Dans le combat qu’une femme soutient contre l’amour, il arrive
presque toujours un moment où elle est obligée d’appeler le mensonge
au secours du devoir. Mme de Bergenheim était entrée dans cette
période redoutable pendant laquelle la vertu, doutant de ses propres
forces, ne rougit pas d’emprunter des ressources à la tactique des
passions les moins loyales. Au moment où Octave, en homme expérimenté,
cherchait un auxiliaire dans la jalousie, elle méditait un plan de
défense également fondé sur la ruse. La dérision conjugale, que tant
de femmes pratiquent avec succès dans l’intérêt de leur dépravation,
fut invoquée par elle comme l’unique refuge où elle pût s’abriter
contre une passion que rien jusqu’alors n’avait découragée. Pour
enlever à son amant toute espérance, elle affecta donc une tendresse
subite pour son mari, et, malgré les remords secrets de son cœur,
elle persista pendant deux jours dans ce rôle dont, pendant la nuit,
ses larmes expiaient la fausseté. Christian accueillit la vertueuse
coquetterie de sa femme avec l’empressement et la reconnaissance d’un
mari sevré d’amour plus qu’il ne le désire. De son côté, à la vue de
cette manœuvre perfide dont aussitôt il devina l’intention, Gerfaut
éprouva un accès de fureur contre lequel son esprit, son sang-froid,
sa rouerie même furent des préservatifs inefficaces, et qui n’attendit
qu’une occasion pour éclater.
Un soir, à l’exception d’Aline qu’une réprimande de Mlle de Corandeuil
avait exilée dans sa chambre, tout le monde se trouvait réuni dans
le salon des portraits. Étendue dans son grand fauteuil, la vieille
fille paraissait décidée à faire une infidélité au whist en faveur de
la conversation. Marillac, accoudé sur une table ronde, esquissait
négligemment quelques-unes de ces caricatures politiques mises à
la mode par le _Charivari_, et particulièrement agréables au parti
légitimiste. Christian, assis près de sa femme dont il pressait
la main avec une familiarité caressante, passait despotiquement
d’un sujet à un autre, et montrait dans ses propos l’outrecuidance
de l’homme heureux qui regarde son bonheur comme une preuve de
supériorité. Placé à l’écart, près de la cheminée, Gerfaut contemplait
d’un air sombre Mme de Bergenheim qui se penchait avec abandon vers
son mari dont elle semblait écouter avidement les moindres paroles.
Insensiblement la discussion prit pour texte la vieille querelle
du romantisme. Bergenheim était classique forcené, comme le sont
volontiers les gentilshommes campagnards qui font intervenir dans
leurs opinions littéraires un sentiment de propriété, et préfèrent
les anciens auteurs aux écrivains modernes, par la raison que leurs
bibliothèques sont beaucoup plus riches en vieux ouvrages qu’en
livres nouveaux. Le baron immolait donc impitoyablement Victor Hugo
et Alexandre Dumas, qu’il n’avait guère lus, devant l’autel de
Racine et de Corneille, dont il eût été fort embarrassé de citer
une demi-douzaine de vers, mais dont il possédait deux ou trois
éditions. Marillac, de son côté, défendait avec acharnement la cause
de la littérature contemporaine qu’il traitait comme une question
personnelle, et faisait pleuvoir, en guise de boulets rouges, sur les
redoutes classiques, une profusion de sarcasmes où l’esprit manquait
moins que le goût.
—Les dieux sont tombés de l’Olympe, pourquoi ne tomberaient-ils pas
aussi du Parnasse? dit à la fin l’artiste d’un air triomphant. Vous
avez beau faire, Bergenheim, votre opposition caduque ne prévaudra
pas contre l’instinct du siècle. L’avenir est à nous, sachez-le bien,
et nous sommes les pontifes de la religion nouvelle; n’est-ce pas,
Gerfaut?
A ces mots Mlle de Corandeuil hocha la tête d’un air grave.
—Une religion nouvelle, dit-elle ensuite: si cette prétention était
justifiée, vous ne seriez coupables que d’hérésie, et, sans m’y
laisser prendre moi-même, je pourrais comprendre que des esprits
élevés, que des cœurs enthousiastes fussent séduits par les promesses
d’une utopie décevante; mais vous, messieurs, que je crois de bonne
foi, ne voyez-vous pas à quel point vous vous faites illusion? Ce que
vous appelez religion, c’est la négation la plus absolue des principes
religieux, c’est l’impiété dans ce qu’elle a de plus désolant, ornée
d’une certaine hypocrisie sentimentale qui n’a pas même le courage de
proclamer franchement ses principes.
