Le lendemain, avant que la plupart des habitants du château eussent
songé à quitter leur lit, ou du moins leur appartement, un homme à
cheval sortit seul par une porte de la cour des écuries donnant sur
le parc. Il était enveloppé jusqu’au menton d’une longue redingote
de voyage, garnie de brandebourgs et de fourrures, vêtement un peu
prématuré pour la saison, mais dont l’air vif et froid qui régnait
en ce moment faisait apprécier l’opportunité. Après avoir tourné le
château par l’avenue circulaire, il traversa l’allée de platanes et
le pont, et prit ensuite à gauche le chemin de la Fauconnerie. Il fit
tout ce trajet au pas et en modérant l’ardeur de sa monture, fort
beau cheval du Yorckshire qui, par la manière ferme et élastique dont
il relevait les pieds en marchant, protestait contre l’allure lente
et grave imposée à son ardeur. Il semblait donc que le charme d’une
promenade solitaire fût le seul motif d’une sortie aussi matinale et
qu’aucun intérêt pressant n’attirât le cavalier vers le but de son
excursion. Mais lorsqu’il eut atteint le bouquet de bois depuis lequel
Gerfaut avait, pour la première fois, aperçu le château de Bergenheim,
et qu’en se retournant après y être entré il eût vu disparaître à
travers les arbres les hautes girouettes des tourelles du bord de
l’eau, il rendit tout à coup les rênes à son coursier. Le généreux
insulaire ne se fit pas répéter cette invitation et prit sa course
avec autant d’entraînement que s’il eût suivi une chasse au renard
par les bruyères de son pays. Il galopa de la sorte pendant environ
trois quarts de lieue sans presque ralentir son premier élan, malgré
les inégalités d’une route qui, comme nous l’avons dit, suivait une
ligne à peu près droite au milieu d’un terrain tortueux et accidenté.
Il eût été difficile de décider lequel on devait le plus admirer, des
jambes de l’animal ou des poumons du cavalier; car celui-ci, durant ce
rapide trajet, exécuta sans reprendre haleine, pour ainsi dire, toute
l’ouverture de _Guillaume Tell_. Il le faut avouer, le fausset dont il
nasilla le ranz des vaches de l’_andante_ avait plus d’analogie avec
un mirliton de Saint-Cloud qu’avec le hautbois; mais, en revanche,
quand il fut arrivé au _presto_, sa voix, assez bonne basse-taille,
claqua si énergiquement aux oreilles du cheval que celui-ci redoubla
de vigueur, comme si cette mélopée eût produit sur ses nerfs auditifs
l’effet de la trompette qui sonne la charge un jour de bataille.
Le promeneur, qu’on aura peut-être reconnu à cette prouesse musicale,
termina son concert en s’arrêtant à l’entrée d’une des langues de bois
qui descendaient jusqu’à la rivière du haut des rochers et rompaient
çà et là l’uniformité des prairies. C’était la dernière qu’il eût à
traverser avant de sortir du vallon, et de là à la Fauconnerie il
n’y avait plus que pour environ dix minutes de chemin. Du haut de
sa selle et en jetant les yeux dans cette direction, il pouvait
déjà distinguer la fumée des maisons du village, dont les colonnes
ondoyantes s’élevaient au milieu du brouillard du matin et tranchaient
sur sa couleur blanchâtre par une nuance d’un gris azuré. Cette vue
ne parut lui inspirer aucun désir de poursuivre sa course de ce côté.
Après avoir regardé quelque temps autour de lui pour s’orienter, il
quitta le chemin, s’enfonça à droite au milieu des arbres et s’arrêta
enfin au pied d’un d’entre eux, plus grand que la plupart des autres,
et isolé au milieu d’une petite pelouse qui, en le laissant ainsi à
découvert, lui faisait une sorte de place d’honneur.
C’était un de ces beaux arbres, cheveux blancs des forêts, comme on en
trouve souvent dans les paysages de Salvator, un hêtre vénérable et
gigantesque; la tige principale, entièrement séchée à une trentaine de
pieds du sol, s’élevait, semblable à un squelette de bois, au milieu
de la verdure jaunissante dont l’entouraient les branches collatérales
que la vie n’avait pas encore quittées. A la base, le tronc avait été
tellement rongé du temps, qu’une crevasse, graduellement agrandie par
la crue de chaque année, s’était presque entièrement vidée. Le cœur
de l’arbre, attaqué d’une lente, mais continuelle vermoulure, avait
fini par tomber en poussière; il restait à peine quelques couches
de l’aubier par où la sève pouvait encore monter au sommet et le
nourrir, et l’écorce entr’ouverte formait par sa cavité une niche dans
laquelle une personne pouvait se tenir debout aisément. Près de cet
arbre coulait un très mince ruisseau, qui, après avoir pris sa source
à quelque distance, descendait à petit murmure à la rivière en se
creusant un lit étroit dans la terre argileuse qu’il arrosait. Telle
était la modestie de son cours, qu’à quelques toises seulement une
nuance d’un vert plus frais et un gazon plus touffu étaient les seuls
indices annonçant sa présence. C’était là un de ces lieux classiques
pour les rendez-vous, depuis qu’il y a dans le monde des bois, des
ruisseaux et des amants, un de ces sites qui font partie essentielle
d’une décoration d’opéra-comique ou de vaudeville, et jouent un rôle
aussi important dans une scène champêtre qu’un divan dans une scène
de salon. Rien n’y manquait, ni l’ombrage protecteur, ni les murmures
langoureux de l’onde, ni les oiseaux gazouillant sous la feuillée, ni
le paysage pittoresque tout à l’entour, ni le doux gazon pour tapis et
pour coussins.
