XVI

Pendant plusieurs jours, Gerfaut suivit avec une impitoyable

persévérance la ligne qu’il s’était tracée. La femme la plus exigeante

eût dû se montrer satisfaite de la politesse qu’il déployait près de

Mme de Bergenheim, mais rien dans sa conduite n’annonçait le moindre

désir d’une explication. Il veillait avec un soin si scrupuleux sur

ses regards, sur ses gestes, sur ses paroles, qu’il eût été impossible

de découvrir la nuance la plus légère entre sa manière d’être envers

Mlle de Corandeuil et celle qu’il avait adoptée à l’égard de Clémence.

Ses attentions de choix, ses frais particuliers d’amabilité étaient

réservés exclusivement pour Aline. Toutefois, il apportait dans ce

jeu autant de ménagement que d’adresse, car il savait que, malgré son

penchant à la jalousie, Mme de Bergenheim ne croirait jamais à un

abandon soudain, et qu’elle découvrirait le but de cette ruse pour peu

qu’il y mît de l’exagération.

En renonçant à toute attaque directe, il n’en travailla qu’avec plus

de soin à fortifier sa position. Il redoubla d’activité pour creuser

la tranchée qu’il avait établie autour de la vieille tante et du mari,

suivant le principe de l’art militaire qui veut que l’on se rende

maître des ouvrages extérieurs d’une place forte avant de livrer une

attaque sérieuse aux remparts.

C’était, en quelque sorte, par reflet que la passion d’Octave arrivait

à Clémence. A chaque instant elle apprenait quelque circonstance de

cette attaque détournée, à laquelle il lui était impossible de porter

obstacle.

—M. de Gerfaut m’a promis de passer au moins quinze jours ici, venait

lui dire sa tante d’un ton moqueur.

—Gerfaut est réellement plein d’obligeance, lui disait à son tour

son mari; il trouve étrange que je n’aie pas fait faire un arbre

généalogique pour mettre dans le salon. Il prétend que c’est un

complément indispensable à la collection de mes portraits de famille,

et il veut absolument me rendre le service de s’en charger. Il paraît,

à ce que dit ta tante, qu’il est fort instruit en blason. Croirais-tu

qu’il a passé toute la matinée dans la bibliothèque à compulser des

liasses de vieux titres? Je suis enchanté de cette circonstance, qui

prolongera son séjour ici, car c’est un charmant garçon; libéral,

mais gentilhomme au fond.—Marillac, qui a une écriture superbe, se

charge de mettre au net le tableau et d’enluminer les écussons.

Comprends-tu que nous ne puissions pas retrouver le blason de mon

arrière-grand’mère de Cantelescar? Mais dis-moi, ma bonne amie, il me

semble que tu ne te montres pas très aimable pour ton cousin Gerfaut?

A ce propos, ou à tout autre de même nature, Mme de Bergenheim

cherchait à détourner la conversation; mais elle éprouvait alors

pour son mari une antipathie voisine de l’aversion. Car le manque

d’intelligence est un des défauts que les femmes pardonnent le moins;

elles font volontiers un crime de la confiance qui s’endort sur la

foi de leur honneur et de l’aveuglement qui ne devine pas chez elles

la possibilité d’une chute.

—Regardez donc, Clémence, les jolis vers que M. de Gerfaut vient

d’écrire dans mon album, lui disait à son tour Aline, qui, entre

autres joies de vacances défendues au Sacré-Cœur, avait un

portefeuille superbement relié en velours cramoisi, renfermant deux

méchantes sépias, une aquarelle plus mauvaise et les vers en question.

Elle nommait cela: mon album! comme elle appelait: mon journal! un

petit cahier où, selon l’usage de beaucoup de jeunes demoiselles,

elle consignait chaque soir le récit des grandes aventures de la

journée. Depuis quelques jours, ce manuscrit prenait un développement

qui menaçait d’atteindre la dimension des mémoires de Mme la duchesse

d’Abrantès; mais si l’album était livré à l’admiration publique,

personne n’avait vu le journal, et Justine elle-même n’avait pu

découvrir, dans la chambre de la jeune pensionnaire, le sanctuaire qui

renfermait ce mystérieux manuscrit.

