SECTION V.

DE L'ADMINISTRATION.

Art. 22. La garde nationale mobile est assimilée, pour la solde et les

prestations en nature, à la troupe de ligne.

Une ordonnance du Roi déterminera les masses et les accessoires de la

solde.

Les officiers, sous-officiers et soldats jouissant d'une pension de

retraite la cumuleront temporairement avec la solde d'activité des

grades qu'ils auront obtenus dans la garde nationale mobile.

Art. 23. L'uniforme et les marques distinctives de la garde nationale

mobile sont les mêmes que ceux de la garde nationale sédentaire.

Le gouvernement fournira l'armement et l'équipement aux gardes nationaux

qui n'en seraient pas pourvus, ou qui n'auraient pas les moyens de

s'équiper et de s'armer à leurs frais.

Art. 24. Les gardes nationales mobiles auront les mêmes droits que les

troupes de ligne aux honneurs et récompenses militaires.

Art. 25. Des ordonnances du Roi détermineront l'organisation des

bataillons et compagnies, le nombre et le grade des officiers, la

composition et l'installation des conseils d'administration.

LOUIS-PHILIPPE.

Par le roi:

_Le ministre secrétaire d'État de l'intérieur,_

GUIZOT.

XVI

Discussion du projet de loi relatif à l'ouverture d'un crédit de trente

millions pour prêts et avances au commerce.

--Chambre des pairs.--Séance du 16 octobre 1830.--

Le 18 septembre 1830, le baron Louis, ministre des finances, proposa à

la Chambre des députés un projet de loi destiné à donner au gouvernement

les moyens de venir en aide, par des prêts et des avances, au commerce

et à l'industrie gravement ébranlés par la révolution. Ce projet, adopté

avec divers amendements par la Chambre des députés, le 8 octobre 1830,

fut porté à la Chambre des pairs où il rencontra des objections que

réfutèrent M. de Barante et M. Lainé. Je pris la parole après eux, pour

le soutenir au nom du gouvernement. Il fut adopté et promulgué, comme

loi, le 17 octobre 1830.

M. GUIZOT, _ministre de l'intérieur._--Après ce que vous venez

d'entendre, il me reste peu de chose à dire, et je ne prendrais pas la

parole si quelques explications n'étaient devenues indispensables. C'est

au nom des principes qu'on repousse le projet: c'est comme exception

qu'on le défend. Je crois, Messieurs, que les principes sont moins

intéressés dans cette cause qu'on ne semble le croire. Les principes ne

sont pas toujours si absolus qu'ils embrassent tous les faits qui se

présentent. Si on considère la loi qui nous occupe sous le point de vue

purement économique, sans doute les principes d'économie politique

devraient seuls lui être applicables. Mais il me semble que la question

n'est pas purement une question d'économie politique.

Quel est le fait qui se développe en ce moment? C'est une crise

industrielle et commerciale au milieu d'une crise politique. La crise

industrielle et commerciale peut remonter à une époque fort éloignée;

elle peut se rattacher et se rattache en effet à des causes tout à fait

indépendantes de la politique, et sur lesquelles le pouvoir n'a aucune

action; l'excès de la production sur la consommation, les moyens de

rétablir l'équilibre sont des faits étrangers à l'action du

gouvernement, qui ne proviennent pas de lui, et auxquels il ne peut

porter aucun remède.

Mais ce n'est pas de ces faits-là qu'il s'agit. La crise commerciale et

industrielle a éclaté au milieu d'une crise politique survenue tout

récemment: si la crise politique n'a fait que développer plus

promptement les effets de la crise industrielle et commerciale, peu

importe. Il n'en est pas moins certain que la crise politique intervient

dans la question, que c'est un fait dont il est impossible de ne pas

tenir compte. Le projet de loi sur lequel vous délibérez ne vous aurait

pas été présenté s'il n'y avait pas eu une crise politique qui fût venue

compliquer la question. Ce n'est pas dans l'état commercial et

industriel qu'on doit chercher la solution de la question, c'est dans

l'influence de la crise politique sur l'état du commerce et de

l'industrie. Eh bien! quelle a été cette influence? Elle a eu pour

résultat de répandre la défiance, d'altérer la sécurité dans l'avenir;

la sécurité, élément indispensable des opérations industrielles et

commerciales. Il ne suffit pas que l'industrie trouve l'emploi des

capitaux, que la consommation vienne absorber ce que l'industrie

produit, il faut que les capitaux aient confiance dans les emplois que

l'industrie leur offre; il faut que les capitaux répondent aux offres

que leur fait l'industrie. Or, on conçoit qu'il y ait des cas où, bien

que les capitaux trouvassent un emploi avantageux, où la consommation

allât au-devant de la production, le défaut de sécurité soit cependant

tel et l'inquiétude sur l'avenir si réelle que les capitaux se refusent

à la provocation qui leur est faite.

Eh bien! cet état de défiance, ce défaut de sécurité dans l'avenir

existent: ils sont le résultat, non pas de la crise économique, mais

uniquement de la crise politique; et c'est uniquement à cette nouvelle

cause de perturbation dans les transactions industrielles et

commerciales que le gouvernement peut être appelé à porter secours.

De quoi s'agit-il en effet? Il s'agit de rétablir la balance de l'ordre,

la sécurité de l'avenir, de donner au moins aux transactions

industrielles et commerciales le temps d'attendre que la sécurité

reparaisse, que la confiance se rétablisse. Le gouvernement a bien des

manières de rétablir la sécurité, de rendre la confiance; sa conduite

tout entière et toutes ses mesures politiques tendent à ce but; mais on

conviendra, ce me semble, que la première condition de la renaissance de

la sécurité, c'est l'ordre public, c'est la paix matérielle dans la

société. Au milieu de toutes les mesures et de tous les moyens que le

gouvernement peut employer pour ramener la confiance, si l'ordre public

était matériellement troublé par des émeutes populaires ou par tout

autre événement de ce genre, il est clair que les mesures que le

gouvernement prendrait seraient déjouées, et qu'elles ne tireraient pas

la société de l'état de crise momentané dans lequel elle se trouve.

Le premier résultat que le gouvernement doit chercher à atteindre, c'est

le maintien constant, permanent, de l'ordre matériel, de la tranquillité

matérielle dans la société. L'ordre matériel peut être troublé par le

défaut d'emploi de la population laborieuse. Si la classe laborieuse

commettait des désordres, le gouvernement a des moyens de les réprimer,

et ne manquerait pas de s'en servir. Mais le malheur serait immense; il

faut tout faire pour l'éviter. Et sans parler de désordres, si la classe

laborieuse tombait dans la détresse, il faudrait bien que la charité

publique vînt à son secours. Or il y a des moyens d'empêcher qu'elle ne

tombe dans la détresse; c'est d'entretenir le travail, en attendant que

l'état ordinaire des choses se rétablisse, que les transactions

commerciales et industrielles aient repris leur cours.

C'est là l'unique objet du projet de loi. Il ne propose pas de rétablir

la prospérité du commerce, de vivifier l'industrie, de lui assurer des

débouchés; le gouvernement sait bien que de tels résultats sont

au-dessus de son action, et que les éléments de prospérité sont si

variés qu'il n'est pas en son pouvoir d'agir avec efficacité. C'est

uniquement un résultat spécial et momentané qu'il se propose.

Le projet de loi a pour but, soit qu'il s'adresse à l'industrie ou au

commerce, de prévenir des malheurs momentanés, d'assurer du travail

pendant un temps dont il est impossible de fixer la durée, non à tous

les ouvriers qui en manquent, mais à un certain nombre d'ouvriers et sur

quelques points où des désordres entraîneraient les plus graves

conséquences.

Ce n'est pas un secours adressé au commerce en général, à l'industrie

tout entière; c'est une force mise à la disposition du gouvernement pour

venir, pendant un certain temps, au secours de l'industrie et du

commerce, dont la cessation immédiate causerait de grands malheurs.

C'est là, messieurs, je crois, le véritable caractère, les étroites

limites sous lesquelles le projet de loi se présente. Le gouvernement

est appelé à avoir dans l'avenir plus de confiance que telle ou telle

partie de la population; il sait mieux que qui que ce soit que les

causes de trouble auront disparu dans un certain temps. Le gouvernement

vient donc ici donner l'exemple de la confiance. Sûr de son avenir et de

l'avenir de la société, il vient au secours d'un certain nombre

d'industries particulières, d'une certaine classe qui n'a pas les moyens

d'avoir la même confiance.

C'est un exemple de confiance dans l'avenir que donne le gouvernement,

pour laisser par là à la confiance de tous le temps de renaître. Le but

du projet de loi, je le dis encore une fois, est restreint, momentané;

il n'a point des prétentions aussi générales et aussi longues qu'on

l'avait cru; il a été déterminé par une nécessité particulière: il ne se

propose pas de revivifier le commerce tout entier, mais d'empêcher de

grands malheurs particuliers, qui, en faisant explosion, pourraient

amener des circonstances graves, quoique momentanées.

C'est dans ce seul but que le projet de loi a été conçu; c'est dans ce

sens que nous le défendons et que nous en proposons l'adoption

immédiate.

XVII

Discussion d'une proposition relative au cautionnement et aux droits de

timbre et de poste imposés aux journaux et écrits périodiques.

--Chambre des députés.--Séances des 8 et 9 novembre 1830.--

Le 17 septembre 1830, M. Bavoux, député de la Seine, fit à la Chambre

des députés une proposition tendant à apporter une réduction

considérable dans le montant du cautionnement et des droits de timbre et

de poste imposés aux journaux et écrits périodiques. Cette proposition

fut, dans les deux Chambres, l'objet de longues discussions et de

nombreux amendements. Je la combattis en ce qui touchait la réduction

des cautionnements, tout en l'approuvant quant à la réduction des frais

de timbre et de poste. Le débat devint si grave que le caractère, le

sens et la portée de la révolution de Juillet y furent engagés. Je

n'étais plus alors membre du cabinet; mais je maintins, à cet égard,

comme simple député, les idées et les intentions que j'avais plus d'une

fois manifestées comme ministre de l'intérieur.

M. GUIZOT, _député du Calvados._--On a déjà dit, et je rappellerai qu'il

y a ici deux questions: la question financière et la question politique.

Ce n'est pas que je regarde la question financière, celle de l'impôt,

comme indifférente. Je me propose d'y revenir. Mais évidemment, la

question du cautionnement est celle qui préoccupe tous les esprits.

C'est la question politique. Ce seul fait prouve que le cautionnement

n'est pas, comme on l'a dit, une mesure purement fiscale, qu'il n'a pas

pour unique objet d'assurer le payement des amendes auxquelles les

éditeurs de journaux peuvent être condamnés. Le cautionnement garantit

que les éditeurs des journaux sont des hommes qui appartiennent à une

classe un peu élevée dans la société, et il prouve l'importance de

l'opinion qu'un journal représente, le prix que cette opinion attache à

être représentée. Le cautionnement a pour objet de placer la direction

et la responsabilité de la presse périodique dans une sphère élevée,

d'empêcher que la rédaction ne puisse tomber dans les mains du premier

venu. C'est là le véritable caractère du cautionnement.

Ce n'est pas quelque chose d'étrange qu'une semblable garantie; elle est

analogue à beaucoup d'autres qui existent dans la société, non-seulement

à des garanties pécuniaires, mais à des garanties restrictives. Ainsi,

le nombre des avoués, des notaires, d'une foule de personnes de ce genre

est limité, quoiqu'elles ne soient pas assujetties à un cautionnement.

(_Voix à droite_: Les notaires fournissent un cautionnement.) C'est un

fait de plus qui vient à l'appui de mon raisonnement. Pourquoi le nombre

en est-il limité? C'est qu'ils sont chargés d'intérêts tellement

importants qu'on n'a pas voulu qu'ils fussent pour ainsi dire sur la

place publique à la disposition du premier venu.

La garantie du cautionnement est de même nature. Ce n'est pas une

garantie préventive, mais une garantie restrictive, une garantie qui

empêche que le pouvoir exercé par la presse périodique ne tombe aux

mains des premiers venus. Cette garantie n'est pas particulière à la

presse ni aux comptables; elle s'applique à une multitude de professions

où il ne s'agit pas de deniers publics, mais seulement d'intérêts

importants remis entre les mains de certains hommes, d'une grande

puissance exercée par eux, puissance pour laquelle on exige des

garanties de capacité et des conditions préalables.

En étudiant le développement progressif des sociétés, vous pourrez

remarquer que le système des conditions préalables et des garanties a

partout succédé au système des mesures préventives et des priviléges.

Cela n'est pas relatif seulement à la liberté de la presse, à telle ou

telle profession; cela se trouve partout là où les priviléges et les

mesures préventives ont existé. On n'a pas passé à un état de liberté

sans restriction. Les conditions préalables ont succédé aux mesures

préventives; les garanties ont succédé aux priviléges. Que les garanties

et les conditions, préalables doivent être éternelles, que ce soit

l'état immuable des sociétés, je ne voudrais pas l'affirmer. Il est

probable d'affirmer que telle ou telle de ces garanties tombera

successivement, que telle ou telle condition cessera d'être exigée.

C'est là le cours naturel des choses, le progrès de la société. Mais il

n'est au pouvoir de personne de devancer le temps: il faut qu'une époque

en précède une autre, sans risques graves pour la société.

Les faits de cette étendue ne sont pas au pouvoir des lois humaines; il

y a là des conditions qui tiennent au fond, à la racine des conditions

providentielles, qui peuvent disparaître un moment, mais qui reprennent

le pouvoir que les hommes leur refusent, et qui le reprennent par des

réactions qui sont des perturbations plus graves que celles qu'on a

voulu éviter.

