Vous en avez un grand exemple dans la législation romaine. La plus

grande partie de cette législation consiste en précédents, en décisions

rendues par un petit nombre de savants hommes. La collection des

réponses des jurisconsultes n'est autre chose qu'une série de

précédents. Croyez-vous que cette jurisprudence romaine, qui a survécu à

l'empire romain pour devenir la législation de presque toute l'Europe,

croyez-vous, dis-je, qu'elle eût eu tant d'éclat, tant de pouvoir, une

si grande et si longue destinée si, au lieu d'un petit nombre de

jurisconsultes illustres dont les noms ont traversé les siècles,

l'Empire romain eût été couvert de tribunaux nombreux? Croyez-vous que

si à la place des Ulpien, des Papinien, il y eût eu des centaines, des

milliers de juges du droit, il vous serait resté un tel ensemble de

décisions fortement enchaînées? C'est au petit nombre de jurisconsultes

qui décidaient les questions de droit, c'est à leur science, à leur

élévation, conséquence naturelle de leur petit nombre, que la

jurisprudence romaine a dû son harmonie et sa grandeur.

Ainsi, en ce qui concerne les précédents à introduire dans la

législation criminelle pour combler l'intervalle entre le maximum et le

minimum que laisse la loi pénale, le système d'un petit nombre de juges

est infiniment préférable.

Je sais qu'il restera toujours quelque incertitude dans les limites des

points de fait et des points de droit. Mais cela est inévitable; il n'en

faut pas moins se décider d'après le caractère essentiel et dominant de

chaque institution. Aux jurés appartiennent en général les questions de

fait; les jurés doivent être nombreux: aux juges, les questions de

droit; que les juges soient peu nombreux, la raison et l'expérience le

conseillent également.

J'ajouterai une dernière considération, plutôt politique que judiciaire,

mais qui ne me paraît pas étrangère à la question. Vous voulez rendre au

jury, non-seulement toute son indépendance, mais toute son importance,

toute son autorité, tout son éclat; c'est le but de votre loi. Eh bien,

tant que vous resterez dans le système actuel, dans le système qui

établit, non pas un juge, mais tout un tribunal à côté du jury, vous

laissez le jury dans un état d'incertitude, et je dirai volontiers

d'infériorité. Partout où l'on verra un tribunal de cinq juges siégeant

à côté du jury, la séparation entre les questions de fait et les

questions de droit ne paraîtra pas complétement opérée; on croira

toujours voir au-dessus du jury un tribunal complet, capable de suffire

à tout, de juger le fait comme le droit. Les deux systèmes sont là côte

à côte; réduisez l'ancien à sa plus petite dimension; c'est le seul

moyen de donner au nouveau toute sa force, toute sa vérité.

Je sais, messieurs, que la réforme que vous discutez, la réduction du

nombre des juges d'assises de cinq à trois, n'est pas très-importante en

elle-même, et si nous devions en rester là, je m'en soucierais assez

peu. Mais cette réforme en amènera d'autres; c'est ici un premier pas

dans cette carrière où nous avons de grands pas à faire. Je ne puis être

suspect d'hostilité envers nos institutions judiciaires et notre

magistrature; je leur crois de rares mérites et elles nous ont rendu

d'immenses services. Mais il y a évidemment beaucoup à réformer, et nous

ne saurions trop tôt mettre la main à l'oeuvre, car les réformes de ce

genre sont politiquement salutaires, calmantes.

Je prie la Chambre de ne jamais perdre de vue que le gouvernement a

toujours affaire à deux sortes d'esprits novateurs: d'une part, à des

esprits amis du perfectionnement, du progrès, impatients, téméraires

peut-être, mais sincères et éclairés; d'autre part, à des esprits

brouillons, désordonnés, vraiment anarchiques. C'est l'intérêt, c'est la

sagesse du pouvoir de séparer profondément ces deux classes d'hommes,

d'élever entre les uns et les autres une haute barrière; il doit attirer

de son côté les esprits progressifs, et sans obéir à leur impatience ou

à leurs erreurs, marcher dans leur direction. C'est pour lui le meilleur

moyen de repousser sévèrement, efficacement, les esprits désordonnés,

anarchiques, avec qui un bon gouvernement ne saurait avoir rien de

commun. Tenons grand compte de cette distinction, messieurs, et marchons

hardiment dans la carrière des réformes qui satisferont les esprits amis

du perfectionnement. (_Aux voix! aux voix!_)

XXII

Discussion sur la politique extérieure du ministère du 11 août 1830.

--Chambre des députés.--Séance du 15 janvier 1831.--

Le 15 janvier 1831, la commission des pétitions fit à la Chambre des

députés le rapport de la pétition d'un avocat belge (de Mons), qui

provoquait la réunion de la Belgique à la France. Elle proposa l'ordre

du jour. Mais le général Lamarque, député des Landes, saisit cette

nouvelle occasion d'attaquer vivement la politique pacifique et le

respect des traités qu'avait soutenus le cabinet du 11 août 1830. Le

général Sébastiani repoussa en quelques paroles cette attaque. M.

Casimir Périer, alors président de la Chambre des députés, quitta le

fauteuil et monta à la tribune pour sommer le général Lamarque

d'expliquer ses accusations. Le général Lamarque répondit: «Personne

n'a, plus que moi, d'estime, de considération, j'oserai dire

d'attachement pour les membres de l'ancien ministère; je rends à leurs

intentions le même témoignage qu'à celles du ministère actuel; mais je

crois qu'ils ont erré dans leur route.» Je pris alors la parole pour

discuter le fond même de la politique qui venait d'être attaquée.

M. GUIZOT.--Messieurs, les explications que vient de donner l'honorable

général sont pleinement satisfaisantes quant aux intentions et au

caractère personnel des membres du dernier ministère; elles ne le sont

pas et ne peuvent l'être quant à leur politique. Aussi, n'est-ce pas

leurs intentions, mais la politique qu'ils ont suivie que je demande à

la Chambre la permission de justifier en peu de mots.

Messieurs, l'honorable général vous a rappelé ce qui aurait pu être dit

dans cette enceinte par les ministres de Charles X avant la révolution

d'août, à l'occasion de la Belgique et de la Pologne; après cela, il

vous a demandé s'il n'était pas vrai que rien n'était changé

aujourd'hui, si ce n'était pas le même langage que vous entendiez à

cette tribune, si ce n'était pas la même conduite que tenait le

ministère. Ce qu'il y a de changé, messieurs, il est facile de le

découvrir; c'est l'état de la France, de la Belgique, de la Suisse,

l'état de la Pologne; voilà ce qui est changé, voilà les faits qui se

sont accomplis depuis la révolution d'août. Elle a, comme on le lui

demande de toutes parts, porté des fruits hors du territoire de la

France comme en France; c'est la révolution du mois d'août qui a imprimé

à l'Europe ce mouvement auquel l'Europe est près de se laisser emporter;

c'est la révolution du mois d'août qui a fait ce que vous voyez en

Suisse, en Belgique, en Pologne.

Certes, messieurs, il y a là, ce me semble, quelque chose de changé,

quelque chose de très-considérable, et qui prouve que tout n'est pas

aujourd'hui comme sous les ministres de Charles X. La révolution du mois

d'août, une fois accomplie, n'a pu ignorer qu'elle se trouverait bientôt

en présence de tels faits, en présence de cet ébranlement général de

l'Europe, et qu'elle aurait une conduite difficile à tenir. Elle s'est

trouvée dans l'obligation d'avouer, de proclamer, de défendre partout

son propre principe, l'exemple qu'elle avait donné, et en même temps

dans la nécessité de ne pas porter dans toute l'Europe le désordre, la

guerre, la révolution. Il fallait d'une part, que la France, qui venait

de s'affranchir, et qui voyait partout son exemple suivi ou près d'être

suivi, il fallait, dis-je, que la France fût fidèle à ce qu'elle avait

fait, ne reniât ni sa conduite, ni son exemple, et qu'en même temps elle

ne se laissât pas accuser d'être possédée de ce démon révolutionnaire

qui avait tant fait reculer la révolution française après l'avoir

poussée si loin hors de son territoire.

Le gouvernement français, sorti de la révolution de Juillet, s'est donc

trouvé entre deux systèmes; d'une part le maintien de ses principes, le

ferme et fier maintien de la révolution qui lui avait donné naissance,

par les voies régulières, par l'influence constitutionnelle, par

l'influence du spectacle de la liberté et des exemples d'un gouvernement

constitutionnel; d'autre part, le système de la propagande

révolutionnaire, d'une propagande par les armes, par la force, par les

conquêtes. C'est entre ces deux systèmes, messieurs, que le dernier

ministère s'est vu obligé de choisir. Il a eu à décider la question de

savoir s'il entrerait dans les voies d'un salutaire exemple donné à

l'Europe, ou s'il entrerait dans celles de la conquête révolutionnaire.

C'est entre ces deux systèmes qu'il a choisi. Il s'est prononcé pour le

premier; c'est le même système qui est continué aujourd'hui par ses

successeurs. C'est donc sur ce système que je vous demande d'arrêter un

moment votre attention.

Quand on a accusé le ministère précédent de ne s'être pas livré à ce

mouvement qui portait tant de peuples à imiter l'exemple de la France,

de ne l'avoir pas partout alimenté, de ne s'en être pas emparé à

l'instant même pour le pousser à ses dernières limites, sur quel

principe s'est-on fondé? Sur ceci, qu'un peuple qui a adopté un principe

doit s'appliquer à le faire prévaloir dans l'Europe entière, que la

tendance à l'unité politique, à une prépondérance prompte et générale de

tel ou tel système est la loi des événements, le mobile de la politique

européenne. Le principe de la souveraineté du peuple avait triomphé chez

nous; donc nous devions pousser partout à son triomphe, et travailler à

lui soumettre l'Europe entière.

Messieurs, cette fantaisie de soumettre l'Europe à l'unité, de la ranger

à un seul système, sous la loi d'une seule idée, cette fantaisie n'est

pas nouvelle; elle a passé plus d'une fois par la tête des

gouvernements. Il ne faut pas en aller chercher des exemples bien loin,

Louis XIV, dans les temps modernes, a eu la fantaisie de faire prévaloir

la monarchie française dans l'Europe; la Convention a voulu faire

prévaloir la République; Bonaparte a voulu porter l'Empire dans toute

l'Europe. La Sainte-Alliance a prétendu la soumettre absolument au

principe monarchique. Qu'est-il arrivé à toutes ces époques? Une

réaction violente, non-seulement des gouvernements, mais des peuples;

une réaction nationale contre la tentative d'imposer ainsi à l'Europe

une unité violente et factice. Cette réaction, non-seulement

gouvernementale, je le répète, mais nationale, a éclaté contre Louis

XIV, contre la Convention, contre Bonaparte. (_Une voix:_ Elle n'était

pas nationale.) Quand elle s'est faite contre Louis XIV, qui a été à la

tête de la coalition entreprise au nom de la liberté des nations contre

l'unité du grand roi? Guillaume III, roi d'Angleterre, le même homme qui

affranchissait l'Angleterre de la tyrannie des Stuarts. Sous la

Convention, quand elle a tenté de porter la république dans toute

l'Europe, croyez-vous que ce soit les gouvernements seuls qui s'en

soient lassés? Non, un premier mouvement, une première espérance avait

fait trouver à la Convention des alliés chez tous les peuples: mais

bientôt la tyrannie inévitablement attachée à de telles tentatives, les

violences dont elles ne peuvent se défendre, ont tourné contre elle

l'esprit d'une grande partie des peuples, et jeté l'Europe dans une

réaction antirépublicaine, contre le système de l'unité conventionnelle.

Cette même réaction s'est manifestée contre Bonaparte; personne n'ignore

que le mouvement sous lequel nous avons succombé en 1814 n'était pas

seulement une coalition des cabinets, et que l'esprit général des

peuples de l'Allemagne, avides de s'affranchir de cette unité factice, a

été la véritable cause du succès de cette coalition, qui aurait succombé

comme toutes les autres, si elle avait été seulement une coalition de

rois.

Eh bien! messieurs, pourquoi ces tentatives d'unité européenne ont-elles

toujours amené une réaction contre le système qui avait tenté de

prévaloir? Pourquoi? c'était la liberté des nations qui était attaquée,

c'était la liberté des nations qui se défendait contre cette unité

violente qu'on voulait lui imposer. Les nations ont revendiqué le droit

de se gouverner comme elles en avaient besoin. Fantaisie, si vous

voulez; c'est le principe de la liberté des nations qui a résisté à ces

essais d'unité factice et violente. Et quel nom porte aujourd'hui ce

principe? (_Une voix._ Celui de la Sainte-Alliance!) Celui de la

_non-intervention_. Messieurs, c'est le principe de la non-intervention

qui représente aujourd'hui la liberté des nations dans leurs rapports

entre elles. C'est ce principe qui a été invoqué contre la monarchie de

Louis XIV, contre la République conventionnelle, contre l'Empire, que

nous avons invoqué nous-mêmes contre la Sainte-Alliance.

Le principe de la non-intervention est le même que le principe de la

liberté des peuples; c'est à ce principe que toutes les tentatives que

je viens de signaler, celle de la Sainte-Alliance comme les autres,

portaient atteinte. Eh bien! il s'agit aujourd'hui de savoir si ce

principe sera maintenu par notre gouvernement, si nous respecterons la

liberté des nations, ou si nous recommencerons ces tentatives d'unité

violente que je viens d'indiquer. Peu importe le mode de l'intervention,

le titre auquel l'intervention se fait: on peut intervenir de plus d'une

manière; on peut intervenir par des relations diplomatiques ou par des

conspirations; on peut intervenir par des congrès ou par des sociétés

secrètes; on peut intervenir au nom du principe de la légitimité ou au

nom du principe de la souveraineté du peuple. Quelle que soit l'origine

de l'intervention, quels que soient les moyens par lesquels elle

s'exerce, dès qu'elle est armée, violente, elle porte atteinte à la

liberté des nations; elle est une violation de ce principe salutaire de

non-intervention qui est la base du droit des gens, le principe en vertu

duquel les gouvernements et les peuples vivent en paix les uns avec les

autres.

Il y a, je le répète, messieurs, mille manières de violer ce principe;

je ne crois pas que l'une soit meilleure que l'autre; je n'ai pas plus

de respect pour les émissaires d'une société secrète que pour les

courtisans de la Sainte-Alliance (_Bravos au centre gauche_); je ne

crois pas que les violences ou les conquêtes, quel que soit le système

au profit duquel elles s'exercent, tournent davantage au profit des

nations.

C'est entre ces deux systèmes, je le répète, le respect de la liberté

des peuples, le principe de non-intervention, d'une part, et, d'autre

part, de nouvelles tentatives de soumettre l'Europe à une unité factice,

violente, c'est entre ces deux systèmes, dis-je, que les ministères qui

se sont succédé depuis le mois d'août ont été appelés à choisir. L'un et

l'autre ont fait le même choix; ils ont pensé que la liberté fondée et

régnant en France, la monarchie constitutionnelle établie à la suite

d'une insurrection nationale, c'était là ce qu'il y avait de plus

puissant pour propager en Europe les principes de la liberté et du

gouvernement constitutionnel.

