de l'amortissement médiocre.
L'amortissement médiocre donne lieu de croire que l'on a la ferme
volonté de payer sa dette. Il est un gage, une preuve, non-seulement de
sincérité, mais même, jusqu'à un certain point, de puissance dans
l'accomplissement de son dessein.
Mais s'il arrive en même temps que l'amortissement ne soit pas assez
fort pour payer la dette, c'est-à-dire pour atteindre le second but
qu'il se propose, l'amortissement devient un mal; il devient un leurre
qui trompe les créanciers, qui leur donne une sécurité qu'ils ne doivent
pas avoir, une cause de plus, d'aveuglement pour l'emprunteur et le
prêteur, une nouvelle provocation à s'engager sans prévoyance dans cette
voie du crédit dont il est si facile d'abuser.
Pour que l'amortissement soit salutaire, il faut qu'il atteigne
non-seulement le premier but, qui est de soutenir le taux des effets
publics, mais encore le second, qui consiste à éteindre réellement la
dette; il faut que l'amortissement soit fort, très-fort.
Que reprochent tous les hommes raisonnables à ce système de crédit?
C'est de décharger le présent en chargeant un avenir qui aura aussi ses
propres charges et qui s'en déchargera à son tour sur un autre avenir;
et ainsi de suite jusqu'à ce que vienne une époque qui, ne pouvant plus
suffire à son fardeau, ne pouvant le porter plus loin, le jettera à
terre. Il n'y a qu'un amortissement très-fort qui puisse empêcher ce
déplorable résultat.
L'amortissement faible, médiocre, qui ne demande au présent,
c'est-à-dire à l'emprunt, que ce qu'il faut pour soutenir actuellement
le taux des effets publics, fait une répartition très-inégale,
très-déraisonnable, du fardeau entre le présent et l'avenir, entre
l'emprunt et l'impôt; l'amortissement fort, énergique, demande au
contraire au présent sa juste part dans le fardeau; non-seulement il
soutient le crédit public, mais il éteint effectivement la dette: en
sorte que l'amortissement faible exploite la bonne foi publique, est un
leurre qui engage les créanciers dans la banqueroute, tandis que
l'amortissement fort répond au but de l'institution, à la pensée
première de l'amortissement, et présente une véritable garantie aux
créanciers en ce qu'il assure en même temps et le taux de la rente et
l'extinction de la dette.
Il s'agit uniquement de savoir quel est le sens qu'il faut attribuer à
ces mots: amortissement fort, amortissement faible, et quelle doit en
être la mesure. Ceci est une question de fait et d'expérience, et nous
avons des exemples à consulter.
Quand l'institution de l'amortissement a été introduite en Angleterre,
c'est le taux d'un pour cent qui a été généralement adopté, et l'on a
calculé qu'en trente-sept ans, au moyen des intérêts composés, la dette
se trouverait éteinte avec un amortissement d'un pour cent.
En même temps que l'on faisait ce calcul, on disait que c'était pendant
la paix qu'il fallait payer ses dettes, et qu'il fallait, pendant le
temps des dépenses ordinaires, se ménager des ressources pour le temps
des dépenses extraordinaires.
Mais, messieurs, se donner trente-sept ans pour éteindre sa dette, c'est
se faire l'idée la plus fausse de la vie des peuples, c'est se laisser
tromper par les mots. Ce que nous appelons circonstances extraordinaires
revient très-souvent dans la vie des peuples; les événements
extraordinaires ne se font pas attendre trente-sept ans, ils sont plus
fréquents. De 1688 à 1815, dans une période de cent-vingt-sept ans,
l'Angleterre a eu soixante-cinq ans de guerre et soixante-deux ans de
paix. La proportion a été à peu près la même pour la France. Nous venons
de traverser quinze années qu'il est permis de regarder comme les plus
pacifiques qu'on puisse voir de longtemps dans ce monde, et cependant
nous avons eu la guerre d'Espagne, l'expédition de Morée, l'expédition
d'Afrique, qui nous ont coûté de 3 à 400 millions; et enfin nous avons
eu une révolution, source de dépenses extraordinaires.
Vous voyez donc que ce calcul d'un pour cent, qui exige trente-sept ans
pour l'extinction effective ou la réduction considérable de la dette,
est un faux calcul, un calcul étranger à l'histoire, et qui méconnaît
les vraies circonstances de la vie des peuples.
L'amortissement de un pour cent est donc trop faible; il faut un
amortissement plus considérable pour atteindre les deux buts légitimes
de l'amortissement, le soutien du crédit public et l'extinction de la
dette. Si vous ne vous imposez pas la loi d'atteindre ce double but,
vous vous trompez vous-mêmes, vous trompez vos créanciers, vous agissez
avec une imprévoyance coupable, vous marchez vers la banqueroute; si
vous voulez atteindre le second but, le payement réel ou du moins la
réduction notable de la dette, il faut autre chose qu'un amortissement
de un pour cent; il faut l'élever au taux de deux pour cent au moins,
taux auquel il est aujourd'hui chez nous, addition faite à la dotation
primitive des rentes qu'il a achetées. (_Adhésion au centre._)
Contre ces faits, messieurs, qui sont simples et qui n'ont pas besoin
d'être laborieusement démontrés par des calculs, contre ces faits, je ne
connais qu'une raison, qu'une raison concluante et péremptoire: c'est
l'impuissance de la part de l'État de supporter un amortissement
considérable. L'impuissance du pays, la détresse publique, voilà le seul
moyen avec lequel on puisse combattre les faits que je viens de
présenter.
Messieurs, c'est une chose grave que de proclamer ainsi l'impuissance du
pays, d'en faire le point de départ de sa conviction, la règle de ses
résolutions, et de poser ce fait: le pays ne peut pas supporter plus
longtemps un tel fardeau, il en est aux expédients.
Cela est grave, financièrement et politiquement, messieurs. (_Écoutez,
écoutez!_)
Financièrement, c'est dire qu'on est obligé de se jeter tête baissée
dans la voie des emprunts, qu'on est obligé d'abuser, à tout prix, du
système du crédit.
Singulière situation! Ce sont les adversaires habituels du système du
crédit qui viennent demander qu'on en use outre mesure, qu'on se réduise
à ses seules ressources. Et ce sont les défenseurs ordinaires, les
défenseurs officiels du crédit qui veulent le renfermer dans de justes
limites, qui veulent faire la part de l'impôt, qui demandent qu'on n'en
abuse pas!
Vous voyez quelle est la conséquence financière de cette impuissance du
pays dont on veut faire le principe de vos résolutions. C'est abuser
outre mesure du système de crédit et le pousser jusqu'à ses dernières
extrémités, jusqu'au point où il perd et les emprunteurs et les
prêteurs.
Il n'est pas moins grave politiquement de déclarer ainsi l'impuissance
publique.
C'est un propos vulgaire, et que nous avons tous entendu ou répété, que,
pour avoir une bonne armée, ce qui importe le plus, c'est de conserver
des cadres, des cadres complets, bien organisés, permanents.
Eh bien! messieurs, la société a besoin de cadres comme l'armée: elle
est contenue dans des cadres légaux qui font sa force, et il importe de
les conserver intacts et permanents; car, quand une fois ils sont
brisés, rien de si difficile que de les rétablir et de faire rentrer la
société dans les cadres qui la contenaient habituellement. Ces cadres
sont les pouvoirs établis et les contributions établies. Briser les
pouvoirs, briser les contributions, déclarer que la société en est venue
à ce point qu'elle ne peut plus supporter ni les uns ni les autres,
faire succéder une révolution financière à une révolution politique,
briser les impôts comme on a brisé les pouvoirs, c'est mettre la société
tout entière en question; c'est prolonger jusqu'à des limites indéfinies
la crise contre laquelle nous luttons si péniblement.
Pour moi, je ne sais si je m'abuse, mais c'est précisément parce que les
pouvoirs établis ont été mis en question et renversés, renversés
légitimement, c'est parce que nous avons eu à accomplir une révolution
politique, que nous avons glorieusement accomplie, que je crois qu'il
importe au salut de la France de se préserver d'une révolution
financière; qu'il lui importe de maintenir, je ne dis pas dans tous
leurs détails, mais dans leur force réelle, de maintenir intacts et
permanents ces impôts établis qui sont les cadres matériels de la
société, les moyens par lesquels son existence matérielle se développe.
(_Vive approbation aux centres_).
Il n'y a donc rien de plus grave, je le répète, que de proclamer la
détresse, l'impuissance publique. Je ne dis pas que cette impuissance ne
soit jamais réelle: il y a des pays assez malheureux pour en être
arrivés à ce point; mais je dis qu'il faut y bien regarder avant de
prononcer un semblable arrêt.
Voyons si cet arrêt serait fondé, si notre pays en est venu à ce point
de détresse qu'il ne puisse pas supporter cet amortissement considérable
dont il a besoin pour que le but de l'amortissement soit atteint.
Je ne ramènerai pas la Chambre dans les détails qui lui ont été
présentés hier, d'une manière si lucide et si complète, par M. le
rapporteur. Je veux seulement vous mettre sous les yeux quelques faits
qui vous prouveront que l'impuissance du pays n'est pas portée au point
qu'on allègue.
La détresse, chez un grand peuple comme le nôtre, ne vient pas en un
jour, la prospérité ne finit pas tout à coup. Il peut y avoir crise,
embarras momentané: mais quand la prospérité a duré longtemps dans un
pays, quand il est heureusement entré dans cette voie, il n'en sort pas
à l'instant même. Ce qu'il faut considérer, pour juger sainement de la
France, ce n'est pas seulement sa situation actuelle, la crise où nous
nous trouvons, les souffrances du moment; il faut considérer l'état du
pays depuis quinze ou vingt ans; il faut examiner quelle est la marche
qu'il a suivie, dans quel sens il s'est développé. S'il a marché vers la
détresse, il est probable que vous avez raison aujourd'hui; si, au
contraire, il a pris de grands développements de richesse et de
puissance, s'il a marché vers la prospérité, il n'est pas probable qu'il
en ait vu, en quelques mois, tarir les sources tout entières.
Je n'ai aucun dessein de discuter à la tribune les oeuvres ou les
mérites de la Restauration. Quand elle a été puissante, j'ai signalé et
attaqué ses fautes; je l'ai fait pendant dix ans aux grands
applaudissements, j'ose le dire, de ceux-là même qui aujourd'hui
m'accusent de vouloir les continuer. Je n'ai aucun dessein de détourner
la discussion actuelle vers un but politique. Je pense, comme la
Chambre, qu'il est très-désirable que nous sortions enfin de ces
questions purement passionnées, pour débattre les affaires du pays. Je
ne ramènerai donc pas, je le répète, la question sur les mérites, sur
les oeuvres politiques de la Restauration. Je ne veux que constater les
résultats matériels obtenus dans les quinze dernières années.
Messieurs, quand on examine quelle est la détresse ou la prospérité d'un
pays, il ne faut pas s'en rapporter à des ouï-dire, à des propos de
satisfaction ou d'humeur, auxquels chacun s'abandonne librement dans la
conversation; il faut consulter des faits authentiques, des documents
dans lesquels la société se résume et se manifeste. Voici quelques-uns
de ces faits relativement aux premières années de la Restauration.
Je parle du produit des principaux impôts indirects, de ceux qui sont la
preuve la plus claire de la consommation.
L'enregistrement, le timbre, les domaines, ont produit en 1816,
171,825,872 fr. et en 1829, 186,429,355.
Le produit des douanes et des sels s'est élevé de 94,206,713 fr. en
1816, à 159,085,085 fr. en 1829; et cela avec les mêmes tarifs ou à peu
près, car ce ne sont point les changements de tarifs qui ont
considérablement influé sur les droits.
Les boissons, droits divers, tabacs et poudres ont produit 139,837,269
fr. en 1816, et 206,218,255 fr. en 1829.
Le produit des postes a été de 20,973,000 fr. en 1816, et de 30,545,620
fr. en 1829.
Produit de ces quatre grandes contributions
pour 1816 426,842,854 fr.
Produit des mêmes contributions pour
1829 582,278,315
---------------
Différence en plus 155,435,461 fr.
Voilà quels ont été, de 1816 à 1829, les progrès des impôts qui sont les
signes les plus certains de la consommation. Je passe à un autre
symptôme de production: je veux parler des frais de poursuite pour les
contributions directes.
Personne ne niera que, si ces frais vont dans une proportion
décroissante, c'est une preuve que les contributions se payent plus
facilement, et que cette facilité est due à un plus grand développement
de l'aisance publique.
En 1822, les frais de poursuite de toute nature pour la perception des
impôts directs, s'élevaient à 1,380,000 fr. pour 344,026,017 fr. de
recouvrement, c'est-à-dire à 4 fr. 01 pour 1,000 fr.
En 1828, ils se sont élevés à 904,680 fr. pour 325,678,630 fr. de
recouvrement, c'est-à-dire à 2 fr. 78 pour 1,000 fr.