La légitimité actuelle des cautionnements ainsi établie, la vraie

question est celle de l'opportunité de leur abolition ou de leur

réduction. J'ai besoin de rappeler ici qu'il y a trois ans le

cautionnement était de dix mille livres de rente, et qu'il est

actuellement réduit à six mille livres. Est-il utile à la société de le

réduire de nouveau ou de l'abolir tout à fait? Je ne le pense pas.

Pour répondre à cette question, il est indispensable d'examiner l'état

actuel de la presse périodique dans son rapport avec l'état de la

société. C'est encore une question de fait qui ne peut pas être résolue

d'une manière générale, indépendamment des circonstances sous l'empire

desquelles nous vivons.

En fait, la presse périodique a vécu pendant plusieurs années en

présence d'une législation très-dure et qui, cependant, ne lui ôtait pas

toute liberté, en présence d'un pouvoir ennemi, mais qu'elle avait la

faculté de combattre: elle a été libre, elle a lutté; et la preuve,

c'est qu'elle a vaincu. Mais en même temps qu'elle luttait, elle avait

un sentiment de réserve, et, je le dirai franchement, de crainte. Sous

l'empire de cette législation dure, en présence de ce pouvoir ennemi, la

presse périodique, tout en jouissant d'une grande liberté, ne se croyait

pas tout permis, ni tout possible; elle sentait souvent ses limites.

C'est la condition sous laquelle elle a vécu pendant dix ans.

Eh bien, je crois que cette condition lui a été salutaire; je crois

qu'elle y a pris de la prudence, du travail, de la patience, qu'elle a

beaucoup plus gagné à soutenir cette lutte qu'elle n'aurait gagné à une

liberté illimitée, à ne ressentir jamais cette défiance d'elle-même,

cette timidité que lui inspirait un pouvoir ennemi.

Telle était la condition de la liberté de la presse. C'était la

condition de la France tout entière; elle s'est trouvée dans cette

situation pendant la Restauration; elle a vécu en présence d'un pouvoir

ennemi dont elle se méfiait avec raison, mais qui était trop faible pour

l'opprimer efficacement; elle a été entravée, contrariée, mais toujours

elle a été en état de se défendre, et elle s'est défendue si bien qu'au

bout de quinze ans ce pouvoir, avec tout son attirail de doctrines et de

force étrangères, a été vaincu et obligé de s'en aller au milieu de la

réprobation générale.

Aujourd'hui, cette situation a cessé. Il ne faut pas se le dissimuler,

la presse actuelle a le sentiment d'un immense pouvoir; elle n'a plus de

crainte; elle sait qu'elle a brisé un pouvoir ennemi; elle a la

confiance qu'elle aurait bon marché d'un pouvoir ami. Cherchez les

traces de cette situation qui, bien qu'elle ait changé, exerce encore

une grande influence. Les anciens journaux ont soutenu la lutte, il y en

a d'autres qui sont nés du sein de la révolution de Juillet. Remarquez

la différence qu'il y a entre ces deux classes de journaux. Je ne pense

pas que les anciens journaux représentent aujourd'hui, comme ils l'ont

représentée il y a six mois, l'opinion unanime de la France. Je ne crois

pas qu'ils aient, avec le pays tout entier, cette parfaite sympathie,

cette intimité qui les unissait, et qui leur a donné tant de force. Je

pense qu'ils n'expriment que des opinions partielles, qu'on appellera

faction, catégorie, mais des opinions qui ne sont pas l'expression de

l'opinion nationale complète. Je pense aussi que les anciens journaux se

trompent souvent, qu'il y a beaucoup d'erreurs, non-seulement dans leurs

assertions, mais dans leur politique, que leurs conseils sont souvent

mauvais, qu'il y a de l'inconvenance dans leur langage, de l'exagération

dans leurs idées, du danger dans leur impulsion. Cependant, quand on les

accuse d'être révolutionnaires, on a tort. Les anciens journaux, qui ont

soutenu la lutte pendant quinze ans, n'ont point aujourd'hui un

caractère révolutionnaire. Malgré les erreurs que j'y rencontre, les

torts, les assertions que je leur reproche, je n'y trouve aucune trace

d'anarchie; leurs doctrines ne sont pas anarchiques: je ne trouve pas

qu'ils tendent au renversement de la société, qu'ils tendent à

introduire de grands désordres publics; je les trouve dans les limites

naturelles et légales de la liberté de la presse. Une des preuves que

j'en pourrais donner, c'est la diversité de leurs nuances. Ils

appartiennent évidemment à des opinions différentes; ils ne sont pas

soumis au même joug, jetés dans le même moule.

Remarquez ce qui s'est passé naguère. Quand il y a eu des émeutes

d'ouvriers, quand nous avons eu à combattre des tentatives

d'insurrection, presque tous les anciens journaux se sont élevés contre

ces désordres, presque tous ont embrassé la cause de l'ordre contre les

émeutes d'ouvriers. Leur langage, quoique injuste dans une foule

d'occasions, n'a rien de provoquant; ils ne font pas d'appel à la force,

ils ne cherchent pas à exciter des séditions. Ils peuvent souvent se

tromper, mais je ne vois pas qu'ils aient un caractère révolutionnaire;

je les trouve dans les limites de la liberté de la presse.

Et pourquoi? parce qu'ils ont encore l'empreinte de la lutte qu'ils ont

soutenue pendant dix ans, parce qu'ils sont eux-mêmes soutenus par les

habitudes qu'ils ont prises, par les vertus qu'ils ont acquises, parce

qu'ils sont contenus dans les justes limites de la liberté

constitutionnelle, qui est rude, mais jamais anarchique.

Il en est autrement d'un certain nombre de journaux nouveaux. Nés du

sein de la révolution, de l'ivresse de la victoire, ceux-là, je les

trouve, pleins de doctrines anarchiques, pleins d'appels à la force, de

menaces adressées à toutes les existences établies, à tous les droits

reconnus, à l'ordre légitime tout entier. Ils ont à mes yeux, et je

crois aussi aux yeux du public, un caractère différent de celui des

anciens journaux.

Je ne dis pas ceci par une sorte d'artifice, pour opérer une division

parmi les organes de la liberté de la presse: je le dis parce que c'est

là un fait grave, qui caractérise la presse périodique, et qui montre à

quels principes se rattachent ses différents organes.

Maintenant, qu'allez-vous faire par la suppression du cautionnement?

Elle n'intéresse en aucune façon les anciens journaux; ils sont hors de

la question. Vous allez accorder une faveur uniquement aux journaux

nouveaux, aux journaux qui sont empreints d'un mauvais caractère, aux

journaux qui n'ont pas soutenu la grande lutte dont nous sommes sortis

victorieux, aux journaux qui sont nés du premier enivrement et des

premiers désordres de la victoire.

Non-seulement cela est mauvais en soi dans les circonstances où nous

sommes, mais cela est contraire au principe fondamental, à l'esprit

véritable de votre gouvernement; et ce principe, c'est la publicité,

c'est la lutte engagée entre le bien et le mal, entre la vérité et

l'erreur. Toutes les forces sont appelées à se produire; elles sont aux

prises sur la place publique, devant la raison publique qui les juge. Le

caractère de cette lutte, c'est la liberté pour le mal comme pour le

bien. La lutte effraye beaucoup de gens, quand ils la voient; ils

voudraient empêcher le mal de se produire, ils voudraient lui retirer sa

liberté; ils se trompent. Il n'y a pas de liberté pour la vérité, s'il

n'y en a pas pour l'erreur; il n'y en a pas pour le bien, s'il n'y en a

pas pour le mal. Il faut que toutes les forces paraissent; c'est là le

caractère de notre gouvernement. Mais il n'est pas dans la nature de ce

gouvernement de prendre des mesures qui tournent au profit de la

mauvaise portion. On ne doit pas de faveur spéciale au mal. Il n'est pas

vrai que le gouvernement soit neutre dans cette grande lutte de la

vérité et de l'erreur qui se passe devant lui. Il n'est pas vrai qu'il

n'ait aucun rôle à jouer. Il a un rôle à jouer en faveur du bien. Il

doit protection au bien et non pas au mal; il ne doit à celui-ci que la

liberté.

Voulez-vous faire justice et non pas faveur? supprimez les droits sur le

timbre et les frais de poste. Cette suppression tournera véritablement

au profit de tous; ce sera une mesure efficace; je n'ai pour mon compte

aucune objection à opposer. Je suis porté à croire que, dans l'état

actuel de la presse périodique, il y a quelque exagération dans les

droits de timbre et les frais de poste. Il serait à désirer, autant que

cela peut se concilier avec les intérêts du trésor, que ces frais

fussent réduits; il y aurait profit pour la presse périodique. Mais, je

le répète, l'abaissement du cautionnement ne tournerait qu'au profit des

journaux qui cherchent à répandre de mauvaises doctrines. Je n'hésite

pas à les attaquer dans le for de ma conscience, ces journaux nés au

sein d'une révolution qui, jusqu'à présent, n'a pas connu le mal, mais

où il peut s'introduire, car il n'est pas impossible que cette

révolution si pure, si nationale, soit souillée. Il est de votre devoir

de la préserver, de veiller à écarter tout désordre qui tendrait à la

corrompre, à y faire pénétrer le mal. Gardez à la France l'innocence, la

pureté, l'honnêteté de sa révolution de 1830. Ce n'est pas seulement un

acte moral, c'est un acte salutaire. Vous prendrez une mesure de salut

public; car, croyez-moi, son existence tranquille, régulière, heureuse,

est intéressée à la conservation de son caractère primitif, tout aussi

bien que son honneur. Il ne s'agit pas seulement de maintenir l'honneur

de notre victoire, mais la tranquillité, la régularité de l'état social;

le bonheur public est attaché à son honneur.

Je vote contre tout abaissement et toute suppression des cautionnements,

et pour la réduction, s'il y a lieu, des frais de timbre et de poste, en

me ralliant à l'amendement de M. Barthe.

__________

--Séance du 9 novembre 1830.--

M. GUIZOT.--Je regrette d'avoir à ramener l'attention de la Chambre sur

la discussion qui s'est élevée hier. Je n'ai aucun désir de venir

réclamer à cette tribune des rigueurs inutiles. Ce n'est pas

l'amendement du préopinant que je viens repousser; si la Chambre juge

convenable de donner aux journaux nouveaux un délai de deux ou trois

mois pour faire leur cautionnement, je ne m'y oppose en aucune façon. Ce

n'est pas pour restreindre telle ou telle liberté que j'ai pris hier la

parole. C'est pour signaler un fait, un danger grave dans l'état actuel

de la presse, et pour fonder sur ce fait, sur ce danger, la nécessité de

maintenir la mesure générale du cautionnement. Je ne monte aujourd'hui à

la tribune que pour repousser des allégations qui s'adressent à

l'ensemble de notre situation, et à la conduite que j'ai tenue pendant

que j'avais l'honneur de siéger dans les conseils du Roi. (_Sensation._)

Ce n'est point d'exagération que j'ai accusé quelques-uns des journaux

nouveaux: c'est d'erreur radicale, c'est d'une mauvaise influence.

L'exagération semble n'indiquer que l'excès du bien. Je trouve ces

journaux radicalement mauvais; leur langage serait modéré qu'ils n'en

seraient pas moins dangereux; leurs doctrines me paraîtraient aussi

mauvaises, les passions qu'ils fomentent aussi funestes, quand bien même

leur langage serait exempt de toute exagération.

Il y a ici une question fondamentale, et qui n'a pas encore été posée

dans toute son étendue. La révolution qui vient de s'accomplir est

considérée sous deux points de vue tout à fait différents. On l'entend

de part et d'autre de deux manières diverses. On nous a plus d'une fois

accusés, mes amis et moi, de ne pas comprendre la révolution de Juillet,

de ne pas être ce qu'on appelle dans le mouvement, de ne pas la

continuer telle qu'elle a été commencée. Là est la question. Qui

comprend véritablement la révolution de Juillet? Qui est dans son

mouvement? Qui l'a continuée comme elle a commencé? J'accepte pleinement

cette question; je la pose moi-même entre nos adversaires et nous

(_écoutez! écoutez!_), et je dis que ce sont eux qui ne comprennent pas

la révolution de Juillet; que ce sont eux qui, au lieu de la continuer,

la dénatureraient, la pervertiraient. (_Mouvements en sens divers._) Je

suis obligé de parler avec une extrême franchise. (_Oui, oui, c'est

très-bien; parlez, parlez._) Je dis que c'est nous qui sommes dans le

mouvement de notre belle révolution, que c'est nous qui avons travaillé

à lui conserver son véritable caractère, et que nos adversaires, au

contraire, travaillent à le dénaturer, et pour dire toute ma pensée, à

le pervertir. Je n'ai pas besoin d'ajouter que je n'accuse l'intention

de personne.

Le grand fait qui a frappé la France et l'Europe quand la révolution de

1830 s'est accomplie, c'est l'unanimité du pays; c'est l'élan,

l'assentiment général de la France. Mais croyez-vous, messieurs, que

cette unanimité fût complète? Est-ce qu'il n'y avait pas, au milieu de

cet élan qui a emporté la France entière dans le mouvement, des

diversités d'opinions et d'intentions? Croyez-vous que le fait accompli

a réellement satisfait, au moment de son accomplissement, tous les

désirs, tous les intérêts? Réellement non. Aucun de nous n'a oublié ce

qui s'est passé dans les premiers jours. Quel a été le caractère de

cette révolution? Elle a changé une dynastie, mais en reserrant ce

changement dans les plus étroites limites. Elle a cherché le remplaçant

de la dynastie changée aussi près d'elle qu'elle le pouvait. Et ce n'est

pas sans intention; je ne parle pas de desseins prémédités; je dis qu'en

fait l'instinct public, l'instinct de l'intérêt national a poussé le

pays à restreindre ce changement dans les plus étroites limites

possibles. (_Sensation._)

Ce qui s'est fait quant à la dynastie, quant aux personnes, s'est fait

également quant aux institutions: aucun de nous ne peut avoir oublié ce

qu'on demandait dans les journées de la révolution. Certaines personnes

réclamaient une constitution toute nouvelle, ne voulaient tenir aucun

compte de la Charte au nom de laquelle on s'était battu, invoquaient,

dis-je, une constitution fondée sur des principes différents, rédigée,

adoptée dans une autre forme. Il y avait donc, quant aux institutions et

aux principes qui devaient présider à la révolution de Juillet, un

dissentiment réel.

