Les visites, anathématisées d’avance dans la conversation des deux
amis, arrivèrent de bonne heure au château, selon l’usage de la
campagne où l’on dîne le matin. Depuis sa chambre, où il était resté
comme Achille sous sa tente, Gerfaut vit défiler successivement le
long de l’avenue une demi-douzaine de berlines, cabriolets et chars
découverts, qui amenaient au moins le nombre de convives annoncé
par Marillac. Peu à peu la société se répandit par groupes dans les
jardins. Quatre ou cinq jeunes filles, sous la conduite d’Aline,
coururent s’emparer d’une escarpolette, à laquelle s’attelèrent
quelques jeunes gens de bonne volonté parmi lesquels Octave aperçut
bientôt son Pylade. Pendant ce temps, Mme de Bergenheim faisait les
honneurs de sa maison aux mères et aux femmes qui, trouvant cet
amusement trop jeune pour leur âge, préféraient une promenade paisible
dans les allées du parc. Christian, de son côté, expliquait des
plans d’amélioration à quelques hommes à physionomie industrielle
ou agricole, qui paraissaient l’écouter avec intérêt, à charge de
revanche. Trois ou quatre autres enfin avaient pris possession du
billard, tandis que la partie vénérable de la société était restée au
salon près de Mlle de Corandeuil.
—As-tu un pantalon blanc à me prêter? s’écria brusquement Marillac en
entrant dans la chambre de son ami, au premier coup de la cloche du
dîner.—Une énorme tache verte à l’un de ses genoux rendait superflue
toute explication au sujet de la nécessité de ce changement de costume.
—Tu ne perds pas de temps, répondit Gerfaut après avoir ouvert un
tiroir de la commode. Quelle est celle de ces beautés cantonales qui a
eu l’honneur de te voir à ses pieds?
—C’est cette damnable escarpolette, sotte invention! Sacrifiez-vous
donc pour plaire à des petites filles. Si jamais on m’y reprend! Ton
système d’égoïsme est le véritable.—A propos, Mme de Bergenheim m’a
demandé tout à l’heure, d’un air passablement narquois, si tu étais
malade et si tu ne descendrais pas pour le dîner.
—De l’ironie!
—A ce qu’il m’a paru. Cette femme-là sourit d’une manière qui ne
doit pas être du tout commode pour son interlocuteur. Je ne suis pas
plus timide qu’un autre, mais j’aimerais mieux faire un vaudeville
en trois actes à moi tout seul que d’être obligé de lui adresser une
déclaration si je lui voyais ce diable de sourire sur la bouche. Elle
a une manière d’avancer la lèvre inférieure...—Ouf! sais-tu que tu
es terriblement mince? tu permets que je donne un coup de canif à
la ceinture de ton pantalon? Jamais je ne pourrais danser avec cet
étranglement abdominal.
—Et ce secret que tu devais me révéler? interrompit Octave avec un
sourire qui semblait annoncer une sécurité parfaite.
Marillac prit un air grave en regardant son ami, puis il se mit à rire
d’une manière un peu contrainte.
—A demain les affaires sérieuses, répondit-il. L’essentiel
aujourd’hui, c’est d’être aimable. Mme de Bergenheim m’a demandé
tout à l’heure si nous serions assez complaisants pour dire quelques
morceaux. Je me suis incliné pour toi et pour moi. Je ne suppose pas
que les indigènes de ce vallon aient souvent entendu le duo de _Mose_
avec les fioritures à la Tamburini.
Palpito a quello aspetto,
Gemo nel suo dolor.
Veux-tu que nous disions celui-là ou celui du _Barbier_? c’est vieux,
le _Barbier_.
—Tout ce qu’il te plaira, mais ne m’en casse pas la tête d’avance. Je
voudrais que la danse et la musique fussent au fond de la Moselle.
—A la bonne heure, mais pas le dîner. J’ai jeté un coup d’œil à la
salle à manger; cela promet d’être fort beau. Allons, tout le monde
est rentré: à table.
