IV

L’APPARTEMENT de Mme de Bergenheim occupait le premier étage d’une

des ailes du château, du côté du couchant. Au rez-de-chaussée se

trouvaient la bibliothèque, une salle de bain et quelques chambres

sans destination actuelle. Les fenêtres, agrandies et régularisées,

avaient un aspect moderne, mis en harmonie avec le reste du bâtiment

au moyen d’un badigeon grisâtre. Au pied de cette façade, une pelouse,

entourée de massifs et couverte d’orangers en caisse, formait une

sorte de jardin anglais, sanctuaire de verdure réservé à la maîtresse

du château, et qui lui apportait en tribut chaque matin le parfum

de ses fleurs et la fraîcheur de ses ombrages. A travers les cimes

des sapins et le feuillage de quelques tulipiers dominant les

groupes d’arbustes, l’œil pouvait suivre les méandres de la rivière

qui disparaissaient enfin dans le haut du vallon. C’était cette

vue pittoresque et d’un horizon plus ouvert que celui des autres

perspectives qui avait décidé la baronne à choisir pour sa demeure

particulière cette partie du gothique manoir.

Après avoir traversé la pelouse, la jeune femme ouvrit la porte d’une

barrière masquée par les massifs, et se trouva sous les platanes,

au bord de l’eau. Celle allée décrivait une courbe autour du jardin

anglais et conduisait, en forme d’avenue, à l’entrée principale;

dans l’autre sens, elle s’allongeait en une double rangée d’arbres

gigantesques entre la rivière et le parc. D’un côté, l’aspect

monotone du torrent; de l’autre, la mélancolie des bois qui tantôt

épaississaient leurs futaies, tantôt s’ouvraient en clairières,

donnaient à ce lieu le caractère de solitude que cherche de préférence

la rêverie. Le soir approchait, et le paysage, momentanément troublé

par l’orage, avait repris sa sérénité. Les feuilles des arbres, comme

il arrive après la pluie, offraient ce ravivement de teintes qui rend

en ces moments la campagne comparable à un tableau fraîchement verni.

Le soleil, sur son déclin, plongeait de longs rayons à travers les

platanes dont les branches écaillées s’entrelaçaient, semblables à une

forêt de boas immobiles. Sous ce dôme, à chaque instant plus sombre

et plus mystérieux, Clémence s’avançait lentement, la tête baissée,

les bras croisés sur la poitrine, enveloppée d’un grand cachemire

vert qui montait derrière le cou jusqu’à la naissance des cheveux et

tombait presque à terre d’une manière un peu irrégulière. Cette pose,

en serrant étroitement le châle autour des épaules et de la taille,

communiquait à ce vêtement, naturellement disgracieux, la distinction,

privilège inné de quelques femmes. Sans partager l’adolescente

exaltation de Chérubin, qu’impressionnait même le vertugadin de la

vieille Marceline, il était difficile d’apercevoir de loin cette

tournure élégante sans éprouver le désir de vérifier si les charmes

du visage répondaient à ceux de la démarche; et il aurait eu le cœur

bien engourdi, l’imagination bien somnolente, celui qui, après un

instant d’examen, eût regretté ses pas.

Mme de Bergenheim avait une de ces figures que les autres femmes,

d’après leur manière assez bourgeoise de juger entre elles la

beauté, proclament peu remarquables, mais pour lesquelles les hommes

intelligents se passionnent invinciblement. Au premier coup d’œil,

elle paraissait à peine jolie; au second, elle excitait une attention

involontaire; ensuite il devenait difficile d’en détacher ses yeux et

sa pensée. Une singulière harmonie unissait des traits qui eussent

paru irréguliers, considérés isolément, et calmait l’expression de

leur ensemble, comme un voile vaporeux adoucit une lumière trop

éclatante. Saisir le caractère dominant de cette physionomie était

une chose presque impossible, tant les détails étaient féconds en

nuances et en oppositions. Les cheveux, d’un châtain clair et doux,

s’arrondissaient autour des tempes en courbes larges et plates

avec une sorte d’ingénuité; tandis que les sourcils plus foncés

donnaient parfois au front une gravité imposante. Le même contraste

régnait dans la bouche: le peu de distance qui la séparait du nez

eût paru, d’après Lavater, l’indice d’une énergie virile; mais la

lèvre inférieure, qui avançait en s’arrondissant avec cette grâce

qu’on a nommée autrichienne, en imprégnait le sourire d’une volupté

angélique. La fraîche pâleur du visage assoupissait vaguement dans

les contours de l’ovale ce qu’ils pouvaient avoir d’un peu arrêté.

L’œil glissait avec mollesse sur cette teinte mélancolique dont aucune

nuance colorée n’altérait la pureté de rose blanche. La coupe un peu

aquiline des traits, l’éclat excessif des yeux bruns, qui, sous leurs

cils noirs, semblaient deux diamants enchâssés dans du jais, eussent

enfin donné à l’ensemble un caractère trop puissant peut-être, si ces

yeux, lorsqu’ils se voilaient à demi sous leurs paupières, n’eussent

fait succéder à leur rayonnement éblouissant un regard humide d’une

inexprimable douceur.

L’effet produit par cette figure était comparable à celui d’un prisme

dont chaque facette reflète une couleur différente. La flamme brûlant

sous cette surface ondoyante, et dont quelque jet soudain trahissait

parfois la présence, y était pourtant si profondément ensevelie qu’il

semblait impossible d’atteindre à sa complète révélation. Coquette

ou naïve, grande dame ou dévote, ange du ciel ou ange déchu, la

duchesse qui livre son cœur à son tabouret ou la sainte Thérèse qui

donne le sien a son crucifix, en un mot, ce qu’il y a de plus égoïste

dans l’orgueil, ou de plus exalté dans la tendresse, on pouvait tout

supposer, on ne devinait rien; et l’on restait indécis, pensif, mais

fasciné, l’esprit plongé dans la contemplation extatique qu’inspire

le portrait de Monna Lisa. Un observateur eût entrevu qu’il y avait

là une de ces âmes à riche clavier, dont une main habile sait faire

jaillir les incomparables harmonies de la passion humaine pour

lesquelles on dédaigne les concerts du ciel; mais peut-être se fût-il

trompé. Tant de femmes n’ont d’âme que dans les yeux!

En ce moment, la rêverie de Mme de Bergenheim rendait plus

impénétrable encore le voile mystérieux qui enveloppait habituellement

sa physionomie. Quel sentiment lui faisait ainsi pencher la tête

et donnait à sa marche cette lenteur méditative? Était-ce l’ennui

dont elle avait fait l’aveu à sa tante? Mais cette maussade habitude

de l’âme se manifeste par des symptômes semblables aux plantes qui

s’étendent sur les eaux dormantes. L’émoussement des organes de la

pensée, la distension des fibres, la somnolence des traits, l’atonie

du regard caractérisent l’ennui passé à l’état chronique. Or les

yeux de Clémence n’avaient jamais brillé d’un éclat plus vif et plus

intense, et les plis mobiles de son front annonçaient une excitation

d’esprit arrivée à son dernier période. Une ride fixée entre ses

sourcils paraissait aspirer des profondeurs du cerveau des jets de

pensées turbulentes et contradictoires qu’on eût vues ruisseler par

tous les pores, si, comme les diables bleus de Stello, elles eussent

revêtu en sortant une forme perceptible.