Aline était encore plus mal accueillie que les autres; et Mme de

Bergenheim ne dissimulait qu’avec peine l’humeur que lui causait le

rayonnement dont s’éclairait la jolie figure de sa belle-sœur, chaque

fois qu’il était question d’Octave. La conduite diplomatique de

celui-ci porta donc ses fruits, et ses prévisions s’accomplirent avec

une justesse qui prouvait l’infaillibilité de son calcul. Malgré la

finesse de son esprit, Clémence n’évita pas l’espèce de coup de Jarnac

dont son amant l’avait frappée. Une irritation sourde et nerveuse,

une inquiétude pleine d’abattement et d’âcreté, vinrent joindre leur

aiguillon aux autres émotions dont elle était sans cesse flagellée. Au

milieu de tous ces sentiments contradictoires de crainte, de remords,

de dépit, d’amour, de jalousie, la tête lui tournait parfois au point

de ne plus savoir ce qu’elle voulait; elle se trouvait dans une de

ces situations particulières aux femmes d’un caractère complexe et

mobile, que toutes les sensations impressionnent, et qui passent avec

une facilité extrême d’une idée à une autre entièrement opposée. Après

avoir été effrayée outre mesure par la présence de son amant dans la

maison de son mari, elle avait fini par s’y habituer, puis par se

moquer de sa première frayeur.—En vérité, pensait-elle quelquefois,

j’étais trop bonne de me tourmenter et de me rendre malade; je me

manquais à moi-même en me défiant ainsi de moi, en voyant un danger où

il n’y en a aucun. Ce n’est pas, sans doute, en griffonnant cet arbre

généalogique qu’il espère se rendre fort redoutable. Si c’est pour

cela qu’il a fait cent lieues, il ne méritait réellement pas d’être

traité aussi sévèrement.—Puis, après s’être ainsi rassurée contre les

périls de sa position, sans voir que craindre moins le danger, c’était

s’enhardir à l’amour, elle passait à l’examen de la conduite de son

amant.—Il paraît tout à fait résigné, se disait-elle; pas un mot

depuis deux jours! pas un regard! Puisqu’il prend son parti si bien,

il devrait, ce me semble, m’obéir tout à fait et partir; ou bien, s’il

veut me désobéir, il pourrait y mettre une forme plus aimable. Car,

enfin, sa manière d’être est presque de l’impolitesse; il devrait se

rappeler au moins que je suis maîtresse de maison et qu’il est chez

moi.—Je ne sais quel plaisir il peut trouver à la conversation de

cette petite fille! Je gage que son seul but est de me contrarier! Il

se trompe fort assurément, et cela m’est bien égal.—Mais Aline prend

cela au sérieux! Elle est d’une coquetterie depuis qu’il est ici! Elle

fait sa grande personne et sa charmante! Il est sûr que M. de Gerfaut

se conduit fort mal en cherchant à tourner la tête de cette enfant.—Je

voudrais bien savoir ce qu’il pourrait dire pour se justifier.

Ainsi, d’idée en idée, et par des conséquences fort logiques selon

le cœur, si elles ne l’étaient pas selon l’esprit, elle arrivait

inévitablement, à la fin de chaque réflexion, au point où son amant

avait voulu l’amener. Le désir d’une explication avec lui, qu’elle

n’osait s’avouer d’abord par un sentiment d’orgueil, prenait de jour

en jour une intensité si grande qu’à la fin Octave lui-même ne pouvait

désirer avec plus d’ardeur cet entretien. Depuis qu’elle se voyait

sevrée de ces mille offrandes dont il lui avait fait une trop chère

habitude, elle en sentait mieux le prix; la privation momentanée

des délices de cette tendresse dangereuse, mais si douce, lui avait

creusé dans l’âme un vide qui lui faisait pressentir quel néant

deviendrait sa vie, si elle était condamnée désormais à l’isolement.

Avec l’énergie particulière à la souffrance, elle regretta l’amour

plus encore qu’elle ne l’avait goûté; comme on trouve le jour plus

beau quand la nuit est venue. Maintenant qu’Octave semblait prêt à

l’oublier, elle sentait qu’elle le chérissait avec une tendresse

portée jusqu’à l’adoration. Elle se reprochait sa dureté envers lui,

plus qu’elle ne s’était jamais reproché sa faiblesse. Il était des

instants où son regret lui conseillait des démarches si imprudentes,

de si téméraires folies, qu’elle s’effrayait de ses propres pensées.

Son antipathie pour tout ce qui n’était pas lui s’augmentait à un

tel degré, au milieu de cette irritation d’esprit, que les devoirs

de famille les plus simples lui devenaient odieux et pénibles. Il

semblait que toutes les personnes dont elle était entourée fussent

autant d’ennemis qui la séparaient du bonheur; car le bonheur, c’était

Octave; le bonheur, c’était d’entendre sa voix douce et pénétrante

la bercer tout bas de ces mots enchantés qui savent les chemins du

cœur; c’était de lire ses lettres, où la passion la plus enthousiaste

empruntait des séductions nouvelles aux grâces d’un esprit aussi

noble que fin; c’était de recevoir le baiser de son âme dans un de

ses regards; et ce bonheur, paroles, lettres, regards, elle avait tout

perdu!

Le soir du quatrième jour, elle trouva ce supplice au-dessus de ses

forces.

J’en deviendrais folle, pensa-t-elle; demain je lui parlerai.

A peu près dans le même instant, Gerfaut se disait de son côté: Demain

j’aurai un entretien avec elle. Ainsi, par une étrange sympathie,

leurs deux cœurs semblaient s’entendre malgré leur séparation. Mais

ce qui était entraînement irrésistible dans celui de Clémence n’était

chez son amant qu’une détermination résultant d’un calcul pour ainsi

dire mathématique. A l’aide de ce don de seconde vue que possèdent

en amour les hommes intelligents, il avait suivi nuance à nuance les

variations passionnées de l’âme de Mme de Bergenheim; sans qu’elle

lui eût adressé un mot, et malgré le voile indifférent ou dédaigneux

dont elle avait encore le courage de s’envelopper, il n’avait pas

perdu une seule des souffrances éprouvées par elle depuis quatre

jours. Maintenant il la jugeait assez abattue pour qu’il pût risquer

une démarche jusque-là dangereuse; et avec l’égoïsme commun à tous

les hommes, même aux mieux aimants, il espérait sa faiblesse de son

chagrin.

Le lendemain était le jour d’une partie de chasse arrangée avec

quelques voisins. Dès le matin Bergenheim et Marillac, suivis

des piqueurs et de la meute, se mirent en route pour le lieu du

rendez-vous, qui était le hêtre au pied duquel le tête-à-tête de

l’artiste avait été si brutalement interrompu. Gerfaut refusa de se

joindre à eux sous le prétexte d’un article à terminer pour la _Revue

de Paris_, et resta seul avec les trois femmes. Dès que le dîner fut

terminé, il se retira dans sa chambre afin de donner une apparence de

vérité à l’excuse dont il s’était servi; mais, en réalité, pour se

tenir prêt à saisir la première occasion favorable et la faire naître

au besoin par une absence momentanée.

