Canning, imiter son exemple, donner à leur pays les mêmes conseils,
imprimer à sa politique le même caractère, faire enfin ce qu'a fait
Canning, et ne faire que cela? L'erreur serait immense. Ils font tout
autre chose que l'homme supérieur dont ils empruntent les paroles; ils
se mettent en hostilité générale contre tous les gouvernements
européens; ils se séparent de la société des États européens; ils
sortent des voies de la civilisation et de la paix pour entrer dans
celles de la barbarie et de la guerre, d'une guerre éternelle.
Je dis éternelle, ce n'est pas sans dessein. On le proclame de toutes
parts; on vous dit qu'il s'agit d'une guerre à mort entre deux
principes, que ces deux principes ne peuvent coexister sur le sol
européen, qu'il faut qu'ils en viennent aux mains, et qu'ils se
combattent jusqu'à ce que l'un ait complétement cédé le terrain à
l'autre.
Je ne suis pas assez ignorant de ce qui se passe dans le monde pour ne
pas voir qu'il y a deux principes en lutte, non pas depuis quinze et
quarante ans, mais depuis des siècles. On les exprime mal, quand on
parle de la souveraineté du peuple et du droit divin; il s'agit au fond
de la civilisation progressive ou de l'état stationnaire; il s'agit, non
pas de telle ou telle doctrine particulière, mais de savoir si les
sociétés seront en développement, en progrès, ou bien si elles resteront
immobiles, sous le joug permanent de quelques possesseurs.
(_Sensation._)
Eh bien! je reconnais la lutte de ces deux principes, et je n'en dis pas
moins que le système dans lequel on nous pousse, la guerre, n'est pas la
conséquence légitime et inévitable de cette lutte, qu'elle est au
contraire en opposition formelle avec les principes du nouvel état
social, avec le sentiment de tous les peuples libres, avec l'intérêt
actuel et bien entendu de la France.
Quel est le principe fondamental du nouvel état de choses qu'on invoque
tous les jours? C'est qu'il faut réduire l'action du gouvernement,
surtout en ce qui touche aux opinions, à l'ordre moral, intellectuel;
là, il ne faut pas que le pouvoir intervienne. On veut qu'il se borne à
régler l'ordre extérieur. C'est ce principe qui a été exprimé un jour
d'une manière inexacte par notre honorable collègue, M. Odilon Barrot,
quand il a dit, devant la Cour de cassation, que la loi devait être
_athée_. Il se trompait, c'était une mauvaise expression. La loi ne doit
pas plus être athée que déiste, la loi ne doit pas intervenir dans les
matières religieuses. (_M. Odilon Barrot:_ Vous êtes trop éclairé pour
avoir pu vous tromper sur le sens de cette expression.) Remarquez que je
l'explique: je dis que l'expression était inexacte, que M. Odilon Barrot
entendait par là que la loi était incompétente en pareille matière.
N'est-ce pas là le sens que vous y attachiez? (_M. Odilon Barrot:_ C'est
bien cela. L'expression avait été empruntée à M. l'abbé de Lamennais
dans le même sens.). (_On rit._) Que l'expression vienne de M. l'abbé de
Lamennais ou de M. Odilon Barrot, elle est également fausse, également
inexacte. (_On rit._)
Je dis donc que le principe fondamental de notre société, c'est que le
pouvoir n'intervienne pas dans les questions purement morales, et
lorsqu'il s'agit d'une lutte de systèmes, d'idées. Eh bien! ce sont les
partisans les plus exclusifs de ce principe qui viennent réclamer
l'intervention de la force au dehors. A l'intérieur, toutes les fois
qu'il s'agit d'une lutte entre des doctrines, des idées, ils veulent que
le pouvoir n'intervienne pas; ils ont confiance dans le développement
naturel de la civilisation, dans l'influence progressive de la vérité.
Et à l'extérieur, quand il s'agit aussi du progrès de la civilisation et
de la vérité, ils veulent que l'on ait recours immédiatement à la force;
ils demandent qu'on écrive une doctrine sur son chapeau, qu'on prenne
les armes et qu'on répande le sang pour la faire triompher! A-t-on
jamais vu une contradiction plus étrange, une méprise plus bizarre sur
les fondements de notre état social? Il faut bien que la méprise soit
grande, car, si je regarde aux faits, je trouve mon observation
confirmée par la pratique des peuples; je ne parle pas des temps
anciens, mais de nos jours.
Regardez quels sont les pays qui se sont le plus empressés d'intervenir
par la force dans cette lutte de deux idées. Ce sont des pays gouvernés
despotiquement. C'est d'une part, l'Autriche; de l'autre, la Russie. La
Prusse, pays déjà plus avancé, plus éclairé, s'est montrée moins pressée
d'appeler la force au secours de telle ou telle idée. L'Angleterre a
hésité bien plus encore; elle a positivement refusé d'intervenir dans
certains cas. Et pourquoi? parce que la confiance dans les progrès de la
civilisation et de la vérité est plus grande en Angleterre que partout
ailleurs. Je sors de notre continent, je me transporte aux États-Unis,
gouvernement que vous regardez comme le type du nouvel état social.
Certes, les États-Unis ont eu une occasion bien tentante d'employer la
force au secours de leurs idées, de la faire servir à la propagation de
leur système de gouvernement. Les colonies espagnoles étaient en guerre
avec la métropole. Les États-Unis ont exprimé hautement leur sympathie
pour ces pays voisins; mais ils ne sont pas intervenus par la force, ils
n'ont pas envoyé des armées pour faire triompher le principe de la
souveraineté du peuple dans les colonies espagnoles contre le principe
du droit divin. Pourquoi? parce qu'ils ne s'en croyaient pas le droit,
parce qu'ils ne croyaient pas que la force pût ainsi se jouer du droit
des gens.
Ce qu'on nous demande aujourd'hui, c'est la politique des États
despotiques, c'est la politique de l'empereur Alexandre, et non pas la
politique de Washington et de M. Monroë; ce qu'on nous demande, c'est de
rétrograder vers les idées et les sentiments qui firent les croisades et
les grandes actions du moyen âge, et non pas d'agir selon les principes
du nouvel état social, selon la pratique des peuples les plus libres et
les plus éclairés. (_Vive adhésion._)
Il n'y a là rien que de très-simple et qui ne fût très-facile à prévoir.
La politique des peuples libres est essentiellement réservée et
prudente, précisément à cause de la responsabilité qui lui est attachée;
elle ne se décide pas selon des fantaisies ni pour accomplir quelques
combinaisons arbitraires. Elle consulte, elle entend l'intérêt national
clairement, hautement déclaré. Comme les opinions des peuples libres
sont ordinairement mobiles, changeantes, leur politique ne se fie pas au
premier élan, au premier mouvement d'enthousiasme; elle sait qu'on peut
avoir, pendant un temps, beaucoup de goût pour la guerre, et ensuite
fort peu de dispositions pour la soutenir, et qu'on la prend
positivement en dégoût si elle n'est pas fondée sur les exigences les
plus impérieuses de la société.
On nous parle sans cesse de ce qui s'est passé en 1792, et parce que
nous avons été attaqués alors, on dit que nous le serons aujourd'hui, et
on veut que nous fassions encore ce que nous avons fait alors.
Messieurs, je n'insisterai pas sur la différence si marquée qu'il y a
entre notre époque et celle dont on nous parle. Je ne dirai pas que
c'était alors une époque d'illusions, d'expérience universelle,
expérience dont nous avons profité plus que d'autres. Je ne dirai pas
que, depuis cette époque, les gouvernements absolus se sont fort
perfectionnés dans la tactique de la résistance à la contagion des
peuples libres et qu'il ne faut pas se fier au souvenir de nos succès.
Je dirai que, même en 1792, on a agi beaucoup plus prudemment qu'on ne
voudrait nous faire agir aujourd'hui: on attendit l'agression étrangère,
l'invasion du territoire... (_M. Demarçay:_ C'est une erreur!) On
attendit l'entrée des Prussiens sur le territoire français. (_M.
Demarçay:_ Nous avions déclaré la guerre même à l'Angleterre.)
Il me semble que la déclaration de Pilnitz était bien une déclaration de
guerre à la France. (_M. Demarçay:_ C'était un traité... _Réclamations
aux centres._) Cette déclaration de Pilnitz annonçait évidemment la
guerre, elle mettait la France dans la nécessité de résister. Rien de
pareil ne s'est encore passé parmi nous. Il n'y a point de déclaration
de Pilnitz pour motiver la conduite qu'on nous conseille. Aujourd'hui,
on nous conseille de commencer par la guerre de propagande, par la
guerre lointaine; c'est par là qu'on a fini en 92. On n'a pas commencé
par chercher ses ennemis, soit en Italie, soit ailleurs; c'est sur le
territoire de la France que la guerre a commencé, que la résistance a
pris de la force, et qu'elle s'est ensuite portée sur tous les points de
l'Europe.
Du reste, messieurs, je ne m'étonne pas de ces conseils, en voyant qui
les donne et d'où ils viennent. Un parti, après tout, ne peut agir que
selon les principes qu'il professe et avec les forces dont il dispose.
Or, que professe le parti qui nous pousse à la guerre de propagande? La
légitimité de l'insurrection contre tous les gouvernements qui ne sont
pas conformes à nos principes. N'a-t-on pas dit que toute insurrection
contre un pouvoir qui n'était pas libre, selon nos principes, était
légitime, et toute obéissance à un gouvernement libre était un devoir?
Quant aux forces qui appuient ce système, il est impossible de les
méconnaître. Ce sont toutes les passions, tous les intérêts, toutes les
opinions hasardeuses, bonnes ou mauvaises, sincères ou fausses,
généreuses ou égoïstes, tout ce qu'il y a de novateur et d'aventureux
dans la société. Eh bien! de ces principes, de ces forces, il ne peut
sortir aucune paix ni au dedans ni au dehors. Il y a sans doute là de
quoi surveiller les intérêts de la liberté et du perfectionnement
social, mais il n'y a pas de quoi fonder et soutenir un gouvernement
régulier.
La guerre de propagande, la fièvre révolutionnaire sont, dans des
moments de crise, la nécessité de ce parti; ce sont les seuls conseils
qu'il puisse donner parce que ses forces l'y poussent et que ses
principes les lui commandent. C'est là le malheur de ce parti. Pour
conseiller la paix, il serait obligé de renier ses principes. Pour lui,
la paix serait honteuse et la guerre devient, éminemment
révolutionnaire. C'est dans cette alternative qu'il se trouve placé.
Messieurs, ce n'est pas là la position de la France. La France n'est pas
réduite à cette alternative. La France ne professe pas que
l'insurrection est légitime contre tous les gouvernements différents du
sien. La France a d'autres intérêts que des intérêts d'esprits novateurs
et ardents; elle dispose d'autres forces. La France n'a pas besoin de se
renier elle-même pour faire la paix, ni de mettre tout son enjeu dans le
bouleversement de l'Europe pour faire la guerre. (_Vive adhésion._)
J'ai appelé de tous mes voeux, j'ai applaudi, avec toute la joie
patriotique dont je suis capable à l'avénement du ministère actuel,
parce qu'il est à cet égard dans la même situation que la France, parce
qu'il n'a pas pour principe de solliciter et de soutenir toute
insurrection à l'étranger. Le ministère actuel, comme la France, veut
être pacifique et hautain en même temps. (_Mouvements divers._) Il peut
être belliqueux et régulier en même temps; il a la double faculté de
faire la paix et la guerre comme il lui conviendra, selon l'intérêt du
pays.
Messieurs, la France n'en est point aujourd'hui à recevoir la paix de
l'Europe. La paix! c'est la France qui la donne. (_Sensation._) La
France porte la paix ou la guerre dans les pans de sa robe; c'est à
l'Europe à la mériter de la France par sa sincérité, par la loyauté de
sa conduite. La France sait ce qu'elle tient dans sa main; elle sait
qu'elle fera la guerre si la guerre lui convient, si l'Europe ne mérite
pas la paix. J'ai la ferme confiance que l'Europe comprendra qu'elle a
besoin que la France lui donne la paix, et qu'elle fera, pour la France,
ce qui peut seul décider la France à la lui donner. (_Mouvement prolongé
d'une vive adhésion._)
XXVIII
Discussion de l'adresse de la Chambre des députés au roi, à l'ouverture
de la seconde session de 1831.
--Chambre des députés.--Séance du 11 août 1831.--
La seconde session de 1831 fut ouverte le 23 juillet. La discussion du
projet d'adresse commença le 9 août. Elle fut très-animée et se porta,
avec une égale vivacité sur la politique intérieure et sur la politique
extérieure du cabinet présidé par M. Casimir Périer. Je pris la parole
le 11 août pour défendre et soutenir le cabinet.
M. GUIZOT.--Le moment est venu où chacun de nous doit dire ici toute sa
pensée. La sincérité entière de la tribune me paraît être aujourd'hui
plus que jamais notre meilleur, notre seul moyen d'action. Hier, j'en
aurais usé sans la moindre crainte; malgré la vivacité du débat, il
n'était pas sorti un moment, à mon avis, des habitudes parlementaires;
tout avait été dit avec une entière liberté, et la Chambre avait tout
écouté avec la plus grande attention. Aujourd'hui, je l'avoue, j'ai un
peu moins de confiance et je me sens obligé de dire des choses qui
peuvent déplaire à quelques personnes. Je suis sûr cependant que je n'ai
l'intention d'offenser personne, que je respecte toutes les convictions,
toutes les intentions; je parlerai donc avec une liberté entière. Si je
m'écarte des convenances, je prie la Chambre de m'en avertir.
Une chose m'étonne et m'afflige dans ce débat, c'est ce penchant à se
porter principalement vers les questions du dehors, vers les affaires
étrangères, c'est la disposition de la Chambre à se laisser attirer sur
un terrain, et à croire que là est le principal objet de son attention.
Vous avez vu hier un honorable membre qui a essayé de ramener la
question sur notre état intérieur, obtenir de la Chambre moins
d'attention qu'il n'est accoutumé et qu'il n'a droit d'en obtenir.