Le temps est loin de nous où Paris et la province formaient deux
régions presque étrangères l’une à l’autre, où Mme de Sévigné pouvait
faire de si piquants récits des assemblées gentilhommières des pays
d’état, et où un jeune cadet du Limousin fraîchement débarqué au
Palais-Royal était exposé sur sa mine à y être reçu comme M. de
Pourceaugnac. Aujourd’hui, grâce à la rapidité des communications, aux
importations de toute espèce qui arrivent du centre à la circonférence
sans avoir eu le temps de se faner en route, Paris et le reste de la
France ne sont plus qu’un corps immense passionné des mêmes opinions,
paré des mêmes modes, riant des mêmes bons mots, révolutionné par les
mêmes barricades.
Les mœurs provinciales ont presque entièrement perdu leur physionomie,
et un salon de bonne compagnie est le même partout. Une exception
cependant se présente parfois à la campagne. Là, des nécessités de
voisinage imposent un mélange auquel la maîtresse de maison la plus
exclusive ne peut pas toujours se soustraire. La société rassemblée au
château offrait en ce moment un exemple de ces réunions hétérogènes
dans lesquelles une duchesse peut avoir à sa droite un maire de
village, et la femme la plus élégante de l’allée des Feuillants, un
gros juge de paix qui croit se rendre fort aimable en cherchant à
griser sa voisine.
Les relations fréquentes de M. de Bergenheim avec plusieurs maîtres
de forges des environs, acquéreurs habituels de ses coupes de bois,
avaient établi entre eux un échange de politesse assez froide de
part et d’autre, très exacte de son côté, un peu guindée du leur,
car, aujourd’hui encore, les personnes de la classe industrielle
conservent avec celles qu’elles ont la bonhomie d’envier comme classe
privilégiée, une attitude raide et hargneuse qui, partout où ces
deux castes se trouvent en présence, trace une ligne de démarcation
aussi facile à saisir que la différence de couleur de l’eau dans le
confluent de l’Isère et du Rhône.
Parmi leurs voisins de campagne, Mme de Bergenheim avait promptement
découvert ces symptômes de morgue envieuse, toujours prête à se
trouver offensée et fort peu propre à rendre la société agréable. Elle
avait donc pris le parti de réunir, par invitations générales, les
personnes qu’elle était obligée de recevoir, afin de se débarrasser
d’une seule fois d’un ennui qu’aucun agrément ne compensait. Ce
jour-là était un de ces jours de corvée.
Au milieu de ces dames beaucoup plus parées qu’élégantes; de ces
demoiselles bien portantes, à gros bras marbrés de rose, à pieds
moulés en fers à repasser; de ces messieurs prépondérants, étranglés
par leurs cravates blanches et gonflés dans leurs habits noirs,
Gerfaut, dont le système nerveux avait été déjà singulièrement
agacé par son désappointement de la veille, se sentit suffoqué d’un
redoublement de mauvaise humeur. A table, il se trouva placé entre
deux femmes qui semblaient avoir épuisé dans leurs toilettes toutes
les couleurs du spectre solaire, et dont la coquetterie respective
se trouvait surexcitée par le voisinage de l’écrivain célèbre. Mais
leurs minauderies furent perdues; celui qui en était l’objet se
comporta avec une maussaderie, qui heureusement passa pour mélancolie
romantique; ce qui le rendit plus intéressant encore aux yeux de sa
voisine de gauche, blonde de vingt-cinq ans, fraîche, potelée, et, à
l’entendre, passionnée de lord Byron, prétention commune à presque
toutes les jolies femmes grasses.
A l’exception d’un salut en entrant, Octave n’avait pas accordé à Mme
de Bergenheim une seule marque d’attention. L’air froid, ennuyé et
dédaigneux, il prenait en patience les plaisirs de ce jour, abusant
même du privilège d’humeur fantasque qu’on accorde volontiers aux
hommes d’un talent incontestable. Clémence, au contraire, semblait
redoubler d’amabilité et d’enjouement. Il n’était pas un de ses
ennuyeux convives à qui elle n’eût adressé quelques mots obligeants,
pas une de ces femmes vulgaires ou prétentieuses pour qui elle n’eût
trouvé moyen d’être gracieuse et prévenante; on eût dit qu’elle
éprouvait un désir particulier d’être ce jour-là plus séduisante
encore que de coutume, et que l’air sombre de son amant redoublait sa
bonne humeur, donnait plus de vivacité à son esprit, lui causait enfin
un retour de son ancienne coquetterie.