Était-ce mélancolie? La plainte monotone du torrent, dans les bois le

chant du soir des oiseaux, les longs reflets dorés glissant sous le

dôme des platanes, de faibles senteurs évoquées par l’orage, quelques

sons lointains qui augmentaient encore le calme de la solitude, tout

semblait s’unir pour verser dans l’âme une douce tristesse; mais au

murmure de l’onde, à la sérénade des fauvettes, aux rayons assoupis du

soleil, aux bruits vagues et aux vagues odeurs, enfin à toute cette

nature élégiaque, Mme de Bergenheim n’accordait ni un regard ni un

soupir. Sa méditation n’était pas rêverie, mais pensée; pas souvenir

du passé, mais préoccupation du présent. Il y avait dans les rayons

rapides et intelligents qui jaillissaient de ses yeux lorsqu’elle les

levait quelque chose d’essentiellement actuel, précis et positif;

c’était comme la prévision lucide d’un drame prochain. Le drame arriva.

Un moment après qu’elle eut passé devant le pont de bois qui

aboutissait à l’allée, un homme en blouse le traversa et la suivit.

Entendant derrière elle le bruit de pas précipités, elle se retourna

et vit à deux pas l’étranger qui pendant l’orage avait inutilement

essayé d’attirer ses regards. Il y eut un moment de silence. Le jeune

homme, immobile, semblait reprendre sa respiration arrêtée par une

vive émotion ou par la rapidité de sa marche. Mme de Bergenheim, le

corps jeté en arrière et les yeux très ouverts, le regardait d’un air

plus agité que surpris.

—C’est vous, s’écria-t-il enfin avec explosion, vous si longtemps

perdue et que je retrouve!

—Quelle folie, monsieur! répondit-elle d’un ton très bas et en

étendant la main pour l’arrêter.

—De grâce, ne me regardez pas ainsi. Laissez-moi vous contempler,

m’assurer que c’est bien vous. Il y a si longtemps que je rêve cet

instant! Ne l’ai-je pas payé assez cher? Deux mois passés loin

de vous, loin du ciel! deux mois de tristesse, de chagrin, de

malheur!—Mais vous êtes pâle! Avez-vous donc souffert aussi?

—Beaucoup, en ce moment.

—Clémence!

—Monsieur de Gerfaut, appelez-moi madame, interrompit-elle d’un ton

très sérieux.

—Pourquoi vous désobéirais-je? n’êtes-vous pas ma dame, ma reine?

Il s’inclina en ployant le genou comme signe de servage, et voulut

saisir une main aussitôt retirée. Mme de Bergenheim écoutait avec

peu d’attention les paroles qui lui étaient adressées; ses regards

inquiets, errant dans tous les sens, fouillaient les profondeurs des

taillis et interrogeaient les moindres accidents de terrain. Gerfaut

comprit cette pantomime. Étudiant à son tour la localité, il eut

promptement découvert à quelque distance un endroit plus propice à

une pareille conversation que l’allée au milieu de laquelle ils se

trouvaient. C’était un enfoncement semi-circulaire dans un des massifs

du parc. Un banc rustique, adossé contre un grand chêne au bord de la

lisière, semblait avoir été placé exprès pour qu’on y vînt chercher la

solitude ou parler d’amour. De là l’on pouvait voir venir le péril,

et, en cas d’alarme, le bois offrait un asile à peu près sûr. Assez

expérimenté en stratégie galante pour saisir les avantages de cette

position, le jeune homme se dirigea de ce côté sans affectation, tout

en continuant de parler. Soit par cet instinct qui, dans une situation

intéressante, nous fait suivre machinalement une impulsion étrangère,

soit que la même pensée de prudence l’eût frappée elle-même, Mme de

Bergenheim se mit à marcher près de lui.

—Si vous pouviez comprendre, lui disait-il, ce que j’ai souffert en ne

vous retrouvant plus à Paris! Je ne pouvais d’abord découvrir où vous

étiez; les uns disaient à Corandeuil, d’autres en Italie. A ce départ

si prompt, au soin que vous mettiez à cacher le lieu de votre séjour,

je croyais que c’était moi que vous fuyiez. Oh! dites que je me suis

trompé; ou, s’il est vrai que vous ayez pu songer à vous séparer de

moi, dites que cette cruauté est sortie de votre âme, et que vous me

pardonnez de vous avoir suivie! Vous me pardonnez, n’est-ce pas? Si

je vous inquiète, si je vous tourmente, ne vous en prenez qu’à mon

amour, que je ne puis dompter et qui me conseille parfois les projets

les plus extravagants; à cet amour téméraire, insensé, si vous voulez;

mais si vrai, si dévoué!

Clémence ne répondait à cette tirade prononcée avec chaleur qu’en

secouant sa jolie tête comme fait un enfant qui entend bourdonner

une guêpe dont il redoute la piqûre; puis, comme ils étaient arrivés

devant le banc, elle se prit à dire avec une surprise affectée:

—Vous vous trompez, ce n’est pas là votre chemin; c’est par le pont

qu’il faut prendre.

Il y avait dans ces paroles une petite fausseté palpable; car si le

chemin qu’ils avaient suivi ne conduisait pas au pont, il ne menait

pas davantage au château, et l’erreur, si c’était une erreur, avait

été partagée.

—Écoutez-moi, je vous en conjure, répondit l’amant avec un regard

suppliant, j’ai tant de choses à vous dire! De grâce, accordez-moi un

seul instant.

—Et après, vous m’obéirez?

—Quelques mots seulement, et je ferai ensuite tout ce que vous voudrez.

Elle hésita un moment; puis, la conscience sans doute tranquillisée

par cette promesse, elle s’assit en faisant à M. de Gerfaut un signe

de la main pour lui permettre de suivre son exemple.

Le jeune homme ne se fit pas répéter cette invitation et se plaça

hypocritement à l’un des bouts du banc.

—Maintenant parlons raison, dit-elle d’un ton calme. Je suppose que

vous allez en Allemagne ou en Suisse, et qu’en passant près de chez

moi vous avez voulu m’honorer d’une visite. Je dois être fière d’une

marque de souvenir de la part d’un homme aussi célèbre que vous,

quoique vous ayez un peu caché vos rayons. A la campagne nous ne

sommes pas fort sévères sur le costume; mais, en vérité, le vôtre

est tout à fait sans cérémonie. Dites-moi, où avez-vous trouvé cette

coiffure de Colin?

Ces dernières paroles furent prononcées avec la gaieté d’une jeune

fille insouciante et moqueuse.

Gerfaut sourit agréablement, mais il ôta son chapeau. Sachant

l’importance que les femmes attachent aux petites choses et quelle

irréparable impression peut produire, dans les moments les plus

pathétiques, une cravate mise bourgeoisement ou une botte mal cirée,

il ne voulut pas compromettre son éloquence par une coiffure ridicule.