Il y avait des hommes qui n'étaient pas d'avis de ce qui s'est fait, qui

désiraient qu'on allât plus loin, dans une autre direction. Eh bien,

leur opinion n'a pas prévalu. Le fait a déposé contre elle. Je n'en fais

honneur à la sagesse de personne. Ce sont là des événements supérieurs à

la sagesse individuelle, des événements qui se font par eux-mêmes, des

événements qui sont l'oeuvre de la nécessité générale, de cette raison

universelle qui remplit l'atmosphère, et qui dirige la conduite des

hommes, même à leur insu. (_Mouvement d'adhésion._)

Il était dans l'intérêt général de la France que notre révolution se fit

comme elle s'est faite, c'est-à-dire qu'elle acceptât le passé, qu'elle

le ménageât, qu'elle ne se jetât pas en aveugle dans des carrières

inconnues, qu'elle respectât tous les faits, qu'elle transigeât avec

tous les intérêts, qu'elle se présentât à l'Europe sous les formes le

plus raisonnables, les plus douces, qu'elle se modérât elle-même,

qu'elle se contînt au moment même où elle s'accomplissait. Voilà quel a

été son caractère à son origine; voilà ce qu'on a fait par la seule

impulsion de la nécessité, de la raison générale.

Au bout d'un certain temps, l'empire de cette nécessité, qui avait

d'abord pesé sur tout le monde, ne s'est pas fait sentir avec la même

force. Les diversités naturelles ont paru; chacun est retourné à sa

pente, et nous nous sommes retrouvés en proie aux mêmes dissidences où

nous étions auparavant, et qui avaient été étouffées, contenues, par la

force des événements.

C'est alors que s'est posée la question de savoir qui comprenait

véritablement la révolution, qui était ou n'était pas dans son véritable

mouvement.

Les uns, je n'hésite pas à le dire, ont voulu la faire dévier du

caractère qu'elle avait revêtu à son origine; ils ont voulu qu'elle

continuât autrement qu'elle ne s'était faite; ils ont invoqué, pour la

suite de la révolution, les mêmes principes d'après lesquels, si on les

avait adoptés dans son origine, on aurait fait autre chose que ce qui

s'est fait. Ils ont invoqué les mêmes principes en vertu desquels on

aurait fait une constitution toute nouvelle, on se serait jeté dans des

voies beaucoup plus hasardeuses. C'est au nom de ces mêmes doctrines, de

ces sentiments qui avaient été battus, passez-moi l'expression, dans le

berceau de la révolution, et qui n'étaient pas parvenus à la dominer,

qu'on est venu demander de la continuer.

Eh bien, messieurs, mes amis et moi, nous nous sommes refusés à la

continuer de la sorte. (_Vive sensation._) Nous avons demandé à la

continuer telle qu'elle s'était faite, à rester fidèles à son berceau,

fidèles à cet esprit de conciliation et de modération, à ce ménagement

de tous les intérêts, à ce balancement impartial entre le passé et le

présent qui avaient présidé à nos premiers actes.

Nous croyons avoir été fidèles en cela, non-seulement au caractère

primitif de la révolution, à sa véritable nature, mais à l'opinion

réelle et sincère et aux véritables intérêts de la France. (_Vif

mouvement d'adhésion._) Je vous demande la permission d'arrêter encore

un moment votre pensée sur ce point. (_Oui, oui, continuez, continuez._)

Je prie la Chambre, et en particulier ceux de ses honorables membres qui

pourraient ne pas penser comme moi, de m'accorder une extrême indulgence

quant à mes paroles. Il ne serait pas impossible qu'elles allassent

quelquefois au delà de ma pensée, et qu'il m'arrivât d'inculper plus

sévèrement que je n'ai l'intention de le faire des opinions, des

doctrines, des conduites qui diffèrent de la mienne, que par conséquent

j'ai blâmées, et que je blâme encore, mais que je n'accuse point.

(_Sensation._)

Derrière l'opinion différente de la nôtre sur la manière d'envisager la

révolution de Juillet et de la conduire, je trouve trois choses, trois

forces. Je trouve des idées républicaines, des passions et des

prétentions exclusives.

Je dis, messieurs, que la France n'a ni des idées républicaines, ni des

passions ardentes, ni des prétentions exclusives. (_Marques très-vives

d'adhésion._) Quiconque se présente poussé par ces trois forces, marche

au rebours de la France et n'est pas national. (_Très-bien,

très-bien!... Bravo!_)

J'honore la république, messieurs; c'est une forme de gouvernement qui

repose sur de nobles principes, qui élève dans l'âme de nobles

sentiments, des pensées généreuses. Et s'il m'était permis de le dire,

je répéterais ici les paroles que Tacite met dans la bouche du vieux

Galba: «Si la république pouvait être rétablie, nous étions dignes

qu'elle commençât par nous.» Mais la France n'est pas républicaine. En

fait, sa situation géographique, sociale, politique, tous ses intérêts

matériels sont contraires à cette forme de gouvernement qui la mettrait

en querelle avec l'Europe, et en trouble dans son propre sein. Nos

opinions s'y opposent également: la pensée de la France n'est pas

républicaine. (_Même mouvement._)

Il y a de la république dans les moeurs de la France, dans les relations

des citoyens entre eux; mais l'intention de la France n'est pas

républicaine: il faudrait faire violence aux convictions, aussi bien

qu'aux intérêts de la France, pour y introduire cette forme de

gouvernement. Partout donc où cette pensée se manifeste, où elle exerce

son influence, partout où l'on travaille à pousser la nation dans ce

sens, on la pousse contre son propre désir, contre son intérêt. La

pensée de la France, je le répète, n'est pas républicaine, et elle a,

dans mon opinion, raison de ne pas l'être.

La France n'est pas non plus passionnée; ce qui domine aujourd'hui dans

le pays, ce n'est point un désir ardent de se porter vers tel ou tel but

lointain; c'est la modération, le bon sens. Tout le monde le répète: le

bon sens, la modération est aujourd'hui le caractère général.

On a rappelé tout à l'heure ce que nous avions fait à l'égard des

sociétés populaires: je ne veux le désavouer en aucune façon; mais le

pays, la France l'avait fait avant nous. Le mouvement qui s'est

manifesté contre les sociétés populaires, ce n'est pas du gouvernement

qu'il est émané; c'était un mouvement spontané, national, populaire, qui

s'est fait, non-seulement à Paris, mais dans toute la France. Il y a tel

honorable membre de cette Chambre, élu par les électeurs les plus

libéraux de son pays, qui a cru devoir prendre l'engagement, non pas

écrit, mais moral, de réprouver les sociétés populaires, tant elles sont

contraires au sentiment du pays, tant le souvenir de l'influence

déplorable qu'elles ont exercée préoccupe encore, peut-être trop, les

imaginations! (_Vive sensation._)

Quiconque aujourd'hui paraîtra agir en France par des passions ardentes,

pressées d'arriver à leur but, ne tenant nul compte des obstacles, sera

contraire à l'esprit de la France, et n'aura pas le droit de se

prétendre national; car, encore une fois, c'est le bon sens, la

modération, la patience, qui sont aujourd'hui le caractère de l'esprit

français. Il n'y a pas lieu de s'en étonner; après une révolution telle

que celle que nous avons subie, les peuples, non-seulement sont

détrompés de beaucoup d'erreurs, mais ils sont fatigués, ils ont besoin

de repos. Il n'y a donc rien d'étonnant que la France soit aujourd'hui

modérée. Il serait merveilleux qu'elle ne le fût point.

Les prétentions exclusives ne sont pas plus dans le goût de la France

que les passions ardentes et les théories républicaines. Voyez le

jugement que chacun de nous porte sur ses voisins, sur les hommes qui ne

partagent pas ses opinions. Est-ce un jugement violent, rigoureux? Non;

nous avons appris à nous comprendre les uns et les autres, à nous rendre

mutuellement justice, à savoir qu'il ne faut pas, parce que nous

différons d'opinion sur tel ou tel point, nous considérer nécessairement

comme ennemis. Il y a de la justice et de l'impartialité en France. Il

est dans le voeu du pays qu'on rende justice à toutes les qualités. Par

exemple, en matière d'administration, il est dans l'instinct du pays de

ne pas juger du mérite d'un administrateur uniquement par telle ou telle

opinion politique, en raison de tel ou tel antécédent particulier. On

veut tenir compte de sa situation sociale, de son caractère moral, et on

subordonne souvent les antécédents politiques à des considérations d'une

autre nature.

Pourquoi un cri s'est-il élevé si souvent en France contre les

réactions, cri parti du fond de toutes les consciences? Parce que les

prétentions exclusives, l'intolérance de l'esprit de parti, l'habitude

de classer exclusivement les hommes selon telle ou telle opinion, ne

sont plus aujourd'hui dans l'esprit de la France; parce que ce n'est pas

une disposition nationale. Et quiconque s'y livrerait serait en

contradiction avec nos moeurs, avec l'esprit français. (_Vif mouvement

d'adhésion._)

Ainsi, si nous regardons la révolution dans son origine, dans son

caractère politique, c'est nous qui lui sommes fidèles; c'est nous qui

sommes dans son mouvement, et ce sont nos adversaires qui voudraient

l'en détourner.

Je vais plus loin. Quel est le grand rôle auquel la France est

aujourd'hui appelée? C'est évidemment à fonder un gouvernement libre, un

gouvernement constitutionnel, sans doute, mais un vrai gouvernement, un

pouvoir qui en possède l'autorité morale aussi bien que l'autorité de

fait. Eh bien, ce n'est pas avec des théories, ce n'est pas avec des

passions, ce n'est pas avec des prétentions exclusives qu'on arrive à un

tel résultat.

Je respecte les théories; je sais qu'elles sont le travail de la raison

humaine, son plus noble effort pour atteindre à la connaissance générale

de la vérité. Mais la raison humaine s'égare si souvent, et l'oeuvre est

si difficile que, lorsqu'il s'agit de la pratique de la vie, les hommes

ont grandement raison de se défier des théories. Si elles étaient

vraies, elles seraient bonnes; mais il est extrêmement rare qu'elles

soient vraies; elles sont presque toujours incomplètes, et par

conséquent fausses. Tant qu'on ne fait que raisonner, le danger n'est

pas grand; on se trompe et voilà tout; mais quand il faut que les

théories deviennent des actions, quand il faut que les idées passent

dans les bras des hommes, et remuent la société, c'est alors que le

danger de s'y livrer avec une confiance présomptueuse frappe les

esprits. Ce n'est point avec des théories qu'on fonde les gouvernements;

c'est avec le bon sens pratique, avec cette raison prudente qui consulte

les faits, qui se contente chaque jour de la sagesse possible, qui

mesure sa conduite sur ce qui est, et non pas sur un but lointain,

douteux, qu'elle ne peut ni bien apprécier ni promptement saisir.

Ce n'est pas non plus avec des passions qu'on fonde des gouvernements.

Les passions, je les honore; elles jouent un grand et beau rôle dans

l'humanité, dans la société; mais ce rôle, ce n'est pas celui de fonder

les gouvernements; ce n'est pas celui de s'adapter aux nécessités des

peuples, de bien connaître leurs intérêts, de transiger avec tous les

droits, avec toutes les existences. C'est par là qu'on fonde des

gouvernements, et non pas en se laissant aller, soit à l'incertitude des

théories, soit à l'orage des passions. (_Vif mouvement d'approbation._)

J'en dis autant des prétentions exclusives. L'esprit de parti joue un

grand rôle dans le monde, mais ce n'est pas quand il s'agit de donner de

la stabilité aux lois et à tous les faits fondamentaux sur lesquels la

société repose; ce n'est pas avec les habitudes et les forces de

l'esprit de parti qu'on résout un pareil problème: c'est avec le respect

des lois, le goût de l'ordre, le ménagement de tous les intérêts; en un

mot, c'est avec les mêmes forces, les mêmes moyens qui font la sagesse

individuelle de chacun de nous dans sa vie privée. Il n'est aucun de

nous qui ne sache que, quand il s'est livré aveuglément à l'empire de

certaines idées générales, quand il s'est abandonné à ses passions,

quand il n'a écouté que ses prétentions personnelles, il a été entraîné

à une foule d'erreurs et de fautes. Il en est de même dans la vie

publique. Nous sommes obligés, dans le maniement des affaires publiques,

à être prudents et réservés comme dans notre conduite privée.

