XV

L’expérience de la vie renferme une compensation amère de tous ses

avantages; elle détruit la simplicité du caractère. Dès que cette

triste compagne a pris l’homme par la main, malheur à lui! car il

essayerait vainement de se soustraire à cette étreinte; son âme,

primitivement transparente comme le verre dont les pores laissent

passer la lumière sans en assombrir le reflet, se couvre d’un crêpe

qui la rend opaque. Au lieu de ressembler désormais aux glorieux

esprits, splendides rivaux des étoiles, elle se matérialise et revêt

toutes les misères de cette dégradation; il lui naît une ombre.

Celui qui se trouve admis à l’initiation de la vie réelle devient

double en quelque sorte; il s’opère en lui un phénomène moral qui

rappelle la monstruosité physique dont Ritta et Christina offraient

l’exemple. Il est deux hommes au lieu d’un; deux hommes accolés

plutôt que confondus, et conservant chacun des désirs et des vouloirs

souvent contraires. Ainsi que tous les gens d’esprit, Gerfaut était

parfois dominé par cette complication d’existence au point de ne

plus percevoir distinctement son moi réel. Surexcitée par un travail

opiniâtre ou par les raffinements de la vie parisienne, son âme

avait pris trop de développement pour pouvoir s’absorber dans une

sensation, quelle qu’en fût la puissance; ainsi, tandis que sa moitié

impressionnable se plongeait dans chaque émotion avec une ardeur

abandonnée, l’intelligence, habituée à la réserve du doute et à la

clairvoyance de l’observation, restait en dehors froide et parfois

dédaigneuse. Le cœur était submergé, le cerveau surnageait. Pour

Octave, l’expérience était une cuirasse de liège qui ne le laissait

enfoncer qu’à demi dans la mer orageuse des passions, don fatal

et souvent maudit! Une seule goutte de cette onde si troublée, si

amère, si perfide, ne renferme-t-elle pas cependant le plus précieux

nectar dont puisse se désaltérer la soif de l’homme? Est-il dans

les jouissances des arts, dans les labeurs de la science, dans les

couronnes de la gloire, une volupté qui égale celle d’un soupir exhalé

sur nos lèvres, d’un regard éteint sous notre regard?

Gerfaut reconnaissait en vain cette supériorité du sentiment sur

l’esprit; en vain il voulait émonder le superflu de pensée qui

corrompait le charme de ses plus douces émotions, en y restant

étranger ou en s’en faisant le juge; en vain il invoquait la brutalité

du sauvage et du lazzarone, dont les sensations sont d’autant plus

complètes que leur âme plus bornée y tient tout entière et y trouve

un aliment suffisant; l’instinct de sa nature était plus fort que

sa volonté. Aspirant à la naïveté autant que d’autres aspirent à la

rouerie, il ne pouvait rétrograder jusqu’à elle: il voulait fermer

les yeux, et ses yeux s’obstinaient à rester ouverts; malgré tous ses

efforts, il conservait la funeste faculté d’analyser son impression

au moment même où il l’éprouvait, et de voir reproduite à froid

dans un miroir railleur la scène qu’il venait de jouer brûlante et

inspirée; il était donc presqu’en même temps acteur et spectateur, ému

et calme, enthousiaste et blasé, passionné et sceptique; le tout sans

fausseté de caractère, mais par luxe ou, si l’on veut, par dépravation

d’intelligence.

Jamais ce dualisme bizarre ne lui avait infligé de plus fréquentes

tortures que depuis qu’il aimait Mme de Bergenheim. Avant cette

époque, son cœur, émoussé par les passions d’une jeunesse orageuse,

était graduellement tombé dans une torpeur voisine du néant; au

milieu des ténèbres morales où il s’était endormi de fatigue et de

satiété, la mauvaise partie de l’âme, que nous avons comparée à

l’ombre du corps, avait exercé un empire presque imperceptible par

cela même qu’elle régnait seule; car l’ombre ne se voit pas dans la

nuit; elle s’y confond comme la vague dans la mer, toutes deux étant

de même nature. Mais depuis qu’un jour nouveau avait brillé sur la

vie d’Octave, depuis que Clémence s’était levée à ses yeux comme

l’astre du réveil, l’ombre avait paru aussitôt, évoquée par ce soleil

régénérateur, et partout où il lançait un rayon, elle s’étalait pour

faire tache dans sa lumière.