Il se passa donc la main dans les cheveux en les relevant sur son

front large et bien ouvert, et répondit doucement:

—Vous savez bien que je ne vais ni en Allemagne ni en Suisse, et que

Bergenheim est le terme de mon voyage, comme il en a été le but.

—Alors, voulez-vous me faire le plaisir de me dire quelle a été votre

intention en vous permettant cette démarche, et si vous avez réfléchi

à ce qu’elle a d’étrange, d’inconsidéré, d’extravagant de toute

manière?

—Je n’ai pas réfléchi, j’ai senti. Vous étiez ici, j’y suis venu,

parce qu’il y a en vous un aimant auquel s’est attachée mon âme,

et qu’il faut bien que je suive mon âme. Je suis venu, parce que

j’avais besoin de voir encore vos yeux si beaux, de m’enivrer de votre

voix si douce; parce que vivre loin de vous m’est impossible; parce

que votre présence est nécessaire à mon bonheur comme l’air à mon

existence; parce que je vous aime, enfin. C’est pour cela que je suis

venu. Est-il possible que vous ne me compreniez pas, que vous ne me

pardonniez pas?

—Je ne veux pas croire que vous me parliez sérieusement, dit Clémence

avec un redoublement de sévérité. Quelle idée avez-vous de moi si vous

pensez que je puisse autoriser une conduite pareille? Et puis, quand

je serais assez folle pour cela,—ce qui ne sera jamais,—à quoi cela

vous mènerait-il? Vous savez bien qu’il est impossible que vous veniez

au château, puisque vous ne connaissez pas M. de Bergenheim, et ce

n’est certainement pas moi qui vous présenterai à lui. Et ma tante qui

est ici, et qui me persécute toute la journée de ses questions! Mon

Dieu! que vous me tourmentez! que vous me rendez malheureuse!

—Votre tante ne sort jamais; elle ne me verra donc pas, à moins que

je ne sois reçu officiellement au château, et alors il n’y a plus de

danger.

—Mais ses domestiques qu’elle a amenés! mais le mien qui vous a vu

chez elle! Je vous dis que tout cela est aussi périlleux que fou, et

que vous me ferez mourir de peur et de chagrin.

—Quand même l’un d’eux me rencontrerait, par un hasard facile à

éviter, comment voulez-vous qu’il me reconnaisse sous ce costume!

Ne craignez donc rien, je serai si prudent! Pour le bonheur de vous

apercevoir quelquefois, je vivrai, s’il le faut, dans une cabane de

bûcheron.

Mme de Bergenheim sourit dédaigneusement.

—C’est tout à fait pastoral, reprit-elle; mais je croyais qu’on ne

voyait plus de ces déguisements qu’au théâtre. Si c’est une scène de

drame que vous voulez mettre en action pour en mieux juger l’effet,

je vous préviens que celui qu’elle produit sur moi est tout à fait

manqué, et que je trouve la scène elle-même complètement déplacée,

inconvenante et ridicule. D’ailleurs, pour un homme de talent, pour

un poète romantique, vous n’avez pas fait grands frais d’imagination.

C’est une imitation classique, et voilà tout. Il y a, je crois,

quelque chose comme cela dans la mythologie. Apollon ne s’est-il pas

fait berger?

Pour un amant, rien n’est redoutable comme une femme spirituelle, qui

n’aime pas ou qui n’aime qu’à demi; dans toutes les sentimentales

controverses qu’il essaye d’engager, il est obligé de se ganter de

velours, par convenance d’abord, et par prudence ensuite; car il ne

s’agit pas de perdre la partie, pour le petit plaisir d’une riposte

bien appuyée; et pendant qu’il s’escrime ainsi mollement, il se sent

égorger à fer émoulu avec cette dextérité qui fait ressembler une

coquette maltraitant un adorateur à un méchant écolier qui plume un

moineau tout vif.

Gerfaut faisait cette réflexion philosophique en contemplant Mme

de Bergenheim. Assise sur le banc rustique, aussi fièrement qu’une

reine sur son trône, la tête de trois quarts dans une attitude

napoléonienne, l’œil brillant, la lèvre railleuse, les bras croisés

dans son cachemire, par le geste hautain qui lui était familier, la

jeune femme paraissait aussi invulnérable sous ce léger tissu que si

elle eût été couverte du bouclier d’Ajax, fils de Télamon, formé, si

l’on en croit Homère, de sept peaux de taureau et d’une lame d’airain.

Après avoir un instant considéré cette belle figure dédaigneuse,

Gerfaut ramena sur lui-même un regard qui glissa de sa blouse

grossière à ses guêtres de chasse et à ses souliers souillés par la

boue. Ses habitudes d’élégance lui rendirent plus choquant le détail

de ce costume et lui exagérèrent ce petit malheur. Il se trouva

au-dessous de son rôle, et presque ridicule. Cette idée lui ôta pour

un instant sa présence d’esprit; et, au lieu de répondre, il se mit

machinalement à tourner son chapeau entre ses doigts, ni plus ni

moins que s’il eût été le père Rousselet. Mais, loin de lui nuire,

cette gaucherie le servit mieux que n’aurait pu le faire l’éloquence

de Rousseau, ou l’aplomb de Richelieu. Réduire à cette contenance

embarrassée un homme d’un talent reconnu, et qui passait pour fort peu

timide, n’était-ce pas pour Clémence un triomphe véritable? Quelle

repartie spirituelle, quelle phrase passionnée, pouvait égaler la

flatterie de ce front de poète baissé avec une expression de tristesse?

Ce fut en continuant sa plaisanterie d’un ton plus doux que Mme de

Bergenheim reprit:

—Cette fois, au lieu de se loger dans une cabane, le dieu des vers

est descendu au cabaret. N’est-ce pas à la Fauconnerie que vous avez

établi votre quartier général?

—Comment savez-vous cela? dit-il.

—Par le singulier billet de visite que vous avez écrit dans la _Mode_.

Ne connais-je pas les armes de votre cachet? Armes parlantes, comme

dirait ma tante.

A ces mots, qui faisaient probablement allusion à des lettres lues

sans trop de colère, puisqu’on en rappelait le souvenir, Gerfaut

reprit courage.

—Oui, répondit-il, je suis logé à la Fauconnerie; mais je n’y puis

rester, car je crois que les domestiques de votre château font de

cette auberge leur maison de plaisance. Il me faut donc prendre un

parti. J’en ai deux à vous soumettre: le premier, c’est que vous

me permettiez de vous voir ici quelquefois; il y a des promenades

variées; vous sortez seule, cela est donc très facile.

—Voyons le second parti, dit Clémence, en haussant les épaules.

—Si vous ne voulez pas m’accorder ma première demande, je vous conjure

de persuader à votre tante qu’elle est malade, et de la mener avec

vous à Plombières ou à Bade. La saison n’est pas très avancée, et là,

du moins, je pourrais vous voir.

