des droits qui sont inhérents à l'humanité et dont aucune créature
humaine ne peut être dépouillée sans iniquité et sans désordre. C'est
l'honneur de la civilisation moderne d'avoir dégagé ces droits de cet
amas de violences et de résultats de la force sous lequel ils avaient
été longtemps enfouis, et de les avoir rendus à la lumière. C'est
l'honneur de la Révolution française d'avoir proclamé et mis en pratique
ce résultat de la civilisation moderne.
Je n'entreprendrai pas ici l'énumération de ces droits universels, égaux
pour tous; je veux dire seulement qu'à mon avis ils se résument dans ces
deux-ci: le droit de ne subir, de la part de personne, une injustice
quelconque, sans être protégé contre elle par la puissance publique; et
ensuite le droit de disposer de son existence individuelle selon sa
volonté et son intérêt, en tant que cela ne nuit pas à l'existence
individuelle d'un autre.
Voilà les droits personnels, universels, égaux pour tous. De là
l'égalité dans l'ordre civil et dans l'ordre moral.
Mais les droits politiques seraient-ils de cette nature? Messieurs, les
droits politiques, ce sont des pouvoirs sociaux; un droit politique,
c'est une portion du gouvernement: quiconque l'exerce décide
non-seulement de ce qui le regarde personnellement, mais de ce qui
regarde la société ou une portion de la société. Il ne s'agit donc pas
là d'existence personnelle, de liberté individuelle; il ne s'agit pas de
l'humanité en général, mais de la société, de son organisation, des
moyens de son existence. De là suit que les droits politiques ne sont
pas universels, égaux pour tous; ils sont spéciaux, limités, et je n'ai
pas besoin de grandes preuves pour le démontrer. Consultez l'expérience
du monde; de nombreuses classes d'individus, des femmes, des mineurs,
des domestiques, la grande majorité des hommes sont partout privés des
droits politiques; et non-seulement ceux-là en sont privés, mais des
conditions, des garanties ont été partout et de tout temps attachées aux
droits politiques comme preuve ou présomption de la capacité nécessaire
pour les exercer dans l'intérêt de la société, qui est la sphère que ces
droits concernent, et sur laquelle ils agissent.
Bien loin donc que l'égalité soit le principe des droits politiques,
c'est l'inégalité qui en est le principe; les droits politiques sont
nécessairement inégaux, inégalement distribués. C'est là un fait
qu'attestent et consacrent toutes les constitutions du monde. La limite
de cette inégalité peut varier à l'infini; les droits politiques
s'étendent ou se resserrent selon une multitude de circonstances
différentes. Mais l'inégalité demeure toujours leur principe, et
quiconque parle d'égalité en matière de droits politiques confond deux
choses essentiellement distinctes et différentes: l'existence
individuelle et l'existence sociale, l'ordre civil et l'ordre politique,
la liberté et le gouvernement.
En matière de liberté, il y a des droits universels, des droits égaux;
en matière de gouvernement, il n'y a que des droits spéciaux, limités,
inégaux. (_Marques d'adhésion._)
Ce n'est pas comme contraire à l'égalité que l'hérédité peut être
repoussée; car il n'y a en cela rien que de conforme, de rigoureusement
conforme à la nature des droits politiques et à leur distribution, dans
les pays les plus libres et au milieu de la civilisation la plus
avancée.
Mais une inégalité héréditaire des droits politiques, un pouvoir
transmis par le seul fait de la naissance, ceci n'est-il pas contraire
aux principes, n'y a-t-il pas là une véritable monstruosité?
Je demande, messieurs, la permission de rappeler deux faits qui ont déjà
été indiqués dans le cours de cette discussion, et sur lesquels je
n'insisterai pas, mais qu'il me paraît nécessaire d'avoir toujours
présents à l'esprit.
Une inégalité héréditaire, des droits transmis par le seul fait de la
naissance, c'est là un des fondements de la société civile; la
transmission de la propriété n'est pas autre chose. Je sais bien que
cette inégalité, cette transmission par droit de naissance est attaquée
sur ce terrain-là. Aussi, je l'avoue, je n'en ai pas grand'peur. Je
crois que la propriété est bonne pour se défendre, et qu'il y a des
intérêts qui n'ont rien à craindre des plus strictes conséquences de la
logique.
Cependant je remarque le fait: c'est le principe de l'inégalité
héréditaire et des droits transmis par le seul fait de la naissance,
principe en vigueur dans l'ordre civil, qui est publiquement attaqué
aujourd'hui dans l'ordre politique, tellement que le principe contraire
est une religion. (_On rit._)
Je n'entends pas tirer, je le répète, de ce fait toutes les conséquences
que je pourrais en tirer; je n'entends pas assimiler complétement la
société politique à la société civile; je remarque seulement qu'il y a,
dans un principe qu'on regarde comme monstrueux, le fondement
non-seulement nécessaire, mais légitime, moral, seul possible de la
société civile.
J'entre dans l'ordre politique. Qu'est-ce que je trouve au sommet de
l'ordre politique? La plus grande inégalité, l'hérédité, la transmission
des plus grands droits politiques par le seul fait de la naissance, la
royauté.
Je n'entends pas assimiler la pairie à la royauté ni conclure
nécessairement de l'une à l'autre; je dis seulement que là encore, dans
l'ordre politique, je trouve le fait de l'inégalité, la transmission des
droits par le seul fait de la naissance; et qu'à moins de qualifier
votre gouvernement de monstrueux, vous n'avez pas le droit de dire que
ce principe soit monstrueux. Je répète que je n'entends pas me prévaloir
des conséquences que je pourrais tirer de là; ce que je demande aux
adversaires de l'hérédité, c'est de ne pas se prévaloir d'un principe
absolu, de ne pas repousser toute atteinte à ce principe comme contraire
à la raison humaine.
A présent, j'aborde la question en elle-même, en la dégageant de ses
préliminaires.
Je dis que, quant aux droits héréditaires en eux-mêmes, indépendamment
des constitutions écrites, des organisations politiques faites de main
d'homme, il y a des lois naturelles qui règlent les affaires de ce
monde, il y a des principes primitifs, universels, qui gouvernent les
sociétés. Les Italiens ont un proverbe qui dit: _Le monde va de
lui-même_; et bien lui en prend, car s'il n'avait, pour aller, que les
lois que les hommes prétendent lui donner, il se détraquerait plus
souvent que cela ne lui arrive et pourrait même s'arrêter quelquefois
tout à fait. Le monde va de lui-même; le monde va en vertu de certaines
lois naturelles, de certains principes primitifs et universels, et grâce
à Dieu, il n'est pas au pouvoir des hommes de l'empêcher d'aller.
Eh bien! parmi ces principes, il y en a deux qui me frappent, comme les
plus puissants, comme invincibles: l'hérédité et l'activité individuelle
ou la personnalité. Par l'hérédité, chaque individu, chaque génération
reçoit de ses prédécesseurs une certaine situation toute faite, une
certaine existence déterminée; il la reçoit naturellement,
nécessairement, par le seul fait de la naissance. Cela est vrai dans
l'ordre moral comme dans l'ordre matériel. Les idées, les sentiments,
les habitudes se transmettent comme les biens, comme la disposition
physique, et il n'est au pouvoir d'aucun de nous de les répudier
complétement.
Après cette situation toute faite, ainsi reçue de ses prédécesseurs,
chaque homme, chaque génération, en vertu de sa raison et de sa liberté,
par sa propre force, modifie, change cette situation, cette existence,
se fait soi-même à son tour, après avoir été fait par ses prédécesseurs.
En sorte que nous sommes tous, et les générations et les individus, le
résultat de deux éléments: l'un de tradition, qui est l'oeuvre des temps
et des personnes qui nous ont précédés; l'autre de création, qui est
notre propre ouvrage. (_Sensation._)
C'est l'alliance de ces deux principes, de ces deux éléments qui fait
l'honneur et la supériorité du genre humain. C'est par la tradition, par
l'hérédité que subsistent les familles, les peuples, l'histoire; sans
tradition, sans hérédité, vous n'auriez rien de tout cela. C'est par
l'activité personnelle des familles, des peuples, des individus que les
conditions de l'hérédité changent; l'activité personnelle fait la
perfectibilité du genre humain. C'est ce qui le distingue de toutes les
autres créatures qui couvrent la terre; supprimez l'un de ces deux
éléments, vous faites tomber le genre humain au rang des animaux.
(_Sensation._)
Eh bien! c'est de la bonne combinaison de ces deux éléments dans de
justes proportions que résulte la bonne organisation des sociétés. Si le
principe de l'hérédité prévaut seul, s'il domine exclusivement, vous
avez l'immobilité; c'est le régime des peuples de castes. Si c'est
l'individualité qui domine presque seule, vous avez l'isolement, point
de liens avec le passé, point d'avenir, une existence individuelle et
isolée; c'est le régime des peuplades errantes, barbares, qui couvrent
depuis longtemps le sol de l'Amérique.
Je le répète: les deux principes de l'hérédité et de la personnalité
sont naturels, nécessaires, légitimes; leurs combinaisons peuvent varier
à l'infini: elles dépendent d'une multitude de causes. Ainsi, dans une
société naissante et fort simple, le principe de l'hérédité tient peu de
place; c'est celui de l'activité personnelle, de l'individualité qui
domine. Dans une société ancienne, compliquée, le principe de l'hérédité
occupe nécessairement une beaucoup plus grande place; il y a un plus
grand nombre de traditions, par conséquent un champ moins libre laissé à
l'activité individuelle.
Ces combinaisons, je le répète, peuvent varier à l'infini; mais les deux
principes sont également légitimes, naturels; vous ne pouvez exclure ni
l'un ni l'autre de l'espèce humaine, et quand leurs parts sont mal
faites, il y a de grands désordres dans la société.
Que nous propose-t-on aujourd'hui? On nous propose de déclarer qu'il n'y
a de pouvoir légitime que le pouvoir électif, c'est-à-dire le pouvoir
qui dépend de la volonté humaine, qui est créé par la volonté humaine.
C'est là la doctrine que l'on professe: c'est au nom de cette doctrine
surtout qu'on proscrit l'hérédité de la pairie.
Eh bien! je repousse complétement cette doctrine; je la repousse comme
contraire aux faits généraux que je viens de vous exposer, et qui ne
sont autre chose que l'histoire de l'humanité; je la repousse comme
contraire aux faits les plus simples qui se passent au milieu de nous,
dans toutes nos familles. Est-ce que tous les pouvoirs sont électifs?
Est-ce que le pouvoir paternel est électif? N'avons-nous pas sous nos
yeux des pouvoirs légitimes qui ne sont nullement électifs? (_Mouvements
divers._) J'insiste sur ce point: la doctrine qui consiste à dire qu'il
n'y a de pouvoir légitime que le pouvoir électif, je la combats avec
d'autant plus de raison que notre gouvernement repose sur le principe de
la monarchie, c'est-à-dire sur la part faite, au nom de la raison
publique, aux nécessités sociales, au principe de l'hérédité.
Cette part est-elle suffisante? l'hérédité ne nous est-elle nécessaire
que sur le trône et nulle part ailleurs? C'est là toute la question.
Aucun principe ne nous gêne dans cette question; on n'a pas le droit de
se prévaloir de je ne sais quelle illégitimité générale de l'hérédité,
pour nous combattre et nous imposer des lois dans la question que nous
traitons. L'hérédité est un des principes écrits dans la Charte du
monde, et toutes les doctrines qui la repoussent absolument sont
ignorantes, barbares et fausses. (_Mouvements en sens divers._)
Eh bien! messieurs, la question ainsi dégagée de tous les embarras qui
tendaient, pour ainsi dire, à l'écraser, la question réduite à
elle-même, la voici: Pour que la pairie remplisse sa destination, pour
qu'elle joue dans notre gouvernement le rôle qu'elle est appelée à
accomplir, est-il nécessaire qu'elle soit héréditaire?
Je le répète, nous sommes libres de traiter et de résoudre cette
question selon l'utilité sociale; je crois qu'il n'existe pas de
principes dont nous devions nous embarrasser le moins du monde.
La question ainsi posée, il y a un fait qu'il est impossible de ne pas
remarquer, c'est la lutte qui est établie dans toute société entre deux
intérêts différents: l'intérêt de la possession, de la conservation, du
maintien de ce qui est, et l'intérêt de la conquête ou le désir
d'innovation. Cette lutte est le fait général et constant de toute
société; c'est même ce qui constitue la vie sociale, le progrès de la
civilisation.
Voici comment en général la lutte s'établit: elle s'engage entre, d'une
part, le gouvernement proprement dit, le pouvoir exécutif, comme
représentant et champion de l'intérêt de conservation, et d'autre part,
l'élément démocratique, comme représentant l'intérêt de conquête et
d'innovation. Je ne dis pas qu'il en soit toujours ainsi; l'histoire
présente peut-être des combinaisons différentes; mais, en général, c'est
ainsi que la question finit par se poser.
Alors à ces intérêts généraux dont je vous ai indiqué les représentants,
viennent se joindre des intérêts personnels. Le gouvernement est
représenté par des personnes; l'élément démocratique est aussi
représenté par des personnes; et l'on comprend que les passions
personnelles viennent alors se combiner avec les intérêts généraux. Et
plus il y a de liberté dans un pays, plus l'élément démocratique déploie
l'esprit d'innovation et de conquête, plus le gouvernement est porté à
se montrer le défenseur de l'intérêt de conservation.
Ce fait, messieurs, n'est pas nouveau; il a été reconnu à cette tribune;
les hommes l'ont observé depuis qu'ils vivent en société, et l'on a
cherché un moyen d'empêcher que les représentants des deux intérêts en
vinssent continuellement aux prises; d'empêcher, comme le disait hier
mon honorable ami M. Royer-Collard, que les flots démocratiques vinssent
battre continuellement la royauté.