Messieurs, la disposition dans laquelle paraît être la Chambre à ce
sujet, l'Europe ne la partage pas. Depuis six mois, l'Europe subordonne
toutes ses dispositions à l'état intérieur de la France, à ce qui se
passera en France; tout est en suspens en Europe jusqu'à ce que l'état
intérieur de la France ait pris un caractère décidé, définitif. Vous
êtes étonnés de la lenteur des Autrichiens à évacuer l'Italie: entre
beaucoup de causes de cette lenteur, savez-vous quelle était la
principale? On attendait le résultat de nos élections. (_Mouvements
divers._) Vous vous étonnez que l'Angleterre hésite à s'engager, à la
suite de la France, au profit de la Pologne: l'Angleterre a besoin de
savoir quel sera le gouvernement de la France, avant de se prononcer
dans une si grave affaire, avant de contracter de tels engagements.
(_Mouvement._) Vous désirez tous le désarmement général de l'Europe; ce
désarmement est subordonné à l'état intérieur de la France; il ne sera
possible que quand l'état intérieur de la France inspirera, en France et
en Europe, de la confiance et de la sécurité. C'est, messieurs, dans
notre état intérieur qu'est la clef de l'avenir; c'est un fait visible,
et l'Europe l'a proclamé hautement. A mon avis, messieurs, l'Europe a
raison; elle comprend quel est le caractère nouveau qu'ont pris depuis
un demi-siècle les événements, et quelles sont les causes nouvelles qui
en décident. La prépondérance des idées et des institutions libérales
sur les combinaisons de la diplomatie ou sur la force des baïonnettes,
voilà le véritable caractère de la civilisation actuelle: c'est surtout
par l'empire des idées et des institutions que les événements se
décident en Europe; c'est de là qu'ils reçoivent leur origine et leur
direction. Eh bien! le siége de cet empire est en France. Nous l'avons
proclamé vingt fois pour nous en glorifier; ne l'oublions pas quand nous
avons besoin d'en tirer une leçon. C'est de l'état de nos idées, de nos
institutions, de notre gouvernement, que dépendent la paix ou la guerre
en Europe: l'Europe, je le répète, le proclame tous les jours; il serait
étrange que nous fussions les premiers à l'oublier, et que nous
allassions chercher au dehors, dans des combinaisons soit de paix, soit
de guerre, les causes des événements qui ne dépendent que de notre état
intérieur et constitutionnel.
Je dirai plus: c'est le devoir des peuples libres de porter d'abord sur
leur état intérieur toute leur attention; c'est là que sont les premiers
intérêts des masses; c'est là que se décident la détresse ou la
prospérité, le bonheur ou le malheur des nations; c'est par là que les
peuples agissent pleinement sur leurs destinées. Voyez les grandes
époques où la diplomatie et la guerre ont brillé de tout leur éclat; ce
ne sont pas des époques de liberté; elles appartiennent au XVIIe et au
XVIIIe siècle. Dans le cours des grandes révolutions, quand les peuples
ne s'occupent pas avant tout de leur intérieur, de la constitution de
leur gouvernement, soyez sûrs qu'ils ne sont pas libres ni prêts à le
devenir. (_Sensation._)
Aussi, ce qui me frappe surtout, ce que j'approuve et estime
véritablement, dans le système du ministère, c'est qu'il a été, sur ce
point important, de l'avis de l'Europe; c'est qu'il a compris que dans
notre état intérieur était le secret de nos destinées; il a cru que la
première chose à faire parmi nous, c'était de fonder le gouvernement, de
rasseoir la société, de donner aux intérêts et aux idées leur véritable
direction; c'est là le sens de ce qu'on appelle le système de la paix.
Sans doute c'est pour éviter aux peuples les maux de la guerre qu'on
veut la paix; mais on la veut surtout parce que c'est le seul moyen de
donner au gouvernement nouveau toute la liberté, toute la régularité de
son action. Le lendemain d'une révolution, la guerre est une source de
révolutions nouvelles.
On ne s'est pas jeté dans la guerre, parce qu'on ne prévoyait
l'événement. Les guerres, ce sont des révolutions pour nous, comme pour
tous les peuples qui se sont trouvés dans une situation analogue à la
nôtre; la paix est l'affermissement de notre gouvernement intérieur,
c'est le bon ordre chez nous. Quand le ministère se prononça pour le
système de la paix, il comprit que notre état intérieur était le plus
important, et qu'avant de se jeter au dehors, il fallait n'avoir rien de
grave à régler au dedans.
On a dit que ce système nous a fait perdre au dehors de la considération
et de la force; on a dit qu'il compromettait notre indépendance. Je ne
reviendrai pas sur les réponses qui ont été faites à cette tribune; je
ne dirai rien de toutes ces prédictions qui depuis un an nous annoncent
une invasion générale. Messieurs, ces prédictions sont démenties par
l'événement. La paix subsiste, les relations des États sont régulières;
rien de ce qui était annoncé comme prochain, imminent, inévitable, n'est
arrivé. (_Sensation._)
Je prendrai pour preuve de notre considération au dehors un symptôme que
personne ne pourra récuser: madame la duchesse de Berry est partie, il y
a quelque temps, pour aller voyager sur le continent: je ne veux pas
chercher quel était le but particulier de ce voyage; cependant il est
impossible que vous ne pensiez pas que, soit de sa part, soit de la part
des personnes qui l'accompagnaient, il y avait projet de s'établir sur
notre frontière, et de susciter de là des intrigues et des embarras à la
révolution de Juillet. Elle s'est présentée dans divers Etats avec tous
les titres qu'une femme malheureuse peut avoir à leur intérêt, et
pourtant elle a été partout refusée, écartée; nulle part elle n'a pu
obtenir la permission de s'établir sur nos frontières.
Il n'est pas, si je ne suis trompé, il n'est pas jusqu'à son frère qui
n'ait témoigné quelque inquiétude à la recevoir chez lui, à Naples, à
quatre ou cinq cents lieues de France.
Qu'arrivait-il en 1789, quand l'émigration sortait du territoire? Elle
était partout reçue, accueillie, fêtée; elle s'établissait sur tous les
points de notre frontière; elle y préparait la guerre; elle ne trouvait
nulle part en Europe une puissance qui lui refusât ce qu'elle demandait.
L'Assemblée constituante a enduré deux ans que le moindre électeur
d'Allemagne la bravât hautement. Elle a enduré deux ans ce que nous
n'endurerions pas quinze jours. C'est que l'état de l'Europe est
complétement changé sur ce point; c'est que les idées, les convictions
de l'Europe sont entièrement changées sur notre intérieur. Ce simple
fait le prouve mieux que toute autre chose. L'Europe ne croit pas que
nous soyons une nation en désorganisation, en dissolution, prête à
tomber dans une complète anarchie, incapable de se défendre contre les
attaques dont elle serait l'objet.
Nous devons à deux grandes puissances d'avoir changé, à cet égard, la
conduite de l'Europe. Nous le devons à Napoléon et à la révolution de
Juillet.
Nous le devons à Napoléon, parce qu'il a prouvé à l'Europe que la
société pouvait être reconstituée en France, qu'elle pouvait subsister
régulièrement, fortement, en présence d'un ordre social autre que celui
des autres États européens.
Voilà le service que Napoléon a rendu, service immense et qui compense
bien des fautes.
La révolution de Juillet nous en a rendu un autre. Elle a, pour la
première fois, donné à l'Europe la conviction que la France, livrée à
elle-même, était capable d'un ordre public régulier, que la liberté
politique, le gouvernement représentatif pouvaient s'établir en France
sans menacer le repos, la sûreté, la liberté de l'Europe.
Napoléon, chez nous, a réconcilié l'ordre social et la Révolution
française avec l'Europe. La révolution de Juillet a commencé la
réconciliation de l'opinion politique libérale en France avec les
gouvernements européens. (_Marques d'adhésion._)
C'est à ces deux forces, je le répète, que nous devons le changement qui
s'est opéré en notre faveur dans l'attitude de l'Europe; elles ont
montré que, si notre régime intérieur était changé, nous n'étions plus
en révolution, et que nous étions capables de vivre régulièrement.
Eh bien! qu'a fait le ministère? Il a eu la même idée que Napoléon et la
révolution de Juillet; il a marché dans la même voie; il a entrepris de
démontrer pleinement à l'Europe qu'elle avait eu raison, qu'elle avait
raison de croire à la possibilité de conserver une paix, une paix
régulière et loyale avec la France, que la liberté politique pouvait
exister en France sans que personne, sans qu'aucun gouvernement de
l'Europe fût immédiatement et révolutionnairement menacé.
Tels ont été la tentative du ministère et le caractère fondamental de
son système. Il a pour lui, je le répète, l'exemple de Napoléon et de la
Révolution de Juillet; il a suivi la route que lui ont tracée le plus
grand homme des temps modernes, et le plus grand événement qu'une grande
nation ait accompli.
Je conjure la Chambre de ne pas se laisser détourner de ces voies; je la
conjure de ne pas se laisser égarer dans des projets, des desseins, des
espérances étrangères au véritable intérêt national.
C'est de notre constitution intérieure, de la fondation de notre
gouvernement, que la Chambre doit s'occuper avant tout: c'est là que
réside la véritable difficulté de notre situation, la difficulté qui
prime toutes les autres. C'est donc sur notre état intérieur que je
demande la permission de rappeler et de retenir votre attention.
Vous avez entendu dans une séance précédente un honorable membre de
cette Chambre prendre la défense, non pas de tel ou tel ministère, mais
de tous les ministères qui se sont succédé en France depuis la
révolution, prendre la défense de ce qu'il a appelé avec raison le
gouvernement de Juillet tout entier. L'honorable M. Thiers a été
autorisé à parler de la sorte, par le langage de ses adversaires; car,
malgré la diversité des accusations, c'est le gouvernement de Juillet et
les divers ministères qui ont été et qui sont encore tous les jours
attaqués par l'opposition, et surtout par l'opposition
extraparlementaire.... (_Mouvement en sens divers._) Par l'opposition
extraparlementaire.... (_Agitation._)
Messieurs, il y a eu quelques raisons, quelques bonnes raisons à ce qu'a
fait l'opposition. A travers toutes les vicissitudes des ministères et
la diversité de leur situation et de leur conduite, au fond, depuis
Juillet, c'est un même système qui a prévalu; une certaine communauté de
système, d'opinion et d'intention se fait remarquer dans leurs actes.
Cet ensemble de conduite a pour lui une bonne raison: tous ces cabinets
étaient issus de la révolution de Juillet; ils y avaient tous concouru;
concouru, non-seulement en y prenant part, mais en approuvant la façon
dont elle s'était faite, cette façon prompte, décisive, dont nous avions
constitué en quelque sorte une royauté et une Charte. Tous les ministres
qui se sont succédé depuis ont trouvé cela bon: ils y avaient, je le
répète, concouru, et personne n'a regretté d'autres combinaisons. En
fait d'élections, par exemple, à quelques différences près, tous sont
partis du même point; aucun d'eux n'a réclamé le suffrage universel,
aucun n'est venu proposer le bouleversement de nos institutions.
Dans l'administration, il n'y a eu aucun renouvellement général. Tous
les ministres ont respecté les anciens droits, les anciens services. Je
ne sais, en effet, lequel a prononcé le plus de destitutions. Au dehors,
dans les affaires étrangères, tous ont également professé la paix.
Ainsi, vous le voyez, sous quelque point de vue que vous les
considériez, à prendre les choses dans leur ensemble, à les juger par
les dehors, il y a une certaine identité de vues, de système, de
conduite dans les différents ministères qui se sont succédé.
Pourquoi donc tous nos débats si vifs, si obstinés? Pourquoi tant de
dissentiments au milieu de tant de ressemblances? C'est ici, messieurs,
que je vous demande la permission de dire toute ma pensée.
(_Attention._)
Je ne parle pas d'un parti dont les efforts contre notre gouvernement
sont naturels, doivent exister, auxquels nous avons dû nous attendre, et
qui ne peuvent cesser qu'après de longues années de paix, de raison, de
justice, quand on aura détaché de ce parti tous les hommes de sens et
d'honneur qui sont capables de s'en détacher, et certainement c'est le
plus grand nombre.
Je ne parle point de ce qui est à faire contre les coupables tentatives
de ce parti: à cet égard, nous sommes unanimes, et les divers ministères
l'ont été; mais il est un autre parti dont le caractère fondamental est
que la révolution de Juillet ne lui a pas suffi. Ce parti ne peut se
résigner à se renfermer dans les limites que la révolution de 1830 a
assignées à notre politique; il n'est pas content de la manière dont la
révolution s'est faite, ni de rien de ce qu'elle a fait depuis. Que
réclame ce parti? On l'a vu, au su de tout le monde, sur les places
publiques, dans les rues, et jusqu'à nos portes. Il réclamait un
interrègne et un gouvernement provisoire, une constitution toute
nouvelle qui n'eût rien de commun avec la Charte, pas même le nom; il
voulait la convocation des assemblées primaires et la délibération sur
la révolution qui venait de s'opérer. Voilà ce qu'à cette époque il
demandait au vu et au su, je le répète, de tout le monde. Depuis, en
matière de législation, mais, hors de cette Chambre, il a professé le
suffrage universel, le mépris de toutes nos lois actuelles, la nécessité
de les renverser sur-le-champ, de recommencer à nouveau l'oeuvre de
notre législation et de notre ordre social.
Quant aux affaires extérieures, ce parti appelait à grands cris la
guerre, la guerre générale, la guerre de principes! Il prêchait la
nécessité absolue d'envoyer toutes nos idées, tous nos principes contre
les idées et les principes du reste de l'Europe.
Et quand la guerre lui a manqué, qu'est-ce qu'il a fait? Il l'a faite
cette guerre, mais il l'a faite sous main, il l'a faite sous terre, par
la propagande, par les provocations à l'insurrection, au renversement
des gouvernements établis. C'est une guerre cela, messieurs; il n'est
pas loyal d'appeler cela la paix; c'est la guerre non déclarée,
déloyale, injuste, telle qu'il n'est plus de notre civilisation de la
faire.
