Tandis que les deux amis livrent un combat à mort au maigre souper de
Mme Gobillot, il n’est pas superflu d’expliquer en peu de mots leur
position et la nature des rapports qui les liaient l’un à l’autre.
Le vicomte Octave de Gerfaut était un de ces hommes de talent et de
mérite, qui sont les véritables paladins d’un siècle où la plume la
plus légère pèse plus dans la balance sociale que ne ferait l’épée
à deux mains de nos aïeux. Il était né dans le midi de la France,
d’une de ces bonnes vieilles familles chez qui la fortune diminue à
chaque nouveau quartier de noblesse, et dont le nom finit par être
tout le bien. Après avoir fait des sacrifices pour lui donner une
éducation digne de sa naissance, ses parents ne jouirent pas du fruit
de leurs efforts, et Gerfaut se trouva orphelin au moment où il venait
de terminer son droit à Paris. Alors il abandonna la carrière dans
laquelle son père avait rêvé pour lui la toge rouge bordée d’hermine.
Une imagination mobile et colorée, un goût passionné pour les arts,
et, plus que tout cela, quelques liaisons contractées avec des gens de
lettres, décidèrent sa vocation et le lancèrent comme un ballon perdu
dans la littérature.
Sans murmure comme sans découragement, l’ardent jeune homme vida
jusqu’à la lie le calice que versent aux néophytes, dans l’âpre
carrière des lettres, les éditeurs, les comités de lecture et les
bureaux de rédaction. Ce stage, qui pour plusieurs finit par le
suicide, ne lui coûta qu’une partie de son patrimoine: il supporta
cette perte en homme qui se sent la force de la réparer. Son plan
était fait, il le suivit avec persévérance et devint un exemple
frappant de la puissance irrésistible qu’acquiert l’intelligence
unie à la volonté. Pour lui, la réputation gisait à des profondeurs
inconnues sous un sol aride et rocailleux; il fallait, pour y
atteindre, creuser une sorte de puits artésien. Gerfaut accepta ce
labeur héroïque; pendant plusieurs années il fut à l’œuvre jour et
nuit, le front baigné d’une sueur douloureuse, que du bout de l’aile
séchait l’espérance. Enfin, la sonde de l’infatigable travailleur
frappa la source souterraine vers laquelle tant de généreux esprits
se courbent haletants pour ne s’y désaltérer jamais. A ce coup
victorieux, la gloire jaillit et, retombant en gerbe lumineuse, fit
étinceler un nom nouveau, dont l’éclat avait été trop chèrement payé
pour ne pas être durable.
A l’époque dont nous parlons, Octave avait foulé aux pieds toutes
les ronces du champ littéraire, et il pouvait choisir parmi les
fleurs épineuses, les seules qui croissent en ce terrain. Avec une
souplesse de talent qui rappelait parfois le protéisme de Voltaire,
il abordait les genres les plus disparates. A une valeur poétique
généralement reconnue, ses drames joignaient ce mérite positif qui
se résume au théâtre par la locution consacrée: faire de l’argent;
aussi les directeurs le saluaient-ils avec respect, tandis que
les collaborateurs pullulaient autour de lui comme les oiseaux
de basse-cour autour d’un coq généreux dont ils recherchent le
patronage. Les journaux payaient au poids de l’or ses articles et ses
feuilletons; les revues s’arrachaient les prémices de quelque fragment
d’un de ses romans inédits; ses ouvrages, illustrés par Porret et par
Tony Johannot, resplendissaient triomphalement derrière les vitraux de
la galerie d’Orléans; Gerfaut enfin avait marqué sa place parmi cette
douzaine d’écrivains qui s’appellent eux-mêmes, et à juste titre,
les maréchaux de la littérature française, dont Chateaubriand est le
connétable.
La raison qui avait amené un pareil personnage à cent lieues du
balcon de l’Opéra, pour ôter et remettre la pantoufle d’une jolie
femme, était-elle un de ces caprices aussi fréquents que passagers
dans l’esprit des artistes, ou un de ces sentiments qui finissent par
absorber tout le reste de la vie? C’est ce que fera connaître la suite
de ce récit.
Le jeune homme assis en face de Gerfaut offrait, au moral comme au
physique, un contraste qu’un faiseur de parallèles n’eût pu souhaiter
plus complet. C’est une espèce fort répandue aujourd’hui par devers
le boulevard de Gand que celle à laquelle appartenait Marillac, et
dont il offrait un type assez saillant. Il n’est personne qui n’ait
rencontré sur le trottoir un de ces braves garçons destinés à faire de
bons officiers, de parfaits négociants, de très suffisants magistrats,
mais que, par malheur, l’artistomanie a pris à la gorge. Ordinairement
c’est à l’occasion du talent d’un autre qu’ils s’ingèrent d’en avoir.
L’un est beau-frère d’un poète, l’autre gendre d’un historien; de
là ils concluent le droit d’être poète ou historien à leur tour.
Thomas Corneille est le premier modèle de la médiocrité se faisant
bel esprit à propos de génie; mais il faut avouer que, parmi nos
écrivains d’aventure, fort peu arrivent au rang de Thomas Corneille.
Plusieurs, se rendant justice à demi et ne se trouvant pas de fortune
à lever bannière, se mettent sous le patronage d’un suzerain auquel
ils prêtent foi et hommage. Il n’est pas un des hauts et puissants
seigneurs de la _Revue de Paris_ qui n’enrôle une demi-douzaine de ces
varlets de bonne volonté pour porter, l’un son grand sabre, l’autre
son baudrier, l’autre rien, selon l’étiquette suivie à l’enterrement
de Marlborough, si l’on en croit la complainte.
