XIII

Le mariage! _invention myrifique!_ a dit Rabelais. Un fait admirable,

surtout parmi tant d’autres phénomènes qui s’y rencontrent, c’est

l’aplomb avec lequel la plupart des hommes sautent dans ce sanctuaire,

à pieds joints, comme s’il s’agissait du temple de Lilliput. A voir

l’outrecuidance de ces messieurs, on dirait que rendre une femme

heureuse et recevoir d’elle son propre bonheur soit la chose du monde

la plus facile, et cependant quel double et terrible problème!

Il n’est pas question ici de ces unions au front desquelles on lit

du premier coup d’œil: _Fatalité!_ de ces chevaliers de Moncade

s’encanaillant pour payer leurs dettes; de ces vieillards _caducs,

vénérables et jaloux_, épousant, comme Ruy Gomez, d’une main une belle

fiancée, de l’autre la mort; de ces jeunes maris semblables à celui

qu’a mis en scène M. Mazères, qui, pour se désennuyer d’une femme de

cinquante ans, s’amusait à faire des rosières; en un mot, de toutes

ces disparates d’âge, de position, d’éducation, de fortune, germes

infaillibles de discorde et de calamité: ayant à peindre une de ces

alliances qui aux avantages ordinairement désirés unissent encore des

conditions particulières de bonheur, une de ces alliances nommées,

entre toutes les autres et à titre d’honneur, mariage de convenance,

nous ne nous occuperons, pour mieux faire comprendre ce tableau

particulier, que de la classe à laquelle il appartient, classe choisie

et privilégiée, garde royale du mariage, pour ainsi parler!

Or, même dans cette catégorie d’élite qui semble placée sous une

protection divine toute spéciale, que d’écueils à redouter! Il faut

rendre justice à qui de droit: quand le navire conjugal chavire,

les hommes sont le plus souvent cause du naufrage, parce qu’ils ne

comprennent pas que le mariage est une science tout aussi difficile

que l’art nautique, tout aussi nécessaire lorsqu’on veut se hasarder

sur un océan plus fécond en dangers que celui du cap des Tempêtes.

Sur dix hommes, il en est à peine un qui sache se marier. On comprend

qu’il ne s’agit pas ici de la question d’intérêt, dans laquelle le

plus grand nombre, au contraire, se montre passé maître en fait de

calcul et d’avarice. Nous entendons, par science, cet esprit de

conduite, ce sens lucide, cette expérience de la vie qui font, en

toutes choses, saisir le point précis et l’heure favorable.

Dans le monde, une partie des hommes se marie trop tôt, un plus grand

nombre trop tard, une petite et heureuse portion en temps opportun;

ce qui divise le genre marital en trois espèces comme les raisins:

verjus, mûrs et de conserve.

Les verjus conjugaux, récoltés principalement en province, se

composent de ces très jeunes gens, fils de famille par excellence,

dont les parents cherchent à former l’établissement le plus

promptement possible. L’un est le seul garçon, dauphin in-trente-deux,

et l’on est pressé de le voir perpétuer sa race; quel malheur,

en effet, que le nom des Sottenville ou des Escarbagnas vînt à

s’éteindre! L’autre a une mère, vertu de profession, qui redoute pour

lui le souffle empoisonné du siècle et cherche un nid où reposer, à

l’abri de l’orage, les ailes de son innocent passereau. Pour tous,

il y a une foule de bonnes et prudentes raisons. On s’enquiert donc

d’abord, quelquefois fort longtemps d’avance, d’une jeune personne

dont la fortune et la position sociale réalisent les prétentions qu’on

se croit le droit d’élever. Du caractère, de l’esprit, de l’âme enfin,

il en est un peu moins question; et, en effet, que servirait de s’en

trop préoccuper? Toutes les demoiselles, celles-là mêmes qui pendant

leur enfance ont été proclamées par leurs mères de vrais démons, ne

deviennent-elles pas subitement, vers l’âge de quinze ans, des modèles

d’ordre et de raison, des phénomènes de douceur et de bonté?—Il est

vrai, elle était un peu vive, étant petite; mais elle est si changée!

son humeur est devenue si égale! son caractère s’est si heureusement

formé!... Elle aime tant son père! elle aime tant sa mère! elle aime

tant ses petits frères!—Comment supposer que cet ange n’adorera pas

son mari?—Et puis, il y en a de si jolies!

