Avez-vous vu par une belle soirée d’octobre un couple de ramiers
rasant les cimes d’un bois effeuillées par l’automne? On dirait deux
nacelles aériennes liées par d’invisibles amarres, tant leur vol
est doux et silencieux, tant leurs ailes se baignent avec abandon
dans l’air qui les soutient, tant l’instinct qui les mène fond tous
leurs mouvements dans un ensemble plein de mollesse et de grâce. Tout
à coup, sur la lisière du taillis, à l’abri de quelque chêne, un
chasseur ajuste les oiseaux sans défiance et les frappe tous deux au
milieu de leur joie et de leur tendresse. Si vous n’êtes pas chasseur
vous-même, il vous aura pris peut-être quelque pitié de ces pauvres
et belles créatures tombant sanglantes et mutilées du ciel où elles
planaient.
Une balle qui eût ainsi frappé les deux amants au milieu de leur
extase leur eût paru moins cruelle que la sensation causée par ce
bruit épouvantable. Clémence tressaillit sur sa chaise et s’y
affaissa glacée de terreur. Gerfaut se leva presque aussi troublé
qu’elle; Mlle de Corandeuil, arrachée pour le coup à son sommeil,
se dressa brusquement du fond de sa bergère, comme ces figures
fantastiques qu’un ressort met en mouvement dans une tabatière, et
qui vous sautent au nez au moment où vous y cherchez du tabac. Quant
à Constance, elle se précipita sous le fauteuil de sa maîtresse, son
retranchement ordinaire, en poussant le plus lamentable de tous les
hurlements que puisse contenir une poitrine de carlin.
Un des battants de la porte placée en face des fenêtres s’ouvrit;
le pavillon d’une trompe de chasse parut dans l’entre-bâillement,
et la fanfare de la mort du loup fit retentir les échos du salon
d’un fracas annonçant que l’exécutant aurait pu faire assaut avec
Roland à Roncevaux. Le rideau du drame se levait sur une parodie,
et une seconde péripétie changea la pantomime et les sentiments des
personnages. La vieille fille se laissa retomber dans son fauteuil en
se bouchant les oreilles et en trépignant sur le parquet; mais ce fut
en vain qu’elle essaya de manifester son indignation de vive voix, ses
paroles se perdirent dans le vacarme du terrible instrument. Clémence
mit les deux mains sur ses oreilles à l’imitation de sa tante; c’était
une contenance toute trouvée. Après avoir promené sa terreur sous tous
les fauteuils du salon, Constance, à moitié folle, se jeta dans la
porte entr’ouverte, par un coup de désespoir; Gerfaut enfin se mit à
rire avec expansion, comme si la plaisanterie lui eût paru excellente;
car la figure colorée de M. de Bergenheim venait de remplacer le
pavillon de la trompe de chasse, et lui-même faisait entendre un bon
rire, presque aussi bruyant que sa fanfare.
—Ah! ah! vous ne comptiez pas sur cette partie d’accompagnement, dit
le baron, lorsque sa gaieté fut un peu calmée; voilà donc l’article
de _la Revue de Paris_ que vous aviez à composer! Et vous croyez que
je vais vous laisser chanter des duos italiens avec madame pendant que
je cours les bois?... Vous me prenez pour un mari par trop débonnaire,
vicomte.—Allons, allons, à gauche par quatre;—en avant!—Faites-moi
l’amitié de venir prendre un fusil. Nous allons avant souper lancer un
ou deux lièvres au bois de la Corne.
—Monsieur de Bergenheim, s’écria la vieille demoiselle, lorsque son
émotion lui permit enfin de parler, ceci est d’une inconvenance...
d’une grossièreté...; c’est un procédé de soldat... de cannibale...
J’ai le cerveau brisé; je suis sûre d’avoir la migraine avant un quart
d’heure... C’est digne d’un gardeur de chèvres.
—Ne songez donc pas à votre migraine, ma tante, répondit Christian,
dont la bonne humeur paraissait excitée par les plaisirs de la
journée: vous êtes fraîche comme un bouton de rose... et Constance
aura pour son souper des têtes de lièvres rôties à discrétion.