Il n'y a presque aucune constitution, soit dans le moyen âge, soit dans
des temps plus reculés, où cet élément ne se retrouve, bien ou mal
imaginé; partout on a cherché à créer un pouvoir de cette nature, dont
l'objet est de fortifier le gouvernement, de le soutenir contre
l'invasion de l'élément démocratique.
Pour atteindre ce but, que faut-il? Il faut que ce pouvoir soit animé de
l'esprit du gouvernement, qu'il en comprenne les conditions, les
besoins, qu'il vive habituellement dans sa sphère, à son niveau, et que
cependant il ne soit pas le gouvernement lui-même; il faut qu'il soit
animé des intérêts généraux que le gouvernement représente, et qu'il
n'ait pas les passions personnelles que le gouvernement porte dans son
sein. Il faut, en un mot, que ce soit un pouvoir gouvernemental, mais
que ce ne soit pas du tout le gouvernement.
Eh bien! je dis, que dans la seconde Chambre ou la pairie, il n'y a que
l'hérédité qui puisse lui faire atteindre ce but. Je dis qu'il n'y a que
l'hérédité qui puisse créer, à côté du gouvernement, un certain nombre
de situations permanentes, fixes, au niveau du gouvernement, vivant
habituellement dans sa sphère, connaissant ses besoins, pénétrées de son
esprit, ayant les mêmes intérêts généraux que lui, sans avoir les
intérêts personnels, les passions personnelles qui animent le
gouvernement dans sa lutte contre l'élément démocratique.
Je dis qu'il n'y a que l'hérédité qui puisse donner à la pairie ce
caractère, et faire en sorte que la pairie soutienne le pouvoir sans
épouser tel ou tel ministère en particulier, sans embrasser la cause
particulière de telles passions, de tel intérêt personnel.
L'hérédité, je le répète, place la pairie à côté du gouvernement, au
niveau du gouvernement, et cependant la laisse étrangère et indépendante
de lui. Sous ce point de vue, l'hérédité peut seule véritablement donner
à la pairie le caractère dont elle a besoin pour remplir sa mission.
On dit: «Ce que vous créez là est une aristocratie, il n'y en a plus, il
ne peut plus y en avoir.»
Je ne rappellerai pas à la Chambre ce qu'elle a déjà entendu dans les
séances précédentes; je ne redirai pas, entre autres, ce que M. Thiers a
dit à la Chambre, que les choses ne sont pas si nouvelles qu'on le pense
communément. La Révolution française a fait de très-grandes choses, elle
a changé l'état social. Cependant, il ne faut pas la croire si grande
qu'on se la figure; elle n'a pas changé la nature des hommes ni les
conditions essentielles de toute société. Il n'est pas vrai que la
Révolution ait supprimé dans la société tous les éléments
d'aristocratie. L'échelle sociale a sans doute moins d'étendue, il y a
moins de distance des degrés supérieurs aux degrés inférieurs de la
société; mais la distance est encore suffisamment grande pour que
l'aristocratie puisse s'en tirer et elle s'en tirera. Il n'est pas
besoin de la créer; elle existe sous nos yeux, dans toutes les
conditions de la société; la Révolution ne l'a pas détruite.
J'irai plus loin, quand nous parlons de l'aristocratie aujourd'hui, j'ai
peur que nous ne tombions dans une grande méprise; nous avons l'air de
parler de ces luttes qui avaient lieu entre la démocratie et
l'aristocratie dans les républiques anciennes; nous avons l'air de
parler de cette démocratie oisive, s'occupant, comme l'aristocratie, des
affaires publiques, discutant et voulant partager le gouvernement. C'est
là ce qui se passait à Athènes, à Rome, dans les républiques anciennes,
par suite de l'esclavage et de la constitution qu'avaient alors les
gouvernements.
La démocratie moderne n'a rien de semblable à celle-là. Elle est
laborieuse, occupée, essentiellement vouée à ses intérêts domestiques,
aux besoins de sa vie privée. La démocratie moderne n'est pas en lutte,
comme on le prétend, contre l'aristocratie; elle n'aspire pas au
pouvoir, elle n'aspire pas à gouverner elle-même, elle veut intervenir
dans le gouvernement autant qu'il est nécessaire pour qu'elle soit bien
gouvernée, et qu'elle puisse, en toute sécurité, vaquer à la vie
domestique, aux affaires privées. (_Très-bien! très-bien!_)
C'est là le résultat, et de l'abolition de l'esclavage, et de la
grandeur des États modernes et de la complication de notre civilisation
actuelle.
La démocratie moderne, je le répète, n'est pas essentiellement vouée à
la vie politique, préoccupée des passions politiques; elle a ses
intérêts et ses affaires particulières, dont elle demande à pouvoir
s'occuper avec liberté et sécurité; elle cherche dans le gouvernement
toutes les garanties de cette liberté et de cette sécurité. Rien de
moins, rien de plus.
Eh bien! messieurs, si tel est l'état des choses dans notre pays, ce
dont nous avons besoin, et plus besoin que jamais, c'est de trouver dans
la société des hommes qui, par situation, par le fait de leur naissance
si l'on veut, se vouent et appartiennent spécialement aux affaires
publiques, à la vie politique, des hommes qui en fassent habituellement,
naturellement, leur étude, leur état, leur profession, comme d'autres,
dans la démocratie, font leur état de la jurisprudence, du négoce, de
l'agriculture et de toutes les carrières de la vie sociale.
Je dis que cette aristocratie est la condition des sociétés modernes,
une conséquence nécessaire de la nature de la démocratie moderne.
A cette aristocratie deux conditions sont imposées: la première, c'est
d'être constamment soumise au contrôle, à l'examen, à l'impulsion de la
démocratie; la seconde, de se recruter constamment dans la démocratie,
de lui ouvrir son sein, de recevoir d'elle tout ce qu'elle produit
d'hommes capables qui voudront sortir des intérêts privés pour se
consacrer aux affaires du pays. Je dis que ces deux conditions sont
essentielles, nécessaires à l'aristocratie constitutionnelle dont nous
avons besoin. Or, l'hérédité est le seul moyen de satisfaire à ces deux
conditions.
Par l'hérédité, vous atteignez le but dont j'ai parlé; vous avez ainsi
un certain nombre de situations toutes faites, des familles dont la vie
publique, dont les affaires publiques seront, pour ainsi dire,
l'élément, qui seront placées au sommet et recevront toujours cependant
l'impulsion de la démocratie; car, il n'y a pas de doute sur ce point,
c'est cette Chambre, c'est la Chambre démocratique qui décidera de la
direction du gouvernement, qui donnera l'impulsion, qui sera
prépondérante.
Je dis que votre Chambre des pairs ainsi constituée se recrutera
nécessairement dans le sein de la démocratie, et, à cet égard, il existe
un fait plus concluant que toutes les observations qu'on pourrait faire.
La Chambre des pairs anglaise est certainement la plus aristocratique,
celle qui réunit le plus de conditions de durée et de perpétuité
possibles. Eh bien! voulez-vous savoir l'état actuel de la Chambre des
pairs anglaise?
Un de nos honorables collègues, M. le général Bertrand, dans une opinion
qui nous a été distribuée, a dit: «Parcourez la généalogie des lords des
trois royaumes, presque toutes les races y remontent à la conquête de
nos Normands du XIe siècle.» Ne semblerait-il pas, d'après cela, que les
familles de la Chambre des pairs d'Angleterre se sont perpétuées depuis
le XIe siècle? Certes, le principe d'hérédité aurait exercé là une
grande puissance.
Eh bien! messieurs, voici son état véritable. Sans compter les pairs
ecclésiastiques, pour lesquels il n'y a pas d'hérédité, il y avait, en
1829, dans la Chambre des pairs 375 membres laïques. Sur ces 375
membres, 48 seulement remontent au delà du XVIIe siècle, 124 au delà du
XVIIIe siècle, et sur les 261 restants, et dont aucun n'est plus ancien
que le XVIIIe siècle, 170 n'ont pas quatre-vingts ans d'existence, 104
même ne datent que de ce siècle-ci.
Voilà comment la Chambre anglaise s'est recrutée; voilà quelle a été,
dans cette société si aristocratiquement constituée, la force du
principe de l'hérédité. C'est la classe moyenne qui remplit
très-rapidement la Chambre des pairs; c'est elle qui est le véritable
réservoir dans lequel l'aristocratie vient sans cesse se régénérer, se
rajeunir.
A combien plus forte raison en serait-il de même chez nous? Dans notre
société où l'hérédité n'aurait aucune des garanties civiles qu'elle
possède en Angleterre, la démocratie serait l'élément où se retremperait
sans cesse la Chambre des pairs. Notre aristocratie constitutionnelle,
soumise à l'influence prépondérante de l'élément démocratique, viendrait
s'y recruter chaque jour.
C'est là ce dont nous avons besoin. Nous avons besoin, passez-moi le
mot, quoiqu'il ne rende pas exactement ma pensée, nous avons besoin
d'une classe _essentiellement politique_, d'un certain nombre d'hommes
essentiellement politiques. Ce qu'il faut, c'est qu'ils ne disposent pas
de nous selon leur gré, c'est que tous les hommes capables du pays qui
voudront entrer dans la vie politique aient la perspective d'une
situation politique, fixe et indépendante.
11 y a, messieurs, un dernier argument dont il faut bien que je dise un
mot. On dit: le pays n'en veut pas; votre institution peut être
très-bonne, mais elle est repoussée par le voeu national. Messieurs,
personne ne professe un plus grand respect que moi pour les organes et
les voeux du pays; c'est le droit des pays libres de n'avoir
d'institutions que celles qu'ils acceptent et auxquelles ils croient.
Mais, messieurs, les peuples libres se trompent comme d'autres; à la
vérité, ils se détrompent aussi mieux que d'autres par le fait de la
liberté. J'ai dans mon pays cette confiance qu'il saura se détromper
quand il s'est trompé. Je lui porte plus de respect, j'ose le dire, que
ceux qui veulent s'emparer de sa volonté du moment, de sa croyance du
moment, comme d'une volonté immobile, éternelle, d'une croyance qui ne
peut pas changer; que ceux qui nous donnent cette raison comme une
raison péremptoire devant laquelle il faut que notre raison à nous
s'arrête et succombe. Non, il n'en est rien: notre raison reste libre et
indépendante devant la conviction du pays; nous avons l'avantage de
croire que le pays peut se tromper; et nous en avons sous les yeux
d'assez grands exemples pour que notre confiance ne soit pas illégitime.
Rappelez-vous quelle était la force de la conviction générale, la force
de ce que j'appellerai la prévention, le préjugé du pays, dans le procès
des ministres de Charles X. Le préjugé général, la conviction générale
étaient que leur condamnation à mort était nécessaire. Eh bien!
j'affirme que le pays s'était trompé, et qu'aujourd'hui le pays se
félicite que cela n'ait pas eu lieu, qu'il sait gré à la Chambre des
pairs du jugement qu'elle a rendu. (_Marques d'adhésion._) Il a changé
d'avis à cet égard; grand exemple, exemple terrible des erreurs
populaires et des frénésies dont on se guérit dans les pays libres.
(_Nouvelle adhésion._)
Nous en avons un autre plus récent. Je parle de la discussion que nous
avons eue, il y a quelques jours sur les affaires étrangères. Sans aucun
doute, la sympathie du pays pour la Pologne était profonde, générale;
elle l'est encore. Le pays paraissait (je dis paraissait, parce que je
ne veux pas affirmer que cela fût), le pays paraissait porté à croire
qu'on aurait dû faire la guerre à la Russie pour la Pologne. J'affirme
qu'il est détrompé à cet égard, qu'il ne croit plus que cette politique
eût été utile à la Pologne, bien qu'il lui porte le même intérêt et
qu'il ait pour elle la même sympathie, mais il est actuellement
convaincu que cette guerre eût été contraire à son intérêt et à la
justice de l'Europe. (_Mouvements en sens divers._)
J'apporte ici ma conviction; j'affirme que ma conviction a été telle.
(_Voix à gauche:_ A la bonne heure, parlez pour vous.) C'est un
sous-entendu que nous pouvons aisément nous épargner: il est clair que
chacun n'apporte ici que sa conviction, et qu'il ne prétend pas
l'imposer aux autres.
J'affirme que, dans ma conviction, le pays s'est détrompé à cet égard,
qu'il croit aujourd'hui que la guerre n'eût pas été bonne, qu'elle
n'était pas sage; ce qu'il ne croyait pas aussi fermement il y a quinze
jours.
Je dis donc que nous avons eu tout récemment deux grands exemples de la
manière dont un peuple libre se détrompe après s'être trompé. J'ai donc
dans mon pays cette confiance que s'il était vrai, comme je le pense,
que l'hérédité de la pairie fût une institution nécessaire, utile, la
France se détromperait à cet égard (_Voix à gauche:_ Non, non,
jamais.... _Voix au centre:_ Oui, oui!); s'il était vrai d'ailleurs, ce
que je ne crois pas, qu'il se soit aussi trompé que quelques personnes
le prétendent.
Ce n'est pas sans raison que j'ai cette confiance. Je vous prie de
remarquer au nom de quelles idées on combat aujourd'hui l'hérédité de la
pairie. J'affirme, sans crainte d'être démenti, que c'est au nom des
idées, des théories de 1791.
Eh bien! il est vrai que les idées de 1791 sont encore présentes à
beaucoup d'esprits, qu'elles ont encore en France une grande puissance.
Il est vrai, en même temps, que toutes les fois qu'on les voit approcher
de l'épreuve, toutes fois qu'on les voit sur le point d'être mises en
pratique, le pays recule, parce que son expérience l'avertit de leur
fausseté, parce que l'instinct de l'expérience l'avertit que ces idées
ne valent rien pour fonder un gouvernement. Je dis pour fonder un
gouvernement, et c'est à dessein.