Il était occupé depuis quelque temps à tailler une plume, devant

la fenêtre qui donnait sur le jardin, lorsqu’il aperçut à celle du

rez-de-chaussée, directement au-dessous de lui, les deux pattes et le

museau de Constance; puis le gros carlin tout entier sauta lourdement

sur l’appui pour se chauffer au soleil.

—La duègne vient de rentrer dans son sanctuaire, pensa Gerfaut,

qui savait qu’il était aussi impossible de voir Constance sans sa

maîtresse, que saint Roch sans son chien.

Un instant après, il aperçut Justine et la femme de chambre de Mlle de

Corandeuil détalant, bras dessus bras dessous, le long de l’allée de

platanes, comme si elles fussent allées faire une promenade champêtre,

leurs services étant inutiles pour le moment. Enfin, il n’avait pas

écrit une demi-page, qu’il vit en face de la fenêtre Aline, un chapeau

de paille sur la tête et un arrosoir à la main. Un domestique apporta

un baquet plein d’eau près d’un massif de dahlias que la pensionnaire

avait pris sous sa protection, et elle se mit à l’ouvrage avec le zèle

particulier aux jeunes filles qui, dans leur besoin d’attachement, se

font la monnaie d’une grande passion en petites tendresses de fleurs,

de serins, de chats ou d’agneaux.

—Maintenant, dit Gerfaut, voyons si la place est abordable.—Et,

fermant le secrétaire, il descendit à pas de loup.

Après avoir traversé le vestibule du rez-de-chaussée et ensuite une

étroite galerie décorée de quelques tableaux médiocres, il se trouva

devant la porte de la bibliothèque. Grâce à l’arbre généalogique

qu’il s’était chargé d’extraire des nombreuses liasses de parchemin

dont un rayon entier se trouvait encombré, il possédait une clef de

cette chambre qui n’était pas habituellement ouverte. A force de

sermons sur le danger de certaines lectures pour les jeunes personnes,

Mlle de Corandeuil avait fait prévaloir ce système de clôture,

destiné spécialement à préserver Aline de toute tentation d’ouvrir

quelques-uns des romans que la vieille fille proscrivait en masse sur

le titre seul, comme eût pu faire la gouvernante de don Quichotte.—En

1780 les demoiselles ne lisaient pas de romans.—Cela mettait fin

à toute discussion et coupait court aux réclamations de la jeune

pensionnaire, tenue exclusivement au régime de M. Le Ragois et de la

géographie de Mentelle.

Sur une table, au milieu de la bibliothèque, étaient étalés les

dictionnaires de Moréri, de d’Hozier, de Saint-Allais, de Corcelle,

plusieurs dossiers de vieux titres et une grande feuille de papier de

Hollande sur laquelle était commencée au crayon l’esquisse de l’arbre

généalogique des Bergenheim. Au lieu de se mettre à l’œuvre, Gerfaut

referma soigneusement la porte d’entrée et alla ensuite, en pressant

un bouton, ouvrir une autre porte plus petite qu’on ne voyait pas

d’abord. Des bandes de cuir ouvragé y figuraient des rayons de livres

semblables à ceux qui couvraient les parois, et, pour la distinguer au

premier coup d’œil du reste de la bibliothèque, il fallait être averti

de son existence. Cette porte avait singulièrement attiré l’attention

de Gerfaut la première fois qu’il l’avait remarquée. Après l’avoir

ouverte avec précaution, il se trouva dans un étroit passage, au fond

duquel, vis-à-vis de la fenêtre, un escalier en colimaçon conduisait à

l’étage supérieur. Un chat qui espère surprendre une fauvette endormie

ne marche pas avec plus de précaution qu’il ne le fit en montant cet

escalier: à quelques pieds de lui seulement, il eût été impossible de

distinguer le bruit de ses pas ou de sa respiration.

Le lieu où il se trouva quand il eut franchi la dernière marche était

un cabinet rempli d’armoires, éclairé par une seule porte vitrée

garnie d’un rideau de mousseline. Cette porte donnait dans un parloir

qui séparait le salon de Mme de Bergenheim de sa chambre à coucher.

L’unique fenêtre en face du cabinet et, vis-à-vis l’une de l’autre,

les portes des deux chambres occupaient la presque totalité de la

boiserie dont le reste était tendu d’une étoffe gris perle à dessins

lilas. Les angles s’arrondissaient en petites niches remplies de

fleurs rares qui embaumaient ce sanctuaire. Le parquet ne formait

qu’une seule rosace où l’érable et le châtaignier, le citronnier et

le palissandre nuançaient leurs incrustations d’un travail aussi fini

que celui d’un meuble des magasins de Susse ou de Giroux. Un divan

large et bas, couvert d’une étoffe semblable au reste de la tenture,

occupait tout l’espace devant la fenêtre. C’était le seul meuble et il

paraissait presque impossible d’introduire un fauteuil de plus.

Les persiennes, fermées avec soin, ainsi qu’un double rideau,

laissaient pénétrer si peu de jour, qu’à travers la mousseline de la

porte vitrée Octave eut besoin de s’habituer à cette obscurité avant

de distinguer complètement Mme de Bergenheim. La baronne était couchée

sur le divan, la tête tournée vers lui et un livre à la main. Il crut

d’abord qu’elle dormait, mais bientôt il aperçut le rayonnement de ses

yeux qui restaient fixés sur la corniche et semblaient lui faire les

plus éloquentes confidences.