C’était de Gerfaut que Marillac s’était fait le caudataire, et cette
vassalité se trouvait rémunérée par quelques bribes de collaboration,
miettes tombées de la table du riche; lié avec lui depuis l’École
de droit, où ils avaient été compagnons de folies un peu plus que
d’études, il s’était jeté à ses côtés dans l’arène littéraire; puis
des fortunes différentes ayant accueilli leurs efforts, il était
descendu peu à peu du rôle de rival à celui d’écuyer. Talent à part,
Marillac était artiste du bec et des ongles, artiste depuis la pointe,
ou, pour mieux dire, le plateau de ses cheveux jusqu’à l’extrémité de
ses bottes, qu’il eût voulu allonger à la poulaine, par respect pour
le moyen âge; car il excellait surtout dans la partie vestimentale
de son état et possédait, entre autres mérites intellectuels, les
plus longues moustaches de la littérature. S’il n’avait guère l’art
lui-même dans le cerveau, en revanche il en avait toujours le nom à
la bouche. L’art! pour prononcer ce mot il arrondissait les lèvres
comme M. Jourdain pour dire O. Vaudeville ou peinture, poésie ou
musique, il faisait de tout, semblable à ces chevaux à deux fins,
qui vont également mal à la selle ou au cabriolet. Au sortir du
brancard musical, il endossait bravement le harnais littéraire, qu’il
regardait comme sa véritable vocation et sa gloire principale. Il
signait: «Marillac, homme de lettres»; du reste, à part un profond
dédain pour le bourgeois, qu’il appelait épicier, et pour l’Académie
française, dont il avait juré de n’être jamais, on ne pouvait lui
reprocher de défaut sérieux. Son penchant pour le pittoresque
d’expression, qu’il prenait pour saveur artistique, n’était pas
toujours, il est vrai, d’excellente compagnie, et son _humour_
dégénérait quelquefois en imitation d’Arnal, la plus fastidieuse de
toutes les facéties; mais malgré ces petits travers, son affection du
moyen âge et sa passion malheureuse pour le talent, c’était un digne,
brave et joyeux garçon, rempli de qualités solides et fort dévoué à
ses amis, surtout à Gerfaut. On pouvait donc lui pardonner d’être
artiste avant tout, artiste quand même! artiste! malédiction!!!
—Ton histoire sera-t-elle longue? dit-il à Gerfaut, lorsqu’après
souper Catherine les eut conduits dans la chambre à deux lits où ils
devaient passer la nuit.
—Longue ou courte, que t’importe, puisque tu es condamné à l’écouter!
—C’est que, dans le premier cas, je ferais du grog et chargerais ma
pipe; autrement, je me contenterai d’un cigare.
—Prends ta pipe et fais du grog.
—Ohé! de la galiote, s’écria l’artiste en courant après Catherine,
ne dégringolez pas l’escalier si vite; on a besoin de vous ici. Ne
craignez rien, intéressante Maritorne, vous avez affaire à des jeunes
gens qui ont pour principe de respecter la vertu des caméristes de
cabaret. Faites-nous seulement le plaisir de nous apporter des verres,
du sucre, de l’eau-de-vie ou du kirsch, un bol et de l’eau chaude.
—Les v’là qui voulont d’l’eau chaude, cria la servante, en se jetant
tout effarée dans la cuisine; est-ce qu’ils sont malades à c’t’heure?
—Donnez à ces messieurs ce qu’ils demandent, niaise que vous êtes,
répondit Mlle Gobillot; ne voyez-vous pas qu’ils veulent faire quelque
boisson comme à Paris.
Lorsque tous les objets nécessaires à la confection du grog furent
placés sur la table, Marillac en approcha un vieux fauteuil de
tapisserie, prit une chaise pour étendre ses jambes, remplaça son
béret par un foulard artistement noué, ses bottes par des pantoufles,
don de l’amour; et enfin alluma une pipe d’écume de mer à long tuyau
recourbé.
—Maintenant, dit-il en s’asseyant, je t’écoute sans cligner la
paupière, dût ta narration durer sept jours et sept nuits, comme la
création.
Gerfaut fit deux ou trois tours dans la chambre, de l’air d’un orateur
qui cherche son exorde.
—Tu sais, dit-il, que les faits ont plus ou moins d’influence sur
nous, d’après la disposition d’esprit dans laquelle ils nous trouvent.
Pour que tu comprennes l’importance qu’a prise dans ma vie l’aventure
dont je veux te faire le récit, il faut que je te dépeigne la
situation morale où j’étais lorsqu’elle m’est arrivée; ce sera une
espèce de préambule philosophique et psychologique.
—Malédiction! interrompit Marillac, si j’avais su cela, j’aurais
demandé un second bol.
—Tu te rappelles, reprit Gerfaut, sans s’arrêter à cette plaisanterie,
l’espèce de spleen dont j’eus un accès il y a un peu plus d’un an?
—Avant ton voyage en Suisse?
—Précisément.
—Si j’ai bonne mémoire, dit l’artiste, en ayant l’air de chercher sa
réponse dans la spirale de fumée qui s’élevait au-dessus de sa tête,
tu étais étrangement maussade et fantasque. N’était-ce pas justement à
l’époque de la chute de ton drame de la Porte-Saint-Martin?
—Tu pourrais ajouter celle de notre pièce du Gymnase.
—Je m’en lave les mains. Tu sais bien qu’elle n’est pas allée jusqu’au
second acte, et je n’avais pas écrit un mot dans le premier.
—Et guère plus dans le second. Au reste, je prends la catastrophe sur
mon compte; cela faisait donc deux chutes complètes dans ce damné mois
d’août!
—Deux chutes carabinées, reprit Marillac, qui affectionnait
particulièrement cette épithète pittoresque. Il faut dire, pour notre
consolation, qu’on n’a jamais vu cabale plus infâme, au Gymnase
surtout. Les oreilles m’en tintent encore; de notre loge, j’apercevais
dans un coin du parterre un petit gredin en habit noir qui donnait le
signal avec un sifflet gros comme un pistolet d’arçon.—Ah! _canaglia!_
si j’avais pu te l’enfoncer dans la gorge!—A ces mots, il déchargea
sur la table un coup de poing qui fit danser les verres et les
chandelles.
—Cabale ou non, cette fois on m’avait rendu justice. Il était
impossible, je crois, d’imaginer deux pièces plus misérables; mais ce
sont de ces choses qu’on s’avoue à soi-même, comme dit Brid’Oison;
et il est toujours désagréable d’être averti de sa sottise par un
ignare parterre, qui hurle après vous comme une meute après un
lièvre. Quoique j’aie la prétention d’avoir l’amour-propre d’auteur
le moins susceptible qui se puisse trouver à Paris, il est impossible
de dépouiller entièrement le vieil homme; un sifflet est toujours
un sifflet. D’ailleurs, vanité à part, il y avait là une question
d’argent qui, d’après ma mauvaise habitude de manger le fonds avec
le revenu, n’était pas sans importance. C’étaient, selon mon calcul,
une vingtaine de mille francs retranchés de mon budget, et mon voyage
d’Orient indéfiniment ajourné.