En ce moment, loin de se réjouir du triomphe qu’il venait d’obtenir,

Gerfaut tomba dans un de ces accès de désenchantement pendant

lesquels, poussé par un démon inconnu, il exerçait impitoyablement

contre lui-même la redoutable ironie de son esprit. Ne pouvant

dormir, il se leva, ouvrit de nouveau la fenêtre et y resta longtemps

accoudé. La nuit était sereine, d’innombrables étoiles étincelaient

au firmament, et la lune baignait de sa lueur argentée les cimes des

arbres du parc, à travers lesquels frémissait une brise monotone.

Après avoir contemplé en silence le mélancolique tableau de la nature

endormie, le poète sourit avec dédain.

—Il faut que cette comédie finisse, se dit-il; je ne puis pas

dissiper ainsi ma vie. Sans doute, la gloire est un rêve aussi

bien que l’amour; passer la nuit à regarder niaisement la lune et

les étoiles est, après tout, aussi raisonnable que de pâlir sur un

ouvrage destiné à vivre un jour, un an, un siècle! car quelle renommée

dépasse ce terme? si j’aimais réellement, je ne regretterais pas

les heures perdues; mais est-il bien vrai que j’aime? Il est des

moments où je me trouve un sang-froid, une lucidité d’esprit, une

prévision incompatible avec l’entraînement d’une passion véritable;

en d’autres instants, il est vrai, une fièvre soudaine me brise et me

laisse faible comme un enfant... Oh! oui, je l’ai aimée d’une manière

étrange; le sentiment que j’ai éprouvé pour elle est devenu travail

de mon esprit en même temps qu’émotion de mon cœur, et c’est ce qui

lui donne cette ténacité despotique; car l’impression matérielle

s’affaiblit et finit par s’éteindre, mais quand une intelligence

énergique s’est mise à une œuvre, elle s’y acharne jusqu’à ce que

le fruit soit éclos du labeur; et ce fruit, doux ou amer, celui qui

l’a semé doit le recueillir. J’aurais tort de me plaindre. Passion,

sentiment passif! Pour moi, ce mot est un contresens; je me suis

fait amant comme Napoléon se fit empereur; personne ne lui imposa le

diadème, il le prit et se couronna de sa main. Si ma couronne à moi

s’est trouvée d’épines, qui pourrais-je accuser? n’est-ce pas ma tête

qui l’a cherchée?

J’ai aimé cette femme d’élection parmi toutes les autres; et ce choix

fait, j’ai travaillé à mon amour comme à mon poème le plus chéri; elle

a été le sujet de toutes mes méditations, l’aimant de tous mes désirs,

la fée de tous mes songes; depuis un an c’est pour elle que mon

imagination a bâti tous ses palais; depuis un an il n’est pas sorti de

mon cerveau une pensée dont je ne lui aie offert l’hommage. J’avais

mis mon talent sous son invocation; il me semblait qu’en vivant

perpétuellement dans la contemplation de son image, je deviendrais à

la fin digne de la peindre, je me sentais un avenir, si elle m’eût

compris; souvent j’ai pensé à Raphaël, c’est un trône vacant dans la

poésie; ce trône, je l’ai rêvé pour le mettre en poussière aux pieds

de Clémence.—Oh! quand même ce serait à jamais un rêve, ce rêve m’a

donné des heures d’incomparable bonheur! je serais ingrat de le nier.

Et pourtant cet amour n’est qu’un sentiment factice, je le sens

aujourd’hui. Ce n’est pas d’elle que je suis épris de la sorte. C’est

de la femme créée par mon imagination et que j’aperçois sous ce

plâtre insensible. Il y a réellement en nous une étrange puissance.

Lorsqu’elle a été longtemps mûrie et méditée, notre pensée finit par

prendre vie et par marcher à nos côtés. A force de m’occuper de cette

femme, il me semble que mon âme s’est dédoublée, que tout ce qu’il y

avait en elle de jeune, de pur, de fleuri, de féminin, en est sorti

pour s’unir à Clémence; qu’en l’aimant c’est moi que j’aime encore,

que j’aspire seulement à reprendre la moitié de moi-même dont je suis

séparé. Je comprends maintenant l’allégorie d’Adam tirant Ève de sa

propre substance; mais la chair forme une chair palpitante comme elle;

l’esprit ne crée qu’une ombre, et une ombre ne saurait échauffer un

cadavre. Deux morts n’ont jamais fait un vivant; un corps sans âme

n’est-il pas un cadavre? et d’âme, elle n’en a pas.