Là, messieurs, réside la différence réelle entre nos adversaires et

nous. Il s'agit de savoir lesquels ont bien compris la révolution de

1830, lesquels ont été fidèles à son caractère primitif, à l'espoir que

la France en a conçu, à l'oeuvre que cette révolution est appelée à

fonder. Ce que je viens de dire établit comment, mes honorables amis et

moi, nous l'avons comprise, et pourquoi nous n'avons pas voulu nous

écarter de cette route, et nous avons cru devoir sortir des conseils du

prince, lorsqu'il nous a paru que nous ne pouvions y faire prévaloir nos

opinions et nos désirs. (_Sensation prolongée._)

Je ne pense cependant pas, messieurs, que nos successeurs veuillent se

conduire autrement. La force des choses pèse sur eux comme sur nous. Ils

sont hommes éclairés; ils sont bons citoyens comme nous. La différence

qui a pu exister entre nous, pendant que nous siégions ensemble dans les

conseils du prince, je n'hésite pas à le dire, est déjà beaucoup moins

sensible. (_Écoutez, écoutez._) Déjà ils tiennent, avec des ménagements

plus ou moins étendus, la conduite que nous aurions tenue. Quiconque

sera appelé à diriger la révolution dans les voies du gouvernement sera

obligé de la comprendre comme nous l'avons comprise. Tous les partis

peuvent y être successivement appelés. Les opinions les plus diverses,

les passions les plus ardentes, les prétentions les plus exclusives

peuvent être obligées d'entrer dans cette carrière du gouvernement;

elles y seront soumises aux mêmes nécessités; elles porteront le même

joug; ce qu'elles ont de faux sera vaincu par la force des choses. Elles

seront obligées de considérer et de continuer la révolution de 1830, non

pas comme on la demande dans quelques journaux, mais comme nous l'avons

nous-mêmes comprise. Quiconque voudra lui faire porter d'autres fruits

la détournera de son caractère primitif, de la pensée nationale, de son

véritable but, la pervertira au lieu de la continuer. (_Mouvement

très-prononcé d'adhésion. Sensation prolongée._)

__________

Le débat s'étant prolongé et animé, je fus amené à reprendre, dans la

même séance, la parole, en réponse à M. Odilon Barrot.

M. GUIZOT.--J'avais évité tout ce qui pouvait amener les personnes dans

la discussion. J'aurais désiré qu'elle pût persévérer dans cette voie;

je regrette qu'elle en ait été détournée; mais puisqu'il en a été ainsi,

il m'est impossible de ne pas aborder moi-même la tribune pour donner

quelques explications à la Chambre.

Il doit être évident qu'il ne s'agit, entre les orateurs qui m'ont

précédé à cette tribune et moi, d'aucune question personnelle: il ne

s'est passé entre nous aucun fait qui puisse altérer l'estime réciproque

que se doivent des hommes de conscience et de conviction. Il ne s'agit

réellement que de deux systèmes de gouvernement, de deux manières de

considérer notre révolution, et les conséquences qui en doivent sortir.

Je n'ai jamais regardé la révolution de 1830 comme une continuation de

la Restauration; je n'ai jamais cru que le principe de la Restauration

eût survécu au mois de Juillet: je l'ai toujours pensé, et je le répète:

la révolution de juillet est une véritable révolution; au principe de la

légitimité héréditaire a été substitué momentanément, du moins je

l'espère, le principe du choix du peuple. Mais ce principe ne préside

pas à notre gouvernement, car nous sommes revenus au principe de

l'hérédité qui sera maintenu, je n'en doute pas, au profit de la

dynastie actuellement régnante. A mon avis, cette légitimité toute

rationnelle, qui n'a rien de semblable à l'ancienne légitimité, peut

seule sauver l'État. En même temps que je proclame le droit éternel d'un

peuple de se séparer de son gouvernement dès que ce gouvernement lui

devient hostile, je maintiens aussi que ce principe ne peut présider au

gouvernement nouveau que l'on substitue à l'ancien, car c'est le

principe des révolutions. Il faut qu'il reste dans le coeur des peuples,

qu'il y vive à jamais; mais ils ne doivent pas croire que ce droit

repose sur leur seule volonté; il ne repose que sur la nécessité,

l'inévitable nécessité, et c'est par là que notre révolution est

légitime, car elle était nécessaire. Non, messieurs, ce principe qui a

présidé à notre révolution ne doit pas présider à notre gouvernement:

celui qui y préside aujourd'hui, qui doit y présider longtemps, c'est le

principe de la légitimité héréditaire.

Je suis rentré presque involontairement dans cette discussion générale

que la Chambre pouvait croire fermée; je reviens à celle des personnes,

qui en ce moment est la véritable.

La dissidence qui s'est manifestée entre.......Je regrette de nommer les

personnes, mais j'y suis contraint; la dissidence qui s'est manifestée

entre M. le préfet de la Seine et moi, comme ministre de l'intérieur,

était antérieure à la proclamation dont on vient de parler, et M. Odilon

Barrot peut ici l'affirmer lui-même; seulement elle a éclaté à

l'occasion de cette proclamation. Elle s'était déjà montrée dans nos

conversations, dans nos rapports journaliers. Nous nous étions

franchement expliqués, comme nous devions le faire; nous savions fort

bien l'un et l'autre que nous suivions des lignes diverses. Il a agi

dans sa voie, j'ai agi dans la mienne. Ainsi, pour citer un fait où

notre dissidence s'était déjà prononcée bien nettement, dans cette

procession solennelle qui avait pour but de transporter au Panthéon les

bustes de deux défenseurs de la liberté, les choses se sont passées, de

la part de M. le préfet, tout autrement que je l'eusse voulu. Je ne

pense pas qu'il dût intervenir comme magistrat, ni même moralement dans

cette affaire; je ne pense pas qu'il dût recevoir les bustes à l'Hôtel

de ville. Notre dissidence n'a cependant éclaté qu'au sujet de la

proclamation.

Je dois le dire, je regrette qu'on ait ici abordé de nouveau cette

question; j'aurais voulu qu'on n'en parlât pas devant la Chambre, parce

qu'il me semble qu'une portion considérable de la Chambre pense à cet

égard autrement que moi. Cependant je dois ici dévoiler ma pensée tout

entière.

J'ai participé à l'adresse de la Chambre par mon vote, et à la réponse

du Roi par mes avis dans le conseil, parce que j'ai cru avoir raison

d'en agir ainsi à la Chambre et dans le conseil. Je l'avoue, je ne porte

aucun intérêt au ministère tombé; je n'ai jamais eu la moindre relation

avec l'un de ses membres. Je les crois coupables.....Je suis désolé

d'avoir à en parler, mais je dois le dire.....Je les crois coupables du

plus grand crime que des hommes au pouvoir puissent jamais commettre: je

crois qu'il ne peut y avoir de doute sur le châtiment qui les attend.

Mais j'ai la conviction profonde qu'il est de l'honneur de la nation, de

son honneur historique, de ne point verser leur sang. (_Sensation._)

J'ai la conviction qu'après avoir changé un gouvernement, renouvelé la

face du pays, c'est une chose misérable, et par conséquent inutile, de

venir poursuivre une justice mesquine à côté de cette justice immense

qui a frappé, non pas quatre hommes, mais un gouvernement tout entier,

une dynastie tout entière, tout un ordre de principes. Quand la France

s'est fait justice, venir demander un sang qu'il est inutile de verser,

cela me paraît mauvais, et je le blâme comme tel. Tout ce dont nous

n'avons pas besoin, et un besoin absolu, nous ne devons pas le faire. Je

le répète, notre révolution était appelée à donner un exemple immense,

et elle l'a fait, parce qu'elle avait besoin de le faire; mais ce besoin

accompli, que la nation consulte ses sentiments de compassion,

d'humanité, cette foule de sentiments, en un mot, qui peuvent bien

s'éteindre un moment dans le coeur des peuples, mais qui ne manquent

jamais d'y renaître. Toutes les révolutions ont versé le sang, mais

trois mois, six mois après, ce sang même a tourné contre elles. Il ne

faut pas rentrer dans cette ornière sanglante dont nous sommes sortis,

même pendant le combat.

C'est avec cette conviction que j'ai voté l'adresse au Roi; non pas dans

l'intention d'obtenir l'abolition générale de la peine de mort, car,

selon moi, elle ne peut être abolie. Ce n'est pas en six semaines qu'on

peut bouleverser tout notre Code pénal; et je suis bien aise de saisir

ici cette occasion de faire ma profession de foi. Je ne pense pas que la

société soit aujourd'hui assez avancée pour pouvoir établir dans son

sein l'abolition de la peine de mort. Pour arriver là, il lui faudra

peut-être encore bien des siècles. Mais je reconnais que, pour les

crimes politiques, la peine de mort n'est plus bonne à rien. Je l'ai dit

en 1820, et j'ai le droit de le répéter ici, on ne doit point prononcer

la peine de mort en matière politique. J'ai défendu ce principe en

faveur du général Berton, je l'ai défendu pour les accusés dans la

conspiration de Béfort. (_Sensation._) J'ai réclamé l'abolition de la

peine de mort pour eux, je puis encore le faire ici pour d'autres. Je

persiste dans mon opinion. C'est parce que l'adresse de la Chambre m'a

paru propre à hâter ce résultat que je l'ai appuyée, et non assurément

pour l'abolition générale de la peine de mort qui me paraît une chimère.

(_Sensation._)

Je viens à l'article du _Moniteur_ que M. le préfet de la Seine a cité.

Je regrette d'avoir à entretenir la Chambre de faits qui me sont tout

personnels; mais cette discussion m'y oblige. Je l'avoue: dans mon

ministère, je n'ai pas fait tout ce que j'aurais voulu faire; j'ai fait

des choses que je voudrais aujourd'hui n'avoir point faites; mais parmi

elles, il n'en est qu'une seule qui, à mes yeux, soit réellement grave:

c'est le consentement que j'ai donné à cet article inséré au _Moniteur_.

Il était contre mon opinion, contre mes principes; de plus, je ne

trouvais point qu'il fût convenable, après la réponse du Roi qu'il

contredisait formellement. Je ne pense pas que le gouvernement, le

conseil pût blâmer là réponse faite à l'adresse de la Chambre. Cet

article du _Moniteur_, c'était une manière de dire qu'on n'avait jamais

songé à présenter la loi demandée par l'adresse. On détournait le

résultat vers lequel on avait d'abord tendu. Je le répète, j'ai eu tort

de consentir à cet article du _Moniteur_; c'est la seule faute grave que

je me reproche, et je devais le déclarer à la Chambre.

La proclamation de M. le préfet de la Seine était encore beaucoup plus

explicite que l'article du _Moniteur_. Cette proclamation ne contenait

aucune phrase que pût désavouer un magistrat probe, éclairé; elle

faisait rougir quelques hommes égarés de leur ivresse: elle n'avait pour

but que de réprimer de coupables excès; elle était bonne en soi; mais,

sur la question de la peine de mort, elle était complétement contraire à

mes opinions. J'ai cru que c'était là un symptôme évident de notre

dissidence sur la direction générale du gouvernement, le symptôme

définitif après lequel il ne nous était plus possible de marcher

d'accord; aussi ai-je empêché l'insertion de la proclamation au

_Moniteur_, comme la Chambre a pu le remarquer. S'il ne s'était agi que

de la destitution de M. le préfet de la Seine, j'aurais pu accepter sa

démission; mais il ne s'agissait là ni de lui ni de moi; il s'agissait

de deux systèmes: la question ne dépendait pas même de lui seul. Son

système avait des représentants dans le conseil. Il fallait donc

nécessairement qu'un de ces deux systèmes se retirât. La question ne

pouvait être posée autrement: c'était là sa véritable expression.

J'ajoute: il était nécessaire que mon système et celui de mes honorables

amis se retirât devant l'autre système.

Tout le monde sait que le ministère dont j'ai fait partie a été nommé un

ministère de coalition; ce n'était pas, en effet, autre chose:

c'est-à-dire qu'il était composé de nuances fort diverses de l'opinion

nationale et constitutionnelle. Car, j'ai besoin de le dire, toutes ces

nuances entrent dans l'opinion nationale, et, en effet, au moment même

où nous nous séparons de nos anciens collègues, nous sentons tous

profondément que nous sommes les enfants d'un même pays. Mes amis et moi

devions nous retirer, et le Roi a accepté nos démissions; mais notre

ministère de coalition a été utile pour rallier autour du nouveau

gouvernement toutes les nuances de l'opinion nationale. Nous avons été

utiles à prouver que la révolution de 1830 les peut rallier toutes; que

cette révolution était légitime, nécessaire; nous avons servi, s'il

m'est permis de le dire, à autre chose encore: à prouver à l'Europe que,

dans cette révolution, il n'y avait point de principes anarchiques, et

qu'elle pouvait la voir sans crainte, puisque des hommes comme nous, des

hommes éclairés, des hommes connus par leur amour de l'ordre, s'y

étaient sur-le-champ rattachés. Je puis donc dire, non pas pour moi,

mais pour mes honorables amis, que nous avons un peu contribué à cette

prompte reconnaissance dont l'Europe a salué notre jeune royauté. C'est

un service rendu à la France et à l'Europe par un ministère de

coalition, comme était le nôtre.

Quand il a fallu marcher, il est devenu évident que le conseil avait

besoin de plus d'homogénéité et d'accord qu'il n'en pouvait avoir avec

nous; il est devenu évident qu'un préfet ne pouvait différer avec son

ministre, et qu'il fallait qu'une partie du ministère se retirât devant

l'autre. Je le répète: les ministères de coalition ne sont pas des

ministères de gouvernement; il faut avant tout, dans un conseil qui veut

agir, de l'homogénéité; c'est à ce prix seulement que le gouvernement

peut s'affermir et durer. J'ai senti le premier le vice d'un ministère

de coalition: je l'ai profondément senti, et voilà la véritable cause de

dissidence entre deux hommes qui s'estiment et s'honorent, j'ose le

dire, mais qui n'ont pu, qui n'ont pas dû marcher ensemble.--(_Sensation

prolongée._)

XVIII

Discussion d'un projet de loi relatif à la répression des délits de la

presse.