On dit avec justesse qu’un malheur n’arrive jamais seul. Tu as
connu Mélanie, que j’avais empêchée de débuter au Vaudeville; en
l’isolant de toute mauvaise compagnie, en la logeant d’une manière
convenable, en exigeant qu’elle continuât de travailler, je lui
avais rendu un service véritable. C’était une bonne fille, aussi
douce que blanche, aussi tendre que blonde. A part son goût pour le
théâtre, et une certaine indolence qui n’était pas sans charme, je
ne lui connaissais aucun défaut, et je m’attachais à elle chaque
jour davantage. Quelquefois, après de longues heures passées près
d’elle, il me prenait je ne sais quelles fantaisies de vie retirée et
de bonheur domestique. Comme les gens d’esprit ont eu de tout temps
le privilège de faire des sottises, j’ignore, en vérité, jusqu’où
j’aurais peut-être fini par pousser la mienne, lorsque je fus préservé
du danger d’une manière inattendue.
Un soir, en arrivant chez Mélanie, je trouvai la colombe envolée. Ce
grand niais de Férussac, dont je ne me défiais pas et à qui j’avais
donné ses entrées, lui avait tourné la tête en exploitant sa passion
pour les planches. Partant lui-même pour la Belgique, il lui avait
persuadé d’y aller détrôner Mlle Prévost. Depuis, j’ai appris qu’un
banquier de Bruxelles m’a vengé en enlevant à son tour cette Hélène
de coulisses. Maintenant elle est tout à fait lancée et vole de ses
propres ailes sur le grand chemin des bravos, des couronnes, des
guinées...
—Et de l’hôpital. A sa santé! dit Marillac en buvant un verre de grog.
—Ce triple désappointement d’amour-propre, d’argent et de cœur ne
causa pas, je te prie de le croire, la noire mélancolie dans laquelle
je tombai bientôt; mais, à son occasion, se manifesta le mal qui
couvait depuis longtemps dans mon âme, comme la douleur assoupie
d’une blessure se réveille si l’on verse un caustique sur la plaie.
Il est dans chaque individu quelque sens dominant qui se développe
aux dépens de ses frères, surtout lorsque l’état qu’on a embrassé
répond à l’instinct de la nature. Il se creuse alors dans l’homme
une sorte de canal aboutissant à l’organe principalement exercé,
et où tous les autres viennent verser leur tribut. Les puissances
vitales ainsi condensées se produisent au dehors et jaillissent avec
une abondance qui deviendrait impossible si le corps usait également
de toutes ses facultés, si l’existence filtrait par tous les pores.
Éviter les déperditions partielles et concentrer la vie sur un point
pour en augmenter l’action, il n’est de talent et d’individualité qu’à
ce prix. Dans ce sens, Origène peut servir de type, sinon d’exemple.
Il n’existe personne qui n’offre plus ou moins le sacrifice d’une
partie de son être à l’autre. Dans les races athlétiques, le front
se rétrécit à mesure que s’élargissent les épaules; chez les hommes
de pensée, c’est le cerveau qui abuse des autres organes; vampire
insatiable, tarissant parfois jusqu’à la dernière goutte de sang le
corps qui lui sert de victime!—Ce vampire fut le mien.
Depuis dix ans que j’entasse roman sur poésie, vaudeville sur
drame, critique littéraire sur premier Paris, j’ai vérifié souvent
en moi-même, d’une manière physique, le phénomène de l’absorption
des sens par l’intelligence. Bien des fois, après plusieurs nuits
de travail, les cordes de mon esprit, trop violemment tendues, se
relâchaient et ne rendaient plus qu’une indistincte harmonie. Alors,
si je parvenais à me roidir contre cette lassitude de la nature
réclamant son repos, je sentais la pression de ma volonté aspirer du
plus profond de mon être des sources habituellement engourdies dans
leurs vaisseaux charnels. Il me semblait creuser mes idées au fond
d’une mine, au lieu de les cueillir à la surface du front. Les organes
les plus matériels venaient au secours de leur chef défaillant. La
substance de mon cœur jaillissait à ma tête pour la réchauffer; les
muscles de mes membres communiquaient aux fibres du cerveau leur
tension galvanique. Les nerfs se faisaient pensée, le sang se faisait
imagination, la chair se faisait âme. Rien n’a développé mes croyances
matérialistes comme cette _décarnation_, dont j’avais la perception
sensible et pour ainsi dire visible.
Avec ces expériences physiologiques et l’abus du travail, j’avais
détruit ma santé, peut-être abrégé ma vie. J’arrivais, à trente ans,
le front ridé, les joues pâlies, le cœur vide et flétri. Pour quel
résultat, grand Dieu! pour quel renom éphémère et stérile!
A l’époque dont je te parle, ces signes de déclin et d’épuisement
prirent une intensité sous laquelle je me sentis fléchir. Franklin
a comparé le cœur à une meule qui se broie elle-même lorsqu’elle
n’a plus rien à moudre: j’éprouvais cela, non pas au cœur, depuis
longtemps je ne le sentais guère, mais au cerveau, par où j’avais
surtout vécu. Après avoir pompé mon existence jusqu’au fond de
mes veines, il commençait à tarir ses propres sources. Ses fibres
détendues ressemblaient à une harpe plongée dans l’eau et sourde
aux doigts qui la sollicitent. Le crâne endurci se fermait à cette
évaporation de l’intelligence que naguère il exhalait sans cesse
comme le volcan sa fumée. Les facultés de mon âme se livraient
un combat auquel je m’abandonnais quelquefois avec une sorte de
rage. Ma volonté étreignait mon imagination, la terrassait pour la
contraindre à faire entendre ses chants accoutumés, et mon imagination
restait muette, semblable à un guerrier écrasé sous le genou de son
adversaire qui aime mieux mourir que de demander merci. Souvent,
pendant des heures entières, je demeurais assis, pressant mon front
dans mes mains pour en faire jaillir une de ces Minerves que j’y
avais rêvées, innombrables autant qu’immortelles; mon front était
de roc, et je n’avais plus la hache de Mercure. L’habitude d’écrire
m’avait donné à la longue une facilité de style, une habileté de
faire dont je conservais encore une pratique mécanique; mais c’était
tout. Je cherchais en vain une pensée au milieu de cette phraséologie
redondante et vide. Sous une enveloppe plus ou moins brillante, l’art
véritable était éteint; mon talent était un mort en costume de bal.
