassasiée d’adulations et d’hommages trouvait un charme si grand

à se prosterner à son tour, que, pour en jouir plus longtemps,

elle semblait avoir perdu le souvenir. L’âme suspendue aux paroles

d’Octave, elle s’oubliait tout entière au bonheur d’aimer, insoucieuse

de l’heure qui s’écoulait, de l’obscurité plus grande, du péril

que chaque instant pouvait faire naître. Les sons lointains du cor,

répétés par les échos, la réveillèrent enfin en lui apportant un

avertissement de prudence. Par un effort soudain elle se leva et

rattacha ses cheveux au-dessus de sa tête, avec une précipitation

mêlée d’inquiétude.

—M’en refuserez-vous encore une boucle en souvenir de cette heure du

ciel? lui dit Octave en lui arrêtant doucement la main au moment où

elle allait remettre son peigne.

—En avez-vous besoin pour vous souvenir? répondit-elle en lui lançant

un regard qui n’était ni un reproche ni un refus.

—Le souvenir dans mon cœur et les cheveux sur mon cœur! Nous sommes

dans un siècle indigne. Je ne puis me glorifier de vos couleurs aux

yeux de tous, et pourtant je voudrais porter un signe de mon servage.

—Mon chevalier! dit-elle avec une tendresse mêlée d’orgueil.

Elle laissa ses cheveux se dérouler de nouveau, puis parut embarrassée

pour mettre à exécution sa gracieuse volonté.

—Je ne puis cependant pas les couper avec mes dents, reprit-elle avec

un sourire qui laissa entrevoir une double rangée de perles.

Octave tira de sa poche un stylet dont la lame courte et large était

tranchante comme celle d’un damas.

—Pourquoi portez-vous toujours ce poignard? demanda la jeune femme

d’une voix altérée; j’éprouve une terreur involontaire en vous voyant

ainsi armé.

—Ne craignez rien, dit Gerfaut sans répondre à cette question, je

respecterai le bandeau qui vous sert de couronne. Je sais où il faut

couper, et si mon ambition est grande, ma main sera discrète.

Mme de Bergenheim n’eut pas confiance en cette modération et craignit

de mettre sa belle chevelure à la merci de son amant; elle prit donc

le poignard, coupa elle-même une petite boucle qu’elle lissa dans ses

doigts et la lui offrit ensuite avec un geste amoureux qui doublait le

prix de ce don.

En ce moment les sons du cor retentirent de nouveau, à une distance

plus rapprochée.

—Déjà vous quitter! s’écria Clémence en se faisant violence, mais il

le faut. Cher ange! laissez-moi partir maintenant; dites-moi adieu.

Elle se pencha vers lui en présentant son front pour y recevoir cet

adieu. Ce furent ses lèvres que rencontrèrent celles d’Octave, mais ce

dernier baiser fut rapide et fugitif comme l’éclair. Se dérobant aux

bras qui voulaient encore la retenir, elle s’élança hors de la grotte,

et un moment après elle avait disparu dans les détours ombragés du

sentier.

Gerfaut resta quelque temps à la même place, plongé dans

l’affaissement que l’âme éprouve toutes les fois qu’elle a dépensé

en vives émotions une grande somme de sensibilité ou d’énergie.

S’arrachant enfin à cette langueur rêveuse, il gravit le rocher par où

il était descendu, afin de regagner le haut de l’escarpement. Mais au

bout de quelques pas, il s’arrêta, par un mouvement d’effroi, comme

s’il eût vu se dresser devant lui quelque reptile venimeux.

Au-dessus de l’échelle taillée dans le roc, entre les buissons de

noisetiers et d’aubépines dont était bordée la crête du plateau, il

avait aperçu Bergenheim immobile et courbé, dans l’attitude d’un

homme qui cherche à se cacher pour observer lui-même. Les regards du

baron n’étant pas tournés du côté de Gerfaut, celui-ci ne devina pas

s’il était l’objet de cet espionnage, ou si la disposition du terrain

permettait à Christian d’apercevoir Mme de Bergenheim qui devait être

en ce moment sous les platanes. Dans l’incertitude de ce qu’il devait

faire, il resta immobile de son côté, couché à demi sur le rocher dont

une saillie, grâce à cette pose, pouvait le dérober à la vue du baron,

dans le cas où il n’aurait pas été aperçu par lui.

[Illustration]

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Gerfaut · 第 26 / 48 题