Nous avons vu ouvrir des souscriptions en faveur de je ne sais quels
projets de révolution qui n'ont pas même eu l'honneur d'avorter; nous
avons vu des révolutions à l'entreprise; nous avons vu des sociétés
anonymes se former pour provoquer au dehors de semblables projets.
Voilà ce qu'a fait ce parti, quand il n'a pas pu avoir la guerre comme
il la demandait.
Eh bien! messieurs, que veut-il ce parti? quel nom lui donner? On lui a
donné le nom de _parti républicain_. Je ne veux pas de la république;
personne n'est plus convaincu que moi que la monarchie est le seul
gouvernement qui convienne à la France; personne ne la veut plus
sincèrement que moi; mais je ne ferai pas à la République l'injure de
donner son nom à un tel parti. (_Marques d'approbation._) La république
est un gouvernement régulier, qui peut être juste, loyal, et qui n'a
aucun rapport avec le parti que j'essaye de caractériser. (_Vive
approbation._) Ce qu'est véritablement ce parti? le voici, passez-moi
l'expression: c'est la collection de tous les débris, c'est le _caput
mortuum_ de ce qui s'est passé chez nous de 1789 à 1830. C'est la
collection de toutes les idées fausses, de toutes les mauvaises
passions, de tous les intérêts illégitimes qui se sont alliés à notre
glorieuse Révolution, et qui l'ont corrompue quelque temps pour la faire
échouer aussi quelque temps.
Considérez quelles sont les idées de ce parti et ce qu'il professe.
Sa première idée est de tout recommencer, de faire table rase pour
élever un nouvel édifice social.
Ce qu'il professe, c'est de ne reconnaître dans le passé, ni dans le
présent, rien de légitime, de ne rien trouver de bon dans ce qui a été,
dans ce qui est. C'est l'oeuvre de la création qu'il faut recommencer
chaque jour.
Cette chimère, cette folie, c'est le crime du parti. Il n'y a rien qui
corrompe plus profondément les hommes que le fol orgueil qui les porte à
croire qu'il est en leur pouvoir de recommencer le monde tous les jours,
de renouveler absolument les gouvernements et les sociétés.
Il n'en est pas ainsi: les sociétés, les gouvernements, tout cela est
l'oeuvre du temps, des générations; il faut plusieurs siècles et de
longues expériences pour les former.
Eh bien! c'est une des folies, c'est un des crimes du parti d'oublier ce
bon sens populaire, ce bon sens de l'humanité, pour nous jeter sans
cesse à la tête une création qu'il faudrait sans cesse recommencer.
(_Très-bien! très-bien!_)
Sa seconde idée, c'est l'épée de Damoclès qu'il tient constamment
suspendue sur la tête de tous les gouvernements, et même du nôtre. Vivre
avec cette épée de Damoclès sur la tête, n'est-ce pas un supplice
intolérable? c'est à ce supplice que ce parti condamne tous les
gouvernements qui se sont chargés d'en préserver les citoyens, de leur
donner sûreté et confiance. Le parti dit à tout gouvernement: vous
n'aurez ni repos ni de sûreté; l'insurrection populaire est là qui vous
menace, elle mettra la main sur vous quand il lui plaira, elle vous
changera, vous détruira. C'est là ce qu'il répète tous les jours, ce qui
est le fond de sa pensée. (_Marques d'adhésion._)
Voilà pour les doctrines du parti. Voyons maintenant quels sont les
moyens qu'il emploie.
L'émeute, la force, l'appel continuel à la violence, à la violence
matérielle, invoquée toutes les fois que le cours naturel et régulier
des choses ne permet pas au parti d'accomplir sa volonté.
Voulez-vous regarder au langage? Lisez! C'est le langage des plus
mauvais temps de notre révolution; langage timide encore et honteux,
mais qui s'essaye; langage de gens qui veulent savoir si vous êtes en
état et en disposition de les réprimer, et qui, le jour où ils croiront
que vous ne l'êtes pas ou que vous ne le pouvez pas, se livreront à tout
leur cynisme, à tout leur dévergondage, prêts à répandre au milieu des
sociétés, dans les rues, sur les places, à y étaler (passez-moi
l'expression) toutes les ordures de leur âme. (_Mouvement dans
l'assemblée._)
Voilà, messieurs, le parti auquel vous avez affaire; ce parti que je
n'appellerai pas le parti républicain, mais le mauvais parti
révolutionnaire, est aujourd'hui, grâce à Dieu, affaibli, usé, incapable
d'amendement et de repentir. La révolution de Juillet, c'est au
contraire tout ce qu'il y a eu de bon, de légitime, de national dans
notre première révolution, et tout cela converti en gouvernement. Voilà,
messieurs, la lutte à laquelle vous assistez: elle est établie entre la
révolution de Juillet, c'est-à-dire entre tout ce qu'il y a eu de bon,
de légitime, de national, depuis 1789 jusqu'à 1830, et le mauvais parti
révolutionnaire, c'est-à-dire la queue de notre première révolution,
tout ce qu'il y a eu de mauvais, d'illégitime, d'antinational, depuis
1789 jusqu'à 1830. (_Marques d'approbation au centre._)
Voilà la lutte dans laquelle vous êtes engagés.
Et ne vous faites pas illusion; ne cherchez pas à couvrir sous de beaux
noms des choses qui sont si mauvaises. Ce sont là vraiment les deux
partis: à qui restera la victoire? C'est à vous d'en décider.
Tel est, messieurs, au dedans l'état général des choses; telle est la
véritable lutte qui se passe au milieu de nous. Voici maintenant ce qui
nous divise. Parmi les amis sincères, éclairés, honnêtes de la
révolution de Juillet, parmi les hommes dévoués à sa cause, à sa bonne
cause, il en est qui croient qu'il faut ménager le parti dont je viens
de parler, qu'on a besoin de son alliance, qu'il faut l'avoir dans ses
rangs aussi longtemps qu'on le pourra, jusqu'à la dernière extrémité
s'il est possible, et qu'en attendant, il faut lui faire les concessions
dont il a besoin, afin de ne pas se l'aliéner.
Il y a au contraire des hommes qui croient qu'il faut accepter le
combat, que c'est la condition de salut, que ce parti dans nos rangs
nous perd, nous corrompt, nous déshonore aux yeux de l'Europe, qu'il
faut l'avoir non pas derrière soi, non pas dans ses rangs, mais en face,
comme adversaire, le lui dire et le lui prouver tous les jours.
Voilà, messieurs, voilà les deux politiques entre lesquelles vous avez à
choisir. Je ne crains pas que ce mauvais parti triomphe, même
indirectement, dans cette Chambre. Je sais qu'il n'y a pas de voix,
qu'il serait unanimement repoussé. Mais, dans cette Chambre comme parmi
tous les amis de la révolution de Juillet, il y a division: il y a des
hommes qui pensent qu'on peut, qu'on doit le tolérer et le respecter
jusqu'à un certain point; d'autres croient qu'il faut l'avoir en face et
le combattre.
C'est entre ces deux systèmes, l'un incertain, l'autre décidé, entre un
système mixte dans lequel le mauvais et le bon s'amalgament comme ils
peuvent, et un système franc et décidé, que vous avez à choisir.
Ne vous y trompez pas, messieurs; la France vous a envoyés ici pour
faire ce choix duquel tout dépend en ce moment. Ce qui tourmente la
France depuis un an, c'est l'incertitude, l'indécision, la question de
savoir qui est ami de la révolution, qui est son ennemi, qui veut de la
révolution, qui n'en veut pas. C'est cela qui fait le tourment de la
France.
La France vous a envoyés pour prononcer entre deux politiques; elle
compte que vous en choisirez une franche et décidée. Vous ne pouvez
choisir qu'entre la timidité qui ménage le mauvais parti, et la
franchise qui le combat ouvertement. De la façon dont vous ferez ce
choix dépend l'accomplissement de votre mission.
Permettez-moi de vous le dire dans ma conviction profonde: si vous ne
faites pas le choix que la France attend, si vous ne lui donnez pas un
système complet, franc, vous tomberez dans toutes les incertitudes,
toutes les vacillations, toutes les menées dont la France souffre et est
lasse depuis un an.
Il dépend de vous, messieurs, de faire ce choix. Prenez-y garde; ou bien
vous accomplirez la plus grande tâche qu'une assemblée de citoyens
puisse accomplir au service de son pays, ou bien vous serez au rang de
ces assemblées faibles qui n'ont pas su s'acquitter de la mission que
leur pays leur avait donnée.
(M. Guizot descend de la tribune au milieu des applaudissements vifs et
réitérés d'une partie de la Chambre.)
XXIX
Discussion de l'adresse de la Chambre des députés au roi, à l'ouverture
de la seconde séance de 1831.
--Chambre des députés.--Séance du 12 août 1831.--
A l'occasion d'un amendement au quatrième paragraphe du projet
d'adresse, proposé par M. de Podenas, député de l'Aude, M. Teulon,
député du Gard, entretint la Chambre de l'état de l'administration dans
ce département, et reprocha au premier ministère formé après la
révolution de Juillet d'avoir voulu faire ce qu'il appela «un partage
égal du pouvoir entre les vainqueurs et les vaincus, dans l'espoir
d'amener entre eux un rapprochement.» Je pris la parole pour relever
cette assertion.
M. GUIZOT.--C'est un seul fait que je désire relever. L'antépréopinant
vous a parlé d'un égal partage du pouvoir entre les vainqueurs et les
vaincus, qui avait été établi dans le département du Gard par le premier
ministère après la révolution de Juillet. Voici, messieurs, en fait,
quel a été le partage du pouvoir à cette époque. Le préfet, les trois
sous-préfets, le secrétaire général, le général commandant, le procureur
général, le procureur du roi, le receveur général ont été changés
(_Sensation_) et remplacés tous, je n'hésite pas à le dire, par des
hommes attachés à la révolution de Juillet. Je dois faire remarquer que
l'honorable membre qui a porté cette plainte a été nommé, par ce même
ministère, secrétaire général du département du Gard. (_Mouvement._) Je
ne pense pas qu'il y ait eu alors partage égal de pouvoir entre les
vainqueurs et les vaincus. Je pense qu'il a été fait tous les
changements commandés par la justice et la bonne administration. Ces
changements se sont étendus encore plus loin. Un grand nombre de maires
et de membres des conseils municipaux ont été renouvelés. La garde
nationale de la ville de Nîmes est presque toute composée de
protestants. Je ne dis pas cela pour lui faire tort, au contraire; elle
est pleine de patriotisme, elle est animée d'un bon esprit; elle s'est
plus d'une fois compromise pour maintenir l'ordre dans le pays. Mais il
n'est pas exact de dire qu'il y ait eu partage égal de pouvoir entre les
vainqueurs et les vaincus. Il y a eu changement au profit des vainqueurs
et justice envers les vaincus. (_Marques d'adhésion._)
XXX
Discussion de l'adresse de la Chambre des députés au roi dans la seconde
session de 1831.
--Chambre des députés.--Séance du 12 août 1831.--
On me reprocha, dans cette séance, le langage que j'avais tenu dans
celle du 11 août à propos du parti républicain et des émeutes. Je pris
la parole pour expliquer et justifier mon langage.
M. GUIZOT.--Je n'ai que deux faits à faire remarquer à la Chambre.
Premièrement, je n'ai pas entendu hier laver le parti qu'on appelle
républicain de toute participation aux émeutes; j'ai dit que je ne
reconnaissais pas le vrai parti républicain dans celui qui prenait ce
nom; mais je n'ai pas dit que le parti qui prend le nom de républicain
n'a pris aucune part aux émeutes. Au contraire, ce parti, a, selon moi,
participé aux émeutes. J'ai entendu lui enlever un beau nom, mais non
pas lui contester ses actes.
Secondement, j'ai dit hier que nous n'avions à choisir qu'entre deux
systèmes: un système décidé et arrêté, et un système incertain, faible,
qui ménage à chaque occasion les fauteurs du désordre, qui leur cherche
des palliatifs et des excuses.
J'avoue que je ne m'attendais pas à trouver sitôt la confirmation des
faits que j'ai avancés hier à cette tribune. Que vient de faire en effet
l'orateur auquel je succède? Il a tenté d'excuser le parti républicain;
il s'est appliqué à le tirer d'embarras.
M. ODILON BARROT.--Vous vous trompez complétement sur mon intention.
_M. le Président._--N'interrompez pas, vous répondrez.
M. ODILON BARROT.--Il n'est pas permis de dénaturer ma pensée.
M. GUIZOT.--Je n'accuse en aucune façon les intentions; je fais
seulement remarquer la fausseté et l'embarras de la position. Je dis
qu'un sentiment public, un sentiment avoué de tout le monde accuse de
nos désordres, ou du moins d'une grande participation à nos désordres,
les hommes qui se parent à tort, selon moi, du nom de républicains. Je
dis que ces désordres ont eu lieu souvent aux cris de _Vive la
République!_ Je dis que, parmi les hommes qui y ont pris part, il y en a
qui se croient sincèrement républicains; ils se trompent, mais ils n'en
ont pas moins cette conviction, et ce n'en est pas moins aux cris de
_Vive la République!_ que ces désordres ont eu lieu. Il est donc naturel
que le sentiment public en accuse ceux qui s'appellent républicains, et
que l'adresse réponde à cette partie du discours de la Couronne.
Tel est l'embarras du parti que j'attaquais hier, qu'il s'est cru obligé
de détourner ce coup et de prendre les vrais républicains sous sa
protection. Il ne s'agit pas ici des vrais républicains, mais de ceux
qui, aux cris de _Vive la République!_ viennent porter le désordre dans
la société. Je dis que le sentiment public les condamne, et qu'il n'y a
aucun moyen de les retirer de l'adresse. Je demande le maintien du
paragraphe.