La chute de mes deux pièces m’avertit qu’on me jugeait ainsi que je me
jugeais moi-même. Je me rappelai l’archevêque de Grenade, et je crus
entendre Gil Blas m’annonçant la baisse de mes homélies. On ne chasse
pas le public comme un secrétaire; d’ailleurs, je me rendais une trop
sévère justice pour décliner l’opinion des autres. Une idée horrible
m’entra tout à coup dans l’esprit: ma vie d’artiste était finie,
j’étais un homme éteint; en un mot, et pour peindre ma situation d’une
manière triviale, mais juste, j’avais vidé mon sac.
Je ne puis t’exprimer l’abattement où me jeta cette révélation.
L’infidélité de Mélanie, à laquelle j’aurais été à peu près
indifférent en tout autre temps, y mit le comble. Ce ne fut pas
mon cœur qui souffrit, mais ma vanité rendue plus irritable par de
récents mécomptes. Tel était donc le dénouement de tant de projets de
gloire, de tant de rêves ambitieux! A trente ans je n’avais plus assez
d’esprit pour faire un vaudeville, ou pour être aimé d’une grisette!
Un matin Lablanchaie entra chez moi...
—Un bon garçon de médecin, interrompit Marillac. En juillet il reçut
une balle à mes côtés à l’attaque du Louvre; depuis il a mis sa croix
dans sa poche; un très bon garçon qui ne croit ni à Dieu ni au diable.
—Fort peu à Dieu, pas du tout au diable.—Que faites-vous là?
me dit-il en me voyant assis à mon bureau; du Calderon pour la
Porte-Saint-Martin, du Montesquieu pour _le Temps_, ou du lord Byron
pour vos belles lectrices!
Ces paroles me frappèrent comme eût pu faire un coup de stylet. C’est
bien cela, pensais-je; du Calderon, du Montesquieu, du Byron! On ne
dira jamais du Gerfaut.
—Docteur, je crois que j’ai un peu de fièvre, répondis-je en lui
tendant la main.
—Votre pouls est agité, dit-il après un moment d’examen; mais la
fièvre est plutôt dans l’imagination que dans le sang.
Je lui expliquai mon état, qui me devenait de jour en jour plus
insupportable. Sans être fort dévot à la médecine, j’avais confiance
en lui, et je le savais homme de bon conseil.
—Vous travaillez trop, reprit-il en hochant la tête. La tension
continuelle du cerveau y détermine à la fin une excitation qui peut
aller jusqu’au transport, ou un émoussement qui hébète les meilleurs
esprits. Cette torpeur dans les organes de la pensée que vous éprouvez
depuis quelque temps indique qu’ils ont besoin de repos. C’est un
conseil que la nature vous donne, et l’on se trouve toujours mal de ne
pas l’écouter. Quand on a sommeil il faut se coucher, quand on est las
il faut s’arrêter. C’est le repos d’esprit qui vous est nécessaire.
Allez à la campagne, mettez-vous à un régime sain et rafraîchissant;
des légumes, des viandes blanches, du lait le matin, peu de vin et
surtout pas de café. Faites un exercice modéré, tuez des perdreaux
et des lièvres; écartez toute idée irritante; lisez _le Musée des
familles_ ou _le Magasin pittoresque_. Si vous trouvez quelque petite
paysanne fraîche, gentille et qui se lave les mains, filez avec elle
une passion idyllique. Ce régime fera sur votre cerveau l’effet d’un
cataplasme émollient et, avant six mois, l’aura ramené à son état
normal.
—Six mois! m’écriai-je; mais, bourreau de docteur, dites-moi donc
alors de laisser croître ma barbe et mes ongles comme Nabuchodonosor.
Six mois! Pas six semaines, pas six jours. Vous ne savez pas que rien
n’égale ma haine pour la campagne, les perdreaux crus et les bergères.
Au nom du ciel, trouvez-moi un autre remède.
—Nous avons l’homœopathie, dit-il en souriant. L’Hahnemann devient
très à la mode.
—Va pour l’homœopathie!
—Vous connaissez le principe du système: _Similia similibus!_ Vous
avez eu la fièvre, redonnez-vous la fièvre; vous avez la petite
vérole, inoculez-vous à triple dose. Pour ce qui vous concerne,
vous êtes un peu usé et blasé, comme nous le sommes tous dans cette
Babylone; ayez donc recours, comme remède, aux excès qui vous ont
conduit à cet état. Votre organisme, fatigué par les passions, éprouve
une prostration générale; essayez d’une bonne passion qui vous
galvanise, qui chauffe votre sang à le brûler, qui tende vos nerfs à
les faire éclater. Homœopathisez-vous moralement. Ça peut vous guérir,
ça peut vous tuer; je m’en lave les mains.
—Le docteur est plaisant, m’écriai-je quand il fut parti. Ne
semble-t-il pas que les passions soient comme les cinq sous du Juif
errant, qu’il n’y ait qu’à mettre la main à sa poche pour en tirer une
à sa convenance et selon le besoin?
Cependant cette idée, quelque bizarre qu’elle me parût, m’avait
frappé. Le premier conseil de Lablanchaie était sans contredit fort
raisonnable; mais je ne pouvais vaincre mon aversion pour la belle
nature et le farniente pastoral. Sacrifier six mois de mon existence
à un avenir incertain était chose impossible à moi qui avais toujours
escompté ma vie comme ma fortune. Je me décidai à essayer du second
moyen.
Me voilà donc en quête d’une passion, et me tâtant partout pour
découvrir où l’épiderme serait le plus sensible au moxa que je voulais
m’appliquer. Je songeai d’abord à l’amour, mais sans pouvoir retenir
un mélancolique sourire. Depuis bien longtemps nous avions réglé
nos comptes, et je vivais avec lui dans une paix semblable à celle
de la tombe. J’avais tant aimé! J’avais prodigué avec une sorte de
rage la puissance de tendresse que la nature avait mise en moi. Ma
bouche avait tari le calice enchanté, depuis les parfums subtils qui
nagent à la surface jusqu’à la lie amère que le fond recèle; et puis
j’avais tant écrit sur cette passion, tant marié de petites filles au
Vaudeville, tant séduit de belles pécheresses dans mes drames, que les
créations chimériques de mon esprit avaient consumé le peu de flamme
échappée aux réalités fougueuses de ma jeunesse.
Il existe entre l’artiste et l’auditoire impressionné par son œuvre
une sympathie pleine de réactions, dont la séduction est irrésistible.