Après être descendu de son coursier et l’avoir attaché à une
des branches du hêtre en se conformant à l’usage immémorial des
poursuivants d’amour, le cavalier frappa deux ou trois fois du pied
pour se dégourdir les jambes, et tira ensuite de son gousset une fort
jolie montre de Bréguet.
—Huit heures dix minutes, dit-il; je suis en retard et cependant je
suis en avance. Il paraît que les horloges de la Fauconnerie ne sont
pas fort bien réglées.
Au rendez-vous j’arrive la première.
Raimbaud! Raimbaud!
L’artiste eût beau interroger les échos, d’une voix qui ne rappelait
que d’un peu loin celle de Mlle Falcon, il ne fut pas plus heureux
qu’Alice, et personne ne lui répondit. Ce ne fut pas sans un assez vif
sentiment d’humeur qu’il vit qu’au lieu d’arriver le dernier, comme
il l’avait supposé, il était obligé de faire ce qu’on appelle, d’une
manière triviale, mais pittoresque, le pied de grue. Son tempérament
méridional ne lui permettant pas de justifier cette comparaison
par l’immobilité de son attitude, au lieu de rester perché sur une
jambe avec la dignité de l’oiseau des clochers, il se mit à marcher
en long et en large d’un pas rapide et saccadé, en sifflant aussi
terriblement que si ses lèvres eussent été armées d’un gros sifflet de
voleur:
Quand je quittai ma Normandie....
J’attends.... J’attends....
que lui avait rappelé la circonstance. Une douzaine de chardons,
poussés par hasard dans les limites de sa faction, s’en trouvèrent
fort mal, car il leur faucha la tête en mesure à grands coups de
cravache. Quand ce passe-temps fut épuisé, il eut recours à un autre
dont la nature prouvait que si la beauté attendue par lui n’avait
pas pour première vertu l’exactitude, ce n’était pas, en revanche,
une de ces petites-maîtresses ambrées, toujours prêtes à tomber en
syncope et qu’une délicatesse de nerfs, plus ou moins vraie, rend
extrêmement intolérantes pour les défauts de leurs amants. Plongeant
la main dans une des vastes poches de sa redingote, il en tira un étui
en veau marin rempli de cigares de la Havane, accompagné d’un de ces
briquets-portefeuilles appelés Lucifer, et commença à fumer en vrai
traban, tout en continuant sa promenade. Mais, au bout de quelques
instants, ce palliatif fut usé comme le premier.
—Huit heures vingt-cinq minutes! s’écria brusquement Marillac entre
deux bouffées, et en regardant une seconde fois sa montre; je voudrais
bien savoir pour qui me prend cette petite rose-pompon? C’était,
pardieu! bien la peine d’éreinter ce pauvre Bewerley, qui a l’air
de sortir de la rivière. Il y a de quoi lui causer une fluxion de
poitrine. Si Bergenheim le voyait ainsi suant et haletant, avec
cette bise de loup-garou pour couverture, il me donnerait un galop
carabiné.—C’est que, parole d’honneur! ça devient bouffon. Il n’y
a plus d’enfants. Ces hamadryades ne doutent de rien. Ça se fait
attendre; ça veut être désirée. Je vais la voir arriver tout à
l’heure, pimpante et glorieuse comme si elle avait fait le plus beau
trait du monde. C’est bon pour une fois, _prima transit_; mais, si
nous devons voguer encore quelque temps dans ces parages, on fera son
éducation; on lui apprendra à dire: _S’il vous plaît_ et _Merci_. Ah!
ah! elle ne sait pas à quel lion elle a affaire!—Huit heures et demie!
Si dans cinq minutes elle n’est pas ici, je vais à la Fauconnerie et
j’y fais un sabbat du septième enfer. Je brise, à coups de cravache,
toute la porcelaine de la Femme-sans-Tête:
Crudele, perche finora
Far mi languir cosi?
