L’expérience de la vie renferme une compensation amère de tous ses
avantages; elle détruit la simplicité du caractère. Dès que cette
triste compagne a pris l’homme par la main, malheur à lui! car il
essayerait vainement de se soustraire à cette étreinte; son âme,
primitivement transparente comme le verre dont les pores laissent
passer la lumière sans en assombrir le reflet, se couvre d’un crêpe
qui la rend opaque. Au lieu de ressembler désormais aux glorieux
esprits, splendides rivaux des étoiles, elle se matérialise et revêt
toutes les misères de cette dégradation; il lui naît une ombre.
Celui qui se trouve admis à l’initiation de la vie réelle devient
double en quelque sorte; il s’opère en lui un phénomène moral qui
rappelle la monstruosité physique dont Ritta et Christina offraient
l’exemple. Il est deux hommes au lieu d’un; deux hommes accolés
plutôt que confondus, et conservant chacun des désirs et des vouloirs
souvent contraires. Ainsi que tous les gens d’esprit, Gerfaut était
parfois dominé par cette complication d’existence au point de ne
plus percevoir distinctement son moi réel. Surexcitée par un travail
opiniâtre ou par les raffinements de la vie parisienne, son âme
avait pris trop de développement pour pouvoir s’absorber dans une
sensation, quelle qu’en fût la puissance; ainsi, tandis que sa moitié
impressionnable se plongeait dans chaque émotion avec une ardeur
abandonnée, l’intelligence, habituée à la réserve du doute et à la
clairvoyance de l’observation, restait en dehors froide et parfois
dédaigneuse. Le cœur était submergé, le cerveau surnageait. Pour
Octave, l’expérience était une cuirasse de liège qui ne le laissait
enfoncer qu’à demi dans la mer orageuse des passions, don fatal
et souvent maudit! Une seule goutte de cette onde si troublée, si
amère, si perfide, ne renferme-t-elle pas cependant le plus précieux
nectar dont puisse se désaltérer la soif de l’homme? Est-il dans
les jouissances des arts, dans les labeurs de la science, dans les
couronnes de la gloire, une volupté qui égale celle d’un soupir exhalé
sur nos lèvres, d’un regard éteint sous notre regard?
Gerfaut reconnaissait en vain cette supériorité du sentiment sur
l’esprit; en vain il voulait émonder le superflu de pensée qui
corrompait le charme de ses plus douces émotions, en y restant
étranger ou en s’en faisant le juge; en vain il invoquait la brutalité
du sauvage et du lazzarone, dont les sensations sont d’autant plus
complètes que leur âme plus bornée y tient tout entière et y trouve
un aliment suffisant; l’instinct de sa nature était plus fort que
sa volonté. Aspirant à la naïveté autant que d’autres aspirent à la
rouerie, il ne pouvait rétrograder jusqu’à elle: il voulait fermer
les yeux, et ses yeux s’obstinaient à rester ouverts; malgré tous ses
efforts, il conservait la funeste faculté d’analyser son impression
au moment même où il l’éprouvait, et de voir reproduite à froid
dans un miroir railleur la scène qu’il venait de jouer brûlante et
inspirée; il était donc presqu’en même temps acteur et spectateur, ému
et calme, enthousiaste et blasé, passionné et sceptique; le tout sans
fausseté de caractère, mais par luxe ou, si l’on veut, par dépravation
d’intelligence.
Jamais ce dualisme bizarre ne lui avait infligé de plus fréquentes
tortures que depuis qu’il aimait Mme de Bergenheim. Avant cette
époque, son cœur, émoussé par les passions d’une jeunesse orageuse,
était graduellement tombé dans une torpeur voisine du néant; au
milieu des ténèbres morales où il s’était endormi de fatigue et de
satiété, la mauvaise partie de l’âme, que nous avons comparée à
l’ombre du corps, avait exercé un empire presque imperceptible par
cela même qu’elle régnait seule; car l’ombre ne se voit pas dans la
nuit; elle s’y confond comme la vague dans la mer, toutes deux étant
de même nature. Mais depuis qu’un jour nouveau avait brillé sur la
vie d’Octave, depuis que Clémence s’était levée à ses yeux comme
l’astre du réveil, l’ombre avait paru aussitôt, évoquée par ce soleil
régénérateur, et partout où il lançait un rayon, elle s’étalait pour
faire tache dans sa lumière.
