Le mariage! _invention myrifique!_ a dit Rabelais. Un fait admirable,
surtout parmi tant d’autres phénomènes qui s’y rencontrent, c’est
l’aplomb avec lequel la plupart des hommes sautent dans ce sanctuaire,
à pieds joints, comme s’il s’agissait du temple de Lilliput. A voir
l’outrecuidance de ces messieurs, on dirait que rendre une femme
heureuse et recevoir d’elle son propre bonheur soit la chose du monde
la plus facile, et cependant quel double et terrible problème!
Il n’est pas question ici de ces unions au front desquelles on lit
du premier coup d’œil: _Fatalité!_ de ces chevaliers de Moncade
s’encanaillant pour payer leurs dettes; de ces vieillards _caducs,
vénérables et jaloux_, épousant, comme Ruy Gomez, d’une main une belle
fiancée, de l’autre la mort; de ces jeunes maris semblables à celui
qu’a mis en scène M. Mazères, qui, pour se désennuyer d’une femme de
cinquante ans, s’amusait à faire des rosières; en un mot, de toutes
ces disparates d’âge, de position, d’éducation, de fortune, germes
infaillibles de discorde et de calamité: ayant à peindre une de ces
alliances qui aux avantages ordinairement désirés unissent encore des
conditions particulières de bonheur, une de ces alliances nommées,
entre toutes les autres et à titre d’honneur, mariage de convenance,
nous ne nous occuperons, pour mieux faire comprendre ce tableau
particulier, que de la classe à laquelle il appartient, classe choisie
et privilégiée, garde royale du mariage, pour ainsi parler!
Or, même dans cette catégorie d’élite qui semble placée sous une
protection divine toute spéciale, que d’écueils à redouter! Il faut
rendre justice à qui de droit: quand le navire conjugal chavire,
les hommes sont le plus souvent cause du naufrage, parce qu’ils ne
comprennent pas que le mariage est une science tout aussi difficile
que l’art nautique, tout aussi nécessaire lorsqu’on veut se hasarder
sur un océan plus fécond en dangers que celui du cap des Tempêtes.
Sur dix hommes, il en est à peine un qui sache se marier. On comprend
qu’il ne s’agit pas ici de la question d’intérêt, dans laquelle le
plus grand nombre, au contraire, se montre passé maître en fait de
calcul et d’avarice. Nous entendons, par science, cet esprit de
conduite, ce sens lucide, cette expérience de la vie qui font, en
toutes choses, saisir le point précis et l’heure favorable.
Dans le monde, une partie des hommes se marie trop tôt, un plus grand
nombre trop tard, une petite et heureuse portion en temps opportun;
ce qui divise le genre marital en trois espèces comme les raisins:
verjus, mûrs et de conserve.
Les verjus conjugaux, récoltés principalement en province, se
composent de ces très jeunes gens, fils de famille par excellence,
dont les parents cherchent à former l’établissement le plus
promptement possible. L’un est le seul garçon, dauphin in-trente-deux,
et l’on est pressé de le voir perpétuer sa race; quel malheur,
en effet, que le nom des Sottenville ou des Escarbagnas vînt à
s’éteindre! L’autre a une mère, vertu de profession, qui redoute pour
lui le souffle empoisonné du siècle et cherche un nid où reposer, à
l’abri de l’orage, les ailes de son innocent passereau. Pour tous,
il y a une foule de bonnes et prudentes raisons. On s’enquiert donc
d’abord, quelquefois fort longtemps d’avance, d’une jeune personne
dont la fortune et la position sociale réalisent les prétentions qu’on
se croit le droit d’élever. Du caractère, de l’esprit, de l’âme enfin,
il en est un peu moins question; et, en effet, que servirait de s’en
trop préoccuper? Toutes les demoiselles, celles-là mêmes qui pendant
leur enfance ont été proclamées par leurs mères de vrais démons, ne
deviennent-elles pas subitement, vers l’âge de quinze ans, des modèles
d’ordre et de raison, des phénomènes de douceur et de bonté?—Il est
vrai, elle était un peu vive, étant petite; mais elle est si changée!
son humeur est devenue si égale! son caractère s’est si heureusement
formé!... Elle aime tant son père! elle aime tant sa mère! elle aime
tant ses petits frères!—Comment supposer que cet ange n’adorera pas
son mari?—Et puis, il y en a de si jolies!