Lors donc que le conseil de famille a trouvé une héritière selon les

conditions du programme, il commence par endoctriner le dauphin. On

doit reconnaître que la jeunesse actuelle, singulièrement raisonnable

et positive, est assez facile à apprivoiser au sujet des mariages de

convenance. Pourvu que la jeune personne n’ait pas le nez positivement

de travers, les bras trop rouges, ou qu’on n’ait pas été obligé de

lui mouler une taille de nymphe sur un lit de fer; quelquefois même,

nonobstant un de ces petits malheurs, l’affaire, car c’est une

affaire, est conclue sans difficulté. Les conventions d’intérêt sont

stipulées, de part et d’autre, avec l’attention la plus scrupuleuse,

mais avec les formes les plus exquises. La noce est brillante; la

corbeille magnifique; les procédés réciproques sont parfaits de bon

goût et de savoir-vivre. On monte la maison du jeune ménage; cette

association s’appelle un jeune ménage. Sur les voitures, on accole

les deux écussons, quand il y a voitures et écussons; touchante

allégorie! Puis quand le tout est dûment, légalement, religieusement

scellé et concaténé, on souhaite aux époux, comme Isaac à Jacob, la

graisse de la terre et la rosée du ciel. C’est ainsi que se lance sur

la mer de la vie le couple intéressant, tandis qu’une voix paternelle

murmure aux oreilles du mari un dernier monitoire qui, en langage de

marine, puisque j’ai commencé à parler marine, peut se traduire ainsi:

maintenant débrouillez-vous.

Un débrouillement assez ordinaire est l’enchevêtrement le mieux

conditionné, le plus inextricable nœud gordien dont puissent

s’étrangler réciproquement deux tourtereaux liés par le cou. Comment

exiger d’un damoiseau, qui ne sait de la vie que ce que lui en ont

laissé voir par un trou du rideau, le plus exigu possible, la prudence

et la surveillance paternelle, qu’il se trouve tout d’un coup, par la

grâce de Dieu, à la hauteur d’un rôle dont il ignore le premier mot?

Toute science veut être apprise. Pour qui ne les a pas étudiées de

bonne heure, les femmes sont un peu plus difficiles à comprendre que

le sanscrit ou l’hébreu, et les langues de feu des apôtres sont le

dernier astre qui descende au front des maris.

Il est de ces vertueux jeunes gens qui, en se mariant, pourraient

porter le bouquet de fleurs d’oranger. Ceux-ci se prennent d’un tel

enthousiasme pour les joies, liesses et délices de leur nouvel

état, qu’ils s’y engluent de prime abord comme des moineaux à la

pipée. Quand pour surcroît de malheur, désirable malheur, direz-vous

peut-être, les grands parents leur ont octroyé une charmante et

spirituelle créature disposée à utiliser la puissance de ses

charmes—et quelle femme n’aspire pas un peu au despotisme!—ils sont,

dans la quinzaine, couchés, liés, emmaillotés aux pieds du joli

Bonaparte en cornettes. La loi salique est abrogée; symptôme de

révolution et de désastres! Dans le gouvernement des familles comme

dans celui des États, le règne de la quenouille file rarement des

jours d’or et de soie.