XXXI
Discussion de l'adresse de la Chambre des députés au roi, à l'ouverture
de la seconde session de 1831.
--Chambre des députés.--Séance du 16 août 1831.--
Dans la séance du 15 août 1831, le président du conseil ayant demandé la
parole sur la position de la question relative à un amendement de M.
Bignon, député de l'Eure, au moment où la clôture de la discussion sur
l'amendement même venait d'être prononcée, le droit de prendre ainsi la
parole lui fut contesté, et un vif incident s'éleva à ce sujet. Dans la
séance du lendemain 16 août, la lecture de cette partie du procès-verbal
de la séance précédente donna lieu à un nouveau débat dans lequel
j'intervins pour expliquer la situation de la Chambre dans cette
circonstance et déterminer nettement la question dont il s'agissait.
M. GUIZOT.--La Chambre s'est occupée à la fois de deux questions toutes
différentes.
Il y a d'abord une question de fait, qui est celle de savoir ce que M.
le président du conseil a fait hier quand il a demandé la parole: c'est
sur la question de fait que porte la rectification du procès-verbal,
demandée par l'honorable M. de Rambuteau.
La seconde question est une question constitutionnelle: celle de savoir
jusqu'à quel point et de quelle manière la prérogative royale doit être
exercée dans la Chambre en vertu de l'article 46 de la Charte.
Sur la première question, on ne peut pas demander l'ordre du jour; il
faut rectifier ou non le procès-verbal. Le procès-verbal ne constate pas
ce qui a été entendu, mais ce qui a été fait, ce qui a été dit: il se
peut qu'un grand nombre de membres n'aient pas entendu ce qui a été dit;
mais la question qu'on met aux voix, c'est de savoir si telle chose a
été dite, si telle chose a été faite. C'est une question de fait que
l'on met aux voix dans tout débat qui s'élève sur la rédaction du
procès-verbal. Le procès-verbal n'est pas autre chose que l'exposé de ce
qui s'est passé dans une séance; toute demande en rectification du
procès-verbal élève une question de fait; cette question se décide par
assis et levé, à la majorité des voix. Ceux qui sont d'avis que le fait
s'est passé tel qu'on l'articule se lèvent pour la rectification du
procès-verbal; ceux qui ont vu le fait d'une autre manière se lèvent
contre.
Il n'y a donc là, je le répète, qu'une question de fait. Si le plus
grand nombre des membres de cette assemblée regarde comme constant que
M. le président du conseil avait demandé la parole sur la position de la
question, le fait sera rétabli dans le procès-verbal de cette manière.
Si le plus grand nombre de nos collègues croit le contraire, il sera
constaté que le fait n'a pas eu lieu, et il ne sera pas rétabli dans le
procès-verbal.
Voilà sur la première question; quant à la seconde, la question
constitutionnelle, il n'y a pas lieu de passer à l'ordre du jour, car
c'est une question qui ne peut pas être résolue dans cette Chambre.
_Voix à gauche._--Raison de plus pour passer à l'ordre du jour.
M. GUIZOT.--La Chambre règle tout ce qui regarde ses opérations
intérieures, en tant que les grands pouvoirs, indépendants l'un de
l'autre, n'y sont pas intéressés; mais quand il s'agit de la
correspondance, des relations de ces pouvoirs entre eux, il ne dépend
pas de la Chambre de régler ces relations et cette correspondance par un
vote réglementaire.
Ou l'article de la Charte est clair, ou il ne l'est pas.
_Plusieurs voix._--Il l'est.
_Autres voix._--Il ne l'est pas.
M. GUIZOT.--C'est l'un ou l'autre: si l'article est clair, il ne doit
pas être modifié par un vote réglementaire; si, au contraire, il ne
l'est pas, s'il a besoin d'être modifié, il ne peut l'être que par le
concours des trois pouvoirs; il ne peut l'être par un seul,
indépendamment des deux autres. Je le répète, la Chambre ne peut pas
délibérer sur cette question. (_Bruits en sens divers._)
Je demande que la Chambre se prononce sur la question relative à la
rectification du procès-verbal. Elle déclarera les faits tels qu'elle
les a vus et entendus.
Sur la seconde question, nous avons discuté; des opinions différentes
ont été émises; il n'y a pas lieu à délibérer. (_Oui, oui! l'ordre du
jour._)
Je demande l'ordre du jour.
XXXII
Discussion à l'occasion des interpellations adressées par M. Mauguin au
ministère sur les troubles survenus dans Paris.
--Chambre des députés.--Séance du 20 septembre 1831.--
A la nouvelle de la prise de Varsovie, de violents désordres éclatèrent
dans Paris pendant les journées des 16, 17, 18 et 19 septembre. M.
Mauguin, député de Saône-et-Loire, adressa, à ce sujet, au ministère des
interpellations qui suscitèrent un débat très-vif prolongé du 19 au 23
septembre. Les affaires extérieures et intérieures du pays, le caractère
et les conséquences de la révolution de Juillet, les principes et la
conduite des divers cabinets furent de nouveau remis en question. Je
pris deux fois la parole dans ce débat, le 20 septembre en réponse au
général Lafayette et le 21 en réponse à M. Mauguin. Le débat se termina
par une ordre du jour favorable au cabinet.
Sur une nouvelle interpellation de M. Mauguin, je revins, dans la séance
du 26 octobre suivant, sur la conduite que j'avais tenue, en 1830, comme
ministre de l'intérieur, envers les Espagnols réfugiés en France, et je
complétai les explications que j'avais déjà données à ce sujet dans la
séance du 30 septembre.
M. GUIZOT.--Messieurs, comme ami du ministère, comme partisan de son
système politique, j'aurai peu de chose à ajouter à ce que vous avez
entendu. A mon avis, hier et aujourd'hui, l'explication de la conduite
du ministère, la défense de ses actes ont été satisfaisantes et
complètes; je n'ai, je le répète, presque rien à ajouter. Mais quand
cette discussion s'est élevée, nous nous en sommes promis quelque chose
de plus que la justification ou l'accusation du ministère. Quelque
grande que soit cette question, il y en a une autre encore. Le ministère
ne s'est pas mêlé seul de notre politique intérieure; il n'est pas le
seul qui ait eu des idées, des intentions, et qui ait agi au dehors au
nom de la France. Je ne viens donc pas défendre le ministère
suffisamment défendu; je viens attaquer la politique, les idées, les
intentions, les actes de ses adversaires qui sont les nôtres.
_Plusieurs voix à gauche._--Comment les intentions aussi!...
(_Agitation._)
M. GUIZOT.--C'est aussi là une question que nous nous sommes promis de
traiter; nous nous sommes promis de tout dire ici, de dire au pays ce
que nous pensons sur toutes choses et sur tout le monde. Je vais
l'essayer. (_Marques d'attention._)
Vous vous rappelez tous de quelle manière la révolution de Juillet, à
laquelle nous avons tous eu part, fut reçue en Europe. L'Europe la
trouva naturelle, inévitable, je dirai presque légitime. La conduite du
gouvernement déchu parut si insensée, si énorme que l'Europe prévoyait
la révolution, et n'en fut pas étonnée. Je pourrais citer, si des
conversations particulières pouvaient être rapportées à cette tribune,
je pourrais citer telles paroles d'un grand souverain qu'on regarde
comme le plus grand ennemi de la révolution de Juillet, et qui,
lorsqu'il l'apprit, dit lui-même: «Voilà les conséquences du manque de
foi des souverains.» (_Sensation._) La révolution de Juillet, je le
répète, fut donc trouvée naturelle et presque légitime. Cependant on eut
peur, on s'en méfia; on se demanda; pourrons-nous vivre en paix avec la
France? N'est-ce pas un volcan qui vient de se rouvrir au milieu de
l'Europe? J'ai entendu plusieurs de mes collègues s'étonner et
s'indigner de ces inquiétudes de l'Europe. Messieurs, en vérité, je ne
conçois pas cet étonnement. L'Europe n'est pas de ceux qui n'ont rien
oublié ni rien appris depuis quarante ans. Il est impossible que
l'Europe ne se souvienne pas des conséquences que la Révolution
française avait eues pour elle; elle a dû voir avec méfiance, avec
effroi, la possibilité de chances pareilles; l'Europe, dans son intérêt,
en allant au fond des choses, avait droit d'avoir peur; elle avait droit
de se méfier, et elle n'a rien fait que de naturel quand elle a armé à
l'apparition de la révolution de Juillet. Nous, de notre côté, nous
avons bien fait de nous méfier de l'Europe, de croire à la possibilité
de graves dangers; nous avons bien fait d'armer. De part et d'autre, on
est resté dans sa situation; il n'y a rien là dont on doive s'étonner,
ni dont on puisse faire à personne l'objet d'un reproche.
Les choses étant telles, la situation de tout le monde ainsi établie,
que pouvait faire le gouvernement français? Il n'y avait évidemment que
deux systèmes: prendre, contre les méfiances et les terreurs de
l'Europe, toutes les précautions nécessaires, armer le pays, se tenir en
état de défense et en même temps s'efforcer de rassurer l'Europe, de
dissiper ses méfiances, ses craintes, de lui prouver qu'un état
régulier, tranquille, pouvait s'établir en France, de continuer avec
l'Europe de bonnes et pacifiques relations.
C'était là le système qui se présentait naturellement à un gouvernement
sensé; c'est celui qui a été tenté bien ou mal, avec plus ou moins de
succès, par tous les ministères qui se sont succédé depuis quatorze
mois.
L'autre système, c'était de se constituer en état de volcan au milieu de
l'Europe, de couvrir l'Europe de feu, de proclamer sur-le-champ
l'incompatibilité de l'ordre social français avec l'ordre social
européen, et de les mettre tous deux aux prises.
Messieurs, y a-t-il quelqu'un, je ne dis pas dans les mille rêves, dans
les mille folies qui passent par la tête des hommes, y a-t-il, dis-je,
quelqu'un parmi les hommes sensés de l'opposition ou en dehors, qui ait
proposé ce système? Non, messieurs; depuis quatorze mois, l'opposition,
et dans cette Chambre et au dehors, a été, selon moi, imprudente,
téméraire; mais je ne la trouve pas hardie; je ne trouve pas qu'elle ait
manifesté de grands projets, qu'elle ait conçu de grandes pensées, pas
même des pensées folles dans leur grandeur.
Non, messieurs, le système dont je parle, le système fanatique, odieux,
impossible en définitive à faire réussir, mais qui cependant pouvait
trouver en Europe des forces morales et matérielles qui lui fussent
propres, ce système n'a été conseillé par personne; personne dans
l'opposition n'a osé sérieusement le proposer.
Nous avons vu l'opposition divisée de bonne heure sur cette question.
Les uns se sont prononcés pour la paix, les autres ont gardé le silence;
d'autres ont conseillé la guerre, mais une guerre politique et point la
guerre de propagande, point cette guerre volcanique dont je parlais tout
à l'heure. D'autres ont conseillé la propagande, mais la propagande en
désavouant la guerre; car vous venez de l'entendre à cette tribune, on
s'est prononcé en même temps contre la guerre et pour la propagande. Je
ne me charge pas de la conciliation de ces deux idées.
M. LE GÉNÉRAL LAFAYETTE.--Je demanderai la parole pour un fait.
M. GUIZOT.--Eh bien! messieurs, sans prétendre à concilier les
contradictions de ce système, je dis que l'opposition en a constamment
tenu le langage: je dis qu'elle a provoqué toutes les passions, qu'elle
a élevé toutes les plaintes que ce système suppose; en un mot, que la
portion extérieure de sa conduite, son langage, ses actes, ses méfiances
ont appartenu au système qu'elle n'osait et qu'elle ne pouvait pas
sérieusement conseiller.
On a fait plus: ce qu'on ne pouvait faire prévaloir en France, ce qu'on
ne pouvait conseiller en France, on l'a promis au dehors; on n'a voulu
rester en arrière d'aucune insurrection, d'aucun projet de révolution,
d'aucune tentative de ce genre; on les a tous accueillis, proclamés; on
s'en est déclaré le patron, sans s'inquiéter de savoir si on était en
état de les faire réussir; on s'est porté fort en leur faveur, au nom de
cette France qu'on ne représentait pas, qu'on ne gouvernait pas, dans
laquelle on était hors d'état de prévaloir par la liberté, la discussion
et la publicité.
Savez-vous ce qu'on a fait à l'égard des révolutions étrangères? on a
fait comme ces malheureux qui mettent au monde des enfants sans
s'inquiéter de savoir s'il sont en état de les nourrir et de les élever.
(_Sensation._) C'est là le caractère des idées, des intentions, des
actes, de la conduite de l'opposition, au dedans et au dehors de cette
Chambre depuis quatorze mois.
Permettez-moi de passer en revue rapidement les divers pays, les
différentes révolutions qui y ont été essayées, et de vous y montrer
évidente, à toucher à la main, cette politique sans franchise, sans
hardiesse et sans sérieux, et ses funestes résultats.
Je prends un pays auquel on ne pense presque plus; je ne sais pourquoi,
car il a beaucoup souffert, l'Espagne. Quand la révolution de Juillet a
été consommée, le nouveau gouvernement national était, à l'égard de
l'Espagne, dans une position excellente pour l'engager à des concessions
nécessaires, légitimes, pour l'amener à faire quelque chose pour ses
sujets. Le gouvernement français avait sur son territoire un grand
nombre de réfugiés espagnols dont les tentatives étaient fort redoutées
à Madrid. On croyait, et on devait le croire, qu'ils trouveraient
beaucoup d'écho dans la nation espagnole. C'était, entre les mains du
gouvernement français, un moyen de négociation puissant, facile, dont on
pouvait tirer parti au profit de la liberté et de la prospérité
espagnole. Eh bien! qu'a-t-on fait? On a gaspillé, on a perdu ce moyen.