En ce moment, un second vacarme, aussi éclatant que le premier, se fit
entendre dans la cour; les sons rauques et faux d’un cor de chasse,
évidemment joué par un amateur très novice, accompagnaient les abois
confus et glapissants d’une meute nombreuse; le tout se trouvait
entremêlé d’éclats de rire, de coups de fouet, de clameurs de toute
espèce. Au milieu de ce tapage, on distingua tout à coup un cri plus
perçant que tous les autres, un cri d’angoisse et de désespoir.
—Constance! s’écria Mlle de Corandeuil, d’une voix de fausset
pleine de terreur; elle se précipita aussitôt vers les fenêtres de
l’antichambre et tout le monde la suivit.
Le spectacle de la cour était aussi bruyant que pittoresque. Marillac,
debout sur un banc, soufflait comme un triton dans une trompe à la
Dampierre, en essayant de jouer la valse de _Robert le Diable_ d’une
manière encore plus infernale que ne l’a notée l’auteur. A ses pieds,
sept ou huit chasseurs et autant de domestiques encourageaient de
leurs cris une chasse d’une espèce nouvelle. La meute du baron, en
grand renom dans le pays, était composée d’une quarantaine de chiens,
estampillés tous sur la cuisse droite de l’écusson de Bergenheim. Le
poil tombant verticalement formait, d’après toutes les règles de l’art
héraldique, un champ de gueules naturel, au milieu duquel les trois
têtes de taureau d’argent avaient été dessinées par un caustique qui
laissait la peau à nu. De tout temps, les chiens du château avaient
été ainsi timbrés aux armes de leurs maîtres, et Christian, grand
partisan des vieux usages, n’avait eu garde d’abroger celui-là. Cet
insigne féodal avait probablement agi sur le moral de la meute, car il
était impossible de trouver à vingt lieues à la ronde une collection
de bassets plus hargneux, de braques plus débauchés, de limiers
plus méchants et de lévriers plus querelleurs; chasseurs parfaits
d’ailleurs, mais il semblait que, comme chiens de qualité, tous les
vices leur fussent permis.
C’est au milieu de cette horde, sans foi ni loi, le museau rouge
encore d’un lièvre dépecé l’instant d’auparavant, qu’était tombée
l’infortunée Constance, après avoir traversé l’antichambre,
l’escalier, le vestibule et le perron, toujours poursuivie par le son
de la trompe de Christian, qui produisait sur ses nerfs l’effet du cor
d’Astolphe. Un honnête marchand du moyen âge, surpris au détour d’un
bois par une embuscade de routiers, ne devait pas en être accueilli
autrement que ne le fut le carlin au moment où il se jeta tête baissée
dans la cour. Soit que la querelle entre Corandeuils et Bergenheims
eût gagné jusqu’à l’espèce canine; soit à l’instigation des laquais
qui, du plus grand au plus petit, détestaient cordialement l’animal,
il fut en un moment lancé comme s’il eût été un daim, atteint,
bousculé, roulé, piétiné, mordu par les quarante brigands à quatre
pattes qui semblaient décidés à emporter chacun en guise de trophée un
lambeau de sa robe café au lait.
Le personnage qui prenait le plus de plaisir à ce déplorable spectacle
était sans contredit le père Rousselet. Il se frottait les mains
derrière le dos, les jambes écartées dans l’attitude du colosse de
Rhodes, tandis que les pans de son habit tombant jusqu’à terre lui
donnaient l’air d’un kanguroo délassant ses pattes sur sa queue. Sa
grande bouche, fendue comme un bec de kakatoès, laissait échapper sans
interruption un sifflement provocateur qui encourageait les assassins
dans leur crime au moins autant que la fanfare de Marillac.
—Constance! cria une seconde fois Mlle de Corandeuil, glacée
d’épouvante à la vue de son carlin couché sur le flanc au milieu de
ses ennemis, et semblable à une carcasse de cheval mangé par les loups.
Cet appel fut sans effet sur la partie animale des acteurs de cette
scène, mais elle produisit sur la livrée et même sur une partie des
chasseurs la même impression que la terrible clameur d’Achille sur
les Troyens au bord du Scamandre; les cris d’encouragement cessèrent
à l’instant; plusieurs des assistants cherchèrent à s’éclipser
prudemment, le piqueur se mit à rappeler à grands coups de fouet ses
subordonnés; quant à Rousselet, plus politique que tous les autres, il
se jeta intrépidement dans la mêlée, lançant à droite et à gauche de
vigoureuses ruades, et prit dans ses bras le roquet presque évanoui,
qu’il emporta comme une mère son enfant, sans s’inquiéter de laisser à
la meute acharnée la moitié des basques de son habit.