—Je vous jure, mademoiselle, que je suis religieux un jour sur trois,
répondit Marillac; c’est quelque chose: il y a tant de chrétiens qui
ne le sont que le dimanche.
—Le matérialisme, telle est la source où puise la littérature moderne,
reprit la vieille fille; et cette onde empoisonnée ne dessèche pas
seulement les pensées qui voudraient s’épanouir vers le ciel, elle
flétrit également tout ce qu’il y a de noble parmi les sentiments
humains. Aujourd’hui l’on ne se contente pas de nier Dieu parce qu’on
n’est plus assez pur pour le comprendre; on méconnaît jusqu’aux
faiblesses du cœur pour peu qu’elles aient un caractère d’exaltation
et de dignité. On ne croit plus à l’amour. Toutes les femmes dont
nous parlent vos écrivains à la mode sont de vulgaires et parfois
d’impudiques créatures auxquelles un homme d’autrefois eût rougi
d’adresser un regard ou d’offrir un soupir. Je dis ceci pour vous,
monsieur de Gerfaut; car sur ce chapitre-là vous êtes loin d’être
irréprochable, et je pourrais invoquer vos œuvres à l’appui de mon
opinion. Si je vous accusais d’athéisme en amour, que pourriez-vous me
répondre?
Emporté par une de ces émotions fougueuses auxquelles ne résistent pas
les hommes d’imagination, Octave se leva:
—Je ne démentirais pas une pareille accusation, s’écria-t-il. Oui,
c’est une chose triste, mais vraie, et les esprits pusillanimes
reculent seuls devant la vérité; il n’y a de réalité que dans les
objets matériels; tout le reste n’est que déceptions et chimères.
Toute poésie est un rêve, toute spiritualisation une duperie! Pourquoi
ne pas appliquer à l’amour la philosophie accommodante qui prend le
monde comme il est, et ne jette pas au pressoir un fruit savoureux
sous prétexte d’en extraire je ne sais quelle essence imaginaire?
Deux beaux yeux, une peau satinée, des dents blanches, une main et
un pied élégants sont des valeurs si positives, si incontestables!
N’est-il pas déraisonnable de placer ailleurs qu’en elles toute la
fortune de sa tendresse? L’esprit vivifie, a-t-on dit; cela est faux:
l’esprit tue. C’est la pensée qui corrompt la sensation et crée une
souffrance là où serait sans elle un plaisir véritable. La pensée,
don maudit! Donne-t-on ou demande-t-on une pensée à la rose qu’on
respire? Pourquoi ne pas aimer comme on respire? La femme, même en n’y
voyant qu’une végétation plus parfaitement organisée, ne serait-elle
pas encore la reine des créations? Pourquoi ne pas jouir de son parfum
en se baissant vers elle, en la laissant à la terre dont elle est née
et dont elle vit? Pourquoi l’arracher de son limon, cette fleur si
fraîche et la sécher entre nos mains en l’élevant comme une hostie?
Pourquoi faire d’une créature faible et fragile un être au-dessus
de toutes les gloires, une chose pour laquelle notre enthousiasme
manque de nom et trouve celui d’ange indigne et vulgaire? Ange! oui,
sans doute, mais ange de la terre et non du ciel; ange de chair et
non de lumière! A force d’aimer, nous aimons mal. Nous mettons notre
maîtresse trop haut et nous-mêmes trop bas: pour elle, il n’est jamais
de piédestal assez grand selon notre fantaisie. Insensés!—Oh! la
réflexion est toujours sage, mais le désir est fou, et la conduite se
règle sur le désir.—Nous, surtout, esprits actifs et inquiets, blasés
sur beaucoup de choses, mécréants à d’autres, irrespectueux pour le
reste, planant sur la vie comme sur un lac immonde, et voyant tout,
même les couronnes, de haut en bas, nous cherchons dans l’amour un
autel où puisse s’humilier notre orgueil et s’attendrir notre dédain.