Après dîner, on rentra au salon, où le café fut servi. Une pluie
subite, dont les gouttes frappaient violemment les fenêtres, rendait
impraticable tout projet de divertissement dans le parc. Gerfaut
remarqua bientôt un colloque assez animé entre Mme de Bergenheim,
embarrassée d’amuser ses hôtes pendant le reste de l’après-midi,
et Marillac qui, avec son entrain accoutumé, s’était institué son
maître des cérémonies. Un moment après, la porte du salon s’ouvrit à
deux battants, et un énorme piano, porté par trois domestiques qui
ployaient sous le faix, fut installé contre les fenêtres. A cette
vue un frisson de plaisir parcourut le groupe des jeunes filles,
tandis qu’Octave, appuyé contre la boiserie dans un des angles de la
cheminée, achevait son moka d’un air de plus en plus mélancolique.
—Ah çà! vint lui dire l’artiste qui, pendant ces préparatifs, s’était
donné un mouvement extrême et avait étalé sur le piano une dizaine de
partitions, il est donc convenu que nous allons dire le duo de _Mose_.
Il y a là deux ou trois petites pensionnaires que leurs mamans meurent
d’envie de faire briller. Tu comprends qu’il faut que nous nous
sacrifiions pour les encourager. D’ailleurs, un duo d’hommes, c’est de
règle pour ouvrir un concert.
—Un concert! est-ce que Mme de Bergenheim s’est mis dans la tête de
nous servir en pâture à ce bercail jusqu’à ce soir? répondit Gerfaut,
dont la mauvaise humeur augmentait à chaque instant.
—Cinq ou six morceaux seulement, et ensuite on dansera. J’ai déjà un
engagement avec ta _diva_; si tu as envie d’une contredanse, et que
vous n’ayez pas, selon l’usage, votre numéro réservé, je te conseille
de la lui demander; car il y a là cinq ou six beaux fils qui ont l’air
furieusement empressés..... Après notre duo, je dirai le trio de la
_Dame blanche_ avec ces demoiselles qui ont des yeux ronds comme ceux
des poissons, des cheveux ventre de biche et des robes abricot,—là-bas
dans le coin, près de cette jolie blonde qui était à côté de toi
à table, et qui manœuvre son pied en te lorgnant.—M’a-t-elle déjà
suffisamment ennuyé, cette cloche de la tourelle! j’y ai piloté au
moins vingt petites filles dans leur début. Je ne sais pas seulement
si je pourrai donner convenablement mon _sol_ grave; j’ai un
cataplasme de charlotte russe sur l’estomac.—Écoute donc un peu:
A cette complaisance!...
Marillac se pencha vers son ami et rugit dans l’oreille une note qu’il
supposait devoir être le _sol_ en question.
—Comme un ophicléide, dit Gerfaut en ne pouvant s’empêcher de rire de
l’importance que l’artiste attachait à son talent.
—En ce cas, dans notre duo, je risquerai mon grand point d’orgue à la
fin du premier solo.—Deux octaves de _mi_ en _mi_!—Je vous demande
pardon du peu. Zuchelli avait eu la complaisance de me le détailler
dans le temps, et je ne m’en tirais pas trop mal.
—Madame désire parler à monsieur, dit un domestique qui vint
l’interrompre au milieu de sa phrase.
—_Dolce, soave amor_, roucoula entre ses dents l’artiste, tandis qu’il
se rendait à l’invitation de la maîtresse de la maison, en cherchant à
poser dans sa tête le point d’orgue qu’il regardait comme un des plus
beaux fleurons de sa couronne musicale.
Tout le monde s’étant assis, Mme de Bergenheim se mit au piano,
derrière lequel Marillac s’était déjà posté. L’artiste choisit une des
partitions, l’ouvrit sur le pupitre, y fit les cornes préliminaires
pour n’être pas arrêté, au moment de l’exécution, par quelque feuillet
récalcitrant, toussa en basse-taille, se posa de manière à présenter
à l’auditoire le côté de sa tête où il pensait que sa coiffure moyen
âge produisait le plus bel effet, et jeta un signe d’intelligence à
Gerfaut, toujours sombre et isolé, à l’angle de la cheminée.