Lorsque la vieille demoiselle vit déposer à ses pieds l’objet de
sa tendresse couvert de boue, moucheté de sang, et poussant des
gémissements étouffés qu’elle prit pour le râle de la mort, elle se
laissa tomber elle-même sur une chaise, sans rien dire.
—Filons, dit à demi-voix Bergenheim en prenant son hôte par le bras,
et du ton d’un écolier qui voit paraître au détour d’une rue la figure
de son professeur, au moment où il médite une école buissonnière.
Gerfaut jeta autour de lui un regard indécis et chercha des yeux Mme
de Bergenheim, mais il ne la trouva pas. Sans s’inquiéter du désespoir
de sa tante, Clémence s’était sauvée dans sa chambre, car elle sentait
le besoin d’être seule pour calmer son émotion, ou peut-être pour en
jouir en paix une seconde fois. Octave se résigna donc à suivre son
compagnon, dont la retraite avait l’air d’une véritable déroute. En
moins d’une demi-minute, chasseurs et chiens eurent détalé de la cour
et s’éloignèrent rapidement par l’allée de platanes, pour gagner à
travers le parc le bois de la Corne. Au bout de quelques instants,
quand se fut affaibli l’effet produit par la physionomie lamentable
de Mlle de Corandeuil, la gaieté reprit son cours. Les plaisanteries
de terroir, les bons mots champêtres, enfin toute cette jovialité qui
fait d’une assemblée de chasseurs la plus fastidieuse de toutes les
réunions imaginables, recommencèrent leur feu croisé. Bergenheim y
était habitué et, il le faut avouer, en prenait volontiers sa part
comme un bon gentilhomme campagnard qu’il était; Marillac avait trouvé
parmi ses voisins un gros notaire qu’il exploitait, méditant selon
son usage un vaudeville où il pût le faire figurer. Quant à Gerfaut,
il se traînait à l’arrière-garde d’un air mélancolique qui donnait
un singulier démenti à la passion pour la chasse, dont il avait fait
profession dans son premier entretien avec le maître du château.
En ce moment, l’énergie de ses sensations l’emportait sur la
dissimulation que lui commandait la prudence, et dont il s’était fait
l’habitude. Pour se mettre au niveau de ses compagnons, il eût fallu
une perfection d’hypocrisie dont, malgré ses efforts, il se sentait
incapable. Il lui était impossible de rapetisser son esprit au point
de lui faire côtoyer amiablement ces intelligences lourdes et opaques;
impossible de couler son imagination bouillonnante au moule de cette
conversation vulgaire et triviale. Lorsqu’on a plané sur les ailes
de la foi, de la poésie ou de l’amour vers ces régions qui ne sont
pas encore le ciel, mais qui en approchent, et d’où l’on entend déjà
ses concerts en entre-voyant ses splendeurs, le moindre bruit de la
terre forme une dissonance dont sont déchirées toutes les fibres de
l’âme. S’éveiller des visions du rocher de Pathmos, ou des rêves de
Swedenborg au bourdonnement d’une discussion bourgeoise, tomber des
nuages d’Ossian, ou des méditations de Manfred dans le barbotement
de certaines coteries littéraires, voilà les petites infortunes
auxquelles sont journellement exposées les intelligences qu’une
organisation fatale porte à l’exaltation, au milieu d’une société
prosaïque; mais passer du sourire d’une femme qu’on aime au gros
rire de son mari est un malheur cent fois plus insupportable encore,
quoiqu’il inspire en général peu de compassion, et que Dante ait
oublié ce supplice dans son purgatoire.
Au bout de quelques minutes, les cris des chiens, les plaisanteries
des chasseurs, la marche au grand air, le bruit même du vent dans
les bois et le frémissement du feuillage, mais par-dessus tout,
l’intarissable bonne humeur de Bergenheim avaient navré Gerfaut d’un
ennui si mortel que sa figure en devint, malgré lui, l’interprète
fidèle. Cette expression lugubre frappa le baron, qui de sa nature
était le moins observateur des hommes.