—Finissons ces folies, répondit la jeune femme; je vous ai écouté avec

patience, à votre tour, écoutez-moi. Vous serez raisonnable, n’est-il

pas vrai? Vous allez me quitter et partir. Vous irez en Suisse, vous

retournerez au Montauvert, où vous m’avez vue pour la première fois,

et dont je n’oublierai jamais le souvenir, si vous-même ne cherchez

pas à me le rendre amer. N’est-ce pas, Octave, vous m’allez obéir?

Donnez-moi cette preuve de votre estime, de votre amitié. Vous sentez

bien qu’accorder ce que vous me demandez est une chose impossible;

croyez qu’il m’en coûte de vous refuser.—Ainsi, dites-moi adieu; et

cet hiver, à Paris, vous me reverrez. Adieu!

Elle se leva et lui tendit la main; il la prit; mais, voulant profiter

de l’émotion que trahissait la voix de Mme de Bergenheim, il s’écria

avec une sorte d’emportement:

—Non! je n’attendrai pas jusqu’à cet hiver le bonheur de vous voir.

Je viens de vous soumettre ma volonté; si vous me repoussez, je ne

consulterai plus que moi; si vous me repoussez, Clémence, je vous

préviens que demain je serai chez vous, assis à votre table, admis

dans votre salon.

—Vous?

—Moi.

—Demain?

—Demain.

—Et comment ferez-vous, je vous prie? dit-elle d’un ton de défi.

—C’est mon secret, madame, répondit-il froidement.

Quoique sa curiosité fût vivement excitée, Clémence trouva que toute

nouvelle question serait au-dessous d’elle. Elle reprit donc avec une

affectation de railleuse indifférence:

—Puisque je dois avoir le plaisir de vous revoir demain, j’espère que

vous me permettrez enfin de vous quitter aujourd’hui. Vous savez que

je suis souffrante, et c’est montrer peu d’attention que de me tenir

ainsi dans l’herbe mouillée.

Elle releva un peu le bord de sa robe et avança la jambe en montrant

sa pantoufle, sur laquelle l’abondante rosée dont la pluie avait noyé

le gazon avait en effet déposé une quantité de perles liquides. Octave

se jeta vivement à genoux, et, tirant de sa blouse un foulard, se

mit à effacer les traces de l’orage. Son action fut si rapide, que

Mme de Bergenheim resta un moment immobile et interdite; mais, quand

elle sentit son pied emprisonné dans la main de l’homme qui venait

de lui adresser une déclaration de guerre, sa surprise fit place à

un sentiment mélangé d’impatience, de colère et de pudeur. Par un

mouvement prompt comme l’éclair, elle se jeta en arrière en retirant

la jambe. Par malheur, le pied alla d’un côté, la pantoufle de l’autre.

Un maître d’armes qui voit son fleuret emporté à dix pas de lui par

un coup de revers n’éprouve pas une stupéfaction plus grande que celle

que ressentit alors Mme de Bergenheim. Son premier geste fut de poser

à terre son pied si singulièrement déshabillé; une horreur instinctive

de l’humidité un peu boueuse de l’allée la retint à temps. Elle resta

donc une jambe en l’air; mais le mouvement qu’elle avait commencé

lui fit perdre l’équilibre, et, sur le point de tomber, elle avança

la main en cherchant un point d’appui. Cet appui se trouva être la

tête d’Octave toujours à genoux. Avec la présomption ordinaire aux

amants, il se crut le droit de compléter le secours qu’on semblait lui

demander, et passa le bras autour de la taille svelte qui se penchait

sur lui.

Clémence se redressa aussitôt en fronçant le sourcil, reprit son

aplomb et resta debout sur un seul pied, semblable à l’Amour de

Gérard; comme lui, elle paraissait près de s’envoler, tant il y avait

de légèreté aérienne dans cette attitude improvisée.

Il se rencontre dans la vie tel accident puéril, tel événement

ridicule, contre lesquels lutterait sans succès la gravité du plus

imperturbable mandarin. Quand Louis XIV, ce roi si expert en manières

souveraines, se coiffait seul sous ses rideaux, avant de s’offrir aux

yeux des courtisans du petit lever, il avait senti le danger de ces

désarrois de costume qui peuvent compromettre même la majesté royale.

Si, d’après une pareille autorité, on doit regarder une chevelure

au complet comme indispensable à la dignité humaine, la même raison

paraît devoir exister pour la chaussure. Il n’est pas de Sémiramis

possible avec un seul soulier.

En moins d’une seconde, Mme de Bergenheim eut compris qu’en cette

circonstance de grands airs de pruderie manqueraient infailliblement

leur effet. D’ailleurs, le côté plaisant de sa position agissant

sur elle-même, elle se sentait hors d’état de maintenir, entre ses

sourcils contractés, l’orage qu’elle y avait voulu amasser. Le sourire

involontaire qui errait sur ses lèvres s’y fixa et déplissa son

front, comme un rayon de soleil dissipe un nuage. Ainsi disposée à la

clémence, par réflexion ou par entraînement, ce fut avec une voix très

douce et un accent plein de câlinerie qu’elle dit:

—Octave, rendez-moi ma pantoufle.

Gerfaut contempla un moment, d’un œil étincelant, le gracieux visage

incliné vers lui avec une expression de prière enfantine; son regard

se porta ensuite, d’un air irrésolu, sur le trophée qui lui était

resté dans la main. Cette pantoufle, aussi petite que celle de

Cendrillon, était grise et non pas verte, l’intérieur doublé de soie

rose, et en tout si jolie, si mignonne, si coquette, qu’il semblait

impossible que sa maîtresse pût être sérieusement courroucée de la

laisser examiner en détail.

—Je vous la rendrai, dit-il enfin, mais à condition que vous me

permettrez de la remettre.

—Pour cela, non assurément, reprit-elle d’un ton vif; j’aimerais mieux

vous la laisser et m’en retourner ainsi.

Gerfaut secoua la tête, en souriant d’un air d’incrédulité.

—Et le rhume? et votre poitrine délicate? et cette boue ignoble?

Clémence retira précipitamment sous sa robe, au point de le cacher

en entier, son pied, sur lequel l’attention du jeune homme lui parut

attachée, plus qu’elle ne trouva convenable. Puis, avec l’obstination

d’une enfant gâtée:

—Eh bien! dit-elle, je m’en irai à cloche-pied; je sautais fort bien

quand j’étais jeune, je dois savoir encore.

Pour donner plus de poids à cette décision, elle fit deux petits bonds

avec une grâce et une gentillesse dignes de Mlle Taglioni.

Octave se leva.

—J’ai eu le bonheur de vous voir danser et valser, reprit-il; mais

j’avoue que je serais encore plus charmé d’assister à un pas d’un

genre si neuf, et que vous exécuteriez pour moi seul.

A ces mots il fit mine de cacher dans sa blouse l’innocent objet de ce

débat. A cette démonstration, la jolie danseuse vit qu’une transaction

devenait urgente. La voie des concessions est souvent fatale aux

femmes comme aux rois; mais que faire quand toute autre est fermée?