Vous voyez, messieurs, qu'il y a eu une réduction notable sur les frais
de recouvrement; ce qui est une preuve matérielle d'une augmentation
d'aisance et de prospérité.
Je relève, dans d'autres parties des produits, d'autres preuves des
développements de la France à la même époque. Je veux parler des
importations et des exportations.
En 1816, les importations de la France dans la Grande-Bretagne se sont
élevées, valeur officielle, à 10,444,550 fr., et les exportations de la
Grande-Bretagne en France, à 40,855,550 fr.
En 1826, les premières ont monté à 79,470,625 fr., 60 millions de plus
qu'en 1816; et les seconde, à 16,111,050 fr., au lieu de 40 millions en
1816.
Je ne renouvellerai pas à ce sujet la question de la balance du
commerce, aujourd'hui abandonnée par les hommes éclairés; mais il y a là
incontestablement un système de développement dans la prospérité de la
France pendant les seize dernières années. Est-il donc vrai qu'après
seize années de progrès attestés par des résultats incontestables, nous
soyons subitement frappés de détresse et d'impuissance?
Voici des documents de même nature relativement aux impôts indirects.
(_Écoutez, écoutez!_)
Les impôts indirects ou de tout genre ont produit:
En 1829 591,010,000 fr.
En 1830 572,243,000
En 1831 527,023,000
L'abaissement du tarif des boissons, à partir du 1er janvier 1831,
devait réduire les produits de 1831.
Comparativement à 1829, de 34,800,000 fr.
-- à 1830, de 32,400,000
La diminution effective sur les recettes de 1831, a donc été:
Comparativement à 1829 de 63,987,000 fr.
-- à 1830 de 45,222,000
Ainsi il y a eu de 1829 à 1831, indépendamment de la
réduction du tarif des boissons, une diminution réelle
de 29,187,000 fr.
Et de 1830 à 1831 la diminution n'a été
que de 12,820,000
A quoi il faut ajouter la différence entre
les restes à recouvrer sur les boissons à la
fin des deux années 1830 et 1831, ci 4,771,230
Ce qui fait de 1830 à 1831, sur les impôts indirects, une diminution de
17,591,230 fr.
La diminution a donc été moindre qu'on ne devait s'y attendre, et c'est
surtout pendant le dernier trimestre que l'augmentation a eu lieu; elle
s'est élevée à 13,220,000 fr.
Le produit des impôts indirects est supérieur en 1831, malgré la
réduction du tarif des boissons et malgré le fâcheux état de plusieurs
parties de l'industrie, il est, dis-je, supérieur de plus de 100
millions à ce qu'il était en 1816.
Je vous demande, est-ce là ce qu'on peut appeler de l'impuissance? Je ne
nie pas les souffrances du pays: personne ne leur porte plus de
sympathie que moi; nous leur portons tous une grande sympathie, et
aucune portion de cette Chambre n'a le droit de préjuger les sentiments
de l'autre à cet égard. Mais ce sont les faits mêmes que je mets sous
vos yeux: je demande s'il est possible de parler d'impuissance, de
détresse définitive en présence de tels faits.
Sans doute il faut songer aux souffrances du pays et faire ce qui est en
notre pouvoir pour les alléger; mais il ne faut pas méconnaître les
faits dans leur ensemble; il ne faut pas dire au pays qu'il marche vers
sa ruine, qu'il est dans un état de détresse, quand au contraire les
faits, les documents montrent qu'il tend à se relever de la crise dont
il a beaucoup souffert, qu'il rentre dans la voie de la prospérité,
qu'il ne demande que la sécurité complète de l'ordre établi pour que sa
prospérité se développe de nouveau avec éclat.
Il y a dans notre histoire un pouvoir que je ne suis pas accoutumé à
louer et dont je ne pense pas grand bien. Ce pouvoir, c'est la
Convention. Quel a été son mérite? Son seul mérite, si j'ose le dire,
c'est de n'avoir jamais désespéré du pays, de n'avoir jamais dit,
quelles que fussent les difficultés, quels que fussent les dangers, de
n'avoir jamais dit: le pays ne peut pas; d'avoir eu une grande opinion
de la France et de la volonté du pays.
Voilà le vrai, et s'il m'est permis de le dire, le seul mérite de la
Convention.
_Voix nombreuses._--Très-bien, très-bien!
M. GUIZOT.--Voilà, le mérite de la Convention, voilà son mérite
patriotique, le seul qu'elle ait à mes yeux, je nie tous les autres.
(_Très-bien!_)
Eh bien, messieurs, permettez-moi de citer des exemples moins sinistres
que celui-là, et plus directement analogues à la question qui nous
occupe. Je prendrai ces exemples dans notre histoire au XVIIIe siècle et
dans notre histoire toute récente.
En 1749, la France sortait de cette guerre assez déraisonnable qu'elle
avait soutenue pour la succession de l'empire d'Autriche en faveur de
l'électeur de Bavière contre Marie-Thérèse. La France sortait de cette
guerre avec une augmentation de 1,200 millions de dette publique, avec
des impôts doublés, presque triplés, car on avait augmenté outre mesure
tous les impôts; elle en sortait avec une marine réduite à deux
vaisseaux.
C'était le cri général du pays qu'on était tombé dans la dernière
détresse, et qu'il n'y avait absolument rien à faire que de réduire
considérablement les impôts.
Un ministre dont le nom a fait peu de bruit, parce qu'il était étranger
à toutes les coteries du temps, mais qui ne manquait, à coup sûr, ni de
lumières ni de fermeté, M. de Machault était alors contrôleur général.
Que fit M. de Machault? que projeta-t-il? quel édit fit-il rendre au
roi?
Il parut en mai 1749 un édit qui établissait un impôt d'un vingtième, et
qui affectait cet impôt à la fondation d'une caisse d'amortissement pour
l'extinction de la dette publique.
Ce fut au milieu de cette détresse du pays, après ces longues
souffrances, avec ces 1,200 millions de dette publique, avec cette masse
toujours croissante d'impôts que le contrôleur général conçut la pensée
et eut le courage d'établir un impôt nouveau, et de le consacrer à
l'extinction de la dette publique.
Et, chose à remarquer, cette première idée de la caisse d'amortissement
en France coïncidait avec l'idée de supprimer tout privilége en matière
de contributions, et de les faire peser sur la noblesse et sur le
clergé.
Le projet de M. Machault était d'établir un impôt pesant également sur
toutes les classes de la société et d'employer le produit de cette taxe
à l'extinction de la dette publique.
Je n'hésite pas à dire que c'est là une des tentatives les plus
honorables, les plus patriotiques, les plus éclairées que jamais un
ministre ait faites. M. de Machault succomba sous les cris de la
noblesse et du clergé qui ne voulurent point prendre leur part des
charges publiques; vous savez quel a été le résultat de ce refus; vous
savez dans quelle série de désordres, dans quels embarras financiers la
France a été engagée.
Et tout cela est arrivé parce que l'on a refusé de suivre les plans d'un
ministre sincère et courageux, qui ne craignait pas d'affronter les
difficultés du moment pour surmonter celles de l'avenir.
Nous avons encore un exemple plus récent, un exemple contemporain.
En 1815, une chambre contre laquelle on s'est tant élevé, et avec
raison, cette chambre, en maniant les dépenses publiques, institua un
amortissement: cette chambre en voulait au crédit public; elle en
voulait aussi à l'amortissement, elle était décidée à faire le moins
qu'elle pourrait.
Elle institua, vous le savez, un amortissement de vingt millions. Cette
chambre fut dissoute. Une chambre nouvelle arriva, moins étrangère au
pays, plus éclairée, animée de sentiments plus patriotiques. La
situation où elle se trouvait était écrasée par les charges de
l'occupation; nous sortions d'une année de famine; la souffrance était
immense. Dans de telles circonstances, que fit cette chambre? Elle
doubla le fonds de l'amortissement; elle l'éleva à 40 millions. Au
milieu des difficultés de cette situation pénible et de toutes les
charges qui pesaient sur le pays, la pensée du ministère d'alors, et de
la chambre qui lui donna la force d'exécuter cette pensée, fut
d'affecter un amortissement considérable aux charges qui pesaient et à
celles qui allaient peser sur la France, et de maintenir les impôts dont
on avait besoin pour supporter ces charges.
Voilà ce que fit dès l'abord une chambre plus nationale qui avait
remplacé une chambre hostile au pays. C'est entre ces exemples que vous
avez à choisir: entre l'exemple de la chambre de 1815, d'une chambre
hostile à l'amortissement, hostile au crédit, qui travaille à le
renverser au lieu de le soutenir, et l'exemple de la chambre de 1817
qui, au milieu de circonstances bien autrement graves, de charges bien
autrement pesantes, ne craignit pas de demander au pays les sacrifices
que son salut d'avenir exigeait, et de doubler la dotation de
l'amortissement.
Je le répète, messieurs, c'est entre l'exemple de la Chambre de 1815 et
celui de la Chambre de 1817 que vous avez à choisir. (_Marques
nombreuses d'approbation aux centres._)
XXXIX
Discussion du budget de 1832.
--Chambre des députés.--Séance du 16 février 1832.--
Dans la discussion du budget du ministère de l'instruction publique pour
l'exercice 1832, et à propos du chapitre IV de ce budget, qui proposait
d'allouer 1,100,000 francs pour des bourses dans les séminaires, M.
Dubois, député de la Loire-Inférieure, proposa, sur ce chapitre, une
réduction de 600,000 francs. M. Comte, député de la Sarthe, sous-amenda
cet amendement en demandant que le crédit de 1,100,000 francs fût,
progressivement et à mesure de l'extinction des bourses déjà accordées,
réduit à 600,000 francs et ne dépassât plus cette somme. Je combattis
l'amendement et le sous-amendement qui furent rejetés.
M. GUIZOT.--Je ne suivrai pas l'honorable préopinant dans la route qu'il
vous a fait entrevoir en commençant à parler. Je ne crois pas que la
philosophie et l'avenir soient du domaine de cette tribune.
M. DUBOIS.--Je demande la parole pour répondre à cela.
M. GUIZOT.--Ce n'est pas que j'entende le moins du monde bannir la
philosophie et l'avenir; ils ont leur place ailleurs; j'ai seulement des
prétentions plus modestes: je dis que nous venons faire ici de la
politique, de la prudence; nous venons traiter des intérêts présents du
pays.
La philosophie se développera en dehors de cette enceinte et l'avenir ne
sera pas supprimé. Quant à présent, ce sont des questions de prudence,
d'intérêts actuels que nous débattons. C'est sous ce point de vue
seulement que je considérerai l'amendement qui vous est proposé, et je
le repousse comme contraire aux intérêts actuels bien entendus du pays
et à la politique qui lui convient.
Quand je repousse cet amendement, ce n'est pas que je me fasse la
moindre illusion sur le rôle et les dispositions d'une grande partie du
clergé, je dirai même, si l'on veut, du clergé en général, dans la lutte
qui s'est engagée depuis 1789 pour l'établissement d'un gouvernement
libre; je n'ai à ce sujet, s'il m'est permis de le dire, aucun motif
personnel d'erreur. Quand je suis entré pour la première fois dans les
fonctions publiques, j'ai été à l'instant même dénoncé par une
circulaire adressée à tous les évêques de France, comme protestant et
comme philosophe; et quand j'en suis sorti, il y a onze ans, pour avoir
voulu m'opposer aux progrès de la contre-révolution, la seule chose qui
me restât, la parole dans l'enseignement supérieur, l'influence
ecclésiastique me la fit retirer à l'instant même; elle ne voulut pas
que j'essayasse d'agir sur les esprits, pas plus qu'elle n'avait voulu
de mon intervention dans les affaires. Je dois donc avoir l'esprit
parfaitement libre. Je sais tout ce que cette influence a eu d'hostilité
au progrès des idées et des institutions nouvelles; je sais tout ce
qu'il peut y avoir en elle de malveillance pour la révolution de
Juillet. Je comprends que la France ait, contre une grande partie du
clergé, des motifs fort naturels de rancune et des raisons fort
légitimes de défiance; je n'en dis pas moins que ce n'est pas là le
point de vue sous lequel on doit considérer la question.
Ce ne sont pas les souvenirs du passé, ce sont les intérêts et les
besoins du présent qui doivent régler notre conduite.
Je prie la Chambre de considérer un moment le changement qui s'est fait
dans notre situation, en général, depuis la révolution de Juillet, et
particulièrement dans la situation de cette Chambre.
La Chambre n'est plus, comme les chambres de la Restauration, un pouvoir
défensif occupé à lutter laborieusement pour la cause des intérêts
généraux et les libertés publiques contre un gouvernement hostile.
La Chambre est maintenant, dans le gouvernement, le pouvoir
prépondérant, le pouvoir dirigeant; elle est chargée, non-seulement de
contrôler le gouvernement, mais de le former, de l'inspirer, de le
soutenir; c'est de l'aveu de tout le monde que la Chambre occupe ce haut
rang aux yeux du pays, dans l'opinion générale, dans l'opinion du
gouvernement lui-même.