D’autres au contraire, ceux-là surtout à qui sont échus les nez

tordus, bras rouges et lits de fer susmentionnés, font dater du jour

de leurs noces l’ère d’une émancipation longtemps désirée. Il y a dans

la nature masculine je ne sais quelle substance maligne qui demande

à fermenter tôt ou tard. Semblable au gaz qui pétille dans le vin

de Champagne, il faut que cette vapeur s’exhale, que cette mousse

jaillisse pour que la liqueur reste calme, et quand cette évaporation

n’a pas précédé l’hymen, il est à craindre qu’elle ne le suive.

D’autres dangers attendent les hommes qui se marient trop tard, maris

de conserve, avons-nous dit, mais d’ordinaire assez mal conservés.

Encore une fois, il n’est question ici ni d’Argantes ni de Cassandres,

nous parlons de futurs dont l’âge n’ait rien qui puisse effrayer la

pensionnaire la plus effarouchable. Il s’agit moins des cheveux gris

de la tête que de ceux de l’esprit, des rides du front que de celles

de l’âme.

S’il est des jeunes gens dont l’existence nouée, pour ainsi dire,

semble une étrange anomalie dans notre époque de développement

prématuré et de turbulente agitation, il en est d’autres, en bien

plus grand nombre, qui escomptent leur vie, en gaspillant avec

imprévoyance les plus précieux trésors. Sur ces pentes glissantes,

mais d’un marcher si doux, que tapissent les riches fleurs de la

jeunesse, ils moissonnent à pleines mains, sans regarder s’ils

n’arrachent pas avec les fruits du printemps les germes qui devaient

faire à l’automne une parure moins brillante, mais belle encore. Ils

pressent d’une lèvre avide et jamais désaltérée les coupes enivrantes

jusqu’à ce qu’elles soient taries, sans songer qu’il viendra un temps

où une goutte du fond du vase acquerra la valeur de celle qu’implorait

de Lazare le mauvais riche. Ils dévorent ainsi gloutonnement leur

existence, l’avenir avec le présent; puis, quand ils ont usé tout ce

qu’a de flamme leur esprit, si cependant ils ont de l’esprit, tout ce

qu’a de passion leur âme, s’ils ont une âme, ils s’arrêtent un jour,

accablés de dégoût et d’ennui, le cerveau vide, ainsi que le cœur.

Alors est arrivé cet âge viril qui est le point culminant de

l’existence, l’époque où l’homme devrait déployer tout le luxe de

sa maturité, mais dont des excès précoces ont déjà terni l’éclat

et flétri les couleurs. En ce moment, de légers signes de déclin

préludent à ce concert d’avertissements lugubres, de sombres

prédications que chaque année ramène plus sonore, plus menaçant, plus

épouvantable, et dont la dernière mesure se frappe sur la tombe. Des

rides creusées par les passions plus que par le temps commencent à

sillonner le front qui s’agrandit en rongeant les cheveux, comme le

désert repousse, par un progrès constant, les forêts qui le bordent;

selon la différence des tempéraments, la figure s’évide insensiblement

comme celle des médailles consulaires, ou acquiert le développement

plantureux qui finit par rendre certains mentons semblables à une

jambe d’éléphant.

Lorsqu’un homme de la seconde jeunesse a mis le pied sur ce terrain

incliné, des symptômes involontaires décèlent qu’il vient de découvrir

un nouvel horizon. Pendant quelque temps, il passe en revue tous les

matins la douzaine de fils d’argent qui ornent chacune de ses tempes

en poussant, s’il croit s’apercevoir que le chiffre augmente, une

interjection que je n’écrirai pas. S’il est menacé d’un embonpoint

ridicule, il mesure le tour de ses poignets et de sa ceinture à

l’instar de lord Byron, seule ressemblance entre eux, vous pouvez

le croire; ou bien, s’il est exposé à la calamité contraire, il

s’attendrit paternellement, chaque fois qu’il va au bal, sur la

décadence prononcée de ses mollets.