En ce moment, loin de se réjouir du triomphe qu’il venait d’obtenir,
Gerfaut tomba dans un de ces accès de désenchantement pendant
lesquels, poussé par un démon inconnu, il exerçait impitoyablement
contre lui-même la redoutable ironie de son esprit. Ne pouvant
dormir, il se leva, ouvrit de nouveau la fenêtre et y resta longtemps
accoudé. La nuit était sereine, d’innombrables étoiles étincelaient
au firmament, et la lune baignait de sa lueur argentée les cimes des
arbres du parc, à travers lesquels frémissait une brise monotone.
Après avoir contemplé en silence le mélancolique tableau de la nature
endormie, le poète sourit avec dédain.
—Il faut que cette comédie finisse, se dit-il; je ne puis pas
dissiper ainsi ma vie. Sans doute, la gloire est un rêve aussi
bien que l’amour; passer la nuit à regarder niaisement la lune et
les étoiles est, après tout, aussi raisonnable que de pâlir sur un
ouvrage destiné à vivre un jour, un an, un siècle! car quelle renommée
dépasse ce terme? si j’aimais réellement, je ne regretterais pas
les heures perdues; mais est-il bien vrai que j’aime? Il est des
moments où je me trouve un sang-froid, une lucidité d’esprit, une
prévision incompatible avec l’entraînement d’une passion véritable;
en d’autres instants, il est vrai, une fièvre soudaine me brise et me
laisse faible comme un enfant... Oh! oui, je l’ai aimée d’une manière
étrange; le sentiment que j’ai éprouvé pour elle est devenu travail
de mon esprit en même temps qu’émotion de mon cœur, et c’est ce qui
lui donne cette ténacité despotique; car l’impression matérielle
s’affaiblit et finit par s’éteindre, mais quand une intelligence
énergique s’est mise à une œuvre, elle s’y acharne jusqu’à ce que
le fruit soit éclos du labeur; et ce fruit, doux ou amer, celui qui
l’a semé doit le recueillir. J’aurais tort de me plaindre. Passion,
sentiment passif! Pour moi, ce mot est un contresens; je me suis
fait amant comme Napoléon se fit empereur; personne ne lui imposa le
diadème, il le prit et se couronna de sa main. Si ma couronne à moi
s’est trouvée d’épines, qui pourrais-je accuser? n’est-ce pas ma tête
qui l’a cherchée?
J’ai aimé cette femme d’élection parmi toutes les autres; et ce choix
fait, j’ai travaillé à mon amour comme à mon poème le plus chéri; elle
a été le sujet de toutes mes méditations, l’aimant de tous mes désirs,
la fée de tous mes songes; depuis un an c’est pour elle que mon
imagination a bâti tous ses palais; depuis un an il n’est pas sorti de
mon cerveau une pensée dont je ne lui aie offert l’hommage. J’avais
mis mon talent sous son invocation; il me semblait qu’en vivant
perpétuellement dans la contemplation de son image, je deviendrais à
la fin digne de la peindre, je me sentais un avenir, si elle m’eût
compris; souvent j’ai pensé à Raphaël, c’est un trône vacant dans la
poésie; ce trône, je l’ai rêvé pour le mettre en poussière aux pieds
de Clémence.—Oh! quand même ce serait à jamais un rêve, ce rêve m’a
donné des heures d’incomparable bonheur! je serais ingrat de le nier.
Et pourtant cet amour n’est qu’un sentiment factice, je le sens
aujourd’hui. Ce n’est pas d’elle que je suis épris de la sorte. C’est
de la femme créée par mon imagination et que j’aperçois sous ce
plâtre insensible. Il y a réellement en nous une étrange puissance.
Lorsqu’elle a été longtemps mûrie et méditée, notre pensée finit par
prendre vie et par marcher à nos côtés. A force de m’occuper de cette
femme, il me semble que mon âme s’est dédoublée, que tout ce qu’il y
avait en elle de jeune, de pur, de fleuri, de féminin, en est sorti
pour s’unir à Clémence; qu’en l’aimant c’est moi que j’aime encore,
que j’aspire seulement à reprendre la moitié de moi-même dont je suis
séparé. Je comprends maintenant l’allégorie d’Adam tirant Ève de sa
propre substance; mais la chair forme une chair palpitante comme elle;
l’esprit ne crée qu’une ombre, et une ombre ne saurait échauffer un
cadavre. Deux morts n’ont jamais fait un vivant; un corps sans âme
n’est-il pas un cadavre? et d’âme, elle n’en a pas.