Lors donc que le conseil de famille a trouvé une héritière selon les
conditions du programme, il commence par endoctriner le dauphin. On
doit reconnaître que la jeunesse actuelle, singulièrement raisonnable
et positive, est assez facile à apprivoiser au sujet des mariages de
convenance. Pourvu que la jeune personne n’ait pas le nez positivement
de travers, les bras trop rouges, ou qu’on n’ait pas été obligé de
lui mouler une taille de nymphe sur un lit de fer; quelquefois même,
nonobstant un de ces petits malheurs, l’affaire, car c’est une
affaire, est conclue sans difficulté. Les conventions d’intérêt sont
stipulées, de part et d’autre, avec l’attention la plus scrupuleuse,
mais avec les formes les plus exquises. La noce est brillante; la
corbeille magnifique; les procédés réciproques sont parfaits de bon
goût et de savoir-vivre. On monte la maison du jeune ménage; cette
association s’appelle un jeune ménage. Sur les voitures, on accole
les deux écussons, quand il y a voitures et écussons; touchante
allégorie! Puis quand le tout est dûment, légalement, religieusement
scellé et concaténé, on souhaite aux époux, comme Isaac à Jacob, la
graisse de la terre et la rosée du ciel. C’est ainsi que se lance sur
la mer de la vie le couple intéressant, tandis qu’une voix paternelle
murmure aux oreilles du mari un dernier monitoire qui, en langage de
marine, puisque j’ai commencé à parler marine, peut se traduire ainsi:
maintenant débrouillez-vous.
Un débrouillement assez ordinaire est l’enchevêtrement le mieux
conditionné, le plus inextricable nœud gordien dont puissent
s’étrangler réciproquement deux tourtereaux liés par le cou. Comment
exiger d’un damoiseau, qui ne sait de la vie que ce que lui en ont
laissé voir par un trou du rideau, le plus exigu possible, la prudence
et la surveillance paternelle, qu’il se trouve tout d’un coup, par la
grâce de Dieu, à la hauteur d’un rôle dont il ignore le premier mot?
Toute science veut être apprise. Pour qui ne les a pas étudiées de
bonne heure, les femmes sont un peu plus difficiles à comprendre que
le sanscrit ou l’hébreu, et les langues de feu des apôtres sont le
dernier astre qui descende au front des maris.
Il est de ces vertueux jeunes gens qui, en se mariant, pourraient
porter le bouquet de fleurs d’oranger. Ceux-ci se prennent d’un tel
enthousiasme pour les joies, liesses et délices de leur nouvel
état, qu’ils s’y engluent de prime abord comme des moineaux à la
pipée. Quand pour surcroît de malheur, désirable malheur, direz-vous
peut-être, les grands parents leur ont octroyé une charmante et
spirituelle créature disposée à utiliser la puissance de ses
charmes—et quelle femme n’aspire pas un peu au despotisme!—ils sont,
dans la quinzaine, couchés, liés, emmaillotés aux pieds du joli
Bonaparte en cornettes. La loi salique est abrogée; symptôme de
révolution et de désastres! Dans le gouvernement des familles comme
dans celui des États, le règne de la quenouille file rarement des
jours d’or et de soie.