—Elle ne dort pas, elle ne lit pas, donc elle pense à moi, se dit-il

par une déduction logique qui lui parut incontestable.

Après un moment de contemplation, voyant que la jeune femme restait

immobile, Gerfaut essaya de tourner doucement le bouton, afin de faire

son entrée le moins brusquement possible. Le pêne venait de glisser

sans bruit dans la serrure, lorsque la porte du salon s’ouvrit tout à

coup. Un large flot de lumière inonda le parquet et, sur le seuil du

parloir, Aline parut son arrosoir à la main.

La jeune fille s’arrêta un instant, car elle crut que sa belle-sœur

dormait; mais ayant rencontré dans la pénombre le regard étincelant de

Clémence, elle entra et lui dit de sa voix fraîche et argentine:

—Toutes mes fleurs se portent bien; je viens arroser les vôtres.

Mme de Bergenheim ne répondit rien, et ses sourcils se contractèrent

légèrement, tandis qu’elle suivait de l’œil la jolie jardinière qui

s’était agenouillée devant un superbe datura. Ce symptôme presque

imperceptible et l’expression un peu fauve du regard présageaient un

orage. Quelques gouttes d’eau tombées de l’arrosoir sur le parquet lui

servirent de prétexte, et Gerfaut, tout amoureux qu’il était, ne put

s’empêcher de songer à la fable du loup accusant l’agneau de troubler

son breuvage, lorsqu’il entendit la dame de ses pensées s’écrier d’un

ton d’impatience:

—Laissez donc ces fleurs; elles n’ont pas besoin d’être arrosées. Vous

ne voyez pas que vous abîmez le parquet? Aline se retourna, regarda un

instant la grondeuse, puis, posant son arrosoir à terre, s’élança d’un

bond sur le divan, comme un jeune chat qui vient de recevoir un coup

de patte de sa mère et se croit suffisamment autorisé à jouer avec

elle. A cette attaque imprévue, Mme de Bergenheim voulut se lever;

mais, avant d’être sur son séant, elle fut renversée sur les coussins

par la jeune fille qui s’était emparée de ses mains et la baisait sur

les deux joues.

—Mon Dieu! que vous êtes méchante depuis quelques jours! dit Aline en

serrant victorieusement les doigts de son adversaire, sur qui elle

s’était presque assise.—Est-ce que vous voulez devenir comme votre

tante? Vous ne faites que gronder maintenant. Que vous ai-je donc

fait? Êtes-vous fâchée contre moi? Est-ce que vous ne m’aimez plus?

A cette interrogation faite avec un accent caressant, Clémence éprouva

une espèce de remords du sentiment de jalousie qu’elle ne pouvait

vaincre. Pour l’expier, elle baisa sa belle-sœur au front avec une

apparence d’affection dont celle-ci fut satisfaite.

—Qu’est-ce que vous lisez là? dit la jeune fille en ramassant le livre

qui, pendant leur lutte, était tombé sur le parquet. _Notre-Dame de

Paris_; que ça doit être intéressant! Voulez-vous me le laisser lire?

Oh! voulez-vous? dites-moi!

—Vous savez bien que ma tante défend que vous lisiez des romans.

—C’est pour me chagriner, et pas pour autre chose. Est-ce que vous

trouvez qu’elle a raison? Il faut donc que je reste une sotte et que

je passe ma vie à lire de l’histoire et de la géographie. Comme si je

ne savais pas que Louis XIII était le fils de Henri IV, et qu’il y a

en France quatre-vingt-six départements.—Vous lisez bien des romans,

vous. Le feriez-vous si c’était mal?

Sans vouloir s’engager dans une de ces controverses que le bon sens

extrêmement logique des enfants rend toujours difficiles, Clémence

répondit d’une voix un peu impérative qui devait mettre fin à la

discussion:

—Quand vous serez mariée, vous ferez ce que vous voudrez. Jusque-là,

il faut vous en rapporter, pour votre éducation, aux personnes qui

s’intéressent à vous.

—Toutes mes amies, répondit Aline d’un ton boudeur, ont des parents

qui s’intéressent à elles au moins autant que votre tante à moi,

et on ne les empêche pas de lire.—Voilà Claire de Saponay qui a lu

tout Walter Scott, _Maleck-Adel_, _Eugénie_ et _Mathilde_... que

sais-je!... Gessner. Mlle de Lafayette.—Enfin, elle a tout lu... Moi,

on m’a laissé lire _Numa Pompilius_ et _Paul et Virginie_.—A seize

ans, si cela n’est pas ridicule!

—Allons, ne vous fâchez pas et allez à la bibliothèque prendre un

roman de Walter Scott; mais que ma tante n’en sache rien au moins.

A cet acte de capitulation par lequel Mme de Bergenheim voulut

probablement réparer sa maussaderie précédente, Aline, toute joyeuse,

ne fit qu’un saut jusqu’à la porte vitrée. Gerfaut eut à peine le

temps de quitter son poste d’observation et de se jeter entre deux

armoires où il se cacha de son mieux sous un manteau qui y était

suspendu. Mais la jeune fille, sans faire attention à une paire de

jambes qui ne se trouvaient que fort imparfaitement dissimulées, sauta

l’escalier du haut en bas plutôt qu’elle ne le descendit, et remonta

un moment après en fredonnant, les deux précieux volumes à la main.