Vous avez ce rare bonheur d'avoir un prince qui le premier rend hommage
à ce principe du gouvernement constitutionnel, qui est le gouvernement
de la majorité nationale manifestée dans la Chambre.
C'est donc en gouvernement, permettez-moi de le dire, que la Chambre
doit penser et agir; c'est avec l'esprit de gouvernement qu'elle doit
considérer les affaires; et quand nous avons en particulier à nous
occuper de la question du clergé, ce qui nous importe, ce que nous
devons nous demander, c'est quel mal nous devons en craindre comme
gouvernement constitutionnel, et quel bien, quels profits, quels secours
nous pouvons en recevoir au même titre.
C'est sous ce point de vue que je demande la permission de considérer un
moment la question.
La situation du clergé, messieurs, est bien changée; il est nécessaire
de se rendre compte de ce changement.
Comme pouvoir politique, je n'hésite pas à dire que sa défaite est
complète. Le clergé n'a pas été expulsé de France avec Charles X, mais
comme pouvoir politique, il n'a pas été moins détrôné que lui.
L'ancienne noblesse retrouve des biens, une place dans nos institutions,
et une belle place si elle veut. Quant au clergé, il n'a retrouvé ni
biens, ni place dans nos institutions. Sous Charles X même, il n'a pas
pu se faire une place. Son propre parti n'a pas fait entrer un
ecclésiastique dans cette Chambre.
_Quelques voix._--Vous oubliez M. l'abbé de Pradt.
M. GUIZOT.--Cet exemple même confirme mon raisonnement; car, autant
qu'il m'en souvient, c'est le parti opposé qui a fait entrer M. l'abbé
de Pradt dans l'ancienne Chambre. (_C'est vrai! c'est vrai!_)
Son propre parti n'a pas fait entrer un ecclésiastique dans cette
Chambre, et il n'est personne qui ne sache quelle était l'influence du
banc des évêques à la Chambre des pairs.
Ainsi, même sous Charles X, le clergé n'a jamais pu revivre, prendre
place dans nos institutions comme pouvoir politique. Ce qu'il avait de
pouvoir, il le devait à son influence auprès de la personne du prince;
elle a disparu avec le prince. Ainsi, j'ai bien le droit de dire que,
comme pouvoir politique, le clergé a péri, a été détrôné avec Charles X.
Quand un fait est aussi évident, aussi accompli, il est impossible qu'il
n'agisse pas sur les esprits, même sur les esprits qui sont le plus
intéressés à le nier. Je sais qu'il y a dans tous les partis un certain
nombre d'hommes qui résistent longtemps à la conviction, à l'évidence.
Cependant l'évidence agit sur les masses, et il arrivera du clergé ce
qui arrive de tous les partis, qu'il sera forcé de reconnaître que son
pouvoir politique a péri, que sa situation politique est complétement
changée, et qu'il serait insensé de prétendre la retrouver.
On a donc grand tort, à mon avis, quand on parle aujourd'hui du clergé,
d'une manière générale, absolue, comme d'un corps uni, animé d'un même
esprit, de l'esprit qu'il a depuis des siècles, qu'il conservera
toujours, depuis l'évêque jusqu'au moindre curé.
Messieurs, il n'en est rien, et cela sera de moins en moins tous les
jours. Déjà il est aisé de reconnaître que des opinions fort différentes
se manifestent dans le sein du clergé.
J'y vois bien encore un peu de l'ancienne opinion, de l'opinion
contre-révolutionnaire, qui persiste à rêver l'ancienne existence du
clergé.
Je vois bien, à côté de cette opinion, une autre petite opinion à
laquelle l'honorable préopinant faisait allusion tout à l'heure; une
petite opinion que j'appellerai, moi, l'opinion révolutionnaire du
clergé, qui essaye de combiner les anciennes idées ecclésiastiques, par
exemple, l'ultramontanisme avec le suffrage universel, et qui se flatte
de retrouver, dans ce mariage bizarre des anciennes idées
ecclésiastiques avec les théories modernes, un moyen d'influence dont
elle ne sait pas ce qu'elle ferait si elle pouvait l'obtenir, et dont,
en réalité, elle ne ferait rien. Je connais cette petite école, ou cette
petite secte; mais à côté, en même temps que je vois un clergé
contre-révolutionnaire et une petite secte animée d'un fanatisme
véritable et bizarre, je vois, en général, le clergé tranquille,
pacifique. Il peut bien avoir ses regrets, ses affections; mais il reste
et veut rester étranger aux intrigues des uns et aux passions des
autres, et se renfermer purement et simplement dans ses fonctions
religieuses. Eh bien! je dis qu'il faut tenir, avec ces différentes
parties du clergé, une conduite extrêmement différente, qu'il ne faut
pas parler de la même manière de ces différentes opinions, ni les
traiter de même.
Je comprends que vous vous montriez très-roides, très-rigoureux avec la
faction contre-révolutionnaire. Je crois que vous ferez fort bien de la
laisser s'user par la liberté et par le temps; c'est un accident
irrégulier et sans avenir dans l'histoire du clergé.
Mais quant à la masse ecclésiastique, tranquille, pacifique, renfermée
dans les exercices religieux, non-seulement vous ne lui devez pas de la
froideur, de l'indifférence; vous lui devez bienveillance; elle doit
trouver auprès de vous intérêt et faveur.
Permettez-moi de vous arrêter un moment sur sa conduite et sur l'idée
qui y préside. Pourquoi le clergé est-il tranquille? Pourquoi se
renferme-t-il dans les fonctions religieuses? C'est qu'il croit que la
religion a une existence séparée de la politique, qu'à travers les
vicissitudes des États, l'Église a toujours une mission à remplir, et
qu'elle peut la remplir sous toutes les formes de gouvernement, sous les
régimes les plus divers.
Eh bien, cette idée cadre parfaitement avec les principes de notre ordre
constitutionnel, qui sépare la vie civile de la vie religieuse, qui
admet que l'Église subsiste sous tous les régimes, et qu'elle a toujours
sa mission à accomplir. C'est un principe professé par l'Église et
qu'elle a invoqué toutes les fois qu'elle s'est trouvée dans une
situation difficile. En consacrant ce principe, vous n'attaquez pas
l'ordre constitutionnel; vous établissez, au contraire, entre cet ordre
et l'Église, un point de contact; vous avez, si je puis m'exprimer
ainsi, une espèce d'anse par laquelle vous pouvez saisir et rattacher la
religion au régime constitutionnel.
Je ne sais aujourd'hui d'important, pour le gouvernement et pour la
Chambre, que deux faits à mettre bien en évidence, à constater et à
prouver tous les jours: le premier, c'est que l'existence politique du
clergé est finie, que, comme pouvoir politique, il est tombé avec
Charles X; le second, que son existence religieuse (je ne dis pas
seulement sa liberté religieuse, mais son existence religieuse comme
établissement public) n'en est nullement compromise, qu'elle n'est pas
atteinte par la perte de son existence politique, qu'il subsiste comme
établissement religieux adopté par l'État, avec lequel l'État a traité.
Quand ces deux faits seront constants pour le clergé comme ils le sont
pour vous, vous n'aurez rien à craindre de lui; loin de là, vous aurez
tout à en espérer.
Rappelez-vous, messieurs, ce que disait dernièrement notre honorable
collègue M. Odilon Barrot, il vous parlait avec chagrin de l'incertitude
de nos convictions politiques et morales; il vous disait, autant que je
m'en souviens, qu'il n'y avait plus, pour un grand nombre d'esprits, ni
bien, ni mal, ni vérité, ni mensonge, et qu'on marchait sans savoir à
quel sentiment il fallait s'arrêter.
M. Odilon Barrot disait vrai, et je crois le mal aussi grand que lui;
seulement je crois qu'il ne le disait pas tout entier. Non-seulement nos
convictions morales et politiques sont incertaines et vacillantes; mais
nous sommes aux prises avec des convictions politiques et morales plus
certaines que les nôtres, bien plus resserrées, j'en conviens,
resserrées dans un espace bien plus étroit, à un bien petit nombre
d'individus, mais plus ardentes, je pourrais dire fanatiques, tandis que
nous, nous ne le sommes pas.
Remarquez, en effet, quelles sont les idées auxquelles vous avez
affaire; ce sont les vieilles idées révolutionnaires, anarchiques, qui
se manifestent autour de vous avec un degré, je ne veux pas dire de
fanatisme, mais de frénésie qui épouvante les hommes sensés.
Transportez-vous aux assises, écoutez les paroles qui y ont retenti, et
dites-moi s'il n'y a pas là des convictions énergiques et redoutables.
Et en même temps que vous avez affaire à ces convictions
révolutionnaires qui cherchent encore à dévorer la société, vous avez
affaire aussi aux vieilles croyances contre-révolutionnaires qui ne sont
pas aussi éteintes que nous serions quelquefois tentés de le croire et
qui ont aussi leur énergie et leur danger. (_Mouvements divers._)
En présence de deux ennemis dont les convictions sont fanatiques, et par
cela même redoutables, vous vous présentez avec des convictions molles,
incertaines; et qu'opposez-vous, je vous le demande, à ces forces
ennemies? L'amour de l'ordre, qui est aujourd'hui un sentiment général
en France, et un certain instinct de moralité, d'honnêteté et de
justice, qui repousse toutes les violences, toutes les iniquités, tous
les bouleversements auxquels nous amènerait le triomphe des convictions
ennemies.
Voilà vos deux seules forces, vos deux seules croyances; c'est avec
l'amour de l'ordre et l'instinct des honnêtes gens que nous luttons
contre les deux fanatismes dont je vous parlais tout à l'heure, le
fanatisme révolutionnaire et le fanatisme contre-révolutionnaire.
Eh bien! ces deux sentiments qui font aujourd'hui notre force, l'amour
de l'ordre et l'instinct des honnêtes gens, le sentiment de la moralité
et le respect pour la justice, la religion les nourrit, les fortifie et
les répand dans les masses.
La religion fait quelques fanatiques; oui, mais pour un fanatique, la
religion fait cent citoyens soumis aux lois, respectueux pour tout ce
qui est respectable, ennemis du désordre, du dévergondage et du cynisme.
C'est par là qu'indépendamment de tout pouvoir politique, la religion
est un principe éminemment social, l'allié naturel, l'appui nécessaire
de tout gouvernement régulier; il n'est arrivé sans grave péril à aucun
gouvernement régulier de se séparer complétement de cet appui, et de se
rendre hostile la première force morale du pays.
Et non-seulement, permettez-moi de le dire avec franchise, la religion
répand et fortifie dans tous les esprits l'amour de l'ordre et les
instincts honnêtes; mais elle donne à tout gouvernement un caractère
d'élévation et de grandeur qui manque trop souvent sans elle. Je me sens
obligé de le dire. Il importe extrêmement à la révolution de Juillet de
ne pas se brouiller avec tout ce qu'il y a de grand et d'élevé dans la
nature humaine et dans le monde. Il lui importe de ne pas se laisser
aller à rabaisser, à rétrécir toutes choses; car elle pourrait fort bien
à la fin se trouver rabaissée et rétrécie elle-même. (_Très-bien,
très-bien! aux extrémités._)
L'humanité ne se passe pas longtemps de grandeur; elle a besoin de se
voir elle-même grande et glorifiée; et permettez-moi d'ajouter que le
gouvernement qui prétendrait se fonder uniquement sur le bien-être
matériel du peuple s'abuserait étrangement. Sans doute, le bien-être des
masses, l'amélioration progressive de leur condition, est la base de
tout gouvernement légitime et libre; mais les masses ont d'autres
besoins que le bien-être; elles ont besoin de grandeur; et j'insiste sur
ce point qu'il est important pour la révolution de Juillet de ne pas se
brouiller avec tout ce qu'il y a de grand et d'élevé dans le monde.
(_Très-bien, très-bien!_)
Je crois que la révolution de Juillet et le gouvernement qui en est né
seront bien conseillés s'ils s'appliquent à rechercher l'alliance de la
religion, à donner satisfaction à cette portion considérable du clergé
qui veut rester paisible et se renfermer dans sa mission religieuse. Ne
nous trompons pas par les mots, il ne s'agit pas de formes polies, de
respect extérieur, de pure convenance; il faut donner au clergé la ferme
conviction que le gouvernement porte un respect profond à sa mission
religieuse, qu'il a un profond sentiment de son utilité sociale; il faut
que le clergé prenne confiance dans le gouvernement, sente sa
bienveillance: il lui donnera en retour l'appui dont je parlais tout à
l'heure, et qui peut, plus qu'aucun autre, vous mettre en état de lutter
contre les ennemis dont vous êtes investis.
C'est sous ce point de vue, c'est dans cet esprit que je vous prie de
considérer toutes les propositions qu'on vous fait relativement au
clergé, et en particulier l'amendement dont il s'agit. (_Mouvements
divers._)
_Quelques voix._--Vous n'étiez pas dans la question.