Obligée, par force majeure, d’accepter les conditions qu’on lui

imposait, Clémence voulut du moins couvrir cette défaite d’une dignité

suffisante, et sortir de ce mauvais pas avec les honneurs de la guerre.

—Remettez-vous donc à genoux, dit-elle d’un ton hautain, et

chaussez-moi, puisque vous l’exigez, pour que cette scène ridicule

finisse. Je vous croyais un peu trop orgueilleux pour regarder comme

une faveur un privilège de femme de chambre.

—Comme une faveur qu’envieraient tous les rois, répondit Gerfaut d’une

voix aussi tendre que celle de Clémence avait été dédaigneuse. Il mit

un genou en terre, plaça sur l’autre la petite pantoufle, et parut

attendre le bon plaisir de sa belle ennemie. Mais, dans le piédestal

qui lui était offert, celle-ci vit sans doute un nouveau sujet de

grief, car ce fut avec un redoublement de sévérité qu’elle dit:

—A terre, monsieur; et que cela finisse.

[Illustration: ... _Gerfaut obéit sans répondre, après avoir lancé à

Clémence un regard de reproche_...]

Il obéit sans répondre, après lui avoir lancé un regard de reproche,

dont elle fut touchée autant que de cette muette obéissance.

D’un air plus gracieux, elle avança son pied, la pointe baissée,

et l’insinua dans la pantoufle. Pour être historien véridique,

nous devons avouer qu’elle le laissa cette fois entre les mains

qui l’étreignaient doucement un peu plus de temps que cela n’était

strictement nécessaire. Lorsque Octave eut enfin relevé le quartier

avec adresse, mais sans se presser, il se baissa et appuya ses lèvres

sur le bas à jours dont les losanges laissaient entrevoir une peau

blanche et satinée.

—Mon mari! s’écria Mme de Bergenheim, en entendant tout à coup

un bruit de chevaux au bout de l’allée; et, sans ajouter un mot,

elle s’enfuit rapidement vers le château. Gerfaut se releva par un

mouvement non moins vif et se jeta dans le bois. Un froissement de

branches qu’il entendit à quelques pas de lui l’inquiéta d’abord,

en lui faisant craindre qu’un témoin invisible n’eût assisté à cet

imprudent entretien; mais il fut rassuré par le silence qui régna

aussitôt. Après avoir laissé passer le baron et sa sœur, il traversa

l’allée en courant et disparut bientôt, à son tour, dans le chemin

tortueux de l’autre côté du pont.

[Illustration]

[Illustration]

V

Une lieue plus bas que le château de Bergenheim, était situé le

village de la Fauconnerie, à l’embranchement de plusieurs vallons,

dont le principal, au moyen d’une route peu fréquentée, ouvrait une

communication entre la Lorraine et la haute Alsace. Cette position

avait eu quelque importance dans le moyen âge, à l’époque où les

Vosges étaient hérissées de partisans des deux pays, toujours prêts

à recommencer la guerre de _border_, plaie éternelle de toutes les

frontières. Sur un rocher dominant le village, se trouvaient les

ruines du château qui lui avait donné un nom qu’il devait lui-même

aux oiseaux de proie, hôtes habituels de ces pics élevés. Pour rendre

justice à qui de droit, nous devons ajouter que, de tout temps, les

châtelains de la Fauconnerie avaient pris à tâche de justifier cette

appellation par des habitudes plus belliqueuses qu’hospitalières;

mais, depuis longtemps, le souvenir de leurs prouesses féodales

dormait avec leur race sous les décombres du manoir; le château était

tombé sans que le hameau se fût agrandi de ses ruines; la pique et

l’arquebuse des hommes d’armes n’avaient été remplacées ni par l’aune

du comptoir, ni par la chaudière à vapeur de la fabrique; de bourg

considérable, la Fauconnerie était devenue village médiocre et ne

présentait de remarquable que les ruines mélancoliques de son château.

Au milieu d’une nature pittoresque, il était impossible d’imaginer

rien de plus prosaïquement misérable que les maisons dont la route

se trouvait bordée d’une manière assez régulière; leur étage unique

et écrasé, l’uniformité des toits de chaume noircis par la pluie,

les maigres jardinets entourés d’un petit mur sec, et qui la plupart

n’offraient pour végétation qu’un carré de choux et quelques

plates-bandes de haricots, donnaient l’idée de l’existence pauvre

et rabougrie de leurs habitants. Après l’église, que l’évêque de

Saint-Dié avait fait reconstruire presque en entier, et la cure, qui

avait naturellement partagé cette heureuse fortune, une seule maison

s’élevait au-dessus de la condition de chaumière: c’était l’auberge

de la Femme-sans-Tête, qui florissait alors sous le gouvernement de

Mme Gobillot, femme forte, et ne ressemblant en rien au nom de son

établissement.

Une grande enseigne partageait avec l’inévitable bouchon de genévrier

l’honneur de décorer la porte d’entrée, et justifiait une dénomination

qu’on eût pu regarder comme irrespectueuse pour le beau sexe. Le

dessin primitif avait été rehaussé de couleurs éclatantes par

l’artiste chargé des restaurations de l’église. Cette alliance du

profane et du sacré avait, il est vrai, scandalisé le succursaliste

desservant la paroisse, mais sans qu’il osât se plaindre trop haut,

car Mme Gobillot était une des puissances du lieu. Une femme en robe

rose, à grands paniers, et montée sur d’immenses patins, étalait donc

solennellement sur l’enseigne l’éclat rajeuni d’un costume de 1750; un

énorme éventail vert, qu’elle tenait à la main, lui cachait totalement

le visage, et c’était ce caprice du peintre qui avait valu à l’auberge

le nom qu’elle portait.

A droite de cette figure originale était peint, d’une manière fort

régalante, un pâté dont le couvercle laissait sortir un trio de têtes

de bécasses, ce qui lui donnait un faux air de la couronne de Créquy,

fermée, comme chacun sait, par trois cous de cygne; plus loin, sur

un lit de cresson, nageait une espèce de monstre marin, carpe ou

esturgeon, truite ou crocodile. Le côté gauche du tableau n’était

pas moins succulent: un poulet rôti, couché sur le dos, la tête sous

l’aile, et levant au ciel, d’un air piteux, ses pattes mutilées, avait

pour acolyte un buisson d’écrevisses d’un trop beau rouge pour n’être

pas fraîchement cuites. Le tout était entremêlé de bouteilles et de

verres pleins de vin. Aux extrémités, deux cruchons de grès, sergents

serre-files de ce peloton gastronomique, avaient fait sauter leurs

bouchons, qui volaient encore dans l’espace, tandis qu’une mousse

blanche jaillissait de leurs cous étroits comme des naseaux d’un

dauphin, et retombaient majestueusement après avoir décrit une longue

parabole.—Enseigne fallacieuse!

Un remords de conscience, ou le désir de se mettre à l’abri de

tout reproche de la part des consommateurs, avait fait placer, sur

l’appui d’une des fenêtres, à côté de la porte, une étagère grillée

qui donnait une idée beaucoup plus juste des ressources du logis.