Le spectacle de la liberté est infiniment plus contagieux que le

mouvement d'une révolution; c'est la crainte de l'esprit révolutionnaire

qui ferait à vos principes, à votre gouvernement, de nouveaux, de

dangereux ennemis. Sommes-nous de tels enfants ou de tels vieillards que

nous oubliions si tôt ce qui s'est passé sous nos yeux? Comment! nous

avons vu le plus hardi des gouvernements, la Convention, porter partout

ses principes, ses armées, dans la même voie qui vous est indiquée

aujourd'hui; la Convention se saisissait des moindres prétextes, de la

moindre apparence d'insurrection, pour s'écrier que les peuples

voulaient le même gouvernement que la France, pour se lancer en armes

sur leur territoire, pour se faire, je demande pardon de l'expression

dans une question aussi grave, le _Don Quichotte_ de l'insurrection en

Europe.... (_Marques d'adhésion au centre; murmures à l'extrême

gauche._)

M. ENOUF.--Dites de la liberté.

Ce n'était pas de la liberté qu'il s'agissait alors; la Convention,

partout où elle a vu la moindre insurrection, s'en est saisie pour s'y

porter en armes; c'est le même système qu'on recommande aujourd'hui. Je

le demande encore, messieurs, avons-nous donc oublié quel en a été le

résultat? Avons-nous oublié cette coalition, non-seulement des

souverains, mais aussi des peuples?

MM. DE BRICQUEVILLE, ENOUF ET RÉMOND.--La Sainte-Alliance n'était pas

l'alliance des peuples.

M. GUIZOT.--Je ne parle pas de la Sainte-Alliance, messieurs; je parle

de la coalition formée contre Bonaparte, et je dis que, celle-là, les

peuples aussi en étaient. (_A l'extrême gauche._ Non. _Au centre._ Si,

des peuples.--_Agitation._)

Messieurs, je n'interromps jamais personne; le droit de tout orateur est

de développer ses idées, de les présenter dans leur simplicité, dans

leur crudité, si vous voulez, sauf à les expliquer pleinement; je

reconnais à tout le monde le même droit; je demande à la Chambre la

permission de n'être pas obligé d'atténuer, d'énerver ma pensée, la

permission de la lui communiquer tout entière, libre, naturelle, comme

elle me vient.

M. RÉMOND.--Tant pis pour vous.

_Quelques voix._--A l'ordre, à l'ordre, c'est une personnalité.

M. GUIZOT.--Je trouve l'interpellation très-simple; j'accepte la

personnalité, et je la renvoie à tous ceux de qui elle peut venir: tant

pis pour vous, dis-je à mon tour à quiconque diffère de mon opinion;

car, apparemment, je crois avoir raison. (_Bravos au centre._) Tant pis

pour qui se trompe. Nous verrons qui se trompe; c'est à la Chambre et à

l'avenir à en juger.

Je reviens à la Convention et à l'Empire, et je remercie les

interrupteurs de m'avoir fourni cette occasion de développer ma pensée.

Je dis, et je crois l'avoir déjà dit, qu'un premier mouvement,

très-légitime, de sympathie et d'enthousiasme avait éveillé tous les

peuples à l'aspect de la Révolution française; mais j'ajoute en même

temps que, peu après, les violences, les guerres de la Révolution

française, et particulièrement cet abus de la force qu'elle a porté dans

toute l'Europe pour imposer ses principes, ses institutions et ses lois

à des peuples qui, dans un vif élan d'enthousiasme, en avaient tant

espéré, je dis que cette cause a puissamment contribué à aliéner ces

mêmes peuples, que cette cause nous a fait perdre en Allemagne, en

Italie, en Belgique, une foule de partisans. Je dis qu'après les guerres

de la Révolution française pour imposer son système à l'Europe, il s'est

fait en Europe une réaction, non-seulement des souverains, mais des

peuples, ou, si l'on veut, d'une grande partie des peuples contre la

Révolution française; je dis que telle a été la principale cause des

revers de la Révolution française, que c'est cette cause qui se fit

sentir en 1814. Certes, messieurs, il y a là une grande leçon, et, je

demande la permission de le dire à la Chambre, nous ne serions pas

excusables d'oublier si vite ce qui a eu lieu sous nos yeux, des

événements dont nous avons été les acteurs et les victimes; nous ne

serions pas pardonnables de les oublier et de rentrer dans des voies

dont nous sommes sortis si péniblement, et avec tant de sueur et de

sang.

Non, le ministère dont j'ai eu l'honneur de faire partie et celui qui

lui a succédé ne se sont pas trompés, quand ils ont choisi entre le

système de l'influence pacifique, constitutionnelle, libératrice, et le

système de la propagande armée, violente et révolutionnaire. Ce sont ces

deux systèmes qui, sous une forme plus ou moins prononcée, plus ou moins

menaçante, se sont trouvés en présence. Ce sera dans l'avenir, sinon de

demain, du moins de l'histoire, l'honneur de la révolution de Juillet,

d'avoir été pacifique en Europe, aussi bien que modérée et libérale en

France; ce sera son honneur de s'être confiée dans la puissance de son

exemple, dans la puissance du spectacle de ses institutions, de sa

liberté, pour soutenir et propager en Europe des principes qui ne nous

sont pas moins chers qu'à aucun autre, pour lesquels, autant qu'aucun

autre, nous avons combattu. (_Très-bien! très-bien!_) Car, remarquez,

messieurs, nous voulons propager la liberté, mais non les révolutions.

Les révolutions, l'insurrection, sont un mauvais état pour un pays: il

faut souvent passer par là pour arriver à la liberté; mais ce n'est

point la liberté elle-même. Rien ne se ressemble moins que le spectacle

d'un pays en révolution et celui d'un pays libre.

Eh bien! ce que nous n'avons pas voulu offrir à l'Europe, c'est la vue

d'un état révolutionnaire en France. Nous craignons l'effet que ce

spectacle produirait, non-seulement sur les souverains, mais sur les

peuples. Nous craignons de les voir une seconde fois effrayés,

désabusés, dégoûtés, en grande partie du moins, comme ils l'ont déjà

été. Nous voulons aujourd'hui que les peuples ne connaissent de la

révolution française que ses vertus et ses bienfaits; nous voulons que

les peuples voient régner en France, non la révolution, mais la liberté;

non le désordre, mais l'ordre intérieur. Nous voulons, en un mot, que la

révolution de Juillet se présente à l'Europe, l'affranchissement, la

liberté et la paix à la main, au lieu d'y porter l'insurrection et la

guerre; tout comme nous avons voulu, dans l'intérieur de la France,

qu'elle offrît la liberté et la paix à tous les partis, qu'elle ne

menaçât personne. C'est dans ce système qu'a agi le précédent ministère,

qu'agit encore le ministère actuel, et certes, il vaut bien la

prédication continuelle de l'insurrection et des révolutions.

(_Très-bien! très-bien! Mouvement général._)

XXIII

Discussion sur la politique extérieure adoptée et pratiquée par le

cabinet du 11 août 1830.

--Chambre des députés.--Séance du 27 janvier 1831.--

A l'occasion du débat sur le projet de loi relatif à l'organisation

municipale, la politique extérieure du gouvernement, notamment envers la

Belgique et la Pologne, fut de nouveau attaquée par MM. Mauguin,

Lamarque, Eusèbe Salverte, de Lafayette, etc.; MM. Dupin,

Cunin-Gridaine, Barthe défendirent la politique pacifique. Le débat se

prolongea pendant deux séances. J'y pris part en ces termes:

M. GUIZOT.--Messieurs, en abordant une question si délicate, je demande

à la Chambre la permission de faire remarquer qu'elle est délicate pour

tout le monde, pour ceux qui attaquent le ministère comme pour le

ministère qui se défend. Le gouvernement que nous avons choisi, que nous

avons formé, n'est pas tellement ancien, tellement fort, que nous

puissions en user avec lui comme si rien n'était plus en question. Nous

avons tous, tous ceux qui siégent dans cette Chambre, quelles que soient

nos opinions politiques, quelles que soient nos relations avec le

ministère, nous avons tous un certain degré de solidarité dans sa cause.

Il s'agit pour nous tous de fortifier, de fonder définitivement le

gouvernement que nous avons choisi. Lorsque des circonstances difficiles

s'élèvent, lorsque nous élevons nous-mêmes des questions délicates, et,

je le répète, elles sont délicates pour tout le monde, nous avons tous

besoin d'y toucher avec réserve, je dirai presque avec crainte.

En ce qui touche la Belgique, messieurs, et j'aborde ici, le sens, la

question fondamentale; en ce qui touche la Belgique, cette espèce de

solidarité avec le gouvernement du Roi, dont je viens de parler, n'a

rien, je crois, qui doive nous inquiéter, ni nous embarrasser.

Le ministre des affaires étrangères vous a dit tout à l'heure, et j'ai

besoin de le répéter: si la Belgique délibère en liberté aujourd'hui sur

ses destinées, c'est à la France qu'elle le doit. Le gouvernement du Roi

était à peine fondé, l'insurrection de la Belgique éclate, et le premier

acte du gouvernement du Roi est de déclarer à toutes les puissances de

l'Europe que, lui n'intervenant pas, il ne souffrira pas que personne

intervienne, et que le jour où un soldat prussien franchira la frontière

de la Belgique, les Français a passeront immédiatement.

Cette déclaration, messieurs, au moment où elle a été faite, a excité

dans plus d'un cabinet européen une vive rumeur; elle a fort étonné ceux

à qui elle s'adressait. Nous ne pouvons en être surpris; c'était une

déclaration de mort à la Sainte-Alliance, c'était l'abolition définitive

de cette unité mystérieuse et violente qu'elle voulait faire peser sur

l'Europe. Le jour où la France a dit: tant qu'un peuple se renfermera

dans ses affaires intérieures, qu'il change ou non la forme de son

gouvernement, personne ne peut intervenir: ce jour-là, la France a brisé

la Sainte-Alliance, la France a proclamé la liberté des nations. Il n'y

a, certes, dans la solidarité de tels actes, rien que nous devions

repousser.

Mais, je le demande, si la Belgique aujourd'hui délibère, grâce à nous,

en liberté sur ses destinées, avons-nous perdu le droit de délibérer en

liberté sur la conduite que nous devons tenir à son égard? Est-ce qu'au

moment où nous avons affranchi la Belgique à l'égard de tous les peuples

de l'Europe, nous nous sommes liés irrévocablement à trouver bon, à

soutenir tout ce qu'elle pourrait faire elle-même pour sa destinée?

Certainement non. La liberté que nous avons garantie à la Belgique, nous

l'avons conservée pour nous-mêmes tout entière. Je demande la permission

de vous arrêter un moment sur cette question. A côté de cette politique

généreuse, élevée, qui prend pour guide les droits généraux de

l'humanité et des nations, il y a une politique, non pas contraire, mais

différente, une politique spéciale, nationale, qui consulte avant tout

les intérêts nationaux, qui les voit, les considère dans tous les

événements, qui approuve ou n'approuve pas les événements, les combat ou

les soutient en raison de l'intérêt national uniquement.

Il y a, messieurs, je n'hésite pas à le dire, il y a un certain degré

d'égoïsme national qui est la loi de la politique des peuples, et à

laquelle il est impossible d'échapper. Eh bien! nous sommes à l'égard de

la Belgique dans cette situation. Après avoir garanti sa liberté en

Europe, après l'avoir protégée contre toute intervention violente, nous

gardons pour nous mêmes une liberté tout entière; nous n'avons à

consulter, dans ce qui la concerne et dans notre conduite à son égard,

que la justice d'abord et nos intérêts nationaux, les convenances de

notre gouvernement et de notre pays. Nous conservons le droit de nous

décider pleinement d'après toutes ces considérations. Ainsi ce n'est

plus qu'une question de conduite et de prudence. Il s'agit de savoir de

quelle manière le gouvernement de la France, dans l'intérêt de la

France, doit se conduire vis-à-vis de la Belgique; nous en avons

pleinement le droit. Il s'agit de savoir si, en conservant la Belgique

comme Etat européen, il a épuisé tout ce qu'il lui devait. La question

est donc purement une question de politique et d'intérêt national. C'est

sous ce point de vue désormais que je demande à la considérer.

Dans les documents parvenus de Belgique, trois faits ont attiré

l'attention du public et des Chambres. Je ne dirai rien du refus de

mettre M. le duc de Nemours à la disposition des Belges, tout le monde

est d'accord. Je m'arrêterai peu sur le refus de reconnaître le duc de

Leuchtenberg comme roi des Belges; cependant j'ai besoin d'en dire un

mot. Je n'attache pas aux complots et aux intrigues politiques plus

d'importance qu'elles n'en méritent. Je sais qu'on peut avoir à côté de

soi, chez ses voisins, un foyer d'intrigues et de conspirations, et n'en

être pas moins un gouvernement solide et fort. Je suis donc loin de

croire que les destinées du gouvernement de la France dépendent de la

question de savoir si la Belgique aura ou non pour roi le duc de

Leuchtenberg. Cependant, il est vrai de dire que, s'il n'y a pas danger,

il peut y avoir des inconvénients graves pour un pays à avoir à côté de

soi des complots qui s'ourdissent. Je ne dis pas qu'il faille tout

risquer pour empêcher un tel fait, mais je dis qu'il faut le prendre en

grande considération.

Si le duc de Leuchtenberg était élu roi des Belges, et qu'il s'agît,

après plusieurs années d'existence, de savoir si on le reconnaîtra, il

est possible qu'il fallût se décider à le reconnaître. Mais il n'est pas

encore élu, et il est certain que son élection serait un incident

fâcheux pour le gouvernement français. Il est donc tout simple que le

cabinet ait employé toute son influence pour repousser ce résultat: il

en avait le droit et le devoir; et, quand il a annoncé qu'il ne

reconnaîtrait pas, il ne peut pas avoir dit qu'il ne reconnaîtrait

jamais; il n'y pas de jamais en politique: on se conduit au jour le

jour, selon la prudence et la nécessité. Le gouvernement français a

employé son influence et les déclarations de sa politique à repousser un

fait qui évidemment n'est pas favorable à la France, qui pourrait lui

être nuisible, lui causer des troubles ou au moins des craintes. Il

était, je le répète, dans son droit; et, dans mon opinion, il a bien

fait d'en user.