Que de fois, au théâtre, caché au fond d’une loge lorsqu’on jouait
une de mes pièces, je me suis enivré des émotions dont j’étais la
cause. Ces femmes qui paraient la salle, semblables à une ceinture
de fleurs, ces femmes radieuses de leur élégance, de leur beauté, de
leur rang, de leur richesse, ces femmes n’étaient plus en ce moment
ni à leurs maris, ni à leurs amants, ni à elles-mêmes, elles étaient
à moi. C’était moi qui fondais au feu de ma passion la glace de ces
esprits dédaigneux ou indifférents, moi qui faisais ruisseler jusqu’au
fond de leurs cœurs le torrent de lave débordant du mien. De moi comme
d’un astre fécond jaillissaient des rayons pénétrants dont le contact
faisait tressaillir les plus froides, frissonner les plus coquettes.
Et quand palpitaient les blanches poitrines demi-nues, quand les
joues se teignaient d’un pourpre éclatant, quand des pleurs longtemps
retenus voilaient les yeux brillants et durs en apparence comme le
diamant, les jets magnétiques de mon intelligence s’épanouissaient
en baisers pour aspirer avec amour ces beaux seins haletants, ces
rougeurs et ces larmes brûlantes. Je sentais refluer jusqu’au fond
de mon être la mer passionnée dont j’avais soulevé les orages. Mon
souffle, comme la brise du soir, avait passé sur toutes ces fleurs
charmantes, et leurs calices entr’ouverts par ses caresses exhalaient
mille parfums délicieux que savourait mon orgueil.—Oh! que ces belles
dames que je faisais pleurer m’auraient haï sans doute, si en ce
moment elles avaient pu me comprendre. Il est tant de manières de
posséder une femme! Un esprit remué dans ses fibres les plus intimes
par les accents de votre voix, un regard qui s’anime ou se trouble aux
tableaux tracés par votre main, un cœur qui se colle à votre cœur,
fût-ce pour un instant, qui s’exalte, se calme ou se désespère avec
vous et par vous, sont-ils donc d’un moindre abandon qu’un corps qui
se livre? Il est un harem des âmes dont le génie est le sultan. Que le
beau sexe me pardonne d’avoir cru quelquefois, sous la fascination de
mes succès, que si je jetais le mouchoir à ses houris, quelques-unes
ne dédaigneraient pas de le ramasser! N’ai-je pas assez expié les
voluptés de ces passions bizarres par l’épuisement et l’impuissance du
cœur auxquels m’avait réduit leur abus?
L’amour était donc pour moi un mort dont il était inutile d’évoquer la
cendre. Restait l’ambition, passion égoïste, mais forte et digne. J’en
sentais le germe développé en moi avec trop de puissance pour que je
voulusse risquer son avortement en le laissant prématurément éclore.
Ramper afin de monter me semblait honteux. Je ne pouvais consentir à
gravir l’arbre par la base, et mes positions n’étaient pas prises pour
arriver à la cime de plain-pied, comme il convenait à mon orgueil.
Si l’amour était pour moi un passé, l’ambition n’était encore qu’un
avenir. J’avais trop de sens pour le compromettre par une expérience
dont je ne me dissimulais pas la folie.
Le jeu!—Je suis sauvé! m’écriai-je quand cette idée me vint, voici mon
moxa. S’il n’agit pas, c’est que je suis décidément ossifié, et alors
je n’ai plus qu’à me jeter dans la Seine. Le jeu, en effet, était une
passion pour laquelle mes organes étaient restés vierges. Il m’avait
toujours paru l’éteignoir de l’intelligence, et j’en avais fui les
sensations comme abrutissantes, mais sans méconnaître leur pouvoir.
Dans le cours d’anatomie morale que j’avais suivi, ainsi que doit le
faire tout écrivain désireux d’étudier la nature avant de la peindre,
j’avais pénétré plusieurs fois dans ces antres où l’on égorge avec
approbation et privilège du gouvernement le repos et l’honneur des
familles. Là, j’avais vu des yeux brillant d’une ardeur si fiévreuse,
des fronts creusés de rides si profondes, des lèvres si atrocement
crispées, si cadavéreusement blanchies, qu’il m’avait pris pour
l’idole de ces lieux une horreur involontairement respectueuse.—Tu es
réellement très grand, démon infernal! m’étais-je écrié plusieurs fois
en sortant d’un de ces gouffres, le front serré comme par un bandeau
de fer.—Ce fut à ce Moloch que je résolus de demander ma guérison.
En cinq minutes mon plan fut fait. J’allai prendre vingt mille francs
chez mon banquier, et j’entrai dans la maison de jeu la moins ignoble
que je pus imaginer. Je m’étais promis de ne pas lever la séance
avant d’avoir gagné cent mille francs, ou perdu la totalité de ma
mise. Dans le premier cas, je prenais la poste et je me rendais
à Cherbourg; là, je m’embarquais pour le Mexique, pour la Chine,
pour l’Indoustan, n’importe le lieu, pourvu qu’il me dépaysât par
son contraste avec Paris. Je fumais le calumet dans le wigham des
Peaux-Rouges; je m’endormais à l’ombre des bananiers d’Haïti; je
chassais les tigres dans les forêts de Mysore; j’avais des éléphants
pour chevaux, des nègres pour valets, des bayadères pour maîtresses;
je me plongeais enfin corps et âme dans les jouissances inconnues
d’un autre hémisphère. Si je perdais, cet échec développerait sans
doute en moi le besoin de le réparer et le goût du jeu; alors, il est
vrai, je courais grand risque de me ruiner; mais, ma fortune détruite,
la nécessité arrivait avec ses exigences inspiratrices. Je désirais
presque perdre, car il me semblait que le souffle de l’adversité
recélait le germe qui devait de nouveau féconder mon talent. Mon
projet me parut donc admirable; de toute manière je n’avais qu’à
gagner.
Je me mis à jouer gravement et froidement; j’avais combiné une
martingale qui n’eût peut-être pas obtenu l’approbation des piqueurs
de cartes émérites, mais qui annonçait du moins que je ne voulais pas
perdre mon argent en clerc d’avoué. Au bout d’une heure de chances
heureuses j’avais gagné soixante-cinq mille francs, mais j’avais
décidé qu’il m’en fallait cent mille, et je continuai.
—Tu méritais, interrompit Marillac avec une voix de tonnerre, d’être
pendu, écartelé, brûlé et jeté aux vents. Soixante-cinq mille
francs dans une heure! trois mille deux cent cinquante napoléons à
empiler dans tes poches et dans ton chapeau! Tu n’es pas digne de
vivre.—Soixante-cinq mille francs!
