Certaines femmes sont semblables à cet héroïque curé Mérino, à qui
suffit, dit-on, une heure de sommeil. Un organisme, souple, irritable,
nerveux, leur donne une puissance de veille interdite à la plupart des
hommes. Lorsqu’une forte émotion infiltre ses eaux corrosives dans
les filons de ces cœurs impressionnables, elle y distille goutte à
goutte, jusqu’à ce qu’elle ait creusé au fond de leurs abîmes un lac
plein de troubles et d’orages; lorsque le martellement d’une passion
a frappé le timbre qui attend toujours sous ces fronts gracieux, une
vibration infinie descend et se prolonge à travers leurs replis les
plus intimes, en électrisant sur son passage d’innombrables pensées,
sylphes au léger sommeil, et prompts au signal qui les appelle. Alors,
dans le silence des nuits et dans le calme de la solitude, d’étranges
insomnies pâlissent les joues de rose et cernent d’un cercle de bistre
les yeux de diamant. En vain le front qui brûle cherche la fraîcheur
du blanc oreiller; l’oreiller s’échauffe sans que le front tiédisse.
En vain la main comprime les battements d’un cœur que gonfle une vie
trop active; sous la pression qui les veut étouffer, les pulsations
deviennent celles de l’anévrisme. En vain l’esprit recherche ces
idées assoupissantes, sorte de pavots intellectuels qui amènent la
nuit paisible; une pensée tenace revient toujours en chassant toutes
les autres, comme un aigle disperse une troupe d’oiseaux timides pour
rester seul maître de sa proie. Et l’on essaye machinalement la prière
accoutumée, et l’on se met sous l’invocation de la Vierge patronne, et
l’on évoque le bon ange qui veille au pied du lit des jeunes filles
pour en éloigner les séductions du tentateur. Mais la prière n’est que
sur les lèvres, la Vierge est sourde, l’ange dort! Le souffle de la
passion, contre laquelle on se débat, court sur toutes les fibres de
l’âme comme l’orage sur les cordes de la harpe éolienne, et en arrache
convulsivement ces magiques harmonies qu’une pauvre femme écoute avec
trouble, avec frayeur, avec remords, avec désespoir; mais qu’elle
écoute, et dont elle s’enivre à la fin, car l’allégorie d’Ève est un
mythe immortel qui traverse tous les siècles, sans cesse reflété par
ses filles les plus nobles, les plus choisies, les plus adorables.
Depuis son entrée dans le monde, Mme de Bergenheim avait conservé,
même à la campagne, l’habitude des veilles prolongées de la vie de
Paris. Lorsqu’après ces soins recherchés, ces détails minutieux de
toilette, qui attestent le respect d’une femme pour elle-même, elle
confiait son corps blanc et satiné aux draps de sa couche élégante,
l’opium d’un roman nouveau ou de quelque revue à la mode lui versait
le sommeil qui semblait la fuir. Cette damnable habitude, dont tout
mari fera bien d’essayer la proscription dans son empire, avait
fini par faire prévaloir au château le système de l’appartement
séparé. Christian, en bon gentilhomme campagnard, se levait comme
la Dandinière, au soleil naissant; à cette heure il partait pour
la chasse, allait visiter quelque bois pour en régler la coupe, ou
surveiller les ouvriers continuellement employés sur divers points de
son domaine. Il ne rentrait ordinairement que pour dîner et ne voyait
guère Clémence que pendant les heures qui s’écoulaient depuis cet
instant jusqu’au souper, au sortir duquel, fatigué de ces occupations
qui font des plaisirs d’un propriétaire de province une véritable
fatigue, il avait hâte d’aller chercher le repos du juste. Les deux
époux avaient donc trouvé moyen, sous le même toit, de s’isoler en
vivant à heures différentes; la nuit de l’un était presque le jour de
l’autre.
A l’espèce de précipitation avec laquelle, ce soir-là, Mme de
Bergenheim abrégea les préliminaires de son coucher, on eût pu croire
qu’elle éprouvait les atteintes d’un sommeil inaccoutumé. Mais
lorsqu’elle fut étendue dans son lit, la tête sous le bras, comme un
cygne le cou sous son aile, et presque dans l’attitude de la Madeleine
du Corrège, il eût été facile de deviner, à ses yeux ouverts et
étincelants d’une vie fiévreuse, qu’elle avait cherché l’isolement
de sa couche pour se livrer plus librement à quelque invincible
préoccupation.
Son esprit évoqua successivement, avec une merveilleuse fidélité, les
moindres événements de cette journée, auxquels un effort continuel
l’avait fait paraître indifférente. Elle vit d’abord la figure de
Gerfaut couverte de sang, et le souvenir de la sensation affreuse
qu’elle avait éprouvée à cet aspect lui redonna pendant quelques
instants un battement de cœur involontaire. Elle se rappela ensuite la
manière dont elle l’avait retrouvé au salon, à côté de son mari, assis
sur le fauteuil qu’elle-même avait quitté l’instant d’auparavant.
Cette circonstance si futile l’avait frappée; elle y voyait une
preuve de cette intelligence sympathique, de cette sorte de don de
seconde vue qu’Octave possédait à ses yeux, qui était en lui une arme
si redoutable. Selon elle, il avait dû deviner que c’était là son
fauteuil et s’en emparer par cette raison, comme il voulait s’emparer
d’elle-même tout entière.
Pour la première fois, Clémence voyait réunis l’homme à qui elle
appartenait, et celui qu’elle regardait un peu comme son bien. Car,
par un de ces arrangements de conscience dont les femmes seules ont
le secret, elle était arrivée à penser quelquefois: Puisque je suis
sûre de n’être jamais qu’à M. de Bergenheim, Octave peut bien être à
moi?—Syllogisme hétérodoxe, peut-être, dont elle conciliait les deux
propositions avec une subtilité inimaginable. Un instinct de pudeur
lui avait toujours fait redouter cette rencontre, que la coquette la
plus aguerrie ne voit jamais sans embarras. Entre son mari et son
amant, une femme est comme une plante qu’on arrose de glace, tandis
qu’un rayon de soleil cherche à l’épanouir. La figure sombre, jalouse,
ou même tranquille ou insouciante d’un époux a une incomparable
puissance de compression. On est mal à l’aise pour aimer sous le
feu d’un regard qui semble darder dans chaque rayon le poignard de
Malatesta, et dont la paix a quelque chose de plus terrible encore;
car tout jaloux paraît tyran, et la tyrannie porte à la révolte; mais
un mari confiant a l’air d’une victime égorgée dans son sommeil et
inspire, par son calme même, de plus poignants remords.