J'arrive à la véritable question, à celle qui préoccupe tous les

esprits, à la question de la réunion proposée, offerte, dit-on, de la

Belgique à la France. Je n'élèverai pas la question de savoir si la

réunion est effectivement proposée, et par qui: je le suppose, et

j'entre dans le fond de la question. J'en conviens, il y a ici des

sympathies nationales; il peut y avoir aussi avantage réciproque. Je

respecte les sympathies naturelles des peuples; je crois qu'elles sont

un très-bon principe d'union. Je ne méprise pas les frontières

naturelles, je crois que c'est une des considérations qui doivent entrer

dans la politique. Je ne suis pas non plus étranger, je le déclare, au

désir de l'éclat et de l'agrandissement de mon pays. Je ne crois pas que

les peuples soient destinés à jouir paisiblement et oisivement de leur

bonheur: les peuples sont destinés à vivre laborieusement, à courir des

dangers, à s'imposer de lourds fardeaux, dans l'intérêt de leur

prospérité matérielle et de leur gloire. Il y a des cas où il faut

savoir même sacrifier sa prospérité intérieure, pour son éclat et son

agrandissement. Je ne repousse pas d'une manière générale la gloire et

l'agrandissement de mon pays; j'examine la question dans la situation

présente, et je partage pleinement l'avis du ministère.

On a parlé plusieurs fois, à cette tribune, de la nécessité d'une

politique large, élevée, étendue. Il est vrai que jusqu'ici l'on ne

s'était guère écarté de ce que je me permettrai d'appeler l'ancienne

routine européenne. Les considérations dont j'ai parlé, les frontières

naturelles, les alliances, les relations par lesquelles se tiennent les

peuples, ont été les guides de la politique extérieure: elle s'est

généralement déterminée d'après ces considérations seules; c'est là que

la politique a puisé son étendue et son élévation. Je le comprends: il y

a plaisir, en effet, pour les esprits élevés, à se déployer et à se

jouer dans des combinaisons de ce genre, à changer ainsi, soit par la

guerre, soit par les négociations, le sort et la distribution des

peuples. C'est là, je le répète, que la politique extérieure a puisé

jusqu'à présent son étendue et sa grandeur. Il faut convenir aussi que

ces considérations sont souvent arbitraires, que, si elles ont fait

faire de grandes choses, elles ont jeté aussi les politiques dans de

grandes erreurs. Elles ont produit un germe de tyrannie, d'oppression,

de guerres et de conquêtes inutiles, désastreuses même. Cette politique

étendue et élevée, en un mot, n'a pas été toujours fondée en raison, ni

salutaire aux nations. Notre révolution, qui a fait entrer dans la

politique intérieure des peuples tant d'idées et de sentiments qui lui

étaient étrangers jusque-là, notre révolution a rendu à la politique

extérieure le même service; elle a banni ou bannira, je l'espère,

jusqu'à un certain point ces combinaisons arbitraires qui reposent

uniquement sur l'idée de tel ou tel homme, d'un grand homme si l'on

veut, ces combinaisons plus ou moins factices qui ont été jusqu'à ce

moment le caractère de la politique en général. Notre révolution nous

impose la loi de tenir compte de bien d'autres faits, de faire entrer

beaucoup d'autres éléments en considération. Ce ne sont plus aujourd'hui

les frontières naturelles, les sympathies historiques qui doivent

décider uniquement, je dirai préférablement, dans toute question; il y a

des motifs qui se lient de plus près au sort des nations, qui

intéressent plus vivement la conscience des peuples. Ce sont ceux-là,

non pas les combinaisons de ce qu'on est accoutumé d'appeler la grande

diplomatie, ce sont ces motifs qu'il faut examiner dans cette question.

Eh bien! je me demande avant tout, car c'est là ce qui me paraît devoir

décider la question, je me demande si la dignité de la France d'une

part, sa sûreté extérieure de l'autre, et enfin son état intérieur,

exigent ou conseillent cette réunion qu'on nous propose. La dignité de

la France, messieurs, je crois qu'il faut en tenir grand compte; je ne

pense pas qu'il soit indifférent de laisser échapper une circonstance

dans laquelle la dignité du peuple peut se croire intéressée. Il ne faut

pas qu'un sentiment douloureux... je cherche un mot moins dur... qu'un

sentiment d'humiliation s'établisse parmi les peuples à l'égard de leur

gouvernement. C'est par le sentiment de sa dignité qu'un peuple est

vraiment un peuple; c'est par là qu'il vit, qu'il se sent. Eh bien! loin

de contrarier ce sentiment, il faut le respecter, le développer en lui,

toutes les fois que l'occasion s'en présente. Je dirai même que nous y

sommes obligés aujourd'hui plus particulièrement que jamais. Un

sentiment de dignité publique, et permettez-moi de le dire, de dignité

populaire, a joué un grand rôle dans notre révolution de 1830. C'est

parce que le peuple, en partie à tort, en partie à raison, s'est senti

offensé, humilié, qu'il s'est si promptement levé, ou résigné, pour la

chute du gouvernement d'alors. Les offenses à nos libertés, la violation

de nos droits, qui ont justement ému les classes élevées de la société,

n'auraient peut-être pas suffi sans ce sentiment d'offense populaire qui

a soulevé les masses et qui les a données à la cause de nos libertés

publiques.

Nous avons donc, dans ce moment-ci particulièrement, une plus grande

obligation à ce sentiment de dignité populaire, à ce besoin de s'élever,

de s'honorer soi-même, à ce besoin qui a joué un si grand rôle; mais je

trouve que nous nous faisons une bien mince idée de la dignité de la

France quand nous la croyons intéressée à résoudre de la sorte, et

immédiatement, la question dont il s'agit. J'ai une plus haute opinion

de la dignité nationale; je crois que depuis quarante ans, depuis la

révolution de Juillet et les événements de décembre dernier, la France a

conquis de la dignité, de l'honneur, de la considération en Europe,

assez pour attendre un an, deux ans, s'il lui plaît, avant de se décider

dans une question de politique extérieure. Elle n'a pas besoin, pour

maintenir sa dignité, de se compromettre, de se jeter à l'aventure dans

les événements qui viendront s'offrir à elle. La France a le sentiment

profond de ce qu'elle peut et de ce qu'elle sait faire; son honneur

n'est pas engagé dans le parti qu'on voudrait lui faire prendre

immédiatement, et dont on voudrait lui faire une nécessité d'honneur.

Nous sommes libres à cet égard comme à beaucoup d'autres; nous pouvons

attendre, juger, faire ce qui nous conviendra, refuser si cela nous

convient; notre dignité n'est pas compromise par ce refus.

Voici un autre motif de sûreté intérieure, une seconde considération

qu'on allègue pour décider la France à accepter ce qui, dit-on, est

offert; on dit: vous vous faites illusion, l'Europe entière vous en

veut, elle est votre mortelle ennemie; ne vous laissez pas surprendre;

attaquez pour ne pas être attaqué.

Je ne me fais aucune illusion quant au point de vue sous lequel notre

révolution de 1789 et celle de 1830 peuvent être jugées par les

gouvernements européens. Je ne doute pas qu'elles ne soient vues avec

chagrin et avec malveillance; mais je dis que ce ne sont pas des raisons

déterminantes, des raisons suffisantes pour adopter le système qu'on

propose.

Je vous prie de remarquer un fait: c'est que la révolution de 1830, en

admettant qu'elle ait été vue de mauvais oeil par toutes les puissances

de l'Europe, a cependant été reçue et jugée diversement par elles. Il y

a telle puissance qui a manifesté un grand éloignement, un vrai chagrin;

il y a telle autre qui s'est tenue dans une réserve convenable; telle

autre où le mouvement national a été tel que le gouvernement a été

emporté dans ce mouvement, et obligé, sinon de s'y soumettre, au moins

de s'y accommoder. Il y a donc, dans les dispositions volontaires ou

obligées de l'Europe, à l'égard de notre révolution, de grandes

différences. Pourquoi n'en tiendriez-vous pas compte? Pourquoi

jetteriez-vous toutes ces puissances dans la même inimitié contre vous?

Pourquoi ne travailleriez-vous pas à vous faire des alliances? Pourquoi

ne profiteriez-vous de la bonne volonté que vous témoigne telle ou telle

puissance, au lieu de les confondre toutes dans un lieu commun

déclamatoire, qui a bien quelquefois sa part de vérité, mais qui ne peut

être admis comme le mobile déterminant de la conduite d'hommes sensés?

Je vais plus loin: indépendamment de ces diversités qui ont éclaté dans

les dispositions des puissances européennes, et du parti que vous pouvez

en tirer, je dis que l'expérience de ce qui s'est passé en 1789, des

guerres de la Révolution, du régime impérial, de la Restauration, n'a

pas été perdue pour l'Europe, pas plus que pour nous. Je ne suis pas

porté à croire qu'elle ait changé le fond des coeurs; le fond des coeurs

change rarement; mais la nécessité se fait reconnaître par tout le

monde, l'expérience finit par éclairer les plus aveugles.

Comparez la conduite des puissances européennes aux différentes époques,

depuis 1789 jusqu'à ce jour, et voyez si cette conduite a été la même.

Elle a changé selon les temps; elle a subi les variations que

l'expérience et la nécessité devaient lui imprimer. L'Europe a traité

avec la Convention et Bonaparte. Bonaparte aussi mettait les dynasties

en danger; il en a changé plus d'une; il voulait que la sienne fût la

plus ancienne de l'Europe. Cependant on a traité avec lui à diverses

reprises, on a cessé de le combattre, on s'est précipité dans son

alliance.

En 1814, les puissances de l'Europe ont été généralement convaincues

qu'il fallait à la France le régime constitutionnel. La Charte lui a été

donnée de l'avis de l'Europe. Ces mêmes puissances, qui n'ont pas donné

de charte chez elles, qui probablement combattraient longtemps avant

d'en accepter une, ont pensé, en 1814, que le gouvernement

constitutionnel était nécessaire à la France; que, dans la politique

européenne, la France, pour n'être plus une cause de troubles, un sujet

d'alarmes, avait besoin de cette charte; et ces mêmes puissances qui, en

1794, s'opposaient à une constitution en France, n'ont pas cru, en 1814,

qu'elle pût s'en passer.

Qu'est-ce que cela prouve? Que la conduite des puissances n'est pas

toujours la même, qu'une foule de considérations et de nécessités pèsent

sur elles comme sur nous. Aujourd'hui, l'Europe a appris à connaître la

nécessité du régime constitutionnel en France, et la révolution de 1830

l'a confirmée dans cette conviction. Quels que soient les sentiments des

hommes, quelques regrets, quelque malveillance qu'ils portent au fond du

coeur, je n'hésite pas à le dire: en fait, ce que l'Europe désire

aujourd'hui, c'est que la France vive sous un gouvernement régulier, que

nos institutions se développent régulièrement, que la France ne soit pas

un nouveau foyer révolutionnaire, qu'elle ne soit pas jetée hors de ses

institutions et hors de ses frontières. C'est là le sentiment dominant

de l'Europe; sentiment qui n'exclut ni la méfiance, ni la malveillance,

ni le chagrin, mais qui n'en est pas moins réel, parce que trente ans de

combats, de défaites et de malheurs font pénétrer la raison dans les

têtes qui y résistent le plus.

Je ne crois donc pas que la guerre soit une nécessité de la sûreté

extérieure de la France. Si la France se renferme régulièrement dans ses

institutions et dans ses frontières, si elle vit constitutionnellement

comme la république des États-Unis vit en Amérique, la France n'a rien à

craindre de l'Europe. Je ne crois pas que l'Europe vienne l'attaquer.

Elle lui voudra du mal, elle cherchera peut-être à lui nuire, elle

redoutera nos institutions, tout en les supportant. Il dépend de notre

sagesse et de notre bon état intérieur, de nous faire supporter de

l'Europe entière et même des puissances les plus malveillantes. La

question réside donc véritablement dans notre état intérieur. Consultez

la dignité nationale et la sûreté extérieure de la France, vous n'y

trouverez point la nécessité de la guerre. C'est du dedans de la France,

du sein de son gouvernement, et peut-être du sein de cette Chambre, que

nous viendra la paix ou la guerre; elle ne nous viendra pas d'ailleurs.

Eh bien! messieurs, notre état intérieur exige-t-il la guerre,

conseille-t-il la guerre, s'y prête-t-il même dans ce moment et

convenablement? Je ne le pense pas. Il n'est personne, je crois pouvoir

dire personne, qui trouve que notre état intérieur soit tel que nous le

désirons tous, tel qu'il doit définitivement rester, personne qui trouve

que l'état actuel de la France soit aujourd'hui l'état régulier de notre

pays et de nos institutions. Évidemment il y manque beaucoup; évidemment

il y a dans le pouvoir un affaiblissement, dans les esprits une

défiance, une incertitude, une anarchie qui ne constituent pas un bon

état intérieur. Pourquoi cette faiblesse progressive du pouvoir?

Pourquoi cette anarchie croissante de la société et des esprits? On a

parlé souvent, et j'ai moi-même eu occasion de parler à cette tribune de

parti républicain, d'idées républicaines, comme étant la cause de cette

faiblesse du pouvoir, de ce trouble, de cette anarchie qui font des

progrès partout. Je me repens, messieurs; je suis porté à croire que

j'ai fait trop d'honneur aux causes de l'anarchie et de la faiblesse du

gouvernement.

Après tout, un gouvernement républicain régulier peut fort bien

ressembler à tous les autres gouvernements dans lesquels les moyens

d'action sont forts, et où les lois peuvent être obéies; il peut n'y

avoir pas d'anarchie; l'anarchie n'est pas inhérente à la forme du

gouvernement. Il y a donc ici une autre cause, et, quand on veut être

dans le vrai, quoique les mots _république_, _idées républicaines_

soient à la surface, ce n'est pas là le fond des choses, ce ne sont pas

de ces mots qu'il faut se servir.

Il y a dans notre société des restes d'idées anarchiques, mais non pas

républicaines, des restes de passions anarchiques, d'habitudes

anarchiques, restes qui nous viennent des temps d'anarchie

révolutionnaire que nous avons traversés, et des tentatives continuelles

de complots, de conspirations, de la lutte continuelle et anarchique

contre le dernier gouvernement.

Messieurs, je comprends qu'il puisse y avoir, comme il y a eu à

certaines époques, de la sincérité, de la générosité, de la vertu dans

des conspirateurs. Mais, messieurs, il y a toujours, et nécessairement,

dans leurs tentatives, de l'anarchie; car c'est à l'existence même du

pouvoir qu'elles s'attaquent; c'est leur condition, je ne leur en fais

pas un reproche; je sais qu'il y a eu dans le monde des complots

légitimes, des conspirateurs que je respecte, que j'aime. Je ne parle de

personne, je ne désigne ici personne; mais je dis que même les meilleurs

complots, les conspirateurs les plus honorables, sont nécessairement

jetés dans les idées, dans les passions, dans les habitudes anarchiques;

je dis qu'il suffit de voir la vie de Sidney, de suivre l'interrogatoire

de Sidney, lorsqu'il fut accusé, pour voir que l'anarchie était dans son

esprit, qu'elle y était entrée par la porte de la lutte continuelle

contre l'autorité, qu'il est impossible à la raison la plus ferme de ne

pas trouver bonnes toutes les raisons, de ne pas employer toutes les

armes pour servir une cause malheureuse que l'on juge sainte.

De la révolution française et de la lutte continuelle d'une portion du

pays contre le gouvernement déchu, il est resté dans nos esprits, dans

notre conduite, non pas de la république, mais de l'anarchie, des idées,

des passions, des habitudes anarchiques, aussi contraires à la

constitution des États-Unis qu'à la nôtre, et qui seraient repoussées à

Washington comme à Paris.