—Quelle mine d’enterrement faites-vous donc là? dit-il en riant à son
hôte, vous avez l’air d’un cerf aux abois. Je me repens de vous avoir
enlevé à Mme de Bergenheim; il paraît que vous préférez décidément sa
compagnie à la nôtre.
—Serez-vous très jaloux si j’en conviens? répondit Octave, qui fit un
effort pour se prêter au ton de plaisanterie de son interlocuteur.
—Jaloux! non, ma foi; quoique vous soyez certainement bien fait pour
donner de l’ombrage à un pauvre mari. Mais la jalousie n’est ni dans
mon caractère ni dans mes principes.
—Vous êtes philosophe! dit l’amant avec un sourire un peu forcé.
—Ma philosophie est des plus simples. Je respecte trop ma femme pour
la soupçonner, et je m’aime trop moi-même pour me tourmenter d’avance
d’un malheur imaginaire. Si ce malheur arrivait, et que j’en fusse
certain, il serait temps de m’en occuper. Ce serait une affaire
bientôt terminée.
—Quelle affaire? demanda Marillac, en interrompant le chœur de _Robin
des Bois_ qu’il exécutait à lui seul depuis cinq minutes, et en
ralentissant le pas pour se mêler à la conversation.
—Une sotte affaire, mon cher, qui ne regarde encore ni vous, ni M. de
Gerfaut, ni moi non plus, j’espère, quoique je sois dans la catégorie
exposée. Nous parlons infortune conjugale.
L’artiste jeta sur son collaborateur un regard qui signifiait: De quoi
diantre t’avises-tu, de faire lever ce lièvre-là?
—Il y aurait bien des choses à dire là-dessus, observa-t-il ensuite
d’un ton sentencieux, et pensant que son intervention ne serait pas
inutile pour tirer son ami du mauvais pas où il le voyait engagé;
il y aurait infiniment de choses à dire là-dessus; on écrirait des
volumes sur cette matière. Quant à la manière de voir individuelle,
chacun a son système et son plan de conduite.
—Et quel serait le vôtre, profond scélérat? reprit Christian;
seriez-vous mari aussi cruel que vous êtes célibataire immoral? Cela
arrive ordinairement; plus on a été braconnier effronté, plus on
devient garde-chasse intraitable.
Voyez Brichou, je n’ai trouvé d’autre moyen de l’empêcher de tuer
mes lièvres que de les lui donner à garder; et maintenant il ne se
tire pas un coup de fusil dans tout mon domaine, qu’il ne soit sur
les talons du délinquant, prêt à verbaliser. Quel serait donc votre
système?
—Hum! hum! Vous vous trompez, Bergenheim; mes caravanes de garçon
m’ont essentiellement disposé à l’indulgence. _Debilis caro_,
voyez-vous bien, ce que Shakespeare a traduit: _Frailty, thy name is
woman!_
—Je suis un peu rouillé en fait de latin et je n’ai jamais su
l’anglais. Cela veut dire?
—Ma foi, cela veut dire que, si j’étais marié et que ma femme me
trompât, je prendrais mon parti en galant homme, vu la fragilité
indélébile de ce sexe enchanteur.
—Propos de garçon, mon cher! Et vous, Gerfaut?
—Je vous avouerai, répondit celui-ci avec un peu d’embarras, que je
n’ai pas fort réfléchi sur ce chapitre. D’ailleurs je crois à la vertu
des femmes.
—Bah! Songez que ces dames ne sont pas là et que votre galanterie est
perdue. En cas de malheur, enfin, que feriez-vous?
—Je crois que je dirais avec Lanoue:
Le bruit est pour le fat, la plainte est pour le sot;
L’honnête homme trompé s’éloigne et ne dit mot.
—Je suis en partie de l’avis de Lanoue; seulement je ferais une petite
variante en mettant au lieu de _s’éloigne_, _se venge et ne dit mot_.
Marillac jeta un second coup d’œil d’intelligence à son ami.
—_Per Bacco!_ dit-il ensuite, êtes-vous donc un époux castillan ou
vénitien?
—Eh! eh! répondit Bergenheim, je suppose que je tuerais ma femme, le
quidam et moi peut-être après, le tout sans crier gare!—Ohé! Brichou;
fais donc attention: Tambeau s’est découplé.