—_Waverley_, ou l’_Écosse il y a soixante ans_, dit-elle en lisant

le titre entier par anticipation de jouissance. J’ai pris le premier

parce que vous me les prêterez tous l’un après l’autre, n’est-ce pas?

Claire dit bien qu’une demoiselle peut lire Walter Scott, et que c’est

très joli.

—Nous verrons, si vous êtes sage, répondit Clémence en souriant; mais

surtout ne laissez pas voir ces livres à ma tante: car c’est moi qui

serais grondée.

—Soyez tranquille, je vais vite les cacher dans ma chambre.

Elle alla jusqu’à la porte, puis s’arrêta et revint sur ses pas.

—Il paraît, dit-elle, que M. de Gerfaut a travaillé aujourd’hui dans

la bibliothèque, car il y a sur la table un tas de gros livres. C’est

aimable à lui, n’est-ce pas, de vouloir faire cette généalogie? Est-ce

que nous y serons toutes deux? met-on les femmes dans ces choses-là?

J’espère bien que votre tante n’y sera pas; d’abord elle n’est pas de

la famille.

Au nom de Gerfaut, le nuage qui s’était dissipé sur le front de

Clémence vint de nouveau l’obscurcir.

—Je n’en sais pas plus que vous, répondit-elle un peu sèchement.

—C’est qu’au salon il n’y a que des tableaux d’hommes; ce qui n’est

pas déjà si poli de leur part. J’aimerais mieux qu’il y eût les

portraits de mes grands-mères; ce serait plus amusant de voir toutes

les belles robes qu’on portait dans ce temps-là que ces vieilles

barbes qui font peur.—Mais dans les arbres généalogiques on ne met

peut-être pas les demoiselles, continua-t-elle d’un ton pensif.

—Il faut le demander à M. de Gerfaut, il a certainement trop envie

de vous plaire pour vous refuser, répondit Clémence avec un sourire

presque ironique.

—Croyez-vous? dit naïvement Aline, je n’oserai jamais lui demander

cela.

—Il vous fait donc toujours peur?

—Encore un peu, répondit la jeune fille en baissant les yeux, car elle

se sentit rougir.

Ce symptôme rendit à Mme de Bergenheim toute la mauvaise humeur contre

laquelle elle s’était efforcée de lutter jusqu’alors, et ce fut avec

un accent de perçante moquerie qu’elle reprit brusquement:

—Votre cousin d’Artigues vous a-t-il écrit?

Mlle de Bergenheim leva les yeux et la regarda un instant d’un air

distrait.

—Je ne sais pas, dit-elle enfin.

—Comment! vous ne savez pas si vous avez reçu une lettre de votre

cousin? reprit Clémence en riant avec affectation.

—Ah! Alphonse... non, c’est-à-dire oui; mais il y a déjà longtemps.

—Comme vous êtes devenue froide et indifférente pour ce cher Alphonse!

Vous ne vous rappelez donc pas combien l’an dernier vous avez pleuré à

son départ, comme vous vous êtes fâchée contre votre frère qui voulait

vous plaisanter sur cette belle affliction, comme vous avez juré de

n’avoir jamais d’autre mari que votre cousin.

—J’étais une sotte, et Christian avait raison. Alphonse qui n’a qu’un

an de plus que moi! Songez donc, quel joli ménage nous ferions! Je

sais que je ne suis pas très raisonnable, et il faut alors que mon

mari le soit pour nous deux.—Christian a neuf ans de plus que vous.

—Vous trouvez que c’est trop? dit Mme de Bergenheim d’un ton très fin.

—Au contraire.

—Et quel âge voudriez-vous donc qu’eût votre mari?

—Mais... trente ans, répondit la jeune fille après quelque hésitation.

—L’âge de M. de Gerfaut?

Les deux femmes se regardèrent un instant en silence. Depuis le lieu

où il était caché, Octave, auditeur de cette conversation dont il

était la pensée et l’âme secrète, remarqua l’expression de douceur

qui vint animer le regard de Clémence, et qui semblait provoquer une

confidence entière. La jeune pensionnaire se laissa prendre ingénument

à cette apparence d’intérêt et de tendresse.

—Je vous raconterais bien quelque chose, dit-elle, si vous vouliez me

promettre de ne le répéter à personne.

—A qui donc voulez-vous que j’en parle? Vous savez que je suis

discrète pour vos petits secrets.

—C’est que ce serait peut-être un grand secret, reprit Aline.

—Voyons: asseyez-vous là et contez-moi ce grand secret.

Clémence prit à son tour les mains de sa belle-sœur et lui fit une

place à ses côtés sur le divan.

—Vous savez, dit celle-ci, que Christian m’a promis une montre comme

la vôtre, parce que je n’aime plus la mienne. Hier, en nous promenant,

je lui disais que c’était fort mal à lui de ne me l’avoir pas encore

donnée. Savez-vous ce qu’il m’a répondu?—Il est vrai qu’il riait un

peu.—Ce n’est pas la peine que je t’en achète une; quand tu seras la

vicomtesse de Gerfaut, ton mari te la donnera.

—Votre frère a voulu se divertir à vos dépens; comment êtes-vous assez

enfant pour ne pas vous en apercevoir?

—Enfant! dit Aline en se levant d’un air piqué; je sais ce que j’ai

vu. Hier au soir ils ont parlé longtemps ensemble au salon, et je suis

très sûre que c’était de moi.

Mme de Bergenheim partit d’un éclat de rire, qui augmenta le dépit de

sa belle-sœur, moins disposée que jamais à se voir traitée en petite

fille.