D’autres au contraire, ceux-là surtout à qui sont échus les nez
tordus, bras rouges et lits de fer susmentionnés, font dater du jour
de leurs noces l’ère d’une émancipation longtemps désirée. Il y a dans
la nature masculine je ne sais quelle substance maligne qui demande
à fermenter tôt ou tard. Semblable au gaz qui pétille dans le vin
de Champagne, il faut que cette vapeur s’exhale, que cette mousse
jaillisse pour que la liqueur reste calme, et quand cette évaporation
n’a pas précédé l’hymen, il est à craindre qu’elle ne le suive.
D’autres dangers attendent les hommes qui se marient trop tard, maris
de conserve, avons-nous dit, mais d’ordinaire assez mal conservés.
Encore une fois, il n’est question ici ni d’Argantes ni de Cassandres,
nous parlons de futurs dont l’âge n’ait rien qui puisse effrayer la
pensionnaire la plus effarouchable. Il s’agit moins des cheveux gris
de la tête que de ceux de l’esprit, des rides du front que de celles
de l’âme.
S’il est des jeunes gens dont l’existence nouée, pour ainsi dire,
semble une étrange anomalie dans notre époque de développement
prématuré et de turbulente agitation, il en est d’autres, en bien
plus grand nombre, qui escomptent leur vie, en gaspillant avec
imprévoyance les plus précieux trésors. Sur ces pentes glissantes,
mais d’un marcher si doux, que tapissent les riches fleurs de la
jeunesse, ils moissonnent à pleines mains, sans regarder s’ils
n’arrachent pas avec les fruits du printemps les germes qui devaient
faire à l’automne une parure moins brillante, mais belle encore. Ils
pressent d’une lèvre avide et jamais désaltérée les coupes enivrantes
jusqu’à ce qu’elles soient taries, sans songer qu’il viendra un temps
où une goutte du fond du vase acquerra la valeur de celle qu’implorait
de Lazare le mauvais riche. Ils dévorent ainsi gloutonnement leur
existence, l’avenir avec le présent; puis, quand ils ont usé tout ce
qu’a de flamme leur esprit, si cependant ils ont de l’esprit, tout ce
qu’a de passion leur âme, s’ils ont une âme, ils s’arrêtent un jour,
accablés de dégoût et d’ennui, le cerveau vide, ainsi que le cœur.
Alors est arrivé cet âge viril qui est le point culminant de
l’existence, l’époque où l’homme devrait déployer tout le luxe de
sa maturité, mais dont des excès précoces ont déjà terni l’éclat
et flétri les couleurs. En ce moment, de légers signes de déclin
préludent à ce concert d’avertissements lugubres, de sombres
prédications que chaque année ramène plus sonore, plus menaçant, plus
épouvantable, et dont la dernière mesure se frappe sur la tombe. Des
rides creusées par les passions plus que par le temps commencent à
sillonner le front qui s’agrandit en rongeant les cheveux, comme le
désert repousse, par un progrès constant, les forêts qui le bordent;
selon la différence des tempéraments, la figure s’évide insensiblement
comme celle des médailles consulaires, ou acquiert le développement
plantureux qui finit par rendre certains mentons semblables à une
jambe d’éléphant.
Lorsqu’un homme de la seconde jeunesse a mis le pied sur ce terrain
incliné, des symptômes involontaires décèlent qu’il vient de découvrir
un nouvel horizon. Pendant quelque temps, il passe en revue tous les
matins la douzaine de fils d’argent qui ornent chacune de ses tempes
en poussant, s’il croit s’apercevoir que le chiffre augmente, une
interjection que je n’écrirai pas. S’il est menacé d’un embonpoint
ridicule, il mesure le tour de ses poignets et de sa ceinture à
l’instar de lord Byron, seule ressemblance entre eux, vous pouvez
le croire; ou bien, s’il est exposé à la calamité contraire, il
s’attendrit paternellement, chaque fois qu’il va au bal, sur la
décadence prononcée de ses mollets.