—Nous abusons beaucoup de votre complaisance, monsieur, dit à celui-ci
Mme de Bergenheim, lorsqu’il se fut rendu à cette muette invitation;
et, tout en essayant quelques accords, elle leva sur lui ses grands
yeux bruns. C’était le premier regard qu’elle lui accordait de la
journée; soit accès de coquetterie, soit que la tristesse de son
amant lui eût amolli le cœur, soit qu’elle-même éprouvât un remords
de la dureté extrême de son billet de la veille, on doit avouer que
l’expression de ce regard n’avait rien de très décourageant.
Octave s’inclina et prononça quelques mots aussi froidement polis
que s’il eût parlé à une femme de soixante ans, sans que ses yeux
répondissent au rayon humide qui les avait doucement interrogés.
Mme de Bergenheim baissa la tête en essayant un sourire de dédain et
frappa brusquement la première mesure du duo.
Le concert commença. Gerfaut avait une voix de ténor douce et
vibrante; il la conduisait habilement, esquivant les passages
périlleux, tournant les difficultés qu’il jugeait au-dessus de son
talent d’exécution, chantant, en un mot, avec la prudence d’un amateur
qui ne peut pas consacrer quatre heures par jour à filer des sons et
à couler des gammes chromatiques. Il dit son solo avec une simplicité
voisine de la négligence et remplaça même, par une tenue plus que
modeste, le trait assez compliqué de la fin.
Clémence, pour laquelle il avait quelquefois chanté en y mettant plus
de son âme, vit avec dépit cette affectation d’insouciance, car il
est telle disposition d’esprit où tout devient froissement. Il lui
parut que, chez elle, dans son salon, Octave aurait dû faire plus de
frais par égard pour elle-même, et quel que fût d’ailleurs leur débat
particulier; elle se trouva blessée dans la considération qui lui
était due et à laquelle de nombreux hommages l’avaient habituée. Elle
enregistra donc ce nouveau grief dans l’interminable livre en partie
double qu’une femme consacre toujours aux moindres actions de l’homme
qui lui fait la cour.
Marillac, au contraire, sut beaucoup de gré à son ami de cette
froideur d’exécution, car il y vit un moyen de briller à ses dépens.
Quelle que fût sa dose de vanité, la supériorité d’Octave était trop
incontestable pour qu’il ne saisît pas avec empressement l’occasion de
le primer. Il commença donc son solo _è il ciel per noi sereno_, avec
une tension de larynx inaccoutumée, accentuant aussi énergiquement
qu’un Calabrais, et mugissant ses notes graves comme s’il eût chanté
dans un tonneau. Sauf quelque chose d’inégal et de décousu dont les
chanteurs de salon se préservent difficilement, il ne se tira pas trop
mal de la première partie. Arrivé au point d’orgue final, il remplit
d’air sa poitrine, comme s’il eût été chargé de mettre en mouvement
tous les moulins à vent de Montmartre, et se lança en avant avec une
majestueuse furie; les quarante premières notes, sans ressembler aux
perles de Mlle Grisi, gravirent de bas en haut et roulèrent de haut en
bas sans accident notable; mais, aux derniers degrés de la descente,
la respiration et la voix manquèrent à la fois au chanteur; le _la_
faiblit, le _sol_ fut étranglé, le _fa_ ressembla au bourdonnement
d’un hanneton, le _mi_, absent!
Le point d’orgue à la Zuchelli eut l’air d’un de ces gothiques
escaliers qui à l’étage supérieur offrent une conservation presque
complète, mais dont la base, fauchée par le temps, laisse une solution
de continuité entre le sol et la dernière marche.
Mme de Bergenheim, attendant la conclusion de cette périlleuse
roulade, ne songea pas à frapper l’accord final; le seul son qui se
fit entendre fut le bruissement de la barbe du dilettante, dont le
menton était allé vainement chercher de la voix dans les profondeurs
de son col de satin, accompagné de l’applaudissement bénévole d’une
vieille dame sourde qui avait jugé le mérite de l’exécution d’après
les contorsions désespérées de l’exécutant.
—Maudite charlotte russe! grommela l’artiste, la figure aussi rouge
qu’un homard.
Le reste du duo s’acheva sans nouvel incident, à la satisfaction
générale.