M. GUIZOT.--Messieurs, j'espère que vous verrez que l'amendement n'est
pas étranger aux considérations que j'ai eu l'honneur de vous soumettre.
(_Non, non!_)
Cet amendement a d'abord un caractère que je ne sais comment qualifier,
un caractère fantasque, arbitraire, si j'ose dire. En effet, pourquoi ne
propose-t-il pas de supprimer 600 mille, 800 mille francs? Pourquoi ne
propose-t-il pas de supprimer tout? Il n'y a pas de raison, d'après les
principes de l'honorable membre, pour s'arrêter à un chiffre plutôt qu'à
un autre.
Il est arbitraire; les bourses des séminaires ont une raison. Il est
évident qu'elles ont pour objet d'aider la portion pauvre de la
population qui serait disposée à entrer dans le clergé, de l'aider,
dis-je, à faire ses études. C'est, comme l'a dit lui-même cet orateur,
c'est un recrutement moral, exercé dans la nation au profit du clergé.
Cependant il y a des limites à fixer. On peut les déterminer par ce
fait: combien se fait-il d'ecclésiastiques par an? Cet amendement ne
repose sur aucune base. Remarquez de plus sa coïncidence avec tous les
autres amendements qui vous sont proposés. Vous avez réduit hier
considérablement les traitements des archevêques et des évêques; on vous
propose de réduire certains établissements ecclésiastiques, et en
particulier le chapitre de Saint-Denis; on vous propose même de le
supprimer tout à fait.
La maison des hautes études ecclésiastiques est supprimée par le
gouvernement lui-même.
Il est difficile que, dans cette coïncidence de tous ces amendements, le
clergé, les hommes raisonnables du clergé, ne voient pas, je ne dis pas
une défaveur, un mauvais dessein, mais enfin quelque chose de fâcheux
pour lui; ils ne peuvent y voir une intention bienveillante; ils ne
peuvent croire qu'après ces amendements ils seront aussi respectés,
aussi influents qu'auparavant, au moins aux yeux du gouvernement.
On vous parle sans cesse de Napoléon, du concordat de 1801; le retour à
ce concordat est l'idée qui domine dans les esprits. Je l'accepte, et je
demande qu'on sache bien ce qu'a été ce concordat de 1801.
Il a été un retour à la religion, la reconstruction de l'établissement
religieux pour soutenir l'établissement social. C'est dans des
intentions très-bienveillantes, très-favorables à la religion, c'est au
profit de l'établissement religieux que le concordat a eu lieu.
Si vous venez aujourd'hui, en 1832, affaiblir la religion et
l'établissement ecclésiastique en invoquant le concordat de 1801, vous
ferez le contraire de ce qu'a fait Napoléon; ne venez pas dire que vous
imitez Napoléon; vous faites exactement le contraire; vous défaites
l'oeuvre du concordat de 1801. Ce fut, je n'hésite pas à le dire,
peut-être la plus grande preuve de la supériorité du génie de Napoléon
que d'avoir démêlé en 1801, au milieu des préjugés et des obstacles de
toute nature qui l'entouraient, qu'il fallait reconstituer
l'établissement religieux; il fut, non pas un des premiers, mais le
premier à concevoir cette grande idée.
Eh bien! vous venez de faire petit à petit, par des amendements
misérables.....(_Vive interruption._)
M. GUIZOT.--J'ose dire que personne plus que moi ne respecte les
décisions de la Chambre; non-seulement je m'y soumets, mais je les
respecte sincèrement, même quand je les désapprouve.....
_A gauche._--Alors ne les appelez pas misérables!
M. GUIZOT.--Il y a une foule d'amendements non adoptés que j'ai le droit
d'appeler misérables; c'est de ceux-là que j'ai voulu parler. (_Nouvelle
interruption._)
M. GARNIER-PAGÈS.--Vous devez respecter non-seulement la Chambre, mais
les membres de la Chambre.
M. GUIZOT.--L'honorable auteur de l'amendement, messieurs, vous disait
tout à l'heure que les bourses des grands séminaires étaient
complétement étrangères à la pensée primitive de Napoléon quand il avait
fait le concordat, et il vous les a montrées introduites plus tard par
Napoléon lui-même; l'orateur a trouvé là une preuve qu'elles étaient
étrangères à la pensée première de Napoléon.
Messieurs, Napoléon était un homme de sens, qui n'avait pas la
prétention de faire tout à la fois, qui savait ménager les nécessités du
moment et même les préjugés contre lesquels il luttait; Napoléon se
serait bien gardé de favoriser les séminaires au moment où il rappelait
les évêques, et quand il a favorisé les séminaires plus tard, il se
serait bien gardé d'y fonder des bourses au même moment. Napoléon savait
attendre; il savait que de telles choses ne peuvent se faire en un
instant, et qu'elles exigent deux, trois et quatre années: c'est là ce
qu'il a fait.
Érection des séminaires après celle des évêchés, et fondation des
bourses après celle des séminaires, voilà le progrès de la politique de
Napoléon; ce n'est pas une déviation, c'est un progrès. Il poursuivait
ses oeuvres avec la même persévérance, avec le même courage et la même
patience que je souhaite pour mon compte au gouvernement de Juillet dans
l'oeuvre qu'il est appelé à fonder.
Cette oeuvre, je le répète, c'est la création, l'organisation complète
du gouvernement constitutionnel. Pour le fonder véritablement, pour
lutter avec succès contre les forces qui l'attaquent, nous avons besoin
de l'appui, de l'alliance de la religion et du clergé comme
établissement religieux.
Pour mon compte, je désire cette alliance, je la seconderai autant qu'il
sera en mon pouvoir; et comme je trouve les bourses dans les grands
séminaires favorables à cette alliance, comme j'y trouve une preuve de
la bienveillance du gouvernement et de la Chambre pour l'établissement
religieux, je vote contre l'amendement.
Je repoussai en ces termes le sous-amendement de M. Comte.
M. GUIZOT.--Je prie la Chambre de remarquer que la commission propose
une réduction de 100,000 fr. et que le gouvernement annonce une
diminution prochaine de 500 bourses. Ainsi ce que demande l'honorable M.
Comte se trouve dans la proposition du gouvernement et dans celle de la
commission. Je n'ai pas combattu ces propositions. C'est uniquement à
l'amendement de M. Dubois que je me suis opposé.
M. DUBOIS.--La commission a, en effet, annoncé dans son rapport que le
ministre avait pris la résolution d'éteindre successivement 500 bourses,
et que la diminution de 100,000 fr., qui a eu lieu cette année, était un
premier pas vers cette extinction. Eh bien, quand l'extinction de 500
bourses aura eu lieu, c'est-à-dire quand vous aurez retranché encore
100,000 fr., car la diminution de 100,000 fr. retranche 250 bourses,
vous aurez atteint la limite d'extinction annoncée par le ministre.
Il résulte de calculs positifs que l'année dernière vous entreteniez
pour 1,210,000 fr. 3,025 élèves à 400 fr. Quand vous aurez atteint la
limite de 500 bourses éteintes, vous entretiendrez encore 2,525 élèves
qui coûteront 1,010,000 fr. Je dis que cela est beaucoup trop, que vous
ne pouvez pas entretenir 2,525 élèves quand, chaque année, il ne sort
qu'un nombre de 1,200 prêtres, et c'est là qu'était toute la force de
mon amendement. (_Bruit_).
D'autre part, j'entre tout à fait dans les raisonnements de mon
honorable ami M. Comte. Alors, si la Chambre consent à allouer 600,000
fr. au budget, il sera demandé un crédit supplémentaire pour faire face
à la dépense des bourses jusqu'à ce que les jeunes gens aient fini leur
éducation.
M. GUIZOT., _de sa place_.--2,500 bourses ne donnent pas 2,500 prêtres
par an. Les études durent quatre ans; il faut quatre ans pour qu'un
séminariste devienne prêtre. Il ne sort des grands séminaires que 500 ou
600 prêtres par an, et comme, d'après les calculs de M. Dubois, il en
faut 1,200, il s'ensuit que, indépendamment de ceux qui ont été élevés
comme boursiers, il en faut encore 600. (_Bruits divers._)
XL
Discussion du budget de 1832.
--Chambre des députés.--Séance du 28 février 1832.--
La commission chargée de l'examen du projet de budget pour l'exercice
1832 avait proposé, dans son rapport, à propos du chapitre XXII du
budget du ministère de l'agriculture et du commerce, sur le service de
la vérification des poids et mesures, une réduction de 500,000 francs.
Je combattis cet amendement qui fut rejeté.
M. GUIZOT.--J'avoue que je partage l'inquiétude des préopinants sur
l'effet de l'amendement de votre commission à l'égard du système des
poids et mesures.
C'est sans aucun doute un des beaux ouvrages, un des beaux résultats de
notre Révolution. C'est un résultat qui réunit, remarquez-le, l'utilité
journalière, l'utilité minutieuse à la beauté scientifique et
systématique. Il n'y a rien de si rare que ces deux avantages, celui de
l'utilité de tous les jours et celui de la beauté scientifique réunis.
(_Approbation._)
Eh bien, le système des poids et mesures a ce double mérite; et
cependant, il rencontre encore, dans les habitudes populaires, de grands
obstacles, il a eu besoin d'être soutenu par la main de fer du
gouvernement impérial pour commencer à prévaloir. Il s'en faut encore
beaucoup qu'il ait complétement prévalu, et il a besoin d'être soutenu
encore longtemps par l'administration pour s'établir tout à fait dans
les habitudes du pays.
Messieurs, l'organisation actuelle des vérificateurs des poids et
mesures me paraît seule propre à soutenir efficacement le système. Je
crains qu'on ne se soit pas rendu un compte bien exact de ce que font
les vérificateurs et de l'influence qu'ils exercent. Les vérificateurs
font trois choses: la première est de tenir le bureau de poinçonnage et
d'étalonnage pour toutes les mesures nouvelles; ce bureau se tient au
chef-lieu de l'arrondissement.
Ils font ensuite des tournées dans les arrondissements pour vérifier les
poids et mesures anciens; enfin ils dressent les matrices des rôles de
tous les assujettis à la vérification. Les assujettis s'élèvent en
France à 900,000. Les rôles sont dressés ensuite pour les contributions
directes et non pour les contributions indirectes.
Quels sont les mérites de cette administration ainsi réduite à sa plus
simple expression? C'est précisément d'être un service spécial fait par
des hommes spéciaux qui ont étudié la matière. Assurément, il ne faut
pas être un homme de génie pour comprendre le système des poids et
mesures et pour en surveiller l'application; cependant il faut avoir un
peu réfléchi, il faut avoir l'habitude de comparer les poids et mesures
prodigieusement divers des départements avec les poids et mesures du
système décimal. Eh bien! ce genre d'instruction ne peut appartenir
qu'aux employés qui en ont fait une étude spéciale.
De plus, le service de la vérification a cet avantage de n'être
nullement fiscal. Je ne sais si beaucoup de membres de cette chambre ont
pris la peine de lire avec soin l'ordonnance du 18 décembre 1825, qui a
réglé cette organisation. Elle a veillé avec le plus grand soin à ce
qu'il n'y eût rien de fiscal. En voici la preuve.
Cette ordonnance porte, article 12:
«Le montant du crédit ne pourra être supérieur au produit de la
rétribution de l'année précédente; quand il sera reconnu que la totalité
de la recette n'est pas absorbée par la dépense nécessaire, il sera
pourvu à une réduction sur la quotité du tarif pour l'avenir, en
observant ce qui est dit au dernier paragraphe de l'article 16.»
Tant on a voulu que cette rétribution fût exclusivement affectée aux
dépenses, et tant on s'est appliqué à ôter tout caractère de fiscalité à
ce travail.
Voici l'article 22:
«Il est défendu aux vérificateurs de s'ingérer dans le recouvrement de
la rétribution, et de percevoir ou accepter aucun salaire de la part de
ceux dont ils vérifient les poids et mesures, à peine de concussion.»
Vous voyez qu'on a compris à cette époque combien il était important
d'ôter à cette vérification tout caractère de fiscalité. Eh bien, c'est
ce service qui existe, qui n'a point de caractère fiscal, que vous allez
défaire.
Vous allez charger de ces fonctions des employés qui ont autre chose à
faire, et pour lesquels cela ne sera qu'un accessoire, qui n'auront pas
fait une étude spéciale du système des poids et mesures et qui seront
portés à considérer leur nouveau service sous le point de vue purement
fiscal; des employés qui sont eux-mêmes soumis à la vérification.
C'est évidemment compromettre le service des poids et mesures, c'est lui
ôter son caractère d'unité si important et sans lequel le système entier
n'existe pas.
L'ordonnance de 1825, dont j'ai parlé, a été contre-signée par M.
Corbière; tous les gouvernements qui nous ont précédés ont protégé
l'unité du système de l'administration des poids et mesures; il ne se
peut pas que le gouvernement de Juillet détruise cette unité et porte
atteinte à l'oeuvre de Monge. (_Très-bien! très-bien!_)
XLI
Discussion du budget de 1832.