A l’une ou à l’autre de ces remarques, un célibataire tombe forcément
dans une philosophique rêverie qu’il ensevelit d’abord dans le plus
profond de son cœur, mais qui finit par se révéler au dehors et
percer dans ses moindres discours. Ce ne sont plus ces fanfaronnades
de Lovelace, qui voulait attacher son échelle de soie à tous les
balcons et placer ses pantoufles dans toutes les ruelles; ce n’est
plus ce répertoire intarissable de plaisanteries surannées dont
les garçons se croient le droit d’assassiner les maris; c’est au
contraire un cataclysme de sentences dont la raison inaccoutumée
surprend étrangement les amis sur qui n’a pas encore soufflé le vent
du choléra conjugal; ce sont les charmes d’un intérieur et la paix du
foyer domestique si préférables à l’existence aussi vide qu’agitée du
monde; la douceur de trouver en rentrant chez soi un être qui soit à
vous seul, à qui vous puissiez confier vos plaisirs et vos peines; la
nécessité de remplacer par de nouveaux liens ceux que la mort brise
autour de vous, de faire succéder les joies de la paternité aux soins
de la tendresse filiale, et autres axiomes tous plus sages et plus
vertueux l’un que l’autre, mais dont le sens véritable est qu’on se
sent vieillir et qu’on reconnaît qu’il est temps de se marier.
Il faut faire une fin, disent les plus francs. Une fin! le mariage une
fin pour le mari, lorsqu’il est un commencement pour la femme! Ah!
vaisseaux démâtés! ah! bricks désemparés, vous aspirez au port? Mais
pensez-vous que ces belles frégates, que ces corvettes gracieuses,
qui dormaient au chantier tandis que vous voguiez au milieu des
tempêtes, n’aient pas aussi quelque désir de cette mer que vous avez
parcourue et dont vous êtes las? Croyez-vous, lorsque vous serez
amarrés ensemble par des nœuds dorés et bénis, qu’il ne leur vienne
jamais l’envie de vous laisser à l’ancre réparer vos avaries, et de
s’élancer dans l’élégance de leur mâture, dans l’impatience de leurs
voiles, dans la fraîcheur de leur carène, sur l’Océan qui brille, au
soleil qui étincelle, à l’orage qui gronde, au combat qui tente et
qui appelle?—Et remarquez-le bien, fort peu, parmi ces convertis à
l’hymen, ont la raison de choisir quelque prudente demoiselle mûrie
par la vertu de son célibat, comme ils sont étiolés par les folies du
leur. Épouser une vieille fille! écoutez-les sur ce chapitre.—Ce que
veulent ces David de quarante ans, ce sont de belles Sunamites qui
rallument leur flamme près de s’éteindre; à ces âmes sans croyance il
faut des vierges raphaéliques, à ces cœurs sans amour des Clémentine
ou des Rébecca; il faut des vies fraîches et pures qui rayonnent sur
ces existences traînées souvent par toutes les sentines du vice, comme
la chaste clarté de la lune argente la surface des plus immondes
marécages.
Si du moins ces hommes se rendaient justice; si les lumières d’une
expérience chèrement acquise compensaient la précoce flétrissure de
leur jeunesse, ils pourraient conserver l’influence vivifiante, sans
laquelle le bonheur domestique est impossible. Mais il semble le plus
souvent que le frottement des passions auxquelles ils se sont usés ait
rouillé leur bon sens au lieu de le polir, émoussé leur intelligence
loin de l’aiguiser. Insensibles aux nuances fines et multiples de
l’organisation féminine, ils arrivent à ne plus comprendre que deux
caractères: une vertu poussée jusqu’au rigorisme, ou une faiblesse
qui permet tout. Entre ces deux extrêmes ils ne voient rien, ils ne
devinent rien, et cependant toute la femme est là. Il en est peu parmi
les moins dignes qui n’aient quelque qualité que pourrait développer
une culture intelligente; il n’en est point parmi les plus sages qui,
comme la statue de Nabuchodonosor, n’ait un peu d’argile mêlée aux
métaux les plus précieux.