Est-ce suffisamment déphlogistiquant de monter la faction? Que
pourrais-je faire pour tuer le temps? Si je ruminais un peu la
scène VI de notre second acte! La scène VI:—Valory, Gustave, Mme de
Castelléon.—Le duel vient d’être convenu entre les deux rivaux.—Mme
de Castelléon, qui ne se doute de rien, les retrouve dans son
salon.—Coquetterie de sa part; fureur concentrée de Gustave, l’amant
vrai; aisance ironique de Valory, le roué.—C’est bien ça.—Voici
donc la scène:—partir de l’entrée de Mme de Castelléon pour arriver
au moment où Gustave, n’y tenant plus, s’écrie: _Madame, lui ou
moi?_ et où elle répond:—_Ni l’un ni l’autre._ Réponse noble et
fière, simple et touchante comme celle du vieux grognard, et qui ne
sera pas perdue pour la postérité. Couper la scène là.—C’est bien
ça.—Il faut beaucoup de nuances et de graduations avant d’arriver à
l’explosion, un emberlificotement à la Scribe et un _crescendo_ à
la Rossini, tout ensemble.—Hum! hum!—Depuis son entrée c’est Mme de
Castelléon qui tient la scène, jusqu’au moment où Gustave s’emporte
et la prend à son tour. Valory n’a que des répliques courtes et
incisives, faisant marcher le reste à coups de fouet.—Maintenant,
faut-il faire cela Gymnase ou Porte-Saint-Martin? Et, d’abord Mme de
Castelléon s’assoira-t-elle en entrant?—Des fauteuils en demi-cercle
devant le trou du souffleur, ça serait plus Gymnase.—D’un autre côté,
un dialogue debout est plus favorable à la passion, en laissant de
la latitude aux bras et aux jambes. Les jambes, surtout, jouent
aujourd’hui un grand rôle dans la passion.—Diantre! si c’est Frédérick
qui représente Gustave, comment exiger de lui qu’il dise: _Madame, lui
ou moi?_ empaqueté dans un fauteuil?—On pourrait les laisser assis au
commencement et les faire lever pour la fin; de la sorte, ce serait
Gymnase d’abord, et ensuite Porte-Saint-Martin.—_Vidit quod esset
bonum. Allons! all opra!_
Plongeant de nouveau la main dans la longue poche de sa redingote,
qui paraissait aussi féconde que la jupe de Mme Gigogne, Marillac en
tira cette fois un portefeuille servant en même temps d’album, et dont
les pages feuille morte étaient alternativement couvertes de croquis,
d’écriture raturée, de charges de toute espèce et de prétendues
inspirations musicales: une vraie Babel artistique reliée en maroquin
vert. Il en sortit un crayon garni d’argent qu’il se mit à tailler à
l’aide d’un poignard corse à large lame, dont il s’était probablement
armé pour donner à son rendez-vous un caractère plus hasardeux et plus
espagnol. Quand le crayon fut enfin pointu comme une aiguille, il
remit le glaive dans le fourreau et le tout dans sa poche, s’assit au
pied du hêtre, écrivit en très belle bâtarde, en haut d’une des pages
de l’album:—Scène VI.—Mme de Castelléon, Gustave, Valory.—Ensuite il
appuya ses coudes sur ses genoux, son front sur ses mains, et resta
absorbé dans le laborieux enfantement de la composition.
Au bout de quelque temps il releva la tête, regarda alternativement
le ciel d’un bleu pâle tout moutonné de petits nuages blancs, les
arbres groupés pittoresquement sur la pelouse, un reste de brouillard
qui courait à la surface de la rivière, et, à quelques pas, Bewerley,
dont la respiration et la sueur formaient elles-mêmes une fumée
transparente en s’exhalant à l’air froid du matin. Après avoir ainsi
demandé des inspirations au ciel et à la terre, à la nature morte et à
la nature vivante, il approcha enfin le crayon du papier. Sept poires
accompagnées de faux toupets et de favoris naquirent successivement
sous ses doigts, sans qu’il eût probablement la conscience de son
œuvre. En esquissant ce type satirique si cher aux caricaturistes de
cette époque, il obéissait machinalement à la loi qui isole les sens
de la volonté et leur donne une sorte d’intelligence matérielle à
part, toutes les fois que l’esprit manque de force pour les asservir à
son action.