—Pauvre Aline! dit enfin la baronne; ils parlaient du cinquième

portrait dont M. de Gerfaut ne peut retrouver l’original dans les

vieux titres, et qu’il croit étranger à la famille. Vous savez, cette

vieille figure à barbe grise, près de la porte.

La jeune pensionnaire baissa la tête comme un enfant qui voit une

méchante sœur aînée souffler sur son château de cartes.

—Et comment savez-vous cela? dit-elle après un instant de réflexion.

Vous étiez au piano. Comment pouviez-vous entendre d’un bout du salon

à l’autre ce que disait M. de Gerfaut?

Ce fut au tour de Clémence de baisser la tête, car il lui sembla que

sa belle-sœur devinait en ce moment cette subtilité d’organes, cette

attention continuelle qui, sous une affectation d’indifférence, ne lui

laissaient pas perdre une seule des paroles d’Octave. Selon l’usage,

elle voulut cacher son embarras sous un redoublement d’ironie.

—Il est probable, en effet, dit-elle, que je me trompe et que vous

avez raison. Quel jour devons-nous saluer madame la vicomtesse de

Gerfaut?

—Je vous dis sottement tout ce que je pense, et ensuite vous vous

moquez de moi, reprit Aline, dont la figure ronde s’allongeait à

chaque mot, et passait du rose à l’incarnat; est-ce ma faute si mon

frère m’a parlé de cela?

—Je crois que vous n’aviez pas besoin qu’il vous en parlât pour y

penser beaucoup.

—Eh bien, ne faut-il pas penser à quelque chose?

—Mais il faut veiller un peu à ses pensées; il n’est pas fort

convenable pour une demoiselle de s’occuper d’un homme, répondit

Clémence avec un accent de sévérité dans lequel sa tante eût reconnu

avec orgueil le pur sang des Corandeuil.

—Je croyais que cela était plutôt permis à une demoiselle qu’à une

dame.

A cette riposte imprévue et sans arrière-pensée, Mme de Bergenheim

perdit la parole et demeura interdite devant la jeune fille, comme

un écolier devant le pédagogue qui vient de lui administrer une

vigoureuse férule.

—Où diantre ce petit serpent est-il allé chercher cela? pensa Gerfaut,

fort mal à son aise entre les deux armoires où il s’était blotti.

Voyant que sa belle-sœur ne lui répondait pas, Aline prit ce silence

de confusion pour de la mauvaise humeur et se fâcha tout à fait à son

tour.

—Vous êtes très méchante aujourd’hui, dit-elle, adieu; je ne veux pas

de vos livres.

Elle jeta les volumes de _Waverley_ sur le divan, reprit son arrosoir

sans s’inquiéter de faire une libation nouvelle sur le parquet, et

sortit en fermant la porte avec fracas.

Mme de Bergenheim, l’air sombre et pensif, resta immobile, comme si la

réflexion de la jeune fille l’eût changée en statue.

—Entrerai-je? se disait Octave, enfin sorti de sa niche, et la main

sur le bouton de la porte.—Voilà une petite Agnès qui, avec ses

naïvetés, me fait un tort infini. Je suis sûr qu’on vogue maintenant à

pleines voiles sur la mer orageuse du remords, et que ces deux boutons

de rose qu’elle regarde si fixement lui paraissent les yeux de son

mari.

Avant que l’indécision du poète eût cessé, la baronne se leva par

un mouvement brusque et sortit en fermant la porte presque aussi

bruyamment que l’avait fait sa belle-sœur.

Ce fut en maudissant, du plus profond de son âme, les pensionnaires,

les pensionnats et les cœurs de seize années, malgré la poésie dont

les a doués un illustre écrivain, que Gerfaut redescendit l’escalier

du cabinet et revint à la bibliothèque. Après s’être promené quelque

temps en long et en large devant les dictionnaires et les parchemins

étalés sur la table, il sortit et remonta dans sa chambre. Au

moment où il passait devant le grand salon, une orageuse harmonie

vint frapper son oreille; des fusées chromatiques montantes et

descendantes, des gammes de six octaves roulant comme la cataracte

du Niagara, des arpèges extraordinaires, un martellement de basses

à faire sauter les touches se succédaient, sans interruption, avec

une pétulance, un nerf, un emportement qui prouvaient que la furie

française n’est pas l’apanage exclusif du sexe fort. Au milieu de

ces notes graves, folles, tristes, passionnées, hurlant parfois de

leur accouplement, Gerfaut reconnut, à la netteté des traits et à

l’élégance brillante de quelques passages, que cette improvisation ne

pouvait sortir des doigts peu exercés d’Aline. Il comprit qu’en ce

moment le piano servait de confident à Mme de Bergenheim, et qu’elle

y épanchait, avec l’explosion dont une longue concentration finit

par faire un besoin, les émotions contradictoires auxquelles depuis

quelques jours elle se trouvait livrée, car, pour le cœur privé d’un

autre cœur où se puissent verser sa joie et sa peine, la musique

est un ami qui écoute et répond. Sous les doigts qui l’interrogent,

l’instrument reçoit la pression de l’âme souffrante et s’anime pour la

consoler. Le souffle de la douleur errant sur le clavier éveille une

harmonie qui la berce et l’endort, ou la distrait par une exaltation

passagère.