Les écueils où peuvent se briser les hommes qui se marient trop tôt
ou trop tard sont innombrables. Notre profond respect pour le beau
sexe nous empêche de retourner ici la médaille; mais, en mettant tout
au mieux, en supposant que les torts n’existent jamais que d’un côté,
et qu’à des procédés outrageants ou niais on n’oppose qu’une conduite
irréprochable, est-il donc nécessaire qu’une femme soit coupable pour
que l’harmonie d’un ménage soit détruite? Dans un duo, ne suffit-il
pas que l’un des exécutants chante faux pour produire d’effroyables
discords?
Il est une troisième classe de mariages de convenance qui semblerait
devoir échapper aux dangers des deux autres, et à laquelle une plus
grande conformité d’âge, d’éducation, de caractère même, promet
en apparence un heureux avenir. Au premier rang de ces unions
privilégiées on devait placer celle du baron Christian de Bergenheim
et de Clémence de Corandeuil. Le vieil oncle le plus vétilleux, la
douairière la plus formaliste n’auraient pu y découvrir le moindre
prétexte à la critique. Ages, positions sociales, richesses, avantages
physiques, tout paraissait assorti par un hasard aussi rare que
heureux. Aussi Mlle de Corandeuil, qui avait pour sa nièce de très
hautes prétentions, ne fit aucune objection en recevant les premières
ouvertures. A cette époque, elle n’avait pas pour la famille de
son futur neveu l’antipathie que déterminèrent ensuite plusieurs
circonstances dont nous parlerons plus tard; les Bergenheim étaient
alors à ses yeux des gentilshommes fort bien nés, et chevaux de
Lorraine dans tout l’honneur du terme.
Une entrevue eut lieu à un bal de l’ambassadeur de Russie. M. de
Bergenheim, officier d’ordonnance du ministre de la guerre, y vint
en uniforme; pour lui c’était d’étiquette, car le ministre était
présent; mais il y avait en même temps de sa part un petit calcul de
vanité assez bien entendu, le frac d’officier d’état-major faisant
ressortir avec avantage sa taille élevée et sa tournure athlétique.
Christian était réellement un fort beau militaire; des moustaches et
des sourcils d’une teinte plus claire que son visage un peu hâlé lui
donnaient cet air martial qui ne déplaît jamais aux femmes. Clémence
ne trouva aucune raison pour motiver un refus. La manière dont elle
était élevée par sa tante ne la rendait pas assez heureuse pour
qu’elle n’éprouvât pas souvent le désir de changer de position. Comme
la plupart des demoiselles, elle consentit à devenir femme afin de ne
pas rester fille; elle dit oui, pour ne pas dire non.
Quant à Christian, il s’éprit de sa femme ainsi que neuf officiers de
cavalerie sur dix savent être amoureux, et il se montra parfaitement
satisfait du sentiment qu’il obtint en retour de cette subite
tendresse. Quelques succès auprès de ces belles pour qui une épaulette
est une recommandation irrésistible lui avaient inspiré une confiance
en lui-même dont la bonhomie faisait excuser la fatuité. Il se
persuada qu’il plaisait beaucoup à Clémence, parce qu’elle-même lui
plaisait infiniment. D’ailleurs, il ne lui serait jamais venu à
l’esprit qu’un capitaine d’état-major, ayant trente ans, une belle
figure, une moustache blonde formidable, cinq pieds huit pouces et un
poignet capable d’abattre la tête d’un bœuf d’un coup de sabre, pût ne
pas être aimé.