Je dis que c'est la véritable cause du mal qui nous travaille. Je dis

que c'est contre ce reste d'anarchie que nous avons maintenant à lutter.

Et remarquez, messieurs, notre condition singulière; des esprits élevés,

des hommes généreux se jettent encore aujourd'hui dans ces débris de

l'anarchie révolutionnaire et conspiratrice. Croyez-vous que ce reste

d'anarchie soit très-fort? Pas du tout.

Vous me permettrez de dire à ce sujet toute ma pensée. Il est vrai que

ces restes de sentiments, d'idées, d'habitudes, d'actes anarchiques, que

nous voyons autour de nous, n'ont pas derrière eux les intérêts des

masses, qu'ils n'ont plus la force qu'ils ont eue pendant longtemps; il

est vrai que si leurs auteurs étaient jetés dans des entreprises

difficiles, comme l'a été la Révolution française, s'ils étaient obligés

de lutter contre l'Europe entière, ils seraient à l'instant abandonnés;

au lieu de cette gloire, de cette puissance que la France a tirées de sa

grande lutte, vous ne verriez sortir de celle-ci que désordre et

faiblesse. Ce n'est pas une raison pour que la société n'en soit pas

fort troublée. Il n'est pas nécessaire d'avoir la puissance et la gloire

des armées républicaines pour mettre la société fort mal à l'aise, pour

tourmenter et compromettre le gouvernement et la société.

C'est précisément ce qui nous arrive. Nous avons affaire à un parti qui

n'a pas de puissance réelle, pas de puissance nationale, et qui conserve

cependant assez de mouvement, assez de force pour troubler, pour mettre

en question ce qui nous est le plus cher à tous. Quels sont nos moyens

de résistance contre ce parti? quels sont nos remèdes? C'est le maintien

de l'ordre, c'est la prospérité publique, c'est la liberté de tous,

cette liberté qui fait que toutes les opinions se contiennent en se

manifestant et en se contrôlant sans cesse l'une l'autre, cette liberté

qui lutte seule efficacement contre l'anarchie, et qui peut seule nous

en tirer par la prospérité publique. Le pays ne prend aucun intérêt aux

idées de désordre; par la liberté, elles sont sans cesse combattues et

réprimées. La prospérité nationale, la liberté universelle, voilà les

moyens de lutter efficacement contre le mal dont je parle. Mais la

guerre, si elle éclate, vous laissera-t-elle ces moyens? La guerre

affermira-t-elle l'ordre public? Développera-t-elle la prospérité?

Permettra-t-elle de conserver, d'assurer à tous cette liberté égale,

dont tous ont besoin, à laquelle tous ont droit, avec laquelle nous nous

corrigeons mutuellement? Non, par la guerre, inévitablement et malgré

vous, et malgré le gouvernement, l'ordre public, la prospérité

nationale, la liberté de tous, le jeu régulier de nos institutions,

seront, je ne dirai pas détruits, mais mis en question, menacés,

affaiblis du moins. En sorte que les seuls moyens par lesquels vous

puissiez lutter contre l'anarchie, la guerre vous les enlève; la guerre

vous fait courir le risque d'être livrés à ce parti à la fois inquiétant

et faible, à la fois cause de troubles et impuissant à les réprimer, à

ce parti qui est le véritable mal et le seul mal que vous ayez

sérieusement à craindre aujourd'hui. (Au centre. _Très-bien!

très-bien!_)

Je me borne à constater ce fait; je n'en tire qu'une conséquence, c'est

qu'il ne faut faire la guerre que devant une nécessité absolue, qu'il ne

faut pas aller au-devant, qu'il ne faut courir aucune aventure, que les

aventures seraient aujourd'hui, je ne veux pas dire funestes, car je

veux croire que rien ne peut être funeste, mais dangereuses et

nuisibles. De quoi s'agit-il donc? d'attendre, de gagner du temps, de ne

pas provoquer une décision prompte et immédiate, d'employer tout ce que

nous pouvons avoir d'habileté et d'influence à n'être pas obligés de

résoudre immédiatement et par la force la question extérieure. C'est

sous ce point de vue, et dans ces limites seulement, que je combats les

arguments qui ont été présentés.

XXIV

Discussion du projet de loi sur l'organisation municipale.

--Chambre des députés.--Séance du 2 février 1831.--

Quand la discussion commença sur les articles du projet de loi relatif à

l'organisation municipale, M. Marchal, député de la Meurthe, proposa, à

titre d'amendement, un projet complet et entièrement différent, dont

l'article premier déterminait, d'une façon générale, l'état de citoyen

français. Cette proposition, longuement débattue, fut enfin repoussée

par la question préalable. Je ne pris part au débat que pour mettre en

lumière la différente situation où se trouvait la Chambre depuis que la

Charte de 1830 lui avait donné le droit d'initiative formelle et

directe.

M. GUIZOT.--Je demande à la Chambre la permission de retenir un moment

son attention sur cette question, dont la solution peut avoir de graves

conséquences.

Si la discussion qui nous occupe s'était élevée, il y a un an, sous

l'empire de l'ancienne Charte, je comprendrais qu'on y insistât; le

droit d'amendement était alors un moyen indirect d'exercer l'initiative.

On faisait des objections contre ce droit; elles étaient repoussées par

le besoin qu'avait la France d'exercer l'initiative et le désir

d'étendre cette prérogative.

Aujourd'hui la Chambre est investie du droit d'initiative, et cependant

elle a cru devoir l'entourer de certaines conditions, de certaines

garanties qui ont pour objet d'assurer la maturité de ses délibérations.

Il faut savoir si vous traiterez l'initiative de la Chambre comme jadis

celle du gouvernement, si vous travaillerez à étendre l'initiative de

chacun des membres par voie d'amendement. Lorsque le gouvernement seul

était investi de l'initiative, la Chambre pouvait avoir raison d'essayer

de se saisir de ce droit, même avec les inconvénients que le droit

d'amendement présente et qu'on n'a jamais pu éviter complétement; il

n'en est plus de même aujourd'hui.

Si donc y a lieu à une proposition sur l'état et les droits de citoyen,

qu'elle soit l'objet d'une proposition particulière. Si vous ne procédez

pas ainsi, vous rencontrerez, dans l'exercice de l'initiative

parlementaire, les mêmes difficultés, les mêmes embarras qui s'élevaient

autrefois sur l'initiative du gouvernement.

XXV

Discussion du projet de loi sur l'organisation municipale.

--Chambre des députés.--Séance du 8 février 1831.--

En proposant, sur l'article 1er de ce projet de loi, un amendement qui

repoussait l'adoption d'un cens quelconque comme base du droit électoral

dans les communes, soit urbaines, soit rurales, le général Lamarque

cita, à l'appui de sa proposition, un passage de l'ouvrage que j'avais

publié en 1821 sous ce titre: _Des moyens de gouvernement et

d'opposition dans l'état actuel de la France_. Je pris la parole pour

rétablir le vrai sens de ma pensée et repousser l'amendement proposé.

M. GUIZOT.--Je n'ai pas changé d'opinion depuis l'époque où j'écrivais

ce que l'honorable préopinant a bien voulu me rappeler aujourd'hui.

Aujourd'hui comme alors, je pense que la machine administrative la plus

forte, la mieux constituée, ne suffit pas pour gouverner. Aujourd'hui

comme alors, je pense que c'est dans les intérêts, dans les croyances,

dans les idées des masses qu'il faut aller chercher la force.

Aujourd'hui comme alors, je suis convaincu qu'il faut asseoir l'autorité

sur la base la plus large qui se puisse trouver, et que cette base ne

peut se trouver que dans les masses; cependant je viens combattre

l'amendement proposé par le préopinant, et appuyer le système de la

commission.

J'ai remarqué que presque tous les orateurs qui se sont succédé

aujourd'hui à cette tribune, je pourrais même dire tous, y compris

l'honorable préopinant, M. le préfet de la Seine, ont rendu hommage au

principe de la capacité comme base des droits politiques. Ils ont tous

reconnu que, pour posséder le droit, il fallait avoir l'indépendance et

les lumières, c'est-à-dire les conditions de la capacité politique.

Le principe de la capacité politique, introduit dans notre législation

comme source des droits politiques, est peut-être la plus belle, la plus

utile conquête que nous ayons faite depuis quinze ans. C'est de ce

principe qu'on doit dire ce qu'on a dit une fois de Napoléon, qu'il

n'avait détrôné que l'anarchie. Le principe de la capacité politique a

effectivement détrôné l'anarchie. Je prends donc acte de l'hommage qui a

été rendu par tout le monde à ce principe, et c'est de cet hommage que

je pars pour combattre l'amendement proposé.

Quelle est la conséquence de la capacité politique? C'est qu'elle varie

suivant les lieux, suivant les temps, suivant les affaires. Telle

capacité existe dans telle commune pour traiter ses affaires, qui n'est

plus la même dans telle autre commune, dans telle autre situation. La

capacité est donc sans cesse variable, subordonnée à une foule de

circonstances, au nombre des citoyens, à leur situation sociale, à

l'étendue et à la difficulté des affaires.

Que fait-on dans les amendements qu'on vous propose, dans celui que la

Chambre a rejeté au commencement de cette séance, et dans celui que

propose maintenant le général Lamarque? On ne tient aucun compte de ces

variations; on pose en fait que le droit est le même dans une petite

commune que dans une grande ville. Le premier amendement, que vous avez

rejeté au commencement de la séance, attribuait partout le droit

électoral à tous les citoyens payant une cote de contribution

personnelle quelconque. Il donnait le droit électoral, dans un village

comme à Paris, à tout citoyen payant une contribution personnelle

quelconque. Il est évident que, dans un village, quiconque possède doit

avoir des droits électoraux; mais dans Paris, il ne peut en être ainsi.

Une contribution personnelle à Paris ne ressemble en rien à ce qu'elle

est dans une petite ville, dans une petite commune. De sorte qu'après

avoir rendu hommage à la capacité, on ne tient aucun compte de la mesure

de cette capacité; on ne fait pas attention qu'elle varie forcément,

qu'elle est subordonnée à la nature des lieux, à l'importance des

affaires, et on adopte la même base dans des situations

très-différentes. Pourquoi? Parce qu'on n'est pas fidèle au principe de

la capacité et qu'on retombe dans le principe du suffrage universel

qu'on essaye de réintroduire dans notre législation. C'est pour faire

rentrer, presque à son insu, le suffrage universel dans nos lois qu'on

abandonne le principe de la capacité qu'on avait d'abord accepté. Je ne

crois pas que ce soit le moyen de réformer notre constitution

municipale.

On se prévaut de l'idée que, dans les communes, l'intérêt local est le

seul dont on s'occupe. Ne pensez pas, messieurs, qu'on puisse séparer

ainsi parfaitement les intérêts locaux des intérêts généraux; cette

division n'est jamais aussi réelle qu'on se l'imagine. Comment

concevoir, par exemple, que dans une grande ville, dans Paris, dans

Lyon, les intérêts locaux ne touchent pas de plus près aux intérêts

généraux, n'aient pas un caractère plus politique que dans une petite

ville? Vous aurez beau écrire dans vos lois la séparation des intérêts

locaux et des intérêts généraux; ils seront plus ou moins rapprochés et

unis selon la diversité des lieux; il résultera de la nature des choses

que, dans les grandes villes, les conseils municipaux auront un

caractère politique, que les idées politiques exerceront sur leur

composition une grande influence, et que les affaires dont ils

s'occuperont, quoique locales en apparence, auront toujours des points

de contact avec la politique.

On s'est prévalu de ce qui se passait autrefois en France, et de ce qui

se passe aujourd'hui ailleurs. On a dit que jadis les droits électoraux

communaux appartenaient à la presque totalité des habitants, qu'il était

étonnant qu'aujourd'hui on nous contestât ces droits. Il y a erreur:

autrefois en France la variété était prodigieuse dans nos communes; il y

en avait bien plus où le droit était concentré dans un petit nombre

d'habitants que de celles où le droit était plus étendu. Si vous

consultiez les anciennes chartes, vous verriez que le droit était

généralement concentré dans des corporations assez étroites. Si vous

allez en Angleterre chercher vos comparaisons, vous verrez que, si dans

quelques communes le droit appartient à tous les habitants, dans la

plupart des villes une corporation assez étroite est seule admise à en

jouir. De sorte que, hors de France ou dans notre ancienne histoire, le

droit appartenait à un moins grand nombre d'électeurs qu'il n'arriverait

dans le système de votre commission.

Si vous prenez l'Allemagne où le droit communal est assez large, vous

trouverez qu'il y est plus restreint qu'il ne le sera en France, d'après

le projet de votre commission. Ou je m'abuse fort, ou nous nous faisons

un peu illusion à nous-mêmes sur les mots; nous invoquons les souvenirs

de l'antiquité; nous parlons d'ilotes, de grandes aristocraties, de

tyrannies: j'avoue que je ne comprends pas comment, avec une loi

d'élection qui vous donne deux millions d'électeurs complétement

indépendants, lesquels nommeront des conseils dans lesquels seuls le

pouvoir central sera obligé de choisir ses agents, il serait possible de

voir là des ilotes, une aristocratie, une tyrannie. Je comprends qu'on

puisse invoquer ces souvenirs; mais en fait, dans la pratique, je vois

l'autorité locale remise presque partout entre les mains des citoyens

capables de l'exercer.

Je le répète; les lumières et l'indépendance, et j'ajoute l'esprit

d'ordre, de conservation de la société, la défense de l'ordre contre les

attaques auxquelles il pourrait être en butte, ce sont là les

conditions, de la capacité politique dans les petites comme dans les

grandes villes. Quand il s'agit de l'élection communale, comme quand il

s'agit de l'élection d'un député, les limites peuvent être plus ou moins

larges, mais le principe est le même; c'est toujours la capacité qui est

la source du droit, et les conditions de la capacité sont presque

partout les mêmes, les lumières, l'indépendance, l'esprit d'ordre et de

conservation. Il me semble que ce n'est pas après avoir, pendant quinze

ans, recueilli les fruits de l'introduction du principe de la capacité

dans nos lois, qu'on peut y renoncer. C'est à ce principe que nous avons

dû la conquête de l'élection directe, que nous avons dû la réalité de

l'élection et l'énergie avec laquelle les électeurs ont lutté, et contre

les influences supérieures, et contre les vices de la législation. C'est

sans aucun doute à l'introduction du principe de la capacité politique,

à sa substitution au principe faux et menteur du suffrage universel, que

nous avons dû l'énergie qu'a déployée l'élection parmi nous. Ce n'est

pas le moment d'abandonner ce principe, quand il nous a fourni les

moyens de nous défendre et de nous sauver, ni de rentrer dans le

principe du suffrage universel, qui ne nous a valu que mensonge et

tyrannie au nom du peuple. (_Très-bien! Très-bien!_)

XXVI

Discussion sur la conduite et la situation du ministère du 3 novembre

1830, à l'occasion des troubles survenus dans Paris, les 14 et 15

février 1831.