--Chambre des députés.--Séance du 25 novembre 1830.--

Le gouvernement avait proposé, le 5 octobre 1830, à la Chambre des pairs

un projet de loi pour modifier l'article 2 de la loi du 25 mars 1822,

relatif aux attaques «contre les droits que le Roi tient de sa naissance

et ceux en vertu desquels il a donné la Charte.» Ce projet, adopté le 14

octobre par la Chambre des pairs, fut présenté le 13 novembre, par le

nouveau cabinet formé le 3 novembre, à la Chambre des députés; il

devint, le 25 novembre, l'objet d'une discussion dans laquelle je pris

la parole pour maintenir le vrai caractère de la révolution de Juillet

et la politique que j'avais exposée et pratiquée comme membre du cabinet

précédent.

M. GUIZOT.--Le projet sur lequel la Chambre va délibérer rencontrera

probablement peu d'objections; peut-être même, si je n'avais demandé la

parole, il eût passé sans débats. Il est cependant d'une haute

importance; il fait une grande chose; il efface de nos lois pénales tout

un système de principes et lui en substitue un autre. Il écrit dans nos

lois les principes fondamentaux de notre dernière révolution, et en fait

la base de notre droit public. Son adoption immédiate, non contestée,

est à coup sûr le meilleur témoignage de l'unanimité de sentiments qui

règne dans cette Chambre, et de sa ferme adhésion à notre révolution.

Mais au dehors, des objections s'élèvent, des attaques sont dirigées

contre le principe fondamental de ce grand événement. On l'accuse de

n'être qu'une usurpation, un acte de violence, un simple fait dépourvu

de droit; on lui conteste la légitimité qu'on revendique exclusivement

au profit d'un système et d'un gouvernement différents.

En fait, messieurs, de telles objections, de telles attaques sont sans

puissance, sans efficacité; mais elles ne sont jamais sans importance:

il est nécessaire de les repousser. C'est l'honneur des peuples de ne

pas accepter le régime de la force pure, de ne pas vouloir obéir à un

simple fait, à un acte de violence, d'avoir besoin de croire que le

pouvoir auquel ils obéissent a droit sur eux, d'avoir besoin d'être

convaincus de sa légitimité.

Il est donc indispensable, dans l'intérêt du pouvoir lui-même comme du

repos des esprits, que les attaques dirigées contre la légitimité de

notre révolution et du gouvernement qu'elle a fondé soient hautement

repoussées. Nous ne pouvons accepter et laisser passer inaperçus aucune

des assertions, aucun des raisonnements sur lesquels on prétend se

fonder pour contester la légitimité de ce que nous avons fait.

C'est sous ce point de vue que je viens soutenir le projet, c'est-à-dire

affirmer la légitimité du gouvernement actuel et de l'insertion de ses

principes dans nos lois.

Il y a, messieurs, dans notre révolution, un caractère que plus d'une

fois déjà on a remarqué, et qu'il importe de ne jamais oublier: c'est

qu'elle a été imprévue, imprévue pour tout le monde, du moins dans le

mode de son exécution, pour ceux qui l'ont faite comme pour ceux qui

l'ont subie. Et de même qu'elle a été imprévue, elle a été universelle;

elle s'est accomplie presque au même moment, non-seulement dans Paris où

la bataille s'est livrée, mais dans la France entière. Nous sommes

absorbés par les événements de Paris, et nous oublions trop qu'au même

instant, spontanément, sans attendre les nouvelles de Paris, sans les

savoir, dans une foule de villes de province, à Réthel comme à Nantes,

sur la simple arrivée des fatales ordonnances, le drapeau tricolore fut

arboré et la révolution commencée. Et pendant que le mouvement en faveur

de la révolution était ainsi spontané, nulle part un bras, une voix ne

se sont élevés pour le combattre. Ce que prouve ce fait, messieurs,

c'est qu'il n'y a eu, dans la révolution de Juillet, aucune

préméditation, aucun complot, aucune conspiration. Plus d'une fois,

depuis quinze ans, nous avons vu des complots, des séditions: rien de

pareil dans le mouvement de Juillet; aucun caractère, je le répète, ni

de préméditation, ni de conspiration; aucune trace d'une volonté

particulière, d'un plan renfermé dans une certaine classe d'hommes:

c'est un mouvement national, national dans sa spontanéité, dans son

universalité; la manière dont il a été accompli ne peut laisser aucun

doute à cet égard.

Ce mouvement national n'a-t-il été qu'un moment d'emportement, un accès

qui s'est tout à coup emparé du peuple entier? Non, messieurs, cette

révolution si soudaine, si spontanée dans son explosion et dans son mode

d'exécution, elle se préparait depuis longtemps; elle a mûri lentement.

Depuis quinze ans, depuis dix ans surtout, nous y marchions, de l'aveu

de tout le monde: c'est le singulier caractère de cet événement qu'en

même temps que, dans son mode d'exécution, il a été imprévu pour tous,

il était au fond, depuis quelque temps, prévu de tous comme inévitable,

et accepté presque de tous comme nécessaire. Même avant d'être accompli

au dehors, il l'était dans les esprits; il a été inattendu et prévu en

même temps.

Messieurs, je ne voudrais faire aucun appel aux passions, ni réveiller

aucun souvenir révolutionnaire; mais pour bien faire comprendre le

véritable caractère de notre révolution et sa légitimité, je suis obligé

de remonter un peu haut et de reprendre l'histoire de la Restauration.

Je n'ai aucun dessein de mettre la Restauration aux prises avec la

révolution, ni de relever ce procès tant débattu; je me renfermerai dans

l'intérieur de la Restauration même, dans son développement particulier,

et vous verrez la révolution de Juillet en sortir nécessairement, comme

une conséquence naturelle, légitime, des fautes de la Restauration, du

développement de ce qu'il y avait de radicalement vicieux dans son sein.

Dès son origine, quiconque a observé attentivement la Restauration, a pu

voir qu'elle était en proie à deux principes, à deux influences

contraires: l'une bonne, l'autre mauvaise; l'une favorable aux intérêts

du pays, conforme à ses sentiments; l'autre hostile aux mêmes

sentiments, aux mêmes intérêts.

Ce qui a fait la force de la Restauration, car elle a eu de la force,

elle a duré quinze ans au milieu des attaques de ses adversaires et des

conspirations; ce qui a fait sa force, dis-je, c'est d'abord qu'elle

s'est présentée à l'Europe comme une garantie de paix, de stabilité,

dont la France avait un si grand besoin, après tant de triomphes et de

fatigues.

De plus, la Restauration, en établissant un gouvernement qui n'était pas

l'oeuvre de sa propre force, ni le résultat récent de la volonté de

quelques hommes, un gouvernement qui se fondait sur un droit antérieur

et ancien, la Restauration a ramené en France, sous un certain rapport,

le respect du droit, l'empire de cette idée salutaire sur laquelle la

société repose, l'idée qu'il y a des droits acquis, des droits anciens

qui ne doivent pas être sans cesse remis en question, qui subsistent par

eux-mêmes et sont la base de l'édifice social. Ce principe, la

Restauration le portait en elle-même; il était son meilleur titre, celui

qui faisait sa force, non-seulement en France, mais en Europe.

En même temps, messieurs, et par-dessus tout, ce qui faisait la force de

la Restauration, c'était la Charte, c'est-à-dire l'adoption des

principes les plus essentiels et des principaux résultats de notre

révolution.

Gage de paix, respect du droit, adoption par la Charte des grands

résultats et des grands principes de notre révolution, voilà le bon

côté, la bonne influence et ce que j'appelerai volontiers le bon génie

de la Restauration.

Mais, en même temps, elle était évidemment en proie à d'autres forces, à

d'autres influences. Avant tout, elle portait dans son sein la

prétention à une souveraineté illimitée, supérieure à toutes les lois,

invariable, éternelle, c'est-à-dire la prétention au pouvoir absolu.

A côté de la prétention au pouvoir absolu, la Restauration portait une

disposition constante à favoriser tous les abus de l'ancien ordre de

choses qui avait péri avec l'ancienne royauté; c'est-à-dire tout le

régime aristocratique et tout le régime ecclésiastique qui tenaient dans

l'ancienne société une si grande place.

La prétention au pouvoir absolu et la tendance à rétablir l'ancien état

social, sans s'inquiéter de savoir s'il convenait aux générations

nouvelles, c'était là le mauvais côté, la mauvaise influence, le mauvais

génie de la Restauration.

Reprenez, messieurs, ce qui s'est passé en France depuis 1814 jusqu'à

nos jours, et vous verrez que l'histoire de la Restauration n'est autre

chose que la lutte de ces deux principes, de ces deux génies qui se la

disputaient constamment. Elle a cédé tantôt à l'un, tantôt à l'autre.

Les vicissitudes de cette lutte font toute sa vie. Et au milieu de ces

vicissitudes, toutes les fois que le mauvais génie l'a emporté ou a paru

l'emporter, toutes les fois que la Restauration a cédé, soit à la

prétention du pouvoir absolu, soit au retour de l'ancien état social, la

prévoyance de ses revers prochains s'est à l'instant répandue; des

prédictions sinistres ont retenti, non-seulement de la part de ses

adversaires, de la part des hommes qui faisaient, depuis son origine,

profession de la combattre, mais de la part de ses anciens amis, de ses

partisans, de ses meilleurs conseillers.

Plus d'une fois, messieurs, vous le savez, des paroles de ce genre ont

retenti dans cette enceinte: le mot de _répugnance_ a été dit à cette

tribune par un courageux adversaire de la Restauration. Un mot plus

sévère, plus concluant, le mot d'_incompatibilité_ a été prononcé à

cette tribune par une bouche amie, qui n'avait jamais donné que d'utiles

conseils. (_Sensation._)

Toutes les fois donc qu'entre les deux influences qui se disputaient la

Restauration, celle du pouvoir absolu et de l'ancien régime semblait

prévaloir, la prédiction de l'événement qui s'est accompli sous nos yeux

était dans tous les esprits, dans toutes les bouches, et retentissait au

milieu de vous.

Et cette opinion n'était pas particulière aux spectateurs de ce qui se

passait au milieu de nous, aux anciens et sages amis de la Restauration;

c'était celle de l'Europe. Toutes les fois que la mauvaise influence

paraissait l'emporter, l'Europe s'en inquiétait; l'Europe prévoyait des

troubles, des désastres.

Depuis 1820, c'est cette influence, c'est le mauvais génie de la

Restauration qui s'est emparé d'elle. Un moment son action a été

suspendue sous une administration qui avait de bonnes intentions, et à

laquelle nous devons nos lois les plus efficaces, les lois avec

lesquelles nous nous sommes défendus contre le pouvoir absolu, avec

lesquelles nous avons reconquis la liberté et fait la révolution

nouvelle. Mais cette suspension a été courte: le mauvais génie de la

Restauration a bientôt repris possession d'elle; au mois d'août 1829, sa

victoire a été définitive; au mois d'août 1829, le mauvais génie de la

Restauration l'a saisie sans retour.

Vous avez entendu professer aussitôt cette doctrine d'une souveraineté

illimitée, invariable, qui était, je le répète, depuis quatorze ans,

l'écueil le plus dangereux, celui contre lequel la Restauration devait

un jour se briser. Vous avez vu cette doctrine devenir la doctrine

fondamentale du pouvoir; vous l'avez entendu l'opposer constamment à

tous ses adversaires. Et chose singulière, au moment même où les

prétentions du pouvoir devenaient exorbitantes, où il aspirait à cette

souveraineté absolue, illimitée, qui n'appartient à personne, il

montrait en même temps la faiblesse et l'incapacité la plus entière;

plus ses prétentions croissaient, moins sa force était grande. Il était

d'une incapacité non-seulement nuisible aux intérêts du pays, mais de

cette incapacité qui offense, qui humilie la dignité des peuples qui la

voient régner sur eux. Le pays était blessé en même temps dans son

honneur par les prétentions du pouvoir absolu, et dans sa dignité

actuelle par le spectacle de l'impéritie à laquelle il était en proie.

(_Marques d'adhésion._)

Dans cette triste année, livrée à un pouvoir qui professait des opinions

si antipathiques à ses sentiments, qui se montrait incapable d'aucune

grande chose, qu'a fait la France? Elle ne s'est point agitée; elle n'a

pas dit un mot ni fait une démarche hors de la ligne tracée par la

légalité; elle a parfaitement compris sa situation et la force qu'elle

pouvait tirer des droits déjà acquis. Elle s'est bornée à exercer les

libertés qu'on ne pouvait lui arracher, et à invoquer les principes de

la Charte. Jamais, je le répète, la France ne s'est moins agitée; jamais

elle ne s'est plus strictement renfermée dans les limites de ses droits

constitutionnels qu'au moment où le pouvoir les franchissait de toutes

parts et manifestait des prétentions illimitées. Point de complot, point

d'émeute pendant cette année. Cependant la France n'avait pas perdu

courage, elle réclamait ses droits, elle les réclamait avec une énergie

de plus en plus croissante; elle avait confiance dans son avenir

constitutionnel, dans cet avenir qui s'est accompli sous nos yeux.

Cet avenir, messieurs, depuis le 8 août, préoccupait tous les esprits;

il était dans toutes les bouches, dans les bouches qui professaient les

opinions les plus contraires.

Je n'ai rien à dire de l'_adresse_ qui est sortie de cette Chambre,

adresse conçue dans le langage le plus respectueux, le plus affectueux

que jamais pays ait parlé au pouvoir. Je ne dirai rien non plus des

élections de 1830 et de leur caractère. Vous vous rappelez comment tous

les citoyens usèrent de leurs droits sans jamais les dépasser.

L'Europe sait quelle sagesse présida à l'_adresse_ et aux élections. Eh

bien, messieurs, toute la sagesse du pays a été inutile, inutile pour

enlever la Restauration au mauvais génie qui s'était emparé d'elle. Le

pays a été vainement légal, prudent, réservé; toute sa prudence n'a pu

empêcher que la Restauration ne se soit précipitée vers sa ruine.