A l’une ou à l’autre de ces remarques, un célibataire tombe forcément

dans une philosophique rêverie qu’il ensevelit d’abord dans le plus

profond de son cœur, mais qui finit par se révéler au dehors et

percer dans ses moindres discours. Ce ne sont plus ces fanfaronnades

de Lovelace, qui voulait attacher son échelle de soie à tous les

balcons et placer ses pantoufles dans toutes les ruelles; ce n’est

plus ce répertoire intarissable de plaisanteries surannées dont

les garçons se croient le droit d’assassiner les maris; c’est au

contraire un cataclysme de sentences dont la raison inaccoutumée

surprend étrangement les amis sur qui n’a pas encore soufflé le vent

du choléra conjugal; ce sont les charmes d’un intérieur et la paix du

foyer domestique si préférables à l’existence aussi vide qu’agitée du

monde; la douceur de trouver en rentrant chez soi un être qui soit à

vous seul, à qui vous puissiez confier vos plaisirs et vos peines; la

nécessité de remplacer par de nouveaux liens ceux que la mort brise

autour de vous, de faire succéder les joies de la paternité aux soins

de la tendresse filiale, et autres axiomes tous plus sages et plus

vertueux l’un que l’autre, mais dont le sens véritable est qu’on se

sent vieillir et qu’on reconnaît qu’il est temps de se marier.

Il faut faire une fin, disent les plus francs. Une fin! le mariage une

fin pour le mari, lorsqu’il est un commencement pour la femme! Ah!

vaisseaux démâtés! ah! bricks désemparés, vous aspirez au port? Mais

pensez-vous que ces belles frégates, que ces corvettes gracieuses,

qui dormaient au chantier tandis que vous voguiez au milieu des

tempêtes, n’aient pas aussi quelque désir de cette mer que vous avez

parcourue et dont vous êtes las? Croyez-vous, lorsque vous serez

amarrés ensemble par des nœuds dorés et bénis, qu’il ne leur vienne

jamais l’envie de vous laisser à l’ancre réparer vos avaries, et de

s’élancer dans l’élégance de leur mâture, dans l’impatience de leurs

voiles, dans la fraîcheur de leur carène, sur l’Océan qui brille, au

soleil qui étincelle, à l’orage qui gronde, au combat qui tente et

qui appelle?—Et remarquez-le bien, fort peu, parmi ces convertis à

l’hymen, ont la raison de choisir quelque prudente demoiselle mûrie

par la vertu de son célibat, comme ils sont étiolés par les folies du

leur. Épouser une vieille fille! écoutez-les sur ce chapitre.—Ce que

veulent ces David de quarante ans, ce sont de belles Sunamites qui

rallument leur flamme près de s’éteindre; à ces âmes sans croyance il

faut des vierges raphaéliques, à ces cœurs sans amour des Clémentine

ou des Rébecca; il faut des vies fraîches et pures qui rayonnent sur

ces existences traînées souvent par toutes les sentines du vice, comme

la chaste clarté de la lune argente la surface des plus immondes

marécages.

Si du moins ces hommes se rendaient justice; si les lumières d’une

expérience chèrement acquise compensaient la précoce flétrissure de

leur jeunesse, ils pourraient conserver l’influence vivifiante, sans

laquelle le bonheur domestique est impossible. Mais il semble le plus

souvent que le frottement des passions auxquelles ils se sont usés ait

rouillé leur bon sens au lieu de le polir, émoussé leur intelligence

loin de l’aiguiser. Insensibles aux nuances fines et multiples de

l’organisation féminine, ils arrivent à ne plus comprendre que deux

caractères: une vertu poussée jusqu’au rigorisme, ou une faiblesse

qui permet tout. Entre ces deux extrêmes ils ne voient rien, ils ne

devinent rien, et cependant toute la femme est là. Il en est peu parmi

les moins dignes qui n’aient quelque qualité que pourrait développer

une culture intelligente; il n’en est point parmi les plus sages qui,

comme la statue de Nabuchodonosor, n’ait un peu d’argile mêlée aux

métaux les plus précieux.