Il est des chanteurs avantageux qui ont la prétention de déchiffrer à
livre ouvert; présentez-leur une partition de Glück: Je vous demande
pardon, diront-ils, ma partie est écrite sur la clef d’_ut_, et je
ne chante que la clef de _sol_. Combien de femmes sont écrites sur
la clef d’_ut_! Combien d’hommes ne connaissent pas même la clef de
_sol_! Pour son malheur, Bergenheim était de ce nombre. Après trois
ans de mariage, il n’avait pas deviné le premier mot du caractère
de Clémence. Au bout de quelques mois, il avait décidé en lui-même
qu’elle était froide, pour ne pas dire insensible. Cette découverte,
qui aurait pu blesser sa vanité, lui inspira au contraire un plus
profond respect; plus insensiblement cette réserve agit sur lui-même,
car l’amour est un feu dont la chaleur s’amortit faute d’aliment, et
le refroidissement en est prompt quand la flamme a plus de surface que
de profondeur, quand le corps aime plus que l’âme.
La révolution de 1830, en arrêtant la carrière militaire de Christian,
vint ajouter des prétextes d’absence momentanée, de séparation
matérielle à l’espèce de tiédeur qui existait déjà dans ses rapports
avec sa femme. Après avoir donné sa démission, il fixa sa résidence
dans son château des Vosges, pour lequel il partageait la prédilection
héréditaire de sa famille. Son caractère se trouvait en parfaite
harmonie avec ce séjour, car il eût été autrefois un type parfait de
ces bons gentilshommes de province, médisant de la cour, faisant
chez eux de la féodalité au petit pied, et ne quittant guère leurs
terres que pour les convocations de l’arrière-ban. Mais il avait trop
de générosité de cœur pour exiger que sa femme partageât, au même
degré que lui, ses goûts de campagne et de retraite. La confiance
sans bornes qu’il avait en elle, une loyauté qui ne lui permettait
pas de supposer le mal et de le redouter d’avance, un caractère peu
porté à la jalousie, lui firent laisser à Clémence la liberté la
plus grande. La jeune femme vivait donc à son gré à Bergenheim, ou
à Paris chez sa tante, sans qu’il fût jamais venu à l’esprit de son
mari de concevoir l’ombre d’une inquiétude. Qu’aurait-il pu craindre,
en effet? quel tort avait-elle à lui reprocher? N’était-il pas pour
elle rempli de bontés et d’attentions? ne la laissait-il pas maîtresse
de leur fortune, libre d’exécuter toutes ses volontés, de satisfaire
ses moindres caprices? Il vivait donc, sur la foi du contrat de
mariage, avec une confiance et une loyauté antiques. D’ailleurs, dans
l’innocence de sa fatuité juvénile et militaire, un mari malheureux se
présentait invariablement à son esprit sous l’aspect d’un vieillard
portant perruque et ployé en deux comme Bartholo.
Dans l’opinion générale, Mme de Bergenheim était une femme heureuse,
à qui la vertu devait être si facile, qu’on ne pouvait guère lui en
attribuer le mérite. Le bonheur, selon le monde, c’est une loge à
l’Opéra, un attelage élégant et un mari qui paye les mémoires sans
sourciller. Avec cela et cent mille francs de diamants, une femme n’a
pas le droit de rêver et de souffrir. Il est cependant de pauvres
et tendres créatures qui étouffent dans ce bonheur comme sous les
terribles chapes de plomb dont parle Dante: elles aspirent en pensée
l’air vital et pur qu’un instinct fatal leur révèle; entre le devoir
et le désir elles se débattent inquiètes et palpitantes; semblables à
une colombe esclave, elles contemplent d’un triste regard la région
défendue où planer serait si doux; car, en scellant une chaîne à leur
pied, la loi n’a pas mis un bandeau sur leurs yeux, et la nature leur
a donné des ailes; et si l’aile brise la chaîne, honte et malheur à
elles! Le monde ne pardonne jamais au cœur qui entrevoit les félicités
qu’il ignore; pour expiation d’une heure de paradis il a sa géhenne
implacable comme les flammes éternelles.
Aux anges, le ciel ou l’enfer, car la terre est indigne d’eux.
[Illustration]
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