Ces idées ont été excellentes pour renverser l'ancien régime, pour
détruire; je ne leur en veux pas de cette destruction; au contraire, je
m'en applaudis; mais je dis qu'elles n'avaient que cette destination,
qu'elles l'ont remplie, et qu'à présent elles sont usées, elles ne sont
plus bonnes pour les choses dont nous avons besoin. De quoi avons-nous
besoin aujourd'hui? Nous avons besoin de fonder un gouvernement, de
consolider notre monarchie constitutionnelle. Il est évident qu'on ne
fonde pas avec les mêmes idées, avec les mêmes procédés par lesquels on
détruit. Cela est de bon sens et n'a pas besoin d'être démontré.
On ne fonde pas un gouvernement en un jour, d'un coup, par la baguette
de ce qu'on appelle le pouvoir constituant; on le fonde par la bonne
conduite de ce gouvernement lui-même, par l'harmonie, par le jeu bien
entendu de tous les pouvoirs permanents et habituels qui le constituent.
On le fonde un peu chaque jour, un peu plus le lendemain; on le fonde en
vingt ans, en cinquante ans, en un siècle; c'est une oeuvre qui ne peut
être accomplie que par le concours tranquille, régulier, non d'un
pouvoir constituant, non d'un congrès, non de l'exercice extraordinaire
de la souveraineté publique, mais des pouvoirs légaux, habituels,
permanents. C'est ainsi que les gouvernements se fondent, et ainsi
seulement; il n'y a aucun autre moyen de leur donner de la force et de
la durée. (_Sensation._)
Eh bien! c'est quand nous avons cette oeuvre à accomplir, quand c'est
notre intérêt, notre besoin, notre devoir de fonder le gouvernement
constitutionnel en France, c'est alors que nous irions commencer par
détruire un pouvoir essentiel, un pouvoir constitutif de ce
gouvernement? Comment, nous n'avons qu'à fonder, c'est là notre besoin,
c'est là ce qui nous préoccupe tous, et nous irions reprendre l'oeuvre
de destruction, au nom des mêmes idées et des mêmes théories qui, en
1791, n'ont servi qu'à cette oeuvre!
Non, messieurs, cela est contraire au bon sens, cela est contraire aux
besoins du pays, aux voeux bien entendus de tous les hommes éclairés et
indépendants.
Vous voulez fonder une monarchie constitutionnelle: commencez par
respecter les pouvoirs qui la constituent, par respecter leur
indépendance, par assurer à tous leur libre exercice, et ne revenez pas
sans cesse sur des expériences et des théories qui, je le répète, sont
sans valeur aujourd'hui.
La pairie consiste en trois éléments, en trois conditions; par la
nomination royale, elle est monarchique et fortifie le gouvernement; par
le nombre illimité de ses membres, elle s'adapte bien à la monarchie
constitutionnelle et tient bien sa place dans le jeu des trois pouvoirs;
par l'hérédité, elle est monarchique et libérale en même temps; elle est
politique, elle donne au pays ce dont il a besoin et pour l'ordre et
pour la liberté.
Si vous détruisez l'un de ces trois éléments, l'une de ces trois
conditions, vous portez atteinte à la royauté, à la machine
constitutionnelle, à son jeu libre et bien entendu. Je ne veux pas dire
par là que si l'hérédité n'est pas maintenue, la France est perdue.
(_Mouvement._) Je ne veux pas le dire, parce que j'espère davantage de
mon pays. Je connais peu de folies dont son bon sens ne réussît tôt ou
tard à le sauver. Mais j'affirme que, si vous maintenez l'hérédité, la
France est sauvée; l'anarchie dont nous nous plaignons trouvera son
terme, le point d'arrêt que nous cherchons sera atteint, la révolution
de Juillet sera terminée et consolidée à la fois. Si l'hérédité de la
pairie est abolie, je ne sais pas quelles tempêtes nous attendent, mais,
à coup sur, les ancres nous y manqueront. (_Marques d'une vive adhésion
au centre... Sensation prolongée._)
XXXIV
Discussion du projet de loi portant demande d'un crédit de 18,000,000 de
francs pour travaux d'utilité publique et dans le but de secourir la
classe ouvrière.
--Chambre des députés.--Séance du 20 octobre 1831.--
Ce projet de loi, présenté le 27 septembre à la Chambre des députés, fut
discuté pendant trois jours, et adopté le 21 octobre à une grande
majorité. C'était une mesure de circonstance qui soulevait les plus
importantes questions d'organisation sociale et d'administration
publique. Je pris la parole pour indiquer, en peu de mots, les vrais
principes de la matière et pour bien déterminer le caractère du projet,
qui fut promulgué comme loi le 6 novembre 1831.
M. GUIZOT.--Je ne veux point prolonger la digression à laquelle les
préopinants se sont livrés; je demande, au contraire, la permission de
rappeler l'attention de la Chambre sur le projet même. Je n'avais point
dessein de prendre la parole dans cette discussion; mais il me semble
que le projet n'a été envisagé sous son point de vue véritable, ni par
ceux qui l'ont attaqué, ni par ceux qui l'ont défendu; je crois que l'on
s'est laissé aller à une méprise qui, si elle continuait, serait grave.
Je prie donc la Chambre de me permettre quelques courtes observations.
La détresse d'une grande partie des classes laborieuses est un fait sur
les causes duquel les opinions peuvent varier, mais sur l'existence
duquel tout le monde est d'accord.
Pour mon compte, je suis tenté de croire ce fait plus grave encore qu'il
ne le paraît; il me semble que l'on n'est pas assez frappé du bon esprit
et de la résignation avec lesquels les classes laborieuses supportent
leurs souffrances. Depuis un an, elles ont donné un exemple
d'intelligence et de moralité dont il est impossible de n'être pas
frappé. Au milieu de toutes les tentations, au milieu de tous les
mauvais exemples qui pouvaient les égarer, elles ont résisté, elles se
sont tenues en paix, elles ont réclamé et défendu l'ordre public contre
les manoeuvres de ceux qui voulaient le troubler.
Je suis donc convaincu que la souffrance et la détresse des classes
laborieuses sont encore plus grandes qu'elles ne paraissent. C'est à
cette souffrance, à cette détresse que s'adresse le projet de loi qui
vous est soumis.
Messieurs, ce n'est pas là le seul fait, il y en a d'autres avec
lesquels la souffrance des classes laborieuses coïncide; sans parler des
tentatives pour troubler l'ordre public qui se sont renouvelées sur
plusieurs points, il faut faire attention, aux idées qu'on propage,
qu'on essaye de propager.
On s'efforce de mettre en opposition la propriété et le travail, les
propriétaires qu'on qualifie en général d'oisifs, et les travailleurs.
(_On rit._) J'ai l'honneur de dire à la Chambre que, sans attacher à ce
fait une importance immense, je crois qu'il en a une réelle, ne fût-ce
que par l'état d'égarement dans lequel il jette des esprits qui
devraient exercer sur la société une influence salutaire, et qui
travaillent au contraire à la corrompre et à l'égarer. (Voix au centre:
_C'est vrai._)
Indépendamment de ces théories, il y a des rêves philanthropiques: on se
figure que l'on peut supprimer dans ce monde-ci la souffrance, la
misère, donner du travail à tous ceux qui en manquent, et que c'est une
entreprise dont les gouvernements doivent se charger.
Quand on veut soulager les classes laborieuses, il faut faire attention
non-seulement à leurs souffrances, mais à tous les faits dont je parle.
On a été obligé d'en tenir compte, on en a tenu compte dans le projet de
loi. Quel est le véritable caractère de ce projet? Apporte-t-il un
remède limité aux souffrances des classes laborieuses, en se conduisant
comme la raison l'ordonne? Pour mon compte, je le crois.
Et d'abord, le projet arme le gouvernement des moyens de maintenir
l'ordre public en soulageant les classes laborieuses.
J'ai entendu un honorable membre parler, avec une sorte d'éloignement,
de l'influence que ce projet peut donner au gouvernement. Messieurs, je
désire que notre gouvernement ait de l'influence, qu'il en acquierre; je
désire qu'on lui donne tous les moyens dont nous pouvons disposer. Je
crois que nous avons été envoyés ici dans cette mission. (_Oui, oui,
sans doute!_) Ainsi, les moyens d'influence que le projet donne au
gouvernement, au lieu de les craindre, je m'en applaudis.
Un article du projet de loi attribue 5 millions à M. le ministre de
l'intérieur pour des besoins imprévus; on a exagéré cette marque de
confiance; mais il y a quelques mois, nous avons donné une bien plus
grande marque de confiance au gouvernement en lui accordant 100 millions
pour les besoins éventuels de l'extérieur.
Eh bien! messieurs, je crois que la force du gouvernement dans les
relations extérieures est venue de cette confiance des Chambres, et de
l'empressement qu'elles ont mis à lui accorder cette somme; c'est là que
je trouve la principale cause des bons résultats que nous avons atteints
au dehors. Je dis des bons résultats, messieurs, car jamais les affaires
extérieures de la France n'ont été conduites avec plus de suite, de
mesure, de dignité, et n'ont présenté de résultats plus satisfaisants
que ceux qui ont été obtenus depuis six mois. (Au centre: _Oui, oui,
c'est vrai!_)
J'ajoute que cela est dû eu grande partie à la confiance que la Chambre
précédente et celle-ci ont témoignée au gouvernement et aux moyens dont
elle l'ont armé.
Eh! messieurs, il n'y a aucun doute, et je l'ai entendu dire à des
étrangers, que toutes les fois que, d'après les événements qui se
passaient dans la capitale, le gouvernement paraissait plus faible ou
plus privé de la confiance des Chambres, son influence à l'extérieur
s'affaiblissait; pendant quinze jours, trois semaines, il était sans
considération et sans autorité au dehors. (_Murmures._) Lorsqu'au
contraire, l'ordre intérieur s'établissait, lorsque la confiance des
Chambres envers le gouvernement augmentait, notre considération et notre
autorité à l'extérieur reprenaient de la force. Pour mon compte, j'ai
entendu les étrangers les plus éclairés attester ce fait. Je suis
convaincu que la confiance des Chambres est le véritable moyen de force
du gouvernement, et que nous ne devons pas plus le lui refuser à
l'intérieur qu'à l'extérieur.
En vérité, 5 millions alloués au ministère pour subvenir aux besoins
imprévus n'ont rien d'extraordinaire. On demande à quels besoins il
s'agit de subvenir; il n'y a rien de si simple. Il peut arriver que,
dans une grande ville manufacturière, une industrie souffre, languisse.
Eh bien! il importe que le ministère puisse y porter des secours. Il
faut qu'il puisse employer pendant un certain temps cette population
dont les travaux resteraient suspendus.
Cinq millions pour un objet aussi grave, aussi important, ne sont pas
chose que les Chambres puissent refuser... (_Murmures._)
Quant aux moyens d'armer le gouvernement, de le fortifier, de lui donner
de l'influence, le projet de loi ne mérite que des éloges.
J'arrive à ce qui concerne les relations de la propriété et du travail.
Dans l'état ordinaire des choses, ces relations se règlent par
elles-mêmes; je suis même convaincu que toute tentative du gouvernement
de vouloir intervenir dans ces relations serait chimérique et funeste;
c'est là le cours ordinaire des choses.
L'homme est placé dans ce monde avec sa liberté, avec sa responsabilité,
et à des chances fort inégales. C'est le cours des vicissitudes
humaines; il les subit, il lutte contre elles; il n'y a aucun moyen de
les lui épargner. Sous ce rapport, comme sous tous les autres, il arrive
des moments extraordinaires dans la vie de la société, des moments où
les relations habituelles de la propriété et du travail sont dérangées:
quand cela arrive, il est du devoir et de l'intérêt de la propriété de
venir au secours des classes laborieuses.
C'est ainsi que les propriétaires doivent répondre à ces accusations
insensées dont ils sont l'objet depuis quelque temps; c'est en prenant
les classes laborieuses sous leur protection dans les moments
difficiles, c'est en faisant des efforts extraordinaires pour atteindre
ce but, qu'ils peuvent jouir eux-mêmes des avantages qui leur sont
attribués. Mais c'est à une condition: à la condition que les mesures
prises ne seront que temporaires, exceptionnelles, comme les besoins
auxquels elles répondent, comme les cas auxquels elles veulent subvenir.
Quel est le vice de la taxe des pauvres en Angleterre? c'est qu'elle est
permanente; c'est qu'elle est une institution; c'est qu'elle n'est pas
destinée à subvenir à un cas extraordinaire et imprévu, mais à
entretenir la pauvreté aux dépens de la richesse. Voilà le principe de
la taxe des pauvres.
Eh bien! c'est là ce qu'il ne faut pas laisser introduire dans nos lois.
Mais que, dans une circonstance extraordinaire, les riches viennent au
secours des pauvres et donnent du travail à ceux qui en manquent, que le
besoin soit constaté, que la limite du secours soit déterminée par la
loi, je dis qu'il n'y a rien là qui ressemble à la taxe des pauvres,
rien qui ne soit parfaitement légitime.
La tentative d'introduire la taxe des pauvres parmi nous serait aussi
funeste à la liberté qu'elle l'a été en Angleterre, et je serais le
premier à la repousser. Mais le projet de loi n'est pas entaché de ce
vice; il est dans le vrai; il pourvoit à des besoins extraordinaires, il
assigne la limite du secours, quant à la somme et quant au temps; il est
parfaitement juste. Il ne mérite aucun des reproches qu'on adresse à la
taxe des pauvres.
XXXV
Discussion du projet de loi sur le recrutement de l'armée.