—Je t’ai déjà dit que j’en voulais cent mille. Je continuai donc, et
après deux heures quarante-deux minutes, mon gain était réintégré dans
la cassette des banquiers, escorté de mes vingt billets de banque.
—Tu veux m’assassiner, hurla de nouveau l’artiste; quelle abominable
martingale avais-tu donc jouée?—Et tu courus bien vite chez ton
banquier reprendre des fonds?
—Il était six heures et demie; je vins dîner fort tranquillement au
café de Paris, et de là j’allai aux Italiens entendre le _Pirate_ que
Rubini chanta d’une manière ravissante. Rentré chez moi, je fis mon
examen de conscience; j’étais aussi engourdi qu’avant mon expérience.
L’émotion que j’avais cherchée n’était pas venue; je n’avais pas même
eu du chagrin ou de la colère pour mon argent.—Au diable Lablanchaie
et son système! dis-je en m’endormant; demain il faudra essayer
d’autre chose.
Le lendemain, à sept heures du soir, je roulais en malle-poste sur
la route de Lyon. Huit jours après, je me promenais en bateau sur le
lac de Genève. Depuis longtemps j’avais envie de voir la Suisse; il
me sembla que je ne pouvais mieux choisir le moment. J’espérais que
l’air vif des montagnes, la calme majesté des glaciers, les brises
douces et pures des lacs communiqueraient à mon âme quelque chose de
leur fraîche sérénité. Mais il y a dans la vie de Paris je ne sais
quoi d’exclusif et de desséchant qui finit par rendre insensible aux
sensations d’un ordre plus naïf.
—Oh! le ruisseau de la rue du Bac! m’écriai-je avec Mme de Staël du
haut de la terrasse de Coppet. Le spectacle de la nature ne passionne
vivement que les esprits contemplatifs ou religieux. Le mien n’était
ni l’un ni l’autre. Mes habitudes d’analyse et d’observation me
faisaient trouver plus d’attraits dans une physionomie caractérisée
qu’au plus magnifique paysage; je préférais l’exercice de la pensée
aux jouissances paresseuses de l’extase, la nature de chair et d’âme à
la nature de terre et de ciel, le sang de la passion humaine à l’éther
de la plus pure atmosphère.
A Genève, je rencontrai un Anglais insensible et morose comme moi.
Nous mîmes notre spleen en commun, et nous nous ennuyâmes à deux. Nous
parcourûmes ainsi l’Oberland, les petits cantons et le Valais; le plus
souvent roulés dans nos manteaux au fond de la voiture, et dormant aux
plus beaux points de vue avec une émulation de dédain sans égale.
Du Valais, nous nous dirigeâmes vers le mont Blanc, et un soir nous
arrivâmes à Chamouny...
—As-tu vu des crétins dans le Valais? interrompit brusquement
Marillac, en chargeant une seconde fois sa pipe.
—Plusieurs, et tous fort horribles.
—Ne penses-tu pas qu’il y aurait quelque chose à faire sur le crétin?
Veux-tu que nous bâclions un drame à crétins? ça serait peut-être
assez gentil.
—Cela ne vaudrait ni Caliban ni Quasimodo: ainsi, fais-moi le plaisir
d’épargner tes frais d’imagination et d’écouter, car j’arrive à la
partie intéressante de mon récit.
—Dieu soit loué! dit l’artiste en lâchant une bouffée énorme.
—Le lendemain matin, l’Anglais se fit servir du thé dans son lit et
tourna le nez du côté de la ruelle, quand je lui fis la proposition
d’aller à la Mer de glace. Cette fois l’imitation d’Alfieri me parut
un peu forte, et, laissant mon flegmatique compagnon enveloppé dans
ses draps jusqu’au menton, je me mis seul en route pour le Montanvert.
La matinée était magnifique. Un soleil joyeux glissant sur toute la
chaîne des montagnes, vertes au pied, blanches au front, en faisait
étinceler les saillies, comme si elles eussent été d’un métal poli,
tandis que de gigantesques crevasses se creusaient verticalement dans
une redoutable obscurité. Un brouillard épais roulait ses nuages au
fond de la vallée; plus haut, au milieu des noirs sapins, les cascades
ruisselaient en pluie de diamant; puis, les glaciers ouvraient çà et
là leurs lacs de saphir aigus et dentelés; enfin, sur l’azur foncé du
ciel, les cimes couvertes de neiges éternelles et les aiguilles de
granit se découpaient avec la précision d’une silhouette. L’extrême
transparence de l’atmosphère rendait plus appréciables à l’œil les
riches détails de cet ensemble colossal, et plus tranché le contraste
admirable des forêts, des rochers et des glaces.
Plusieurs petites troupes de voyageurs, les uns à pied, les autres
montés sur des mulets, côtoyaient les bords de l’Arve, ou gravissaient
déjà au flanc de la montagne. De loin, on eût dit des bandes de
fourmis, et cet extrême rapetissement faisait mieux comprendre que
tout le reste les immenses proportions du paysage. Pour moi, j’étais
seul; je n’avais pas même pris de guide, ce pèlerinage étant trop
fréquenté pour que cela fût nécessaire. Par exception je me sentais
assez gai, et j’éprouvais une élasticité de corps et d’esprit depuis
longtemps inconnue. Je me mis donc à grimper courageusement le rude
sentier qui mène à la mer de glace, en m’aidant du long bâton à corne
de chamois que j’avais pris à l’auberge.
A chaque pas, je respirais avec un plaisir nouveau l’air pur et frais
du matin; je contemplais vaguement les différents effets de soleil
ou de brouillards, et les accidents du chemin, qui tantôt s’élevait
presque droit, tantôt suivait une ligne horizontale en côtoyant
l’abîme ouvert à sa gauche. De moment en moment les rubans argentés
de l’Arve et de l’Aveyron semblaient se rétrécir, tandis que les
arêtes des pics supérieurs se détachaient plus nettes et plus vives.