Elle n’en a pas; mais pourquoi lui en faire un crime? Nous accusons
nos maîtresses d’ingratitude et d’égoïsme, tandis que le plus souvent
elles ne sont coupables que de faiblesse et d’impuissance. Une femme
sans doute a les bras assez grands pour étreindre son amant, pour
l’enchaîner sur son sein dans les étouffements d’un délire convulsif?;
mais a-t-elle assez d’extension dans l’esprit pour embrasser de même
une intelligence supérieure, pour l’envelopper, pour la contenir, pour
la doubler dans toute son étendue comme on double d’hermine un manteau
impérial? Si dans quelques endroits l’hermine manque à la pourpre,
faut-il la jeter dans les flammes?
Sans doute, je suis trop ambitieux; mais il m’est impossible
d’amoindrir mon désir et de me contenter du bonheur mesquin d’une
intrigue vulgaire. Je ne comprends de la passion que l’extrême,
l’infini, l’absolu. Lorsqu’une rivière se verse dans une autre, au
bout de quelque temps leurs eaux sont tellement confondues qu’en y
puisant une goutte il est impossible de dire à laquelle cette goutte
a appartenu: il n’y a plus deux rivières, il y a un fleuve. Est-ce
donc une chimère de rêver pour un fluide impalpable ce qui s’accomplit
si facilement pour un fluide matériel? Une substance divine, à ce
qu’on prétend, est-elle moins fusible et moins pénétrable que l’onde?
existe-t-il en elle des aspérités inflexibles et inconnues qui fassent
de l’isolement une loi de son essence? L’amour enfin ne peut-il être
ce fleuve de deux âmes confondues au point de ne plus reconnaître la
part apportée par chacune d’elles?
Les mythes anciens ont presque tous un grand sens moral; pourquoi
ne voir dans l’allégorie d’Hermès et d’Aphrodite que la poétisation
d’une monstruosité physique? Une Fragoletta divine est peut-être le
mot de l’obscure énigme qui s’appelle amour. Sans doute, s’il est une
autre vie, la plante la plus noble qui germe ici-bas doit y refleurir
et s’enrichir de toutes les conditions de bonheur interdites à notre
imperfection. Là, notre désir deviendra réalité, car il est impossible
que nous ayons une idée dont l’objet n’existe pas: ce serait créer
en dehors de la nature. Nos souhaits inexaucés, vagues prévisions
de l’avenir, sont conçus dans le temps pour s’accomplir dans
l’éternité. Nous souffrons parce que nous voulons anticiper et jouir
dès aujourd’hui de ce qui ne sera que demain.—Oui, Fragoletta! il y
a peut-être une religion dans ce mot; deux sur la terre, un dans le
ciel! Et si le ciel où nous aspirons n’était à son tour que la seconde
marche d’une échelle immense remontant jusqu’à Dieu depuis les plus
profondes limites de la création; si, à chaque degré, l’amour, cette
force suprême de conjonction, fondait deux âmes en une et réduisait
ainsi de moitié les innombrables légions humaines, n’arriverait-il pas
un terme où, de décroissance en décroissance, l’universalité des êtres
reviendrait au nombre unique dont elle est sortie? Ainsi le symbole du
monde serait une pyramide dont les hommes seraient la base et Dieu le
sommet—le triangle de Jéhovah!
Gerfaut resta quelque temps immobile, le front caché dans ses mains;
tout à coup il releva la tête et partit d’un éclat de rire sardonique.
—C’est assez voltiger par-dessus les nuages, s’écria-t-il, mettons
pied à terre. Après tout, les sept trompettes du jugement dernier
valent encore mieux comme dénouement que ma pyramide, dont le sommet
finirait par avaler la base. Si Marillac avait entendu toutes les
extravagances qui viennent de me passer par la tête, il trouverait que
je suis ce soir d’une métaphysique carabinée. Il est permis de penser
en vers, mais il faut agir en prose, et c’est ce que je ferai demain.
Les caprices de cette femme, qu’elle prend pour efforts de vertu, me
rendront cruel et inexorable; j’ai beau lui demander la paix à deux
genoux, il lui faut la guerre; eh bien, soit, elle aura la guerre.
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