--Chambre des députés.--Séance du 5 novembre 1831.--
Dans la discussion du projet de loi sur le recrutement de l'armée,
présenté le 17 août 1831 par le maréchal Soult et qui fut promulgué
comme loi le 21 mars 1832, plusieurs systèmes de réserve militaire
avaient été proposés par voie d'amendement. Je les combattis en
soutenant le système adopté de concert par le gouvernement et par la
commission de la Chambre, et qui fut maintenu dans la loi.
M. GUIZOT.--Messieurs, la Chambre a probablement déjà remarqué la
singulière marche de cette discussion. A son origine, les partisans de
l'amendement se sont présentés comme plus inquiets que nous, comme plus
soigneux que nous de l'indépendance et de la sécurité nationales: ils
ont accusé le système de la commission d'affaiblir la force militaire,
l'organisation militaire de la France, de ne pas créer de réserve. Peu à
peu la discussion a changé de caractère: l'accusation est devenue tout
autre.
On a reproché à la commission de vouloir maintenir le système des armées
permanentes, des grandes armées, le système de la guerre, en un mot, et
de s'opposer à l'établissement d'une armée sur le pied de paix, à la
destruction des grandes armées, au système de la paix.
La discussion d'hier a offert cette déviation évidente; il faut qu'il y
ait entre nous quelque confusion, quelque méprise sur la valeur et
l'effet soit du système de la commission, soit de celui des amendements.
Je demande à la Chambre la permission de les comparer de près et avec
quelque précision pour pouvoir en faire apprécier les résultats.
Je prendrai pour base un recrutement annuel, fixe, par exemple un
recrutement annuel de 80,000 hommes; je sais très-bien qu'il variera
selon le vote annuel de la Chambre; mais la variation du recrutement
annuel affecte également les deux systèmes: ainsi, pour les comparer, je
puis prendre cette base fixe.
Dans le système de la commission, 80,000 hommes levés tous les ans avec
sept ans de service, vous donnent 560 mille hommes. Les uns, sous les
drapeaux, forment l'effectif, les autres sont renvoyés dans leurs
foyers, mais toujours faciles à rappeler et disponibles.
Dans le système des amendements (et je prends l'amendement de M. le
comte de Ludre comme le plus complet), voici le résultat auquel on
arrive.
Vous retenez 320 mille hommes pendant quatre ans sous les drapeaux: 320
mille hommes renvoyés pendant quatre ans dans leurs foyers, forment une
première armée de réserve. Vous avez de plus 320 mille hommes pris sur
ceux que le contingent annuel n'a pas appelés: 40 mille hommes par an
forment, en effet, au bout de huit ans une seconde réserve de 320 mille
hommes.
Ainsi le résultat de l'amendement est de 960 mille hommes pris pour le
service militaire, dont 320 mille seulement forment l'armée ordinaire,
l'armée réelle, l'armée active.
Il suffit de l'inspection de ces chiffres pour juger que le système des
amendements affaiblit l'armée ordinaire, l'armée réelle, pour fortifier
l'armée spéciale, l'armée de réserve.
Ainsi, M. le ministre de la guerre vous disait, avec beaucoup de raison,
que le résultat de l'amendement serait d'affaiblir la force militaire
organisée, l'armée réelle, au profit d'un système de réserve.
Mais est-il donc vrai que, dans le système de la commission, vous n'ayez
pas de réserve? Messieurs, il ne faut pas nous laisser imposer par les
mots, ni abuser par les apparences. Le système de la commission comprend
une armée active et une armée de réserve, car le renvoi en congé dans
les foyers est une manière de créer une armée de réserve dans le sein de
l'armée ordinaire. (_Mouvements en sens divers._)
Je dis, messieurs, que le système des congés a pour résultat de créer
une réserve, c'est-à-dire de mettre à la disposition du gouvernement un
certain nombre de soldats qu'il n'emploie pas dans les temps ordinaires,
et qu'il peut appeler tout à coup quand il survient une circonstance
extraordinaire. (_Voix à gauche:_ C'est de l'arbitraire.) Si ce n'est
pas là une réserve, c'est qu'on préfère les mots aux choses.
(_Murmures._)
Il s'agit donc de comparer le système de réserve de la commission avec
celui qui vous est proposé par MM. de Ludre et de Laborde. Eh bien! la
réserve qui résulte du projet de la commission a d'abord cet avantage
reconnu depuis longtemps d'être toujours et tout entière disponible et
facilement disponible.
Ce système a un autre avantage; c'est de présenter une réserve toute
formée, toute instruite, pour laquelle il n'est pas nécessaire de créer
une organisation spéciale, une organisation locale, parce que les mêmes
cadres, les mêmes officiers, peuvent servir. Dans le système des
amendements, il faut une organisation spéciale et locale pour former la
réserve.
A cette occasion, je vous rappellerai ce que disait hier M. le ministre
de la guerre: il lui est facile, dans le système des congés, de les
combiner de manière à obtenir de véritables économies, car on conçoit
qu'il ne doit pas en coûter autant que s'il fallait créer une
organisation particulière, comme pour la réserve qui subsisterait
séparément de l'armée active. L'armée de réserve, telle que l'amendement
la propose, coûte nécessairement plus cher, puisqu'il faut créer pour
elle une organisation spéciale. Elle a en outre un défaut radical, c'est
de faire disparaître de la loi du recrutement un de ses principaux
bienfaits, un des bienfaits qui l'ont fait agréer, la libération d'une
partie de la population. On a su d'une manière positive qu'il y avait un
certain nombre d'hommes complétement libérés, et qui, sauf les cas
extraordinaires où la France tout entière se lèverait pour sa défense,
n'auraient rien à démêler avec le service militaire. Dans le système de
l'amendement, personne n'est libéré; les uns sont appelés à l'armée, les
autres sont destinés à former une réserve; et par la combinaison des
deux réserves, vous les prenez tous pour les mettre dans une condition
d'exception, pour les assujettir à un certain service; un sorte que vous
privez la population de l'avantage de la libération annuelle, avantage
qui a facilité beaucoup l'exécution de la loi de recrutement.
Ce n'est donc pas entre un système qui ne donne aucune réserve et un
système qui en crée une que vous avez à choisir, mais entre un système
qui donne une réserve au sein même de l'armée, qui n'est autre chose que
l'armée elle-même s'étendant et se resserrant selon les besoins du
service, et un système qui crée une réserve hors de l'armée, à côté de
l'armée, une réserve qu'il sera beaucoup plus difficile de faire rentrer
dans l'armée. Vous avez, dans un cas, une assimilation facile, et dans
l'autre une simple juxtaposition.
On a invoqué plus d'une fois, messieurs, l'autorité et l'exemple de M.
le maréchal Gouvion-Saint-Cyr. Je puis dire que le maréchal m'honorait
de son amitié, et quelques personnes peuvent se rappeler que je n'ai pas
été tout à fait étranger à la loi du recrutement. Il faut se rappeler
les circonstances dans lesquelles on se trouvait. La conscription, le
nom seul de conscription était devenu une chose tellement odieuse au
pays qu'il était bien difficile qu'on rétablît quelque chose qui lui
ressemblât. Aussi le premier article de la loi disait: «L'armée se
recrute par les enrôlements volontaires.» Les appels d'hommes ne
venaient que comme supplément, dans les cas d'absolue nécessité.
Il était difficile, pour ne pas dire impossible, d'obtenir une levée de
60 ou 80 mille hommes. Il n'entra donc dans la loi que le chiffre de 40
mille hommes, et ce fut pour suppléer à l'insuffisance de cet appel que
le maréchal Saint-Cyr établit le système des vétérans, en prolongeant le
service de six années, afin de donner une réserve composée de soldats.
En effet, il ne faisait cas, comme tous les militaires, que d'une
réserve de soldats. Ne pouvant donc avoir une levée d'hommes qui lui
donnât une réserve dans le sein même de l'armée, il imagina la réserve
des vétérans. Je l'ai entendu cent fois dire que, s'il avait pu avoir
une levée annuelle de 80 mille hommes, et un système de congés, il eût
préféré ce système; c'est parce qu'il n'a pu l'avoir qu'il a proposé la
réserve des vétérans. C'était là son véritable motif; car au fond, il
comprenait très-bien la valeur d'une armée de réserve, facilement
assimilée à l'armée active, et formée par le système des congés.
Ainsi, messieurs, la comparaison des deux systèmes est tout entière, à
mon avis, à l'avantage de l'amendement de votre commission, car il vous
donne une organisation militaire plus forte, plus sûre et plus
disponible.
Je comprendrais bien mieux, je l'avoue, les objections contre
l'amendement de la commission si elles venaient de ceux qui craignent
les grandes armées, les armées permanentes et qui voudraient faire
prévaloir, comme système de défense et de sûreté nationales, le système
des milices et des gardes nationales, et la réduction, à un taux
très-bas, des armées proprement dites.
Ceux-là ont des objections plus fondées à adresser au système de la
commission: cependant, je ne les crois pas plus valables.
D'abord, il est évident que, par le vote annuel de l'effectif de
l'armée, dans la loi des finances, il est au pouvoir de la Chambre de
réduire l'armée permanente au taux qu'exigent les besoins du moment, et
qu'ainsi il n'y a de danger ni pour les libertés publiques, ni pour les
finances de l'État.
Je demande pardon à la Chambre de l'entretenir avec autant de détail de
ces matières qui devraient appartenir aux militaires; cependant, comme
des questions politiques et morales s'y rattachent, je crois qu'il est
permis à chacun d'avoir son avis à cet égard et de le faire connaître.
Je dirai donc que cela me paraît une idée heureuse, une bonne
combinaison, que celle de soldats, de vrais soldats voués à la vie
militaire, bien instruits, bien dressés pour la guerre, et qui cependant
ne sont pas complétement séparés de la population; qui retournent chez
eux de temps en temps, non pour passer un mois ou quinze jours, mais six
mois, mais un an et plus, selon que le besoin du service le permet; qui,
sans se séparer de l'armée, sans cesser d'être soldats, ne se séparent
pas non plus de la population. Ils conservent ainsi quelque esprit
civil; ils ne sont point étrangers aux habitudes et aux sentiments du
pays. Cela a été toujours le problème à résoudre que d'avoir une armée
qui fût animée de l'esprit militaire, et qui cependant ne fût point
étrangère à l'esprit civil, séparée de la population. Eh bien! ce
problème me paraît plus heureusement résolu par la combinaison de la
commission que par aucune autre.
Dans l'amendement qu'on vous propose, on présente le système de réserve;
mais dans la réserve, je crains de ne pas trouver suffisamment une
armée. Dans le système de la commission, je la trouve fort bien
constituée, et de plus se mêlant à la population.
Les dangers qu'on pourrait redouter pour les libertés publiques de la
force de cette organisation militaire sont en grande partie atténués par
la considération que j'ai eu l'honneur de vous présenter. Il me paraît
évident que le système des milices, des gardes nationales proprement
dites, est loin de suffire aux besoins de la France, à qui il faut une
véritable armée, fortement organisée. On nous parle souvent de l'élan
nouveau que prendra l'esprit public en vertu de nos institutions et d'un
gouvernement national. Je n'en doute pas; mais c'est seulement dans les
grandes circonstances, dans les circonstances extraordinaires, quand le
besoin du pays provoquera cet enthousiasme, cet élan national; nous
devons éviter de tenir continuellement la population dans cet état
d'effervescence que suppose l'enthousiasme, quelque légitime, quelque
national qu'il soit. Dans les temps ordinaires, la population doit être
dans un état moral tranquille; elle ne doit pas être perpétuellement
échauffée par la situation du pays; elle doit être laissée à ses moeurs,
à ses habitudes, à ses occupations. (_Agitation à gauche._) C'est
seulement en cas d'invasion, lorsque les dangers extraordinaires se
présentent, que nous avons besoin de l'élan national, de l'enthousiasme
général, et il ne nous manquera jamais. Nous n'avons pas besoin de
l'échauffer tous les jours par des provocations continuelles, par une
excitation sans objet, qui fatigue les bons citoyens et qui agite outre
mesure les oisifs.
M. DE LABORDE.--Je demande à faire une observation de ma place.
_M. le Président._--Vous n'avez pas la parole; n'interrompez pas
l'orateur, vous pourrez lui répondre.
M. GUIZOT.--Remarquez d'ailleurs, messieurs, que le système de la
commission n'exclut aucunement l'intervention des gardes nationales
mobiles et non mobiles. Vous en avez les bases posées dans le projet de
loi sur la garde nationale; il n'est pas vrai que nous soyons dépourvus
des moyens de la mobiliser.
Dans la proposition que vous avez discutée il y a quelques jours, M. le
général Lamarque vous demandait deux choses: il vous présentait un
projet pour organiser l'institution, et il demandait une mesure de
circonstance. Vous avez repoussé la mesure de circonstance, vous avez
jugé qu'elle n'était pas nécessaire; quant à l'institution, si elle a
besoin de quelque complément, si la législation doit être revue, on vous
a annoncé que le gouvernement s'en occupait, et que la Chambre pourrait
faire à cet égard ce qu'elle jugerait nécessaire. Il n'y a donc aucun
danger: les gardes nationales mobiles ne seront pas étrangères à notre
organisation militaire; leur place y est déjà assignée. Vous serez
toujours les maîtres de compléter cette organisation qui ne contrariera
pas du tout le système de la commission.
Nous sommes aujourd'hui, à ce qu'il paraît, embarrassés entre deux
systèmes différents: l'un que j'appelle le système de l'esprit
militaire, qui tend continuellement à développer outre mesure la force
de l'organisation militaire de la France, et qui voudrait y faire
prévaloir ce dont la France s'est heureusement, à mon avis, débarrassée.
D'autres personnes, et ici je voudrais me servir d'un mot dont elles ne
pussent être choquées, d'autres personnes rêvent la destruction ou tout
au moins la réduction des armées permanentes, ou, comme je le disais,
leur remplacement par un système de milice et de gardes nationales.