Le rapprochement de ces deux hommes amena naturellement Clémence à une
comparaison qui semblait devoir tourner à l’avantage de Christian. M.
de Gerfaut n’avait de remarquable qu’un air intelligent et spirituel;
il y avait de la pensée dans ses yeux et de la finesse dans son
sourire, mais ses traits irréguliers n’offraient aucun caractère
de beauté; sa figure avait habituellement une expression fatiguée,
particulière aux gens qui ont beaucoup vécu en peu de temps, et qui
lui donnait l’air plus âgé que Bergenheim, quoiqu’il eût quelques
années de moins. Celui-ci, au contraire, devait à sa constitution
herculéenne, fortifiée encore par la vie salubre de la campagne, une
apparence de florissante jeunesse qui rehaussait la noblesse régulière
de ses traits. Il était donc incomparablement mieux que son rival.
Dans la vertu de son âme, Clémence exagéra la supériorité de son mari
sur son amant. Ne pouvant trouver celui-ci gauche ou insignifiant,
elle voulut se persuader qu’il était laid. Elle passa ensuite en revue
toutes les excellentes qualités de M. de Bergenheim: son attachement
et sa bonté pour elle, la loyauté et la noblesse de son caractère;
elle se rappela la justice éclatante que Marillac avait rendue le jour
même à sa bravoure, cette qualité hors laquelle il n’est point de
salut pour un homme auprès des femmes. Elle fit, en un mot, tout ce
qui était en son pouvoir pour s’exalter l’imagination et voir dans son
mari un homme distingué, un preux chevalier, un héros digne d’inspirer
la plus vive tendresse.—Quand elle fut à bout de ses efforts
d’admiration et d’enthousiasme, elle se retourna par un mouvement
d’une violence extrême, enfouit sa tête dans l’oreiller et s’écria en
sanglotant:
—Je ne peux pas l’aimer!
Elle pleura longtemps et amèrement.—En se rappelant son ancienne
sévérité à l’égard des femmes dont la conduite pouvait justifier
la médisance, elle exerça sur elle-même, à son tour, la dureté de
son jugement; elle se vit plus coupable que toutes les autres, car
sa faiblesse lui parut moins excusable. Elle se trouva indigne et
méprisable, et souhaita mourir pour échapper à la honte qui rougissait
son front, aux remords qui déchiraient son âme.
Combien de pleurs douloureux noient ainsi chaque nuit des yeux qui ne
devraient verser que des larmes de bonheur! Que de soupirs troublent
le silence des ténèbres! Que de drames tristes et passionnés se
passent au fond d’une alcôve solitaire! Parmi les femmes, ce sont
les nobles et les célestes que le remords étend sur son brasier
impitoyable. Mais, au milieu des flammes qui le torturent, le cœur
palpite, impérissable comme la salamandre. Souffrir, n’est-ce pas là
sa destinée? La tendresse de ces anges se nourrit de leurs tourments
et s’en accroît, car, pour qui l’a respiré, l’amour est une fleur si
divine qu’on tarit à l’arroser, s’il le faut, tous les pleurs de ses
yeux et tout le sang de son âme.
Quand Mme de Bergenheim eut longtemps épanché en soupirs étouffés,
en sanglots convulsifs, la douleur de cette passion qu’elle ne
pouvait arracher de son sein, elle prit une résolution désespérée.
A la manière dont M. de Gerfaut avait pris position au château dès
le premier jour, elle reconnut qu’il était réellement le maître du
terrain. L’espèce d’engouement qu’avait pour lui Mlle de Corandeuil,
les habitudes courtoises et hospitalières de Christian, devaient lui
donner la possibilité de prolonger son séjour autant qu’il le jugerait
convenable. Elle se compara elle-même à un général assiégé, qui voit
l’ennemi sur ses remparts.
—Eh bien, je m’enfermerai dans la citadelle! dit-elle en souriant
malgré elle, au milieu de ses larmes. Puisque cet homme insupportable
s’est emparé de mon salon, je resterai dans ma chambre; nous verrons
s’il osera essayer d’arriver jusque-là.
En secouant sa jolie tête d’un air de défi, elle ne put s’empêcher
cependant de jeter les yeux dans les angles de cette chambre à peine
éclairée par une veilleuse. Elle se mit sur son séant, écouta pendant
un moment avec une sorte d’inquiétude, et regarda fixement comme
si les yeux noirs d’Octave eussent dû étinceler tout à coup dans
l’obscurité. Quand elle se fut assurée que tout était tranquille et
que les battements de son cœur troublaient seuls le silence, elle
continua son plan de défense.
Elle décida que le lendemain elle serait malade et garderait le lit
au besoin, jusqu’à ce que son persécuteur se fût décidé à battre en
retraite; elle se fit à elle-même un serment solennel d’être ferme,
courageuse, inébranlable; ensuite elle essaya de prier. Il était deux
heures après minuit. Pendant quelque temps, l’immobilité de Clémence
eût pu faire croire qu’elle venait enfin de s’endormir. Tout à coup
elle se leva. Sans passer un peignoir, elle alluma une bougie à la
veilleuse, poussa les verrous aux portes de sa chambre et vint ensuite
près des fenêtres, dont l’entre-deux formait une saillie assez grande
à cause de l’épaisseur du mur. Un portrait du duc de Bordeaux y était
suspendu; elle le souleva et pressa un bouton caché dans une rosace de
la boiserie. Un panneau s’ouvrit, en laissant voir une étroite place
vide à l’angle du mur dont il dissimulait l’irrégularité. La tablette
de cette espèce d’armoire avait pour meuble unique un coffret en
palissandre; elle ouvrit cette cassette mystérieuse, et, après y avoir
pris un paquet de lettres, revint à son lit avec l’avidité d’un avare
qui va contempler son trésor.
N’avait-elle pas lutté et prié? n’avait-elle pas offert en expiation,
à l’autel tyrannique du devoir, les larmes de ses yeux, la pâleur de
ses joues, les tortures de son âme? ne venait-elle pas de prendre en
face de Dieu et d’elle-même un engagement sacré qui devait la protéger
contre sa faiblesse? n’était-elle pas une femme vertueuse enfin, et
n’avait-elle pas payé assez cher un moment de triste bonheur? Était-ce
un crime de respirer un instant l’air embaumé de la vie d’amour,
à travers les grilles de ce cachot qu’elle venait de sceller de sa
propre main; logique admirable des cœurs tendres, qui, ne pouvant
dompter leur nature, souffrent pour se trouver moins coupables, et
revêtent un cilice, afin que chaque palpitation rencontre une douleur
qui lui pardonne!