Car il y a dans l’homme un insurmontable besoin de se mettre à genoux
devant n’importe quelle idole, qui reste debout et se laisse adorer. A
certaines heures, il sonne au fond du cœur une cloche de prière dont
la voix jette le plus fort contre terre en lui criant: «Sicambre,
courbe-toi!» Et alors, celui qui ignore Dieu dans ses églises et
méprise les rois sur leurs trônes, celui qui a usé déjà et brisé de
pitié les creuses idoles de la gloire, celui-là manquant de temple où
aller prier, se fait un fétiche pour avoir aussi sa divinité, pour
se suspendre à un anneau céleste qui le sorte un instant de la fange
où rampent les hommes, pour ne pas rester seul dans son impiété, pour
voir enfin au-dessus de sa tête, quand il la lève, quelque chose qui
ne soit pas le vide et le néant. Celui-là cherche une femme, prend
tout ce qu’il a de talent, de passion, de jeunesse, d’enthousiasme,
toutes les puissances de son esprit, toutes les richesses de son cœur,
et jette cette offrande devant elle comme le manteau que Raleigh
étendit devant Élisabeth, et il lui dit, à cette femme: «Marchez, ô ma
reine; foulez de vos pieds adorés l’âme de votre esclave.»—Celui-là,
c’est un fou, n’est-il pas vrai? car lorsque la reine a passé, que
reste-t-il sur le manteau? de la boue.
Gerfaut accompagna cette apostrophe d’un regard si foudroyant que
celle qui en était l’objet sentit ses veines glacées par un frisson
subit et retira la main que son mari avait gardée jusqu’alors dans la
sienne; bientôt elle se leva et alla s’asseoir de l’autre côté de la
table, sous prétexte de se rapprocher de la lampe pour travailler,
mais en réalité afin de s’éloigner de Christian. Clémence s’était
attendue au courroux de son amant, mais non à son mépris; elle manqua
de force pour supporter ce supplice, et la tendresse conjugale,
péniblement échafaudée dans son cœur depuis deux jours, tomba en
poussière au premier souffle de l’indignation d’Octave.
Mlle de Corandeuil avait accueilli avec indulgence les paroles
véhémentes du vicomte; car, par un raffinement d’orgueil, elle
séparait volontiers sa cause de celle des autres femmes.
—Ainsi donc, dit-elle, vous prétendez que si la passion aujourd’hui
est peinte sous des couleurs fausses ou vulgaires, la faute en est aux
modèles et non aux artistes.
—Vous exprimez ma pensée beaucoup mieux que je ne l’aurais fait
moi-même, reprit Gerfaut d’un ton d’ironie: où sont les anges dont
vous demandez les portraits?
—Dans nos rêves, à nous autres poètes, dit Marillac en levant les yeux
au plafond d’un air inspiré.
—Eh bien, alors dites-nous vos rêves, au lieu de copier une réalité
qu’il vous est impossible de rendre poétique, puisque vous-même la
voyez sans illusion.
A cette demande naïvement articulée par le baron, Gerfaut sourit avec
amertume.
—Mes rêves, répondit-il, je vous les raconterais mal, car le premier
bienfait du réveil, c’est l’oubli, et aujourd’hui je suis éveillé.
Pourtant, il m’en souvient, un jour je me laissai surprendre par un
songe maintenant évanoui, mais dont rayonne encore à mes yeux la trace
lumineuse. Sous une belle et séduisante apparence, j’avais entrevu
le plus riche trésor que puisse offrir la terre au cœur de l’homme;
j’avais cru découvrir une âme, cette chose divine, profonde comme la
mer, ardente comme la flamme, pure comme l’air, glorieuse comme le
ciel, infinie comme l’espace, immortelle comme l’éternité! pour moi,
c’était un autre univers dont je devais être le roi; j’ai tenté la
conquête de ce nouveau monde, avec quel ardent et saint amour, je ne
puis vous le dire! mais, moins heureux que Colomb, j’ai trouvé le
naufrage au lieu du triomphe.
A l’aveu que son amant faisait de sa défaite, Clémence, par un
attendrissement irrésistible, lui jeta un regard de démenti; puis
elle baissa la tête, car elle sentit son visage inondé d’une rougeur
brûlante.
En rentrant dans sa chambre, Gerfaut courut à la fenêtre. De là,
il pouvait apercevoir l’appartement du baron, où régna longtemps
une menaçante obscurité. Dire ce que, pendant une heure, l’amant
éprouva de craintes, d’angoisses et de colère, raconter les projets
extravagants ou furieux auxquels son imagination s’arrêta tour
à tour, n’apprendrait rien à ceux qui ont passé par une pareille
épreuve, et serait incompréhensible pour les autres. A la fin un cri
de victoire s’échappa de ses lèvres, à la vue d’une lumière inespérée
qui étincela tout à coup derrière les fenêtres, dont ses regards ne
s’étaient pas détachés un seul instant.
—Elle est seule, se dit-il; elle n’a pas eu le courage de mentir
jusqu’au bout; certes, le ciel nous protège, car dans l’exaspération
où je suis, je les aurais tués tous deux.
[Illustration]
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