En disant ces mots, le baron franchit d’un élan gigantesque un fossé
qui séparait le chemin dans lequel ils marchaient tous trois, d’une
clairière où étaient déjà entrés les autres chasseurs.
. . . . . . . . . . Qu’en dis-tu?
murmura l’artiste aux oreilles d’Octave d’un ton aussi dramatique que
celui de Manlius.
Au lieu de répondre, l’amant fit entendre un bruissement de lèvres
intraduisible, qui signifiait, selon toute apparence:
«Je m’en moque.»
La coupe qu’ils devaient traverser pour gagner le bois de la Corne
formait un grand carré long sur un plan incliné et descendait du haut
du vallon jusqu’à la rivière. Au moment où Marillac franchissait à son
tour le fossé, son ami vit à l’extrémité inférieure de la clairière
Mme de Bergenheim qui marchait lentement dans les allées de platanes.
Un moment après, elle disparut derrière un massif sans que les autres
chasseurs l’eussent aperçue.
—Prends garde de glisser, dit l’artiste, le talus est très mouillé.
Cet avertissement porta malheur à Gerfaut, qui, en sautant, accrocha
une racine d’arbre et tomba.
—Vous êtes-vous blessé? lui cria Bergenheim.
Octave se releva et essaya de marcher, mais il fut obligé de s’appuyer
sur son fusil.
—Je crois que je me suis tordu le pied, dit-il, et il y porta la main,
comme s’il eût éprouvé une douleur assez vive.
—Diable! c’est peut-être une foulure, observa le baron, qui revint sur
ses pas; asseyez-vous. Croyez-vous pouvoir marcher?
—Oui, mais je craindrais que la chasse ne me fatiguât; je vais rentrer.
—Voulez-vous qu’on fasse un brancard pour vous porter?
—Vous vous moquez de moi; je ne suis pas femmelette à ce point. Je
vais m’en retourner doucement et je prendrai un bain de pied en
rentrant.
—Appuie-toi sur moi, je te reconduirai, dit l’artiste en lui offrant
le bras.
—Merci; je n’ai pas besoin de toi, lui répondit Octave; va-t’en au
diable! continua-t-il tout bas avec un regard expressif.
—_Capisco_, reprit du même ton Marillac, en lui serrant le bras en
signe d’intelligence. Si fait, si fait, dit-il tout haut, je ne veux
pas que tu t’en ailles seul. Je serai ton Antigone.
Antigone me reste, Antigone est ma fille.
Bergenheim, je me charge de lui. Continuez votre chasse, ces messieurs
vous attendent. Nous nous retrouverons à souper: là les jambes sont
un meuble de luxe, et une entorse est une chimère, pourvu qu’elle
respecte le gosier et l’estomac.
Christian regarda tour à tour ses hôtes et le groupe qui venait
d’atteindre le haut de la clairière. Pendant un instant, la charité
chrétienne lutta contre la passion de la chasse; puis cette dernière
l’emporta; et comme il vit que Gerfaut, quoique boitant un peu, était
réellement en état de marcher, surtout avec l’aide d’un bras:
—N’oubliez pas de mettre votre pied dans l’eau, lui dit-il, et faites
venir Rousselet; il s’entend fort bien en foulures.
Cette recommandation ayant achevé de tranquilliser sa conscience, il
s’éloigna pour rejoindre ses autres compagnons, tandis que les deux
amis reprenaient lentement de leur côté le chemin du château, Gerfaut
appuyé d’une main sur le bras de l’artiste, et de l’autre sur son
fusil.
—Enfoncé, le bourgeois! dit avec un rire à demi étouffé Marillac au
bout de quelques pas, et lorsqu’il fut certain de ne pas être entendu
de Bergenheim. A-t-il donné complètement dans l’allégorie! Ma parole
d’honneur, ces troupiers sont d’une candeur primitive et baptismale!
Ce n’est pas nous autres artistes qu’on peut flouer de la sorte.
Connue, ton entorse; c’est tiré du _Mariage de raison_, acte premier,
scène deuxième.
—Tu vas me faire l’amitié de me quitter dès que nous serons dans le
taillis, lui répondit Gerfaut, tout en continuant de boiter avec
une grâce qu’eût enviée lord Byron; tu iras droit devant toi, ou tu
prendras à gauche, à ton choix; le côté droit t’est interdit.