—C’est fantastique! s’écria Marillac en biffant avec humeur son
croquis; pas plus d’idées que sur la main! D’abord, je suis comme
Mme de Staël: il me faut un premier mot; si vous ne me donnez pas
un premier mot, enfoncée l’imagination! je resterais à cette place
jusqu’au jugement dernier plutôt que de le trouver, ce scélérat de
premier mot!—Que diantre lui faire dire à cette femme pour son entrée
en scène?—_Bonjour, messieurs._ Et puis après, bûche?—C’est très
nature: _Bonjour, messieurs_, mais qu’est-ce que ça prouve, et où cela
mène-t-il? à: _Madame, j’ai l’honneur... Nous avons l’honneur..._—Ça
marche joliment jusqu’à présent. Prodigieusement dramatique!—Si ce
cuistre de Gerfaut n’était pas absorbé par sa passion in-folio, il
me mettrait bien cela en train; car c’est une justice à lui rendre,
il n’est pas plus embarrassé du premier mot que du dernier. Mais
est-ce qu’il y a moyen d’obtenir de lui une parole raisonnable?—Est-il
incroyable avec son amour de don Quichotte! Il se bat les flancs pour
faire de l’exaltation et de la jeunesse de cœur. Oui, je t’en souhaite
de la fraîcheur d’âme; râpée, mon cher, râpée, usée, sucée, séchée,
étiolée, montrant la corde! Ame d’artiste, sonore et vide! on ne peut
pas vivre et avoir vécu. Avec cela orgueilleux comme Satan, et plus
niais qu’un pigeon; prétendant n’avoir de toutes les choses de la vie
que jusqu’à la cheville, et roulé comme un polytechnique par cette
petite baronne. Parbleu! je ne serais pas fâché d’avoir la certitude
qu’elle se moque de lui, et de le lui démontrer mathématiquement; il
ne se brûlerait pas la cervelle pour cela, et ce serait lui rendre
service, car il ne fait plus rien; pour peu que ça continue six mois,
c’est un homme perdu pour l’art.—Si cette violette des bois pouvait
venir! Mais il ne s’agit pas de cela; travaillons.—Je disais donc:
Mme de Castelléon.—_Bonjour, messieurs... Encore ici!_ ou bien:
_Charmée de vous retrouver._—Que le diable t’emporte, va, madame de
Castelléon! tu es joliment sûre d’être empoisonnée au dénouement.—Je
crois que c’est le grand air qui me distrait. Il m’est impossible de
concentrer mon esprit, de fixer mon imagination sur un point; je la
sens s’évaporer de mon cerveau comme à travers un crible; il me semble
qu’elle va se percher sur toutes les branches de ces arbres, pour y
chanter en compagnie des pinsons; qu’elle descend la rivière, à cheval
sur le brouillard, et danse au soleil avec les moucherons, autour de
la queue de Bewerley. Je suis sûr que je travaillerais mieux dans ma
chambre.—On dit que Glück faisait porter dans une prairie son piano et
du vin... ça l’inspirait. Je crois que c’était plutôt le vin que la
prairie; car je veux bien être académicien si ce gazon et ce feuillage
me donnent l’ombre... Eh! eh!...
Il leva vivement la tête en la sentant tout à coup inondée d’une
pluie de terre en poussière. Ce mouvement lui fut fatal, et ses yeux
reçurent une partie de la libation destinée à ses cheveux. Ce fut avec
un sentiment de cuisson assez désagréable qu’il les referma, après
avoir, toutefois, entrevu au-dessus de lui la figure de Mlle Reine
Gobillot, fraîche et joufflue comme un chérubin, pincée, outre mesure,
dans une robe de guingamp à carreaux verts et lilas, qui faisait
ressortir les charmes de son buste dans tout leur luxe, et portant au
bras gauche un petit panier: contenance obligée des demoiselles d’une
certaine condition qui font l’école buissonnière.
—Qu’est-ce que c’est donc que ce genre-là! s’écria Marillac en se
frottant les yeux; voilà une heure que vous me faites croquer le
marmot, et maintenant vous m’aveuglez; si vous êtes une hirondelle, je
ne suis pas Tobie, entendez-vous?
—Comme vous me parlez, pour une petite pincée de terre! répondit Reine
devenue rouge framboise, de rose pêche qu’elle était; et elle jeta le
reste de la poignée qu’elle avait prise à une taupière à deux pas de
là.
—C’est que ça me cuit comme les cinq cents diables, reprit l’artiste
d’un ton radouci, car il comprit le ridicule de sa colère; puisque
vous avez fait le mal, venez au moins le réparer; on dit que ça
guérit, de souffler dans l’œil.
—Non! je m’en vais. Je n’aime pas qu’on me rudoie.
L’artiste mit son album dans sa poche et se leva précipitamment, en
voyant que la jeune fille faisait un mouvement pour partir; il lui
passa cavalièrement un bras autour de la taille et l’obligea, moitié
de gré, moitié de force, à s’asseoir près de lui.
—C’est que l’herbe est humide, et je tacherai ma robe, dit-elle pour
dernière résistance.
Un foulard fut aussitôt étendu sur le gazon, en guise de tapis, par
l’amant subitement rendu à la politesse et aux petits soins de son
état.
—Et maintenant, ma chère Reine, reprit-il, dites-moi pourquoi vous
venez si tard. Savez-vous qu’il y a une heure que je m’arrache les
cheveux de désespoir.
—Heureusement la poudre les fait repousser, répondit-elle en regardant
malicieusement Marillac, dont la tête était en effet poudrée en brun
comme si on lui eût versé une tabatière sur l’occiput.
—Méchante! s’écria-t-il en riant, quoique ses yeux eussent l’air
d’avoir pleuré; et il essaya de prendre un baiser pour la punir,
d’après le principe des représailles, moins odieuses en amour qu’à la
guerre.
—Finissez donc, monsieur Marillac! vous savez bien ce que vous m’avez
promis.
—De vous aimer toujours, créature séduisante, dit-il d’une voix de
crocodile qui soupire pour attirer une proie.
Reine se pinça la bouche en cœur et se tortilla dans son corset en
se rengorgeant, mais pour obéir à l’instinct féminin qui prescrit de
détourner la conversation après un aveu trop direct, sauf à y revenir
ensuite par un autre chemin.