En paix avec elle-même, elle lut comme lisent les femmes qui aiment;
languissamment étendue, le front appuyé sur sa main, elle tirait ses
lettres une à une du sein où elle les avait placées. Elle buvait des
yeux et de l’âme le poison de ces phrases brûlantes; elle respirait
avec enivrement cette passion exaltée dont elle était le principe
et qui l’encensait des parfums les plus suaves de l’adoration et de
la prière; elle laissait sa rêverie se balancer sans résistance au
gré de ces mélodies qui bercent, mais qui n’endorment pas; elle se
baignait abandonnée dans cette onde magique, dont chaque goutte est
une caresse, chaque ondulation une volupté. Et quand un des cris
invincibles de la passion qui implore éveillait tous les échos de sa
tendresse, quand un de ces mots qui courent par les veines comme un
frisson frappait d’un appel magnétique au sanctuaire le plus secret de
son âme, elle se renversait en fermant les yeux et en pressant sur ses
lèvres le froid papier qui la brûlait. En ces moments, les lettres sur
le cœur, c’était la main d’Octave; la lettre sur la bouche, c’était le
baiser d’Octave; elle l’appelait, éperdue et folle; elle se donnait
tout entière, en disant d’une voix expirante:—Je t’aime! je suis à toi.
[Illustration: ... _Clémence tirait ses lettres une à une du sein où
elle les avait placées_...]
Lorsqu’Aline entra le matin chez sa belle-sœur, selon son habitude,
celle-ci n’avait pas besoin de feindre l’indisposition qu’elle avait
méditée, tant les sensations de cette nuit d’insomnie avaient pâli
ses joues et altéré ses traits; il était difficile d’imaginer un plus
parfait contraste que celui des deux jeunes femmes en ce moment.
Mme de Bergenheim, étendue dans son lit, immobile et blanche comme
le drap qui l’enveloppait, ressemblait à Juliette endormie sur son
tombeau; Aline, rose, vive, pétulante, avait, plus encore que de
coutume, l’air page que lui reprochait Mlle de Corandeuil. On eût dit
Chérubin déguisé en demoiselle et prêt, malgré ce travestissement,
à poursuivre Suzanne ou à voler le ruban de sa maîtresse. Sur sa
physionomie, l’adolescence féminine éclatait dans tout son luxe de
folle insouciance, de désir vague, d’expansion naïve, de confiance
sans bornes, d’engouement facile et capricieux. C’était cette grâce
encore enfantine, plus vive que douce, plus gentille que touchante,
qui rend les jeunes filles charmantes aux yeux, mais peu éloquentes au
cœur, car elles sont les fleurs du point du jour, fraîches jusqu’à la
verdeur, et plus riches de couleurs que de parfums.
En contemplant ces joues si rosées, ces yeux si brillants, cette vie
si pleine d’avenir, Clémence put à peine étouffer un soupir. Elle se
rappela le temps où elle était ainsi, où le chagrin glissait sur son
front sans le pâlir, où les larmes étaient séchées en sortant de ses
yeux; elle aussi avait eu ses jours insouciants et joyeux, ses rêves
de bonheur sans mélange.
Aline, après lui avoir présenté son front comme un enfant qui demande
un baiser, voulut la lutiner suivant son habitude; mais sa belle-sœur
lui demanda grâce par un geste languissant.
—Est-ce que vous êtes souffrante? demanda la jeune fille avec
inquiétude, et en s’asseyant sur le bord du lit.
Mme de Bergenheim sourit avec effort.
—Remerciez-moi de ma mauvaise santé, dit-elle, car elle va vous
mettre dans les honneurs; je ne pourrai sans doute pas descendre pour
le dîner, et il faudra que vous me remplaciez. Vous savez que cela
fatigue ma tante d’avoir à s’occuper des autres.
Aline fit une moue semblable à celle d’un sous-lieutenant qui se
trouverait investi du commandement d’une division sans se sentir la
capacité innée du grand Condé.
—Si je croyais que vous parliez sérieusement, répondit-elle, je vous
jure que j’irais me mettre au lit tout de suite.
—Enfant! ne serez-vous pas maîtresse de maison à votre tour, et ne
faut-il pas vous y habituer d’avance? C’est une excellente occasion,
et avec ma tante pour guide, vous êtes sûre de vous en tirer à
merveille.
Ces dernières paroles n’avaient pas été dites sans malice, car la
jeune femme savait que, de tous les mentors possibles, Mlle de
Corandeuil était celui qu’Aline redoutait le plus.
—Je vous en prie, ma bonne sœur, reprit celle-ci en joignant les
mains, ne soyez pas malade aujourd’hui. C’est encore votre migraine
d’avant-hier. Levez-vous, et venez faire un tour dans le parc; l’air
vous guérira, j’en suis sûre, et...
—Et je ne serai pas obligée de servir à table, c’est ce que vous
voulez dire, n’est-ce pas? Égoïste!
—J’ai peur de M. de Gerfaut, dit la pensionnaire en baissant la voix.
En entendant prononcer ce nom qui lui donnait presque la fièvre, Mme
de Bergenheim resta un moment sans répondre.
—Que vous a donc fait M. de Gerfaut? dit-elle enfin. N’êtes-vous pas
ingrate d’avoir peur de lui après le service qu’il vous a rendu?
—Non, je ne suis pas ingrate, répondit la jeune fille avec beaucoup
de vivacité. Je n’oublierai jamais que je lui dois la vie, car bien
certainement sans lui j’étais traînée jusque dans la rivière. Mais
il a des yeux si noirs et si perçants, qu’il semble lire au fond de
votre âme; et puis c’est un homme de tant d’esprit! j’ai peur de dire
quelque chose dont il se moque. Vous savez qu’on trouve que je parle
trop; eh bien, devant lui, j’ose à peine ouvrir la bouche... Pourquoi
donc y a-t-il des hommes dont le regard fait cette impression-là?
Clémence baissa les yeux et ne répondit rien.
—Son ami, M. Marillac, ne m’intimide pas du tout, lui, malgré ses
grandes moustaches. Dites-moi, est-ce que M. de Gerfaut ne vous fait
pas aussi un peu peur?
—Pas du tout, je vous assure, répondit Mme de Bergenheim en essayant
de sourire; mais, continua-t-elle pour changer de conversation, comme
vous voilà belle! Vous avez certainement quelque projet de conquête.
Comment, en robe de chaly à neuf heures du matin, et coiffée comme si
vous alliez au bal!
—Savez-vous le compliment que vient de me faire votre tante?
—Quelque petite malice?
—Il faut dire une méchanceté, car elle est très méchante. Elle m’a dit
que des rubans bleus allaient fort mal avec des cheveux rouges, et
qu’elle me conseillait de changer les uns ou les autres. Est-il vrai
que j’aie les cheveux rouges?