Qu'est-il donc arrivé, messieurs, quand l'événement s'est accompli,

quand la révolution a éclaté avec cette spontanéité, cette universalité

dont je parlais tout à l'heure? Est-il arrivé une usurpation, un acte de

violence du pays contre son gouvernement? Non, messieurs; il est arrivé

le dénoûment de la lutte qui existait en France depuis quinze ans, et

particulièrement depuis dix ans. Il est arrivé que le mauvais principe

de la Restauration ayant prévalu dans son sein, s'étant emparé d'elle,

il a porté ses fruits, fruits désirés par les uns, redoutés par les

autres, également prévus par tous, quoique dans des termes et avec des

sentiments différents.

Il n'est donc pas vrai, messieurs, que notre révolution puisse être

taxée d'usurpation, de violence, qu'elle puisse être traitée comme un

simple fait accompli dans un brusque accès de colère qui s'est emparé

tout à coup d'un peuple. Elle est, je le répète, le résultat naturel,

attendu, du cours des choses; elle est un de ces événements qui sont

conformes aux lois de la Providence, qui sont évidemment amenés par

elle; un de ces événements qui satisfont, pour ainsi dire,

l'intelligence humaine, parce qu'ils lui apparaissent comme la

manifestation de la sagesse divine. La Restauration a été frappée de

mort par ses propres fautes, et tout le monde s'est rangé pour laisser

passer la justice du pays, qui la renvoyait hors du territoire. (_Vifs

mouvements d'adhésion._)

Je n'hésite pas à le dire: notre révolution a été parfaitement légitime

dans son principe; elle n'a point été faite au profit de telle ou telle

théorie douteuse, de tel ou tel parti, de telle ou telle passion

révolutionnaire; elle a été faite pour repousser la prétention au

pouvoir absolu, cette prétention éternellement illégitime.

On parle d'ordre public; notre révolution a été faite pour rétablir

l'ordre public à chaque instant menacé par les prétentions et les

faiblesses du pouvoir. On parle de serments: notre révolution a été

faite contre le parjure, elle a été faite pour rétablir le respect du

serment outrageusement violé. (_Très-bien, très-bien!_) On parle d'actes

arbitraires, de caprices d'imagination: notre révolution a été

nécessaire; elle n'a été faite par la volonté de personne, mais par le

mouvement spontané de tous; personne ne peut s'en vanter, personne n'en

a le mérite; elle a été l'oeuvre universelle de la nécessité et du pays.

Si, après avoir démontré sa légitimité morale et sa nécessité politique,

je parlais de sa conduite; si je faisais voir à quel point elle a été

sage, prudente, réservée, et quant au choix de son souverain, et quant

aux modifications qu'elle a apportées dans la Charte et dans tout notre

gouvernement, et dans ses actes envers ses adversaires; si j'insistais,

dis-je, sur tous ces points, on verrait que là aussi, comme dans son

principe, elle a été pleinement légitime, plus légitime qu'il n'a jamais

été donné à aucun semblable événement de l'être.

Et c'est précisément, messieurs, la sagesse, la beauté, la modération,

la légitimité de notre révolution, qui font aujourd'hui une des

principales difficultés du gouvernement. Parce que la révolution a été

très-douce, très-modérée, le pouvoir est obligé d'être doux, modéré;

parce qu'elle a été juste, impartiale, parce qu'elle n'a paru animée

d'aucune mauvaise passion, le pouvoir est obligé de les combattre

toutes; il ne peut se livrer à un parti; il ne peut pas être moins

impartial, moins raisonnable que ne l'a été la révolution au moment où

elle s'accomplissait. Cependant les passions, les partis surgissent de

toutes parts; le pouvoir est aux prises avec eux; le caractère même de

la révolution qui l'a enfanté lui impose des lois que les partis, qui

s'agitent autour de lui, travaillent à lui faire méconnaître. Il doit

accepter cette destinée, messieurs; il est de son honneur de ne pas

valoir moins que la révolution même. Il ne le pourrait pas sans démentir

sa mission, son origine. Mais, messieurs, parce que la modération, la

sagesse, l'impartialité sont imposées au pouvoir, ce n'est pas qu'il

doive laisser prendre le ton haut aux adversaires de notre révolution,

ni la laisser calomnier et injurier, comme nous l'avons vu souvent. Non,

il n'y a aucun des reproches adressés à notre révolution qui ne puisse

être victorieusement repoussé. L'usurpation, la violence, le caprice ont

été le fait de ses adversaires, et non le sien. Ses principes ont été

aussi légitimes que ses actes ont été beaux, et nous avons pleinement le

droit de les écrire dans nos lois, puisque ce sera notre honneur de les

avoir écrits dans notre histoire.

Je vote pour le projet. (_Sensation prolongée._)

XIX

Discussion relative aux inquiétudes et aux troubles provoqués à

l'approche du procès des ministres du roi Charles X.

--Chambres des députés.--Séance du 20 décembre 1830.--

Le président du cabinet du 3 novembre 1830, M. Laffitte, ayant donné,

dans cette séance, à la Chambre des députés, l'assurance que le

gouvernement prenait toutes les précautions nécessaires pour garantir

l'ordre public et la justice pendant le procès des ministres de Charles

X, nous prîmes successivement la parole, M. Dupin, M. Odilon Barrot et

moi, pour promettre au cabinet que le ferme appui de la Chambre ne lui

manquerait pas.

M. GUIZOT.--C'est un rare et immense bonheur que de monter à cette

tribune pour y exprimer tous les mêmes sentiments, pour y former tous

les mêmes voeux. Nous sommes ici en général, non pour nous combattre,

mais pour discuter, pour exprimer des opinions, souvent des intentions

différentes. Aujourd'hui, une seule opinion, un seul sentiment, une

seule intention éclatent à cette tribune. Je n'y serais donc pas monté,

si je n'avais besoin de remercier tous les membres qui viennent de

parler d'être entrés, au milieu de circonstances si graves, dans la voie

de la publicité la plus complète, et d'avoir livré à cette tribune les

faits qu'elle attendait depuis quelques jours et les questions qui

agitent tous les esprits.

L'honorable préopinant vous disait tout à l'heure: une multitude de

fantômes se mêlent à des peurs réelles; tous les objets assiégent à

chaque instant toutes les imaginations. La publicité seule, la publicité

la plus complète peut remédier à cette déplorable crise momentanée.

C'est avec la publicité, avec la discussion, c'est en abordant toutes

les questions à cette tribune, en apportant tous les faits sur la place

publique que nous ayons vaincu le gouvernement de Charles X. C'est avec

la publicité, avec la plus entière liberté de la tribune, en ne

craignant jamais de tout dire ni les uns aux autres, ni au pays, que

nous viendrons à bout de tous les adversaires, de tous les dangers. Nous

avons confiance au gouvernement, confiance entière, et c'est en

répondant comme il l'a fait aujourd'hui, aussi promptement, aussi

naturellement, à l'appel qui lui a été fait, qu'il s'est montré plus que

jamais digne de cette confiance. Je remercie les ministres du Roi

d'avoir sur-le-champ répondu à l'interpellation qui leur a été faite.

Cette interpellation, elle ne leur avait pas été adressée, et elle ne

leur sera jamais adressée dans un sentiment de malveillance.

Qu'il me soit permis de le dire, la responsabilité des ministres du Roi

ne serait pas la seule engagée dans ce qui se passe aujourd'hui en

France. L'événement qui fait la gloire de notre patrie, nous y avons

tous pris part. La révolution de Juillet est l'oeuvre de cette Chambre

comme des ministres du Roi. Notre responsabilité à tous y est engagée.

Jusqu'ici, nous avons eu ce bonheur que, malgré la diversité d'opinions,

aucun de nous n'a répudié sa part dans ce grand événement. Depuis quatre

mois, notre révolution, à travers la diversité des opinions, s'est

maintenue pure, exemple de tout excès; elle n'a porté atteinte à aucune

liberté, elle a promis d'assurer au pays un avenir illimité de

développements et de bonheur.

Eh bien! c'est au nom de notre responsabilité commune que nous avons

droit, à chaque événement, chaque jour, de demander des explications

pour nous assurer que notre révolution restera telle que nous l'avons

faite, qu'elle ne tombera pas en des mains qui la détourneraient de

cette voie, qui lui feraient perdre son caractère.

Il s'agit non-seulement du gouvernement, non-seulement des ministres, il

s'agit de nous tous: nous répondons tous à la France, et de la liberté

de la France et de la paix publique, et de l'ordre et de son avenir tout

entier. C'est donc dans les intérêts de notre responsabilité commune que

nous avons droit d'appeler ici toutes les questions, tous les faits, de

provoquer la publicité la plus entière, de demander que rien ne soit

ignoré, ni de nous ni du pays.

La publicité: cette arme suffira contre les dangers, contre les

brouillons de tout genre. Quels qu'ils soient, de quelques contrées

qu'ils viennent, ils en sont réduits aux mêmes moyens, aux associations

secrètes, aux coups d'État; n'importe le nom des factieux, n'importe le

nom des coteries, ils n'ont jamais que les mêmes armes, et c'est avec

l'arme de la liberté, de la publicité, que nous dissiperons tous les

complots, toutes les associations secrètes, tous les dangers, de quelque

nature qu'ils soient.

XX

Débat relatif aux troubles et aux incidents survenus pendant et après le

procès des ministres de Charles X.

--Chambre des députés.--Séance du 29 décembre 1830.--

Dans les séances des 28 et 29 décembre, le comte de Rambuteau, député de

Saône-et-Loire, ayant demandé au gouvernement des explications sur la

situation du pays, au dedans et au dehors, M. Laffitte, président du

conseil, et après lui MM. Odilon Barrot, Charles de Lameth, Bignon et

Salverte prirent successivement la parole. Je la pris à mon tour pour

rappeler et maintenir mes idées générales sur la révolution de Juillet,

la politique que j'avais pratiquée dans le pouvoir, et les vraies causes

des troubles et des alarmes auxquels la France était en proie.

M. GUIZOT.--Je ne viens, et j'espère que la Chambre me fait l'honneur de

le croire d'avance, je ne viens contester aucune des explications

qu'elle a entendues hier et aujourd'hui, soit du président du conseil,

soit de plusieurs des honorables préopinants. Elles me paraissent toutes

fondées et pleinement satisfaisantes. Mais, dans l'état actuel de la

société, des explications personnelles, quelque considérables que soient

les personnes, ne sauraient suffire. Les choses sont si grandes

aujourd'hui qu'aucun homme, quelle que soit la place qu'il y occupe, n'a

pu devenir le centre de tout. Les questions se rétrécissent et se

rapetissent quand elles deviennent personnelles. L'un des préopinants,

je dirai volontiers tous les préopinants, et M. le préfet de la Seine

entre autres, l'a si bien senti qu'il s'est écarté de ce qui le touchait

personnellement pour appeler l'attention de la Chambre sur des

considérations plus générales, et tous les orateurs qui ont parlé depuis

l'ont suivi dans cette voie. La Chambre me permettra d'aller un peu plus

loin.

Je demande aussi la permission de ne pas revenir sur ces attaques de

quelques journaux, sur ces proclamations pleines d'inconvenance de

quelques jeunes gens, qui ont préoccupé les esprits. J'ai voulu me

rendre compte en chiffres de l'importance que pouvaient avoir les faits;

je me suis assuré que, sur cinq à six mille jeunes gens qui forment les

grandes écoles de Paris, à peine trois à quatre cents avaient apposé

leur signature à ces proclamations. Réduits en chiffres, les faits n'ont

donc pas une grande valeur. Nous ne devons jamais oublier que nous

vivons et que nous devons vivre sous un régime de liberté, c'est-à-dire

de liberté pour le faux comme pour le vrai, pour le mal comme pour le

bien, pour un langage inconvenant, violent, grossier, comme pour un

langage vrai et mesuré. Il serait vain de prétendre étouffer toutes les

erreurs, relever tous les mensonges, toutes les inconvenances, toutes

les mauvaises paroles; dans le régime où nous vivons, je le répète, les

corps politiques comme les individus ont besoin de se munir d'une large

provision de facilité et quelquefois même de dédain. (_Sensation._)

Ce n'est donc pas sur ces faits, c'est sur les causes générales de la

situation actuelle, c'est sur le caractère général du malaise, qui

évidemment nous travaille et dont tout le monde convient, que je veux

appeler l'attention de la Chambre.

Quand la Charte parut en 1814, que fit le pouvoir qui en semblait

l'auteur (car il avait fallu vingt-cinq ans de lutte et de victoire pour

la réclamer)? Le pouvoir qui en semblait l'auteur eut soin de déposer

dans le préambule le mot _octroyé_, et dans le texte, l'art. 14, qui lui

donnait le pouvoir de faire des ordonnances pour la sûreté de l'État;

c'est-à-dire qu'il s'attribuait avant la Charte et se réservait après la

Charte un pouvoir antérieur, supérieur, extérieur à la Charte,

c'est-à-dire le pouvoir constituant, souverain, absolu. C'est ce pouvoir

ou plutôt cette prétention qui a fait pendant quinze ans l'inquiétude et

le tourment de la France; elle l'a toujours vu suspendu sur sa tête; il

a été comme un poison qui venait se mêler à tous les biens, à toutes les

espérances; et la France avait bien raison de le craindre, car les

publicistes de parti n'ont jamais cessé de professer cette doctrine, et

quand le jour de la possibilité est venu, ses ministres en ont fait

l'application.