Elle n’en a pas; mais pourquoi lui en faire un crime? Nous accusons

nos maîtresses d’ingratitude et d’égoïsme, tandis que le plus souvent

elles ne sont coupables que de faiblesse et d’impuissance. Une femme

sans doute a les bras assez grands pour étreindre son amant, pour

l’enchaîner sur son sein dans les étouffements d’un délire convulsif?;

mais a-t-elle assez d’extension dans l’esprit pour embrasser de même

une intelligence supérieure, pour l’envelopper, pour la contenir, pour

la doubler dans toute son étendue comme on double d’hermine un manteau

impérial? Si dans quelques endroits l’hermine manque à la pourpre,

faut-il la jeter dans les flammes?

Sans doute, je suis trop ambitieux; mais il m’est impossible

d’amoindrir mon désir et de me contenter du bonheur mesquin d’une

intrigue vulgaire. Je ne comprends de la passion que l’extrême,

l’infini, l’absolu. Lorsqu’une rivière se verse dans une autre, au

bout de quelque temps leurs eaux sont tellement confondues qu’en y

puisant une goutte il est impossible de dire à laquelle cette goutte

a appartenu: il n’y a plus deux rivières, il y a un fleuve. Est-ce

donc une chimère de rêver pour un fluide impalpable ce qui s’accomplit

si facilement pour un fluide matériel? Une substance divine, à ce

qu’on prétend, est-elle moins fusible et moins pénétrable que l’onde?

existe-t-il en elle des aspérités inflexibles et inconnues qui fassent

de l’isolement une loi de son essence? L’amour enfin ne peut-il être

ce fleuve de deux âmes confondues au point de ne plus reconnaître la

part apportée par chacune d’elles?

Les mythes anciens ont presque tous un grand sens moral; pourquoi

ne voir dans l’allégorie d’Hermès et d’Aphrodite que la poétisation

d’une monstruosité physique? Une Fragoletta divine est peut-être le

mot de l’obscure énigme qui s’appelle amour. Sans doute, s’il est une

autre vie, la plante la plus noble qui germe ici-bas doit y refleurir

et s’enrichir de toutes les conditions de bonheur interdites à notre

imperfection. Là, notre désir deviendra réalité, car il est impossible

que nous ayons une idée dont l’objet n’existe pas: ce serait créer

en dehors de la nature. Nos souhaits inexaucés, vagues prévisions

de l’avenir, sont conçus dans le temps pour s’accomplir dans

l’éternité. Nous souffrons parce que nous voulons anticiper et jouir

dès aujourd’hui de ce qui ne sera que demain.—Oui, Fragoletta! il y

a peut-être une religion dans ce mot; deux sur la terre, un dans le

ciel! Et si le ciel où nous aspirons n’était à son tour que la seconde

marche d’une échelle immense remontant jusqu’à Dieu depuis les plus

profondes limites de la création; si, à chaque degré, l’amour, cette

force suprême de conjonction, fondait deux âmes en une et réduisait

ainsi de moitié les innombrables légions humaines, n’arriverait-il pas

un terme où, de décroissance en décroissance, l’universalité des êtres

reviendrait au nombre unique dont elle est sortie? Ainsi le symbole du

monde serait une pyramide dont les hommes seraient la base et Dieu le

sommet—le triangle de Jéhovah!

Gerfaut resta quelque temps immobile, le front caché dans ses mains;

tout à coup il releva la tête et partit d’un éclat de rire sardonique.

—C’est assez voltiger par-dessus les nuages, s’écria-t-il, mettons

pied à terre. Après tout, les sept trompettes du jugement dernier

valent encore mieux comme dénouement que ma pyramide, dont le sommet

finirait par avaler la base. Si Marillac avait entendu toutes les

extravagances qui viennent de me passer par la tête, il trouverait que

je suis ce soir d’une métaphysique carabinée. Il est permis de penser

en vers, mais il faut agir en prose, et c’est ce que je ferai demain.

Les caprices de cette femme, qu’elle prend pour efforts de vertu, me

rendront cruel et inexorable; j’ai beau lui demander la paix à deux

genoux, il lui faut la guerre; eh bien, soit, elle aura la guerre.

* * * * *

[Illustration]

Gerfaut · 第 23 / 48 题