Eh bien! à mon avis, ni l'un ni l'autre de ces systèmes ne sont bons en
France.
La France a besoin d'une armée permanente fortement organisée et
toujours disponible; mais elle a besoin aussi que l'esprit militaire ne
domine pas exclusivement sur son territoire, comme il y a dominé trop
longtemps. (_Voix au centre: Très-bien! très-bien!_)
L'amendement proposé par la commission a ce double avantage de nous
donner une armée réelle, une forte organisation militaire, et d'écarter
en même temps la prédominance de l'esprit militaire.
Les partisans du système militaire nous vantent toujours le système
prussien; ils tendent à faire de la France une vaste caserne. Si ce
système a été utile à la Prusse dans certaines circonstances, il finira
par lui devenir fatal. Quant à nous, il ne peut convenir ni à nos
moeurs, ni à notre civilisation; nous ne consentirions pas à abdiquer
notre constitution politique, à nous laisser imposer des chaînes, des
entraves, à être condamnés, comme les Prussiens, à une telle privation
de la liberté. Le système américain ne saurait nous convenir davantage,
et des milices ne nous suffiraient pas; il nous faut une armée réelle et
permanente.
Le système de la commission est celui qui remplit le mieux ces vues; il
est plus efficace et moins onéreux que celui de l'amendement. J'appuie
donc le système de la commission. (_Marques d'adhésion._)
XXXVI
Discussion de la proposition de M. de Bricqueville pour le bannissement
à perpétuité de la branche aînée des Bourbons.
--Chambre des députés.--Séance du 16 novembre 1831.--
Le 17 septembre 1831, M. de Bricqueville, député de la Manche, prit
l'initiative d'une proposition pour le bannissement à perpétuité, avec
certaines aggravations et pénalités légales, de la branche aînée des
Bourbons. La commission chargée de l'examen de cette proposition en
proposa l'adoption en en retranchant les pénalités légales, et en
assimilant la famille de Napoléon à la branche aînée de la maison de
Bourbon. Je pris la parole, dans la discussion de cette proposition, en
réponse à M. Berryer qui en avait indirectement demandé le rejet, et à
l'appui des conclusions de la commission. La proposition, amendée et
atténuée par la Chambre des pairs, fut convertie en loi le 10 avril
1832.
M. GUIZOT.--Messieurs, l'honorable M. Berryer, en montant à la tribune,
vous a promis qu'il ne rentrerait pas dans la discussion générale. Pour
mon compte, je n'oserais faire une telle promesse. Il y a ici une seule
question, une question de convenance politique, d'utilité politique, et
l'amendement de M. Berryer la reproduit tout entière, aussi bien que la
proposition primitive, aussi bien que le projet de la commission. Il est
donc impossible de ne pas prendre la question tout entière.
Si l'amendement ne faisait que repousser des mesures de proscription, je
serais loin de venir le combattre.
Et moi aussi, messieurs, je désapprouve comme inutiles et presque
toujours comme dangereuses les mesures de proscription.
J'adhère complétement à ce qui vous a été si bien dit hier à ce sujet
par deux de nos honorables collègues, M. Pagès et M. de Martignac.
On vous a parlé des prétendants à la couronne et des espérances des
partis; ce ne sont pas là, messieurs, pour la révolution de Juillet, des
faits inattendus, des faits d'exception contre lesquels elle soit
obligée de prendre des mesures de précaution. Elle a prévu ces faits,
elle les a connus d'avance. C'est dans l'attente des prétendants à la
couronne, dans l'attente des espérances que la liberté même ferait
naître au sein des partis, que la révolution de juillet s'est accomplie.
Elle a connu, au moment où elle s'accomplissait, quelles destinées lui
étaient réservées, et c'est par la légalité qu'elle a promis de vaincre
et les prétendants à la couronne et les partis.
C'est cette promesse que la révolution de Juillet est obligée de tenir.
On vous a encore parlé tout à l'heure d'exemples, et l'on vous a cité
celui de l'Angleterre; je n'en dirai qu'un mot; c'est que l'exemple est
mal choisi.
Les mesures d'exception et de proscription n'ont pas manqué, en effet, à
la révolution de 1688, et depuis le premier jour jusqu'au dernier, elles
n'ont pas empêché, pendant soixante-dix ans les complots, les
insurrections, la guerre civile; et le gouvernement des whigs, à cette
époque, a été et est encore qualifié en Angleterre de gouvernement
tyrannique, précisément parce qu'il a multiplié sans succès toutes ces
mesures.
L'exemple est donc mal choisi, je le répète: il prouve le contraire de
ce qu'on voulait établir.
Messieurs, la force de la révolution de Juillet est tout autre; sa force
consiste dans sa parfaite conformité avec les intérêts et les sentiments
généraux de la France. Elle n'a été faite au profit de personne; elle
n'a été le triomphe d'aucun projet, d'aucune faction, d'aucun intérêt
particulier; elle a été le triomphe des vues et des intérêts généraux de
la France. (_Très-bien, très-bien!_) Voilà son caractère. Aussi elle
peut compter sur la sympathie nationale; elle peut invoquer au besoin
l'appui de toutes les forces morales et matérielles de la France. Voilà
pourquoi elle n'a pas besoin de mesures d'exception.
J'avoue que, pour mon compte, je me suis souvent étonné, je dirai même
volontiers affligé de voir un grand nombre de personnes, et même de mes
amis, s'inquiéter de la liberté qui régnait autour de nous, de la
liberté des discours prononcés dans les Chambres, de la liberté de la
presse hors des Chambres, de la liberté de nos ennemis, en un mot, de la
liberté de nos adversaires, des adversaires de la révolution de Juillet.
C'est là notre condition; cette liberté, c'est notre état régulier,
habituel, l'état au milieu duquel nous sommes destinés à vivre.
Il faut que nous nous accoutumions à entendre dire ce qui nous déplaît,
ce qui nous offense, ce qui nous menace peut-être. L'Empire a pu
s'inquiéter de voir ouverts, dans Paris, les salons d'une femme, il a pu
s'en défendre par l'exil. La Restauration a pu s'inquiéter d'un mot
prononcé à la tribune par M. Manuel, et le faire chasser de cette salle
pour s'en défendre. Nous, nous sommes destinés à voir autour de nous des
salons bien autrement hostiles que ne pouvait l'être celui de madame de
Staël pour l'Empire; nous sommes destinés à entendre à la tribune des
deux Chambres des paroles bien autrement dures, pour notre révolution,
que ne pouvait l'être le mot _répugnance_ prononcé par M. Manuel. Nous
n'avons pas besoin d'y répondre par des mesures d'exception et de
proscription. Cette liberté est notre condition et notre force.
(_Très-bien, très-bien!_)
Toutefois, en repoussant ces mesures d'exception et de proscription,
nous ne sommes pas obligés de ne pas employer les armes qui nous sont
propres, et qui valent infiniment mieux que ces mesures elles-mêmes.
Nous ne sommes pas obligés de ne pas recourir, toutes, les fois que
l'occasion s'en présente, à cette conformité de notre révolution avec
les sentiments et les intérêts nationaux, à ce qui fait sa force.
Nous pouvons, nous devons, en toute occasion, manifester hautement notre
sympathie et celle de la France pour la révolution de Juillet. Nous
devons en appeler, toutes les fois que nous en sentirons le besoin, à
ces intérêts et à ces sentiments généraux avec lesquels elle est en
pleine sympathie.
De leur nature, ces intérêts sont tranquilles et silencieux; ils
n'interviennent pas d'eux-mêmes et spontanément partout où leur présence
serait nécessaire; c'est à nous à les appeler, toutes les fois que notre
révolution est menacée, à les faire parler, toutes les fois qu'il sera
bon de faire entendre leur voix.
C'est à nous surtout à élever la voix des intérêts généraux au-dessus
des coteries et des factions, toutes les fois que la voix des coteries
et des factions travaille à dominer la France. Je dis que nous sommes
aujourd'hui dans une de ces situations.
Je dis que des coteries, des factions s'agitent autour de nous, à l'abri
de la liberté dont elles jouissent, dont elles doivent jouir. Elles
travaillent, elles se coalisent (c'est le mot propre) pour attaquer la
révolution de Juillet et les intérêts généraux dont elle est
inséparable.
Je me sers du mot de coterie, du mot de faction à dessein et non pas du
mot de parti. Le mot de parti est trop élevé, trop noble, trop grand
pour donner une idée de la guerre qui nous est faite en ce moment. Sans
doute, il existe des partis, il en existe au milieu de nous; sans doute,
il existe des hommes, en grand nombre, qui éprouvent des regrets pour
les différents régimes déchus; sans doute, il est des carlistes, des
bonapartistes, des républicains, qui rêvent un autre ordre de choses. Ne
croyez pas que tous ceux-là prennent part à la guerre qu'on veut nous
faire en ce moment.
Des hommes de sens et de bonne foi se refuseraient à une misérable
petite lutte, sans gravité, sans sérieux, dangereuse seulement par le
trouble qu'elle apporte dans les affaires du pays. Ce n'est pas ceux-là
que j'attaque. Quelle que soit la différence de leurs opinions et des
nôtres, de leur situation et de la nôtre, que leurs sentiments soient
libres, que leurs conduite soit libre, qu'ils gardent et leurs regrets
et leur mécomptes et leurs espérances. Je le répète, ce ne sont pas eux
qui nous attaquent; ce sont les coteries, les factions, les brouillons,
les esprits déréglés, les mécontentements personnels; c'est une
politique sans gravité, sans dignité, sans sentiment de patrie, une
misérable rouerie surannée et subalterne, que toutes les époques ont
vue, et qui, à toutes les époques, n'a fait que du mal et à ceux qui se
la sont permise, et au pays où elle s'est déployée.
On nous parle de la fusion des partis; on nous dit que la concorde peut
s'établir entre eux; on nous demande de ne pas interrompre cette
harmonie naissante, ni cette réconciliation qui commence. Eh! messieurs,
nous n'avons jamais fait autre chose depuis quinze mois qui ne tendît à
amener cette réconciliation des partis, la disparition des haines qu'ils
se sont vouées, à établir entre eux une harmonie d'opinions et de
sentiments.
Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. La Chambre sait que je suis
accoutumé à apporter à cette tribune l'expression pleine et franche de
ma pensée; ce n'est pas de cette réconciliation des partis, ce n'est pas
de l'harmonie entre les sentiments et les opinions de tous ces partis
qu'il est question; ce n'est qu'une misérable guerre déclarée à la
révolution de Juillet par des coteries, des factions impuissantes contre
elle, mais qui peuvent nuire au repos, à la prospérité publique; c'est
là ce que j'attaque. (_Aux voix. Très-bien, très-bien!_)
A de telles attaques, messieurs, nous n'avons qu'une force à opposer,
nous ne devons en opposer qu'une, un bon gouvernement, et la puissance,
la voix de ces intérêts généraux dont vous êtes l'organe. Eh bien,
messieurs, le projet de loi que vous a présenté la commission n'est pas
autre chose que la proclamation de ces intérêts généraux, une répétition
de ce qu'a fait la révolution de Juillet, la pure et simple révolution
de Juillet.
Que contient ce projet? une déclaration légale du divorce prononcé par
la révolution de Juillet entre la France et les dynasties qui l'avaient
régie pendant trente ans: d'une part, la branche aînée des Bourbons; de
l'autre, la dynastie de Napoléon, telle est la première partie.
La seconde est le rappel au droit commun pour tout ce qui ne concerne
pas l'exclusion de ces deux dynasties, en matière criminelle, et même en
matière civile, quant aux biens, autant que cela se peut; M. le
président du conseil vous a demandé avec une grande raison, de rentrer
dans le droit commun, aussi pleinement que possible.
Voilà donc le projet de la commission: exclusion pure et simple des deux
dynasties qui avaient gouverné la France, et pour le reste le droit
commun; je dis que ce projet est conforme aux intérêts de la France, et
qu'il est du devoir de la Chambre de l'adopter.
Je dirai peu de choses du divorce de la France avec la dynastie de
Napoléon, ce divorce est consommé depuis longtemps; il l'a été par le
fait même du chef de cette dynastie.
Napoléon s'est perdu lui-même, chacun le sait; et après lui il ne
restait plus rien, absolument rien. (_Murmures aux extrémités._)
Quant à la branche aînée de la maison de Bourbon, je m'exprimerai avec
la même franchise; la France, j'en suis convaincu, n'a rien à se
reprocher envers elle.
Quand cette famille reparut en France, son apparition remplit, je ne
veux pas dire d'anxiété, mais de doute, un grand nombre de bons
citoyens, d'esprits éclairés. On se demanda si l'établissement de la
Restauration serait possible.
C'était un problème, un problème politique à résoudre; la France n'y a
pas mis d'obstacle; la France s'est soigneusement séparée des factions
qui ont travaillé à chasser violemment la branche aînée de la maison des
Bourbons.
Rappelez-vous, je vous le demande, le langage de ces factions, ce
qu'elles disaient tous les jours.
On disait qu'après le départ des étrangers, qui avaient ramené la maison
de Bourbon en France, elle tomberait infailliblement. Les étrangers sont
partis, la maison de Bourbon n'est pas tombée.
On disait qu'elle tomberait à la première guerre qu'elle voudrait faire,
qu'elle était hors d'état de supporter la présence d'une armée
nationale. Elle a fait la guerre (_murmures d'improbation aux
extrémités_), elle l'a faite tranquillement et avec succès; elle n'est
point tombée devant la première guerre.
_Voix à gauche._--C'était une guerre impie.
M. GUIZOT.--Je n'ai point à qualifier cette guerre: personne ici n'en
pense plus de mal que moi. Il n'en est pas moins vrai que la maison de
Bourbon a fait la guerre, et qu'elle l'a faite librement et
tranquillement.