Mlle de Bergenheim prononça ces mots d’un ton si inquiet, que sa
belle-sœur ne put retenir un sourire.
—Vous savez que ma tante aime à vous contrarier, dit-elle. Vos cheveux
sont très jolis, d’un blond vif, mais fort doux à l’œil; seulement
Justine les crêpe trop, ils bouclent assez naturellement. Elle vous
coiffe aussi trop haut; cela vous irait mieux de les aplatir un peu
aux tempes, que de les ébouriffer comme elle fait. Venez un peu ici.
Aline s’agenouilla devant le lit de Mme de Bergenheim, qui, joignant
la leçon au conseil, se mit à modifier selon son goût l’œuvre de la
femme de chambre.
—Ils frisent comme de petits crins, observa la jeune fille, en
voyant la peine qu’éprouvait sa belle-sœur à réussir; au Sacré-Cœur,
cela fait mon désespoir. Ces dames veulent que nous soyons coiffées
en bandeaux, et j’ai toujours mille peines à empêcher ces maudits
cheveux de se révolter. D’ailleurs, les cheveux blonds vont très mal
en bandeaux, quoique M. de Gerfaut disait hier que c’était la nuance
qu’il préférait.
—M. de Gerfaut vous a dit qu’il préférait les cheveux blonds!
—Prenez garde: vous m’en arrachez!—Oui, les cheveux blonds et les yeux
bleus. Il disait cela à propos de la vierge de Carlo Dolci qui est
dans votre petit salon. M. Marillac a dit qu’il aimait les cheveux
rouges, parce que c’était le beau type juif; si c’est un compliment
qu’il a voulu me faire, je le remercie.—Est-ce que vous trouvez que
j’ai les yeux aussi bleus que ceux de cette vierge? M. de Gerfaut
prétend qu’ils se ressemblent beaucoup.
Mme de Bergenheim retira sa main avec une vivacité qui arracha encore
une demi-douzaine de cheveux à sa belle-sœur, et s’enveloppa jusqu’au
menton dans la couverture.
—Oh! M. de Gerfaut sait faire de très jolis compliments! dit-elle. Et
vous êtes sans doute très contente de ressembler à la madone de Carlo
Dolci?
—Elle est si jolie!... et puis c’est la sainte Vierge... Ah! j’entends
la voix de M. de Gerfaut dans le jardin.
La jeune fille se releva vivement et courut à la fenêtre, d’où, cachée
derrière les rideaux, elle pouvait sans être vue observer ce qui se
passait au dehors.
—Il est avec Christian, reprit-elle. Les voilà qui rentrent par la
bibliothèque. Il paraît qu’ils viennent de faire une grande promenade,
car ils sont très crottés tous les deux. Si vous aviez vu quelle jolie
petite casquette a M. de Gerfaut!
—En vérité, il lui a tourné la tête, pensa Mme de Bergenheim avec un
mouvement d’humeur très prononcé, et elle ferma les yeux comme si elle
eût voulu dormir.
Gerfaut venait en effet de payer de sa personne et de s’offrir en
holocauste à l’amour de la propriété, monomanie habituelle des
campagnards, à laquelle nul ne peut se soustraire. Quel infortuné
jeune homme, venant goûter pour un jour de la vie de château, n’a
pas été traîné impitoyablement de pépinière en serre chaude et de
cascade en étang, au point de finir par ressembler à un barbet
revenant de la chasse aux canards?—Ne faites pas attention; nous
sommes sans façon à la campagne, lui dit pour le consoler un butor
de châtelain, en montrant ses souliers qui, avec leur adjonction de
boue de propriétaire, pèsent une vingtaine de livres. Il ne songe pas,
le bourreau! que si un époux a droit de rusticité auprès d’une jolie
femme qui n’y fait plus attention, elle est un peu moins tolérante
pour les bottes mal cirées d’un soupirant.—Mais, en général, les maris
n’ont aucun égard pour les jeunes célibataires.
—O race de propriétaires campagnards! vous tous qui coupez vos bois,
fauchez vos prés, moissonnez vos champs, vendangez vos vignes,
récoltez vos pommes ou vos garances, exploitez vos tourbières ou vos
mines, nourrissez vos bœufs ou vos vers à soie, élevez vos chevaux de
pur sang et de sang mêlé, tuez vos lièvres et tondez vos mérinos; race
de jury et d’élections, race de conseil d’arrondissement et de conseil
général, race d’abonnés à la _Gazette de France_ ou au _Journal des
Débats_; vous êtes la base de la société, car le sol est à vous; vous
nous nourrissez, vous nous abreuvez, vous nous chauffez, vous nous
habillez pour notre argent; vous êtes donc estimables, vous êtes
honorables, vous êtes considérables; mais de votre compagnie, que Dieu
nous délivre à jamais!
Gerfaut ruminait cette oraison jaculatoire en suivant son hôte, qui,
sous prétexte de lui faire voir plusieurs points de vue pittoresques
(c’est toujours là le guet-apens), le promenait dans la rosée du
matin à travers les laitues du potager et les taillis du parc. Mais
il savait, par expérience, que tout n’est pas roses dans le métier
d’amant: les factions par la neige, les ascensions sur les murs,
le blocus dans un cabinet borgne, l’emprisonnement au fond d’une
armoire, sont des inconvénients plus désagréables qu’un tête-à-tête
pacifique avec un mari, eût-il à vous faire admirer un enclos grand
comme la forêt de Saint-Germain. Octave se conduisit donc en héros;
il écouta complaisamment les prolixes explications de Bergenheim,
s’intéressa aux plantations, trouva les prés très verts, les futaies
admirables, le granit des rochers plus beau que celui des Alpes,
s’extasia aux moindres échappées de vue, conseilla l’établissement
d’une scierie sur la rivière, qui, étant flottable, pourrait en
conduire les planches dans toutes les villes de la Moselle, ce qui
augmenterait considérablement la valeur des bois; promit à quelques
arpents de vignes à ceps rabougris et à feuillage languissant une
récolte digne de Vouvray ou de Mâcon, et, à propos de vin, fit une
manœuvre habile.—Ayant conservé un petit domaine près de Bordeaux,
il se posa devant son hôte comme un bon propriétaire, faisant, il
est vrai, de la littérature pour son agrément, mais propriétaire au
fond et avant tout, propriétaire de cœur et d’âme, passionné de son
médoc, comme lui, Bergenheim, pouvait l’être de ses luzernes et de
ses baliveaux. Le poète parla vin soyeux et vin corsé, joli vin et
vin subtil, bouquet et arome, toute la kyrielle du métier, comme un
commis-voyageur faisant l’article; il força Christian d’accepter
d’avance une pièce de son vignoble, et celui-ci n’y consentit qu’à
condition de lui envoyer en échange un cheval choisi parmi ses
élèves. Ils fraternisèrent enfin comme Glaucus et Diomède; mais
Gerfaut espérait bien jouer le rôle du Grec qui, au dire d’Homère,
reçut en retour d’une vile cuirasse de fer une armure d’or d’un prix
inestimable. Dans les transactions entre un amant et un mari, il y
a toujours un article secret dont le dernier ne se doute guère, et
qui rompt singulièrement l’harmonie du marché lorsqu’il est mis à
exécution.