Ce n'est pas le gouvernement, mais l'opposition. Une insurrection a été
tentée sur les frontières espagnoles par de malheureux réfugiés; on les
y a encouragés, poussés; on ne s'est pas inquiété, on n'a pas su
reconnaître s'il y avait, pour eux, de véritables chances de succès; et
nous avons eu le malheur, car c'en est un pour nous comme pour les
Espagnols, de voir quelques-uns des plus illustres défenseurs de
l'indépendance de l'Espagne hors d'état de faire quatre lieues sur son
territoire; nous les avons vus échouer dans une tentative folle.
Il fallait le prévoir; il ne fallait pas pousser ces hommes en
propageant sans cesse les idées, les sentiments qui ont de tels
résultats. On faisait presque à ces hommes un devoir d'honneur d'aller
délivrer leur pays d'un mauvais gouvernement. Quand on ne les y aurait
pas poussés individuellement, ce que je ne veux pas savoir, on les y a
poussés d'une manière générale par un langage imprudent, en provoquant
des sentiments qui exercent une grande puissance, et on les a envoyés
tenter en Espagne une insurrection impossible.
Messieurs, lorsqu'on veut mettre en mouvement des hommes et des peuples,
on est moralement obligé de savoir ce qu'on fait, et de ne pas tenter
légèrement des choses évidemment impossibles. C'est ce qui est arrivé
pour l'Espagne. La tentative n'a eu aucun succès, et cette épée que le
gouvernement français pouvait tenir sur la tête du gouvernement espagnol
a été brisée entre ses mains. Il a été démontré que les réfugiés
espagnols étaient sans crédit, sans force, pour soulever leur pays.
Voilà ce que la politique de l'opposition a valu à la France et à
l'Espagne. (_Sensation prolongée._)
Je prends l'Italie. La question est ici tout autre. Il ne s'agit pas en
Italie d'une simple querelle entre un gouvernement et une partie de la
nation; il ne s'agit pas de changer les institutions d'un pays, ni de
faire une révolution intérieure; il s'agit de faire un grand pays, un
grand peuple. L'unité italienne, comme l'honorable général Lafayette le
disait tout à l'heure, voilà ce qu'il y a au fond de toutes les
tentatives qui ont été faites en Italie. Ce n'est pas la liberté de
telle ou telle province; ce n'est pas telle ou telle modification, tel
ou tel gouvernement, c'est l'unité italienne, c'est la reconstruction de
l'Italie en un grand peuple.
Cette tentative a été renouvelée bien des fois; elle a toujours échoué.
Je ne dis pas qu'elle soit radicalement mauvaise et illégitime; je ne
prétends pas interdire aux patriotes italiens leurs pensées et leurs
espérances; mais je dis que la difficulté est immense, et que jusqu'ici
on a toujours échoué, depuis la chute de l'empire romain.
Bonaparte en a donné une raison qui me paraît vraie; il l'a trouvée,
avec son admirable génie, dans la configuration géographique de
l'Italie. Vous connaissez ce morceau dans lequel il essaye d'expliquer
les révolutions d'Italie par sa configuration géographique. Pour moi,
cela m'a convaincu.
Eh bien! non-seulement la tentative de refaire l'Italie a toujours
échoué, mais il n'y a pas moyen de se dissimuler que, dans ces derniers
temps, depuis dix à douze ans, elle n'a pas été soutenue avec cette
énergie, cette persévérance, cette âpreté de courage et de dévouement
qu'exigent de pareilles oeuvres.
Messieurs, ceci est plus que triste, c'est douloureux à dire; ce n'est
pas sans effort que je me décide à prononcer aujourd'hui des paroles qui
peuvent, je le sais, aller en Italie tomber sur un noble coeur et
l'affliger profondément; mais avant tout, il faut que la vérité soit
dite. (_Très-bien, très-bien!_)
Il est vrai que depuis douze ans, ni le courage ni le dévouement des
Italiens n'ont été au niveau de la grande oeuvre qu'ils ont tentée; il
est vrai que toujours préoccupés passionnément dans leur langage, dans
leurs écrits, de reconstruire l'Italie, ils ont été faibles et enfants
pour une pareille entreprise. (_Sensation._)
Que devait faire la France dans une telle situation? Fallait-il qu'elle
allât se jeter dans une entreprise que l'Italie elle-même se montrait si
peu capable d'accomplir? Messieurs, ceci encore est triste à dire; mais
il faut que les peuples aient souffert longtemps pour pouvoir compter
sur un secours étranger; il faut qu'ils aient lutté longtemps; il faut
qu'il ait péri bien des milliers d'hommes pour que l'intervention
étrangère devienne naturelle et véritablement utile. Ce n'est qu'après
une longue persévérance, après des siècles d'efforts qu'on peut compter
utilement sur l'étranger. L'Italie, jusqu'à présent, n'a eu aucun droit
de compter sur votre secours.
Qu'avait à faire la France, et dans son intérêt et dans celui de
l'Italie? Elle avait à rétablir partout en Italie son influence, à
lutter partout contre l'influence autrichienne, à reprendre possession
d'une influence correspondante et supérieure, s'il se pouvait, pour la
faire tourner au profit des améliorations que l'Italie pouvait espérer.
C'était là l'ancienne politique de la France; mais cette politique a ses
conditions; on ne la suit pas par cela seul qu'on le veut; il y eut de
tout temps deux conditions fondamentales à l'influence de la France en
Italie: la première, c'est son alliance avec quelques-uns des
gouvernements italiens, un point d'appui fermement préparé dans
certaines cours, dans certains gouvernements. C'est à Turin et à Rome
que l'influence de la France, au XVIIe et au XVIIIe siècle, luttait
efficacement contre l'influence autrichienne; c'est en s'appuyant sur la
cour de Rome et la maison de Savoie que la France s'est emparée, en
Italie, d'une influence qui balançait celle de l'Autriche.
Eh bien! qu'a fait l'opposition à l'égard de l'Italie? Elle s'est
déclarée en guerre avec tous les gouvernements italiens sans exception.
Je ne dis pas qu'elle ait menacé spécialement tel ou tel gouvernement,
qu'elle ait travaillé à sa ruine; mais la menace résultait naturellement
de ses idées et de ses actions; tous les gouvernements d'Italie, celui
de Turin comme celui de Rome, devaient se croire menacés. L'opposition a
donc tendu à ôter à la France son premier moyen d'influence utile en
Italie.
Quant au second, on a parlé de la papauté. Messieurs, ce n'est pas
seulement en s'alliant avec la cour de Rome, en étant bien avec elle que
la France avait acquis de l'influence en Italie. Il faut se rappeler un
fait plus général. Depuis le XVIIe siècle, la France a été à la tête du
catholicisme en Europe. La politique du catholicisme occidental et
méridional s'est, depuis deux cents ans, rattachée à la cour de France;
c'est autour de la cour de France que l'Espagne, l'Italie, la Belgique
et tous les États catholiques de l'occident de l'Europe ont tourné. La
France a trouvé là un grand moyen de force.
Je sais tout ce qu'on peut dire de l'influence du catholicisme sur la
constitution intérieure de ces pays et sur leur liberté; je sais que
cette influence a perdu beaucoup aujourd'hui; il n'en est pas moins vrai
que c'est en qualité de chef du catholicisme en Europe que la France,
dans les deux derniers siècles, a eu, particulièrement en Italie, une
immense influence, et a prévalu souvent à Rome contre l'Autriche.
Eh bien! la politique de l'opposition, elle-même l'a déclaré, s'est mise
en état de guerre avec le catholicisme; était-ce là une conduite propre
à faire regagner à la France l'influence qu'elle avait perdue et qu'elle
ne devait pas tenter de reprendre par la force des armes? Les idées et
le langage de l'opposition ont été radicalement nuisibles à l'influence
que la France pouvait reprendre en Italie; ils n'ont pas été moins
nuisibles à la liberté italienne, à la cause des améliorations
politiques en Italie.
L'Italie est aujourd'hui en arrière. Tout mouvement précoce et prématuré
est un mouvement rétrograde. En matière de révolution, tout ce qui ne
réussit pas nuit, tout ce qui n'avance pas rétrograde. (_Sensation._)
C'est là ce qui est arrivé en Italie et en Espagne; la politique de
l'opposition a fait éclore là des fruits avant qu'ils fussent mûrs, des
fruits qui sont tombés, et qui ne renaîtront peut-être pas de longtemps.
(_Approbation aux centres._)
J'arrive à la Belgique. C'était, messieurs, une bonne fortune que la
révolution de Belgique arrivant six semaines après la nôtre; c'était une
bonne fortune inespérée que la destruction soudaine d'un royaume élevé,
comme on nous l'a dit, contre la France, devenu le premier boulevard de
l'Europe contre la France. Cette destruction, dis-je, était un fait
immense, qui ne devait inspirer à la France aucune autre idée que celle
de le maintenir.
La bonne fortune a été encore plus grande. L'Europe éclairée par tout ce
qui s'est passé depuis quarante ans, plus clairvoyante et raisonnable
qu'on ne le suppose, l'Europe a compris qu'il fallait se résigner à la
chute du royaume des Pays-Bas comme à la chute de la branche aînée de la
maison de Bourbon; l'Europe a compris qu'il y avait là nécessité; elle
s'est montrée promptement, beaucoup plus promptement qu'on ne
l'espérait, disposée à accepter ce second fait.
Quelle bonne fortune que de faire si facilement reconnaître au bout de
six semaines une seconde insurrection, une insurrection qui ôtait la
pierre angulaire de l'oeuvre de la Sainte-Alliance; de la faire
reconnaître par la Sainte-Alliance elle-même obligée de se transformer,
de se mettre à la raison! Voilà quelle a été la politique du
gouvernement français; il a réussi dans son dessein.
Que faisait pendant ce temps-là l'opposition? Elle n'était pas contente
de ce fait, et là comme partout elle étalait des prétentions et des
espérances illimitées, car c'est le caractère de ce parti de prendre
sur-le-champ ses prétentions pour des espérances, et ses espérances pour
des certitudes.
Le parti a donc voulu autre chose; il a voulu la réunion de la Belgique
à la France. Ceci était une question fort douteuse en Belgique. Pour mon
compte, d'après ce que j'ai pu recueillir de renseignements, il m'a paru
que la réunion à la France n'était pas l'opinion de la majorité en
Belgique, que ce n'était pas le voeu national; il m'a paru qu'il y avait
des provinces qui inclinaient naturellement vers la France, mais que la
nationalité était le sentiment dominant en Belgique, que le désir de
former un État indépendant était sa première pensée, et qu'ainsi toute
idée de réunion était une cause de désunion et de faiblesse.
C'est pourtant la première tentative que l'opposition a faite, tentative
qui n'avait d'autre résultat que d'affaiblir la révolution nouvelle et
de la compromettre au moment même où l'Europe la reconnaissait. Il a
fallu renoncer à la tentative de réunion. Qu'a fait l'opposition? Quel a
été son système? Elle a encouragé en Belgique l'esprit démagogique
(_murmures à gauche_), oui, l'esprit démagogique; c'est avec dessein que
je me sers de cette expression. Personne n'ignore quels sont les
émissaires qui sont partis de Paris, quelle correspondance s'est établie
entre les clubs de Bruxelles et les sociétés secrètes de Paris; on a
encouragé l'esprit démagogique pour fomenter des troubles aux dépens du
gouvernement nouveau, aux dépens de l'indépendance de la Belgique. Telle
a été la politique constante de l'opposition, si bien que le nouveau
gouvernement belge a été obligé de se défendre contre les émissaires de
Paris et de chasser les prétendus amis qu'on lui envoyait. (_Mouvements
divers._)
Voilà, quant à la Belgique, les services que l'opposition lui a rendus;
voilà quel a été le résultat de sa politique.
Messieurs, jamais encore à cette tribune je n'ai prononcé le nom de
Pologne. Je souhaitais vivement son succès, et je n'y croyais pas; je ne
me serais pas permis de dire un mot qui pût décourager les amis de cette
belle cause; je me serais éternellement reproché de dire un mot qui pût
tromper mon pays, en encourageant des espérances que je ne partageais
pas. Je dis tromper mon pays, et c'est avec dessein. Il est aisé,
messieurs, de dire à cette tribune, entre nous quatre cents députés
tranquillement assis dans cette enceinte: «La Pologne ne périra pas.» Il
y a eu cependant de bonnes causes perdues dans le monde. Depuis que les
hommes sont répandus en société sur la surface de la terre, il y a eu
des peuples très-illégitimement effacés du rang des nations: il y a eu
d'effroyables malheurs en ce genre, et personne n'a le droit de dire
qu'une bonne cause ne sera jamais perdue.
Ce n'est pas que je doute de la justice divine, de la Providence; mais
elle a ses secrets, ses plans que nous ne connaissons pas, et nous
n'avons pas le droit de les préjuger ni dans un sens ni dans l'autre;
nous n'avons pas le droit de donner nos désirs pour les volontés mêmes
de la Providence. (_Vive sensation._)
Il y a d'ailleurs des occasions où la réserve, la prudence sont
particulièrement imposées. Je ne vous redirai pas tout ce que vous venez
d'entendre à cette tribune sur l'histoire de la malheureuse Pologne, sur
ses tentatives continuelles et d'organisation politique et
d'affranchissement territorial, tentatives qui ont toujours échoué,
comme celles pour l'unité de l'Italie. Il y a des causes à un tel fait;
je ne les rechercherai pas; je ne prétends pas dire que le fait soit
incorrigible; mais je dis que c'était une raison d'apporter dans la
politique, à l'égard de la Pologne, une réserve toute particulière. La
nécessité de cette réserve s'est fait sentir même en Pologne, parmi les
insurgés, les nobles insurgés qui s'étaient saisis du gouvernement.