Les écueils où peuvent se briser les hommes qui se marient trop tôt

ou trop tard sont innombrables. Notre profond respect pour le beau

sexe nous empêche de retourner ici la médaille; mais, en mettant tout

au mieux, en supposant que les torts n’existent jamais que d’un côté,

et qu’à des procédés outrageants ou niais on n’oppose qu’une conduite

irréprochable, est-il donc nécessaire qu’une femme soit coupable pour

que l’harmonie d’un ménage soit détruite? Dans un duo, ne suffit-il

pas que l’un des exécutants chante faux pour produire d’effroyables

discords?

Il est une troisième classe de mariages de convenance qui semblerait

devoir échapper aux dangers des deux autres, et à laquelle une plus

grande conformité d’âge, d’éducation, de caractère même, promet

en apparence un heureux avenir. Au premier rang de ces unions

privilégiées on devait placer celle du baron Christian de Bergenheim

et de Clémence de Corandeuil. Le vieil oncle le plus vétilleux, la

douairière la plus formaliste n’auraient pu y découvrir le moindre

prétexte à la critique. Ages, positions sociales, richesses, avantages

physiques, tout paraissait assorti par un hasard aussi rare que

heureux. Aussi Mlle de Corandeuil, qui avait pour sa nièce de très

hautes prétentions, ne fit aucune objection en recevant les premières

ouvertures. A cette époque, elle n’avait pas pour la famille de

son futur neveu l’antipathie que déterminèrent ensuite plusieurs

circonstances dont nous parlerons plus tard; les Bergenheim étaient

alors à ses yeux des gentilshommes fort bien nés, et chevaux de

Lorraine dans tout l’honneur du terme.

Une entrevue eut lieu à un bal de l’ambassadeur de Russie. M. de

Bergenheim, officier d’ordonnance du ministre de la guerre, y vint

en uniforme; pour lui c’était d’étiquette, car le ministre était

présent; mais il y avait en même temps de sa part un petit calcul de

vanité assez bien entendu, le frac d’officier d’état-major faisant

ressortir avec avantage sa taille élevée et sa tournure athlétique.

Christian était réellement un fort beau militaire; des moustaches et

des sourcils d’une teinte plus claire que son visage un peu hâlé lui

donnaient cet air martial qui ne déplaît jamais aux femmes. Clémence

ne trouva aucune raison pour motiver un refus. La manière dont elle

était élevée par sa tante ne la rendait pas assez heureuse pour

qu’elle n’éprouvât pas souvent le désir de changer de position. Comme

la plupart des demoiselles, elle consentit à devenir femme afin de ne

pas rester fille; elle dit oui, pour ne pas dire non.

Quant à Christian, il s’éprit de sa femme ainsi que neuf officiers de

cavalerie sur dix savent être amoureux, et il se montra parfaitement

satisfait du sentiment qu’il obtint en retour de cette subite

tendresse. Quelques succès auprès de ces belles pour qui une épaulette

est une recommandation irrésistible lui avaient inspiré une confiance

en lui-même dont la bonhomie faisait excuser la fatuité. Il se

persuada qu’il plaisait beaucoup à Clémence, parce qu’elle-même lui

plaisait infiniment. D’ailleurs, il ne lui serait jamais venu à

l’esprit qu’un capitaine d’état-major, ayant trente ans, une belle

figure, une moustache blonde formidable, cinq pieds huit pouces et un

poignet capable d’abattre la tête d’un bœuf d’un coup de sabre, pût ne

pas être aimé.