--Chambre des députés.--Séance du 7 mars 1832.--
Dans la discussion du budget du ministère des affaires étrangères pour
l'exercice 1832, la politique de paix et d'observation des traités,
proclamée et pratiquée par les cabinets du 8 août 1830 et du 13 mars
1831, avait été de nouveau et vivement attaquée. M. Casimir Périer,
alors président du conseil, l'exposa et la défendit dans un long et
remarquable discours que M. Mauguin entreprit de réfuter. Je pris la
parole pour répondre à M. Mauguin, et après ma réponse, la Chambre ferma
la discussion générale sur le budget des affaires étrangères.
M. GUIZOT.--Messieurs, au point où cette discussion est arrivée, je n'ai
nul dessein de la prolonger longtemps. Je ne prendrais même pas la
parole s'il ne me semblait nécessaire d'appeler, de concentrer toute
l'attention de la Chambre sur ce qu'il y a de vraiment nouveau dans
notre situation et sur la conduite que cette face nouvelle des affaires
nous conseille, à nous et à notre gouvernement.
L'honorable préopinant nous disait tout à l'heure qu'il écarterait
toutes nos discussions passées, qu'il s'imposerait de ne parler que de
l'avenir de la France, de ce qui intéresse véritablement notre avenir.
Il vous l'a promis, j'essayerai de le faire. (_Sourires_.)
Il n'y a réellement d'important pour nous aujourd'hui, après les longues
discussions qui ont eu lieu à ce sujet, que ce qui est nouveau, ce qui
est survenu depuis que le ministère du 13 mars dirige les affaires du
pays.
En effet, il y a quelque chose de nouveau; nous commençons à sortir de
cette situation violente où la question révolutionnaire domine et
étouffe toutes les autres; nous commençons à sortir de cette situation
où tout est question de vie et de mort, où tous les intérêts sont
obligés de se taire devant un intérêt unique, exclusif, redoutable.
Nous entrons dans cette situation plus libre où l'on peut tenir compte
de tous les faits, balancer tous les intérêts, suivre une politique
vraiment nationale, une politique indépendante, au lieu de se débattre
sous le coup d'une question de vie et de mort. Eh bien, messieurs,
persévérerons-nous dans ce système? Avancerons-nous dans cette voie
nouvelle, ou retomberons-nous sous l'empire de la question
révolutionnaire? C'est là aujourd'hui le problème que cette Chambre et
le gouvernement sont appelés à résoudre.
Rappelez-vous, messieurs, et je puis m'adresser à la mémoire de tous les
membres de cette Chambre, quel est le fait sous l'empire duquel nous
vivons, je puis dire, depuis quarante ans: c'est une coalition générale
de l'Europe; c'est sous ce fait qu'après des efforts inouïs et des
souffrances incroyables, la République française faillit succomber. Il
fallut que la main de Bonaparte vînt la sauver.
_Plusieurs voix._--La République s'était sauvée elle-même.
M. GUIZOT.--Il a sauvé la France, si vous voulez... (_Nouvelles
réclamations_.)
_Voix des extrémités._--La France était sauvée quand Bonaparte s'est mis
à la tête du gouvernement.
_Aux centres._--Laissez parler.
M. DE GRAMMONT.--Il n'est pas permis de défigurer ainsi l'histoire.
M. GUIZOT.--Bonaparte, fit plus que de gagner des batailles; il comprit
très-bien d'où venait le danger; il comprit qu'il fallait briser l'unité
de l'Europe, dissoudre cette coalition qui pesait sur la France. Étudiez
la politique du gouvernement consulaire; étudiez ses actes, ses
négociations, vous verrez qu'ils tendirent constamment à détruire
l'unité de l'Europe, à chercher des alliés à la France. Il négocia
successivement avec l'Espagne, le Portugal, la Prusse, l'Autriche. Il ne
négligea aucun moyen de se faire des alliés; il chercha par tous les
moyens à briser cette unité redoutable qui avait pesé sur la République
française, et à entrer dans le système des alliances au lieu de rester
sous celui de la lutte révolutionnaire; c'est l'honneur du gouvernement
consulaire d'avoir ressuscité les négociations, d'avoir remis la France
en paix avec telle ou telle puissance de l'Europe, et de l'avoir ainsi
soustraite à ce fardeau de la coalition sous lequel elle avait failli
succomber.
Malheureusement, vous le savez tous, Napoléon rentra dans la voie d'où
Bonaparte avait tiré la France. De même que la Convention avait aspiré à
la révolution universelle, il refit contre lui-même la coalition qu'il
avait travaillé à dissoudre; il succomba à son tour. Ce fut dans cet
état, en présence de l'Europe liguée contre la France, que la
Restauration s'accomplit.
Quelle fut la tentative, l'effort de la France, ou plutôt de son
représentant au congrès de Vienne? Ce fut de détruire l'unité de
l'Europe, de la mettre en deux, de faire à la France une politique et
des alliances distinctes. C'est, il faut le dire, l'honneur de M. de
Talleyrand d'avoir consacré, pendant le congrès de Vienne, tous ses
efforts à obtenir ce résultat, d'avoir travaillé à détruire l'alliance
de Chaumont; il y réussit. Vous savez qu'il parvint à conclure une
alliance entre la France, l'Angleterre et l'Autriche. Les Cent-Jours
vinrent détruire cette oeuvre, et la France se retrouva en présence de
la coalition européenne; celle-ci prit le nom de Sainte-Alliance, et se
fit sous la prépondérance russe. Voilà le fait sous lequel nous avons
vécu jusqu'à la révolution de Juillet, la Sainte-Alliance dirigée contre
la France, et dans la Sainte-Alliance, la prépondérance russe, résultat
naturel de la personne d'Alexandre et du rôle premier que la Russie
avait joué dans la lutte contre Napoléon.
Eh bien! la révolution de Juillet semblait devoir confirmer ce fait
redoutable, resserrer tous les liens de la coalition européenne contre
la France. Telles ont été en effet et nos craintes et les premières
apparences; où en sommes-nous aujourd'hui? Je le demande, où en
sommes-nous depuis que le système politique du cabinet se déploie en
Europe? Je conviens qu'il n'y a pas de scission entre les puissances
européennes; tous leurs représentants siégent à Londres; leur union
n'est pas près de se rompre, elle ne se rompra pas, je l'espère; mais il
est clair que l'unité de la coalition européenne a disparu, qu'il n'y a
plus de coalition européenne contre la France.
Je ne parle pas seulement de la ratification de l'Angleterre au traité
du 15 novembre; il est évident, par le langage de ses ministres, par les
sentiments qui éclatent et dans le parlement britannique et dans toute
la nation anglaise, que si le gouvernement anglais n'a pas conclu un
traité d'alliance offensive et défensive avec la France, il marche de
concert avec le gouvernement français, qu'il est animé du même esprit,
que les intérêts communs des deux nations sont compris par les deux
gouvernements. Cela vaut bien les alliances offensives et défensives
écrites, car cela les amène le jour où elles deviennent nécessaires. Ce
que la France doit désirer, c'est que l'Europe ne soit pas troublée,
c'est que la paix de l'Europe subsiste, et qu'au milieu de cette paix la
coalition soit détruite virtuellement, que la France se prépare des
alliances, une politique particulière pour le moment où elle en aura
besoin.
Eh bien! c'est ce qui existe aujourd'hui en Europe. L'union des
puissances n'est pas troublée, mais il n'y a plus, je le répète, de
coalition générale contre la France. Le gouvernement français et le
gouvernement anglais marchent de concert, et s'il n'y a pas de traité
conclu, qu'on ne vienne pas dire que cela tient à la présence de tel ou
tel ministère, que cela dépend du succès de telle ou telle mesure dans
le parlement britannique. Je crois que cette Chambre doit porter, et
pour mon compte je porte au ministère actuel de l'Angleterre une
véritable sympathie; je crois ses intentions excellentes, et pour
l'Europe, et pour l'Angleterre, et pour nous. Je n'ai pas sur la mesure
de la réforme une opinion arrêtée; je ne fais profession de savoir les
choses que quand je les connais véritablement; cependant je désire le
succès de cette mesure, qui me paraît le voeu prononcé de l'Angleterre.
Mais, je le répète, je ne crois pas du tout que la bonne intelligence de
la France et de l'Angleterre tienne au succès de telle ou telle mesure,
à la présence de tel ou tel ministère. Elle a des causes bien
supérieures qui subsisteraient quand même les discussions du parlement
auraient une autre issue que celle que nous pouvons attendre et espérer.
Je ne connais aujourd'hui en Angleterre que le parti tory violent,
exagéré, qui puisse vouloir rompre avec la France, une guerre avec la
France, et la guerre générale en Europe: eh bien! le torysme violent n'a
aucune chance en Angleterre, à moins que la France elle-même ne lui en
donnât par sa conduite violente en Europe, et par l'exagération de
l'esprit révolutionnaire chez nous.
Après cela, qu'il arrive ce qu'il voudra en Angleterre, que la
discussion qui s'agite dans le parlement britannique ait l'issue que le
pays trouvera sage. Pour nous, quelque intérêt que nous portions à la
réforme, quelle que soit notre sympathie pour le ministère actuel, notre
sort n'est pas lié au sien, et la bonne intelligence de la France et de
l'Angleterre peut trouver sa place dans une foule d'autres combinaisons.
Le progrès politique dont je parle est moins avancé, j'en conviens, sur
le continent qu'au delà du détroit. La Prusse et l'Autriche sont plus
engagées que l'Angleterre dans les traditions, les habitudes, et pour
tout dire, les intérêts de la Sainte-Alliance; elles sont placées
encore, je ne dirai pas dans la dépendance, mais sous la prépondérance
russe, et fort au delà de ce qui leur convient.
Cependant, il est impossible de ne pas remarquer déjà, dans chacune de
ces deux puissances, une certaine tendance à relâcher les liens qui les
unissaient à la Russie, à se faire une politique propre, personnelle, à
agir plus librement qu'elles ne l'ont fait pendant les quinze années de
la Restauration; il est impossible, après l'issue qu'a eue la guerre de
Pologne, que l'Autriche ne reprenne pas quelques-unes de ses anciennes
méfiances contre la Russie, de ces méfiances qui ne l'ont jamais
quittée, de ces méfiances qui, au commencement de notre gouvernement et
lorsque la coalition européenne se formait contre nous, l'ont retardée
longtemps. L'Autriche reprendra bientôt quelques-unes de ces méfiances.
D'un autre côté, l'Autriche ne renoncera pas aisément à l'alliance
anglaise, qui est dans les habitudes du cabinet de Vienne; cette
alliance est un principe politique pour la monarchie autrichienne.
D'ailleurs, il s'est formé en Autriche une multitude d'intérêts nouveaux
auxquels nous ne pensons pas assez, et qui modifient puissamment la
politique des cabinets. Ainsi, il y a quelques années, l'Autriche
n'avait pas dans la Méditerranée plus de deux ou trois cents bâtiments
de commerce; elle en a aujourd'hui plus de deux mille. Son commerce a
pris une telle extension qu'il est impossible qu'elle ne ménage pas
beaucoup, sous ce rapport, des intérêts aujourd'hui très-puissants, et
qui n'étaient rien il y a quelques années.
C'est ainsi que, par ses progrès naturels, la civilisation se défend
elle-même, qu'elle protège la paix, qu'elle oblige les gouvernements de
modifier leur politique. Quoique extérieurement les choses restent les
mêmes, il y a une foule de causes qui imposent à l'Autriche une
politique différente de celle qu'elle a suivie autrefois, et qui
l'obligent aujourd'hui à se placer un peu hors des habitudes et des
routines de la Sainte-Alliance, à être un peu moins sous la
prépondérance russe qu'elle ne l'a été depuis quinze ans.
Je pourrais faire le même travail sur la Prusse; je pourrais montrer les
intérêts nouveaux qui se sont créés, le système essentiellement
pacifique de son gouvernement, le besoin qu'elle a de la paix, même pour
cette influence sur l'Allemagne dont on parlait tout à l'heure.
D'ailleurs, il ne faut pas oublier que la personne, la volonté,
l'opinion du roi de Prusse, est d'un grand poids dans la politique de
son cabinet; d'autant que c'est un roi très-populaire, très-cher à son
pays, qui lui a rendu d'éminents services, qui a protégé la liberté de
la pensée, et favorisé le développement de l'intelligence au delà de ce
qu'ont fait tous les autres souverains de l'Allemagne. Il a rendu
surtout à son pays ce service immense, celui de réunir en une seule
Église les luthériens et les calvinistes jusque-là séparés.
La politique personnelle du roi de Prusse est essentiellement pacifique;
elle l'oblige à garder une extrême réserve, ou du moins une bien plus
grande réserve que ne faisait jadis Frédéric-Guillaume, dans la vue
générale d'une coalition contre la France.