Gerfaut écouta quelque temps en silence, le front appuyé contre la

porte du salon. A chaque phrase, à chaque modulation, son esprit, par

un merveilleux instinct de sympathie, s’identifiait avec le sentiment

dont elle était l’interprète. Il reconnut dans des accords graves,

rauques, lugubres, largement appuyés, comme si la musicienne eût

voulu s’enivrer de leur dissonance, les accents poignants du repentir

qui s’acharne sur l’âme en l’étreignant de ses serres brûlantes. Un

grondement de notes plus contenues, mais moins affaissées, sourdes

d’abord, puis s’élevant insensiblement, et finissant par tonner en

roulement éclatant et furieux, exprima les doutes, les craintes, les

tortures de la jalousie. C’était souffrance encore, mais souffrance

qui s’exhale au lieu de se ronger; c’était le cœur blessé, mais

laissant saigner sa plaie, et non le cœur étouffant dans une main de

fer sans pouvoir respirer pour gémir. Après bien des soupirs, des

reproches, des cris d’angoisse, des sanglots, la fureur de cette

exécution décrut peu à peu et se fondit en une suite de modulations de

plus en plus adoucies et calmées, comme le Rhône, après avoir arraché

ses rives au fond des rochers du Valais, finit par s’endormir dans le

Léman paisible. Pendant quelque temps, l’imagination de Clémence erra

au milieu de vagues mélodies sans se fixer à aucune. Enfin un souvenir

parut la captiver. Après avoir fait murmurer au piano les premières

mesures de la romance du _Saule_, elle reprit le motif avec plus de

précision, et lorsqu’elle eut achevé la ritournelle, elle commença

d’une voix douce et un peu voilée:

Assisa al piè d’un salice.

Octave l’avait entendue chanter plusieurs fois dans le monde, mais

jamais avec cet accent profond. Par une de ces pudeurs dont les

nobles femmes ont l’instinct, Clémence eût rougi de livrer au peuple

des salons la moindre portion de son âme; même cet aveu d’une nature

aimante que révèle un timbre de voix vibrant et attendri. Devant les

étrangers elle chantait des lèvres; en ce moment c’était du cœur. Au

troisième couplet, lorsqu’il comprit qu’elle devait s’être exaltée

par l’expression de son chant, par le parfum d’amour mélancolique,

de rêverie douloureuse, de désenchantement passionné qu’exhale

cette exquise romance, le poète entra doucement, jugeant le moment

favorable, et assez ému lui-même pour croire à la contagion de son

trouble.

La première figure qu’il aperçut fut celle de Mlle de Corandeuil,

étendue dans son fauteuil, la tête renversée, les bras pendants, et

laissant échapper, en manière d’accompagnement, une mélodie nasale,

sifflante et fêlée. Les lunettes de la vieille fille, suspendues au

bout de son nez, avaient singulièrement compromis l’harmonie de son

tour de cheveux, où les branches se trouvaient engagées; la _Gazette

de France_, tombée de ses mains, caparaçonnait le dos de Constance,

couchée à ses pieds selon son habitude.

—Atroce pythonisse! se dit Gerfaut. Il y a donc une malédiction sur

moi aujourd’hui. Cependant, ayant vu que la maîtresse et le carlin

dormaient tous deux d’un sommeil aussi profond que celui de Guillot et

de son troupeau, il referma la porte discrètement et traversa le salon

en marchant sur la pointe des pieds.

Mme de Bergenheim avait cessé de chanter, mais ses doigts continuaient

à moduler vaguement le motif de la romance. En observant la démarche

circonspecte d’Octave, elle se pencha pour regarder sa tante, dont

elle n’avait pas remarqué le sommeil, car le dos immense du fauteuil

était tourné de son côté. Personne ne sait dormir d’une manière fort

imposante, et le profil de la vieille fille à demi décoiffée avait

une expression grotesque dont la gravité de sa nièce ne put éviter

l’influence. L’envie de rire fut pour le moment plus forte que le

respect ou la mélancolie; et, en se rasseyant, Clémence, par ce besoin

de communication particulier à la gaieté, regarda involontairement

Octave souriant de son côté. Quoique cet échange d’idées n’eût rien

de sentimental, celui-ci s’empressa de le mettre à profit; un moment

après il était assis sur un tabouret, derrière le piano, à gauche et à

quelques pouces seulement de Mme de Bergenheim.

—Comment peut-on dormir quand vous chantez?

Ce fut là son début. Le rhétoricien le plus empêtré dans sa galanterie

collégienne eût trouvé tout d’abord une phrase aussi spirituelle;

mais l’éloquence était moins dans les mots que dans l’expression. Le

mouvement aisé, rapide, quoique discret, par lequel Octave s’était

assis, la précision élégante de son geste, la manière gracieuse dont

il penchait la tête en parlant, annonçaient une grande habitude de

l’espèce de conversation qu’il entreprenait. Si les paroles étaient

d’un écolier, l’accent et la pose étaient d’un maître.

La première pensée de Clémence fut de se lever et de sortir du salon,

mais un charme invincible la retint sur sa chaise. En voyant étinceler

près de son visage ce regard noir et pénétrant qui, depuis quelques

jours, lui refusait ses prières; en entendant vibrer, douce comme un

soupir, la voix qu’elle aimait, elle sentit son sein se gonfler et ses

prunelles ondoyer sous leurs paupières; elle ne se trouva pas assez

maîtresse de ses yeux pour oser les arrêter sur ceux d’Octave; elle

les détourna donc et affecta de regarder la vieille fille.

—J’ai un talent particulier pour faire faire la sieste à ma tante,

dit-elle d’un ton d’enjouement que démentait l’émotion de son corsage;

si je voulais, elle dormirait ainsi jusqu’à ce soir; quand je cesserai

de jouer, le silence la réveillera.