Il est des chanteurs avantageux qui ont la prétention de déchiffrer à

livre ouvert; présentez-leur une partition de Glück: Je vous demande

pardon, diront-ils, ma partie est écrite sur la clef d’_ut_, et je

ne chante que la clef de _sol_. Combien de femmes sont écrites sur

la clef d’_ut_! Combien d’hommes ne connaissent pas même la clef de

_sol_! Pour son malheur, Bergenheim était de ce nombre. Après trois

ans de mariage, il n’avait pas deviné le premier mot du caractère

de Clémence. Au bout de quelques mois, il avait décidé en lui-même

qu’elle était froide, pour ne pas dire insensible. Cette découverte,

qui aurait pu blesser sa vanité, lui inspira au contraire un plus

profond respect; plus insensiblement cette réserve agit sur lui-même,

car l’amour est un feu dont la chaleur s’amortit faute d’aliment, et

le refroidissement en est prompt quand la flamme a plus de surface que

de profondeur, quand le corps aime plus que l’âme.

La révolution de 1830, en arrêtant la carrière militaire de Christian,

vint ajouter des prétextes d’absence momentanée, de séparation

matérielle à l’espèce de tiédeur qui existait déjà dans ses rapports

avec sa femme. Après avoir donné sa démission, il fixa sa résidence

dans son château des Vosges, pour lequel il partageait la prédilection

héréditaire de sa famille. Son caractère se trouvait en parfaite

harmonie avec ce séjour, car il eût été autrefois un type parfait de

ces bons gentilshommes de province, médisant de la cour, faisant

chez eux de la féodalité au petit pied, et ne quittant guère leurs

terres que pour les convocations de l’arrière-ban. Mais il avait trop

de générosité de cœur pour exiger que sa femme partageât, au même

degré que lui, ses goûts de campagne et de retraite. La confiance

sans bornes qu’il avait en elle, une loyauté qui ne lui permettait

pas de supposer le mal et de le redouter d’avance, un caractère peu

porté à la jalousie, lui firent laisser à Clémence la liberté la

plus grande. La jeune femme vivait donc à son gré à Bergenheim, ou

à Paris chez sa tante, sans qu’il fût jamais venu à l’esprit de son

mari de concevoir l’ombre d’une inquiétude. Qu’aurait-il pu craindre,

en effet? quel tort avait-elle à lui reprocher? N’était-il pas pour

elle rempli de bontés et d’attentions? ne la laissait-il pas maîtresse

de leur fortune, libre d’exécuter toutes ses volontés, de satisfaire

ses moindres caprices? Il vivait donc, sur la foi du contrat de

mariage, avec une confiance et une loyauté antiques. D’ailleurs, dans

l’innocence de sa fatuité juvénile et militaire, un mari malheureux se

présentait invariablement à son esprit sous l’aspect d’un vieillard

portant perruque et ployé en deux comme Bartholo.

Dans l’opinion générale, Mme de Bergenheim était une femme heureuse,

à qui la vertu devait être si facile, qu’on ne pouvait guère lui en

attribuer le mérite. Le bonheur, selon le monde, c’est une loge à

l’Opéra, un attelage élégant et un mari qui paye les mémoires sans

sourciller. Avec cela et cent mille francs de diamants, une femme n’a

pas le droit de rêver et de souffrir. Il est cependant de pauvres

et tendres créatures qui étouffent dans ce bonheur comme sous les

terribles chapes de plomb dont parle Dante: elles aspirent en pensée

l’air vital et pur qu’un instinct fatal leur révèle; entre le devoir

et le désir elles se débattent inquiètes et palpitantes; semblables à

une colombe esclave, elles contemplent d’un triste regard la région

défendue où planer serait si doux; car, en scellant une chaîne à leur

pied, la loi n’a pas mis un bandeau sur leurs yeux, et la nature leur

a donné des ailes; et si l’aile brise la chaîne, honte et malheur à

elles! Le monde ne pardonne jamais au cœur qui entrevoit les félicités

qu’il ignore; pour expiation d’une heure de paradis il a sa géhenne

implacable comme les flammes éternelles.

Aux anges, le ciel ou l’enfer, car la terre est indigne d’eux.

[Illustration]

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Gerfaut · 第 21 / 48 题