Parfois le bruit d’une avalanche roulait subitement comme un tonnerre
lointain et se répétait d’écho en écho. Au-dessous de moi une troupe
d’étudiants allemands répondait à la voix des glaciers par un chœur
d’_Oberon_. Suivant les détours du sentier, j’apercevais, à travers
les sapins, et pour ainsi dire sous mes pieds, leurs redingotes
teutoniques, leurs barbes blondes et leurs casquettes grosses comme
le poing. Paresseusement abandonné à ces impressions d’air pur, de
beau paysage et de vagues harmonies, j’éprouvais une sensation de
bien-être, un plaisir à vivre, qui se manifestaient d’une manière
puérile. Tout en marchant, quand le sentier n’était pas trop escarpé,
je m’amusais à lancer mon bâton ferré contre les arbres qui le
bordaient; et je me souviens que j’étais fort content quand j’avais
atteint mon but; ce qui, je dois en convenir, n’arrivait pas souvent.
Au milieu de ce divertissement innocent, j’approchais de la région
où commence le règne des plantes alpestres. J’aperçus tout à coup,
au-dessus de moi, une pelouse émaillée de rhododendrons; sous le
feuillage noir des sapins, ces fleurs, semblables à des touffes de
lauriers-roses, produisaient un effet dont je fus séduit. Avec une
ardeur d’écolier, je quittai le sentier pour les atteindre plus tôt;
et, lorsque j’en eus cueilli un bouquet, je lançai ma pique en donnant
victorieusement un coup de gosier tyrolien à l’instar des étudiants,
mes compagnons de pèlerinage.
Un cri d’effroi répondit au mien. Mon bâton ferré avait, dans son
vol, traversé le sentier à un endroit où celui-ci faisait un coude.
Au même instant j’y vis poindre la tête d’un mulet dont les oreilles
étaient renversées de terreur, puis le reste du corps, et sur ce corps
une femme penchée, près de tomber dans l’abîme. La frayeur me rendit
immobile. Tout secours était impossible à cause de l’étroitesse du
chemin, et la vie de cette étrangère se trouvait à la merci de son
sang-froid et de l’intelligence de sa monture. Enfin, l’animal sembla
reprendre courage et se remit à marcher en baissant toutefois la tête,
comme s’il eût encore entendu siffler à ses oreilles la terrible
javeline. Je me laissai glisser précipitamment du rocher où j’étais,
et, saisissant le mulet par la bride, j’achevai de le tirer de ce
mauvais pas; je le conduisis ainsi, pendant quelque temps, jusqu’à un
endroit où, le sentier s’élargissant, le danger cessait.
J’adressai alors quelques excuses à la personne dont je venais de
compromettre la vie par mon imprudence, et pour la première fois je
pus la regarder avec attention. Elle était jeune et bien faite; une
robe de soie noire prenait à ravir sa taille élancée; son chapeau
de paille était attaché à la selle, et de longs cheveux châtains,
débouclés par l’air du matin, flottaient un peu en désordre sur ses
joues fort pâles. En entendant ma voix elle ouvrit les yeux, que le
péril lui avait fait fermer machinalement; ils me parurent les plus
beaux que j’eusse vus de ma vie.
Elle regarda le précipice et détourna la tête en frissonnant. Sa vue
s’arrêta ensuite sur moi et se fixa sur la touffe de rhododendrons que
je tenais à la main. L’effroi de sa figure fit place à l’instant même
à une expression de curiosité enfantine.
—Les jolies fleurs! s’écria-t-elle d’une voix fraîche et vibrante;
monsieur, est-ce là le rhododendron?
Je lui présentai mon bouquet sans répondre; et, comme elle hésitait à
le prendre:
—Si vous me refusez, lui dis-je, je ne croirai pas à votre pardon.
Pendant ce temps, les personnes avec qui elle était nous avaient
rejoints. Il y avait deux autres femmes, trois ou quatre hommes à
cheval et plusieurs guides. Au premier mot de rhododendron, un assez
gros beau monsieur, mis avec prétention, et en qui je dépistai du
premier coup d’œil un patito de la belle étrangère, s’élança de son
mulet et gravit la pente escarpée, pour se mettre en quête des fleurs
que l’on semblait désirer; mais au moment où il redescendait tout
essoufflé, une énorme botte à la main, la jeune dame avait déjà pris
mon bouquet.
—Merci, monsieur de Mauléon, lui dit-elle d’un air un peu moqueur;
offrez cela à ces dames. Puis, me saluant d’un léger signe de tête,
elle donna un coup de cravache à son mulet, qui se remit en marche.
Le reste de la société la suivit et défila devant moi en me regardant
au passage comme si j’eusse été un des grands Namaquois; le gros
fashionable surtout me lança un coup d’œil presque impertinent; mais
je ne fus pas tenté de lui chercher querelle pour un regard plus ou
moins poli. Quand la cavalcade se fut éloignée, j’allai reprendre mon
bâton que je trouvai enfoncé dans le tronc d’un énorme sapin suspendu
au bord du précipice, et je continuai de monter, les yeux fixés sur la
jolie amazone en robe de soie noire qui chevauchait devant moi, les
cheveux au vent et mon bouquet à la main.
J’arrivai quelques minutes après au pavillon du Montanvert, où se
trouvait déjà une nombreuse compagnie, composée surtout d’Anglais.
On y pouvait distinguer autant d’espèces de voyageurs que Sterne en
dénombre. Dans un coin de l’unique chambre qui sert d’hospice, le
voyageur positif à table, et se préparant aux jouissances de la mer de
glace par une tranche de saucisson de Bologne et une bouteille de vin
de Montméliant; sur la pelouse, le voyageur sentimental, ouvrant sa
poitrine à l’air des Alpes et cherchant d’un œil extatique le chamois
perché aux cimes des rochers, et le fraisier fleurissant au bord de
la glace; près de lui le voyageur statisticien, un plan de Chamouny à
la main et en vérifiant l’exactitude, aiguille par aiguille, glacier
par glacier: aiguille du Dru, aiguille Verte, aiguille des Charmoz, il
lui fallait son compte; une seule de moins, c’en était fait pour lui
du plaisir du voyage.
Pour moi, je dois avouer une seconde fois la frivolité, ou plutôt
le raffinement de mon goût; le spectacle vraiment admirable offert
à mes yeux m’intéressait beaucoup moins que la jeune étrangère qui,
en ce moment, descendait avec la légèreté d’une sylphide le petit
chemin de la mer de glace, à travers d’énormes blocs de granit, galet
gigantesque qu’elle roule depuis le haut de la vallée.
Je ne sais quel mystérieux instinct me liait dès lors à cette femme.
J’en avais rencontré de beaucoup plus belles, dont la vue m’avait
laissé dans une indifférence parfaite. Celle-ci m’avait frappé
d’abord. La singularité de cette première entrevue entrait sans doute
pour beaucoup dans mon impression. J’éprouvais du plaisir à voir
qu’elle avait conservé mon bouquet; elle le balançait d’une main
en s’appuyant de l’autre sur une pique semblable à la mienne, arme
indispensable pour une pareille expédition.
Les deux autres dames et même les hommes qui l’accompagnaient
s’arrêtèrent presque au bord de la glace. M. de Mauléon voulut
s’acquitter de son emploi de cavalier servant, mais à la première
crevasse il fit halte à son tour sans manifester une plus longue
envie de lutter avec les chamois. La jeune femme sembla éprouver un
malicieux plaisir à contempler l’attitude prudente du sigisbé, et,
loin d’écouter les recommandations qu’il lui adressait, elle se mit
à courir sur le glacier en franchissant, à l’aide de son bâton, les
fentes dont il était sillonné.
[Illustration: ... _Je voulus l’entraîner, mais au bout de quelques pas
je la sentis chanceler_...]
J’admirais avec un peu d’inquiétude sa légèreté et son étourderie,
lorsque tout à coup je la vis s’arrêter brusquement. Par une sorte
d’instinct je courus vers elle. Une crevasse énorme et d’une
profondeur incommensurable était ouverte à ses pieds, azur au bord,
noire au fond. On eût dit le coup de verge de Moïse dans la mer
Rouge. Devant ce gouffre effroyable, mais ravissant de couleur,
elle était immobile, les mains jetées en avant par un mouvement
d’horreur, les yeux étincelants de désir et d’effroi, charmée comme
un oiseau qui va tomber dans la gueule d’un serpent. Je connaissais
l’effet irrésistible sur certains tempéraments nerveux de cette
magnétique fascination de l’abîme. Je la saisis donc par le bras, et
la brusquerie de ce mouvement lui fit tomber des mains la pique et la
touffe de rhododendrons, qui roulèrent au fond du gouffre dont ils
éveillèrent l’écho retentissant comme un tremblement de terre.
Je voulus l’entraîner, mais au bout de quelques pas je la sentis
chanceler; elle était fort pâle; ses yeux s’étaient fermés. Pour la
soutenir, je l’enlaçai de mon bras et la tournai du côté du nord;
la froide bise en frappant son visage y ramena quelque couleur, et
bientôt elle rouvrit ses beaux yeux bruns. Je ne sais quelle tendresse
subite me prit alors: je serrai contre moi ce corps charmant qui
s’abandonnait sans résistance. Sous ce firmament d’un bleu virginal,
au milieu de ces montagnes sublimes qui tout autour de nous en
supportaient le dôme, semblables aux colonnes d’un temple, entre
les deux morts dont cet ange venait de courir le danger, mon cœur
s’ouvrit; un flot vivant roula dans toutes mes veines; je sentis que
je l’aimais, et je le lui dis.
Elle resta un instant appuyée contre ma poitrine, ses regards
languissants fixés sur les miens, sans me répondre, sans m’entendre
peut-être. Les cris des personnes qui l’appelaient, et dont
quelques-unes venaient enfin à sa rencontre, rompirent le charme.
Par un mouvement simultané elle s’éloigna de moi, et je lui offris
le bras comme si nous eussions été dans son salon et que j’eusse
voulu la conduire à une contredanse; elle le prit, mais je ne
pus m’enorgueillir de cette faveur, car à chaque pas ses genoux
fléchissaient. Les crevasses les plus petites, qu’elle avait déjà
franchies avec tant de légèreté, lui inspiraient une horreur que je
devinais au tremblement de son bras passé sous le mien. Je fus donc
obligé de faire de nombreux détours pour les éviter, et d’allonger
ainsi mon chemin, ce dont je me gardai de me plaindre. Ne savais-je
pas qu’arrivé au port, le monde, cette autre mer de glace, allait me
la reprendre peut-être pour toujours? Nous marchions silencieusement,
ou en prononçant des paroles indifférentes avec un mutuel embarras.
Quand nous fûmes arrivés près des personnes qui l’attendaient, je lui
dis en quittant son bras:
—Vous avez jeté mes fleurs, en sera-t-il de même de mon souvenir?
Elle me regarda et ne répondit pas. J’aimai ce silence. Je la saluai
respectueusement et remontai au pavillon, pendant qu’elle racontait
à ses amies son aventure, dont je pensais bien qu’elle ne dirait pas
tous les détails.
Presque tous les voyageurs qui visitent Chamouny ressemblent à un O
avec l’accent circonflexe. Il y a en ce lieu obligation d’ébahissement
et devoir de niaiseries; chacun y apporte sa quote-part d’éjaculations
admiratives dont la nature est le texte inévitable.—Il n’est pas un
marchand de drap qui ne force son _épouse_ d’admirer la nature et
de se donner un torticolis en contemplant la Grande-Jorasse ou le
dôme du Goûté; pas un pharmacien-droguiste qui ne relève le front
avec un orgueil byronien; pas un conseiller de cour royale en
vacances qui n’écarquille les yeux à la manière de Diderot. Le livre
des voyageurs est rempli des phrases incroyables de ces messieurs
sur la puissance de leurs sensations, l’exaltation de leur esprit,
le trop-plein de leur cœur, l’impossibilité d’exprimer ce qu’ils
éprouvent, le sentiment de leur petitesse devant la grandeur de la
nature.—L’exaltation d’un bon marchand de vin! le trop-plein d’un
honnête fabricant de chandelles!—La belle chose surtout à transmettre
à la postérité: un bonnetier de la rue Quincampoix s’est trouvé plus
petit que le mont Blanc!!
Le livre des voyageurs au Montanvert est un recueil de béotianismes
polyglottes, auquel peu de personnes refusent leur tribut; les plus
modestes n’y mettent que leur nom. J’espérais apprendre ainsi celui de
la voyageuse, et mon attente ne fut pas déçue. J’aperçus bientôt le
gros monsieur de Mauléon occupé à mouler sa signature sur le registre
en caractères dignes de M. Prudhomme; les autres membres de la petite
caravane suivirent cet exemple, et la jeune dame alla enfin la
dernière y écrire son nom. Lorsqu’elle se fut éloignée, je m’approchai
et, prenant le livre à mon tour d’un air de négligence, je lus à la
dernière ligne ces mots tracés en jolie écriture anglaise:
«Baronne Clémence de Bergenheim.»
[Illustration]
[Illustration]