—Qu’est-ce que vous faisiez donc, dit-elle, quand je suis arrivée?
Vous étiez si occupé, que vous ne m’avez pas entendue venir. Vous
étiez bien drôle; vous étendiez les bras en l’air et vous vous
frappiez le front en parlant.
—Je pensais à vous.
—Mais il ne fallait pas pour cela vous donner des coups de poing sur
la tête. Ça devait vous faire bien mal.
—Femme adorée! cria tout à coup l’artiste d’une voix passionnée, et en
écarquillant, à la manière des basilics, ses yeux encore rouges.
—Mon Dieu! vous me faites peur. Si j’avais su, je ne serais pas venue;
il faut que je m’en aille tout à l’heure.
—Me quitter déjà, Reine de mon cœur! Non! ne l’espérez pas.
Non! je perdrais plutôt le jour,
Que de me dégager d’un si charmant amour!
—Taisez-vous donc; si l’on vous entendait; il peut passer du monde,
dit Reine en regardant autour d’elle. Si vous saviez combien j’ai eu
peur en venant. J’ai dit à maman que j’allais au moulin, chez mon
oncle; mais ce vilain Lambernier m’a rencontrée quand j’entrais dans
le bois. Qu’est-ce que je ferai, s’il dit qu’il m’a vue? Ce n’est pas
ici le chemin du moulin. Pourvu qu’il ne m’ait pas suivie, encore? Je
serais fraîche!
—Vous direz que vous êtes venue cueillir des fraises ou des noisettes,
entendre chanter le rossignol; maman Gobillot n’y verra que du
feu.—Qu’est-ce que c’est que ce Lambernier?
—Vous savez bien.... le menuisier.... Vous l’avez vu chez nous l’autre
jour.
—Ah! ah! dit Marillac avec intérêt, cet ouvrier qu’on a renvoyé du
château?
—Oui! et ils ont bien fait; c’est un très mauvais sujet.
—C’est lui qui vous a parlé de Mme de Bergenheim. Répétez-moi donc
cela. Hier nous avons été dérangés par votre mère, au moment où vous
commenciez.... Que vous a-t-il donc dit?
—Oh! des mensonges, bien sûr. Il ne faut pas croire tout ce qu’il
raconte, d’abord.
—Mais enfin que raconte-t-il?
—Qu’est-ce que ça vous fait, ce qu’on dit sur Mme la baronne? répondit
la jeune fille, avec un certain dépit de voir que Marillac ne
s’occupait pas d’elle exclusivement.
—Pure curiosité. Il vous disait donc que s’il racontait à M. le baron
tout ce qu’il sait, celui-ci lui donnerait bien de l’argent pour le
faire taire?
—Il m’a dit ce qu’il m’a dit. Demandez-le-lui, si vous voulez le
savoir. Pourquoi ne restez-vous pas au château, puisque vous ne pensez
qu’à madame? Est-ce que vous êtes amoureux d’elle?
—Je ne suis amoureux que de vous, ma chère biche.—Que le diable
l’emporte! pensa-t-il; ne va-t-elle pas être jalouse, maintenant!
Comment la faire jaser?—Je suis persuadé comme vous, reprit-il à haute
voix, que tous les mauvais propos de ce Lambernier sont autant de
calomnies.
—Il n’y a pas de doute. Il est connu dans le pays; c’est une mauvaise
langue qui espionne tout ce qu’on fait et tout ce qu’on dit, pour le
rapporter à tort et à travers. Mon Dieu! pourvu qu’il ne fasse pas
d’histoire, parce qu’il m’a vue entrer dans le bois!
—Mme de Bergenheim, continua l’artiste avec affectation, est
certainement fort au-dessus des bavardages d’un drôle de cette espèce.
Reine se pinça les lèvres sans répondre.
—Elle a trop de qualités et de vertus pour que personne puisse y
ajouter la moindre foi.
—Quant à cela, il y a des saintes nitouches parmi les dames de Paris
comme ailleurs, dit la jeune fille d’un air aigre-doux.
—Ouais! pensa Marillac, nous y voici. Toujours la vieille querelle du
petit bonnet et du chapeau d’Herbault, de la grisette et de la dame.
Maintenant, que je sois académicien si je ne lui délie pas la langue.
—Mme de Bergenheim, reprit-il en appuyant avec emphase sur chaque mot,
est une femme si bonne! si jolie! si aimable!...
—Mon Dieu! dites donc tout de suite que vous l’aimez ce sera plus tôt
fait, s’écria Reine en se dégageant brusquement du bras qui l’avait
enlacée jusqu’alors.—Une grande dame qui a des carrosses et des
laquais rouges tout galonnés, c’est là une conquête! Tandis qu’une
demoiselle bourgeoise qui n’a que sa vertu....
Elle baissa les yeux d’un air de componction, sans achever sa phrase.
—Une vertu qui donne des rendez-vous au bout de trois jours, et au
fond d’un bois, encore! Joli! pensa l’artiste.