--Chambre des députés.--Séance du 19 février 1831.--

Dans la séance du 17 février 1831, M. Benjamin Delessert, député de

Maine-et-Loire, demanda au ministère des explications sur les désordres

graves qui avaient éclaté dans Paris, les 14 et 15 février, à l'occasion

du service funèbre célébré le 13 dans l'église de

Saint-Germain-l'Auxerrois, pour l'anniversaire de l'assassinat de M. le

duc de Berri. Le président du conseil, M. Laffitte, répondit à cette

interpellation, et un long débat s'engagea à la suite de son discours.

MM. Baude, Salvandy, Persil, Odilon Barrot, Dupin, Mauguin, etc., s'y

engagèrent successivement. Je pris la parole les 19, 20 février et le 9

mars, d'abord après M. Eusèbe Salverte, puis en réponse à M. Laffitte

qui m'avait répondu; et mes discours furent considérés comme l'une des

causes déterminantes de la chute du cabinet présidé par M. Laffitte, qui

tomba en effet quelques jours après et fit place au cabinet de M.

Casimir Périer.

M. GUIZOT.--Messieurs, j'ai peu de goût pour les précautions oratoires;

cependant, au milieu de ce déluge d'attaques, de calomnies et d'erreurs

volontaires ou involontaires, dont nous sommes inondés, j'ai besoin de

rappeler deux choses, et j'en demande la permission à la Chambre.

J'ai pris part à la révolution de Juillet; il n'y a pas eu une des

réunions de députés, grandes ou petites, nombreuses ou peu nombreuses, à

laquelle je n'aie assisté. J'ai eu l'honneur de rédiger la première

protestation des députés, la proclamation par laquelle la Chambre a

appelé Mgr le duc d'Orléans à la lieutenance générale du royaume. La

commission municipale qui siégeait à l'Hôtel de ville m'a fait

l'honneur, le 30 juillet, si ma mémoire ne me trompe, de me confier le

ministère de l'instruction publique, sous le titre de commissaire

provisoire. J'ai accepté. Je suis donc aussi engagé, aussi compromis que

personne dans la révolution de Juillet; sa cause est la mienne, et

personne, quand j'en parle, personne n'a le droit d'avoir le moindre

doute sur ma fidélité à sa cause.

Le second fait, que j'ai encore besoin de rappeler, c'est que, depuis

trois mois, je n'ai jamais cherché, j'ai soigneusement évité toute

occasion de me trouver en opposition avec le ministère, de lui susciter

le moindre embarras. Autant qu'il a été en moi, je lui ai prêté mon

appui; j'ai donc également le droit de n'être pas suspect aux ministres;

j'ai le droit de dire qu'aucune ambition personnelle, aucun sentiment

personnel ne m'a jamais animé dans ma conduite politique. A ce titre

encore, j'ai droit à la confiance.

Je regrette que, dans la discussion qui s'est élevée, le ministère se

trouve impliqué; je regrette qu'il me soit impossible d'y prendre part

sans faire acte d'opposition. Je le regrette si bien que j'ai hésité à

parler. Cependant comment se taire quand la révolution de Juillet tout

entière, le gouvernement qu'elle a fondé et la société qu'elle a voulu

sauver sont attaqués à la fois, et que l'un et l'autre ne sont point

défendus? Les ministres vous ont exposé hier les mesures qu'ils avaient

prises dans cette circonstance; vous avez entendu les plus honorables et

les plus éloquentes protestations partir de tous côtés de cette Chambre

en faveur de l'ordre public et de la liberté de tous contre les excès

qui ont désolé ces derniers jours.

Je ne veux pas entrer dans l'examen des mesures du ministère; je ne

veux, à plus forte raison, contester aucune des protestations, des

déclarations que vous avez entendues; je prends les mesures pour bonnes,

les déclarations pour parfaitement sincères; mais je n'en dis pas moins

qu'il n'y a dans tout ceci, à mon avis, ni dans les actes du ministère,

ni dans les protestations et les déclarations que vous avez entendues,

rien qui révèle, qui promette un gouvernement capable de défendre la

société et de se défendre lui-même dans la crise où nous sommes jetés.

(_Bien! bien!_)

Pour qu'il existe un gouvernement capable de suffire à cette double

tâche, il faut d'autres et de plus difficiles conditions; il faut autre

chose que des lettres, des instructions par les télégraphes, et des

protestations d'amour pour l'ordre public. La première condition d'un

pouvoir, d'un gouvernement capable de défendre la société et lui-même,

messieurs, c'est qu'il gouverne seul, que personne ne s'en mêle que lui,

qu'aucune intervention extérieure, aucune force extralégale ne vienne

prendre part au pouvoir, que les pouvoirs constitutionnels soient

pleinement libres, en pleine sécurité dans leur action; je le répète,

que le gouvernement gouverne seul.

Il y a une autre condition: c'est l'harmonie des pouvoirs

constitutionnels, leur action commune, leur concert chacun à sa place;

ce n'est pas trop de cette harmonie de tous les pouvoirs et de toutes

leurs forces réunies pour suffire à des circonstances comme celles où

nous nous trouvons. Si l'harmonie n'existe pas, si le faisceau n'est pas

ferme, si chaque pouvoir agit pour son compte et dans une direction

différente, il n'y a pas de gouvernement possible.

Encore une condition, et peut-être la plus indispensable, c'est que le

pouvoir, le gouvernement soit à sa place, dans la situation qui lui

appartient, c'est-à-dire à la tête de la société, et non à la queue,

comme on l'a dit; que cela soit en effet, que le pouvoir en ait le

sentiment, qu'il le professe, qu'il le proclame lui-même, et soit

reconnu de tous comme tel.

Depuis longtemps, messieurs, on proclame des idées qui tendent à faire

descendre le pouvoir de sa haute position sociale, à le subordonner, à

le placer au-dessous, je ne dirai pas de la société elle-même, mais de

presque toutes les forces qui prétendent l'envahir et parler au nom de

la société, au nom du peuple, comme on le dit. Il y a je ne sais combien

de peuples qui viennent se dire supérieurs au pouvoir; tant que cela

est, il n'y a pas de gouvernement possible.

Ce sont là, je le répète, les conditions fondamentales d'un gouvernement

capable de défendre la société, de se défendre lui-même contre tous les

périls. L'aveuglement des hommes a quelquefois méconnu la nécessité de

ces conditions; mais l'expérience, qui est le suffrage des siècles,

l'expérience a toujours rétabli ces conditions dans leur droit, et a

toujours proclamé que là où elles manquaient, il n'y avait pas de

gouvernement.

Ces conditions, toujours nécessaires, le sont encore plus aujourd'hui,

et pour la tâche particulière que notre époque est chargée d'accomplir.

Chaque époque a la sienne; la Révolution était chargée de détruire

l'ancien régime; elle l'a fait avec des principes et des forces qui lui

ont pleinement suffi; mais quand elle a voulu appliquer ces principes et

ces forces à autre chose, quand elle a voulu construire son propre

gouvernement avec les principes et les forces qui avaient détruit

l'ancien régime, elle ne nous a donné que la tyrannie dans l'anarchie.

Nous l'avons eue sous deux formes, forte sous la Convention, faible sous

le Directoire.

La Révolution avait détruit l'ancien régime, elle n'était pas capable

d'autre chose. L'Empire est venu qui a rétabli l'ordre, l'ordre

extérieur, matériel, qui a constitué la société civile telle que la

Révolution l'avait faite. Il l'a fait reconnaître de l'Europe entière;

telle était sa mission; il a réussi. Il a été incapable de constituer

une société politique durable; il n'avait pas pour cela les conditions

nécessaires. L'Empire est tombé à son tour. La Restauration lui a

succédé.

Qu'a promis la Restauration? Elle a promis de résoudre le problème, de

concilier l'ordre et la liberté. C'est sous cette bannière que la Charte

a été donnée. La Restauration portait en elle-même un principe. Elle

avait accepté dans la Charte des principes de liberté; elle avait promis

de les constituer; mais elle faisait cette promesse sous le drapeau de

l'ancien régime, sur lequel avait été écrit pendant tant de siècles:

_Droit divin_. Elle n'a pu résoudre le problème. Elle est morte à la

peine, accablée par le fardeau.

C'est à nous, à la révolution de Juillet que cette tâche a été imposée;

c'est notre devoir et notre situation d'établir définitivement, non pas

l'ordre seul, non pas la liberté seule, mais l'ordre et la liberté en

même temps. Il n'y a aucun moyen d'échapper à cette double mission. Oui,

messieurs, notre mission est double. Nous sommes chargés de fonder à la

fois le principe et les institutions de l'ordre, le principe et les

institutions de la liberté: c'est là la promesse de la révolution de

Juillet, le véritable programme de l'Hôtel de ville. Il se peut que des

espérances, des pensées d'une autre nature soient entrées dans quelques

têtes; il se peut que les mots: _un trône populaire entouré

d'institutions républicaines_, aient séduit des esprits généreux; mais

la pensée générale, l'espérance de la France, a été l'ordre et la

liberté se réunissant sous la monarchie constitutionnelle. C'est là la

vraie promesse de la révolution de Juillet, c'est là le véritable

programme de l'Hôtel de ville; et quand nous les réclamons, nous

réclamons la promesse de Juillet: c'est nous qui sommes fidèles au

caractère et au but de notre révolution.

Elle a beaucoup de moyens pour accomplir cette tâche, cette double

mission; mais dans sa propre nature, dans la nature des événements qui

l'ont faite, elle rencontre de grands obstacles. C'est la plus

nécessaire, la plus légitime, à coup sûr, des révolutions qui se soient

accomplies dans le monde; mais enfin, c'est une révolution, c'est-à-dire

un grand bouleversement du gouvernement et de la société par

l'intervention de la force matérielle. Eh bien! ce sont ces faits

primitifs de notre révolution qui font d'une part sa gloire, de l'autre

son péril. La plus grande difficulté, peut-être, qu'elle ait à

surmonter, la source de presque toutes les difficultés qui pèsent

aujourd'hui sur elle, c'est qu'elle a été l'oeuvre de la force

matérielle; non pas l'oeuvre d'un pouvoir constitué, d'une force légale,

mais une oeuvre populaire, glorieuse à ce titre, et en même temps

contraire à l'état régulier de la société. Toute révolution opérée de

cette manière est de sa nature un fait antisocial dont on a beaucoup de

peine à sortir.

Sans doute, messieurs, l'oeuvre est difficile, très-difficile, j'en

conviens, et certes, je suis loin de demander compte au ministère des

embarras qu'il y trouve. Cependant, il est impossible que nous ne lui

demandions pas, que nous ne nous demandions pas à nous-mêmes si nous

sommes dans la bonne voie, si nous marchons hors de l'abîme, si nous

nous guérissons peu à peu du mal contre lequel nous luttons, si nous

avançons vers la conciliation de l'ordre et de la liberté, qui est le

problème de notre temps.

Messieurs, je vous le demande, regardez à l'état actuel de l'ordre, et à

l'état actuel de la liberté.

Quant à l'ordre, messieurs, je ne parle pas de celui des rues, il est

évident pour tout le monde qu'il n'est pas en progrès... (_On rit._)

Nous pouvions espérer, après les désordres de décembre, qu'on en avait

fini. La victoire avait été complète, difficile, remportée dans

l'occasion la plus favorable au désordre. La garde nationale, notre

force à tous aujourd'hui, s'était glorieusement compromise. Six semaines

après, les désordres recommencent; je parlerai tout à l'heure du

prétexte. La garde nationale, cette fois, les réprima, mais avec moins

de décision, avec un peu plus d'inquiétude qu'elle ne l'avait fait en

décembre. (_Mouvement!_) Pourquoi? Est-ce que les sentiments de la garde

nationale seraient changés? Est-ce qu'elle n'aurait pas le même goût

pour l'ordre, et le désir de le concilier avec la liberté?

Les sentiments de la garde nationale ne sont pas changés; sa situation

dans la société, ses intérêts, ses habitudes, ne le permettent pas. La

garde nationale.... mais, messieurs, elle est comme nous, elle est

embarrassée; elle ne sait pas bien à qui s'adresser, elle cherche, elle

demande une direction, des ordres; elle demande à être commandée, je ne

dis pas militairement, elle est commandée par un des hommes qui honorent

la France et l'armée, mais politiquement commandée. (_Bravo! bravo!_)

Elle demande ce que demandent la France et les Chambres, à être

gouvernée; elle sent qu'elle ne l'est pas.

Comment la garde nationale, je le demande, se croirait-elle gouvernée?

elle assiste au même spectacle que nous; ce que nous voyons, elle le

voit; ce que nous entendons, elle l'entend; elle voit comme nous qu'il

n'y a pas d'harmonie entre les pouvoirs, que cet ordre qui n'existe pas

dans les rues, dans la société, n'existe pas non plus dans le sein du

gouvernement. Elle voit, par exemple, que dans la Chambre des députés,

où il existe une majorité comme dans toute assemblée, cette majorité ne

marche pas fermement, constamment d'accord avec le ministère; elle

s'étonne de nous voir ainsi en dehors du gouvernement parlementaire.

Voilà quinze ans que nous demandons un gouvernement parlementaire; il

est le but de tous nos efforts, de tous nos discours. Eh bien! nous ne

paraissons pas dans ce moment avancer beaucoup vers ce but.

Je ne voudrais pas répéter des mots dont je ne suis pas sûr, que je n'ai

pas entendus; mais on a dit: il n'y a de majorité que dans les boules,

il ne faut tenir compte que des boules, et hors de là, il n'y a rien. Je

répète que je n'ai pas entendu cela; mais je fus désolé dans cette

Chambre, en mars 1830, lorsque, passant à côté du banc où M. de Polignac

était assis, je l'entendis dire à des députés qui se trouvaient auprès

de lui: «Nous verrons aux boules si la Chambre rejettera le budget;

après tout, c'est de boules uniquement qu'il s'agit!» Il s'agit, dans un

gouvernement parlementaire, de tout autre chose que de boules; c'est là

sans doute que tout vient aboutir; mais il faut aussi le concert,

l'intelligence des pouvoirs, leur accord, leurs efforts communs vers le

même but; il faut l'harmonie de leurs sentiments, de leurs paroles; il

faut cette unanimité, cette forte cohésion qui les lie, et l'énergie qui

en résulte pour les uns et les autres. Voilà le gouvernement

parlementaire. Ce n'est pas à l'urne seulement qu'il aboutit; il précède

l'urne; il consiste dans tous les rapports des assemblées politiques

avec le ministère. Il est à ce prix, et c'est à ce prix seulement qu'il

portera ses fruits politiques (_Bravo! bravo!_)

Est-ce que la majorité de cette Chambre serait, par hasard, si

exigeante, si intraitable que de demander au gouvernement des efforts

extraordinaires? La majorité de cette Chambre s'est offerte constamment,

elle s'est offerte, elle a demandé qu'on marchât avec elle, elle a

promis des secours d'hommes, d'argent, tout ce dont on aura besoin; elle

demande sa dissolution, si on ne veut pas marcher avec elle. (_Bien,

très-bien!_ aux centres. _Applaudissements prolongés._)

On n'a point de motifs de dire que la majorité de cette Chambre est

exigeante, difficile; jamais il ne s'en est rencontré de plus facile, de

plus douce, de plus portée à soutenir le pouvoir, et à lui faire les

meilleures conditions qu'il ait jamais obtenues en pareille occasion.