En entrant chez sa femme, dont on lui avait annoncé l’indisposition,
une des premières paroles de Christian fut:
—Ce M. de Gerfaut a l’air d’un excellent garçon, et je serais enchanté
qu’il restât quelque temps avec nous. C’est doublement fâcheux que tu
sois souffrante. Il est bon musicien, ainsi que Marillac; vous auriez
chanté ensemble. Tâche donc de prendre sur toi et de descendre dîner.
—Je ne peux cependant pas lui avouer que M. de Gerfaut m’aime depuis
un an, dit en elle-même Mme de Bergenheim.
Un instant après, Mlle de Corandeuil arriva d’un air pincé et s’assit
dans un fauteuil devant le lit.
—Vous pensez bien, dit-elle, que je ne suis pas dupe de cette
indisposition. Je vois clairement que vous voulez faire une
impolitesse à M. de Gerfaut, car vous ne pouvez pas le souffrir. Il
me semble cependant qu’un allié de votre famille devrait trouver en
vous plus d’égards, surtout lorsque vous savez l’estime particulière
que j’ai pour lui. Cela est d’un ridicule inouï, et je finirai par en
dire un mot à votre mari; nous verrons si son intervention sera plus
puissante que la mienne.
—Vous ne ferez pas cela, ma tante, interrompit Clémence, en se levant
sur son séant et en essayant de lui prendre la main.
—Si vous voulez que votre maussaderie reste entre nous, je vous engage
à congédier votre migraine aujourd’hui même. Je suis votre servante.
—Mais c’est une persécution! s’écria Mme de Bergenheim, en retombant
sur son lit quand la vieille fille fut sortie. Il a donc ensorcelé
tout le monde? Aline, ma tante, mon mari—sans compter moi, qui en
perdrai certainement la tête. Je ne conçois pas que je n’aie pas la
fièvre. Il faut à tout prix en finir.—Elle sonna violemment.
—Justine, dit-elle à sa femme de chambre, ne laissez entrer personne
sous aucun prétexte, et n’entrez pas vous-même avant que je sonne; je
veux essayer de dormir.
Justine obéit, après avoir poussé les volets. Lorsqu’elle fut
sortie, sa maîtresse se leva, passa sa robe de chambre et chaussa
ses pantoufles avec une vivacité qui ressemblait à un mouvement
de colère; elle s’assit ensuite à son bureau et se mit à écrire
rapidement en écrasant la plume sur le papier satiné, sans s’inquiéter
des éclaboussures d’encre. Le dernier mot de la dernière ligne fut
terminé par un large trait horizontal, aussi énergiquement tracé que
le paraphe napoléonien.
Quand un jeune homme qui, suivant l’usage, commence par la fin, trouve
une arabesque de cette nature au bas d’une lettre de femme, il doit
s’armer de patience et de résignation avant de lire le contenu.
* * * * *
[Illustration]
X
Ce soir-là, Gerfaut, rentrant dans sa chambre, prit à peine le
temps de poser sur la cheminée le bougeoir qu’il tenait à la main.
Tirant d’une poche de son gilet un papier réduit à une dimension
microscopique, il le porta passionnément à ses lèvres avant de
l’ouvrir; ses yeux tombèrent d’abord sur la queue menaçante du mot
final; ce mot était: _Adieu!_
—Hum! fit l’amant, dont l’exaltation fut sensiblement refroidie à
cette vue.
Il lut l’ensemble d’un seul coup d’œil, s’élançant au point culminant
de chaque phrase, comme un chamois bondit aux saillies des rochers;
il recommença ensuite en épelant les syllabes lettre par lettre; il
pesa le sens naturel et le sens mystique des moindres expressions,
comme un rabbin qui commente la Bible, et déchiffra les ratures avec
la patience d’un dévorateur d’hiéroglyphes, afin d’arracher à leurs
barres mystérieuses quelque lambeau de l’idée qu’elles retraçaient.
Après avoir ainsi pressé, analysé, disséqué ce joli billet dans ses
plus subtiles intentions, dans ses nuances les plus imperceptibles,
il le froissa dans sa main et se mit à marcher à grands pas dans
la chambre, en faisant entendre de temps en temps quelques-unes de
ces exclamations auxquelles le _Dictionnaire_ de l’Académie n’a pas
encore donné droit de bourgeoisie; car tous les amants ressemblent aux
lazzaroni qui baisent les pieds de san Gennaro quand il se conduit
bien, mais qui l’appellent _briconne_ et _furfantone_ dès qu’ils
croient avoir à se plaindre de lui, et le menacent alors de le traîner
à la mer la corde au cou. D’ailleurs, les femmes sont très bonnes;
elles excusent presque toujours les pierres que la colère d’un amant
jette à leur statue, et disent volontiers, avec l’indulgent sourire de
l’empereur romain: «Je ne suis pas blessée!»
Au milieu de ce paroxysme de fureur amoureuse, deux ou trois coups
retentirent derrière la boiserie.
—Est-ce que tu composes? demanda une voix semblable à celle d’un
ventriloque; j’en suis.
Les amis sont toujours là.
Un moment après, Marillac, en pantoufles, un foulard autour de la
tête, tenant d’une main un bougeoir et de l’autre sa pipe, parut sur
le seuil de la porte; il y resta dans une immobilité admirative.
—Tu es beau, dit-il, tu es magnifique, fatal et maudit. Tu me
rappelles Kean dans _Othello_.
Have you pray’d to night, Desdemona?
Gerfaut le regarda sans répondre, en fronçant les sourcils.