C'est contre ce pouvoir extraconstitutionnel qu'au mois de mars dernier

la Chambre a rédigé son adresse à la Couronne; c'est contre ce pouvoir

qu'au mois de juillet la France a fait sa révolution. Au mois de

juillet, la France a voulu, a cru abolir tout pouvoir

extraconstitutionnel, tout pouvoir extralégal. La pensée nationale, le

sentiment dominant et de la population de Paris et de la France entière

a été d'enfermer désormais le pouvoir dans le cercle de la

constitutionnalité et de la légalité. C'est sous l'empire de cette idée

que la révolution de Juillet a commencé et qu'elle s'est accomplie dans

toute la France avec la rapidité de l'éclair.

Eh bien! messieurs, dans son espérance de vouloir abolir tout pouvoir

extraconstitutionnel, la France s'est trompée. Maintenant c'est ce même

pouvoir, cette même prétention que depuis quelques mois on essaye de

ressusciter au milieu de nous, portant un autre nom, déposé en d'autres

mains, mais de même nature et destiné à produire des conséquences

également funestes. C'est d'un gouvernement octroyé et d'un art. 14 que

nous sommes menacés aujourd'hui. (_Mouvement en sens divers._)

Messieurs, le gouvernement que nous avons le bonheur de posséder est né

au milieu de l'insurrection. C'est pendant que l'insurrection éclatait

et triomphait, que le Roi a été proclamé, la Charte modifiée, tout

l'ordre actuel établi. Eh bien! il y a des gens qui réclament, au nom de

l'insurrection, un pouvoir extérieur et supérieur à notre royauté, à

notre Charte, à tout l'ordre actuellement établi, et qui menace sans

cesse de ses prétentions tous les pouvoirs légaux constitutionnels.

Écoutez ce qui se dit, lisez ce qui s'imprime! N'est-ce pas constamment

au nom de ce pouvoir extérieur, supérieur à tous les pouvoirs

constitutionnels, qui réside on ne sait où, qu'on ne peut saisir nulle

part; n'est-ce pas, dis-je, au nom de ce pouvoir qu'on demande, qu'on

menace, qu'on parle? N'est-ce pas lui qu'on prend pour point d'appui? Ne

dit-on pas, non pas d'une manière aussi claire, aussi précise, mais au

fond, c'est la même chose, que c'est ce pouvoir qui nous a octroyé le

gouvernement que nous possédons et qui pourrait bien, s'il le voulait,

le retirer ou le modifier à son gré? (_Sensation._)

Je ne suis pas si étranger au cours des choses de ce monde que j'ignore

que les pouvoirs écrits, les constitutions légales ne suffisent pas

toujours à toutes les chances de la vie des sociétés; je sais qu'il y a

des nécessités qui font éclater des forces, des pouvoirs que les lois ne

contiennent pas; que ces pouvoirs extraordinaires, indéfinissables, sont

saisis tantôt par les gouvernements, tantôt par les masses populaires;

qu'ils s'exercent dans les deux cas au nom de la nécessité, et que

lorsqu'ils réussissent, c'est presque toujours pour le salut du pays, au

18 brumaire comme au 30 juillet.

Mais dans ces deux cas le droit provient d'une nécessité momentanée

d'accomplir un fait immense que les pouvoirs légaux et constitutionnels

n'accompliraient pas. Je dis plus, au moment même où ils éclatent, où

ils s'accomplissent, les faits dont je parle n'appartiennent à personne;

personne n'a le droit de s'en prétendre le possesseur: ils sont la

manifestation d'une volonté générale; et ceux-là même qui semblent les

tenir en main, qui en semblent des dépositaires, ne sont que les

instruments d'un pouvoir répandu partout, et qui ne serait pas ce qu'il

est, s'il n'avait pas pour lui le pays tout entier.

Dans la situation où nous sommes, je dis que le pouvoir, au nom duquel

on réclame sans cesse, ne saurait être de cette nature. Il ne s'agit pas

d'accomplir aujourd'hui quelques-uns de ces faits extraordinaires qui

exigent l'intervention d'un semblable moyen.

Pourquoi réclame-t-on un pouvoir antérieur et supérieur à la Charte?

Pour faire des lois, pour placer ou déplacer les personnes, pour

discuter des jugements, rendre des arrêts. Eh! messieurs, c'est là ce

que les pouvoirs légaux et constitutionnels sont appelés à faire; c'est

là le cours régulier des choses. Ce pouvoir supérieur, que j'entends

sans cesse invoquer, n'a rien à voir en pareille occasion; il n'est pas

appelé, ce n'est pas lui que cela regarde. C'est là l'erreur qui a perdu

le gouvernement de Charles X. Qu'avait-il à faire? Une loi d'élection;

et il est allé la demander à ce pouvoir supérieur, constituant, dont il

se croyait revêtu. Eh bien! quand on nous parle, dans les questions qui

nous occupent, d'un pouvoir extraconstitutionnel, on fait précisément ce

que faisaient les publicistes de Charles X et ce qu'ont fait ses

ministres. (_Vive sensation._)

Je vous le demande, qui invoque le pouvoir extraconstitutionnel, qui

s'en prétend possesseur, dépositaire, qui a le droit de parler en son

nom? Est-ce la France entière, est-ce cette nation qui a concouru à la

révolution de Juillet, soit activement, soit par sa prompte et générale

approbation? Est-ce toute la population de Paris qui s'est armée pour

accomplir cette révolution? Non. Je ne voudrais pas me servir de termes

offensants, et je n'attache à ceux que j'emploie aucune expression dont

on puisse être blessé; je dis que ceux qui invoquent un pouvoir

extraconstitutionnel sont bien loin de former la population de Paris,

que c'est un parti isolé, que je crois peu nombreux dans la nation, qui

n'a pas fait la révolution de Juillet, qui ne l'aurait pas faite seul,

et qui n'a nul droit de parler en son nom. (_Marques d'adhésion aux

centres._)

Déjà plus d'une fois à cette tribune, on a parlé des éléments du parti

auquel je fais allusion. Qu'il me soit permis de le décomposer. J'y

rencontre d'abord des esprits spéculatifs, amis sincères de la vérité,

pleins du sentiment de la dignité humaine, dévoués à ses progrès, qui

lui ont rendu et lui rendront encore de grands services, mais

habituellement dominés par certaines idées générales, par certaines

théories que, pour mon compte, je crois, non pas inapplicables, non pas

exagérées, mais fausses, radicalement fausses, aussi fausses aux yeux de

la raison du philosophe que de l'expérience du praticien. Eh bien! je

dis que c'est l'empire de cette théorie qui altère continuellement la

raison et les démarches de personnes que j'honore infiniment. A côté

d'elles, derrière elles viennent les fanatiques, qui croient aussi aux

théories et qui de plus y ajoutent des passions personnelles dont ils ne

se rendent pas un compte bien rigoureux, mais qui, par l'effet de la

passion et d'une conviction sincère, constituent ce qu'on appelle le

fanatisme. Les fanatiques, il y en a de vieux, il y en a de jeunes; il y

en a qui se désabuseront dans le cours de la vie, qui deviendront plus

raisonnables, plus éclairés, et d'autres qui persisteront dans leur

fanatisme. Le monde a toujours offert ce spectacle. Dans mon opinion,

voilà le bon grain du parti. (_Rire prolongé._) L'ivraie, ce sont

d'abord les ambitieux, les mécontents; les révolutions en font, elles

suscitent des espérances immodérées. Les ambitieux, il y en a de grands,

de petits; il y en a de capables et d'incapables; il y en a qu'un

gouvernement raisonnable fera très-bien de satisfaire, auxquels il faut

penser, qui ont des droits, par cela seul qu'ils ont de la capacité et

de l'action sur le pays. Il y en a d'autres qu'il faut laisser aller,

parce qu'il n'y a rien de bon à en tirer, pas même leur appui. (_On

rit._) Après les ambitieux et derrière eux, une petite portion de la

multitude, qui veut trouver dans le désordre, non-seulement son parti,

mais son plaisir; car les hommes ont encore plus besoin d'émotions, de

mouvements, que de toute autre chose; et c'est le besoin d'émotions, de

plaisirs, de spectacles, qui met en mouvement la multitude, bien plus

que son intérêt. (_Sensation._)

A mes yeux, voilà le parti qui prétend parler au nom de la révolution de

1830, qui prétend en être le propriétaire exclusif (_Sensation_), qui

prétend que la foudre, qui a éclaté sur le gouvernement de Charles X,

gronde encore et doit gronder toujours sur le gouvernement de

Louis-Philippe. Je ne crois pas que cette foudre soit restée entre les

mains du parti; cependant, je crois qu'il exerce une grande influence

sur nos affaires, qu'il est pour beaucoup, et pour beaucoup trop, dans

la situation où nous nous trouvons.

Quelle autre cause attribuer à ces bruits continuels de concessions

sollicitées par les émeutes, bruits auxquels je n'ajoute aucune

importance grave, mais qui ne peuvent venir d'une autre cause que de

cette réclamation continuelle au nom de l'insurrection, qui caractérise

le parti?

Il y a quelques jours, si j'avais été appelé à dire à cette tribune ce

que j'y dis aujourd'hui, j'aurais suivi de plus près sa trace, et

cherché dans des faits plus spéciaux la preuve de son influence.

Aujourd'hui, je crois que les faits généraux suffisent et qu'il n'est

point nécessaire d'entrer plus avant pour caractériser le principe du

parti, le principe au nom duquel il agit, la force qu'il réclame, et

veut sans cesse faire intervenir dans les affaires. Ce dont je vous

demande la permission de vous entretenir un moment, c'est le prétexte

qu'il fait valoir et les reproches qu'il adresse continuellement aux

pouvoirs légaux et constitutionnels avec lesquels il est en lutte.

(_Écoutez, écoutez._)

Je ne reviendrai pas, et la Chambre me le pardonnera, sur toutes les

allégations de détail.

Les reproches particuliers qui ont été adressés aux différents pouvoirs

constitutionnels me paraissent se réduire à deux faits généraux. On dit

que les pouvoirs constitutionnels ont manqué depuis quelques mois de

confiance envers le pays, et qu'ils n'ont pas servi assez largement la

cause de la liberté. Ces deux opinions viennent d'être émises à cette

tribune par un homme qui a droit d'être entendu avec attention, et par

la sincérité de ses opinions et par leur mérite.

Messieurs, si je ne me trompe, ce n'est pas manquer de confiance envers

une partie quelconque de la société que de discuter librement sa

capacité, ses droits et le rôle qu'il convient de lui assigner dans les

affaires de l'État. Depuis quinze ans, on a dit que c'était manquer de

confiance envers le Roi que de débattre ses prérogatives. Les

constitutionnels ont constamment repoussé ces arguments sans cesse

reproduits. Ils ont déclaré qu'ils respectaient les prérogatives du Roi

au moment où ils les discutaient; ils ont dit qu'ils avaient confiance,

et dans le Roi et dans son gouvernement, au moment même où ils

assignaient des limites à son pouvoir.

Eh! messieurs, manquer de confiance parce qu'on diffère d'opinion, parce

qu'on discute! Je vous le demande, ne serait-ce pas de la servilité?

Tous les pouvoirs, toutes les portions de la société, toutes les

existences, toutes les institutions sont livrés à la libre discussion.

Dans cette assemblée et hors de cette assemblée, nous avons tous le

droit et de plus la mission de dire ce que nous pensons, de mesurer les

droits, de régler les pouvoirs, de compter, de peser les capacités,

d'assigner des limites à telle institution; nous ne manquons de

confiance envers personne, nous accomplissons notre mission, nous usons

de notre droit, nous faisons acte de raison et de liberté. Nous n'avons

certainement pas renversé un absolutisme pour l'échanger contre un

autre; nous n'avons pas renversé les prérogatives de la maison de

Bourbon pour baisser la tête devant d'autres prérogatives. (_Adhésion._)

Nous ne manquons pas de confiance en la garde nationale, quand nous

examinons si elle doit être organisée par communes ou par cantons.

Non-seulement nous avons cette liberté, mais je dis que nous ne

manquerons jamais de confiance dans cette force publique, quand nous

déciderons que son organisation aura lieu d'une manière plutôt que d'une

autre. Qu'est-ce qui a le plus de confiance en la garde nationale, ou de

ceux qui craignaient les événements à travers lesquels nous venons de

passer, qui craignaient qu'il n'y eût de la tiédeur, de l'indifférence

dans la répression des désordres, ou de ceux qui, des le premier jour,

ont dit que la garde nationale était animée d'un trop grand sentiment de

l'ordre, d'un trop vif respect de la justice pour ne pas réprimer les

désordres, pour ne pas protéger la justice partout où ce besoin se

rencontrerait? Ceux qui ont toujours professé ces sentiments, ce sont

ceux-là qui ont donné à la garde nationale les plus grandes marques de

confiance, et certes, elle a montré qu'elle les méritait. (_Très-vive

adhésion._)

Une autre loi nous est annoncée, la loi des élections. Manquerons-nous

de confiance envers les électeurs actuels, parce que nous élargirons les

droits électoraux, parce que nous dirons qu'il convient qu'un plus grand

nombre de citoyens soit appelé à l'élection? Je ne le pense pas.