Voyez ce qui s'est passé à Varsovie, autant du moins que nous pouvons le
connaître; n'est-il pas évident que deux partis existaient au sein de
cette révolution, un parti modéré, prudent, réservé, qui ne voulait pas
se fermer toutes les portes, qui ne voulait pas condamner
irrévocablement son pays à la nécessité d'un plein succès. Le général
Chlopicki, le général Skrinezcki, une grande partie du gouvernement
provisoire, le prince Czartorinski, appartenaient au parti modéré; ils
ont été poussés jusqu'aux dernières extrémités par un autre parti, par
un parti auquel je ne veux faire aucun reproche, il n'est pas permis
d'en faire à une noble cause, à des braves qui ont succombé
malheureusement; mais je dis qu'il y a eu là un parti violent,
imprudent, qui a voulu ne laisser aucune ressource et mettre son pays
dans la nécessité de vaincre l'empire russe ou de périr.
Messieurs, entre ces deux partis, le langage, la conduite, les actes de
l'opposition en France ont favorisé le parti violent au détriment du
parti raisonnable. Je n'ai aucune correspondance, mais il n'est pas
besoin de lire des lettres ni d'écouter des conversations; si je juge
par ce qui s'imprime, par ce qui se dit sur la place publique, je vois
que la conduite de l'opposition a eu pour résultat d'affaiblir le parti
qui voulait se réserver une ressource, et de fomenter le parti violent,
le parti qui voulait pousser tout aux dernières extrémités. Je n'impute
ce résultat à personne, pas même au parti violent de la Pologne, mais il
est certain que cette politique n'a pas réussi. (_Sensation._) Je sais,
je le répète, que de telles choses sont douloureuses à dire; je ne pense
pas qu'il y ait dans cette Chambre quelqu'un qui éprouve à les entendre
plus de peine que moi à les dire; mais je suis convaincu que notre
premier devoir à cette tribune, c'est de dire tout ce que nous croyons
commandé par l'intérêt de notre pays et par la vérité. Eh bien!
j'affirme que, selon ma conscience, la politique de l'opposition s'est
complètement trompée dans les quatre pays que je viens de parcourir, et
qu'elle a radicalement nui au succès des tentatives qui y ont été faites
en faveur de la liberté. (_Marques d'adhésion aux centres._)
Messieurs, je crois que l'opposition se trompe fondamentalement sur
l'état actuel de l'Europe; elle oublie que la question révolutionnaire,
la crainte, la terreur, légitime ou illégitime, des révolutions domine
l'Europe, préoccupe tous les esprits, et que, dans toutes les
tentatives, soit d'améliorations intérieures, soit de nouvelles
combinaisons territoriales qui peuvent être indispensables à l'Europe,
rien n'est bon, rien n'est possible, tant que la question
révolutionnaire sera dans cet état flagrant, dans cet état d'irritation
dont l'Europe tout entière est saisie. (_Très-bien!_)
Tout à l'heure l'honorable général Lafayette vous disait que le général
Washington n'avait pas refusé de secourir la France au moment de
l'explosion de la guerre entre la France et le reste de l'Europe, que
c'était à l'occasion d'un traité conclu avec l'Angleterre que la
politique de Washington s'était développée. Je me permettrai de rappeler
à l'honorable général qu'il y a là erreur; lorsque la guerre a éclaté
entre la France et l'Europe à l'occasion de la révolution, à l'instant
même où cette guerre a été apprise en Amérique, avant qu'il fût question
du traité avec l'Angleterre, Washington écrivit à tous ses ministres:
«La guerre ayant éclaté entre la France et la Grande-Bretagne, le
gouvernement des États-Unis doit employer tous les moyens qui sont en
son pouvoir pour faire observer une stricte neutralité, et empêcher que
les citoyens de ces États ne les compromettent vis-à-vis de l'une ou
l'autre de ces puissances.
«Je vous invite à prendre ce sujet en considération, afin qu'on puisse
adopter, sans délai, les mesures les plus propres à nous faire parvenir
à ce but si désirable, car on a rapporté qu'on armait déjà en course
dans nos ports. Avisons à ce que des événements qu'il ne nous est pas
possible de prévoir ni d'arrêter n'aient pas de fâcheuses conséquences
pour nous.»
D'après cette lettre, des mesures furent prises par les différents
ministres des États-Unis, non-seulement pour maintenir la neutralité,
mais pour empêcher les citoyens des Etats-Unis, soit d'aller prendre
service eux-mêmes chez une des puissances belligérantes, soit de lui
porter des secours en armes ou de toute espèce.
Les actes qui constatent ces mesures existent dans les documents
historiques de l'époque. Une lutte s'établit à ce sujet entre le parti
démocratique et le parti fédéraliste, dont Washington passait pour être
le chef. Je ne pense pas que Washington fût le chef d'aucun parti; je
crois qu'il agissait dans l'intérêt bien entendu de son pays. Quoi qu'il
en soit, lorsque la République française envoya aux États-Unis son
ministre, ce ministre contracta avec le parti de l'opposition américaine
des relations fort étroites, et engagea, contre le gouvernement des
États-Unis, dont Washington était président et Jefferson ministre du
département d'État, une lutte vive, essayant d'exciter l'opposition et
de fomenter des divisions, des troubles aux États-Unis. Par suite de
cette lutte, Washington, d'après un mémoire rédigé par Jefferson
lui-même, qui appartenait au parti démocratique, demanda le rappel du
ministre français. Voici les termes du message adressé, le 5 décembre
1793, par le président des États-Unis aux deux Chambres:
«C'est avec un déplaisir extrême que je me vois forcé de déclarer que le
ministre qui est chargé de représenter ici la France ne paraît pas
partager les dispositions amicales de la puissance qui l'avait député
vers nous. Ses actes tendent à attirer les malheurs de la guerre sur
notre pays, à semer la division parmi nous, et à nous plonger dans
l'anarchie.
«Lorsque ses entreprises ou celles de ses agents ont eu pour objet de
nous forcer à prendre part aux hostilités, ou qu'elles ont été des
violations faites à nos lois, elles ont été arrêtées par le cours
ordinaire de la justice et par l'exercice des pouvoirs qui me sont
confiés.
«Tant que le danger n'a pas été imminent, je les ai tolérées, par égard
pour la nation que représente cet envoyé; mais j'ai respecté les traités
et je les ai exécutés, selon ce que j'ai cru être leur véritable sens.
J'ai donné à la France tous les témoignages d'amitié que sa position
pouvait lui faire attendre de nous et qui étaient compatibles avec ce
que nous devons aux autres puissances.»
Voilà, dans des circonstances un peu analogues aux nôtres, quels ont été
la conduite et le langage du gouvernement des États-Unis. Je dis que,
dans l'état actuel de l'Europe, la même conduite, le même langage
étaient imposés à la France, bien plus étroitement qu'à Washington, car
le danger était infiniment plus grand; je dis que le gouvernement
français a été, pour la Pologne, beaucoup plus loin que le gouvernement
des États-Unis pour la France; je dis qu'il a montré une bienveillance
beaucoup plus marquée, qu'il s'est beaucoup plus compromis dans cette
cause que ne l'avait fait Washington pour la République française.
Messieurs, je le répète, la question révolutionnaire qui domine
aujourd'hui en Europe commande à notre patrie une politique de réserve
et de prudence; elle est facile,... je me trompe, tout est difficile en
ce monde, mais enfin on peut la tenir sans compromettre en rien les
intérêts de notre pays.
On parle sans cesse de la lutte qui existe aujourd'hui en Europe entre
le pouvoir absolu et la liberté, entre le régime despotique et le régime
constitutionnel. Cela est vrai; cette lutte existe, elle a eu déjà
d'heureux résultats, elle en aura de plus grands encore, je l'espère.
Mais il y a une autre lutte qui existe à côté. C'est la lutte de l'ordre
contre l'anarchie, de l'esprit antisocial contre l'esprit social, la
lutte des principes, des intérêts, des passions désorganisatrices contre
les principes, les intérêts, les passions conservatrices. Ces deux
luttes sont simultanées aujourd'hui en Europe, se mêlent et se
confondent souvent. Eh bien! par une de ces bonnes fortunes qui arrivent
rarement dans la vie des peuples, la France est admirablement placée
pour se mettre à la tête des deux bonnes causes; la France est vouée
aujourd'hui, par l'origine de son gouvernement, par ses institutions,
par ses sentiments, par ses moeurs, à la cause constitutionnelle, à la
cause de la liberté légitime, et, en même temps, comme sa révolution est
accomplie, comme elle n'a plus de véritable intérêt révolutionnaire,
comme elle a besoin d'ordre autant que de liberté, la France est
naturellement appelée à se porter le patron de la cause de l'ordre, tout
aussi bien que de la cause de la liberté. (_Adhésion._)
Messieurs, le seul obstacle que la France rencontre dans
l'accomplissement de cette double mission, ce qui la gêne et lui nuit le
plus, c'est la politique que je viens d'attaquer, c'est le parti dont je
viens d'examiner la conduite dans tout ce qui s'est passé en Europe
depuis quatorze mois. Il y a du bien et du mal dans ce parti; il y en a
dans toutes les choses humaines; mais je n'hésite pas à dire
qu'aujourd'hui, tel qu'il est, le mal y domine; qu'il est lié à la cause
des mauvaises passions, des mauvais sentiments, des mauvais intérêts,
plus qu'à la cause de la liberté et de l'ordre. (_Adhésion aux
centres._)
Voilà pourquoi son influence est si constamment fatale; voilà pourquoi
elle a été fatale à l'Espagne, fatale à la Belgique, fatale à l'Italie,
fatale à la Pologne, autant qu'elle a pu influer.... (_Interruption à
gauche._)
Messieurs, que les peuples étrangers le sachent bien; je ne peux porter
ici que l'expression d'une conviction personnelle, mais je l'apporte
entière; que les peuples étrangers le sachent bien: de ce parti-là ne
leur viendra ni l'affranchissement, ni la liberté, ni tout ce qui les
garantit; le parti leur promet ce qu'il ne peut pas leur donner; il les
flatte et il les perd. (_Adhésion prolongée aux centres._)
M. ODILON BARROT.--Lorsqu'on annonce hautement qu'on attaque
l'opposition sur ses intentions, on s'impose......
M. GUIZOT.--Je demande la parole.... Je n'ai accusé les intentions de
personne.
_A droite et à gauche._--Si fait, vous avez dit les intentions.
M. GUIZOT.--Non, je n'en ai pas parlé.
_Plusieurs voix aux centres._--Non, non.
_A droite et à gauche._--Il l'a dit. (_Vives dénégations aux centres,
oh! c'est trop fort, à l'ordre, à l'ordre!_)
_M. le président._--Veuillez écouter, l'orateur va s'expliquer.
_Un membre de la 2e section de droite._--Nous n'avons pas été envoyés
ici par nos commettants pour faire assaut de force de poumons.
M. GUIZOT.--Veuillez m'écouter.
M. LAFFITTE.--On vous a écouté sans vous interrompre un seul instant, et
tout le monde a entendu les mêmes paroles.
M. GUIZOT.--Je le répète, j'ai dit que j'attaquais le parti, mais je
n'ai pas dit que j'attaquais les intentions (_Si fait! Si fait!... Non,
non!_)
M. SANS, _au milieu du bruit._--Nous avons d'aussi bonnes intentions que
vous autres. Nos intentions sont sacrées.
_M. le président._--M. Guizot n'a pas parlé d'intentions.
M. LAFFITTE.--J'en atteste le _Moniteur_ et la _Sténographie_.
M. GUIZOT.--Depuis que j'ai l'honneur de siéger dans cette Chambre, je
n'ai jamais inculpé les intentions de personne. Je prie ceux de mes
honorables collègues qui ont le souvenir de ce que j'ai pu dire à cette
tribune, de se rappeler que j'ai toujours professé pour les intentions
de tous le plus profond respect. Peut-être les analogies que peuvent
avoir quelques paroles ont donné lieu à cette méprise. J'ai attaqué le
système, les actes, la conduite.
_A droite et à gauche avec force._--Et les intentions.
M. GUIZOT.--Cela n'est pas possible. De même que l'opposition, avec ses
paroles et ses moyens d'influence, peut attaquer le ministère, il est
juste que les membres qui appuient ses actes aient aussi le droit
d'attaquer les actes de l'opposition; mais je n'ai jamais dit les
intentions.
_Les mêmes membres._--Si, si, vous l'avez dit.
M. SANS, _avec force._--Vous avez parlé d'intentions, vous l'avez dit
d'une manière très-solennelle.
M. GUIZOT.--Je n'ai aucun souvenir d'avoir prononcé le mot _intention_;
si je l'ai dit (_oui, oui!_) je le désavoue. (_Marques de
satisfaction._)
__________
--Séance du 21 septembre 1831.--
M. GUIZOT.--Messieurs, je n'abuserai pas des moments de la Chambre; je
ne rentrerai pas dans la discussion générale, je parlerai uniquement des
faits qui me sont personnels, et j'en parlerai avec d'autant plus de
modération qu'ils me sont personnels. Il peut m'arriver de traiter
vivement des questions générales, d'attaquer vivement les sentiments, la
conduite; mais je regarde la modération comme un devoir strict, toutes
les fois qu'il s'agit des personnes. La Chambre me fera l'honneur de
croire que je ne sortirai jamais des bornes de la plus rigoureuse
mesure.
J'ai besoin cependant de m'expliquer sur un fait. On a blâmé la conduite
du cabinet dont j'avais l'honneur de faire partie, à l'égard des
réfugiés espagnols. Je remercie l'orateur d'avoir rappelé un fait qu'il
est bon d'éclairer immédiatement, comme tous ceux qui peuvent intéresser
notre situation.
Après la révolution de Juillet, les réfugiés espagnols qui se trouvaient
en France, et ceux qui y accouraient des autres pays, particulièrement
de l'Angleterre, conçurent le projet de tenter un mouvement sur les
frontières de leur pays. L'idée était simple et naturelle; elle vint à
un grand nombre de ces malheureux proscrits.
Je m'étonne d'être démenti lorsque je dis qu'ils ont été encouragés par
un grand nombre de personnes qui appartiennent aujourd'hui à
l'opposition. Je le répète, je serais étonné d'être démenti, car ces
mêmes personnes, à cette époque, se faisaient gloire de soutenir et
d'encourager ces réfugiés, et tous les journaux, organes de leur
opinion, soutenaient et encourageaient, comme eux, cette entreprise. Je
m'étonne donc, je le répète une troisième fois, de voir démentir,
désavouer, ou du moins rétracter à moitié, aujourd'hui, ce qu'on faisait
hautement alors.