—Suffit. Il retourne cœur à ce qu’il paraît, et pour le moment tu es
d’accord avec Sganarelle, qui le place à droite.
—Ne rentre pas au château, puisqu’il est entendu que nous sommes
ensemble. Si tu rejoins les chasseurs, dis à Bergenheim que tu m’as
laissé assis au pied d’un arbre, et que la douleur de mon entorse est
presque entièrement passée. Tu aurais tout aussi bien fait de ne pas
m’accompagner, comme je t’en priais.
—J’avais mes raisons pour vouloir me tirer moi-même des griffes
de Christian. C’est aujourd’hui lundi, et j’ai à quatre heures un
rendez-vous dans lequel tu es plus intéressé que moi. Maintenant,
veux-tu écouter un bon conseil?
—L’écouter, oui; le suivre, c’est moins sûr.
—O race des amants! s’écria l’artiste avec une sorte de transport,
race folle, absurde, endiablée, impie et sacrilège!
—Après?
—Après? Je te dis que tout ceci finira par des poignards.
—Bah! il n’y a plus de poignards.
—Sais-tu que cet autre enragé de Bergenheim, avec sa figure rubiconde
et son gros rire de quarante-huit, a tué trois ou quatre individus,
tandis qu’il était au service, à propos d’une partie de billard ou des
bonnes grâces d’une grisette?
—_Requiescant in pace._
—Prends garde qu’il ne fasse chanter _De profundis_ pour toi-même.
Il passait pour le plus fort tireur de Saint-Cyr; il a surtout un
diable de coup, un dégagement en froissant le fer, que je ne peux pas
t’expliquer, car je ne l’ai jamais compris. Tout ce que je sais, c’est
qu’il engage en quarte, ensuite on n’y voit plus que du feu, et l’on
se trouve encloué sans avoir eu le temps de dire: _Ohime!_ Il tire
le sabre de la même force. Quant au pistolet, je l’ai vu casser neuf
poupées de suite chez Lepage.
—Eh bien, si je dois avoir une affaire avec lui, nous nous battrons à
l’arsenic.
—Pardieu! la plaisanterie est souverainement déplacée. Je te dis qu’il
s’apercevra de quelque chose et ton affaire sera bientôt réglée: il te
tuera comme si tu étais le lièvre qu’il chasse en ce moment.
—Tu pourrais trouver des comparaisons moins humiliantes pour moi,
répondit Gerfaut avec un sourire insouciant; d’ailleurs, tu exagères.
J’ai toujours remarqué que ces sabreurs à bottes secrètes et ces
occiseurs de poupées étaient d’assez bonnes gens dans une rencontre.
Tu sais que les poupées n’ont pas d’yeux et qu’un carrelet bien
aiguisé agit sur le moral autrement qu’un bouton de fleuret. Ceci
n’attaque en rien la bravoure de Bergenheim, que je crois très réelle
et très solide.
—Je te le garantis vrai lion de l’Atlas! D’après cela tu conviendras
qu’il y a une extravagance carabinée à venir l’attaquer dans sa cage,
à lui tirer les moustaches à travers les barreaux. Et c’est ce que
tu fais, tête et sang! Sois amoureux de sa femme, fais-lui la cour à
Paris, quand il est à cent lieues de vous, occupé à traquer les loups,
c’est bien; mais t’installer chez lui! à portée de sa griffe! ce n’est
pas de l’amour, c’est de la démence.—Il n’y a pas de quoi rire. Je
suis sûr que le dénouement de ceci sera quelque épouvantable tragédie.
Tu l’as entendu tout à l’heure, lorsqu’il parlait de tuer femme et
amant, comme s’il se fût agi d’avaler un verre de bischoff. Eh bien,
je le connais: il le ferait comme il l’a dit, sans seulement froncer
le sourcil. Ces rouges ont un caractère d’enfer quand ils s’en mêlent!
Il est capable de te massacrer dans quelque coin de son parc, de
t’enterrer proprement au pied d’un chêne et de faire croquer à Mme de
Bergenheim ton cœur fricassé au vin de Champagne, comme celui de Raoul
de Coucy.
—Avoue du moins que ce serait un trépas pittoresque et qui n’aurait
rien de bourgeois.