Je ne rappellerai pas ce que vous avez vu hier. Vous avez vu que dans

l'intérieur du gouvernement, au sein du pouvoir exécutif, il n'y avait

pas plus d'ordre qu'entre les pouvoirs constitutionnels. A Dieu ne

plaise que je réclame cet infâme principe de la servilité des

fonctionnaires réclamé en d'autres temps! Sans doute on ne perd pas son

indépendance, sa dignité en s'alliant au ministère. Le ministère, à son

tour, a son indépendance et sa dignité à conserver. Il y a deux

personnes dans cette alliance; il faut de la liberté, de la dignité pour

toutes les deux: le ministère doit savoir se la conserver.

Voilà pour l'ordre, messieurs; voilà l'état où il est dans ce moment. Je

viens à la liberté. Elle est grande depuis la révolution de Juillet,

elle est réelle pour tout le monde, c'est notre honneur à tous; mais il

faut en liberté quelque chose de plus que la réalité actuelle, quelque

chose de plus que le présent: il lui faut de la sécurité, il lui faut

des garanties pour l'avenir. Ces garanties existent-elles aujourd'hui

pour toutes les classes de citoyens? Toutes ces opinions si vives, qui

se manifestent avec tant d'énergie, sont-elles sûres? Espèrent-elles

rester longtemps dans le même état? Là est la question.

Je passe à la liberté individuelle; elle est grande comme les autres.

Sans doute le gouvernement n'a aucune intention de porter et n'a jamais

porté la moindre atteinte à la liberté individuelle. Mais elle est

difficile à concilier avec de fréquentes émeutes, elle a beaucoup à en

souffrir. Vous entendiez hier M. le préfet de police raconter comment il

avait été obligé de lutter de son corps, a-t-il dit, et sans doute il

l'a fait avec le courage qui le distingue; obligé de lutter pour sauver

la liberté d'un homme qui se débattait dans la foule, qui se rendait je

ne sais où, qui se trouvait là par hasard. A coup sûr, cet homme ne doit

pas croire que la liberté individuelle soit bien sûre à Paris. (_On

rit._) J'ai entendu dire, je ne garantis pas ce fait, qu'un honorable

député de Belgique, un prêtre, a été insulté dans les rues de Paris,

parce qu'il paraissait avec les habits de son état et qu'il a eu besoin

des secours de la garde nationale pour se mettre en sûreté. Celui-là

aura aussi quelques doutes sur la liberté individuelle. Je pourrais

aller plus loin, parler de l'impossibilité que, dans des désordres

pareils, toutes les arrestations soient bien réfléchies, bien motivées.

Il est évident qu'il y en a de légères; il y en a qui portent atteinte à

la liberté individuelle. En un mot, avec le désordre dans les rues, avec

la perspective des émeutes, il n'y a aucune liberté individuelle sûre et

dont les citoyens puissent se vanter.

Je ne dirai qu'un mot de la liberté des opinions. Un de nos honorables

collègues sait à quel prix il faut l'acheter. (_On rit._) Ce n'est pas

là précisément l'état normal de la liberté des opinions.

Je passe à la liberté des cultes. M. le préfet de la Seine en a parlé à

cette tribune dans les meilleurs termes, avec les plus honorables

sentiments: il s'est empressé de dire qu'il avait fait tous ses efforts

pour rétablir la liberté des cultes dans Paris. Il a eu raison, Mais à

la liberté des cultes, comme aux autres libertés, il faut de l'avenir;

il lui faut du respect; elle ne vit que du respect public. (_Bien,

très-bien!_) Elle a besoin d'être respectée; il ne lui suffit pas d'être

écrite dans la loi. Pour entrer dans les églises, pour y professer son

culte, il faut être sûr que le peuple et l'autorité vous protégeront.

Pendant quinze ans, sous la Restauration, les protestants ont joui d'une

entière liberté de culte; ils ont reçu du gouvernement des Bourbons plus

de secours, plus de temples et de pasteurs qu'ils n'en avaient reçu des

gouvernements précédents. Eh bien, ils ne croyaient pas avoir la liberté

des cultes, et ils ne l'avaient pas réellement, parce qu'ils étaient un

objet de défiance, d'aversion, et qu'ils se défiaient à leur tour. Ils

ne comptaient pas sur cette liberté des cultes dont ils jouissaient.

C'est ainsi qu'une grande partie des catholiques français se croient

dans la même situation aujourd'hui; quoique jouissant de la liberté qui

leur sera conservée, grâce à vos mesures, ils s'attendent à des actes

d'hostilité de la part du gouvernement. C'est un fait, un fait que vous

avez à guérir; vous le guérirez sans doute; mais vous avez à le guérir.

Vous êtes obligés de témoigner plus de respect à la liberté des cultes

que tout autre gouvernement.

Je sais, messieurs, que de la plupart de ces maux, de ces désastres, on

s'en prend aux carlistes. Je ne fais aucun doute sur les intentions de

ce qu'on appelle _parti carliste_; il y en a un, il ne peut pas ne pas

en exister un. Sans aucun doute, il est hostile et cherche toutes les

occasions de réussir dans son hostilité. Cependant je voudrais demander

à un de nos honorables collègues ce qu'il entend par ces illusions dont

il a parlé hier, et dont il a déploré la perte. Il a dit que c'était une

belle illusion de croire qu'on pouvait par la liberté ramener ses

ennemis, les guérir de leurs préventions, dissiper les haines et

échapper ainsi à la nécessité des mesures extraordinaires.

Messieurs, si on s'est flatté, par la liberté égale de tous, par la

modération, de se concilier en six mois tous ses ennemis, de dissiper

toutes les préventions, de vaincre en un mot les partis, j'en demande

pardon à la Chambre, c'est une illusion d'enfant. Cela n'est jamais

arrivé dans ce monde; les partis résistent bien plus longtemps à la

modération, à la douceur, aux bons gouvernements, comme ils résistent

plus longtemps à la tyrannie; sans doute il faut s'attendre à la longue

hostilité, à la malveillance séculaire peut-être du parti vaincu; et ce

n'est pas une illusion à perdre pour celui qui croit que la liberté, la

modération, le régime égal pour tous sont plus propres à le ramener, et

feront durer le mal beaucoup moins que tout autre système de

gouvernement. (_Oui, oui, c'est vrai._) Il n'y a là aucune illusion. La

justice est le droit de tous, des vaincus et des vainqueurs. Pour le

gouvernement, le système de la liberté individuelle et de la modération

est le meilleur moyen de vaincre l'animosité des partis, quelque longue

que cette tâche puisse être.

Messieurs, qu'on prenne à l'égard du parti carliste, comme des autres,

toutes les mesures qu'on jugera nécessaires dans les limites de la

liberté et de la justice. Je sais que ce parti est à la fois impuissant

et malfaisant; je sais qu'il lui arrive ce qui arrive aussi ailleurs,

que le venin demeure là où la vie n'est déjà plus. (_Bien, très-bien!_)

Qu'on prenne donc contre lui toutes les mesures nécessaires et

légitimes. Mais permettez-moi de dire aussi à notre révolution, à cette

révolution qui est à nous aussi bien qu'à qui que ce soit, permettez-moi

de lui dire ce que nous regardons comme la vérité sur son compte;

permettez-moi de chercher à la défendre de ses propres erreurs, de ses

propres vices, pour appeler les choses par leur nom.

Un honorable membre de cette Chambre m'a reproché, il y a quelque temps,

de mal parler de la Révolution française en général, de lui reprocher

ses torts, à toutes les occasions, de la traduire pour ainsi dire à la

barre de l'Europe; c'est l'expression dont on s'est servi. Messieurs,

pendant quinze ans qu'a duré la Restauration, j'ai fait un autre métier;

j'ai défendu la Révolution française, non-seulement dans ses intérêts,

mais dans ses idées, dans son honneur, dans sa dignité. En 1826, au

moment où elle semblait le plus être vaincue, je l'ai appelée glorieuse

en face de ses ennemis. Pourquoi, messieurs? Parce qu'elle était alors

attaquée, diffamée, en péril.

J'ai coutume, je l'avoue, de dire la vérité au plus fort, et de me

porter là où paraît être le danger (_Bravo! bravo!_ aux centres.)

J'agis aujourd'hui comme alors; je dis aux vainqueurs ce que je crois la

vérité; je vais où le danger me paraît être.

En faisant cela, je crois agir non-seulement en honnête homme, en bon

citoyen, mais faire un acte de prudence politique. Les gouvernements ne

sont pas faits, ne sont pas institués pour plaire; les gouvernements

libres moins que d'autres. On a vu des gouvernements despotiques et

populaires. Quand ils sont forts, ils rallient la majorité des intérêts

nationaux; ils savent se placer dans le mouvement national, ils

étouffent le reste, et alors on les dit populaires.

Dans les pays libres, le meilleur gouvernement n'est presque jamais

populaire. Il a toujours contre lui le parti des espérances et celui des

mécomptes. Le parti des illusions déçues est précisément la portion de

la société la plus remuante; c'est assez pour rendre le pouvoir

impopulaire, même au moment où il est le plus national et le meilleur,

où il rend le plus de services au pays.

La Chambre des députés, en juillet, a pris une autre position

qu'auparavant; elle est devenue non le gouvernement, mais le siége du

gouvernement. On s'en prendra à elle de toutes choses, parce que c'est

elle qui donne l'impulsion. Que la Chambre des députés ne s'y trompe

pas; par cela seul qu'elle détermine la direction du gouvernement et

qu'elle en répond, elle est destinée désormais à n'être pas populaire.

Tant qu'elle n'en aura pas pris son parti, tant qu'elle se trompera sur

sa situation, qu'elle jugera de sa situation présente par sa situation

passée, elle sera dans une position fausse, elle ne remplira pas sa

véritable tâche.

Depuis 1688, il n'y a pas eu en Angleterre de Chambre des communes

populaire; il n'y en a pas eu une seule qui n'ait eu contre elle, sinon

immédiatement, du moins presque aussitôt après son avénement, les

écrits, les mouvements de cette portion de la société qui fait et qui

défait la popularité. Pourquoi? Parce que, à partir de cette époque,

c'est la Chambre des communes qui a gouverné l'Angleterre; de même

qu'elle avait le pouvoir, elle avait la responsabilité. Aussi elle a

fait des fautes. Quiconque aura le pouvoir en sera responsable, ne sera

pas populaire et ne doit pas y prétendre; on ne gouverne les peuples

libres qu'à ce prix. Je crois fermement que nous sommes dans une

mauvaise direction, que l'ordre et la liberté chez nous sont en perte et

non pas en gain. Je crois fermement que nous ne sommes pas dans la voie

du gouvernement libre, du gouvernement national. J'en étais convaincu il

y a trois mois, lorsque mes amis et moi sommes sortis du ministère.

D'autres, honorables comme nous, sincères comme nous, dévoués comme nous

au prince et au pays, en ont jugé autrement; ils ont cru la tâche

possible aux conditions auxquelles nous l'avions jugée impossible. Je ne

leur demanderai pas ce qu'ils en pensent aujourd'hui. (_Mouvement._) Je

dis seulement que, si on persiste dans cette voie, si c'est la

popularité qu'on cherche par le gouvernement, on n'aura pas de

gouvernement, pas plus, toujours moins qu'on n'en a aujourd'hui. L'ordre

y perdra sa force, la liberté son avenir, les hommes qu'on y appellera

leur popularité; et nous ne serons pas plus avancés après. Pour mon

compte, je ne crois pas qu'il soit possible de rester dans cette

position.

__________

--Séance du 20 février 1831.--

M. GUIZOT.--La Chambre m'a paru regretter que la question qui l'occupe

devînt si exclusivement personnelle (_murmures_); je le regrette comme

elle. J'avais essayé de l'éviter et de donner à la discussion, tout en

trouvant que le ministère y était impliqué, un tour aussi général, aussi

désintéressé qu'il était en mon pouvoir. Cependant je comprends que la

question se pose de nouveau et nettement, entre le ministère dont j'ai

eu l'honneur de faire partie et le ministère actuel. Je comprends

très-bien que M. le président du conseil ait été amené à la poser de la

sorte, et je l'accepte à mon tour, tout en priant la Chambre de

remarquer que ce n'est pas moi qui l'ai posée ainsi.

M. le président du conseil me reproche surtout deux choses: d'avoir

exagéré le tableau de notre situation et d'avoir imputé tout le mal au

pouvoir. Sur le premier point, je désire qu'il ait raison; c'est

sincèrement et du fond du coeur que je désire me tromper sur la gravité

de notre mal. Je suis loin de penser qu'il soit sans remède;

non-seulement je ne le crois pas sans remède, mais je crois la remède

sous notre main.

Mais je ne pense pas non plus que, parce que le remède existe, il faille

dissimuler la gravité du mal. Remarquez la situation dans laquelle nous

nous trouvons habituellement sous le régime représentatif: d'un côté,

une opposition vive, ardente, passionnée, toujours prête à exagérer tout

ce qui se passe dans la société, à reprocher au pouvoir toutes les

fautes, tous les malheurs; et de l'autre côté, un pouvoir qui, sans

cesse obligé de se défendre, est dans la nécessité d'atténuer le mal à

son tour, de le nier même quand il le reconnaît, quand il en a le

sentiment. Il s'établit sur la situation du pays une polémique dans

laquelle il y a exagération des deux côtés.

C'est un grand danger pour les gouvernements de ne pas avoir un

sentiment vrai et juste de leur situation, de ne pas connaître tout le

mal de la société. Ces reproches très-fondés qu'ils peuvent adresser à

l'opposition, cette exagération qu'ils trouvent dans les accusations

dont ils sont l'objet, voilent à leurs yeux le mal réel de la société,

et parce qu'ils ont souvent raison contre l'opposition qui les accuse,

ils ne voient pas qu'elle a souvent raison contre eux, et qu'elle ne

leur dit pas même tout le mal qui existe et tout ce qu'on aurait pu

faire pour le prévenir.

Je ne crois pas avoir exagéré le mal; je le répète, je ne le crois pas

sans remède, et je suis convaincu que, si les ministres actuels étaient

hors du conseil, s'ils n'avaient pas cette responsabilité qui aveugle

les hommes comme elle les éclaire, ils jugeraient de la situation comme

moi, comme nous tous, qu'ils la verraient aussi grave que je la vois,

qu'ils y trouveraient tout le mal que j'y trouve. Je crois que c'est

uniquement dans cette nécessité continuelle de se défendre contre des

accusations souvent injustes, qu'est la source de leur erreur, de.....

passez-moi le mot, de leur aveuglement sur notre situation.