Quelques œufs dans une assiette, un morceau de pain dont David eût

armé sa fronde avec le plus grand succès, une bouteille de verre blanc

laissant apercevoir un liquide de même couleur, destiné à représenter

le kirsch en indigène, mais qui n’était en réalité que de l’eau,

formaient le prospectus d’un repas d’anachorète, au niveau duquel il

était difficile que les ressources de la cuisine ne se maintinssent

pas.

Une porte cochère conduisait dans la cour et aux écuries les

voituriers, principaux habitués du lieu; une autre, celle que

couronnait l’enseigne fastueuse, était flanquée de deux bancs de

pierre et ouvrait directement dans la cuisine, qui, à sa destination

spéciale, joignait les honneurs de salon de compagnie. Une cheminée,

à manteau énorme, sous lequel pouvait se chauffer toute une famille,

occupait le milieu d’un des côtés. A l’un de ses coins, un four

déployait sa gueule noire, que masquaient en partie les pelles et les

fourgons employés à son usage. Deux ou trois jambons, suspendus à des

poutrelles et consciencieusement fumés, annonçaient qu’on pouvait,

sans crainte de famine, attendre les massacres gastronomiques de la

Saint-Martin. Vis-à-vis la fenêtre, un dressoir en chêne ciré, aussi

gothique de forme que de nom, étalait un grand luxe d’assiettes à

larges fleurs et de petits verres octogones, qui ne rappelaient que

de fort loin les cristaux de Baccarat et la porcelaine de Sèvres. Un

banc de cuisine, quelques chaises de bois et des fourneaux devant la

fenêtre complétaient l’ameublement.

De la cuisine on passait dans une autre salle, dont une table

permanente, entourée de bancs, occupait toute la longueur. Le

papier, primitivement vert, mais devenu à peu près gris, était orné

d’une demi-douzaine de cadres à bordures noires, représentant cette

histoire du prince Poniatowski, qui partage avec Paul et Virginie

et Guillaume Tell l’honneur de décorer les cabarets de village. A

l’étage supérieur, car cette demeure aristocratique avait un premier,

plusieurs réduits parfaitement dignes des rouliers, auxquels ils

étaient destinés, donnaient sur un long corridor que terminait une

chambre à deux lits, assez propre; appartement d’honneur réservé pour

les hôtes distingués que leur mauvaise étoile conduisait dans ce pays

perdu.

Ce soir-là, l’auberge de la Femme-sans-Tête offrait un aspect de vie

inaccoutumé; les bancs, de chaque côté de la porte, étaient garnis

de paysannes teillant le chanvre, de garçons du village et de trois

ou quatre voituriers fumant gravement dans des brûle-gueules noirs

comme du charbon. Cette honorable société avait fait trêve aux propos

galants pour écouter deux jeunes filles qui glapissaient à l’unisson,

et du ton le plus lamentable, la romance connue dans ce pays des

grands et des petits:

Au château de Béfort

Il est trois jolies filles, etc.

Le foyer qui brillait à travers la porte ouverte laissait ce groupe

dans l’ombre et concentrait sa clarté sur quelques figures dans

l’intérieur de la cuisine. C’était d’abord Mme Gobillot en personne,

la tête couverte d’un immense bonnet et portant un tablier blanc

par-dessus son jupon rouge. D’un air fort important, elle allait des

fourneaux au dressoir, et du dressoir à la cheminée. Une grosse petite

servante disparaissait fréquemment par la porte de la salle à manger,

où elle paraissait préparer le couvert pour un festin de première

classe. Avec l’habileté particulière aux soubrettes de province, elle

faisait trois voyages pour porter deux assiettes, et soufflait à la

peine comme un marsouin, tandis que l’épatement effaré de sa large

figure annonçait que toutes les fibres de son intelligence étaient

soumises à une tension inaccoutumée.

Devant la cheminée, et sur les fourneaux, le bouillonnement intérieur

de trois ou quatre casseroles faisait entendre une harmonie culinaire

dans laquelle Hoffmann eût trouvé une symphonie complète. Un poulet

d’assez bonne mine tournait à la broche, ou, pour mieux dire, la

broche et sa victime étaient tournés par un garçon d’une dizaine

d’années, qui, d’une main, faisait aller la manivelle, et de l’autre,

armée d’une grande cuiller à pot, arrosait le rôti d’un air fort

intelligent.

Mais deux des principaux personnages de ce tableau étaient sans

contredit une espèce de demoiselle paysanne et un jeune homme assis

en face d’elle, qui paraissait occupé à faire son portrait. Aux

prétentions, à l’élégance de la jeune personne, on reconnaissait

facilement la fille de la maîtresse du logis, Mlle Reine Gobillot,

dont la passion pour les gravures de la _Mode_ avait excité à un

si haut point le courroux de Mlle de Corandeuil. Droite et roide

sur son tabouret comme un caporal prussien au port d’armes, elle

maintenait sur ses lèvres un sourire excessivement gracieux, et

faisait ressortir, par le plus grand effacement d’épaules possible,

les agréments d’un corsage qui eût fait honneur à une houri de Mahomet.

Le jeune peintre, au contraire, était assis, avec un abandon

artistique, en équilibre sur une chaise qui ne portait que sur deux

pieds, et les talons appuyés contre la cheminée; sa taille, assez

replète, était serrée par une étroite redingote en velours noir;

un très petit béret de même étoffe lui cachait le côté droit de la

tête et laissait à découvert, de l’autre, le luxe d’une chevelure

brune, aplatie et partagée sur le front à la Périnet-Leclerc. Cette

coiffure, accompagnée de longues moustaches et d’une barbe pointue

qui ne couvrait que le menton, donnait à la figure joviale et

rubiconde de l’étranger la physionomie moyen âge qu’il avait sans

doute ambitionnée. Cet artiste voyageur dessinait, dans un album placé

sur ses genoux, avec un laisser-aller qui indiquait une parfaite

confiance dans ses talents. Un cigare, habilement maintenu dans un

des coins de sa bouche, ne l’empêchait pas de roucouler entre chaque

bouffée quelque phrase d’airs italiens dont il paraissait posséder un

répertoire complet. Malgré cette triple occupation, il soutenait la

conversation avec son modèle du ton d’aisance d’un homme qui, comme

César, eût dicté au besoin à quatre secrétaires à la fois.

Dell’ Assiria, ai semidei

Aspirar...

—Je vous ai déjà priée, mademoiselle Reine, de ne pas faire ainsi la

bouche en cœur; cela vous donne un air Watteau, radicalement bourgeois.

—Quel air est-ce que cela me donne? répondit Mlle Gobillot avec

inquiétude.

—L’air Watteau, Régence, Pompadour, comme il vous plaira. Vous avez

la bouche grande, et il faut lui laisser, s’il vous plaît, son chic

naturel.

—J’ai la bouche grande, moi? s’écria Reine rougissant de dépit; comme

c’est poli pour un monsieur de Paris!

Et elle se pinça les lèvres au point de les réduire à la dimension

d’une cerise de Montmorency.

—Défaites-vous donc, Reine de mon cœur, de cette manière épicière

de juger l’art. Apprenez que rien n’est plus régalant qu’une grande

bouche. Nargue des bouches, bouton de rose; enfoncé!

Nargue des vents et de l’orage,

Quand dans ma main

Mon verre est plein.

—Si c’est la mode! murmura d’un ton radouci la Reine des cœurs, et

elle déploya horizontalement les richesses de deux lèvres vermeilles

qui auraient pu s’étendre d’une oreille à l’autre pour peu qu’elle eût

insisté, comme allait, si l’on en croit le médisant Bussy-Rabutin, le

bec amoureux de Mlle de La Vallière.

Già viene l’oro,

Già viene l’argento,

grommela l’artiste après un instant de silence.

—Pourquoi n’avez-vous pas voulu me laisser mettre mon collier d’or?

cela aurait donné à mon portrait un air plus cossu. Sophie Mitoux a

bien fait peindre sur le sien un peigne et des boucles d’oreilles de

corail. Ce genre! si ça n’est pas sciant!

—Je vous prie, mon aimable Reine, de me laisser vous croquer

à ma fantaisie; l’artiste, voyez-vous, est avant tout un être

d’inspiration, de spontanéité. D’ailleurs, vous avez le buste

trop caractérisé pour que je consente à le couper par quoi que ce

soit.—Vous n’avez pas besoin de vous rengorger comme si vous aviez

avalé votre buse.

L’art n’est pas fait pour toi, tu n’en as pas besoin.

C’est que, ma parole d’honneur, vous avez une poitrine

étonnante;—Rubens tout pur.—Quelque chose de plantureux, d’exubérant,

de luxuriant...

Mme Gobillot, femme austère, quoique aubergiste, veillait avec un

soin particulier à ce qu’aucune expression malsonnante ou insidieuse

ne vînt blesser les oreilles de sa fille, et, vu la compagnie qui

fréquentait sa maison, la tâche n’était pas toujours facile. Elle

fut donc choquée des derniers mots du jeune homme, quoiqu’elle n’en

comprit pas parfaitement le sens; mais, par cela même, elle crut y

flairer un poison caché, plus dangereux pour Mlle Reine que les

terribles mots des charretiers. Elle n’osa pas toutefois témoigner son

mécontentement à une pratique qui paraissait vouloir faire une dépense

_conséquente_, ainsi qu’elle disait elle-même; et ce fut, selon

l’usage, sur les personnes immédiatement sous sa dépendance qu’elle

fit retomber sa mauvaise humeur.

—Dépêchons-nous donc! Catherine; est-ce que vous n’aurez jamais fini

de mettre ce couvert? a-t-on vu une sainte longine pareille?—Je vous

ai déjà dit de prendre les services en métal d’Alger; ces messieurs

sont habitués à manger dans de l’argenterie.—Et, écoutez donc un peu,

quand je vous parle.—Quel est le chiffon qui a lavé ces verres? Si ce

n’est pas une honte! Qu’on me rince ça un peu mieux. Vous avez peur

de l’eau, que c’est pis qu’un chien enragé.—Et toi! qu’est-ce que tu

reluques ce poulet au lieu de l’arroser? laisse-le brûler, un peu, et

nous verrons qui se passera de souper.—Si ça n’est pas guignonnant!

continua-t-elle d’un ton grondeur en visitant successivement ses

casseroles, tout se dessèche, tout languit; un filet qui était tendre

comme la rosée, et qui sera calciné! Voilà trois fois que j’allonge la

sauce.—Catherine! apportez le bassin. Allons donc! leste et preste!

—Il est sûr, interrompit l’artiste, que Gerfaut se moque de moi d’une

manière carabinée. Je veux être académicien si je puis imaginer ce

qu’il est devenu.—Dites-moi, madame Gobillot, vous êtes bien certaine

qu’un amateur de l’art et du pittoresque, voyageant à cette heure dans

vos montagnes, ne risque pas d’être mangé par les loups ou détroussé

par les voleurs?

—Nos montagnes sont sûres, monsieur, répondit l’aubergiste d’un ton de

dignité offensée; excepté ce colporteur qu’on a assassiné il y a six

mois, et dont on a retrouvé le corps dans la Combe-aux-Renards...

—Et le voiturier qui a été arrêté il y a trois semaines à la Fosse,

ajouta Mlle Reine; les voleurs ne l’ont pas tué tout à fait, mais

ils l’ont tellement abîmé de coups qu’il est encore à l’hôpital à

Remiremont.

—Ohimé! voilà une sûreté à faire dresser les cheveux sur la tête!

C’est pis que la forêt de Bondy. En vérité, si je savais de quel côté

mon ami s’est dirigé ce matin, j’irais au-devant de lui avec mes

pistolets.

—Voilà Fritz, dit Mme Gobillot, qui a rencontré en revenant des champs

un voyageur qui lui a donné dix sous en lui demandant le chemin de

Bergenheim. D’après le signalement qu’il donne, il paraît que c’est ce

monsieur.—Raconte donc cela, Fritz.

L’enfant raconta, dans son patois alsacien, sa rencontre de

l’après-midi. L’artiste resta convaincu que c’était bien de Gerfaut

qu’il était question.

—Il se sera égaré dans le vallon, dit-il, en rêvant à notre drame.

Mais ne parliez-vous pas de Bergenheim? Y a-t-il donc ici près un

village de ce nom?

—C’est un château, monsieur, à une lieue d’ici, en remontant la

rivière.

—Et ce château appartient-il par hasard au baron de Bergenheim? un

beau garçon, grand et blond, les moustaches un peu rouges?

—C’est bien cela, excepté que monsieur le baron ne porte plus de

moustaches depuis qu’il a quitté le service. Est-ce que monsieur le

connaît?

—Parbleu! si je le connais! En parlant de service, je lui en ai rendu

un qui avait son petit mérite.—Est-il au château?

—Oui, monsieur, et sa dame aussi.

—Ah! diantre! sa femme aussi. C’est une demoiselle de Corandeuil, de

Provence; est-elle jolie?

—Jolie, dit Mlle Gobillot, en se pinçant les lèvres, cela dépend

des goûts. Pour les personnes qui aiment les figures pâles comme un

cierge, je ne dis pas. Et puis elle est maigre! Il est sûr qu’il n’est

pas difficile d’avoir la taille mince et de paraître bien faite quand

on est maigre comme ça.

—Tout le monde ne peut pas avoir vos joues de rose et ces formes

enchanteresses, dit à demi-voix le peintre, en regardant son modèle

d’un air séducteur.

—Il y en a qui trouvent la sœur de monsieur plus jolie que madame,

observa Mme Gobillot, en allongeant pour la cinquième fois la sauce de

son filet de bœuf.

—Oh! maman, comment pouvez-vous dire cela! s’écria Reine avec une moue

dédaigneuse, Mlle Aline! une enfant de quinze ans! Il est sûr qu’elle

ne manque pas de couleurs; mais elle a les cheveux si blonds, si

blonds, qu’ils ont l’air rouge. On dirait qu’ils brûlent.

—Ne dites pas de mal des cheveux rouges, je vous prie, interrompit le

peintre; c’est une nuance d’un ragoût éminemment artistique, et qui

était fort à la mode chez les juifs.

—Chez les juifs, à la bonne heure, mais chez les chrétiens... il me

semblait que les cheveux noirs...

—Quand ils sont longs et brillants comme les vôtres, ils sont

incomparables, dit le jeune homme, en continuant ses regards

assassins.—Madame Gobillot, vous serait-il égal de fermer cette porte?

On ne s’entend pas ici. Je suis un peu blasé en fait de musique, et

vous avez là dehors deux soprani qui me versent du plomb fondu dans

les oreilles.

—C’est Marguerite Mottet et sa sœur. Depuis que notre curé les a

mises de la conférence, elles font les belles chanteuses; qu’elles

m’assomment avec leur rage de venir vociférer sur mon banc! Mais,

patience, quand le père Mottet m’aura payé son avoine, je leur

signifierai une évacuation générale.

A ces mots, Mme Gobillot alla fermer la porte pour complaire à son

hôte; dès qu’elle eut le dos tourné, celui-ci, se penchant sur sa

chaise, avec une hardiesse de Lovelace, déposa un baiser fort tendre

sur la joue rose de Mlle Reine, qui ne songea à se retirer que lorsque

l’attentat fut consommé.

Le seul témoin de cet incident avait été le petit marmiton. Depuis

longtemps ses yeux bleus ne quittaient pas les moustaches et la barbe

de l’artiste, devant lequel il semblait plongé dans une admiration

profonde. Mais à ce trait inattendu son ébahissement fut au comble, et

il laissa tomber la cuiller dans les cendres.

—Eh! Meinherr, as-tu envie de te coucher sans souper comme on te l’a

promis? dit le jeune homme, tandis que la belle Reine cherchait à

reprendre contenance. Allons, dis-nous une petite chanson, au lieu

de me regarder comme si j’étais la girafe. Il a une jolie voix,

votre petit cuisinier, madame Gobillot. Allons, Meinherr, un petit

air allemand. Six kreutzers si tu chantes juste, la schlague si tu

m’écorches les oreilles.

Il se leva en mettant son album sous son bras.

—Et mon portrait? s’écria la jeune fille, la joue encore rouge du

baiser qu’elle avait reçu.

Le peintre s’approcha d’elle en souriant et lui dit d’un ton

mystérieux:

—Quand je fais le portrait d’une jolie personne comme vous, je ne

le termine jamais le premier jour. Si vous voulez me donner une

séance demain matin avant que votre mère soit levée, je vous promets

d’achever ce croquis d’une manière qui ne vous déplaira pas.

Mlle Reine, que sa mère observait en ce moment, s’éloigna sans mot

dire, mais après avoir répondu par un coup d’œil qui n’avait rien de

trop désespérant.

—Allons! petit drôle, s’écria l’artiste en pirouettant sur le talon

d’un air conquérant: mesure à trois temps; une, deux; partons en

levant.

L’enfant commença une chanson alsacienne d’une voix aiguë et sonore.

—Attends donc un moment. Sur quel satané ton chantes-tu ça?—_La_,

_la_, _la_, _ut_, _mi_, _la_:—_mi_, en _mi_ majeur, quatre dièzes à

la clef. Cré nom d’un petit bonhomme! en voici un de petit bonhomme

qui caracole sur les _si_ et les _ut_ dièzes comme Ossian dans les

nuages;—un _mi_ suraigu! continua-t-il avec étonnement, tandis que le

musicien faisait une tenue sur la tonique à l’octave avec une voix de

fausset claire comme du cristal.

L’artiste jeta au feu le cigare qu’il venait d’allumer et se mit à

arpenter la cuisine, sans plus faire attention à Mlle Gobillot, un peu

piquée de se voir négligée pour un petit tournebroche.

—Une voix rare! disait-il en se promenant à grands pas; _per Bacco!_

une voix fort rare. Avec cela il descend très bas; deux octaves et

demie, un timbre net et vibrant, les deux registres bien liés. Ce

serait un _primo musico_ admirable. Et puis le petit gaillard a une

jolie figure; après souper je le ferai laver pour prendre sa boule.

Je suis sûr qu’en moins d’un an de vocalisation il débuterait avec

le plus grand succès. Pardieu, c’est une idée!—Pourquoi Gerfaut ne

revient-il pas?—Voyons, il dirait fort bien Pippo de la _Gazza_ ou

Gemmi de _Guillaume Tell_. Mais il lui faudrait un rôle de début;

quel sujet pourrait-on trouver pour y placer un enfant?—Mais pourquoi

ce damné de Gerfaut ne rentre-t-il pas?—Un enfant, fille ou garçon;

garçon vaudrait mieux; un enfant! Daniel, parbleu; _Viva Daniele!_ La

_Chaste Suzanne_, opéra seria en trois actes.—Mme Bégrand était-elle

belle dans Suzanne!—Parbleu, si Meyerbeer voulait se charger de la

partition, ça lui reviendrait de droit, en qualité de compatriote.

Puis, ça lui donnerait occasion de rompre une lance avec Méhul et

Rossini; il vous plaquerait là-dessus une couleur hébraïque...

carabinée!—Si cet animal de Gerfaut pouvait rentrer!—Voyons quels

seraient les personnages: _soprano_, Suzanne; _contralto_, Daniel;

les vieillards, deux _bassi_; j’entends déjà d’ici un trio à enfoncer

celui de la _Gazza_; quant au _tenore_, c’est naturellement le mari

de Suzanne. Il y aurait pour lui une entrée superbe à son retour de

l’armée, _cavatina guerriera con cori_.—Mais cet enragé de Gerfaut! il

faut que les loups l’aient mangé. S’il était ici, nous bâclerions le

scénario entre la poire et le fromage.

En ce moment la porte fut ouverte brusquement.

—Le souper est-il prêt? dit une voix sonore.

—Eh! le voilà, ce cher ami,

O surprise extrême!

Grand Dieu! c’est lui-même....

vivant et animé.

—Et affamé, dit Gerfaut en se laissant tomber sur une chaise au coin

du feu.

—Veux-tu faire, pour l’Opéra, _la Chaste Suzanne_, drame lyrique en

trois actes, musique de Meyerbeer?

—Je veux souper. Madame Gobillot, je me recommande à vous. Grâce à

l’air de vos montagnes, je meurs de faim.

—Mais, monsieur; voilà deux heures qu’on vous attend, repartit

l’hôtesse en faisant danser successivement toutes ses casseroles.

—C’est vrai, dit l’artiste; passons à la salle à manger.

Già la mensa è preparata.

En soupant je t’expliquerai mon plan. Je viens de trouver dans les

cendres un Daniel...

—Mon cher Marillac, laisse là ton Daniel et ta Suzanne, répondit

Gerfaut en se mettant à table; j’ai à te parler d’une chose fort

importante.

[Illustration]

[Illustration]

Gerfaut · 第 14 / 48 题