—Bien du plaisir. Certes, je me vante de détester le bourgeois; je
suis connu pour cela; mais j’aimerais mieux mourir en bonnet de
coton, gilet de flanelle et robe de chambre de molleton, enfin dans
une véritable peau de sauvage de la rue Saint-Denis, que d’avoir
Bergenheim pour m’aider dans cette petite opération. Regarde donc!
n’a-t-il pas l’air de Goliath?
L’artiste força son ami de se retourner et lui montra Christian
arrêté, ainsi que les autres chasseurs, au bord du fourré, à quelques
centaines de pas de l’endroit où ils étaient revenus eux-mêmes. Au
milieu du groupe dont il était entouré, et qu’il dominait de toute la
tête, les bras croisés sur sa poitrine, dont cette pose développait
l’ampleur et la solidité herculéennes, le baron semblait en effet un
digne représentant de ces âges primitifs où la force et l’énergie
physiques étaient la plus incontestable des supériorités. Malgré la
distance, ils entendirent sonner le timbre de sa voix, vigoureuse
comme toute sa personne, sans pouvoir toutefois distinguer ses paroles.
—Il a réellement une tournure du temps de la Table-Ronde, dit Gerfaut;
il y a cinq ou six cents ans, il n’eût pas été fort agréable de se
trouver en face de lui dans un tournois; et si aujourd’hui, comme
alors, on enlevait les cœurs féminins à grands coups d’estramaçon,
j’avoue que je n’aurais pas grande chance de succès. Heureusement nous
sommes émancipés de la vigueur animale, et le garçon boucher est passé
de mode.
—Passé de mode tant que tu voudras; en attendant, il tue.
—Tu ne comprends donc pas les charmes du danger, et l’attrait que les
difficultés ajoutent au plaisir? Les pommes du jardin des Hespérides
devaient avoir mille fois plus de saveur encore que celles de l’arbre
de science, gardées qu’elles étaient par un dragon. Je ne sais si
c’est vieillesse précoce de mon âme, si mon goût émoussé a besoin de
stimulants qui lui ravivent l’amour; mais je t’avouerai que cette
figure puissante et vigoureuse de Christian produit dans mon drame un
effet que je ne voudrais détruire pour rien au monde; c’est l’ombre
noire qui fait saillir plus vivement la lumière. Depuis que je suis
ici, je l’ai étudié, et je le connais comme si j’avais passé ma vie
avec lui. Je suis sûr ainsi que toi qu’à la première révélation il me
tuera s’il le peut, et je trouve un intérêt étrange à savoir ma vie
ainsi risquée. Toutes ces passions parisiennes sont si fades à force
d’être pacifiques! Il y a là des arrangements si commodes, un commerce
si facile, des relations si assurées de l’impunité et même du secret,
du moment qu’elles sont convenues! Comment veux-tu que l’on résiste au
sommeil dans les bras d’un bonheur qui vous balance avec la monotonie
d’une nourrice? Pour bien bercer, vive la mer! le ciel sur la tête,
l’abîme sous les pieds!
—Tu es fou!
—Sérieusement, je sais gré à Bergenheim d’être ainsi. Il y a toujours
quelque chose de mortifiant à tromper un mari débile comme Priam ou
niais comme George Dandin. Cela transforme la passion la plus élevée
en une sorte d’escroquerie mesquine. Le beau triomphe, en effet, de
l’emporter sur un être incapable de défense ou de vengeance! C’est
faire le métier du renard qui attaque un poulet. L’époux désarmé par
l’âge est une victime que l’on a pitié d’outrager, le complaisant un
infâme que l’on méprise. A l’un on voudrait pouvoir demander pardon,
tandis qu’on est tenté à chaque instant de jeter l’autre par les
fenêtres de son salon. Christian n’est ni l’un ni l’autre; il a force
et honneur. Je l’estime en l’outrageant, et je sens que j’en aime
Clémence davantage.