—Toujours est-il que vous ne serez pas le premier, reprit-elle en
relevant la tête et en cherchant à cacher son dépit sous un air
d’ironie.
—Ce sont des mensonges.
—Des mensonges! et moi je vous dis que je sais ce que je
sais.—Lambernier n’est pas un menteur....
—Lambernier n’est pas un menteur!—répéta comme un écho une voix rude
et enrouée qui semblait sortir de la cavité du hêtre, au pied duquel
les amants étaient assis.—Qui est-ce qui dit que Lambernier est un
menteur?
Au même instant le menuisier en personne sortit de derrière l’arbre où
il était caché depuis un moment, et intervint brusquement sur la scène
comme le _Deus ex machinâ_ des tragédies romaines. Sa veste brune,
jetée sur l’épaule droite selon son habitude, et son chapeau gris
à larges bords enfoncé sur l’oreille, il vint se placer en face du
couple stupéfait, en fixant tour à tour sur chacun des interlocuteurs
ses yeux enfoncés et méchants, et en laissant échapper de ses lèvres
serrées un ricanement sardonique.
Mlle Reine jeta un cri comme si elle eût vu Satan sortir de terre à
ses pieds; Marillac se leva d’un bond et saisit sa cravache.
—Vous êtes un drôle bien insolent, s’écria-t-il en faisant sonner sa
voix de basse-taille; passez votre chemin.
—Il n’y a pas de chemin, répondit l’ouvrier d’un ton qui justifiait
l’épithète dont il avait été gratifié; nous sommes sur le communal, et
j’ai le droit d’y être tout comme vous.
—Si tu ne tournes pas les talons sur-le-champ, reprit l’artiste qui
devint rouge de colère, je te coupe la figure en deux.
—Ce sont les pommes qu’on coupe en deux, dit Lambernier en ricanant et
en avançant la tête d’un air de bravade.—Ma figure se fiche de votre
fouet comme d’un goupillon; parce que vous êtes un monsieur, et moi un
ouvrier, ne croyez-vous pas me faire peur? je me fiche d’un bourgeois
comme....
Cette fois il n’eut pas le temps d’achever sa comparaison; un coup de
cravache qui lui sangla le visage, de l’oreille droite au bout du nez,
lui coupa la parole et le fit malgré lui reculer de deux pas.
—Tron de l’air! s’écria-t-il d’une voix semblable à un hurlement;
parce que vous êtes un monsieur!.... Que je perde mon nom si je ne
vous rabote pas sur toutes les coutures!
Il jeta sur l’herbe sa veste et son chapeau, cracha dans ses mains
qu’il frotta l’une contre l’autre, et prit la position d’un athlète
qui se dispose à boxer.
A cette démonstration menaçante, Mlle Gobillot, qui s’était levée,
toute violette d’émotion, poussa deux ou trois cris inarticulés; mais,
au lieu de se jeter entre les combattants, comme les Sabines, elle se
mit à courir à toutes jambes sur la pelouse. Bientôt elle disparut
à travers les arbres, à l’imitation d’Angélique lorsque cette belle
Circassienne laissa Roland et Ferragus s’escrimer en son honneur, au
milieu de la forêt des Ardennes.
Quoique les armes des deux adversaires ne fussent pas, en apparence,
de nature à ensanglanter le gazon, leur contenance avait quelque chose
de martial qui eût fait honneur à d’antiques paladins. Lambernier,
écrasé sur ses jambes, d’après toutes les règles de l’art du pugilat,
et les poings à hauteur des épaules, avait une vague ressemblance avec
un chat sauvage prêt à bondir sur sa proie. L’artiste, de son côté,
le haut du corps jeté en arrière, le jarret tendu, le menton enfoncé
jusqu’à la moustache dans le collet fourré de sa redingote, et la
cravache baissée, suivait, d’un œil assuré, tous les mouvements de son
adversaire. Au moment où il le vit marcher sur lui le poing en avant,
il leva le bras, de son côté, et lui appliqua du côté gauche un second
coup de cravache si vigoureusement appuyé, que l’ouvrier battit de
nouveau en retraite en se frottant les yeux et en beuglant.
—Tonnerre! je ne vois plus clair.... mais quand ce serait le pape, il
y passerait.
Il porta la main à la poche de son pantalon, en tira un de ces grands
compas de fer dont se servent les menuisiers, et l’ouvrit par un
mouvement rapide. Il le saisit alors par le milieu et se trouva ainsi
armé d’une espèce de stylet à deux pointes qu’il brandit d’un air
menaçant.
A cette vue, Marillac fit deux pas en arrière, passa la cravache dans
la main gauche, et s’armant, de son côté, de son poignard corse, se
mit en position de défense.
—L’ami, dit-il d’un air délibéré, mon aiguille est plus courte que la
vôtre; mais elle pique mieux. Si vous faites un pas sur moi, si vous
levez la main, je vous saigne comme un marcassin.