—Madame, votre piano est un demi-ton plus bas que le diapason, dit le
basso, avec un accent de reproche, après avoir comparé l’instrument
régulateur au _la_ du clavier.
—C’est vrai, répondit Clémence, qui ne put retenir un sourire; j’ai si
peu de voix que je suis obligée de faire accorder mon piano pour moi.
Vous pouvez bien me pardonner mon égoïsme, car vous avez chanté comme
un ange.
Marillac s’inclina, consolé à demi par ce compliment, mais pensant en
lui-même que le premier devoir d’une maîtresse de maison était d’avoir
un piano qui fût au ton, et de ne pas exposer une basse à compromettre
son _contre-mi_ devant quarante auditeurs.
—Madame, puis-je encore vous être utile? demanda de son côté Gerfaut,
qui se pencha vers Mme de Bergenheim avec le plus froid de tous les
sourires.
—Je craindrais de lasser votre amabilité, monsieur, répondit-elle
d’une voix dont la sécheresse polie laissait percer un mécontentement
secret.
Le poète la salua en silence et s’éloigna.
Clémence alors, à la prière générale, chanta une romance avec plus de
goût que d’éclat, avec plus de méthode que d’expression. Il semblait
que les manières glaciales d’Octave réagissaient sur elle en dépit
de ses efforts pour se maintenir au ton d’enjouement qu’elle avait
affecté d’abord. Insensiblement une singulière oppression serra sa
poitrine et voilà son organe; une ou deux fois elle craignit que la
voix ne lui manquât. Quand elle eut fini, les compliments et les
applaudissements dont elle fut accablée lui parurent si insupportables
qu’elle réprima avec peine l’envie de s’y soustraire. Tout en
s’indignant de sa faiblesse, elle ne put s’empêcher de jeter un regard
du côté d’Octave; mais elle ne rencontra pas les yeux de son amant,
alors occupé à causer avec Aline. Elle se trouva en ce moment si seule
et si délaissée, pour cet unique regard qu’elle n’obtenait pas, qu’une
larme de dépit roula sous ses paupières.
—J’ai eu tort peut-être de lui écrire ainsi, pensa-t-elle; mais s’il
m’aimait, se résignerait-il aussi vite à m’obéir?
Une femme dans un salon ressemble au soldat sur la brèche;
l’abnégation est le premier de ses devoirs: quelle que soit sa
souffrance, elle doit montrer à la douleur le front serein que
présente le guerrier au danger, et tomber, s’il le faut, sur place,
la mort dans le cœur, le sourire aux lèvres. Pour obéir à cette loi
du monde, Mme de Bergenheim se remit au piano, après une courte
interruption, afin d’accompagner les trois ou quatre jeunes filles qui
vinrent, selon l’usage, improviser chacune à leur tour l’air qu’on
leur serinait depuis six mois. Marillac, qui prudemment était allé
à la salle à manger corroborer son creux d’un verre de rhum, répara
dans le trio de la _Dame blanche_ son petit échec, et tout alla pour
le mieux. Enfin, pour clôture de ce concert, et que le ciel vous
préserve de toute exécution de ce genre! Aline fut amenée au piano
par son frère, qui, comme tous les anti-artistes, ne comprenait pas
qu’on apprît la musique pendant plusieurs années, sinon pour faire
état de sa science. Christian d’ailleurs aimait beaucoup sa sœur et
était d’autant plus émerveillé de son talent qu’il possédait lui-même
la basse-taille la plus discordante du département. La pauvre enfant,
dont toute l’assurance avait disparu, chanta donc d’une petite voix
fraîche, tremblante et un peu fausse, une romance de sa pension,
revue et corrigée comme les éditions _ad usum delphini_. Le mot amour
y était remplacé à l’hémistiche par celui d’amitié, et pour réparer
la légère faute de prosodie, la syllabe surabondante se fondait en
un hiatus qui eût fait dresser les cheveux à la perruque blonde de
Boileau. Mais le Sacré-Cœur a un système de versification à part, dans
lequel, plutôt que de laisser passer une expression dangereuse, la
vertu tord le cou à la poésie.