Cela étant, quelle était la situation du gouvernement? Le fait avait
pour lui, comme gouvernement, des inconvénients graves; c'était
évidemment un grand embarras, une grande complication. Donc l'intérêt du
gouvernement n'était rien moins que d'encourager cette entreprise.
Que devait-il faire? Il prit la résolution de se renfermer dans les lois
de la liberté stricte, dans les lois françaises, de traiter les réfugiés
espagnols, dans tous leurs mouvements sur le territoire français, comme
des Français, de leur accorder toute la liberté, tous les droits dont
jouissent les Français: rien de moins, rien de plus.
C'est à ce titre que, quand ils ont voulu se promener sur le territoire
français, des passe-ports leur ont été délivrés comme à tous les
citoyens; ils ont pu se rendre à Bayonne, à Perpignan ou en tous autres
lieux. Bien plus, comme un certain nombre d'entre eux se présentaient
comme voyageurs pauvres, sans ressources, et demandaient des passe-ports
d'indigents, on ne les leur a pas refusés, on leur a délivré des
passe-ports d'indigents avec le secours, je crois, de trois sous par
lieue.
Voilà exactement les faits, voilà la liberté que le gouvernement a
laissée aux réfugiés espagnols; en cela, il accomplissait rigoureusement
les lois du pays, et il évitait de se mettre en conflit avec un État
voisin dans un moment difficile; conflit inévitable s'il eût suivi les
conseils des personnes dont je parle, qui accusaient tous les jours le
gouvernement de ne pas faire davantage.
Le gouvernement espagnol, informé qu'un grand nombre de ces réfugiés
arrivaient sur la frontière et faisaient des rassemblements, réclama
auprès du cabinet français.
Le cabinet resta toujours dans les règles de la politique légale et
constitutionnelle; il reconnut qu'il avait des devoirs envers le
gouvernement espagnol, comme envers les hommes qui vivaient sur son
territoire. Il donna des ordres à toutes les autorités sur les
frontières espagnoles, de faire disperser les rassemblements qui se
formaient, s'ils devenaient nombreux au point de justifier les
inquiétudes du gouvernement espagnol, de les désarmer, s'il y avait
lieu, de leur ordonner de rentrer dans l'intérieur du pays.
Ces ordres ont été donnés à diverses reprises par le télégraphe, à
toutes les autorités des frontières espagnoles. Ils ont été exécutés
aussi à diverses reprises.
Le cabinet crut ainsi concilier ce qu'il devait à la liberté des hommes
qui étaient sur son territoire, à son propre désir de ne pas compliquer
sa position en établissant un conflit avec le gouvernement espagnol, et
en même temps ce qu'il devait à ce gouvernement et à la bonne
intelligence qui devait régner entre lui et nous.
Je rappelle les faits exactement; si on vient les contester, je suis
prêt à répondre. Je n'ai pas la moindre intention d'animer davantage les
débats. C'est, à vrai dire, le seul fait personnel dont il ait été
parlé. Cependant, il en est un autre sur lequel il m'est impossible de
garder le silence.
M. Mauguin, en combattant ce que j'avais eu l'honneur de vous dire sur
les causes des malheurs de la Belgique et de la Pologne, et sur les
partis qui agitaient ces deux pays, vous a dit que, de ces deux partis,
l'un était modéré, il est vrai, prudent, mais disposé à accepter une
restauration orangiste à Bruxelles, et russe à Varsovie. Il a posé la
question, dans l'un et l'autre pays, entre le parti faible, disposé à
accueillir de nouvelles restaurations, et le parti énergique, national,
décidé à mourir plutôt que d'accueillir une restauration nouvelle.
Messieurs, je n'accepte pas des questions ainsi posées. Il n'est pas
vrai qu'à Bruxelles, le régent élu par le congrès fût prêt à accueillir
une restauration orangiste. C'était entre le congrès et le club de
Bruxelles qu'était la question, nullement entre le parti orangiste et le
parti national. Est-ce que par hasard le congrès de Bruxelles et le
régent n'avaient pas été du parti national? Est-ce qu'ils étaient
orangistes? C'est entre eux et le club que la lutte s'est passée; c'est
au club que les émissaires de Paris allaient offrir un appui à
Bruxelles. Non, la lutte était entre le vrai parti national,
c'est-à-dire celui qui comprenait le besoin d'ordre, les conditions de
gouvernement, et un parti disposé à l'anarchie. Voilà quels ont été les
adversaires du véritable parti national.
A Varsovie, la division était entre le général Chlopicki, le général
Skrinezcki, le gouvernement provisoire et le club de Varsovie. Est-ce
encore ici la lutte entre le parti qui voulait la restauration russe et
le parti national? Mais c'est une injure que de qualifier de la sorte
ces deux braves généraux: ils ont été les soutiens du parti national,
ils ont été la tête et les bras de la Pologne. Non, ils ne voulaient pas
une restauration russe, mais ils avaient le bon sens de comprendre
qu'entre la Pologne et la Russie la lutte était inégale, et que, dans
cette grossière inégalité, il aurait peut-être été utile au pays de se
réserver une chance, quelques moyens de traiter.
Comment, messieurs, on demande à la Pologne de prendre, vis-à-vis de la
Russie, l'attitude que nous avons prise envers la branche aînée de la
maison de Bourbon! Comment, parce que nous avons pensé qu'il n'y avait
pas de porte à laisser ouverte après la révolution de Juillet, qu'elle
était irrévocable, que l'expulsion de la branche aînée de la maison de
Bourbon était définitive, on veut assimiler la situation des malheureux
Polonais à la nôtre! On veut qu'ils fussent aussi déterminés que nous,
et qu'ils ne se laissassent auprès des Russes aucune chance de
conciliation, comme nous auprès de Charles X! C'est une injure au bon
sens, c'est demander à des hommes ce qu'il eût été insensé de faire.
Mais pourquoi M. Mauguin a-t-il posé ainsi la question, à Bruxelles et à
Varsovie? C'est pour pouvoir la poser de même à Paris, pour pouvoir dire
qu'à Paris la question était entre un parti disposé à accueillir une
troisième restauration, un parti dévoué à une _quasi_-restauration, en
attendant une restauration entière, et le parti national.
Il n'est pas plus vrai à Paris qu'à Bruxelles et à Varsovie que la
question soit entre un tel parti et le parti national.
J'affirme que, dans cette Chambre, aucun des membres dont j'ai l'honneur
d'être connu ne pense que je sois disposé à accueillir une troisième
restauration. (_Non, non, non!_) Je vous remercie, messieurs, de votre
assentiment; je suis convaincu que, sur les bancs où le même assentiment
ne m'est pas donné, il n'est pas une personne qui, en conscience, me
croie disposé à accueillir une troisième restauration.
Il n'y a donc personne qui songe à une troisième restauration; la
question n'est pas là: elle est, comme je l'ai déjà dit, entre les
hommes qui croient que, pour féconder la révolution de Juillet, pour la
rendre aussi salutaire au pays dans son développement qu'elle l'a été
dans son origine, il faut se rattacher promptement à des principes
d'ordre, à de fortes conditions de gouvernement et de société dont on
s'est momentanément écarté par la nécessité des temps, au moment de la
révolution de Juillet, et l'opposition qui ne pense qu'à continuer et à
propager la révolution.
Messieurs, on ne fonde pas un gouvernement, on ne gouverne pas une
société par les mêmes principes, les mêmes moyens, les mêmes sentiments
par lesquels on fait des révolutions. Ce sont là deux choses
complétement différentes. Quand une nécessité révolutionnaire surgit au
milieu d'une société, on fait appel aux passions, à la force matérielle,
au suffrage universel. On a raison, il le faut, c'est le seul moyen de
sauver le pays. Mais quand le pays est sauvé, quand le danger est passé,
quand la révolution est consommée, les hommes de sens, les patriotes
véritables se hâtent de rappeler l'ordre et le calme. Ne vous y trompez
pas, l'ordre, c'est la vie des sociétés; le désordre est leur mort.
La question est donc, ici comme à Bruxelles et à Varsovie, entre ceux
qui croient que l'ordre est une condition de l'existence sociale et ceux
qui ne le comprennent pas.
La question est d'autant plus mal posée ainsi à Paris, que notre
révolution est faite et qu'elle est maintenant hors de danger. Je
comprends quelles peuvent être les alarmes populaires, les égards qu'on
leur doit, et ce qu'il faut faire pour les calmer; mais je dis que la
révolution de Juillet est assurée, qu'elle n'a rien à craindre de ses
adversaires, et tout au contraire de ses amis insensés, dont, au
surplus, la plus grande partie, tous les jours, se rattachent au
gouvernement.
__________
--Séance du 26 octobre 1831.--
M. GUIZOT.--Je demande la parole pour un fait personnel.
Messieurs, je ne viens pas prendre part à la discussion qui occupe la
Chambre. C'est pour un fait personnel que j'ai demandé la parole, et je
m'y renfermerai, du moins en ce moment.
Je croyais avoir déjà donné à la Chambre, à l'égard de ce fait, des
explications satisfaisantes. Je ne puis, dans ce moment, les répéter
toutes, mais j'y ajouterai quelques détails.
Immédiatement après la révolution de Juillet, un projet fut formé, au vu
et su de tout le monde, parmi les constitutionnels espagnols réfugiés en
France et en Angleterre, le projet de tenter un mouvement dans leur
patrie. Le gouvernement français n'avait aucun intérêt à y prêter
secours; mais un grand nombre de personnes qui, si je me permettais de
les interpeller, ne me démentiraient pas, un grand nombre de personnes
pressaient vivement le gouvernement, non-seulement de laisser toute
liberté aux constitutionnels espagnols, mais de leur prêter son appui,
un appui positif, renouvelé tous les jours. C'étaient des personnes qui
allaient à la préfecture de police demander qu'on accordât des
passe-ports pour les Espagnols qui voulaient se rendre sur la frontière
de leur pays.
Qu'avait à faire le gouvernement dans cette situation? Son embarras
était grand; il ne voulait ni avouer, ni favoriser, ni appuyer
l'insurrection qui se préparait sur la frontière espagnole. D'un autre
côté, il ne devait pas refuser, à des hommes qui se trouvaient sur son
territoire, la libre circulation dans le royaume.
Dans cette position, pressé tous les jours, je le répète, par les
personnes dont j'ai eu l'honneur de parler et qui ne me démentiront pas,
le gouvernement prit la résolution de donner aux réfugiés des
passe-ports, des passe-ports même collectifs, comme on en donne souvent
aux voyageurs....., et d'adjoindre à ces passe-ports les secours de
route qui s'accordent aux voyageurs indigents. Il est vrai qu'un grand
nombre de ces passe-ports ont été collectifs; il est également vrai que
le gouvernement français n'ignorait pas et ne pouvait pas ignorer ce que
voulaient tenter les réfugiés qui se rendaient sur la frontière
espagnole: il n'a jamais prétendu l'ignorer. Il a fait ce qu'il ne
devait pas refuser à la liberté des réfugiés, dans un moment de crise
comme celui où il se trouvait, ce qu'il ne pouvait refuser aux
sollicitations pressantes de personnes qui avaient, à cette époque, et
devaient avoir un véritable crédit sur les résolutions du gouvernement.
Le gouvernement n'a rien fait de plus, et dès que le cabinet espagnol a
réclamé contre les rassemblements qui se formaient sur la frontière,
nous avons donné ordre de les disperser et de faire rentrer les réfugiés
dans l'intérieur.
Qu'il me soit permis de lire à la Chambre la copie de la lettre qu'à
cette époque j'ai adressée, comme ministre de l'intérieur, aux préfets
de la frontière d'Espagne; la Chambre jugera si elle n'est pas
entièrement conforme aux principes que je viens de lui indiquer.
Voici cette lettre:
«J'approuve pleinement, monsieur le préfet, votre conduite envers les
réfugiés espagnols qui sont rentrés sur notre territoire. Vous les avez
engagés à s'éloigner de la frontière, et vous avez pris soin d'éviter,
envers eux, toute mesure coercitive et dure. C'est bien là ce que vous
imposaient, d'une part, le droit des gens, de l'autre, le respect du
malheur. La France est et désire rester en paix avec ses voisins,
notamment avec l'Espagne; une exacte et sincère neutralité en est la
condition. Vous l'avez observée. Mais en même temps, il est naturel, il
est juste de témoigner à de malheureux proscrits l'estime qu'inspire
leur courage et la sympathie que commande leur infortune. J'ai mis sous
les yeux du Roi, dans son conseil, la lettre qu'ils lui ont adressée, et
que vous m'avez fait passer. Sa Majesté a résolu de prendre des mesures
nécessaires pour leur assurer, dans l'intérieur de la France, une
hospitalité tranquille et les secours dont ils ont besoin. Les
départements où ils devront habiter de préférence seront désignés, et
ils y recevront, eux et leurs familles, ce qu'aura réglé la
bienveillance du Roi, à charge seulement de ne pas s'en éloigner sans
l'aveu de l'autorité. Informez-les, monsieur le préfet, de cette
résolution, qui sera incessamment exécutée. Le Roi désire que sa
protection non-seulement les soulage, mais les console autant qu'il est
en son pouvoir, et je m'estime heureux d'être chargé de leur en
transmettre l'assurance.
«Recevez, etc,
«GUIZOT.»
M. MAUGUIN.--Et la date?
M. GUIZOT.--La date est du 13 octobre 1830.
Voilà, messieurs, la lettre que j'écrivais, comme ministre de
l'intérieur, aux préfets des frontières d'Espagne. Cette conduite envers
les réfugiés espagnols n'est-elle pas exactement conforme aux principes
de gouvernement professés dans le projet de loi qui vous est soumis? Des
secours ont été promis aux réfugiés; un vif intérêt a été témoigné pour
leur malheur, et ces secours leur ont été promis, non comme droit, mais
à titre de bienfait. En même temps, on leur a annoncé que les lieux où
ils devraient résider de préférence seraient désignés, et qu'ils ne
pourraient s'éloigner de ces lieux sans l'autorisation de l'autorité.