—Si tu ne te moques pas de moi, tu es le plus stupide homme d’esprit
qu’il soit possible de rencontrer. Comment! tu veux me persuader que
toi, artiste, viveur, matérialiste, roué enfin, tranchons le mot, tu
trouves un plaisir particulier à sentir continuellement sur ta tête
l’épée de Damoclès! Pour jouer sa vie sur un coup de dés, il faut ou
croire fermement à une autre qui serve de rechange en cas de malheur,
ou avoir la goutte aux quatre membres. Or comme tu as beaucoup plus
de santé que de religion... je ne suis pas plus manchot qu’un autre;
tu sais que j’ai fait mes preuves, et tu ne me supposeras pas capable
de couardise, je puis donc te faire un aveu: moi aussi j’ai donné une
fois dans l’amour périlleux; j’avais affaire à un mari comme le tien,
orgueilleux, violent, implacable et, qui plus est, despote et jaloux.
Aussi c’est la plus jolie intrigue à échelle de soie et à pistolets de
poche qu’il fût possible de rencontrer à dix lieues à la ronde. Chacun
de mes rendez-vous me faisait commettre au moins une demi-douzaine
de délits prévus par le Code pénal, avec toutes les circonstances
aggravantes imaginables: escalade, main armée, effraction, attentat
nocturne, etc., etc.; dans trois mois j’ai mérité dix fois, en détail,
les galères à perpétuité.
—Eh bien, tu étais heureux; tu te sentais vivre!
—Heureux!... Écoute: entre artistes il n’est pas question de poser et
de faire le grand homme, c’est bon devant le bourgeois. Je t’avouerai
donc qu’il ne m’est pas arrivé une seule fois de me retrouver sur le
pavé de la rue avec l’intégralité de mes membres, sans éprouver une
certaine facilité de respiration qui me faisait oublier pour un moment
tous les charmes que je venais de goûter. A la fin, je ne persévérais
plus que par vanité, car réellement la peine passait le plaisir. Ne
me parle pas de l’amour espagnol: je ne suis pas fanfaron; j’abhorre
le danger.—Dans ces moments-là, on entend des pas qui approchent
dans les plus vagues craquements des boiseries, on voit des yeux qui
luisent aux trous de toutes les serrures; et puis une femme qui a
peur et qui vous dit à chaque instant, d’une voix pâmée:—Le voici...
sauve-toi; qu’il ne tue que moi... Et alors, d’une main, on la serre
contre sa poitrine, tandis que de l’autre on cherche dans sa poche
pour s’assurer que la bonne lame de Gênes y est encore... Et pendant
quelques instants, on n’entend dans le silence que deux cœurs qui
battent à se briser.—Tu appelles cela du bonheur? Joli!... J’ai trois
scélérats de cheveux blancs derrière l’oreille droite qui datent de ce
bonheur-là.
—Il te faut une passion en robe de chambre et en pantoufles, séducteur
dégénéré!
—Juste; je ne suis pas comme toi, qui as moins de bon sens à trente
ans qu’à vingt. J’ai mis à profit mon expérience; je me suis fait
une petite théorie sentimentale, où le confortable l’emporte sur le
romantique, et les arrangements doux et commodes sur les extravagances
hasardeuses. En principe général et fondamental, je ne suis jamais
amoureux d’une femme dont le mari n’a pas soixante ans, à moins que
par la mansuétude authentique de son caractère il ne me donne toutes
les garanties de paix que je désire; car, sous ce rapport, je suis
juste-milieu: la paix à tout prix... avec le mari.—Observe que je
suis même disposé à faire, s’il est nécessaire, une exception à mon
principe, qui semblerait livrer à mes énormités tous les augustes
patriarches de l’hyménée. Il y a des rageurs de sexagénaires qui vous
jettent à tout propos leurs cheveux blancs à la tête et qui finissent
par tirer le pistolet sans lunettes. Ceux-là, je les respecte et je
leur ôte mon chapeau à vingt pas. La paix à tout prix, je ne sors pas
de là. Ainsi donc, pour en revenir à toi, si tu veux être sage...
—Nous voici dans le taillis, répondit Gerfaut, en quittant le bras
de l’artiste et en cessant de boiter; ils ne peuvent plus nous
voir; ainsi la pièce est jouée. Tu sais ce que tu dois dire si tu
les rejoins: tu m’as laissé au pied d’un arbre. Surtout défense
d’approcher des platanes, sous peine de recevoir le plomb de mes deux
coups dans les moustaches.
A ces mots il jeta sur son épaule le fusil qui jusqu’alors lui avait
servi de béquille, et se lança à la descente du fossé du côté de la
rivière.
[Illustration]
[Illustration]