Quant à avoir imputé tout le mal au pouvoir, je ne crois pas avoir

encouru ce reproche. J'ai dit le premier que, dans la nature même de

notre situation, dans l'origine de notre révolution, dans cette

intervention si glorieuse de la force populaire dans le gouvernement,

était la véritable, la principale cause du mal qui nous travaille. Ce

n'est pas aux hommes que je l'impute: ils y ont leur part, mais ce n'est

pas la plus grande. Je reconnais toutes les difficultés qui les

assiégent et combien ils ont de peine à en sortir; et, je le répète, si

nous étions dans une voie de progrès, quelque lent qu'il pût être,

quelque éloigné que me parût le but, je n'aurais pas élevé la voix;

c'est uniquement parce que nous sommes, à mon avis, dans une voie de

détérioration, parce que nous marchons vers le mal au lieu de marcher

vers le bien, que j'ai élevé la voix, et que j'ai imputé aux hommes une

partie du mal de la situation.

On dit que je n'ai pas indiqué les remèdes; j'en conviens, les remèdes

sont très-difficiles à indiquer, parce qu'ils consistent infiniment plus

dans l'action que dans les paroles; les remèdes, il faut les pratiquer:

on les pratique plus aisément qu'on ne les dit.

Cependant je crois avoir signalé les principales causes, et en même

temps les principaux moyens de porter remède au mal. J'ai dit surtout

que l'harmonie n'existait pas entre les pouvoirs constitutionnels,

qu'ils ne savaient pas, passez-moi le mot, se servir, se soutenir les

uns les autres, que cette union de toutes les forces constitutionnelles

entre les grands pouvoirs et de toutes les forces exécutives dans le

sein du gouvernement, que cette union n'existait pas, que le

rétablissement de cette union était le grand remède, le remède dont nous

avions besoin. Il faut bien que ce remède ait paru le vrai au ministère

actuel puisqu'il vient de le proposer, puisqu'il vient de l'accepter tel

que vous l'aviez proposé. Ce que le ministère vient d'annoncer, c'est le

remède que j'ai indiqué, que cette Chambre invoque depuis longtemps.

(_Voix nombreuses au centre_: Oui, oui!..... _A gauche_. Vous n'en

vouliez pas, il y a quelques jours.)

Permettez-moi d'exposer au vrai, et en entrant encore plus avant que je

n'ai fait hier dans notre situation, les relations de la Chambre avec le

ministère.

La Chambre, depuis six mois, a essayé par tous les moyens de marcher

avec le ministère, de lui prêter force, la Chambre ou du moins la

majorité de cette Chambre. (_Aux centres: Oui! oui!_)

Elle n'a pas demandé depuis six mois sa dissolution, parce qu'elle a

espéré pouvoir porter au gouvernement l'appui dont il avait besoin...

(_Aux centres: Oui! oui!_); parce qu'elle a espéré pouvoir arriver au

rétablissement de cette harmonie entre les pouvoirs constitutionnels qui

lui paraissait la condition nécessaire de leur force. C'est dans cette

espérance que la majorité de cette Chambre n'a pas élevé la voix pour en

appeler au pays. (_M. Isambert parle de sa place._)

_M. le président._--Quand tout le monde a le droit de parler, on ne doit

pas interrompre.

M. GUIZOT _continue._--Je conviens que ces expressions _la majorité et

la minorité de cette Chambre_ me déplaisent. Aussi au moment de les

employer, je cherche à les éviter. Je me servirai, si vous le voulez, du

mot _la Chambre tout entière_, mais quand je l'emploierai, une portion

de cette Chambre me criera que ce n'est pas son avis, que ce n'est pas

ce qu'elle demande. Comment voulez-vous que je fasse? Il faut bien que

je parle de la majorité et de la minorité; il n'y a pas moyen d'échapper

à cette situation.

Je dis donc que, tant que la majorité de cette Chambre a espéré de

pouvoir s'allier fermement et constamment au gouvernement, de pouvoir

lui prêter l'appui dont il avait besoin et de pouvoir à son tour en

recevoir la force nécessaire au salut du pays, elle est restée dans

l'attente; et c'est seulement parce qu'elle commence à perdre cette

espérance, parce qu'elle se voit elle-même compromise, s'affaiblissant

elle-même, se décréditant par son inertie, parce qu'elle ne peut faire

ce qu'elle voudrait faire, ce qu'elle demande qu'on lui fasse faire,

c'est, dis-je, par cette raison qu'à son tour elle élève la voix et

qu'elle invoque comme remède à notre situation cette dissolution qu'on

invoquait contre elle, il y a quelques jours, apparemment dans les mêmes

vues.

J'ai donc indiqué le grand remède, le remède efficace à notre situation,

le seul qui puisse rétablir l'harmonie entre les pouvoirs

constitutionnels et la force dans le gouvernement.

M. le président du conseil vient de vous dire: «quand le pays aura

prononcé, quand une majorité sera venue, elle sera obéie.» Messieurs, je

n'aime pas le mot _obéie_, même pour une majorité. Je ne crois pas qu'un

gouvernement doive promettre d'obéir. (_Adhésion aux centres._) Si la

majorité qui viendra dans cette enceinte semblait au pouvoir contraire

aux intérêts du pays, dangereuse pour le trône et pour la nation, il

devrait dissoudre encore la Chambre. Il ne doit donc pas s'engager

d'avance à obéir à une majorité quelconque, jusqu'à ce qu'il ait épuisé

tous les moyens légaux, toutes les épreuves constitutionnelles.

(_Nouveau mouvement d'adhésion._)

Je crois donc avoir indiqué le grand remède, le remède politique. Il y

en avait deux. On pouvait, c'est ma conviction, on pouvait marcher avec

cette Chambre, on pouvait fonder de concert avec elle un gouvernement

véritablement national. C'est cette première épreuve que la Chambre a

tenté, ou plutôt c'est dans cette attente que la Chambre vit depuis six

mois. Ce remède n'a pas été employé, on n'a pas su l'employer. Il y en

avait un autre, la dissolution; c'est celui que la Chambre invoque,

c'est celui que M. le président du conseil vient de nous promettre. Je

n'ai donc pas été aussi silencieux qu'on le dit sur le remède. J'ai

indiqué le remède applicable pendant que la Chambre était là, et le

remède applicable quand on voudra la renvoyer.

Après cette discussion générale sur notre situation, je demande la

permission de dire quelques mots sur ce qui est personnel à moi et à mes

honorables amis.

Il est vrai que les difficultés que j'ai signalées, nous ne les avons

pas surmontées, que le mal dont je me suis plaint, nous ne l'avons pas

guéri; c'est pour cela que nous nous sommes retirés des affaires.

(_Mouvement._) C'est parce que nous n'avons pas trouvé les moyens qui

nous paraissaient indispensables pour guérir ce mal, pour surmonter ces

difficultés, que nous n'avons pas voulu en accepter la responsabilité.

(_Voix à gauche:_ C'est vous qui les avez fait naître!) Croyez-vous que

nous n'ayons à cette époque rien proposé, rien demandé? On nous demande

à notre tour si l'éloignement du préfet de la Seine ou l'emploi des

baïonnettes nous paraissaient des moyens de gouvernement suffisants pour

guérir, au mois d'octobre, le mal qui existe encore aujourd'hui. Non

certainement, ces moyens-là ne nous paraissaient pas suffisants, nous

n'avons pas demandé l'emploi des baïonnettes; nous avons cru qu'il

fallait faire ce qui dispense de les employer; nous avons cru qu'il

fallait constituer le pouvoir, mettre le gouvernement dans une position

telle qu'il n'y eût pas à craindre d'émeutes dans les rues. Nous savons

très-bien qu'on ne prévient pas les émeutes, souvent on n'en est pas

averti la veille. Mais on les empêche trois mois d'avance, on les

empêche par la conduite de tous les jours, par l'ensemble du

gouvernement, et non par l'emploi direct des baïonnettes et la

destitution de quelques hommes.

Il est possible que, si nous eussions demandé, à cette époque, tels ou

tels moyens de gouvernement en particulier, et quand même on nous les

eût donnés, nous n'eussions pas dû rester aux affaires. Ce n'était pas

d'un acte en particulier, c'était d'un système de gouvernement, d'un

ensemble de conduite qu'il s'agissait. Aussi, c'est sur ce point

fondamental qu'il était nécessaire de se concerter, de s'unir fortement

avec les pouvoirs constitutionnels, qu'il était nécessaire d'adopter,

soit en matière législative, soit dans le pouvoir exécutif, soit dans

l'administration, des principes de conduite et des hommes qui pussent

convenir à la majorité des Chambres et à l'ensemble des pouvoirs

constitutionnels.

C'est là, messieurs, qu'était la question; c'est par là que la

séparation s'est faite. Je ne dis pas que nous eussions été capables de

suffire à cette tâche; je ne dis pas que si l'on eût accepté notre

système, nous eussions réussi; mais je dis que, du moment où nous

n'étions pas en état de le faire pleinement et réellement prévaloir dans

le conseil, nous devions nous retirer, et que nous avons fait acte

d'honnêtes gens et de bons citoyens, en n'acceptant pas la

responsabilité d'une conduite que nous ne pouvions pas tenir. (_Marques

d'adhésion aux centres._)

__________

--Séance du 9 mars 1831.--

M. GUIZOT.--Je ne prolongerais pas cette pénible discussion, s'il n'y

avait pas, dans l'intérêt de la vérité, un principe et un fait à

rétablir. M. le président du conseil vient de dire que la dissolution de

la Chambre appartenait au Roi seul, que c'était l'expression de la

volonté royale seule, que le ministère n'avait pas à y intervenir. Je ne

crois pas, messieurs, que ce soit là le principe constitutionnel. Dans

aucun cas, le Roi ne fait rien seul. Le Roi ne fait rien que par le

conseil de ses ministres, et, s'il s'agit de dissolution, de nomination,

d'un acte quelconque, il y a des conseillers qui en répondent. La

dissolution n'est, pas plus que tout autre acte du gouvernement,

l'expression d'une volonté particulière du Roi; c'est l'expression d'un

système ministériel que le Roi soutient tant qu'il garde ses ministres

et qu'il abandonne quand il les change: voilà pour la question de

principe.

Quant à la question de fait, la Chambre n'a demandé ni sa conservation

ni sa dissolution. (_Voix aux centres:_ C'est vrai.) La Chambre n'a

jamais émis d'opinion sur cette question. Seulement elle a remarqué un

grand désaccord, un grand trouble dans l'intérieur du gouvernement, un

défaut d'harmonie entre les pouvoirs constitutionnels et de vigueur dans

l'exercice du pouvoir exécutif. C'est là le fait qu'elle a signalé à

l'attention du Roi et du pays, et elle en a tiré cette double

conséquence qu'il fallait ou changer de système ou en appeler au pays

pour savoir s'il approuvait le système actuellement suivi. La Chambre,

je le répète, n'a point demandé sa dissolution, mais elle a pensé qu'il

était temps de rétablir l'harmonie dans le sein du gouvernement, et, en

remarquant ce fait, elle s'en est remise à la sagesse du prince sur le

choix à faire entre les deux moyens, sur le changement de système ou

l'appel au pays.

XXVII

Discussion du projet de loi sur les attroupements, et des mesures prises

par le cabinet de M. Casimir Périer à l'égard de l'association dite

_nationale_.

--Chambre des députés.--Séance du 30 mars 1831.--

Le 14 mars 1831, le lendemain même de la formation du cabinet présidé

par M. Casimir Périer, une association se forma à Paris «pour assurer,

disait son programme, l'indépendance du pays et l'expulsion perpétuelle

de la branche aînée des Bourbons.» C'était évidemment une association

dirigée contre la politique de paix européenne et de résistance à

l'esprit révolutionnaire que proclamait le nouveau cabinet. Des comités

correspondants s'instituèrent dans plusieurs départements. Le 18 mars,

le gouvernement présenta à la Chambre des députés un projet de loi

destiné à réprimer les attroupements qui, depuis l'émeute des 14 et 15

février, se renouvelaient tous les jours et troublaient gravement

l'ordre public. La discussion de ce projet commença le 28 mars, et

indépendamment de ces dispositions propres, la légalité et l'opportunité

de l'_Association nationale_ en furent le principal objet. A cette

occasion, et pour la défense du ministère de M. Casimir Périer et de sa

politique, je pris la parole, en réponse à M. Odilon Barrot, et en ces

termes:

M. GUIZOT.--Ce n'est pas moi qui viendrai contester les regrets sur la

vivacité de nos débats et le désir d'union que vient de manifester

l'honorable préopinant. Je les partage avec lui. Seulement, je crois

devoir faire remarquer que ce n'est pas du côté du gouvernement que la

désunion a commencé, que ce n'est pas lui qui a engagé l'attaque, que

c'est du sein de l'opposition, d'une opposition vive, et je pourrais

dire violente depuis plusieurs mois, qui a éclaté par la presse, par

tous les moyens, que c'est du sein, dis-je, de cette opposition que les

attaques sont sorties et que les associations se sont formées.

(_Agitation à gauche... Au centre:_ Oui, oui, c'est vrai.)

Dans le département de la Moselle en particulier, on a accusé le pouvoir

d'abandonner la cause de l'indépendance et la dignité du pays. Ce n'est

pas pour l'aider dans sa marche, c'était pour le suppléer, pour le

remplacer, pour substituer un système à un autre (_dénégations à

gauche_); c'était pour substituer un système d'administration à un

autre. (_Nouvelles dénégations._) Si la Chambre me le permet, j'entrerai

dans quelques détails. (_Oui, oui, parlez._)

Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'opposition, dans le département de la

Moselle, a pris cette marche. Il y a plusieurs mois qu'une société

particulière très-peu nombreuse s'est constituée à Metz en état

d'hostilité, non-seulement avec l'administration locale, mais avec

l'administration centrale. Elle a institué des séances, elle s'est

érigée en club, elle a donné son programme, elle s'est déclarée hostile

au système d'administration qui était suivi à Paris; elle a même

sollicité le renversement du ministère précédent, comme contraire à

l'indépendance et à la dignité de la France... (_Interruption à

gauche._) Elle le trouvait beaucoup trop faible, beaucoup trop peu

prononcé; elle réclamait la guerre, elle se prononçait pour la guerre

immédiate, la guerre agressive.

On a pu voir, dans un petit journal publié à Metz, les actes et le

langage de cette société. Je ne parle maintenant que du fait,

j'examinerai plus tard les conséquences.

C'est du sein de cette société qu'est sortie la première association sur

le modèle de laquelle toutes les autres ont été formées. J'ai donc le

droit de dire que ce n'est pas du ministère, mais d'une opposition

ancienne quoique fort restreinte, qu'est venue l'attaque. Il ne faut

donc pas imputer au pouvoir les dissensions qui existent parmi nous; il

ne faut pas lui reprocher ce système de dénigrement, de calomnie,

d'injures qui a commencé à peser sur sa tête, dont il a été le premier

objet et la première victime. Le pouvoir use aujourd'hui de son droit de

défense, et le tort qu'il a eu, c'est de ne pas en avoir usé plus tôt.

(_Adhésion aux centres._)

J'entre maintenant dans la question. Il y en a deux qui ont été

soulevées hier et aujourd'hui, peut-être avec un peu de confusion: la

question de notre état intérieur et celle de notre état extérieur, les

questions de l'administration et de la guerre. Je demande à la Chambre

la permission de lui dire mon avis sur l'une et sur l'autre.

Tout ce qui se rapporte à notre état intérieur a été rattaché au fait

des associations dites _nationales_, et je crois avec raison, car elles

sont évidemment le principal caractère, le fait dominant de notre

situation. Je ne m'étonne donc pas que ce soit d'elles seules qu'on

s'est occupé; seulement, j'ai lieu de m'étonner que ce soit à propos du

projet de loi sur les émeutes. (_Voix à gauche:_ On nous a provoqués.)

Le fait n'est pas contestable; c'est à l'occasion du projet de loi sur

les émeutes qu'on a soutenu les associations dites _nationales_...

(_Interruption à gauche._) Je n'accuse personne d'avoir soutenu les

émeutes; je dis seulement que c'est sur ce terrain que s'est établie la

discussion, et qu'il s'est fait dans les esprits une transition

naturelle et presque involontaire des émeutes aux associations

nationales. (_Sensation._) C'est donc des associations seules que j'ai à

vous parler, puisqu'elles renferment toute la question de notre

politique intérieure.

On a soutenu leur légitimité et leur opportunité. On trouve le

gouvernement injuste, parce qu'il les improuve, et imprudent, malavisé,

parce qu'il ne s'empresse pas de les accueillir.

Que les citoyens s'associent pour défendre ou pour exercer leurs droits

constitutionnels, les droits consacrés par la Charte, rien de plus

simple. Ces associations peuvent être graves, dangereuses même pour le

pouvoir, mais c'est par sa faute; quand elles le menacent, il est dans

son tort. L'association des citoyens pour l'exercice ou la défense des

droits constitutionnels est indiquée dans la Charte, et elle ne peut

avoir rien d'illégitime. Nous avons vu des associations pour le refus de

l'impôt, pour les élections; elles étaient graves, menaçantes pour le

pouvoir, mais elles n'avaient rien d'illégitime; elles étaient conformes

aux droits des citoyens, et elles ont sauvé le pays.

Que les citoyens s'associent encore pour certains actes, dans certains

buts qui n'ont pas été prévus ni interdits par les lois; je le conçois:

ces associations ont quelque chose de plus douteux que les précédentes;

leur légitimité et leur opportunité peuvent varier davantage selon les

circonstances. Par exemple, l'association catholique en Irlande, une

association formée pour obtenir le redressement de certains griefs, des

modifications et même des modifications profondes au gouvernement, à la

législation du pays, il n'y a là rien de radicalement illégitime; cela

peut être bon, utile, quelque graves et dangereuses que de telles

associations puissent être.

Mais s'associer pour des actes dont la constitution a spécialement

chargé les pouvoirs publics, pour faire, comme on vous l'a dit, ce que

des forces légales sont chargées de faire, cela est radicalement vicieux

et illégitime.

Que diriez-vous d'une association formée pour rendre la justice? Que

diriez-vous d'une association pour battre monnaie? (_Mouvement à

gauche._) Ce ne sont là que des fonctions publiques, des droits dont le

pouvoir est investi, des intérêts généraux auxquels il est chargé de

pourvoir.

Mais on dit: dans l'association formée pour la défense du territoire, il

n'y a rien de coërcitif, il n'y a rien qui empêche le pouvoir de

continuer ses fonctions; seulement les citoyens viendront l'aider dans

sa tâche.

Messieurs, c'est bien quelque chose que d'exiger du gouvernement qu'il

accepte, qu'il adopte ces pouvoirs momentanés, marchant côte à côte de

lui, le surveillant et le contrôlant. Aurions-nous oublié ce qui a

rempli l'histoire de l'Europe pendant des siècles? Une association du

même genre, l'association de l'Église a été pendant huit siècles le

surveillant de l'action du pouvoir civil. On a toujours dit que c'était

un État dans l'État. Elle n'avait cependant pas la prétention de lever

des hommes pour faire la guerre: elle ne régissait que l'existence

religieuse des hommes. Eh bien! par cela seul que c'était une société

constituée, elle a été un embarras, un danger pour les pouvoirs publics,

et l'objet d'une surveillance attentive.

Et nous-mêmes, que n'avons-nous pas dit naguère de ces associations, de

ces congrégations religieuses qui se formaient autour de nous? Ne nous

en sommes-nous pas plaints? Les apôtres les plus ardents de la liberté

n'ont-ils pas demandé hautement au pouvoir de s'en séparer, d'éloigner

de lui les fonctionnaires qui s'y engageaient? Pourquoi donc?

Apparemment parce que le principe de ces associations, leur existence,

leur action paraissaient dangereux pour les pouvoirs publics, pour leur

sûreté.

Il s'agit aujourd'hui du même fait; nous sommes dans une situation

analogue. Je répondrai tout à l'heure aux exemples qu'on a cités de

l'Angleterre; on verra qu'ils sont sans aucune application à notre

situation présente, qu'ils condamnent les associations nationales au

lieu de les confirmer.

Je dis que, par le seul fait de leur constitution et de leur action, les

associations de ce genre sont un grave danger pour les pouvoirs publics,

et que, s'il n'y a pas, de leur part, usurpation matérielle des

fonctions publiques, il y a du moins perturbation dans l'État.

On répond à cela que l'administration ne peut pas tout faire, qu'elle ne

peut pas suffire à tout, qu'il est nécessaire que, dans des

circonstances extraordinaires, elle soit aidée par l'ardeur, par

l'enthousiasme des citoyens, et on cite l'exemple de l'Angleterre.

Messieurs, cela est arrivé en Angleterre, non pas une fois, mais deux

fois; cela est arrivé sous Guillaume III après l'expulsion des Stuarts,

comme de nos jours lorsque le territoire a été menacé. Que fit alors

l'opposition? Elle cessa; il ne se fit pas une organisation en dehors du

gouvernement; il ne s'établit pas un budget particulier; il se fit des

souscriptions qui furent remises au gouvernement seul.

Partout, dans les comtés comme à Londres, les associations vinrent se

ranger autour des magistrats; elles ne vinrent pas les attaquer ni dire

qu'ils compromettaient la dignité et l'indépendance du pays; elles

vinrent au contraire leur prêter force, soutenir que le pays ne pouvait

se sauver que par sa ferme union avec son gouvernement, soutenir, non

pas qu'il fallait se séparer, mais s'unir et s'appuyer l'un sur l'autre.

Toutes les oppositions cessèrent ou s'atténuèrent, non-seulement dans

les chambres, mais dans les journaux, dans les comtés, partout où

l'opinion publique se faisait jour.

Est-ce là ce que nous voyons parmi nous? Est-ce là le but des

associations? (_A gauche._ Oui, oui!... _Dénégations aux centres._) Pour

mon compte, je ne puis accepter cette réponse. Je crois trop à la

sincérité de la plupart des interprètes de ces associations, soit dans

leurs actes, soit dans les journaux, soit par toutes les voies par

lesquelles ils se sont exprimés, j'y crois trop, dis-je, pour ne pas

penser qu'ils ont dit vrai en déclarant qu'ils attaquaient le système de

l'administration, qu'il fallait la changer, qu'elle était incapable de

défendre l'indépendance et la dignité du pays. (_Interruption à

gauche._) C'est ce que l'on répète tous les jours depuis trois mois: je

n'en fais aucun reproche à ceux qui le disent, si c'est leur opinion et

s'ils en sont convaincus; mais qu'ils ne disent pas qu'ils se rallient

au gouvernement et qu'ils viennent lui prêter leur appui, quand ils

travaillent à l'affaiblir, à le faire changer de système. Sans cela leur

conduite n'aurait pas de sens.

Je dis donc que les exemples pris de l'Angleterre sont essentiellement

différents de ce qui se passe chez nous, et qu'ils parlent plutôt contre

que pour les associations nationales.

Sans doute l'administration ne suffit pas; sans doute elle a besoin du

zèle, du dévouement des citoyens. C'est pour le leur demander que nous

avons des organisations volontaires. Chez nous, la garde nationale,

quoique instituée par une loi, n'est pas un service administratif; c'est

un service volontaire, un service dont le zèle et le dévouement des

citoyens font toute la force. Eh bien! c'est à la garde nationale, c'est

à cette grande organisation spontanée, générale, où tous les sentiments,

tous les intérêts viennent se réunir, que le gouvernement s'adresse;

c'est sur son concours qu'il compte, et non pas sur quelques

associations particulières, peu importantes par leur nombre, par leurs

forces, qui ne peuvent que jeter de la perturbation dans l'État, car

c'est là leur seul titre à l'attention que nous leur accordons

aujourd'hui. Si elles ne jetaient pas le trouble dans l'État, elles

n'auraient aucune action, nous n'aurions rien à leur demander.

Pour les légitimer, on fait valoir deux choses, les intentions et la

nécessité. Les intentions? Personne dans cette Chambre, j'ose le dire,

ne respecte plus que moi la sincérité de ces intentions. Je ne me suis

jamais permis d'élever le moindre doute sur celles d'aucun de mes

collègues. Messieurs, les intentions sauveront, je l'espère, les

individus dans l'autre vie; mais elles n'ont jamais sauvé les États dans

celle-ci. (_Sensation._) On peut les alléguer pour sa justification

morale, jamais pour sa défense politique. Il arrive même souvent que les

bonnes intentions et la sécurité qu'elles inspirent sur les démarches

font naître ce fanatisme aveugle, intraitable, cette préoccupation de

son propre sens, cette idolâtrie de soi-même, passez-moi l'expression,

qui enfantent des torts réels et jettent les hommes les plus sincères

loin de leurs vues naturelles et de leur véritable volonté. (_Très-bien,

très-bien!_)

Messieurs, laissez-moi vous parler avec une entière franchise de ce qui

s'est passé hier dans la Chambre.

Personne, j'ose le dire, n'honore plus que moi le caractère d'un de nos

collègues, du général Lafayette; personne n'est plus profondément touché

de ce long et infatigable dévouement à une même cause, de cette

sincérité, de cette énergie qui ne l'ont pas abandonné un instant, dans

la bonne, ni dans la mauvaise fortune. Et cependant quelles paroles plus

étranges dans un pays libre que celles que le général Lafayette a fait

entendre hier à cette tribune? Il vous a dit qu'il n'avait de leçons à

recevoir de personne. Mais que faisons-nous donc ici, messieurs, sinon

de donner et de recevoir mutuellement des leçons? La liberté de la

presse, la discussion, la publicité, qu'est-ce donc qu'une leçon

continuelle, offerte et donnée à tous? Le gouvernement représentatif est

un gouvernement où tout le monde reçoit des leçons, qui n'a pour objet

que d'en donner à tout le monde, comme de conférer à tout le monde le

droit de dire son avis sur les affaires du pays. (_Très-bien,

très-bien._)

Permettez-moi de demander si toutes les intentions sont les mêmes, s'il

est quelqu'un qui puisse répondre des intentions de tout un parti. Après

ce qui s'est passé parmi nous depuis quinze à trente ans, après tant de

vicissitudes diverses dans les fortunes de chacun, après tant de

conspirations, tant de révolutions, tant d'accidents de tout genre, il

doit y avoir eu beaucoup de mécomptes, et à la suite de ces mécomptes

beaucoup d'intentions diverses, beaucoup d'espérances qui ne vont pas

toutes au même but.

Je sais ce que font les partis. Ils mettent leurs honnêtes gens, leurs

hommes les plus honorables en avant, sur la première ligne, comme

autrefois les Barbares, dans leurs armées, mettaient les femmes et les

enfants en avant. (_Sensation prolongée._) Ce n'est pas la première

ligne d'un parti qui le constitue; il faut le traverser d'un bout à

l'autre, il faut percer les rangs, il faut aller voir ce qui se passe,

ce qui se dit, ce qui se projette derrière ce rempart d'honnêtes gens

que le parti oppose à ses adversaires. Eh bien! messieurs, si j'étais

chargé de cette tâche, je ne crois pas que personne, parmi les

honorables adversaires que je combats, osât répondre des intentions de

tous ceux qui les suivent. (_Nouvelle sensation._)

Naguère encore les plus honorables de nos adversaires ont essayé de

faire exprimer leurs intentions louables, sincères, dans les actes où se

manifeste la pensée du parti. Eh bien! ils ont échoué; ils ont été

refusés; et cela leur est arrivé plus d'une fois. Après cela, je doute

qu'ils osassent répondre de la pensée de ceux qui marchent à leur suite.

Après l'excuse des intentions vient celle de la nécessité. On dit que la

sûreté extérieure de l'État, son indépendance, sa dignité, exigent la

formation des associations. Messieurs, ceci est la question de notre

état extérieur, la question de la paix et de la guerre.

Je n'abuserai pas des moments de la Chambre, mais je lui demande la

permission de la retenir encore un peu. (_Oui, oui, parlez._)

On pose, en général, la question de la paix et de la guerre d'une façon

que, pour mon compte, je ne saurais accepter, et qui trompe, je crois,

la Chambre et la France sur le véritable état des affaires. Il semble

que nous ayons à choisir entre une paix sollicitée, mendiée, honteuse,

et une guerre régulière. Messieurs, il n'en est rien: pour nous, il ne

s'agit ni d'une telle paix ni d'une telle guerre.

Il est arrivé à un homme, qui, toute sa vie, avait professé les

principes et servi la cause du pouvoir, plus loin que je ne le voudrais

faire, il est arrivé un jour à M. Canning de menacer des révolutions

l'Europe continentale, et de se présenter, lui et son pays, comme en

mesure de les déchaîner. Beaucoup de personnes en Angleterre, et même

parmi les amis de Canning, trouvèrent cette menace inconvenante,

imprudente de la part d'un ministre. A mon avis, elles avaient tort;

Canning, dans cette circonstance, démêla, en homme supérieur, les

paroles qui convenaient à la politique de son pays. Depuis quelques

mois, ces paroles sont devenues le langage, la règle de conduite, le

_vade-mecum_ de quelques hommes d'un parti. (_Sensation._) Ils ont la

main pleine d'insurrections, de révolutions; ils les offrent à tous les

peuples, ils les jettent à la tête de tous les gouvernements. (_Vive

adhésion aux centres._) C'est une menace continuelle. Et remarquez,

messieurs, que la plupart de ces hommes, quelque honorables qu'ils

soient, ne sont pas d'anciens amis de la cause du gouvernement,

d'anciens amis du pouvoir, comme l'était Canning. Ce sont des hommes

qui, en général, ont consciencieusement, je n'en doute pas, pris parti

pour les insurrections, pour les révolutions, ou du moins ont manifesté

leur sympathie pour ce genre d'événements.

Histoire parlementaire de France, Volume 1. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 5 / 8 章