Cet échantillon de musique sacrécordiale fut le bouquet du concert;
ensuite on dansa, et Gerfaut vint inviter Aline. Soit qu’il voulût
combattre son humeur noire, soit par cette bonté d’âme qui comprend
les émotions des autres et y compatit, il se mit à parler avec un
empressement affectueux à la jeune fille, toute rouge encore de son
succès. Parmi tous ses talents, Octave possédait à un éminent degré
l’art de moduler sa conversation d’après la position, l’âge ou le
caractère de ses interlocuteurs et selon le but auquel il voulait
arriver. A la différence de la plupart des artistes qui apportent
dans le monde les préoccupations du cabinet et y conservent une
individualité habituellement plus excentrique qu’élégante, il était
dans un salon homme de salon avant tout. Profond avec les gens
sérieux, d’un dévergondage princier en compagnie de viveurs, poli
comme un chevalier de l’ancien régime à l’égard des douairières, tour
à tour insinuant, galant ou ironique auprès des belles dames, pour qui
nul autre ne savait confire dans un sirop plus parfumé de plus vertes
impertinences, il possédait à l’usage des jeunes demoiselles une
sorte de jargon bénin et réservé, honnête et candide, auquel la mère
la plus austère n’eût pu trouver mot à reprendre. Le poète légèrement
immoral, le dramaturge qui faisait ruisseler dans ses pièces l’inceste
et l’adultère, rencontrait dans ces occurrences des expressions moitié
lait, moitié miel, eau bénite au besoin, que savouraient sans le
moindre effarouchement les plus jolies innocences de quinze ans.
Aline écoutait avec un plaisir qu’elle ne cherchait pas à dissimuler
les paroles de son danseur; l’élasticité de ses pas, une sorte de
frémissement général qui la faisait ressembler à une fleur bercée
par la brise, la poésie qu’une émotion intérieure communiquait à la
grâce naïve de sa pose, révélait le charme que goûtait son âme à
cet entretien. Ses yeux, chaque fois qu’ils rencontraient le regard
pénétrant d’Octave, se baissaient par un instinct de pudeur; mais dans
ces moments-là leur éclat semblait redoubler sous leurs paupières
à demi fermées. Chaque parole, même indifférente, résonnait à ses
oreilles, douce et mélodieuse; chaque contact de main lui paraissait
une pression. A seize ans, le sexe est un complice si puissant de tous
les sentiments qui surgissent au cœur d’une jeune fille! Dans cette
période de l’adolescence comprise entre le voile blanc de la première
communion et la blanche corbeille du mariage, un vague désir, un
confus pressentiment du mot réel de la vie, une attraction invincible
vers l’aimant ignoré, donnent quelquefois aux plus ingénues de ces
enfants quelque chose de l’enivrement d’Érigone.
En remarquant l’épanouissement dont chaque mot sorti de sa bouche
embellissait cette rose fraîche et innocente, Gerfaut éprouva un
sentiment involontaire de mélancolie.
—Elle m’aimerait, pensa-t-il, comme je veux être aimé, de toute sa
pensée, de tout son désir, de toute son âme. Pour elle, je serais la
flamme qui embrase et le soleil qui féconde; elle s’agenouillerait
devant mon amour comme devant un autel, tandis que cette coquette...
Il se tourna du côté de Mme de Bergenheim qui dansait avec Marillac,
et rencontra son regard fixé sur lui. Le coup d’œil qu’il reçut fut
rapide, mécontent et impérieux. Il signifiait clairement: je vous
défends de parler ainsi à votre danseuse.
Pour le moment, Octave n’était pas plus disposé à l’obéissance que
ne le fut Mme Vertbois en pareil cas. Après avoir promené ses yeux
sur la contredanse, comme si le hasard seul lui avait fait rencontrer
ceux de Clémence, il se retourna vers Aline pour laquelle il redoubla
d’amabilité.
Un moment après, il reçut non pas directement, mais par
l’intermédiaire de la glace, ce confident si souvent indiscret, un
second coup d’œil plus sombre et plus menaçant que le premier.
—Fort bien, se dit-il en reconduisant la jeune fille à sa place, nous
sommes jalouse. Ceci change la question. Je sais maintenant où le
rempart est faible et où il faut attacher le mineur.