—Je vous en supplie, jouez encore; ne l’éveillez jamais, répondit

Gerfaut; et, comme s’il eût craint de ne pas être suffisamment exaucé,

il se mit à frapper de la main gauche une batterie de basse, sans

s’inquiéter des fausses notes.

—Jouez du moins dans le ton, dit Clémence en souriant, et berçons

juste.

Elle eut tort de dire _berçons_, car son amant prit acte de ce terme

comme d’un consentement de complicité pour tout ce qui pourrait

arriver. Dans un tête-à-tête, _nous_ est le mot le plus traître de la

langue.

Soit qu’elle n’eût pas elle-même une envie extrême que sa tante

s’éveillât, soit qu’elle désirât éviter une conversation dont elle

se sentait troublée d’avance après l’avoir si ardemment désirée,

soit qu’elle voulût goûter en silence le bonheur de se sentir encore

aimée, car, depuis qu’il était assis près d’elle, les moindres gestes

d’Octave étaient redevenus un aveu, Mme de Bergenheim secoua deux ou

trois fois la tête avec grâce en cherchant un motif; puis elle se mit

à jouer la _valse du duc de Reichstadt_, en frappant seulement la

première mesure de l’accompagnement, pour indiquer à son amant où il

devait poser les doigts.

La valse commença. Clémence jouant le chant et Octave la basse,

deux mains restaient inoccupées, celles-là précisément qui étaient

voisines l’une de l’autre. Or que peuvent faire deux mains inoccupées

et voisines, quand l’une appartient à un homme hardiment amoureux,

l’autre à une jeune femme qui, ayant depuis longtemps maltraité son

amant, se trouve au bout de sa sévérité? Avant la fin de la première

reprise, les doigts blancs et effilés de la clef de _sol_ furent en

prison dans ceux de la clef de _fa_, sans que cela fît le moindre tort

à l’effet du morceau, car la vieille tante dormait toujours.

Un moment après, la bouche d’Octave se colla sur cette main un peu

tremblante, comme s’il eût voulu en imbiber de son âme la peau tiède

et parfumée. Deux fois la baronne essaya de se dégager, car elle

sentait le frisson de cette caresse circuler dans ses veines, deux

fois la force lui manqua, et sa tentative finit par se changer en une

pression contre les lèvres tenaces qu’elle croyait posées sur son

cœur; la main rendait le baiser. Il commençait à devenir urgent que

la vieille tante s’éveillât, mais elle dormait mieux que jamais, car

la valse continuait toujours: et si une légère indécision se faisait

remarquer dans le chant, la main gauche, au contraire, frappait ses

grosses notes avec une énergie capable de métamorphoser Mlle de

Corandeuil en une seconde Belle au bois dormant.

[Illustration: ... _Les doigts blancs et effilés de la clef de_ sol

_furent en prison dans ceux de la clef de_ fa...]

Lorsque Octave eut bien longtemps, bien doucement, bien tendrement

caressé cette main qu’on ne lui disputait plus, il leva la tête pour

obtenir une faveur nouvelle; car un amant n’est jamais comme la mer,

à laquelle il a été dit: Tu n’iras pas plus loin! Cette fois Mme de

Bergenheim ne détourna pas les yeux; mais, après avoir regardé un

instant Octave, comme doivent regarder les anges, elle lui dit avec

une coquetterie pleine de séduction:

—Aline?

La contemplation muette qui répondit à cette question renfermait

un démenti si éloquent, que toute parole devenait superflue. En se

sentant aimé, Gerfaut rendit grâce à la ruse qui lui avait procuré le

bonheur dont il jouissait; mais il la dédaigna pour mieux savourer

ce bonheur même. Son sourire doux et fin trahit le secret de son

machiavélisme; il fut compris et pardonné. En ce moment, il n’y avait

plus entre eux ni doutes, ni craintes, ni combats; il leur avait fallu

bien des efforts pour se désunir: d’une même chute ils retombaient

au sein l’un de l’autre. Ils n’éprouvaient pas même le besoin d’une

explication pour la mutuelle souffrance qu’ils s’étaient faite, car

la souffrance n’existait plus et ils étaient entrés dans ce paradis

de l’amour dont l’extase est rendue plus délicieuse encore par le

souvenir des peines passées. Ils restèrent longtemps en silence,

heureux de se voir, d’être l’un près de l’autre, d’être seuls, car la

vieille tante dormait toujours, de respirer le même air, de sentir

leur cœur battre d’un même accord, de se bercer mollement dans

leur tendresse au son de cette musique de plus en plus confuse et

incertaine, et craignant de faire évanouir par un seul mot les charmes

ineffables de cette félicité. Ils échangèrent leurs âmes dans de

longs regards, dont l’ardeur et l’adoration étaient égales, car les

dernières résistances étaient domptées au cœur de Clémence. Et quand

elle sentit les lèvres de son amant remplacer sur les siennes le

baiser de leurs yeux, elle se raidit dans les bras qui l’enlaçaient en

pressant le clavier par une contraction nerveuse; il lui sembla que le

salon tournait, que le jour devenait nuit, et que sa vie s’exhalait

tout entière dans un soupir lentement respiré par la bouche d’Octave.

La valse était finie, et pourtant Mlle de Corandeuil ne s’était pas

éveillée. Aucun son ne se faisait plus entendre; on eût dit que le

sommeil avait aussi gagné les deux amants, immobiles dans les bras

l’un de l’autre comme deux anges en prière. Le charme fut rompu tout

à coup par un bruit épouvantable, semblable à la trompette qui doit

appeler les coupables au dernier jugement.

[Illustration]

[Illustration]

Gerfaut · 第 24 / 48 题