Ainsi, messieurs, sur le continent, pour l'Autriche même comme pour la
Prusse, le lien de la Sainte-Alliance est partout relâché; partout une
politique nouvelle s'insinue dans les relations des cabinets, et les
oblige à modifier leurs anciennes routines.
Reste, il est vrai la Russie, beaucoup plus fidèle, j'en conviens, aux
traditions de la Sainte-Alliance; d'abord elle l'avait enfantée; elle y
avait la prépondérance, c'était son oeuvre, son empire; il est naturel
qu'elle y tienne davantage; d'ailleurs les principes de l'absolutisme
sont plus ceux de la Russie que de toute autre puissance; il n'y a pas
lieu de s'étonner de cette adhérence plus longue de la Russie à la
Sainte-Alliance. Cependant elle n'en est pas venue jusqu'à une hostilité
sérieuse, véritable, contre la France.
Ne croyez pas les bruits répandus à ce sujet. Les gouvernements
absolutistes ne sont pas aussi légers, aussi téméraires qu'on est tenté
quelquefois de le croire. Savez-vous quelle eût été l'envie de
l'empereur Nicolas? De mettre la France de Juillet au ban de l'Europe,
de lui rendre les relations plus difficiles, plus épineuses, plus
malveillantes. C'était là la politique de l'empereur de Russie, et non
pas une guerre générale et déclarée.
Eh bien! si tous les faits que j'ai eu l'honneur de rappeler à la
Chambre sont exacts, il est évident que la Russie ne dispose plus de
l'Europe comme le faisait la Sainte-Alliance. D'un autre côté, il est
impossible que l'empereur Nicolas lui-même ne s'aperçoive pas que la
politique, je n'ose pas dire qu'il suit, mais dans laquelle il semble
vouloir persister trop longtemps, nuit à la cause qu'il veut servir. Ce
sont l'esprit révolutionnaire, les chances de révolution qui alarment
l'empereur Nicolas. Eh bien! tout retard à la pacification générale de
l'Europe, tout retard à des arrangements définitifs et généraux
entretient le ferment révolutionnaire, empêche l'esprit de paix et
d'ordre de renaître véritablement en Europe: en sorte que, par sa
persistance imprudente dans la politique de la Sainte-Alliance,
l'empereur Nicolas compromettrait la cause qui lui est chère, et
prêterait des forces à l'esprit révolutionnaire qu'il veut combattre.
Il est impossible qu'il ne s'aperçoive pas de ce danger et qu'il ne
renonce pas de lui-même à une erreur qui n'est, permettez-moi de le
dire, qu'une routine.
Il est une vérité proclamée par tout le monde, je crois, excepté par
l'honorable M. Mauguin; c'est que la prépondérance russe n'existe plus,
ou du moins qu'elle est grandement affaiblie.
J'avoue que j'ai été étonné d'entendre dire tout à l'heure que l'issue
de la guerre de Pologne tournerait en grand accroissement de puissance
pour la Russie. Ce qui m'a paru depuis deux ou trois mois évident pour
tout le monde, c'est que, quelle qu'ait été l'issue de la guerre de
Pologne, la Russie n'en a pas moins reçu un notable échec dont elle
portera longtemps les marques; non-seulement à cause des efforts
matériels, des sacrifices d'hommes et d'argent qu'elle a été obligée de
faire dans cette lutte, efforts plus grands qu'on ne sait au dehors, et
qui lui ont coûté plus cher qu'on ne croit, mais à cause de son
influence morale qui s'est affaissée.
Eh quoi! l'on a vu 60 ou 80,000 hommes et une seule ville résister
pendant près d'une année à la puissance de l'empire russe, tenir les
esprits en suspens, faire un moment flotter les destinées; et l'on
trouverait là un grand accroissement de force et de crédit pour l'empire
russe! J'ose dire qu'il n'y a aucun accroissement de territoire qui
puisse compenser l'échec que la Russie a éprouvé dans cette
circonstance. (_Voix nombreuses._ Très-bien, très-bien!)
Vous le voyez, messieurs, malgré les apparences, malgré l'union qui
continue à régner entre les puissances de l'Europe, la Sainte-Alliance
s'écroule de toutes parts, les liens s'en relâchent. La politique
constamment unie contre la France s'affaiblit; chaque État revient à une
politique plus personnelle, plus libre; les combinaisons intérieures de
chaque État peuvent varier, la France peut trouver place dans ces
différentes combinaisons.
Il n'est pas vrai que la France soit engagée dans tel ou tel système
exclusivement, qu'elle ne puisse pas, dans telle ou telle occasion,
chercher et trouver d'autres alliés. C'est par la force de sa position
qu'elle veut la paix en Europe; elle a contribué plus qu'aucune autre
puissance à maintenir la paix européenne; elle est libre de choisir
désormais ses alliés et de faire prédominer, dans tel ou tel moment,
tels ou tels de ses intérêts. Si j'avais besoin de preuves spéciales et
positives, je les trouverais bien facilement dans les événements qui
occupent aujourd'hui tous les esprits, dans les affaires d'Italie et
dans les affaires même d'Ancône. Si jamais il a été évident que l'état
général de l'Europe était changé, que la Sainte-Alliance était détruite,
que la France était maîtresse de sa politique, et pouvait retrouver les
combinaisons les plus avantageuses, l'affaire d'Ancône en est la preuve.
(_Rires d'incrédulité aux extrémités._) Permettez-moi de vous le
prouver. (_Marques générales d'attention._)
Messieurs, quand a éclaté l'insurrection de la Romagne, la première, et
j'ajouterai même la seconde, vous savez que l'opinion générale qui nous
a saisis tous a été que c'était une manifestation d'un vif esprit de
liberté, que ces populations voulaient avoir des institutions nouvelles,
que les concessions offertes et même données par le gouvernement
n'étaient pas suffisantes, qu'il en fallait de beaucoup plus étendues et
plus solides; c'était l'opinion générale. Cependant au milieu de cette
opinion, on a entendu dire tout à coup, je ne dirai pas qu'une assez
vive sympathie, le mot est trop fort, mais qu'une assez grande faveur
pour l'Autriche se manifestait dans ces États et qu'ils n'étaient pas
fâchés de la rentrée des troupes autrichiennes. Cette prédilection pour
l'Autriche, du côté de la Lombardie, a dû nous étonner; cependant il est
impossible de méconnaître le fait.
On a dit tout de suite qu'il s'agissait d'une grande intrigue de la part
de l'Autriche, d'une intention de conquête, et que son intervention dans
la Romagne n'était qu'un prétexte pour s'emparer de cette province, et
l'ajouter à ses possessions italiennes.
Je ne crois, je dois le dire, ni à l'un ni à l'autre fait. Je ne crois
pas que ce soit le besoin général et vivement senti d'institutions
libres qui ait soulevé la Romagne. Il y a là, à mon avis, une question
beaucoup plus profonde, beaucoup plus difficile à résoudre. Je ne crois
pas aux intrigues autrichiennes pour conquérir Bologne, et l'ajouter aux
autres possessions de l'Autriche en Italie.
L'Autriche sait très-bien que ni la France, ni l'Angleterre, ni la
Prusse, ne souffriraient un pareil accroissement de sa part en Italie.
Mais l'état général de l'Italie a amené ces insurrections partielles, et
en amènera peut-être, dans la série des années, beaucoup d'autres. Il y
a là un malaise général, la souffrance d'un pays qui aspire à un
changement d'état; non-seulement cette cause excite naturellement des
mouvements analogues à ceux que vous avez vus; mais c'est un excellent
principe de guerre générale en Europe, une excellente chance pour
certaines gens d'établir par ce moyen une collision dont ils ont besoin,
et qu'ils n'ont pu réussir à opérer ailleurs. Nous ne pouvons le
méconnaître; nous sommes trop accoutumés à regarder les affaires de
notre pays et celles de l'Europe pour ne pas voir qu'il y a un parti,
une faction qui a besoin d'une guerre générale, qui n'a d'espérance, de
chance que dans une collision universelle. Eh bien, on avait espéré que
cette collision naîtrait de la Belgique, elle a manqué; on l'avait
espérée de la Pologne; elle a manqué. On la cherche en Italie.
Il y a là un foyer de guerre générale, et je ne doute pas (je ne sais
aucun fait particulier, je n'inculpe personne), je ne doute pas que
l'insurrection polonaise d'abord, et ensuite cette espèce de mouvement
qui s'est manifesté, vers l'Autriche, n'aient été fomentés par ce besoin
d'une guerre générale qui a été deux fois déjà l'espérance de cette
faction; je ne doute pas qu'on n'ait espéré, si les provinces bolonaises
se détachaient tout à fait du gouvernement papal et se rattachaient à
l'Autriche, cette collision qui avait manqué en Belgique et en Pologne.
Je crois qu'on se sera trompé pour l'Italie comme on s'est trompé en
Belgique et en Pologne. Je crois fermement que le gouvernement de
l'Autriche a trop de bon sens pour ne pas comprendre que la possession
même de la Romagne ne vaut pas à beaucoup près pour lui les chances
d'une guerre générale. La France, d'un autre côté, sait très-bien et a
prouvé par sa conduite qu'un succès aussi vif qu'on voudra le supposer
ne lui vaudrait rien pour elle-même.
Ainsi la France et l'Autriche ne donneront pas dans le piége qui leur
est tendu; elles ne se laisseront pas entraîner dans une collision.
Cependant le malaise italien est un fait qu'on ne peut supprimer et dont
il faut tenir compte. L'Autriche a grande envie, sinon de conquérir, du
moins de maintenir ou d'étendre sa prépondérance en Italie; l'Autriche
veut que l'Italie lui appartienne par voie d'influence; la France ne
peut le souffrir.
Eh bien! là où l'on voudrait une cause de collision générale, ce sera
seulement une cause de difficultés, de négociations entre les deux
puissances. Il faut que chacun prenne ses positions; l'Autriche a pris
les siennes; nous prendrons les nôtres; nous lutterons pied à pied
contre l'influence autrichienne en Italie; nous éviterons une collision
générale; mais nous ne souffrirons pas que l'Italie tout entière tombe
décidément et complétement sous la prépondérance autrichienne.
Et remarquez, messieurs, les révolutions, l'insurrection, la conquête,
voilà la politique révolutionnaire, celle dans laquelle on voudrait nous
entraîner. Des expéditions partielles, des mesures comminatoires, des
négociations, voilà la politique régulière, la politique de la
civilisation. (_Marques nombreuses d'approbation._)
Eh bien, c'est cette politique que nous devons suivre en Italie. Sans
doute nous devons lutter contre l'Autriche, favoriser le développement
des libertés italiennes; nous devons penser à la prodigieuse incertitude
de l'avenir de ce grand pays, y préparer notre politique tranquillement,
régulièrement, en n'ayant pas peur des embarras et des difficultés, en
sachant les affronter au besoin et les surmonter lentement.
Je sais que cette politique est compliquée, difficile; je sais que ce
n'est pas celle à laquelle nous sommes habitués depuis quarante ans;
mais remarquez la situation nouvelle où le gouvernement représentatif et
la liberté de la presse placent la politique. Les gens qui écrivent sur
les événements et ceux qui les lisent croient assister à un spectacle, à
un drame; ils sont des spectateurs oisifs, pressés que la pièce marche
et qu'elle arrive à son dénoûment; ils sont impatients des difficultés,
des lenteurs; ils s'ennuient. Mais les événements sont très-réels; ce
n'est pas une comédie; les personnages sont très-réels aussi, et ils ne
sont pas si pressés que les spectateurs; ils prennent leurs aises, ils
calculent leurs intérêts. En politique pratique, cette rapidité
nécessaire à un drame joué devant le public assemblé ne conviendrait
point; les événements se déroulent bien plus lentement, avec plus de
difficultés. Vous vous plaignez que la Prusse, la Russie, l'Autriche et
la Hollande, n'aient pas encore reconnu l'indépendance de la Belgique.
Messieurs, au XVIe siècle, la Belgique, les Pays-Bas voulurent se rendre
indépendants de l'Espagne. Voulez-vous me permettre de vous rappeler
quel temps ils ont mis à se faire reconnaître. (_Mouvement._)
La première insurrection a eu lieu en 1562.
La déclaration de l'indépendance des Provinces-Unies a été faite en
1581; la première trêve que l'Espagne accorda eut lieu en 1609: cette
trêve fut accordée par suite de la médiation de la France et de
l'Angleterre. La guerre a recommencé en 1621, et ce n'est qu'en 1648,
quatre-vingt-six ans après, que l'Espagne a reconnu l'indépendance des
Provinces-Unies. (_Bruits divers. Rires d'approbation aux centres._)
C'est à travers ces épreuves et des souffrances inouïes que les
Provinces-Unies parvinrent à assurer leur indépendance.
Non, messieurs, la Belgique n'a pas à se plaindre; il lui en a peu coûté
pour redevenir un État; elle a été heureuse de trouver si promptement la
protection de la France. C'est au sein de la paix, c'est sans de grandes
souffrances, qu'elle attend les ratifications générales qui lui
arriveront; je ne sais si ce sera dans deux ou trois mois; mais si elles
se faisaient plus longtemps attendre, ce ne serait pas encore une raison
pour nous élever contre un système de politique qui a amené de si
prompts et de si rapides résultats.