Aucun nouvel incident ne signala le reste de la journée. Le soir,
les convives étant partis, la société se trouva réduite aux hôtes
ordinaires du château, et tout y reprit sa physionomie accoutumée. En
rentrant dans sa chambre après souper, Octave chantonnait un motif
italien d’un air de bonne humeur dont son ami fut très surpris.
—Je veux être académicien si je comprends rien à ta conduite, dit
celui-ci; tu as été toute la journée sombre et satanique comme le
chevalier Bertram, et te voilà maintenant plus gai que Falstaff;
est-ce que vous êtes raccommodés!
—Brouillés plus que jamais.
—Et cela t’égaye?
—Infiniment.
—Ah çà! vous jouez donc à qui perd gagne?
—Pas tout à fait; mais comme mes bons sentiments ne me mènent à rien,
j’espère me conduire désormais d’une manière assez haïssable pour
contraindre cette capricieuse créature à m’adorer.
—Diantre! c’est du raffiné. Au reste, c’est un système comme un autre.
Les femmes sont si fantastiquement extraordinaires! Tu as connu
Pauline, cette jeune épouse de notaire à qui j’eus l’heur de plaire
l’an dernier? Sais-tu à quoi j’ai été redevable de ses bonnes grâces?
Ce n’est à aucune de mes nombreuses qualités morales, intellectuelles
ou physiques: c’est à un coup de canne!
—Un coup de canne!
—Dont, en lui donnant le bras, je sanglai, sur le boulevard, le museau
d’un individu qui me faisait l’effet de nous regarder de travers. Elle
m’avoua depuis que cela lui était allé droit au cœur. O femmes! sexe
décevant... comme dit Figaro.
—Les femmes, reprit Octave, ressemblent au pendule dont le mouvement
est une réaction continuelle: quand il est allé à droite, il va à
gauche pour revenir à droite, et ainsi de suite. Suppose donc la vertu
d’un côté, la passion de l’autre et le balancier féminin entre deux,
il est à parier qu’après avoir frappé à droite d’une manière violente,
il reviendra non moins énergiquement à gauche; car plus une vibration
a été longue, plus la vibration contraire a de jeu. La femme tombe
du confessionnal aux bras de son amant, ou devient sœur Louise de la
Miséricorde après avoir endormi sur ses genoux le front de Louis XIV.
Pouvons-nous avoir assez d’adoration pour ces folles sublimes? La
mienne, à moi, plus divinement extravagante que toutes les autres, se
cramponne maintenant, par un embrassement désespéré, à l’aride rocher
du devoir; mais je l’en arracherai, sur mon âme! Et pour hâter la
réaction du pendule, je vais y attacher en guise de contrepoids un
petit tourment que j’aurais dû employer plus tôt.
—Pourquoi la faire souffrir puisque tu crois qu’elle t’aime?
—Pourquoi? parce qu’elle le veut ainsi probablement. T’imagines-tu
que je la torture de gaieté de cœur; que j’éprouve du plaisir à voir
sur ses joues la pâleur de l’insomnie, à trouver des traces de larmes
dans ses yeux? me supposes-tu donc enfin dans l’âme quelque chose qui
ressemble au féroce sensualisme du marquis de Sade? Je l’aime, te
dis-je. Après elle, je souffre ses peines et je pleure ses larmes.
Mais je l’aime enfin, et je la veux! Si elle ne me laisse ouvert, pour
arriver à elle, qu’un chemin plein de ronces et de pierres aiguës,
dois-je reculer parce que je risque en l’entraînant avec moi d’y
blesser ses pieds charmants? Oh! je les guérirai par mes baisers!
—Bref, elle est comme la femme de Sganarelle, qui voulait être battue.
—Tu ramènes tout au grotesque.
—Écoute donc, je ne suis pas amoureux: je suis artiste. Si j’ai du
trait dans l’esprit, ce n’est pas ma faute. Et toi, en ta qualité
d’amant docile, tu es décidé à obéir? tu battras?
—Moralement.
—u tu as raison. La science de l’amour ressemble à ces
vieilles enseignes sur lesquelles on lit: _Ici l’on coiffe à l’idée
des personnes._ Si l’idée de cet ange est qu’on lui tire les cheveux,
coiffe-la à son idée.
* * * * *
[Illustration]