En voyant la ferme attitude de l’artiste, dont la taille carrée dans
sa petitesse semblait annoncer une vigueur peu commune, et à qui ses
moustaches et ses yeux brillants donnaient en ce moment un air assez
formidable; en remarquant surtout la lame large et tranchante du
poignard, Lambernier s’arrêta.
—Eh! tron de l’air, s’écria Marillac qui s’aperçut que sa bonne
contenance produisait son effet, vous êtes Provençal; mais moi je suis
Gascon. Vous avez la main prompte, camarade...
—Mais, tron dé diou! c’est bien vous qui avez la main prompte: vous
m’assassinez de coups de fouet comme si j’étais votre cheval... vous
m’avez crevé un œil. Est-ce que vous vous imaginez que j’ai mon pain
cuit comme vous et que je n’ai à faire qu’à enjôler les filles? J’ai
besoin de mes yeux pour travailler, mille noms de nom! Parce que vous
êtes un bourgeois et moi un ouvrier...
—Je ne suis pas plus bourgeois que vous, reprit l’artiste, assez
content au fond de voir la furie de son adversaire s’exhaler ainsi
en paroles, et son attitude perdre son caractère menaçant; rengainez
votre compas et allez à votre ouvrage.—Tenez, ajouta-t-il en tirant de
sa poche deux écus de cinq francs. Vous avez été un peu rustre, et moi
un peu vif. Allez vous laver les yeux avec un verre de vin: il n’y a
pas d’enflure qui tienne là-contre.
Lambernier fronça les sourcils et les abaissa sur ses yeux, qui
dardèrent un regard haineux et méchant. Il hésita un instant comme
s’il eût discuté en lui-même ce qu’il devait faire et pesé les chances
de succès en cas de décision hostile. Après quelques secondes de
réflexion, la prudence l’emporta sur la colère. Il ferma son compas et
le remit dans sa poche. Mais il repoussa l’argent qui lui était offert.
—Vous êtes généreux, dit-il avec un sourire amer: cinq francs par coup
de cravache? Je connais bien des gens qui tendraient la joue douze
heures par jour à ce prix. Mais je ne suis pas de ce métier-là. Je ne
demande rien à personne. Je me suis battu en juillet.
—Si Léonard de Vinci avait vu la boule de ce paroissien en ce moment,
pensa l’artiste, il n’aurait pas cherché pendant si longtemps le type
de son Judas. Sans mon bon poignard mon affaire était claire. Je suis
sûr que cet homme a la bosse du meurtre.
N’ayant pas fort grande envie de prolonger un pareil tête-à-tête,
l’artiste alla pour détacher son cheval; mais, au moment où il portait
la main à la bride, une idée subite l’arrêta, et il revint sur ses pas.
—Écoutez, Lambernier, dit-il, j’ai eu tort de vous frapper, et je
voudrais réparer cela. On m’a dit que vous aviez été renvoyé du
château contre votre gré. Je suis assez lié avec M. de Bergenheim pour
pouvoir vous être utile: voulez-vous que je lui parle de vous?
Le menuisier était resté immobile à sa place en fixant sur son
adversaire, au moment où celui-ci se disposait à monter à cheval,
des yeux qui, dans leur cavité, semblaient gonflés par la haine. Sa
physionomie changea d’expression et redevint froide et concentrée
lorsqu’il se vit interpellé de nouveau. Avant de répondre, il secoua
la tête à deux ou trois reprises.
—A moins d’être le diable, dit-il, je vous défie bien de faire dire
oui à Monsieur quand une fois il a dit non. On m’a chassé comme un
chien; c’est bon. Rira bien qui rira le dernier. C’est cette vieille
bête de Rousselet et ce gros cornichon de cocher de Mlle de Corandeuil
qui ont fait des rapports sur moi. J’en pourrais faire aussi des
rapports, si je voulais.
—Mais pour quel motif vous a-t-on renvoyé? reprit Marillac; vous êtes
un habile ouvrier. J’ai vu de votre ouvrage au château: il y a encore
des appartements à terminer; il faut qu’on ait eu des raisons graves
pour ne pas vous employer dans un moment où l’on doit avoir besoin de
vous.
—Ils ont dit que je causais à Mlle Justine, et Madame m’a fait
renvoyer. Elle en était bien la maîtresse, n’est-ce pas? comme je suis
bien le maître de l’en faire repentir.
—Et comment pourriez-vous l’en faire repentir? répondit l’artiste dont
la curiosité, que Mlle Reine n’avait pu satisfaire, était de plus en
plus excitée; qu’est-ce que vous pouvez avoir de commun avec Mme la
baronne?
—Parce que c’est une dame, et que je suis un ouvrier... Ça n’empêche
pas que si je pouvais lui glisser seulement deux mots dans l’oreille,
je suis sûr qu’elle me donnerait plus de louis d’or que je n’ai gagné
de pièces de vingt sous depuis que je travaille au château...
—Parbleu! à votre place, j’irais le lui dire aujourd’hui même, ce mot.
—Pour qu’on me fasse mettre à la porte par cette bande de fainéants en
habits d’écrevisses. Pas de ça, Lisette. J’ai mon idée: rira bien qui
rira le dernier!