On disait encore que la maison de Bourbon ne survivrait pas à la mort de
Louis XVIII; que celui-là seul était sage, prudent, et que son
successeur ne régnerait pas huit jours.
Eh bien! le règne de Charles X a duré six années. Sans doute, des
conspirations, des insurrections ont eu lieu contre lui comme contre son
frère; la France ne s'y est point associée.
La France a laissé passer les conspirations et les insurrections; elle a
voulu savoir si ceux qui lui avaient donné la Charte l'avaient acceptée
eux-mêmes et pour leur propre compte. Ce sont les ordonnances de
juillet, qui lui ont appris qu'ils ne l'avaient pas acceptée.
Alors, la France entière s'est levée, la France, qui n'avait pris
jusque-là aucune part aux insurrections, la France, qui s'était séparée
des ennemis de la branche aînée des Bourbons, la France s'est déclarée
alors, et la branche aînée des Bourbons est tombée dans la première
bataille que la France ait livrée contre elle. (_Très-bien, très-bien!_)
La révolution de Juillet n'appartient à aucune des conspirations et des
insurrections qui ont lutté contre la maison des Bourbons; des
conspirateurs y ont pris part sans doute, et une part sincère et
glorieuse; mais c'est la France tout entière qui l'a faite, et c'est à
elle seule que son avenir appartient.
Aussi, je l'avoue, je m'étonne d'entendre si souvent des hommes
prétendant s'approprier cette révolution, et j'ai été étonné bien
davantage encore, permettez-moi de le dire, d'entendre dire qu'un
honorable membre de cette Chambre avait, pendant vingt-quatre heures,
tenu à sa disposition la couronne de France. Est-ce à dire qu'il eût pu
la donner à qui il aurait voulu, qu'il eût pu donner à la France le
gouvernement qu'il aurait voulu? J'estime trop la personne dont il
s'agit pour croire qu'elle eût été capable, même en pensée, d'une telle
fatuité envers son pays. (_Marques d'adhésion au centre... Légers
murmures à gauche._) Non, les pays libres n'appartiennent à personne;
ils décident seuls et eux-mêmes de leur destinée. On vient, après quinze
mois, agiter je ne sais combien de questions, dire qu'on aurait pu
choisir entre deux, trois, quatre et cinq partis; on vient nous proposer
je ne sais combien de plans de gouvernement; il me semble qu'en juillet
1830, la liberté n'a manqué à personne, que chacun pouvait, s'il lui
convenait, produire son plan de gouvernement, amener son candidat au
concours. Eh bien, je vous le demande, est-il vrai qu'à ce moment-là il
ait été sérieusement question de Henri V, de Napoléon II, de la
République?
Mon Dieu, on peut s'en vanter aujourd'hui; on peut dire aujourd'hui:
«Nous aurions fait ce que nous aurions voulu;» messieurs, on n'a pas
fait, on n'a pas proposé, on n'a pas voulu; on a senti l'empire de la
raison publique; on a été raisonnable en juillet, bien plus qu'on ne l'a
été depuis; on s'est soumis à la nécessité, à la solution qui était
appelée de tous côtés, à la seule naturelle, seule bonne, seule
nationale; et il y a aujourd'hui, permettez-moi de le dire, une sorte de
fanfaronnade à venir se vanter de ce dont on n'aurait pas osé parler
sérieusement après les trois journées de juillet. (_Marques d'adhésion
au centre._)
Messieurs, c'est une présomption étrange de croire qu'on dirige de tels
événements; la Providence en fait plus des trois quarts. Les hommes,
sans doute, y mettent la main; ils y font entrer un peu de leurs
intentions, un peu de leur volonté, mais bien peu; ils ne les dirigent
pas: ces événements sont dirigés par des causes générales; il n'est au
pouvoir de personne, ni de les faire, ni de les changer, et c'est les
rapetisser que de venir dire qu'on aurait pu les faire plier à
l'arbitraire de telle ou telle volonté; c'est leur ôter leur grandeur,
leur nationalité; c'est parler le langage des congrès de Vérone et de
Vienne, et ce langage est indigne de la révolution de Juillet. Celle
révolution est un événement qui a éclaté, que personne n'a fait, qu'il
n'a été au pouvoir de personne de changer, qui était écrit là-haut, qui
n'a pas pu ne pas s'accomplir.
M. SANS.--C'est sans doute le droit divin qui l'a fait. (_Mouvement aux
extrémités._)
M. GUIZOT.--Eh bien, messieurs, le projet de votre commission ne fait
autre chose que reconnaître ce fait, le reconnaître de nouveau, lui
donner une nouvelle sanction légale, le convertir en droit écrit.
Cette sanction est-elle absolument nécessaire? Non, grâce à Dieu; mais
elle peut être utile selon les circonstances; elle peut avoir un but.
Je n'en veux d'autre preuve que l'argumentation employée hier, dans la
séance, par un orateur dont la Chambre honore le caractère et apprécie
le talent, M. de Martignac; il vous a demandé de quel droit vous
inscriviez dans une loi l'exclusion à perpétuité de cette famille et de
ses descendants; il a fait passer devant vous toutes les révolutions qui
se sont accomplies depuis quarante ans, tant de trônes brisés et
relevés, tant de dynasties chassées et rappelées, toutes les
vicissitudes des choses humaines, et il vous a demandé comment vous
osiez parler de perpétuité.
Messieurs, il y a eu des révolutions qui sont tombées, qui ont été
passagères, parce qu'elles n'étaient ni légitimes, ni bonnes, ni
raisonnables, ni nationales. Il y en a eu au contraire, en petit nombre,
j'en conviens, et rarement, mais enfin il y en a eu qui ont duré parce
qu'elles étaient légitimes, nécessaires, nationales. Ce n'est pas la
première fois dans le monde que des dynasties ont été changées, que des
dynasties nouvelles se sont établies, qu'il s'est accompli des
révolutions heureuses, perpétuelles. On nous traite en vérité comme des
enfants quand on vient nous jeter à la tête les révolutions qui sont
tombées, qui n'ont pas réussi, pour nous persuader qu'il est impossible
que la nôtre réussisse. Nous aussi nous avons nos exemples et nos
gloires à citer. Nous connaissons des révolutions heureuses, durables.
Eh bien! notre prétention est que la nôtre est de celles-là, qu'elle a
droit à la perpétuité; parce qu'elle est née dans la nationalité,
qu'elle était nécessaire, légitime, et, à cause de cela, nous sommes
convaincus qu'elle durera. Nous lui disons ce que les premiers pères de
l'Église chrétienne disaient à l'Église qu'ils établissaient: _Esto
perpetua_. Il est de bon exemple que nous inscrivions cette phrase dans
nos lois, qu'elle y soit la preuve de notre conviction et de notre
confiance dans la bonté de notre cause. Cette confiance a eu lieu pour
de mauvaises causes, et a quelquefois trompé les hommes; mais est-on en
droit de dire que notre cause n'est pas bonne parce qu'il y en a eu de
mauvaises? C'est une véritable dérision qu'un tel argument: nous ne
pouvons l'accepter, et nous devons inscrire dans nos lois la perpétuité
de la révolution de Juillet. (_Très-bien, très-bien! aux centres._)
Tout se réduit donc à ceci. L'amendement de l'honorable M. Berryer tient
les faits pour des faits, les faits accomplis pour des faits accomplis;
il ne veut point reconnaître de droit, il ne veut pas proclamer qu'il y
a eu droit dans notre révolution; il ne veut exclure ni une dynastie ni
une autre.
C'est sans doute parce qu'enfin il n'est pas matériellement impossible
qu'une de ces dynasties puisse revenir. Mais nous qui avons moralement
la confiance contraire, nous qui ne nous contentons pas du fait, nous
qui n'aurions jamais pris part, je le dis pour mon compte, à une
révolution si nous n'y avions vu qu'un acte de violence, un coup de dés
de la fortune, nous qui avons eu besoin d'y voir un droit, un droit
national, de la croire légitime, nous ne manquerons pas de le répéter
toutes les fois que l'occasion s'en présentera, et d'opposer à tous les
factieux la légitimité de notre révolution.
Nous le répéterons sans cesse, nous ne nous lasserons pas de le répéter;
nous savons qu'il y a parmi nous, surtout après tant de révolutions et
de vicissitudes, des faibles d'esprit sur lesquels la subtilité du
raisonnement, l'éclat du langage et la coalition d'hommes jusque-là
ennemis peuvent agir puissamment; nous savons qu'on peut les tromper,
les égarer de la sorte. Eh bien, nous, représentants des intérêts
nationaux, nous, chargés de parler au nom du peuple, nous devons opposer
la déclaration du pays à ces subtilités par lesquelles on essaye
d'égarer les honnêtes gens.
Oui, messieurs, les honnêtes gens; car cette cause, la cause de votre
révolution, la cause du projet de votre commission est celle des
honnêtes gens, opposée à celle des factieux, des brouillons, et aux
déréglements d'esprit et d'imagination. (_Mouvement marqué d'approbation
au centre._)
C'est parce qu'on entraîne beaucoup de gens dans de funestes erreurs que
je vous demande d'écarter du projet tout ce qui ressemblerait à des
mesures d'exception, à des apparences de proscription et de sang, soit
dans l'ordre civil, soit dans l'ordre criminel.
Je vous demande de ne pas fournir de prétexte à ces accusations qui
retentissent autour de nous contre notre révolution; elles sont un
mensonge. On a beau crier très-haut, on ne persuadera à personne que la
révolution de Juillet ait été violente, persécutrice, qu'elle ait
détruit les libertés, soit de ses adversaires, soit des autres citoyens:
cela n'est pas, cela choque le bon sens, le fait est évident pour tous.
Il est évident que depuis quinze mois, le gouvernement et les Chambres
combattent pour la liberté, dans l'intérêt de tous; mais il ne faut pas
fournir de prétexte à ces mensonges par lesquels on essaye de tromper.
Il est de notre plus grand intérêt d'écarter de la loi et de notre
conduite la moindre apparence d'exception et de proscription. Il faut
que nous combattions les prétendants à la couronne, les factions et les
mensonges des factieux, par la liberté des discussions, par la
publicité, par le bon gouvernement, par la réforme même de nos lois; au
lieu d'aggraver la législation, il faut travailler à l'adoucir, à la
mettre en harmonie avec nos moeurs; ce sont des réponses plus efficaces
que celles que vous chercheriez dans des lois d'exception.
Messieurs, je le demande à vous-mêmes: il est évident que la situation
générale s'améliore, que l'état du pays se calme, que la prospérité du
pays commence à se relever. A quoi le devons-nous? A la persévérance
avec laquelle le gouvernement a marché dans la voie première de la
révolution de Juillet, à la persévérance avec laquelle il a repoussé
tous les efforts qu'on a faits pour l'en détourner, à la persévérance
avec laquelle cette Chambre, en particulier, s'est associée au
gouvernement et a soutenu ses efforts.
Voilà, messieurs, ce qui commence à calmer le pays. Voilà ce qui donne,
à ces factions et à ces coteries dont je parlais tout à l'heure, la
liberté de déployer tous les moyens, d'user de toutes les armes, que
notre constitution lui donne.
Mais le gouvernement et vous, vous continuerez à persévérer dans cette
voie, et je ne vois pas, dans tout ce dont on vous menace, un danger
dont nous ne puissions triompher. (_Marques prolongées d'adhésion au
centre._)
XXXVII
Discussion des interpellations adressées au ministère, le 19 décembre
1831, à l'occasion de l'insurrection survenue à Lyon dans le mois de
novembre précédent.
--Chambre des députés.--Séance du 21 décembre 1831.--
Le 21 novembre 1831, les réclamations des ouvriers en soie sur le prix
des journées de travail devinrent à Lyon l'occasion d'abord de désordres
graves, puis d'une insurrection qui s'empara de la ville, en chassa ou
en domina les autorités militaires et civiles, et en demeura maîtresse
jusqu'aux premiers jours de décembre, où le maréchal Soult et le duc
d'Orléans entrèrent dans Lyon avec des troupes suffisantes pour y
rétablir et y maintenir l'ordre légal. Le 25 novembre, M. Casimir Périer
fit aux deux Chambres, sur ces événements encore flagrants, une
communication à laquelle les Chambres répondirent par des adresses
d'adhésion votées à d'immenses majorités. Le 17 décembre suivant, M.
Casimir Périer et M. le comte d'Argout firent, l'un à la Chambre des
députés, l'autre à la Chambre des pairs, une nouvelle communication où
les événements de Lyon étaient exposés dans leur ensemble, examinés dans
leurs causes et appréciés dans leur rapport avec la politique générale
du gouvernement.
Cet exposé donna lieu à des demandes d'explications et à un débat
très-animé qui porta à la fois sur l'insurrection de Lyon et sur la
politique générale du cabinet, se prolongea pendant quatre séances, et
finit par un ordre du jour voté, à une immense majorité, en faveur du
cabinet. Je pris la parole à la fin de la troisième séance, en réponse à
MM. Odilon Barrot, de Tracy et Mauguin. Quelques-unes de mes paroles,
mal comprises, ayant donné lieu, dans la séance du 22 décembre, à une
réclamation du maréchal Lobau qui s'était cru atteint par ce que j'avais
dit de la commission municipale de juillet 1830, je m'empressai d'en
donner une explication que le maréchal et la Chambre trouvèrent
pleinement satisfaisante.
M. GUIZOT.--Je ne retiendrai pas la Chambre sur les affaires de Lyon...
Je les regarde maintenant comme jugées (_légers murmures_); c'est mon
avis. Il est évident que le ministère s'est conduit dans cette occasion
avec toute la prudence que des hommes de gouvernement doivent apporter
dans des cas aussi graves.
Je ne descendrai pas non plus dans le cloaque où l'on a voulu faire
entrer la Chambre.
Il y a des questions qui doivent être portées devant la justice qui
punit ou dément la presse; la Chambre n'a rien à y voir, elles sont
honteuses à traiter ici. (_Marques nombreuses d'assentiment._) Je dirai
un seul mot sur cette affaire; c'est que l'on s'est prévalu de l'arrêt
de la Cour d'assises comme d'une démonstration des faits allégués.
L'honorable orateur qui a plaidé la cause des prévenus devant la Cour
d'assises sait mieux que personne qu'un pareil argument ne peut être
allégué; en matière de diffamation ou de calomnie, on plaide l'intention
et la bonne foi. L'honorable M. Odilon Barrot a plaidé devant la Cour
d'assises la bonne foi des deux journaux. Il a plaidé qu'il y avait eu,
qu'il pouvait y avoir eu, pour les rédacteurs des deux journaux, assez
de motifs de croire les faits pour les publier: voilà le sens de
l'arrêt: il n'en a pas d'autre; il n'emporte aucune démonstration,
aucune assertion des faits, il déclare simplement que les jurés n'ont
pas trouvé les prévenus coupables d'avoir publié de telles assertions.
Qu'on n'invoque donc pas l'arrêt comme reconnaissant la vérité des
faits; M. Odilon Barrot lui même a plaidé le contraire. (_Très-bien!_)
_Plusieurs voix._--Mais les débats?
M. GUIZOT. Mais la question de Lyon et la question des embrigadements
d'ouvriers n'ont pas été les seules qui aient été soulevées à cette
tribune: M. Mauguin, avant hier, en attaquant sur ce point la conduite
du ministère, les a rattachées à sa politique tout entière. C'est à
cette politique qu'il a imputé les malheurs particuliers de ces deux
affaires, non-seulement à la politique du ministère actuel, mais à celle
du gouvernement tout entier depuis la révolution de Juillet.
M. Mauguin a posé la vraie, la grande question, et c'est la question
qu'il importe à la Chambre et au pays d'éclaircir, car nous avons beau
la traiter souvent, on y revient sans cesse. Pourquoi? parce que c'est,
en effet, la question importante, décisive pour le pays. A chaque
occasion, à chaque événement, on examine la question de savoir si la
politique générale est bonne, si nous sommes dans la bonne ou la
mauvaise voie. Il n'y a pas moyen de dire _que ce n'est pas là la
question_, parce que c'est celle-là qui domine toutes les autres, et M.
Mauguin a eu raison de la poser; c'est pour cela que je demande à la
traiter à mon tour.
Messieurs, ce n'est pas pour la première fois qu'avant hier nous avons
été accusés, mes amis et moi, de méconnaître le sens, la grandeur et la
portée de la révolution de Juillet, de n'y voir qu'un simple événement,
une question de noms propres; on a même répété les mots de restauration
continuée, de quasi-révolution...
_Aux extrémités._--Oui, c'est vrai!
_D'autres voix._--Dites quasi-restauration, car vous avez déjà dit
quasi-légitimité.
M. GUIZOT.--Le système du gouvernement, a dit M. Mauguin, a été empreint
dans les premiers actes du premier ministère, dès son arrivée aux
affaires, et c'est de là qu'ont découlé tous nos maux. (_Aux
extrémités._ C'est très-vrai.) C'est à cela que je vais répondre.
Messieurs, ce n'est pas des premiers actes du premier ministère que M.
Mauguin a fait dater son opposition constante; il la fait remonter
jusqu'à cette époque pour la justifier; il aurait pu, il aurait dû la
faire remonter plus haut. Je réclame contre la date qu'il lui a assignée
comme trop tardive.
Ce n'est pas des premiers actes du premier ministère, c'est des premiers
jours, des premières heures de notre révolution, que date le
dissentiment.
Au moment même où le mouvement national commençait à se faire sentir, il
fut considéré de deux manières bien différentes: les uns pensaient qu'il
fallait sur-le-champ proclamer une révolution complète, éclatante,
menaçante; les mots de pouvoir constituant, de déchéance, de
gouvernement provisoire furent à l'instant prononcés. D'autres pensaient
que la révolution qui se préparait devait se faire au contraire
naturellement, progressivement, en se conduisant, à chaque heure, selon
que l'indiquaient les circonstances; de telle sorte qu'elle parût
évidemment commandée par la raison et par la nécessité.
Ce sont là les deux systèmes qui se sont trouvés en présence dès les
premières heures de la révolution de Juillet, qui ont été empreints dans
notre conduite, et, pour personnifier sur-le-champ, dans la conduite de
M. Mauguin et dans la nôtre.
Dès les premiers moments, à peine la commission municipale provisoire
était-elle établie à l'Hôtel-de-Ville, que voulait-elle proclamer? La
déchéance de la branche aînée des Bourbons. Que voulait-elle faire?
Nommer des ministres. J'ai eu même l'honneur d'être nommé par cette
commission ministre de l'instruction publique.
_Quelques voix à l'extrême droite._--Elle a eu bien tort. (_Murmures au
centre! Écoutez, écoutez!_)
M. GUIZOT.--Les autres personnes, celles qui partageaient mes opinions,
commencèrent par protester contre les ordonnances illégales de Charles X
et par déclarer leur refus d'obéir. Un jour après, elles approuvaient la
résistance à main armée, et venaient se placer dans ses rangs, sous sa
garde. Deux jours après, elles disaient, du moins dans leurs réunions,
qu'il n'y avait pas lieu à traiter avec Henri V, que cette combinaison
devait être repoussée.
Dans une réunion de pairs et de députés, formée pour délibérer sur les
affaires du moment, j'ai soutenu cette opinion contre M. de
Chateaubriand, qui réclamait pour Henri V.
_Une voix._--C'était M. Hyde de Neuville.
M. GUIZOT.--Peu de jours après, ces mêmes personnes, marchant avec
l'événement, toujours appliquées à se subordonner à la nécessité
évidente, ces mêmes personnes nommaient un lieutenant général du
royaume, provisoirement, toujours en vertu de la nécessité. Trois jours
après, les chambres légalement réunies, les pouvoirs légaux
constitutionnels sanctionnaient cette décision de la nécessité, et
nommaient légalement le lieutenant général du royaume, en attendant la
royauté nouvelle.
Voilà, messieurs, les deux systèmes qui ont apparu dès les premières
heures de la révolution de Juillet. Le premier ne la prenait, pour
appeler les choses par leur nom, que par son côté révolutionnaire; il ne
tenait aucun compte du passé, des institutions existantes, des pouvoirs
en vigueur; il en appelait aux passions et à la puissance du moment:
c'était un peuple esclave qui brisait sa chaîne et qui n'avait d'autre
besoin que de déployer sa volonté et sa force. Dans l'autre système, on
prenait la révolution par son côté constitutionnel; on respectait le
passé, les institutions établies, les pouvoirs en vigueur; on
s'adressait à eux, on comptait sur eux. La France, dans ce système,
était un peuple libre qui défendait ses droits et faisait ses affaires
sagement et prudemment, au milieu de la mitraille et des coups de fusil.
Voilà la véritable origine du dissentiment; il est grand, il est
profond, il est incurable; et la preuve, c'est que chacun de nous a subi
sa destinée, fidèles, les uns au système que j'appelle révolutionnaire,
les autres au système constitutionnel. (_Interruptions diverses._) Vous
pourrez me répondre; messieurs, voilà le fait véritable. Eh bien! par
cela seul que ce dissentiment a existé, que les deux conduites ont été
si profondément différentes, s'ensuit-il que la nôtre ait été
antinationale, qu'elle ne fasse pas honneur à notre révolution, qu'elle
n'en comprenne pas la valeur et la portée?
Certes, messieurs, ce n'est pas là une conséquence nécessaire. C'est
bien quelque chose d'abord, permettez-moi de le dire, que le succès.
Quel est le système qui a prévalu, au moment même, pendant
l'entraînement des passions, lorsque toutes les chances semblaient
favorables à l'autre système? C'est le nôtre, le système légal,
constitutionnel. On nous le reproche assez aujourd'hui; c'est à ce fait
qu'on impute tous les maux qui sont survenus.
Notre système a prévalu au milieu de l'entraînement des passions, par la
seule force de la raison, de la nécessité, de cette sagesse publique qui
remplissait l'atmosphère après la gloire de l'événement, qui a imposé
silence aux opinions les plus intraitables, qui a ramené les volontés
les moins favorables; qui leur a fait adopter cette conduite au moment
même et remettre leurs dissentiments à un autre temps.
Je dis que ce seul fait prouve en faveur du système auquel je me fais
gloire d'appartenir. J'en donnerais bien encore quelques autres raisons.
Il était le moins périlleux; je ne dis pas pour les hommes qui se
mêlaient de la révolution; il est bien clair que, si elle n'avait pas
réussi, Charles X n'aurait fait aucune distinction entre nous, et qu'il
se serait peu occupé des voies diverses que chacun avait voulu suivre.
(_Voix à droite._ Il en ferait maintenant!) Nous étions tous enveloppés
dans les mêmes destinées, et je ne craindrais pas d'en appeler à ceux de
mes honorables collègues qui sont aujourd'hui dans les rangs de
l'opposition; je ne craindrais pas de leur demander si aucun de nous,
quelle que soit la différence de nos opinions, n'a pas montré la même
franchise de coeur dans la révolution de Juillet, si tous ne s'y sont
pas précipités avec le même courage.
Ce n'est donc pas pour nous, c'est pour le pays que notre système était
le moins périlleux; il ne blessait pas autant d'intérêts, il ne semait
pas les germes d'une division aussi profonde, il n'inquiétait pas si
gravement au dehors.
De plus, rappelez-vous les faits, ce système avait l'assentiment de la
France entière.
Que disait la France, je vous le demande, quand elle prévoyait une
résolution possible, quand elle pressentait le renversement de la maison
de Bourbon?
Elle disait qu'il serait bien désirable que cette révolution se fît
tranquillement, régulièrement, qu'elle fût faite par les pouvoirs
établis, qu'elle durât quinze jours au plus, qu'au bout de quinze jours
tout fût rentré dans l'ordre.
C'était là le sentiment unanime, c'était le voeu exprimé dans les
conversations les plus intimes. Eh bien, nous avions devant nous ce voeu
de la France entière; nous avons été fidèles à ce sentiment; c'est cette
conviction qui a dicté notre conduite au moment décisif.
Je dirai plus: il y avait dans cette politique infiniment plus de
prudence que dans l'autre, un plus juste sentiment des effets de la
révolution et de l'état dans lequel elle allait placer le pays.
Que faisons-nous, je vous le demande, depuis quinze mois? (_Voix au
centre._ Hélas! oui, que faisons-nous?) Messieurs, nous cherchons
péniblement à retrouver les principes du gouvernement, les bases les
plus simples du pouvoir.
Cette révolution si légitime, si indispensable, si régulière, si
prompte, elle est si grave qu'elle a ébranlé tous les fondements de
l'édifice politique, et que nous avons grand peine à le rasseoir. C'est
là la mesure de la grandeur et de la puissance de cette révolution;
c'est là le fait que nous avons prévu au moment où elle s'accomplissait.
C'est dans le pressentiment de cet avenir que nous regardions comme
indispensable pour le pays de retenir tous les éléments de gouvernement,
tous les principes d'ordre qui étaient déjà entrés dans la société, de
nous rattacher aux pouvoirs existants, aux institutions en vigueur.
La France a été appelée, une fois déjà, à se donner elle-même son
gouvernement. C'était pour sortir de nos troubles; c'était à l'époque du
Directoire; la France a échoué.
Depuis quarante ans, l'Empire et la Restauration se sont succédé; mais
la France ne s'est pas donné ces gouvernements; elle les a reçus: le
premier, du génie d'un homme; le second, de la force des événements.
La révolution de Juillet a été appelée à faire elle-même son
gouvernement, appelée, permettez-moi l'expression, à l'organiser de pied
en cap, depuis la couronne jusqu'à la commune; c'était là une oeuvre
immensément difficile et à laquelle on ne pouvait trop songer ni prendre
trop de précautions. C'est ce qui a déterminé notre conduite, ce qui en
a fait, je n'hésite pas à le dire, le système vraiment national, le seul
qui convînt aux besoins du pays.
Vous ne pouvez le méconnaître: ce qui nous tourmente, c'est la
difficulté de refaire notre gouvernement, de reconstruire le pouvoir;
toutes les questions politiques sont soulevées, et nous sommes chaque
jour plus embarrassés pour leur solution.
Il est survenu une bien autre question: la révolution de Juillet n'avait
soulevé que des questions politiques, des questions de gouvernement; par
ces questions, la société n'était nullement menacée. Qu'est-il arrivé
depuis? des questions sociales se sont élevées. Il y a eu lutte entre
certaines classes. Les troubles de Lyon nous l'ont révélé. Il y a
aujourd'hui des attaques contre les classes moyennes, contre la
propriété, contre les institutions de famille. Des questions sociales,
des dissensions sociales sont venues se joindre aux questions
politiques, et nous sommes aujourd'hui en présence de cette double
difficulté, d'un gouvernement à construire et d'une société à défendre.
On vient nous parler de peur; on vient nous dire que nous défendons le
système de la peur, que nous nous effrayons de dangers imaginaires! La
peur...; mais permettez-moi de vous le demander, ce n'est pas de notre
peur à nous qu'il s'agit; qui est-ce qui a peur aujourd'hui? Qui
s'inquiète, qui s'alarme? C'est la France apparemment.