Je demande à la Chambre la permission de le lui répéter, parce que
c'est, à mon avis, le seul fait important de notre situation; nous
commençons à sortir de la question révolutionnaire; nous commençons à
entrer dans ces questions de politique pratique où il y a de la liberté,
de la diversité, et qui ne sont point des questions de vie et de mort
dont on ne peut attendre sans crainte la solution.
Ce résultat, ce pas que nous avons fait hors de la politique
révolutionnaire, nous le devons au système du gouvernement depuis la
révolution de Juillet; à ce système modéré et pacifique qui n'a engagé
la France ni dans les voies révolutionnaires, ni dans aucune combinaison
exclusive.
La Chambre a appuyé ce système; qu'elle persévère à lui donner son
appui. Les difficultés que nous rencontrons sont graves, sans doute,
mais elles n'ont rien de fatal, de menaçant; elles se résoudront toutes
par la bonne conduite du gouvernement, et la persévérance des pouvoirs
constitutionnels dans les mêmes voies. C'est plus que jamais pour la
Chambre le moment de donner force et confiance au ministère qui nous a
fait entrer dans cette voie, la seule voie de salut.
Je vote pour le budget des affaires étrangères tel qu'il a été proposé
par le Gouvernement, sans aucune réduction, parce que je suis convaincu
que la France n'a rien de plus pressé, rien de plus important,
aujourd'hui, que d'appuyer ce premier essai de politique raisonnable et
naturelle que nous voyons poursuivre depuis un an. (_Marques nombreuses
et prolongées d'approbation._)
XLII
Discussion du budget de 1832.
--Chambre des députés.--Séance du 14 mars 1832.--
Dans la discussion du budget du ministère de la guerre pour l'exercice
1832, M. Mangin d'Oins, député d'Ille-et-Vilaine, proposa par
amendement:
1° La mise à la retraite de 78 lieutenants généraux et de 122 maréchaux
de camp.
2° L'allocation de 10,000 francs aux 42 lieutenants généraux, et de
6,666 francs aux 60 maréchaux de camp qui resteraient en non-activité.
Ce qui devait produire une réduction de dépenses de 1,686,040 francs.
Je combattis cet amendement qui fut rejeté.
M. GUIZOT.--Messieurs, je viens prier la Chambre de mettre un terme, et
un terme prompt, à cette discussion.
_Aux extrémités._--Eh bien! aux voix, aux voix! (_Agitation._)
M. GUIZOT.--Messieurs, permettez..... (_Non, non, aux voix!_) Messieurs,
personne ne pense plus que moi que la Chambre ne doit céder à aucune
crainte; personne n'est plus convaincu que moi que la Chambre peut
avoir, dans des occasions que je ne veux pas caractériser, des devoirs
difficiles, rigoureux même à remplir; et si elle se trouvait dans une de
ces occasions, je serais le premier à lui demander tout son courage,
quels que fussent les périls. Mais rien de pareil n'existe aujourd'hui.
Je prie la Chambre de se rappeler la situation où elle se trouve. La
Chambre des députés est de fait, et par une conséquence naturelle de
notre révolution, le pouvoir prépondérant de l'État; c'est elle qui
détermine la direction du gouvernement, et qui imprime le caractère de
son opinion aux affaires publiques. Or, messieurs, la responsabilité est
inhérente au pouvoir, à la prépondérance. Conduisez-vous avec la
prudence que commande la responsabilité.
Que fit Henri IV après la Ligue? Il paya les dettes de ses ennemis, les
dettes de Mayenne; il paya même trois fois plus de dettes que Mayenne
n'en avait. Henri IV savait qu'au sortir des troubles politiques, il
faut surtout s'appliquer à guérir toutes les plaies, à rassurer toutes
les existences; il savait que c'est une faute énorme de porter sans
cesse le trouble et l'inquiétude dans toutes les classes de la
société... (_Aux voix, aux voix!_)
_Plusieurs voix aux extrémités._--A l'amendement, à l'amendement!
M. GUIZOT.--C'est de l'amendement que je parle.
_Au centre._--Écoutez, écoutez!
_M. le Président du Conseil._--Attendez le silence!
M. GUIZOT.--Ce que la Chambre a à faire aujourd'hui, la mission à
laquelle elle est appelée, c'est de se conduire comme fit Henri IV, de
jouer le rôle d'un grand homme, de suivre une bonne politique, une
politique prudente et nationale.
Un orateur accusait hier le ministère de chercher à contenter tout le
monde, et de ne s'occuper que des intérêts privés. Messieurs, c'est
chose impossible, je le sais fort bien, que de contenter tout le monde;
mais il faut chercher aussi à ne pas mécontenter tout le monde.
(_Très-bien, très-bien._) C'est là le premier devoir d'un gouvernement,
et on sert en cela l'intérêt général, car l'intérêt général n'est autre
chose que la collection des intérêts privés, qu'il faut consulter tous
et ménager continuellement. Eh bien! c'est le devoir de la Chambre,
c'est sa mission de penser à toutes choses, de ménager tous les
intérêts, de se les concilier tous, autant qu'il est en son pouvoir; car
c'est sur elle, je le répète, que pèse la principale responsabilité des
destinées de la révolution de Juillet et du gouvernement qui en est
sorti. (_Aux voix, aux voix!_)
Je dirai plus, messieurs; la Chambre, en suivant la mauvaise politique
dont je viens de parler manquerait non-seulement à sa situation, elle
manquerait encore, je n'hésite pas à le dire, à ses sentiments, à ses
propres sentiments.
Tous les glorieux souvenirs de notre révolution, tous les noms propres
qui s'y rattachent sont chers à la Chambre; la Chambre honore et aime
toutes nos gloires, elle désire marquer sa bienveillance et son estime à
ces guerriers à qui nous devons nos triomphes. Mais il faut, messieurs,
que la Chambre sache que la reconnaissance coûte quelque chose au
gouvernement et au peuple, qu'il faut faire des sacrifices pour marquer
l'estime que l'on porte à de grands services rendus, qu'il n'est pas
possible de témoigner dignement sa reconnaissance et de dégrever en même
temps les contribuables. (_Bruits divers._) La France veut, la France
doit payer la gloire qu'elle doit à ses défenseurs, car c'est elle qui
en a recueilli les fruits; leur gloire est pour elle aussi bien que pour
eux; mais la gloire coûte cher, la reconnaissance coûte cher. N'hésitons
pas, messieurs, à le dire au pays. C'est par de telles leçons qu'il
apprendra qu'il ne faut pas se précipiter aveuglément dans les
révolutions; c'est par de telles leçons qu'il saura que la paix, la
liberté régulière, le régime constitutionnel valent mieux que tous les
hasards des révolutions.
Je le répète, je demande instamment à la Chambre de terminer cette
discussion.
_Voix de la droite._--Eh bien! terminez votre discours.
M. GUIZOT.--Qu'elle consulte sa vraie situation, ses propres affections;
qu'elle réprime les abus à venir, qu'elle réforme dans l'avenir les
mauvais systèmes; mais qu'elle soit juste, large, généreuse pour tous
les services rendus, pour toutes les gloires passées. (_Approbation aux
centres._)
XLIII
Discussion du budget de 1832.
--Chambre des députés.--Séance du 20 mars 1832.--
Le budget du ministère de la guerre contenait (chapitre XV) une
allocation de 500,000 francs «pour secours aux anciennes armées de
l'Ouest.» Plusieurs amendements furent proposés pour la réduction de
cette somme. M. Casimir Périer et M. le maréchal Soult les combattirent
au nom de la politique. J'appuyai le cabinet dans sa résistance. Les
amendements furent rejetés.
M. GUIZOT, _de sa place._--Il est, je crois, bien convenu que les
secours dont il s'agit ne constituent pas des droits, que le
gouvernement est toujours libre de les retirer aux personnes à qui ils
sont donnés. Lors donc que vous voulez réduire l'allocation, ce que vous
allez réduire, ce sont les moyens d'action, les moyens d'influence du
gouvernement dans l'Ouest. (_Mouvement en sens divers._) Je ne doute pas
que le gouvernement ne retire et ne doive retirer ces secours aux
personnes qui, dans l'Ouest, se conduiraient mal et manifesteraient leur
hostilité contre le gouvernement actuel.
Mais ce crédit, cette allocation laissée entre les mains du gouvernement
est évidemment un moyen d'influence sur des gens dont il ne s'agit pas
de conquérir l'affection, mais dont il faut maintenir la tranquillité.
Ceci n'est pas, je le répète, une question d'affection, ce n'est pas non
plus une question de justice ni de droit; c'est une question
d'influence, c'est une mesure politique; si le gouvernement trouvait que
les gens auxquels ces secours sont donnés ne les méritent pas, il les
leur retirerait, et ne ferait aucun usage de votre crédit.
Je demande que le crédit soit maintenu tout entier, afin de ne pas
affaiblir les moyens d'influence dont le gouvernement dispose librement.
(_Aux voix, aux voix!_)
XLIV
Discussion du projet de loi relatif à la résidence des étrangers
réfugiés en France.
--Chambre des députés.--Séance du 9 avril 1832.--
Le cabinet présenta, le 9 mars 1832, à la Chambre des députés, un projet
de loi relatif à la résidence des étrangers réfugiés en France et aux
droits du gouvernement à leur égard. Le rapport en fut fait à la Chambre
le 7 avril 1832, par M. Parant, député de la Moselle. Plusieurs membres
de l'opposition, entre autres M. de La Fayette, combattirent vivement ce
projet. J'appuyai la proposition du cabinet, qui fut adoptée et
promulguée, comme loi, le 21 avril 1832.
M. GUIZOT.--Messieurs, je demande à la Chambre une double permission: la
première de ne pas l'occuper de politique extérieure; ceci n'est pas du
tout une question de relations étrangères; c'est une question d'ordre
intérieur, de police française. Nous n'avons point à nous inquiéter en
ce moment de ce qui s'est passé, de ce qui se passe au dehors; je n'y
reviendrai pas.
Je prie aussi la Chambre de trouver bon que je ne rentre pas dans ces
discussions générales sur le système de gouvernement qui préside à nos
destinées depuis un an, dans ces accusations, ces défenses, ces
récriminations générales dont nous sommes abreuvés. (_Voix aux centres:_
C'est bien vrai!) J'ai pris part moi-même plusieurs fois à ces débats,
j'en suis las... passez-moi l'expression. Je ne veux que présenter à la
Chambre quelques observations sur la question particulière, sur la loi
spéciale qui nous est proposée et sur laquelle je n'avais, en arrivant,
nul dessein de prendre la parole.
Messieurs, j'estime, autant que l'honorable général qui a ouvert la
discussion, cette philanthropie générale qui s'intéresse au sort
universel de l'humanité, au progrès général de la civilisation, et
considère l'intérêt commun de tous les peuples. Comme lui, je désire que
les peuples se dégagent de ces préventions, de ces haines nationales qui
ont si longtemps troublé l'Europe. Mais, messieurs, si j'honore la
philanthropie générale, j'estime aussi l'esprit de nationalité et les
sentiments qui le constituent; j'estime l'esprit de nationalité comme
j'estime l'esprit de localité, l'esprit de famille, car là résident les
véritables liens qui attachent les hommes à la société particulière dans
laquelle ils sont engagés et lui assurent leur affection et leur
dévouement. Je m'étonne d'entendre constamment parler contre la
centralisation de notre administration intérieure, contre ses funestes
conséquences pour la vie morale de nos départements et de nos villes; et
en même temps on veut nous imposer je ne sais quelle centralisation
universelle de l'Europe; on veut que nous nous inquiétions surtout des
destinées universelles de l'humanité, et que nous leur subordonnions les
affaires particulières de notre pays.
Ce n'est pas ainsi, messieurs, que nous entretiendrons, que nous
ramènerons chez nous l'amour de nos institutions, l'esprit national,
tous les éléments du patriotisme. Sachez-le bien, messieurs; c'est là ce
qui fait la véritable force, c'est là que réside le véritable honneur
des nations. Il faut encourager, nourrir ces sentiments et non les
affaiblir. Ne craignez pas qu'ils exercent aujourd'hui trop d'empire; ce
n'est pas le risque que nous courons.
Le principe sur lequel se fonde la loi qui vous est proposée est que les
étrangers n'ont pas les mêmes droits que les nationaux; pourquoi,
messieurs? parce qu'ils n'offrent pas les mêmes garanties. Les étrangers
ne sont point animés, envers le pays qu'ils habitent en passant, des
mêmes sentiments que les nationaux; leurs intérêts, leurs affaires, leur
existence tout entière ne sont pas liés aux intérêts, aux affaires, à
l'existence du pays; n'offrant donc pas les mêmes garanties à l'ordre
public, à l'intérêt national, les étrangers ne doivent pas, ne peuvent
pas avoir les mêmes droits. Voilà le motif légitime, naturel, de cette
législation particulière à l'égard des étrangers qui se rencontre
partout.