On ne peut donc trouver rien de nouveau, à l'égard des réfugiés, dans le
projet de loi qui vous est présenté; c'est la mesure annoncée quand ils
étaient encore sur la frontière d'Espagne. Il n'y a ni innovation ni
dureté dans cette mesure; elle n'est que la continuation de celle que
prescrivait la lettre écrite au moment même où les événements
s'accomplissaient.
Sur ce point, je ne crois donc pas qu'il puisse y avoir de discussion
aujourd'hui. Quant à la bonne foi dans la conduite du gouvernement, je
crois qu'elle est évidente et qu'aucun des honorables membres n'osera le
contester.
Si j'en voulais la preuve, je la trouverais au besoin dans les journaux
du temps, où le gouvernement, et moi en particulier, nous étions
attaqués tous les jours parce que nous ne faisions pas tout ce qu'on
demandait, parce que nous dispersions les rassemblements.
A quoi servent des passe-ports? disait-on, n'ont-ils pas le droit d'en
exiger? Le territoire français n'est-il pas libre pour tout le monde? On
voulait que nous fissions davantage.
M. MAUGUIN.--Et le désarmement?
M. GUIZOT.--J'y arrive. Quant au désarmement, le gouvernement l'a fait
opérer parce qu'il ne pouvait consentir à se rendre complice des
tentatives faites contre un gouvernement avec lequel nous étions en
paix.
Mais, dit-on, qui les a armés? Je ne sais; ce que j'affirme hautement,
c'est que le cabinet était étranger à ces armements.
Je crois savoir qu'ils achetaient ces armes ou que l'on en achetait pour
eux; mais jamais le gouvernement ne leur en a fourni.
Je dirai plus: il a dû les désarmer, sur les réclamations pressantes du
gouvernement espagnol, parce que nous devions respecter le droit des
gens.
Telle a été, à cette époque, la conduite du cabinet français; je crois
que la lettre que je viens de mettre tout à l'heure sous vos yeux n'a
rien de contraire à ces principes. Ces principes sont les mêmes
aujourd'hui. Je n'entre point pour le moment dans le point fondamental
de la question; j'ai voulu seulement répéter les explications que
j'avais déjà eu l'honneur de donner à la Chambre.
XXXIII
Discussion du projet de loi relatif à la révision de l'article 23 de la
Charte, c'est-à-dire à l'institution de la pairie et à l'abolition de
l'hérédité.
--Chambre des députés.--Séance du 5 octobre 1831.--
La Charte de 1830 avait laissé en suspens la question de l'hérédité de
la pairie et des bases de l'institution de la Chambre des pairs. Le
projet de loi destiné à résoudre cette question par l'abolition de
l'hérédité fut présenté le 27 août 1831, par M. Casimir Périer, à la
Chambre des députés. Le rapport en fut fait le 19 septembre 1831, par M.
Bérenger, député de la Drôme. Le débat s'ouvrit le 30 septembre et se
prolongea jusqu'au 18 octobre. Je pris la parole le 5 octobre pour
défendre le principe de l'hérédité de la pairie. Le projet de loi,
adopté le 18 octobre par la Chambre des députés, à 386 voix contre 40,
et le 28 décembre par la Chambre des pairs, à 102 voix contre 68, fut
promulgué comme loi le 29 décembre 1831.
M. GUIZOT.--Messieurs, comme question de principe et d'organisation
politique, le projet qui occupe la Chambre est grave sans doute; il
l'est bien davantage, à mon avis, comme question de circonstance,
d'intérêt actuel et immédiat, et le sort du présent en dépend encore
plus que celui de l'avenir.
Personne, j'ose le dire, n'a meilleure opinion que moi de mon pays et de
ses destinées. Cependant, je vous le demande, y a-t-il aujourd'hui un
homme sensé qui puisse porter ses regards sur notre situation et les
relever satisfaits?
L'anarchie va croissant autour de nous. (_Écoutez, écoutez!_) Dans les
idées, elle est évidente. Pas une conviction générale et forte qui
rallie les esprits, pas un pouvoir qui soit fermement respecté. Je
n'irai pas chercher mes exemples bien loin.
Cette Chambre, depuis le mois de juillet 1830, a été ardemment réclamée,
impatiemment attendue; elle a été élue en vertu d'une loi nouvelle,
conforme aux voeux généralement exprimés quand elle a été rendue. La
Chambre arrive à peine: déjà son origine est incriminée, son droit
contesté. Nous sommes, dit-on, en usurpation flagrante. Depuis 1830,
tous les pouvoirs sont illégitimes; nous avons tous besoin d'aller
mendier dans les assemblées primaires cette légitimité qui nous manque
absolument.
Et remarquez, messieurs, qu'à en juger du moins par les apparences, ce
n'est pas là une idée isolée, hasardée, comme il en arrive dans les pays
libres; presque tous les organes extérieurs de l'opposition ont
accueilli et répété cette doctrine; elle n'a pas été désavouée,
combattue par les principaux organes de l'opposition, même dans le sein
de cette Chambre.
Est-ce là, je le demande, est-ce là la situation régulière,
constitutionnelle, du pouvoir dont nous faisons partie?
La royauté nouvelle, messieurs, n'est pas mieux traitée que la Chambre
nouvelle. Qu'elle ait des ennemis qui l'attaquent, rien de plus simple,
c'est sa situation naturelle, inévitable; que carlistes, bonapartistes,
républicains, veuillent la renverser, je le comprends, je ne m'en étonne
en aucune façon. Mais ceux-là même qui ne sont pas ses ennemis, qui le
déclarent hautement, quel langage tiennent-ils à son égard?
Continuellement ils affectent de lui rappeler que son inviolabilité
n'est qu'une fiction; d'autres fois, ils lui annoncent que, si elle
n'adopte pas tel ou tel système de politique extérieure, tout lien est
rompu avec elle. Ils la menacent sans cesse; ils la traitent comme on
traite une royauté ennemie, la veille ou le jour même d'une révolution
qui la renverse. A coup sûr, dans ces idées, dans ce langage, dans cette
façon de considérer et de traiter les pouvoirs publics, il y a une
grande, une déplorable anarchie. (_Mouvement._)
L'anarchie existe dans les faits extérieurs et matériels, comme dans les
esprits, moindre, j'en conviens, mais très-réelle et pleine de péril.
Vous voyez refuser l'impôt légalement voté; vous voyez refuser d'obéir à
des lois qui ne sont pas abrogées; vous voyez des atteintes portées à la
liberté de classes entières de citoyens; et, malgré lui, malgré sa noble
et sincère résistance, le pouvoir manque de force pour réprimer de tels
excès.
Partout éclatent l'affaiblissement du pouvoir, l'arrogance et les
prétentions illimitées des volontés individuelles.
Est-ce là l'état régulier d'une société constituée?
Est-ce que nous ignorons notre mal? Est-ce qu'il serait le résultat de
quelques-unes de ces grandes et générales illusions qui s'emparent
quelquefois de tout un peuple et le précipitent à son insu dans des
voies pleines de périls? Il n'en est rien. Cela était en 1789; à cette
époque, on marchait, on courait vers l'anarchie sans le savoir, on était
plein d'illusions; il n'y en a plus. (_Sensation._)
Celle anarchie qui nous presse, nous la voyons tous. Beaucoup de gens le
proclament tout haut, beaucoup le répètent tout bas; beaucoup, et c'est
le plus grand nombre, se taisent, et ne sont pas les moins inquiets.
Partout, dans toutes les classes, dans tous les rangs, on voit
l'anarchie qui nous envahit; on la voit, on la déplore, on n'y résiste
pas.
Que nous manque-t-il donc pour y résister? Nous avons pleine
connaissance du mal, et à coup sûr pleine liberté de le combattre. Que
nous manque-t-il donc?
Ce qui nous manque, c'est un point d'arrêt, une force indépendante qui
se sente naturellement appelée à dire au mouvement révolutionnaire,
cause de toute cette anarchie: Tu iras jusque-là, et pas plus loin.
(_Sensation._)
En soi-même, ce mouvement révolutionnaire n'est pas bien terrible; il
est le résultat assez naturel de la révolution qui s'est accomplie.
C'est un torrent qui ne tombe pas de bien haut, qui n'est pas bien
rapide ni bien étendu. Cependant il coule, il nous emporte, et il nous
emportera tant qu'il n'aura pas trouvé une digue qui le contienne, une
force qui l'arrête.
La royauté nouvelle, messieurs, je n'hésite pas à le dire, ne suffit pas
seule pour cette tâche: elle est elle-même d'origine révolutionnaire.
Nous sentons tous qu'elle a besoin d'appui, et nous lui en cherchons
laborieusement pour qu'elle ait le temps de s'établir, de s'enraciner
dans notre sol et puisse rendre alors tous les services que nous en
attendons. Mais aujourd'hui, le point d'arrêt dont nous avons besoin,
elle n'est pas en état de nous le fournir.
Nous-mêmes, messieurs, dans cette Chambre où nous siégeons, nous ne
suffisons pas seuls à cette tâche.
L'élection, il faut bien le dire, puisque c'est là son but et sa nature,
l'élection donne plus de puissance que d'indépendance. Notre puissance,
messieurs, elle est immense! Tout est en question devant nous; tout est
à faire par nous, tout est remis à notre volonté. On nous demande toute
chose: on nous demande de poursuivre le mouvement de la révolution et de
l'arrêter; on nous demande de tout renouveler et de tout consacrer;
c'est à nous qu'on s'adresse pour toute chose. Nous avons l'air de
posséder le souverain pouvoir: Eh bien! il nous écrase! (_Mouvement
d'approbation aux centres._) Nous succombons sous le fardeau.
En 1789, en 1791, on était plus confiant; l'Assemblée constituante et la
Convention se sont trouvées investies du pouvoir absolu: elles ont
disposé de tout à leur volonté; elles ont cru qu'elles réussiraient à
tout, elles se sont jetées avec une confiance téméraire dans cette
entreprise. Elles ont échoué, nous le savons, et cette expérience nous a
profité. Nous n'avons plus la confiance de cette époque; quand nous nous
trouvons investis d'une puissance immense, il nous prend une sorte de
terreur, nous sommes effrayés de nous-mêmes. De là cet embarras, cet
abattement, cette espèce de mécompte qui existe dans cette Chambre et
qui atteste sa raison et sa probité politique. La Chambre sent qu'elle
ne peut suffire seule à la tâche qui pèse sur elle; et je n'hésite pas à
le dire, la Chambre est effrayée de son pouvoir et de sa responsabilité.
(Au centre: _Très-bien! très-bien!_)
Je le répète donc; ce qui nous manque, ce que nous cherchons, ce que
nous invoquons tous, c'est un point d'arrêt, une force alliée qui nous
aide à contenir un mouvement désordonné, en même temps qu'à le
satisfaire dans ses exigences légitimes. Eh bien! ce point d'arrêt,
cette force alliée, nous l'avons à côté de nous, nous pouvons les
trouver naturellement, sans efforts, dans un pouvoir constitutionnel
indépendant, qui existe par lui-même, qui nous rendrait les services que
nous en attendons. Eh bien! nous travaillons à le détruire, nous voulons
lui enlever ce qui fait sa force, son indépendance, ce qui le rend
propre à accomplir sa mission.
Messieurs, permettez-moi de le dire, en vérité nous donnons au monde un
étrange spectacle. (_Légère rumeur à gauche._)
Il faut bien que nous en ayons un peu le sentiment. Je n'en veux pour
preuve que la façon dont nos adversaires eux-mêmes traitent la question.
Ils ne contestent guère les avantages de l'hérédité; la plupart d'entre
eux du moins n'abordent pas la question directement; ils n'examinent pas
l'institution sous le rapport de son utilité, de son mérite pratique,
dans ses rapports avec les besoins de notre état social. Ils la
repoussent, permettez-moi de le dire, par une sorte de fin de
non-recevoir, par des raisons préjudicielles.
Tantôt on nous dit: il ne faut pas admettre l'hérédité de la pairie;
elle est contraire aux principes de notre ordre social, c'est un
privilége qui choque l'égalité. Ou bien on dit: on ne peut pas admettre
l'hérédité, c'est une aristocratie; l'aristocratie est déchue, on ne
peut pas la recréer. Ou bien encore: le pays ne veut pas de l'hérédité,
et quand l'institution serait bonne, excellente, elle est repoussée par
le voeu national.
Ainsi, on ne doit pas, on ne peut pas, on ne veut pas; voilà ce que les
adversaires de l'hérédité de la pairie nous opposent; ce sont toutes
raisons préjudicielles qui ne sont pas prises dans le fond de la
question, qui ne jugent pas l'institution en elle-même, son mérite ni
son efficacité.
Cependant, j'aborderai ces questions préjudicielles; je vous demande la
permission de vous en dire mon avis. (_Marques d'attention._)
Messieurs, je n'apporte ici aucun dédain pour les principes; je ne viens
point opposer, à l'orgueil de ce qu'on appelle la théorie, les dédains
de ce qu'on appelle la pratique. L'intervention plus générale, plus
active, plus efficace de l'esprit humain dans les affaires humaines est
un des grands bienfaits de la civilisation moderne. Il faut l'accueillir
et l'accepter pleinement; il n'y a point d'institution qui ne soit tenue
de se légitimer aux yeux de la raison; mais les principes ne sont pas
toujours ce qu'on croit, et surtout ils ne sont pas si nombreux, si
étroits, si exclusifs que beaucoup le supposent.
Par exemple, dans la question qui nous occupe, j'ai entendu beaucoup
parler d'égalité; on l'a invoquée comme le principe fondamental de notre
organisation politique. Je crains bien qu'il n'y ait là quelque grande
méprise.