Je ne suppose pas qu'on veuille la traiter comme un vieillard imbécile
qu'il dépend de tout le monde d'effrayer. Vous prétendez que nous
effrayons la France; mais la partie est égale entre nous: la presse, la
tribune sont ouvertes à ceux qui veulent la rassurer comme à ceux qui
veulent l'inquiéter; pourquoi donc ne la rassurez-vous pas? Pourquoi
s'alarme-t-elle sur son avenir, sur son repos? Pourquoi? parce qu'elle a
peur d'un système qu'elle regarde, je ne veux pas me servir de
qualifications dures, qu'elle regarde comme l'héritier, comme le
représentant, comme le débris du système révolutionnaire sous lequel
elle a gémi si longtemps. La France a peur de tout ce qui lui rappelle
les maux qu'elle a soufferts, de ce qui ressemble aux principes, aux
habitudes, au langage révolutionnaire. Cette peur..., elle n'est pas
nouvelle, elle n'est pas d'hier: il y a trente-cinq ans que ce sentiment
domine la nation. C'est la peur qui a jeté la France dans le despotisme;
c'était cette peur qui dominait Napoléon lui-même; il perdait la liberté
de son jugement, quand il songeait aux maux que pouvait causer une
assemblée délibérante insensée.
Voilà la véritable peur, la peur nationale, celle que la France a
conservée, qui a fait la force de la Restauration contre l'opposition
nationale elle-même. Rappelez-vous avec quel effroi la France a toujours
vu approcher tout ce qui ressemblait à ce péril, avec quel empressement
elle s'est toujours jetée dans les bras de quiconque promettait de l'en
défendre. Je ne veux pas aller bien loin; rappelez-vous notre propre
histoire depuis la révolution de Juillet. Deux fois la France a cru voir
ces principes, ces habitudes, et le parti qui, à tort ou à raison, est
censé les représenter, la France a cru le voir approcher du pouvoir;
c'était au moment où toutes les sympathies nationales paraissaient près
de reparaître et de s'accorder avec ce parti, après l'émeute de
l'Archevêché: la France pourtant s'est jetée alors dans le système
contraire. Elle a été tellement effrayée d'un seul pas dans le sens dont
je parle, qu'elle a invoqué un changement de direction et de
gouvernement. M. Mauguin vient de nous dire: Vous parlez toujours des
intérêts matériels, et vous négligez les intérêts moraux; vous faites
appel aux sentiments égoïstes, à la crainte, à la faiblesse; vous
n'invoquez pas les nobles sentiments, les passions désintéressées.
Messieurs, cela n'est pas; il y a plus de moralité dans le bon ordre et
dans la paix que dans toutes les effervescences du monde.
_Aux centres._--Très-bien, très-bien!
M. GUIZOT.--Je dirai plus: s'il y a des sentiments généreux qui sont
suspects, qui alarment, à qui la faute? Qui les a décriés depuis
quarante ans? Que d'abus on en a faits! A quels mensonges n'ont-ils pas
servi! Quels malheurs en ont été la suite! Voilà la véritable cause qui
décrie l'enthousiasme des sentiments généreux; c'est à ceux qui les ont
rendus suspects qu'il faut s'en prendre, et non pas à nous.
Notre situation, messieurs, se réduit à ces termes bien simples que nous
avons en même temps un gouvernement à fonder et la société à défendre.
Eh bien! messieurs, cette oeuvre, qui est celle que nous avons
entreprise, à laquelle nous nous sommes dévoués, c'est le ministère du
13 mars qui en est aujourd'hui chargé; c'est sous cette bannière qu'il a
été institué.
Quand il a accepté cette mission, quand il vous a proposé de le
seconder, vous a-t-il demandé de grands efforts, de grands sacrifices?
Vous a-t-il appelés à un grand combat? Nous aurions dû les lui accorder
s'il les avait demandés dans une entreprise si nationale. Messieurs, il
a demandé la paix, la liberté, la paix avec tous, la liberté de tous. Ce
sont là les deux moyens, les deux seuls moyens par lesquels le ministère
s'est chargé de fonder le gouvernement, et de défendre la société contre
les attaques dont ils sont l'objet. La question se réduit donc à ceci.
L'opposition, car il faut bien que je me serve d'un mot général, et
malgré toutes les différences d'opinions qui peuvent exister dans le
sein de l'opposition, elle a cependant une certaine unité, car hier
encore M. de Tracy disait à cette tribune que la politique générale de
la France, depuis la révolution de Juillet, lui paraissait avoir été
traitée d'une manière pleinement satisfaisante par M. Mauguin.
M. DE TRACY.--Je demande la parole.
M. ODILON BARROT.--Il n'y a pas d'objection.
M. GUIZOT.--(_Interruption._) Je répète textuellement la phrase telle
que je viens de la lire dans le _Moniteur_. Je prends donc l'opinion de
M. Mauguin comme l'expression sincère, en ce moment, du système de
l'opposition. Eh bien! je demande si l'opposition peut remplir les deux
tâches qui nous sont imposées, fonder un gouvernement et défendre la
société en maintenant la paix et la liberté.
Je ne veux pas entrer dans de longs détails; mais j'en appelle à la
franchise des membres de cette Chambre: les principes naturels du
gouvernement, les fondements du pouvoir, l'esprit de gouvernement,
sont-ils dans le système, dans le langage, dans les maximes, dans les
habitudes de l'opposition?
Je réponds non, hardiment. Quand nous avons eu à traiter les
institutions municipales, que demandait l'opposition? Le suffrage
universel, l'élection des maires.
_Voix à gauche.-_-Non, non! nous démentons.
M. GUIZOT.--Le suffrage universel a été plusieurs fois professé, demandé
à cette tribune. (_Dénégations aux extrémités._)
M. ODILON BARROT.--Nous avons combattu le suffrage universel; il n'y a
qu'un membre de la droite qui l'ait proposé.
M. BERRYER.--C'est moi. Je demande la parole.
M. GAETAN DE LA ROCHEFOUCAULD.--M. Maréchal l'a aussi proposé.
M. GUIZOT.--Je pourrais citer M. de Lafayette, M. Maréchal, qui ont
professé cette opinion. Ce que je dis, c'est qu'il est évident que les
principes, les habitudes, le langage de l'opposition ne sont pas
empreints de l'esprit de gouvernement.
M. DUPIN aîné.--L'ordre du jour, l'ordre du jour!
M. GUIZOT.--La Chambre a jusqu'ici soutenu le ministère actuel dans la
lutte qu'il a engagée pour atteindre ce double but. On a accusé la
Chambre de servilité on a dit que le ministère disposait des votes. J'en
appelle, messieurs, à la conscience de cette Chambre; jamais assemblée
fut-elle plus libre, plus indépendante, déterminée par une conviction
plus lente et plus difficile? La Chambre est arrivée à cette session
dans un état d'incertitude et de doute. L'opinion de la Chambre s'est
formée progressivement, par la discussion, par l'expérience, par
l'examen. Jamais, je le répète, jamais assemblée n'a été si évidemment
déterminée par des motifs désintéressés et sincères. C'est à la Chambre
à soutenir son oeuvre; c'est à la Chambre à porter la conviction
jusqu'au bout. Le ministère s'est dévoué à la fondation du gouvernement
de Juillet et à la défense de la société. La Chambre le soutiendra dans
cette oeuvre difficile, et ces derniers débats sont de nouvelles raisons
qui doivent déterminer sa conviction et sa conduite. (_L'ordre du jour,
l'ordre du jour!..._--MM. Berryer, Mauguin et Jacqueminot montent à la
tribune. Les cris: _L'ordre du jour!_ redoublent.)
__________
--Séance du 22 décembre 1831.--
M. GUIZOT.--Il me sera facile de dissiper l'inquiétude qui s'est élevée
dans l'esprit de notre honorable collègue (le maréchal Lobau). Il n'a
jamais été dans ma pensée d'inculper ni lui, ni la commission municipale
provisoire.
Je n'ai point parlé du pouvoir révolutionnaire ou du pouvoir
constitutionnel. J'ai uniquement voulu dire et j'ai dit que, dès
l'origine de la révolution, il y avait eu deux manières différentes de
la considérer, que deux systèmes politiques s'étaient manifestés dans le
sein de la commission municipale provisoire, et j'ai ajouté qu'on avait
même pu démêler le germe d'un système autre que le système
constitutionnel.
M. LAFFITTE.--C'est une erreur.
M. GUIZOT.--Permettez-moi de m'expliquer, messieurs. J'ai indiqué des
actes, j'ai parlé avec précision; j'ai dit qu'à mon avis, par exemple,
la commission municipale provisoire, en nommant des ministres, n'avait
point fait un acte régulier, qu'elle n'avait point pouvoir pour le
faire, qu'elle n'avait pas été instituée dans ce but. Voilà tout ce que
j'ai voulu dire; j'ai profondément respecté ses intentions; mais dans sa
direction générale, j'ai cru trouver les germes d'un système de
politique différent, une manière toute différente de considérer notre
révolution: telle a été ma pensée.
Je le répète, je n'ai point qualifié la commission municipale de
révolutionnaire; j'ai dit seulement que j'avais trouvé là les traces
d'une manière différente de considérer notre révolution et la conduite
de nos affaires.
Voilà l'explication que je dois à la Chambre et à l'honorable maréchal,
dont personne plus que moi n'honore et le caractère et la conduite. Nous
avons, si je ne me trompe, depuis ce moment, suivi, lui et moi, la même
ligne politique; d'autres en ont tenu une différente: c'est l'origine de
cette différence que j'ai voulu marquer ici.
XXXVIII
Discussion du budget de 1832.
--Chambre des députés.--Séance du 23 janvier 1832--
Le baron Louis, ministre des finances, avait présenté à la Chambre des
députés, le 19 août 1831, le projet de budget pour 1832. M. Thiers fit,
le 30 décembre 1831, le rapport des travaux de la commission chargée de
l'examen de ce projet. Après cinq jours de discussion générale, on en
vint à la discussion des articles, et la question du maintien total ou
de la réduction du fonds consacré à l'amortissement de la dette publique
se présenta la première. Je pris la parole pour défendre le maintien
complet du fonds d'amortissement, qui fut en effet maintenu après un
long débat.
M. GUIZOT.--Personne ne demande l'abolition de l'amortissement; quelques
personnes seulement en demandent la réduction. Il s'agit donc uniquement
de savoir s'il faut que l'amortissement soit fort, aussi fort que le
proposent le gouvernement et la commission: c'est là le seul point sur
lequel il y ait doute, c'est la seule question à examiner.
Dans l'opinion à peu près générale, l'amortissement a un double but:
soutenir le taux des effets publics, c'est-à-dire le crédit public, et
éteindre, payer effectivement la dette. Je sais que le premier de ces
deux buts est contesté par quelques personnes, il vient de l'être tout à
l'heure à cette tribune. On a dit que l'amortissement n'avait pas une
action soutenue sur le taux des effets publics, parce qu'il n'en décide
pas seul, et qu'une foule d'autres causes concourent à déprécier ou à
élever le taux des effets publics. Sans doute, et quelques-unes de ces
causes sont plus puissantes que l'amortissement; mais il n'en est pas
moins vrai que, selon l'opinion presque générale, l'amortissement a un
double but: le premier, de soutenir le taux des effets publics, un des
signes extérieurs du crédit public, c'est-à-dire de mettre l'État en
mesure de contracter, s'il en a besoin, de nouveaux emprunts à un taux
qui ne soit pas trop onéreux; le second but est de payer d'une manière
réelle et efficace la dette publique.
Si ces deux buts, messieurs, ne pouvaient pas être atteints l'un sans
l'autre; si, pour avoir quelque crédit et pour pouvoir emprunter à un
taux supportable, il était absolument indispensable de faire ce qu'il
faut pour payer réellement et effectivement sa dette, la question qui
nous occupe n'existerait pas.
Un amortissement capable de payer en effet la dette serait seul capable
de soutenir, jusqu'à un certain point, le taux des effets publics, et il
faudrait bien accepter celui-là ou renoncer tout à fait à
l'amortissement; mais il n'en est pas ainsi. En matière d'emprunt comme
en toute matière, l'erreur, l'illusion, l'imprévoyance sont possibles.
Il arrive souvent que l'emprunteur croit qu'il payera sa dette; il en a
la ferme volonté, il fait ses efforts pour cela. Le prêteur, de son
côté, se confie à lui. Il peut arriver et il arrive que l'un et l'autre
se trompent.
Il arrive que l'emprunteur ne fait pas des efforts suffisants pour payer
sa dette; dans les affaires ordinaires, combien ne voit-on pas de
banquiers, de négociants, de commerçants conserver longtemps leur crédit
en marchant vers la banqueroute; pourquoi? parce qu'ils se trompent sur
leur propre avenir, parce que leurs créanciers se trompent également;
qu'il y a de l'illusion, de l'imprévoyance dans leur conduite. L'intérêt
personnel n'est pas suffisant pour éclairer sur l'avenir, pour enlever
toute possibilité d'erreur. On peut avoir du crédit, des effets publics
dont le taux se soutienne, sans faire tout ce qu'il faut pour payer sa
dette.
On peut donc atteindre le premier but de l'amortissement sans atteindre
réellement le second.
C'est là, messieurs, le vice, ou pour parler plus exactement, le danger
de ce qu'on appelle le système du crédit. Le crédit est une fort belle
chose; il est bon d'en avoir; mais il faut savoir qu'on peut l'obtenir,
momentanément et pendant quelque temps, à des conditions qui sont fort
loin de garantir l'avenir. Il faut savoir que l'on peut avoir trop de
confiance dans son crédit actuel, et que le prêteur peut avoir, de son
côté, trop de confiance dans le crédit actuel de l'emprunteur.
Avec cette confiance réciproque, les transactions se renouvellent; et,
d'emprunts en emprunts, celui qui abuse de son crédit marche vers
l'abîme de la banqueroute, et l'on tombe à la fois, prêteur et
emprunteur, parce que l'on n'a pas suffisamment mesuré l'étendue de ses
ressources.