—Je parie que c’est la dernière scène de notre troisième acte, reprit
l’artiste en posant son bougeoir sur la cheminée; il paraît que cela
sera joliment tragique et que le balcon de la Porte-Saint-Martin peut
faire provision de vinaigre des quatre voleurs. Une idée! je me sens
en verve aussi, et si tu veux, nous allons nous mettre à dévorer du
papier comme deux boas constrictors. Tu as une sonnette, en parlant
de serpent?... Ah! oui. Voilà le cordon; je vais dire qu’on nous
fasse un bol de café d’homme, quintessencié et incendiaire.—Ou plutôt
je descends moi-même à l’office; je suis très bien avec Marianne;
d’ailleurs, chez Bergenheim, liberté, _libertas_. Le café, c’est ma
muse à moi; sous ce rapport-là je ressemble à Voltaire...
—Marillac, s’écria son ami en le voyant près de sortir.
L’artiste se retourna et revint docilement sur ses pas.
—Tu vas me faire le plaisir, lui dit Gerfaut, d’aller dans ta chambre.
Tu travailleras ou tu te coucheras, à ton choix; et, entre nous, tu
ferais tout aussi bien de dormir. Je veux être seul.
—Tête dieu pleine de reliques! tu me dis cela comme si tu méditais un
attentat sur ton illustre personne. Est-ce que nous nous suicidons?
Voyons si tu n’as pas quelque arme cachée, quelque bague à poison. Le
poison des Borgia, malédiction! Cette substance blanche dans ce vase
de porcelaine, vulgairement nommé sucrier, _est-ce pas d’aventure_ un
scélérat d’arsenic déguisé en honnête denrée coloniale?
—Fais-moi grâce de tes pasquinades, répondit Octave, tandis que son
ami furetait dans tous les recoins de la chambre avec une affectation
d’inquiétude, et puisque je ne puis me débarrasser de toi, écoute un
avis: si tu crois que je t’ai amené ici pour te conduire comme tu le
fais depuis deux jours, tu t’abuses.
—Qu’est-ce que j’ai fait?
—Tu me laisses sur les épaules toute la matinée cet assommant
Bergenheim, qui m’a fait compter, je crois, tous les baliveaux de son
parc et tous les crapauds de son étang. Ce soir, quand cette vieille
sorcière d’Endor a proposé son infernal whist, auquel il paraît
que je suis quotidiennement condamné, tu t’es excusé sous prétexte
d’ignorance, et cependant tu joues au moins aussi bien que moi.
—Mais je ne supporte pas le whist à vingt sous la fiche.
—Est-ce que je l’aime, moi?
—Parbleu, tu es bon enfant; tu as un intérêt qui doit te faire avaler
doux comme miel tous les petits désagréments du métier. Est-ce que tu
voudrais par hasard me faire jouer _Bertrand et Raton_? Plus souvent
que je serai Raton?
—Mais enfin, qu’as-tu donc fait tout le jour?
Marillac se posa devant la glace, donna une physionomie plus
pittoresque à l’arrangement de son foulard, lissa ses moustaches,
laissa exhaler lentement, du coin des lèvres, une bouffée qui lui
enveloppa la figure d’une sorte de brouillard, et se retournant
ensuite vers son ami, lui dit, d’un air assez satisfait de lui-même:
—Ma foi, mon très cher, chacun pour soi, et Dieu pour tous. Toi, par
exemple, tu donnes dans les passions du haut genre; il te faut des
femmes armoriées. Les perles de ta petite baronne, qui est en même
temps comtesse, à ce qu’il paraît, t’ont tourné la tête. Je suppose
que les trèfles d’une marquise t’enverraient à Charenton, et les
feuilles d’ache d’une duchesse au fond de la Seine; que si le sort te
faisait rencontrer quelque puissante dame portant couronne fermée,
et dont les yeux te fussent indulgents, j’ignore dans quelle région
il faudrait chercher ta raison; dans la lune probablement, et mise
en bouteille comme celle de Roland. La qualité t’entête et te rend
exclusif. Tu fais de l’amour d’aristocrate; soit, c’est ton affaire.
Pour moi, j’ai un autre système; je suis en sentiment ce que je suis
en politique: je veux des institutions républicaines.
—Qu’est-ce que tu me contes là?
—Laisse-moi dire. Je veux le vote universel, le concours de tous les
citoyens, l’admission à tous les emplois, les élections générales,
les bases larges, le gouvernement populaire, enfin tout notre
salmis patriotique. Ce qui signifie, en fait de femmes, que je les
porte toutes dans mon cœur, que je ne reconnais entre elles aucune
distinction de caste ou de rang, et que je proscris toute catégorie.
Article premier de ma charte: toutes les femmes sont égales devant
l’amour, pourvu qu’elles soient jeunes, jolies, aimables, attrayantes,
bien faites surtout, et pas trop maigres.
—Et l’égalité!
—Tant pis. Appliquant donc ce système éminemment constitutionnel
et libéral, je vais moissonnant toutes les fleurs qui veulent bien
se laisser cueillir par moi, sans trouver les unes plus fraîches
parce qu’elles sont de noblesse, ni les autres moins parfumées parce
qu’elles sont de roture. Et comme les pâquerettes des champs sont un
peu plus nombreuses que les roses impériales, il en résulte que je
déroge souvent, mais très souvent. C’est ainsi qu’en ce moment je
suis lancé jusque par-dessus les oreilles dans un petit sentiment
villageois haut en couleur, et bien en chair:
Simple et naïve bergerette,
Elle règne....
—Tais-toi donc; l’appartement de Mlle de Corandeuil est précisément
sous celui-ci.
—Je te dirai, puisqu’il faut te rendre compte de mes actions, qu’avant
dîner je suis allé dans le parc dessiner quelques sapins qui remontent
au moins à Clodion le Chevelu, et plus beaux dans leur genre que les
chênes de Fontainebleau.—Voilà pour l’art.—A dîner, j’ai dîné et
vaillamment. C’est une justice à rendre à Bergenheim, on vit chez lui
d’une manière royale. Voilà pour l’estomac.—Ensuite j’ai fait seller
un cheval en tapinois, et, en deux petits temps de galop, je me suis
trouvé à la Fauconnerie, où j’ai présenté mes adorations à Mlle Reine
Gobillot, fille mineure, mais jouissant de ses droits. Voilà pour le
cœur.
—Peste!
—Pas d’ironie, s’il te plaît: chacun ne partage pas ton goût pour les
princesses qui vous font courir cent lieues pour les suivre, sans
vous offrir seulement le bout de leur gant à baiser au débotté. Ces
intrigues, dignes de _la Clélie_, ne sont pas mon fait.
Je suis sergent,
Brave....
—Ah çà, veux-tu te taire? Tu ne sais pas que je n’ai pour moi en
ce moment que cette respectable douairière du rez-de-chaussée; si
elle peut supposer que j’aie fait un pareil vacarme au-dessus de son
appartement, nous serons demain ennemis à mort.