Il ne faut pas s'en étonner; il ne faut pas la traiter de privilége, de
barbarie. C'est le résultat naturel, universel, du bon sens humain;
c'est ce qui a existé de tout temps et dans toute société. Une
législation particulière à l'usage des étrangers, c'est le droit commun
de l'Europe, de l'humanité tout entière. Cette législation suivra sans
doute les progrès de la civilisation; elle deviendra chaque jour plus
douce, plus humaine, plus juste; mais elle existera tant qu'il y aura
des nations distinctes et des pays séparés.
La vraie, l'unique question qui doive nous occuper est donc celle de
savoir si, dans les circonstances particulières où nous nous trouvons,
dans les rapports actuels de la France avec l'Europe, il y a quelque
motif d'adopter, à l'égard des étrangers, les mesures particulières que
le gouvernement vous propose.
Je prie d'abord la Chambre de remarquer que le gouvernement était en
possession d'une loi formelle plus d'une fois appliquée, et qui lui
donnait le droit d'expulser les étrangers du territoire. Le gouvernement
ne vient donc pas vous demander quelque chose d'inouï, un accroissement
de rigueur à la législation actuelle. Il vient simplement, sincèrement,
vous proposer de modifier, selon les circonstances actuelles, la
législation en vigueur.
Remarquez, je vous prie, messieurs, que, depuis la révolution de
Juillet, l'administration est arrivée à un degré de franchise et de
sincérité que peut-être elle n'avait jamais eu auparavant.
Nous avons vu des administrations bienveillantes, prudentes, occupées du
bien du pays, très-rarement une administration complétement sincère, qui
avouât hautement, qui professât, qui pratiquât, sans exception, sans
détour, les principes constitutionnels, et vînt débattre au grand jour,
dans cette enceinte, toutes les affaires du pays. Vous avez cela,
messieurs; vous avez un gouvernement sincère, qui vient tout vous dire,
qui vous demande tout ce dont il croit avoir besoin, rien de moins, rien
de plus. Il était en possession d'une législation toute faite à l'égard
des étrangers. (_Vive adhésion._) Eh bien! il croit avoir besoin de
quelques modifications qui la rendent, à certains égards, moins dure. Il
s'adresse à vous, à vous qui êtes chargés avec lui des intérêts du pays,
N'y a-t-il pas là évidemment droiture, franchise, adoption nette et
complète du régime constitutionnel? Qu'avez-vous à faire, sinon
d'examiner si en effet il y a des raisons, de bonnes raisons aux
modifications qu'on vous demande? (_Nouvelle adhésion._)
Il suffit, messieurs, de jeter les yeux sur les faits pour s'en
convaincre. Il y a eu en Europe, depuis dix-huit mois, plusieurs
tentatives de révolution; que l'esprit de liberté, le besoin
d'amélioration aient eu part à ces tentatives, je n'en doute pas; mais
il y eu aussi des besoins anarchiques, des instincts de trouble et de
bouleversement. Ces tentatives ont offert du bien et du mal, de
l'utilité et du danger. Ces étrangers qui arrivent chez vous ne sont pas
tous, permettez-moi de le dire, des amis parfaitement sages,
parfaitement désintéressés de la liberté; il peut exister, il existe
parmi eux des hommes qui peuvent devenir chez nous une cause de trouble,
qui ont besoin d'être surveillés.
Nous ne voulons pas faire de propagande au dehors et contre nos voisins,
mais nous ne voulons pas non plus qu'on en fasse chez nous et contre
nous.
Je le répète, et je ne voudrais pas que l'on prêtât à mes paroles un
sens, une portée que je ne leur donne point; je ne porte, à cette masse
d'étrangers qui s'est réfugiée chez nous, aujourd'hui plus nombreuse
qu'en aucun autre temps, aucun sentiment amer, hostile; je ne ressens
pour eux que bienveillance et sympathie; mais nous pouvons, nous devons,
sur leur compte, comme dans toute autre question, parler avec franchise
et dire la vérité tout entière.
Eh bien, messieurs, qui ne sait, qui pourrait nier qu'il doit y avoir,
qu'il y a, chez un certain nombre de ces étrangers, des instincts, des
besoins, des habitudes contraires à notre tranquillité intérieure, et
dont on pourrait se servir pour la troubler? J'en appelle au plus simple
bon sens; n'est-ce pas là un fait évident pour tous? Or, que demande le
gouvernement? La simple faculté d'assigner aux étrangers réfugiés une
résidence plutôt qu'une autre; et pourquoi encore, messieurs? parce
qu'ils ne présentent pas les mêmes garanties que les nationaux, parce
qu'ils n'ont pas, au milieu de nous, leurs biens, leurs familles, tout
ce qui fait la force et la sûreté de l'ordre public; c'est à cause de
cela que le gouvernement croit avoir besoin d'être investi, à leur
égard, d'une puissance particulière. Ce besoin est-il réel? Je le pense,
et je vote pour l'adoption de la mesure proposée.
FIN DU TOME PREMIER.
TABLE DES MATIÈRES
DU TOME PREMIER.
INTRODUCTION.
TROIS GÉNÉRATIONS.
1789-1814-1848.
I.--1789-1814.
II.--1814-1848.
III.--1848.
DISCOURS.
I.--Discussion du projet de loi présenté, le 22 mars 1819, sur les
journaux et écrits périodiques. (Chambre des députés, séance du 3 mai
1819.)
II.--Discussion de l'adresse dite des 221. (Chambre des députés, séance
du 16 mars 1830.)
III.--Présentation et discussion du projet de loi relatif à la
publication de la liste des électeurs et du jury dans chaque département
pour l'année 1831. (Chambre des députés, séances des 14 et 25 août
1830.)
IV.--Présentation et discussion du projet de loi relatif au mode de
pourvoir aux élections vacantes dans la Chambre des députés. (Chambre
des députés, séances des 14 et 30 août 1830.)
V.--Présentation et discussion du projet de loi relatif à la réélection
des députés promus à des fonctions publiques salariées. (Chambre des
députés, séances des 17 et 27 août 1830.)
VI.--Présentation d'un projet de loi portant demande d'un crédit de cinq
millions, applicable, sur l'exercice de 1830, à divers travaux publics,
soit à Paris, soit dans les départements. (Chambre des députés, séance
du 17 août 1830.)
VII.--Discussion d'une proposition relative à la formule du serment
exigé de tous les fonctionnaires publics. (Chambre des députés, séance
du 19 août 1830.)
VIII.--Renseignements donnés par le ministre de l'intérieur sur les
changements opérés dans le personnel de l'administration après la
révolution de 1830. (Chambre des députés, séance du 27 août 1830.)
IX.--Présentation, par le ministre de l'intérieur, d'un rapport général
sur l'état de la France et les actes du gouvernement depuis la
révolution de 1830. (Chambre des députés, séance du 11 septembre 1830.)
X.--Discussion du projet de loi relatif au vote annuel, par les
Chambres, du contingent nécessaire pour le recrutement de l'armée.
(Chambre des députés, séance du 15 septembre 1830.)
Séance du 28 octobre 1831.
XI.--Présentation et discussion d'un projet de loi sur l'exportation et
l'importation des céréales. (Chambre des députés, séance du 18 septembre
1830.)
Chambre des pairs, séance du 12 octobre 1830.
XII.--Débats sur les clubs et sur l'article 291 du Code pénal. (Chambre
des députés, séances des 25 septembre et 4 octobre 1830.)
XIII.--Discussion du projet de loi relatif à l'application du jury aux
délits de la presse et aux délits politiques. (Chambre des députés,
séance du 4 octobre 1830.)
XIV.--Présentation du projet de loi relatif aux récompenses nationales à
accorder aux victimes de la révolution de juillet 1830. (Chambre des
députés, séance du 9 octobre 1830.)
XV.--Présentation de deux projets de loi relatifs à l'organisation de la
garde nationale sédentaire et de la garde nationale mobile. (Chambre des
députés, séance du 9 octobre 1830.)
XVI.--Discussion du projet de loi relatif à l'ouverture d'un crédit de
trente millions pour prêts et avances au commerce. (Chambre des pairs,
séance du 16 octobre 1830.)
XVII.--Discussion d'une proposition relative au cautionnement et aux
droits de timbre et de poste imposés aux journaux et écrits périodiques.
(Chambre des députés, séance du 8 novembre 1830.) 130
Séance du 9 novembre 1830.
XVIII.--Discussion d'un projet de loi relatif à la répression des délits
de la presse. (Chambre des députés, séance du 25 novembre 1830.)
XIX.--Discussion relative aux inquiétudes et aux troubles provoqués à
l'approche du procès des ministres du roi Charles X. (Chambre des
députés, séance du 20 décembre 1830.)
XX.--Débat relatif aux troubles et aux incidents survenus pendant et
après le procès des ministres du roi Charles X. (Chambre des députés,
séance du 29 décembre 1830.)
XXI.--Discussion du projet de loi sur la composition des cours d'assises
et les conditions de la décision du jury. (Chambre des députés, séance
du 8 janvier 1831.)
XXII.--Discussion sur la politique extérieure du ministère du 11 août
1830. (Chambre des députés, séance du 15 janvier 1831.)
XXIII.--Discussion sur la politique extérieure, adoptée et pratiquée par
le cabinet du 11 août 1830. (Chambre des députés, séance du 27 janvier
1831.)
XXIV.--Discussion du projet de loi sur l'organisation municipale.
(Chambre des députés, séance du 2 février 1831.)
XXV.--Discussion du projet de loi sur l'organisation municipale.
(Chambre des députés, séance du 8 février 1831.)
XXVI.--Discussion sur la conduite et sur la situation du ministère du 3
novembre 1830, à l'occasion des troubles survenus dans Paris, les 14 et
15 février 1831. (Chambre des députés, séance du 19 février 1831.)
Séance du 20 février 1831.
Séance du 9 mars 1831.
XXVII.--Discussion du projet de loi sur les attroupements et des mesures
prises par le cabinet de M. Casimir Périer, à l'égard de l'association
dite _Nationale_. (Chambre des députés, séance du 30 mars 1831.)
XXVIII.--Discussion de l'adresse de la Chambre des députés au roi, à
l'ouverture de la seconde session de 1831. (Chambre des députés, séance
du 11 août 1831.)
XXIX.--Discussion de l'adresse de la Chambre des députés au roi, à
l'ouverture de la seconde session de 1831. (Chambre des députés, séance
du 12 août 1831.)
XXX.--Discussion de l'adresse de la Chambre des députés au roi, dans la
seconde session de 1831. (Chambre des députés, séance du 12 août 1831.)
XXXI.--Discussion de l'adresse de la Chambre des députés au roi, à
l'ouverture de la seconde session de 1831. (Chambre des députés, séance
du 16 août 1831.)
XXXII.--Discussion à l'occasion des interpellations adressées par M.
Mauguin au ministère sur les troubles survenus dans Paris. (Chambre des
députés, séance du 20 septembre 1831.)
Séance du 21 septembre 1831.
Séance du 26 octobre 1831.
XXXIII.--Discussion du projet de loi relatif à la révision de l'article
23 de la Charte, c'est-à-dire à l'institution de la pairie et à
l'abolition de l'hérédité. (Chambre des députés, séance du 5 octobre
1831.)
XXXIV.--Discussion du projet de loi portant demande d'un crédit de
dix-huit millions de francs pour travaux d'utilité publique et dans le
but de secourir la classe ouvrière. (Chambre des députés, séance du 20
octobre 1831.)
XXXV.--Discussion du projet de loi sur le recrutement de l'armée.
(Chambre des députés, séance du 5 nov. 1831.)
XXXVI.--Discussion de la proposition de M. de Bricqueville, pour le
bannissement à perpétuité de la branche aînée des Bourbons. (Chambre des
députés, séance du 16 novembre 1831.)
XXXVII.--Discussion des interpellations adressées au ministère, le 19
décembre 1831, à l'occasion de l'insurrection survenue à Lyon dans le
mois de novembre précédent. (Chambre des députés, séance du 21 décembre
1831.)
Séance du 22 décembre 1831.
XXXVIII.--Discussion du budget de 1832. (Chambre des députés, séance du
23 janvier 1832.)
XXXIX.--Discussion du budget de 1832. (Chambre des députés, séance du 16
février 1832.)
XL.--Discussion du budget de 1832. (Chambre des députés, séance du 28
février 1832.)
XLI.--Discussion du budget de 1832. (Chambre des députés, séance du 7
mars 1832.)
XLII.--Discussion du budget de 1832. (Chambre des députés, séance du 14
mars 1832.)
XLIII.--Discussion du budget de 1832. (Chambre des députés, séance du 20
mars 1832.)
XLIV.--Discussion du projet de loi relatif à la résidence des étrangers
réfugiés en France. (Chambre des députés, séance du 9 avril 1832.)
FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.
PARIS.--IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS.