Il était trois heures après-midi; le salon du château de Bergenheim
offrait sa physionomie et ses hôtes accoutumés. Le feu du foyer allumé
pendant la matinée s’éteignait lentement aux rayons, qu’à travers
les fenêtres entr’ouvertes, projetait sur le parquet un beau soleil
d’automne. Devant la cheminée, Mlle de Corandeuil, étendue dans son
grand fauteuil, Constance à ses pieds, lisait, selon son habitude,
les journaux qui venaient d’arriver. Sur le balcon, Mme de Bergenheim
semblait fort occupée d’un ouvrage de tapisserie posée sur ses genoux;
mais la lenteur de son aiguille et les singulières erreurs qu’elle
commettait parfois indiquaient que son esprit voyageait fort loin des
fleurs écloses sous ses doigts. Elle venait d’achever un lis du plus
beau noir, qui faisait un étrange contraste avec ses frères, lorsqu’un
domestique entra.
—Madame, dit-il, il y a là une personne qui demande M. le baron.
—Est-ce que M. de Bergenheim n’est pas chez lui? répondit Mlle de
Corandeuil.
—Mademoiselle, monsieur vient de sortir à cheval avec Mlle Aline.
—Quelle est cette personne?
—C’est un monsieur; mais je ne lui ai pas demandé son nom.
—Faites entrer.
Aux premiers mots du domestique, Clémence s’était levée, en jetant
son ouvrage sur le fauteuil; elle fit un mouvement pour sortir, mais,
par réflexion, elle vint se rasseoir et reprit sa tapisserie avec une
nouvelle ardeur, indifférente en apparence à ce qui allait arriver.
—Monsieur de Marillac, annonça le laquais en ouvrant une seconde fois
la porte.
Mme de Bergenheim jeta un coup d’œil rapide sur l’individu qui se
présentait et respira ensuite fortement.
Après avoir rétabli l’harmonie de sa coiffure à la Périnet,
l’artiste entra dans le salon en s’élargissant les épaules et en se
cambrant la taille. Serré à étouffer dans sa courte redingote de
voyage et balançant avec aisance un minime chapeau gris, il salua
respectueusement les deux femmes et se posa ensuite comme un portrait
de Van Dyck.
A l’aspect de cette figure formidablement barbue, Constance éprouva
une terreur qui dompta l’instinct de son caractère hargneux. Au lieu
de sauter, selon son usage, aux jambes du nouvel arrivant, elle se
réfugia, en poussant des grognements sourds, sous le fauteuil de
sa maîtresse; celle-ci, au premier coup d’œil, partagea, sinon la
frayeur, au moins une partie de la répulsion de son carlin. Parmi
ses nombreuses antipathies, Mlle de Corandeuil haïssait la barbe.
Sentiment commun à toutes les vieilles femmes, qui tolèrent peu les
moustaches:—les hommes n’en portaient pas en 1780.
Les yeux de Marillac s’arrêtèrent d’abord involontairement sur les
tableaux et les autres détails pittoresques d’une chambre qui avait
droit à l’attention d’un connaisseur; mais il comprit que le moment
n’était pas opportun pour se livrer à une contemplation artistique et
qu’il fallait laisser les morts pour les vivants.
—Mesdames, dit-il, je dois avant tout vous demander pardon d’entrer
ainsi sans avoir eu l’honneur de vous être présenté. J’espérais
trouver ici M. de Bergenheim, avec qui je suis fort lié. On m’avait
dit qu’il était au château.
—Les amis de mon mari, monsieur, n’ont pas besoin de présentation chez
lui, répondit Clémence; M. de Bergenheim ne tardera sans doute pas à
rentrer.—Et avec un geste gracieux elle lui montra un fauteuil.
—Votre nom ne m’est pas inconnu, monsieur, dit à son tour Mlle de
Corandeuil, qui avait réussi à calmer l’agitation de Constance; je me
souviens fort bien de l’avoir entendu prononcer par M. de Bergenheim.
—Nous avons été au collège Henri IV ensemble, quoique j’aie quelques
années de moins que Christian.
—Mais, dit Mme de Bergenheim frappée d’un souvenir subit, il y a entre
vous plus qu’une liaison de collège. N’est-ce pas vous, monsieur, qui
avez sauvé la vie à mon mari, en 1830?
Marillac inclina la tête en souriant, puis il s’assit. C’était
une prise de possession dont le droit était incontestable. Mlle
de Corandeuil elle-même ne pouvait se dispenser d’accueillir
gracieusement le sauveur de son neveu, eût-il eu d’aussi longues
moustaches que ce shah de Perse, qui nouait les siennes en rosette
derrière son cou.
Après quelques échanges de compliments, Mme de Bergenheim, avec
l’amabilité d’une maîtresse de maison qui cherche les sujets de
conversation propres à faire valoir les personnes qu’elle reçoit,
reprit:
—Mon mari, qui n’aime pas à parler de lui, n’a jamais voulu nous
raconter les détails de l’aventure dans laquelle il courut un si grand
danger. Seriez-vous assez bon pour satisfaire notre curiosité à cet
égard?
Entre autres prétentions, Marillac avait celle de conter d’une manière
_impressionnante_, comme il disait lui-même. Ces paroles retentirent
donc à ses oreilles aussi mélodieusement que la demande d’une romance
à celles d’une dame qui se fait prier, tout en mourant d’envie de
chanter.
—Mesdames, dit-il en croisant un genou sur l’autre et en s’accoudant
sur le bras de son fauteuil, c’était le 28 juillet; les désastreuses
ordonnances avaient produit leur effet; le volcan qui...
—Monsieur, pardonnez-moi si je vous interromps, dit vivement Mlle de
Corandeuil; selon moi et selon bien d’autres, les ordonnances étaient
fort bonnes et fort nécessaires. Le seul tort de Charles X a été de
n’avoir pas cinquante mille hommes autour de Paris pour les soutenir.
Je ne suis qu’une femme, monsieur; mais si j’avais eu sous mes ordres
vingt canons sur les quais et autant sur les boulevards, je vous
promets que votre drapeau tricolore n’aurait jamais flotté sur les
Tuileries.
—Pitt et Cobourg! dit entre ses dents l’artiste, en regardant la
vieille fille d’un air ébahi; mais son bon sens lui fit comprendre
que le républicanisme n’était pas de mise. Songeant, d’ailleurs,
à la mission dont il était chargé, il ne crut pas trop charger sa
conscience par une petite concession de principes et en manœuvrant
diplomatiquement.
—Mademoiselle, répondit-il, j’appelle les ordonnances désastreuses
en pensant à leur résultat. Vous m’accorderez certainement que ce que
nous avons aujourd’hui doit faire regretter à tout le monde les causes
qui l’ont amené.
—Quant à cela, monsieur, nous serons entièrement d’accord, dit Mlle de
Corandeuil, en reprenant sa sérénité.
—Le volcan ouvert sous nos pas, reprit Marcillac, qui tenait à sa
période, préludait par de caverneux rugissements à la lave torréfiante
qui devait bientôt en jaillir. L’agitation était extrême dans le
peuple. Plusieurs engagements avec les troupes avaient déjà eu
lieu sur différents points. J’étais sur le boulevard Poissonnière,
où je venais de déjeuner, et je contemplais en artiste la scène
dramatique dont il était le théâtre. Des hommes à bras nus, des
femmes pantelantes, arrachaient des pavés ou abattaient des arbres.
Un omnibus venait d’être renversé; on y joignait des cabriolets, des
meubles, des tonneaux; tout devenait arme de défense. Le craquement
des arbres qui tombaient, les coups de levier sur les pierres, mille
voix confuses rugissant comme une seule voix, la _Marseillaise_
chantée en chœur, une fusillade irrégulière qui se faisait entendre
du côté de la rue Saint-Denis, composaient une harmonie stridente,
stupéfiante, tempestueuse, auprès de laquelle l’orage de Beethoven eût
semblé le gazouillement d’un colibri.
J’écoutais dans un recueillement solennel ce rugissement du peuple
mordant sa chaîne et prêt à la briser, lorsque mes yeux s’arrêtèrent
par hasard sur la fenêtre d’un entresol en face de moi. Un homme d’une
soixantaine d’années, cheveux gris blanc, figure grasse et fraîche,
physionomie honnête et placide, était assis devant une petite table
ronde, enveloppé d’une robe de chambre en soie, couleur gris de
souris. La fenêtre s’ouvrant jusqu’au parquet, je le voyais dans son
encadrement comme un portrait en pied. Sur la table était un bol
de café au lait dans lequel il trempait ses mouillettes, en lisant
son journal.—Je vous demande pardon de ces détails, mesdames, mais
l’habitude d’écrire.
—Comment, monsieur, votre récit nous intéresse beaucoup, dit
obligeamment Mme de Bergenheim.
—Un carlin, comme le vôtre, mademoiselle, s’était dressé contre le
balcon où il appuyait ses pattes; il regardait fort curieusement la
révolution de Juillet, tandis que son maître, absorbé par sa lecture
et la dégustation de son café, restait aussi indifférent à tout ce qui
se passait que s’il eût été à Pékin ou à New-York.
—O calme d’une âme candide et pure! m’écriai-je à la vue de ce petit
tableau d’intérieur, digne de Greuze; ô douce philosophie! ô sérénité
patriarcale! dans quelques instants peut-être le sang va couler par
torrents, et voici un beau vieillard qui savoure son café à petites
gorgées, dans la paix de son cœur. Il me semblait voir un agneau
broutant sur un volcan.
Marillac aimait beaucoup les volcans et manquait le moins possible
l’occasion d’en faire tonner un à la fin de sa période.
—Tout à coup une commotion de terreur parcourt la foule; on se rue, on
se précipite, en un instant le boulevard est vide. Des plumes ondulant
sur de hauts schakos, des flammes rouges et blanches flottant au bout
de longues lances, et que je vis poindre à travers les arbres du côté
du Panorama, m’apprirent la cause de cette panique. Un escadron de
lanciers chargeait. Avez-vous vu, mesdames, une charge de lanciers?
—Jamais! dirent à la fois les deux femmes.
—C’est un tableau d’un ragoût fort épicé, je vous assure.
Figurez-vous, mesdames, une légion de démons courant à la file au
centuple galop de leurs chevaux, pointant à droite, à gauche,
devant, derrière, à coups de pique dont le fer a dix-huit pouces de
long. Voilà une charge de lanciers. Je vous prie de croire que j’ai
fait mes preuves; mais je ne vous cacherai pas qu’en ce moment je
partageai l’impression que la venue de ces messieurs produisit sur le
populaire. Je n’eus que le temps de franchir une petite barrière au
bord du trottoir et de me jeter sous un escalier qui montait en dehors
d’une maison, toutes les portes étant fermées. Je n’oublierai jamais
la figure d’un de ces enragés qui m’envoya, fort près du visage, la
pointe d’une pique de longueur à embrocher six hommes à la fois, comme
celle de Roland le furieux. Je dois avouer qu’en ce moment j’éprouvai
une émotion... carabinée!
Les djinns avaient passé...
—Les...? interrompit Mlle de Corandeuil, peu familière avec _les
Orientales_.
—Mille pardons, c’est une réminiscence. Les lanciers avaient passé
et descendaient comme une avalanche la pente du boulevard, près de
la porte Saint-Denis. Un traînard, à cent pas derrière les autres,
galopait fièrement dressé sur ses étriers, et faisant le moulinet à
tour de bras. Tout à coup un coup de fusil se fit entendre; le lancier
chancela d’abord en arrière, puis en avant, et finit par tomber sur le
cou de son cheval qui galopait toujours; un moment après, il tourna
sur la selle et glissa à terre la tête la première, le pied pris dans
l’étrier; le cheval galopait toujours, traînant l’homme et la lance
qu’une courroie fixait à son bras.
—C’est horrible! dit Clémence, en joignant les mains.
Fort content de l’effet de sa narration, Marillac s’enfonça carrément
dans son fauteuil et reprit avec un redoublement d’aplomb et d’aisance:
—Je regardais à toutes les mansardes des toits, à tous les soupiraux
des caves, pour découvrir d’où ce coup de fusil était parti; lorsque,
en promenant les yeux de droite à gauche, je vis une petite fumée
sortant à travers les persiennes de l’entresol, qui s’étaient fermées
à l’arrivée des lanciers.
Sacré nom...! mille pardons, mesdames; Dieu puissant! m’écriai-je;
serait-ce ce beau vieillard, en robe de chambre gris de souris, qui
s’amuserait à tirer sur les lanciers de la garde comme sur des lapins
de garenne?
Les persiennes s’ouvrirent; mon individu à mine honnête se pencha au
dehors, regarda quelque temps, d’un air riant, du côté où le cheval
s’éloignait en traînant le corps de son maître; puis il se rassit et
continua son déjeuner. Le patriarche avait tué son homme entre deux
mouillettes.
—Et voilà comme la garde royale a été assassinée au coin des bornes
par les héros de vos glorieuses journées! s’écria Mlle de Corandeuil
avec indignation.
—La charge passée, la foule était revenue plus exaltée, plus
rugissante. Les barricades s’élevaient avec une rapidité prodigieuse;
il y en avait deux assez près l’une de l’autre à l’endroit du
boulevard où je me trouvais. Je vis tout à coup bondir, par-dessus la
première, un cavalier dont le chapeau portait un panache de plumes de
coq rouge et blanc. Je reconnus un officier d’ordonnance, chargé sans
doute de quelque dépêche de l’état-major. Au milieu des vociférations
de la foule, des pierres qui lui étaient lancées, des bâtons qu’on
jetait aux jambes de son cheval, il continuait sa route le sabre dans
le fourreau, la tête haute, fier et calme; il avait l’air de parader
au Carrousel.
Arrivé à la seconde barricade, il assembla son cheval, comme s’il
eût été question de franchir une haie dans une course au clocher.
En ce moment, je vis les fenêtres du petit entresol se fermer de
nouveau.—Ah! vieux gredin! m’écriai-je. Le coup de fusil couvrit ma
voix; le cheval, qui venait de sauter, s’abattit sur les genoux;
le cavalier essaya de le relever, mais après un effort, il retomba
aussitôt sur le flanc. La balle lui avait traversé la tête.
—C’était ce pauvre Fidèle que j’avais donné à ton mari, dit Mlle de
Corandeuil, qui mettait toujours beaucoup de sentimentalisme dans les
noms dont elle baptisait les animaux.
—Il méritait son nom, mademoiselle, car la pauvre bête paya pour son
maître, à qui le coup était destiné. Plusieurs de ces figures atroces,
qui sortent de terre les jours de révolution, se précipitèrent en
hurlant vers l’officier renversé. J’accourus, ainsi que plusieurs
jeunes gens, aussi peu disposés que moi à laisser égorger un homme
sans défense. En approchant, je reconnus Christian: il avait la jambe
droite prise sous le cheval, et de la main gauche il essayait de tirer
son sabre. Des leviers, des pavés, des bâtons étaient levés sur lui.
J’arrachai le sabre que sa position l’empêchait de sortir du fourreau,
et je m’écriai d’une voix de tonnerre:—Le premier gredin qui avance,
je l’éventre comme un chien enragé!
J’accompagnai ces mots d’un tour de moulinet qui tint un moment les
cannibales à distance.
Les jeunes gens qui étaient avec moi suivirent mon exemple. L’un
prit une pioche à terre, l’autre arracha une branche à un arbre de
la barricade, d’autres essayèrent de dégager Bergenheim de dessous
le cheval. La foule grossissait autour de nous pendant ce temps; les
hurlements redoublaient:—A bas les ordonnances!—Ce sont des gendarmes
déguisés.—Vive la liberté!—Il faut les tuer!—A la lanterne les
mouchards!
Le danger était imminent, et je compris qu’une _blague_ patriotique
pouvait seule nous tirer d’affaire. Pendant qu’on relevait Christian,
je sautai sur le ventre de Fidèle pour être vu de tous, et je
m’écriai:
—Vive la liberté!
—Vive la liberté! répondit le populaire.
—A bas Charles X! à bas les ministres! à bas Polignac! à bas les
ordonnances!
—A bas! hurlèrent mille voix à la fois.
Vous comprenez, mesdames, que ceci était le gâteau destiné à fermer la
gueule de Cerbère.
Nous sommes tous citoyens, nous sommes tous Français, continuai-je;
jamais nous ne nous souillerons du sang d’un de nos frères désarmé. Il
n’y a plus d’ennemis après la victoire. Cet officier, en obéissant aux
ordres de ses chefs, a rempli son devoir; faisons le nôtre en mourant
s’il le faut pour la patrie et la conservation de nos droits. Vive la
Charte! vive la liberté!
—Vive la Charte! vive la liberté! beugla la foule.
—Il a raison; cet officier a fait son devoir. Ce serait un assassinat,
s’écrièrent un grand nombre de voix.
—Merci, Marillac, me dit Bergenheim, que je venais de prendre par la
main pour l’entraîner, en profitant de l’effet de ma harangue; mais ne
me serrez pas si fort, car je crois bien que j’ai le bras droit cassé;
sans cela je vous prierais seulement de me rendre mon sabre pour que
j’apprenne à cette canaille qu’on ne tue pas un Bergenheim comme un
poulet du Mans.
—Qu’il crie: vive la Charte! rugit un homme à figure féroce.
—Je ne reçois d’ordre de personne, répondit Christian d’une voix très
haute, en le regardant avec des yeux qui eussent mis en fuite un
rhinocéros.
—Ton mari est réellement très brave, dit Mlle de Corandeuil.
[Illustration: ..._Gerfaut essuyait, avec un foulard, le sang qui
coulait de son front_...]
—Brave comme feu le dieu Mars. Cette fois le courage était poussé
jusqu’à l’imprudence; et je ne sais trop ce qui en serait résulté,
si une seconde fois, la foule ne se fût dispersée précipitamment à
l’approche des lanciers qui remontaient le boulevard. J’entraînai
Bergenheim dans un café; il n’avait heureusement qu’une foulure au
bras.
En ce moment la narration de Marillac fut interrompue par un bruit de
voix confuses et de pas précipités. La porte s’ouvrit brusquement, et
Aline se précipita dans le salon, avec son impétuosité ordinaire.
—Que vous est-il arrivé? s’écria Mme de Bergenheim, en courant
au-devant de sa belle-sœur, dont l’amazone et le chapeau étaient
souillés de boue.
—Rien, répondit la jeune fille d’une voix entrecoupée; c’est Titania
qui a voulu me jeter à l’eau.—Savez-vous où est Rousselet?—On dit
qu’il faut le saigner; il n’y a que lui qui puisse le faire.
—Mon mari est blessé? dit Clémence en pâlissant.
—Non, pas Christian;—c’est un monsieur que je ne connais pas; sans lui
j’étais noyée.—Mon Dieu! est-ce qu’on ne trouvera pas Rousselet?
Aline ressortit dans l’agitation la plus vive. Tout le monde la suivit
et courut aux fenêtres donnant sur la cour, où l’on entendait tonner
la voix de commandement du maître du château. Plusieurs domestiques
étaient déjà accourus près de lui; l’un d’eux tenait par la bride
Titania couverte de sueur et de boue, les naseaux ouverts, et
tremblante comme un cheval qui vient de commettre une mauvaise action.
Sur un banc de pierre, contre la façade de la maison, un jeune homme
essuyait avec un foulard le sang qui coulait de son front. C’était M.
de Gerfaut.
A cette vue, Clémence s’appuya contre le chambranle de la fenêtre, et
Marillac descendit précipitamment.
Le père Rousselet, qu’on avait enfin trouvé aux cuisines, s’avança
majestueusement en mangeant une tartine beurrée, d’un pied de long.
—Arrivez donc, mille tonnerres! lui cria Bergenheim. Voilà monsieur,
que cette enragée jument a jeté contre un arbre, et qui a reçu un coup
violent à la tête. Ne pensez-vous pas qu’il serait convenable de le
saigner?
—Une légère phlébotomie ne peut qu’être très avantageuse pour arrêter
l’extravasation du sang dans la région frontale, répondit le vieux
paysan, en appelant à son secours tous les mots techniques qu’il avait
appris lorsqu’il était infirmier.
—Êtes-vous sûr de bien faire cette saignée?
—Je me licencierai de dire à monsieur le baron que j’ai phlébotomisé,
la semaine dernière, Perdreau, et, il y a un mois, Mascareau, sans
qu’il me soit revenu de reproches de leur part.
—Pardine! je crois bien, dit en ricanant le piqueur, ils ont crevé
tous les deux.
—C’est que je ne suis ni Perdreau ni Mascareau, observa le blessé en
souriant.
Rousselet se redressa de toute sa hauteur, avec la dignité d’un talent
méconnu qui ne daigne répondre ni à la critique ni à la défiance.
—Monsieur, reprit Gerfaut en s’adressant au baron, je vous cause
réellement trop d’inquiétude. Cette écorchure ne mérite pas
l’attention que vous lui donnez. Je ne souffre nullement. De l’eau
et une serviette sont tout ce dont j’ai besoin. Je me figure que je
ressemble, en ce moment, à un Iroquois décoiffé par un scalpel; et mon
amour-propre, ajouta-t-il avec un sourire, souffre de la triste figure
que je dois faire devant les dames que je vois à cette fenêtre.
—Mais c’est M. de Gerfaut! s’écria Mlle de Corandeuil, vers laquelle
il avait levé les yeux.
Octave salua d’un air gracieux. Son regard glissa de la figure de la
vieille fille à celle de Clémence, qui semblait ne pas avoir la force
de quitter la fenêtre où elle s’était appuyée. M. de Bergenheim,
après avoir souhaité rapidement la bienvenue à Marillac, céda enfin
à l’assurance que les secours de la chirurgie étaient superflus, et
conduisit les deux amis à son appartement, où le blessé devait trouver
tout ce qui lui était nécessaire.
—Que diantre avais-tu besoin de m’envoyer en ambassade puisque tu
avais une si belle entrée en scène? murmura Marillac à l’oreille de
son ami.
—Silence! répondit celui-ci en lui serrant la main; je ne suis encore
qu’à la contrescarpe.
Pendant ce temps Clémence et sa tante avaient conduit Aline à sa
chambre.
—Nous apprendrez-vous, enfin, ce que cela signifie? dit Mlle de
Corandeuil, tandis que la jeune fille changeait de robe.
—C’est la faute de Christian, répondit Aline. Nous galopions le
long de la rivière, quand Titania fut effrayée par une branche
d’arbre.—N’aie pas peur, me cria mon frère.—Je n’avais pas peur du
tout; mais comme il vit que mon cheval avait l’air de s’emporter, il
pressa le sien pour me rejoindre. Titania, entendant galoper derrière
elle, s’emporta alors tout à fait; elle quitta le chemin et se mit à
courir à travers les prés droit à la rivière. Alors je commençai à
avoir un peu peur.—Figurez-vous, Clémence, que je sautais à chaque
élan tantôt sur la selle, tantôt sur le cou, tantôt sur la croupe;
c’était terrible! Je voulus dégager mes pieds de l’étrier, comme
Christian me l’avait recommandé; mais alors Titania s’abattit sur un
tronc d’arbre, et moi je roulai avec elle. Un monsieur que je n’avais
pas aperçu, et qui était, je crois, sorti de terre, m’enleva de
dessus la selle où j’étais retenue par je ne sais quoi; mais cette
maudite Titania le jeta contre l’arbre pendant qu’il me posait sur
mes jambes, et quand je pus le regarder, son visage était couvert de
sang.—Alors Christian est arrivé, et quand il a vu que je n’avais pas
de mal, il a couru après Titania qu’il a battue! mais il l’a battue!
Mon Dieu! que les hommes sont durs! J’avais beau demander grâce, il
ne m’écoutait pas.—Ensuite nous sommes revenus au château, et puisque
ce monsieur n’est pas dangereusement blessé, il paraît que c’est ma
pauvre robe qui a le plus de mal.
A ces mots, la jeune fille prit son amazone sur la chaise où elle
l’avait jetée, et ne put retenir un cri d’horreur à la vue d’une
déchirure énorme.
—Mon Dieu! s’écria-t-elle en la montrant à sa belle-sœur. Ce fut tout
ce qu’elle eut la force d’articuler.
Mlle de Corandeuil prit la robe à son tour et la regarda avec le coup
d’œil exercé d’une personne qui a fait une étude particulière des
petits désastres de toilette et des moyens d’y porter remède.
—C’est dans l’ampleur, dit-elle, et en y remettant un lé on n’y verra
rien.
Aline se convainquit que le mal n’était pas sans ressource, et la
sérénité reparut sur son frais visage.
En rentrant au salon, les trois femmes trouvèrent le baron et ses deux
hôtes causant amicalement au coin du feu. Gerfaut avait le front ceint
d’un ruban de taffetas noir qui lui donnait un faux air de l’Amour
ayant relevé son bandeau. L’éclat de ses yeux indiquait d’ailleurs que
l’aveuglement n’était pas ce qu’il y avait de commun entre ce dieu et
lui. Après les premières salutations, Mlle de Corandeuil, toujours
fort stricte sur l’étiquette, et qui pensait que Titania avait été
un maître de cérémonie un peu sans façon entre son neveu et M. de
Gerfaut, s’avança vers ce dernier pour faire une présentation plus
régulière.
—Je ne crois pas, dit-elle, que M. de Bergenheim ait eu l’honneur de
vous voir avant ce jour; permettez-moi donc de vous le présenter.
Baron, M. le vicomte de Gerfaut, un de mes parents.
Quand Mlle de Corandeuil était en humeur d’amabilité, elle traitait
Gerfaut de cousin, en raison de leur alliance de 1569. En ce moment le
poète éprouva une gratitude profonde pour cette gracieuseté.
—Monsieur se présente si bien lui-même, dit Christian avec une
franchise militaire, que votre recommandation, ma chère tante, malgré
le respect que j’ai pour elle, ne saurait ajouter à ma reconnaissance.
Sans M. de Gerfaut, voilà une petite folle que nous serions peut-être
obligés de chercher maintenant au fond de la rivière.
En disant ces mots, il passa le bras autour des épaules de sa sœur et
la baisa au front, tandis qu’Aline se dressait sur la pointe des pieds
pour que sa tête atteignît la bouche de son frère.
—Ces messieurs, reprit-il, veulent bien nous faire le sacrifice des
plaisirs de la Femme-sans-Tête, ainsi que de l’amabilité de Mlle
Gobillot, et établir ici leur quartier général. Ils y seront aussi
bien pour se livrer à leurs études pittoresques et romantiques; car je
suppose, Marillac, que vous êtes toujours un déterminé barbouilleur de
papier.
—Mais, pour dire la vérité, répondit le jeune homme, l’art m’absorbe
passablement.
—Quant à moi, je n’ai jamais pu parvenir à dessiner un nez qui ne
ressemblât pas à une oreille, et réciproquement. Sans cet honnête
Barignier, qui avait la complaisance de revoir mes plans, je courais
grand risque de sortir fruit sec de Saint-Cyr.—Au reste, messieurs,
quand vous serez las de croquer des sapins et des masures, je vous
ferai tuer quelques sangliers de premier calibre.—Êtes-vous chasseur,
monsieur de Gerfaut?
—J’aime beaucoup la chasse, répondit l’amant avec une rare effronterie.
La conversation continua ainsi en lieux communs, ordinaires entre gens
qui se voient pour la première fois. Lorsque le baron avait parlé de
l’installation des deux amis au château, Octave avait jeté les yeux
sur Mme de Bergenheim en sollicitant une approbation tacite de sa
conduite; mais ce fut en vain. L’air soucieux et sombre, Clémence
remplissait avec une contrainte visible les devoirs de politesse
imposés à une maîtresse de maison. Pendant tout le reste de la soirée
sa conduite ne changea pas, et Gerfaut n’essaya même plus par un seul
regard de fléchir la sévérité qu’elle paraissait vouloir adopter à son
égard. Toutes ses attentions furent réservées pour Mlle de Corandeuil
et pour Aline, qui écoutait avec un plaisir peu dissimulé celui
qu’elle regardait comme son sauveur; car le danger qu’elle avait couru
souriait de plus en plus à la jeune fille.
Après le souper, Mlle de Corandeuil proposa une partie de whist à M.
de Gerfaut, dont le talent lui avait laissé un souvenir admiratif.
Le poète accepta ce divertissement avec un empressement égal à
l’enthousiasme qu’il avait témoigné pour la chasse, et tout aussi
véridique. Christian et sa sœur, petite joueuse en herbe comme toute
sa famille, complétèrent la partie, tandis que Clémence, reprenant
sa tapisserie, écoutait d’un air distrait les propos de Marillac.
Ce dernier eut beau appeler à son secours l’art et le moyen âge,
exprimer la quintessence de ses mots les plus incisifs, de ses récits
les plus _impressionnants_, le succès ne répondit pas à ses efforts.
Aussi, au bout d’une heure, avait-il la conviction profonde que Mme
de Bergenheim n’était, à tout prendre, qu’une femme d’un esprit assez
ordinaire et fort au-dessous de la passion qu’elle avait inspirée à
son ami.
—Sur mon âme, pensa-t-il, j’aime cent fois mieux Reine Gobillot. Il
faudra que demain j’aille faire un tour de ce côté-là.
Lorsqu’on se sépara, Gerfaut, ennuyé de sa soirée et blessé de la
réception de Clémence, qui surpassait tout ce qu’il attendait de son
humeur capricieuse, adressa un profond salut à la jeune femme, en la
regardant d’un air qui signifiait:
—Je suis ici malgré vous; j’y resterai malgré vous; vous m’aimerez
malgré vous.
Mme de Bergenheim répondit à ce regard par un autre non moins
expressif, où l’amant le plus enclin à la fatuité devait lire:
—Faites ce que vous voudrez; j’ai autant d’indifférence pour votre
amour que de dédain pour votre présomption.
Ce fut le dernier coup de fusil de cette escarmouche préliminaire.
[Illustration]
[Illustration]