Zitto, zitto, piano, piano,
Senza strepito e rumore,
reprit Marillac en mettant un doigt sur sa bouche et une sourdine à
sa voix. Ce que tu dis là me surprend. A la manière dont tu donnais
le bras à Mme de Bergenheim pour la ramener au salon après souper,
j’aurais cru que vous étiez fort bien ensemble. En me retournant
au-dessus de l’escalier, car je faisais la corvée d’offrir le poing à
la duègne—tu dis que je ne te sers à rien—il m’avait semblé apercevoir
un certain entrelacement de mains.—_Ah buona lana!_—Tu sais que
j’ai un coup d’œil d’aigle.—Elle t’a glissé un poulet, sûr comme je
m’appelle Marillac.
Gerfaut approcha d’une des bougies le billet qu’il tenait froissé dans
sa main. Le papier s’enflamma, et dans une seconde il n’en resta plus
que quelques pellicules noirâtres, qui tombèrent en poussière sur le
marbre de la cheminée.
—Tu les brûles! tu as tort, dit l’artiste; pour moi, je conserve tout,
lettres et cheveux. Quand je serai vieux, je ferai relier les unes
pour mes lectures du soir, et tisser, au moyen des autres, un tableau
allégorique que je suspendrai devant mon bureau, afin d’avoir toujours
sous les yeux le souvenir des êtres adorés qui en auront fourni la
trame.—Et je te réponds qu’il y en aura de toutes les couleurs, depuis
ceux de Camille Hautier, ma première passion, qui étaient blond
albinos, jusqu’à ceux-ci.
A ces mots, il tira de sa poche un papier, d’où il sortit une longue
mèche de cheveux noirs comme du charbon, qu’il étala sur son index.
—Est-ce à Titania que tu as arraché cette crinière? demanda Gerfaut,
en faisant glisser entre ses doigts les cheveux plus brillants que
soyeux qu’il outrageait par cette supposition ironique.
—Ils pourraient être plus doux, j’en conviens, répondit Marillac
avec négligence; et il froissa de son côté la boucle soumise à cette
critique sans pitié, comme s’il eût été question d’une étoffe, et
qu’il eût voulu s’assurer de la finesse du tissu.
—Cheveux de petite bourgeoise, tirant sur la grisette.
—Avoue du moins que la couleur en est franche et belle, et que la
quantité compense la qualité. Cette pauvre Reine m’en a donné, parole
d’honneur, de quoi faire un étendard de pacha. Ingénuité provinciale
et primitive! Ce n’est pas à Paris qu’on se fauche ainsi le chignon.
J’ai connu particulièrement une femme qui ne donnait jamais à un
adorateur plus de sept de ses cheveux; eh bien, au bout de trois ans,
cette beauté prévoyante fut obligée de porter un faux tour. Toute sa
chevelure avait passé en détail. Es-tu comme moi, Octave? la première
chose que je demande, c’est une de ces boucles assassines. En général,
les femmes aiment assez ces enfantillages, et quand elles vous ont
accordé cela, c’est un lacet qu’on leur jette et dont on les étrangle.
Pour joindre la démonstration à la parole et expliquer la manière dont
il lançait son nœud coulant au beau sexe, Marillac prit à deux mains
la longue tresse noire et la fit passer par-dessus la bougie; mais
son mouvement fut si mal calculé, que le feu prit aux cheveux; en un
instant ils flambèrent comme ceux de Bérénice.
—Mauvais augure, s’écria Gerfaut, qui ne put s’empêcher de rire en
voyant l’air ébahi de son ami.
—C’est le jour des autodafés, dit l’artiste en se laissant tomber
négligemment dans un fauteuil; mais, bah! petit malheur; si Reine
demande à les voir, je lui dirai que je les ai mangés à force de les
baiser. C’est toujours flatteur, un amant capillivore; je suis sûr que
cela fera plaisir à cette rose champêtre.—C’est qu’en vérité elle a
des joues fraîches comme des pommes d’api! En revenant, je songeais à
un vaudeville que j’ai envie de faire là-dessus. Seulement je mettrai
la scène en Suisse, parce que la Suisse c’est plus vaudeville que les
Vosges et j’appellerai la jeune personne Betty ou Kettly, au lieu de
Reine, un nom en _y_ enfin, qui rime avec Rutly, à cause de la couleur
locale. Veux-tu en être? J’ai presque achevé le scenario:—Scène
première.—Au lever du rideau on aperçoit des moissonneurs.
—Veux-tu me faire l’amitié d’aller te coucher? interrompit Gerfaut.
—Chœur des moissonneurs:
Déjà l’aurore
Qui se colore...
—Nous savons ça. Si tu ne me laisses pas tranquille, je te jette cette
carafe à la tête.
—Je ne t’ai jamais vu d’une humeur aussi massacrante. Il paraît que ta
divinité t’a cruellement traité.
—D’une manière indigne, s’écria l’amant dont cette question avait
ranimé le courroux; traité comme on ne traiterait pas un garçon
coiffeur. Ce billet que je viens de brûler était le congé le plus
formel, le plus ingrat, le plus insolent. Cette femme-là est un
monstre, entends-tu?
—Un monstre! ton ange, un monstre! dit Marillac en comprimant avec
peine un violent éclat de rire.
—Elle, un ange! c’est un démon qu’il faut dire... Cette femme-là...
—Ne l’adores-tu pas?
—Je la hais, je l’abhorre: elle me fait horreur. Tu peux rire, si tu
veux?
A ces mots, Gerfaut frappa un violent coup de poing sur la table.
—Tu oublies que Mlle de Corandeuil loge ici dessous, observa l’artiste
d’un air railleur.
—Écoute, Marillac. Ton système, en fait de femmes, est vulgaire,
grossier, trivial. Les pâquerettes que tu cueilles; tes bergères à
qui tu coupes de pleines poignées de cheveux excellents pour mettre
dans un matelas, tes beautés rudânières à joues de pivoine, sont des
conquêtes tout au plus dignes d’un commis de magasin endimanché. Tout
cela, c’est de la galanterie du plus bas étage, de la hussarderie de
maréchal des logis en garnison, et pourtant tu as raison, mille et
mille fois raison; et, à côté de moi, tu es un des sept sages de la
Grèce.
—Tu me fais trop d’honneur. Ainsi donc, tu n’es pas aimé?
—Je le voudrais, en vérité; car si je n’étais pas aimé aujourd’hui,
j’aurais l’espoir de l’être demain. Mais tu te trompes, et c’est ce
qui me décourage. Je crains seulement que son cœur ne soit étroit. Je
crois qu’elle m’aime autant qu’elle le peut; le malheur, c’est que ce
n’est pas assez pour moi.