En répétant ce proverbe, l’ouvrier fit entendre le ricanement
sardonique qui lui servait habituellement de sourire.
—Lambernier, dit l’artiste d’un ton sérieux, on m’a déjà parlé de
certains propos fort étranges que vous avez tenus ces jours derniers.
Savez-vous qu’il y a dans la loi une peine pour ceux qui inventent des
calomnies?
—Quand on prouve ce qu’on dit, est-ce une calomnie? répondit le
menuisier avec assurance.
—Qu’est-ce que vous vous chargez de prouver? s’écria brusquement
Marillac.
—Eh! tron de l’air! vous le savez bien: c’est que M. le baron... Il
n’acheva pas; mais d’un geste grossier, en portant la main à sa tête,
il acheva d’expliquer son idée.
—Vous prouverez cela?
—Devant la justice, s’il le faut.
—Devant la justice, cela ne vous rapporterait pas grand’chose; mais si
vous voulez cesser vos propos, ne plus ouvrir la bouche de tout cela
à qui que ce soit, et me donner à moi, à moi seul, vous entendez, la
preuve dont vous parlez, je vous la paye dix napoléons.
Lambernier regarda fixement l’artiste avec un regard singulièrement
pénétrant.
—Il vous en faut donc une de la ville et une de la campagne, une
mariée et l’autre fille, dit-il d’un ton de brutale raillerie; cette
pauvre demoiselle Reine sait-elle qu’elle fait la paire?
—Que voulez-vous dire?
—Oh! vous êtes plus malin que moi.
Les deux hommes se regardèrent en silence, en cherchant mutuellement
à deviner leurs pensées, qu’ils ne comprirent cependant que très
imparfaitement, mais qu’il est possible d’expliquer ici d’une manière
plus claire.
—C’est encore un amoureux de Mme la baronne, pensa Lambernier avec
l’insolence cynique de son caractère; si je lui dis ce que je sais, ma
vengeance sera en bonne main, sans que j’aie besoin de m’exposer.
—Voilà un sournois qui m’a l’air diantrement fort en diplomatie, se
dit de son côté Marillac; mais il est rancunier, et il faudra bien
qu’il s’explique.
—Dix napoléons ne se trouvent pas dans le pas d’un cheval, reprit,
après un silence assez long, le menuisier: dans une semaine, si vous
voulez, vous me les compterez.
—Vous me prouverez... ce que vous m’avez dit, répondit Marillac avec
quelque hésitation, et en rougissant malgré lui du rôle qu’il jouait
en ce moment, et dont jusqu’alors il n’avait pas entrevu le côté
reprochable et presque odieux.
—Bah! se dit-il en lui-même pour tranquilliser sa conscience, si ce
coquin sait réellement quelque chose qui puisse la compromettre, il
vaut mieux que ce soit moi qui achète ce secret que tout autre. Je
n’en abuserai pas et je pourrai peut-être rendre service à cette
femme. N’est-ce pas là le rôle d’un galant homme de se dévouer à la
défense de la beauté imprudente et menacée?
—Je vous apporterai la preuve, je ne vends pas mes copeaux chat en
poche, dit le menuisier.
—Quand?
—Trouvez-vous lundi à quatre heures après midi à la croisée des
chemins, près de l’angle du bois de la Corne.
—Au bout du parc?
—Oui, un peu au-dessus de la roche du Gué.
—J’y serai. Jusque-là vous ne direz mot à personne?
—C’est juste, puisque vous achetez ma marchandise.
—Voilà les arrhes du marché, répondit l’artiste. Et il lui tendit les
pièces d’argent qu’il tenait encore à la main; Lambernier les mit
cette fois dans sa poche sans faire d’objection.
—Lundi, à quatre heures!
—Lundi, à quatre heures! répéta Marillac en montant sur son cheval,
qu’il fit partir au grand trot comme s’il eût été pressé de quitter
son interlocuteur. Au premier détour, lorsqu’il eut repris le chemin,
il tourna la tête et aperçut l’ouvrier encore immobile au pied du
hêtre.
—Voilà, pensa-t-il, un drôle dont la place est marquée à Toulon ou
à Brest, et je viens de conclure avec lui un traité satanique. Bah!
je n’ai rien à me reprocher. De deux choses l’une: ou Gerfaut est la
dupe d’une coquette, ou son amour est menacé d’une catastrophe; dans
tous les cas, je suis son ami et je dois éclaircir ce mystère pour le
mettre sur ses gardes.
—Dix francs aujourd’hui et dix napoléons lundi, disait de son côté
Lambernier, en regardant le cavalier qui s’éloignait, d’un œil où
rayonnait un mélange de moquerie et de haine, il faudrait être un fier
imbécile pour refuser. Mais ça ne paye pas tes coups de cravache, mon
freluquet; quand nous aurons fait ensemble le compte du château, je
réglerai le tien.
En disant ces mots, il porta la main à la poche où il avait placé son
compas et reprit ensuite lentement le chemin de la Fauconnerie.
[Illustration]
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