—Il me semble, en effet, que jusqu’ici elle ne se montre pas folle de
toi?
—Ah! folle! Connais-tu beaucoup de femmes folles de leur âme ou de
leur corps? Tu parles bien comme un collégien fanfaron. Il y a des
vainqueurs dans ton genre qui, à les croire, avaleraient un couvent
à leur déjeuner. Ces gens-là font pitié. Pour ma part, j’ai toujours
éprouvé qu’il était assez difficile de se faire aimer. Par la pruderie
qui court, presque toutes les femmes d’un rang élevé ont l’air d’avoir
été frappées à la glace comme une bouteille de vin de Champagne. Il
faut les faire dégeler d’abord, et il y en a dont la coquille est si
tenace que le diable y éteindrait sa fournaise. Elles appellent cela
vertu; je l’appelle, moi, servitude sociale. Mais qu’importe le nom,
si le résultat est le même?
—Mais, enfin, es-tu sûr d’être aimé de Mme de Bergenheim? reprit
Marillac en appuyant sur le mot _aimé_ avec une insistance qui attira
l’attention de mon ami.
—Sûr, répondit celui-ci. Pourquoi me demandes-tu cela?
—C’est que pendant que tu es en colère, j’ai envie de te dire quelque
chose.—Il hésita un instant.—Si tu apprenais qu’elle t’en préfère un
autre, que ferais-tu?
Gerfaut le regarda et sourit ensuite d’un air de dédain.
—Écoute, dit-il, tu viens de m’entendre tempêter et blasphémer, et
tu as pris ce bavardage pour de la haine de bon aloi. Brave garçon!
sais-tu pourquoi je bats ainsi la campagne? C’est que, connaissant mon
tempérament, je sentais l’urgence de me mettre en colère et d’épancher
ce que j’avais sur le cœur. Si je n’avais pas employé ce remède
infaillible, la contrariété que son billet m’a fait éprouver m’aurait
tiraillé les nerfs toute la nuit; je n’aurais pas dormi; or, quand je
ne dors pas, mon teint se plombe encore plus que de coutume, et j’ai
les yeux cernés.
—Fat!
—Niais!
—Comment, niais?
—Me prends-tu donc pour un beau-fils? Ne devines-tu pas ma raison pour
vouloir dormir sur les deux oreilles? C’est tout simplement l’envie
de ne pas reparaître devant elle avec une figure de Lazare. Il ne
faudrait que cela pour l’encourager dans sa férocité. Je me garderai
parbleu bien de lui laisser voir que sa dernière botte m’a touché. Je
te louerais cent francs, pour demain matin, ton visage à la Téniers,
ta face d’alderman.
—Merci, nous ne sommes pas un masque. D’ailleurs, tout ce que tu dis
ne prouve pas le moins du monde qu’elle t’aime, et j’en reviens là.
—Mon cher Marillac, il a pu m’échapper dans ma colère des choses
d’après lesquelles tu la juges mal. Maintenant que je suis calme et
que mon remède a ramené mon système nerveux à son état normal, je vais
t’expliquer ma position réelle.—Elle est ma Galatée à moi.—Allégorie
du temps du déluge, vas-tu dire; mais enfin, rebattue ou non, c’est
mon histoire. Je n’ai pas encore entièrement brisé le marbre dont
la vertu, l’éducation, les convenances, le devoir, les préjugés,
tout ce que tu voudras enfin, recouvrent la chair de ma statue; mais
j’approche du but et j’y arriverai. Sa résistance désespérée en ce
moment est la plus grande preuve de mon progrès. De non à oui il y
a un pas terrible pour une femme. Je conçois qu’on y regarde à deux
fois, car souvent ce pas a ouvert un abîme; et si, de loin, on rit de
l’abîme, de près il donne le vertige.—Ma Galatée commence à sentir à
la surface du cœur les coups de mon marteau, et elle a peur.
Peur du monde, peur de moi, peur de son mari, peur d’elle-même, peur
du ciel et de l’enfer...—N’adores-tu pas les femmes qui ont peur de
tout?—Elle, en aimer un autre! jamais. Il est écrit de toute éternité
qu’elle sera à moi.—Que voulais-tu donc dire?
—Rien, puisque tu es sûr d’elle.
—Sûr, plus que de ma vie éternelle. Mais je veux savoir ce que tu
penses.
—Pas ce soir. C’est un soupçon qui m’est venu; quelque chose que l’on
m’a dit aujourd’hui; une conjecture si vague encore qu’il est inutile
de s’y arrêter.
—Je devine fort mal les énigmes, dit Octave d’un ton sec.
—Demain nous reparlerons de ça.
—Comme tu voudras, reprit l’amant avec une indifférence peut-être
affectée. Si tu veux jouer avec moi le rôle d’Iago, je te préviens que
je suis peu disposé à la jalousie.
—Demain, te dis-je, j’éclaircirai cette affaire: quel que soit le
résultat de ma démarche, je te promets de te dire la vérité. Après
tout, ce n’est peut-être qu’un commérage de femmes.
—Bien, bien, à ton loisir. J’ai pour demain un autre service à te
demander. Je chercherai à décider ces dames à faire une promenade
dans le parc. Mlle de Corandeuil ne viendra probablement pas; il faut
que tu me fasses le plaisir d’accaparer le Bergenheim et la petite
sœur et de gagner les devants insensiblement, de façon à me faciliter
un moment d’entretien avec cette cruelle; car elle m’a signifié
que d’aucune manière je ne réussirais à la voir seule, et il faut
absolument que je lui parle.
—Il n’y a qu’un inconvénient, c’est qu’on attend demain vingt
personnes à dîner, et que tous ses moments seront pris probablement
par ses devoirs de maîtresse de maison.
—C’est pardieu vrai, s’écria Gerfaut en se levant avec tant de
vivacité qu’il renversa sa chaise.
—Tu oublies encore que Mlle de Corandeuil loge ici dessous.
—C’est Satan qui s’en mêle, reprit l’amant en se promenant à grands
pas, sans égard pour cette observation. Je voudrais qu’il tordît le
cou, pendant la nuit, à tous ces visiteurs campagnards. Allons, les
dés sont pour elle. Aujourd’hui et demain seront la bataille de Ligny
de ce petit despote; mais, après-demain, gare Waterloo!
—Bonsoir, mylord Wellington, dit Marillac qui se leva et prit son
bougeoir.
—Bonsoir, Iago! Ah! tu crois m’avoir bien inquiété avec tes mots
mystérieux et tes réticences de mélodrame.
—A demain! à demain! répondit l’artiste en sortant:
Ce secret-là
Se trahira.
* * * * *
[Illustration]