Manquerons-nous de confiance envers telle autre classe en disant qu'elle

ne paraît pas apte au droit électoral, qu'elle n'offre pas les garanties

nécessaires pour être dépositaire de cette portion de la puissance

publique? Non certainement. Nous sommes libres, parfaitement libres;

nous usons de notre droit, de notre liberté; nous ne sommes tenus que

d'avoir raison, que de ne pas nous tromper: nous sommes tenus de bien

discerner la limite à laquelle doit s'arrêter tel ou tel droit, quelle

condition doit être attachée à l'exercice de telle ou telle fonction

publique. Nous n'avons donné à personne de marques de défiance; personne

ne peut dire que nous nous sommes défiés de lui. Nous avons décidé une

question qui nous était soumise, nous avons peut-être pu nous tromper,

mais pour le droit, nul n'a le droit de nous le contester. (_Voix

nombreuses: Très-bien! très-bien!_)

A cette occasion, le mot de _dissolution_ a été prononcé, comme il

l'avait été déjà plusieurs fois. Je suis bien aise de dire là-dessus

toute ma pensée. Je fais profession de ne pas savoir ce qu'on peut

penser d'une question de dissolution. Toute question de dissolution me

paraît être une question de circonstance qui doit être décidée selon le

besoin du moment, l'intérêt du pays, l'état général des affaires au

dedans et au dehors. Je n'ai pour mon compte, quant à présent, aucune

opinion à cet égard, et je ne crois pas qu'il soit raisonnablement

possible d'en avoir une.

Je prie qu'on veuille bien se rappeler qu'un grand nombre des membres

qui siégent dans cette Chambre sont les mêmes qui, au mois de mars, ont

provoqué la dissolution de la Chambre à laquelle ils appartenaient. Ils

ne redoutaient nullement l'épreuve de la réélection; ils ne la redoutent

pas plus aujourd'hui qu'ils ne la redoutaient alors. (_Très-bien!

très-bien!_)

Mais il n'y a dans leur position actuelle aucune raison de provoquer

aujourd'hui la dissolution qu'ils réclamaient au mois de mars. Le jour

où le gouvernement du Roi le jugera utile, nécessaire, tous les membres

de cette Chambre se représenteront devant leurs concitoyens, avec leurs

opinions, leurs actes, et je ne crains pas de le répéter, la dissolution

qui serait prononcée ne serait pas pour eux plus redoutable que celle

qu'ils ont provoquée il n'y a pas longtemps.

Voilà ce que j'avais à dire, ce qui s'est présenté à mon esprit sur le

premier reproche allégué habituellement contre les pouvoirs

constitutionnels, le manque de confiance. J'arrive au second: on n'a pas

servi assez tôt la cause de la liberté. Il est très-vrai, la révolution

de 1830 n'a pas fait encore, pour la liberté et pour l'ordre public,

tout ce qu'elle peut faire, tout ce qu'elle doit faire, tout ce qu'elle

fera. Il est très-vrai qu'un avenir immense est ouvert devant notre

révolution de 1830, et qu'elle y marchera longtemps sans atteindre le

but. Cependant, je suis bien aise de rappeler à la Chambre et au public

ce qui a déjà été fait.

A la fin de la Charte constitutionnelle, nous avons, vous le savez,

inséré l'indication des lois qu'il nous paraissait important de rédiger

le plus tôt possible; il y en a neuf. Sur ces neuf projets de lois

promis au mois d'août à la France, il y a quatre lois déjà faites:

l'application du jury aux délits de la presse et aux délits politiques,

la réélection des députés promus à des fonctions publiques salariées, le

vote annuel du contingent de l'armée, les dispositions qui assurent

d'une manière légale l'état des officiers de tout grade de terre et de

mer. Vous discutez la loi sur la garde nationale, vous avez déjà voté

l'abolition du double vote dans une loi transitoire d'élections. Ainsi,

messieurs, quatre lois sont faites, deux sont en discussion et trois

restent à faire. Et ici, je demande à la Chambre la permission de lui

dire en passant, comme un fait qui m'est purement personnel, qu'en

sortant des conseils du Roi j'avais fait préparer une loi municipale et

départementale, une loi électorale et une loi sur l'imprimerie. Ces lois

étaient prêtes. Que le conseil actuel ait cru devoir les remanier, les

refondre, je le comprends; mais enfin à aucune époque on n'a procédé

aussi vite pour les conquêtes à faire au profit de la nation.

J'ajouterai que ce pouvoir extraconstitutionnel, extralégal, auquel on

fait sans cesse appel, n'est pas celui qui fera faire le plus de progrès

à la liberté. La liberté est née quelquefois après les révolutions, et

je ne doute pas qu'elle ne vienne après la nôtre, de même que l'ordre

est venu quelquefois après le despotisme. Mais l'esprit de révolution,

l'esprit d'insurrection est un esprit radicalement contraire à la

liberté. C'est un pouvoir exclusif, un pouvoir inique et passionné que

ce pouvoir qui se prétend supérieur et extérieur au pouvoir

constitutionnel; il y a dans la nature même de ce pouvoir, dans sa

prétention, un principe radicalement incorrigible de tyrannie. La

liberté a pour résultat le partage des pouvoirs et le respect qu'ils se

portent les uns aux autres. La liberté est au sein des pouvoirs

constitutionnels, par suite de leur empire régulier, du respect des

lois.

Les pouvoirs insurrectionnels sont très-propres à accomplir les

révolutions, à renverser par la force des gouvernements établis, à

dompter par la force des sociétés barbares. Mais ne leur demandez pas la

liberté, ils ne la portent pas dans leur sein. C'est aux pouvoirs

constitutionnels, c'est à la Charte, aux lois, à un système fondé que

vous pouvez demander la liberté comme l'ordre; du sein de ce pouvoir

extraordinaire, supérieur à tous les pouvoirs, dont on se prévaut

aujourd'hui, il ne peut jamais sortir que le désordre et la tyrannie, au

moins momentanément. (_Très-bien! très-bien!_)

Voilà, à mon avis, le mal véritable, le mal profond qui nous travaille.

Il réside dans ces tentatives de rétablir, au profit de l'insurrection,

l'art. 14 de la Charte, de faire sans cesse appel, directement ou

indirectement, à un pouvoir extérieur et supérieur aux pouvoirs

constitutionnels. C'est là, selon moi, ce qui fait que, depuis quelque

temps, la société semble avoir perdu son assiette; elle cherche, pour

ainsi dire, son centre de gravité. Le gouvernement voit rôder

continuellement autour de lui un pouvoir étranger qui veut ou le dominer

ou le renverser. C'est là, je le répète, le mal dont nous sommes

attaqués, et ce mal, je le signale d'autant plus librement que je suis

loin de croire qu'il soit sans remède. Je suis convaincu, au contraire,

que nous avons sous la main des moyens sûrs de nous en guérir. Le

gouvernement, j'ose le dire, ne s'est jamais écarté de la voie qu'il

devait suivre; il n'a peut-être pas fait, même quand j'avais l'honneur

d'être au ministère, tout ce qui était désirable; mais il a toujours

marché dans la voie de l'ordre, il a toujours lutté contre le pouvoir

extérieur dont je vous parle. S'il continue à résister ainsi, l'avantage

lui est assuré; les Chambres, les pouvoirs constitutionnels ne lui

refuseront jamais leur concours: ils iront même au-devant de ses

besoins; et si les Chambres, si le gouvernement se manquaient à

eux-mêmes, j'ai confiance dans la société dans la société française

actuelle; j'ai la confiance qu'elle se sauverait elle-même du désordre

comme elle s'est sauvée de la tyrannie. (_Très-vif mouvement

d'adhésion._)

On cite des mots qui rappellent un état de choses qui, à mon avis,

n'existe plus. Nous entendons retentir sans cesse les mots

_aristocratie_, _démocratie_, _classe moyenne_. Je vous avoue que pour

moi, aujourd'hui, ces mots n'ont guère plus de sens. La démocratie nous

apparaît partout dans l'histoire comme une classe nombreuse, réduite à

une condition différente de celle des autres citoyens et qui lutte

contre une aristocratie ou contre une tyrannie, pour conquérir les

droits qui lui manquent. C'est là le sens qui a été partout attaché au

mot _démocratie_. Il n'y a aujourd'hui rien de semblable en France.

Quand je regarde la société française, j'y vois une démocratie, si vous

voulez, mais une démocratie qui a peu ou point d'aristocratie au-dessus

d'elle, et peu ou point de populace au-dessous.

La société française ressemble à une grande nation où les hommes sont à

peu près dans une même condition légale, très-diverse sans doute en

bonheur, en lumières; mais la condition légale est la même. La

classification des anciennes sociétés a disparu, et, je le répète, chez

nous le mot _démocratie_ opposé au mot _aristocratie_ n'a plus de sens.

Une grande société de propriétaires laborieux, à des degrés

très-différents de fortune et de lumières, voilà le sens actuel du mot

_démocratie_; eh bien! il n'y a là ni éléments de désordre, ni éléments

de tyrannie. Cette société se défendra, au besoin, contre ceux qui

voudraient abuser d'anciens mots et d'anciens faits, pour l'égarer un

moment. Il ne s'agit pas de s'appuyer sur la classe moyenne, par

opposition à telle ou telle autre classe; il s'agit de s'appuyer sur la

nation tout entière, sur cette nation homogène, compacte, sans

distinction de classes. C'est par là qu'on assurera et ce retour à la

prospérité, et ce progrès vers la liberté qui sont les voeux de tous, et

dont l'esprit que j'ai signalé, cet esprit révolutionnaire, cet esprit

d'appel à un pouvoir étranger aux pouvoirs constitutionnels, nous

éloignerait au lieu de nous y ramener. (_Mouvement d'adhésion au centre.

Sensation prolongée._)

XXI

Discussion du projet de loi sur la composition des cours d'assises et

les conditions de la décision du jury.

--Chambre des députés.--Séance du 8 janvier 1831.--

Le 1er décembre 1830, le gouvernement proposa à la Chambre des députés

un projet de loi pour réduire de cinq à trois le nombre des magistrats

appelés à former les cours d'assises, et pour décréter que la décision

du jury ne se formerait, contre l'accusé, qu'à la majorité de huit voix

contre quatre. Ce projet fut vivement combattu par plusieurs anciens et

honorables magistrats, entre autres par M. de Vatimeseuil. Ce fut après

lui que je pris la parole pour le défendre. Adopté par les deux Chambres

avec quelques amendements, le projet fut promulgué comme loi le 4 mars

1831.

M. GUIZOT.--Je ne suis pas étonné des objections nombreuses et vives que

rencontre le projet de loi qui vous est soumis. Elles ont leur source

dans nos habitudes judiciaires et dans le système d'institutions sur

lequel ces habitudes sont fondées.

Quel est en effet le caractère, je ne dirai pas unique, mais fondamental

de ce système? C'est la confusion des questions de droit et des

questions de fait, et la solution de ces deux genres de questions

différentes par les mêmes juges. Or, dans cette hypothèse, les

objections qu'on adresse au projet sont non-seulement naturelles, mais

légitimes. Lorsque les questions de droit et de fait sont réunies et

décidées par les mêmes juges, il est légitime de chercher la garantie de

la bonté des jugements dans le nombre des juges et dans la discussion

préalable à laquelle ils se livrent. Mais en est-il de même, lorsque les

questions de droit et les questions de fait sont séparées et décidées

par des juges différents? Là réside, à mon avis, toute la question.

Pour mon compte, messieurs, je pense que, lorsque les questions de droit

et les questions de fait sont séparées et décidées par des juges

différents, il n'y a pas lieu de chercher dans le nombre des juges et

dans la discussion préalable la garantie de la bonté des jugements, du

moins quant aux questions de droit.

Pour s'en convaincre, il suffit, ce me semble, de se rendre un compte un

peu exact de la vraie différence qui existe entre les questions de fait

et les questions de droit, et aussi de la différence des procédés par

lesquels l'esprit humain résout les unes et les autres. Si je pouvais

établir devant la Chambre que les procédés par lesquels l'esprit humain

résout les questions de droit sont essentiellement différents de ceux

par lesquels il résout les questions de fait, j'aurais, je crois, fait

un grand pas vers la démonstration de mon opinion.

Les faits, messieurs, sont extrêmement compliqués; ils se présentent

accompagnés d'un grand nombre de circonstances; ils ont besoin d'être

considérés sous une multitude de faces; ils sont de plus prodigieusement

divers; il n'est pas possible à la législation de les renfermer d'avance

et complétement dans une disposition commune, de les ramener à une

formule et à une phrase. Quel est donc le procédé naturel et nécessaire

de l'esprit quand il veut connaître des faits? C'est le procédé de

l'observation; il les observe, les considère sous toutes leurs faces, et

rapproche ensuite toutes les circonstances, tous les éléments qui les

constituent. Il résulte de là que les faits ont besoin d'être examinés

par un assez grand nombre d'observateurs, et qu'il faut que ces

observateurs, ces juges du fait se communiquent, pour ainsi dire, les

divers points de vue sous lesquels ils l'ont considéré, et les discutent

entre eux pour arriver à la connaissance complète et exacte du fait tout

entier.

Les faits ne sont pas une matière de méditation pure, de raisonnement _a

priori_; on n'arrive point à les connaître en déduisant les conséquences

d'un principe; l'observation, l'observation variée, débattue, c'est là

le moyen naturel, le seul moyen de bien résoudre les questions de fait.

En est-il de même des questions de droit? Non, certainement. Quelle est

la situation où se trouve l'esprit en présence d'une question de droit?

Un principe est posé, écrit dans la loi; il s'agit de reconnaître les

conséquences de ce principe; il faut le bien déterminer, le suivre d'un

oeil ferme dans toutes ses applications. Le procédé de l'esprit humain

en pareille matière, c'est le raisonnement, la déduction logique; ce

n'est pas du tout l'observation. Le principe une fois posé, une fois

écrit, soit dans la loi, soit dans les précédents, l'esprit humain, pour

l'appliquer à un cas donné, opère tout autrement que lorsqu'il se trouve

en présence d'un fait à connaître; et de même qu'en présence d'un fait,

le grand nombre des observateurs et la discussion entre eux sont

indispensables, de même, lorsqu'il s'agit de bien saisir un principe et

de le développer rigoureusement de conséquence en conséquence, il faut

un travail individuel, un long exercice; c'est une oeuvre de science, de

méditation, de raisonnement solitaire, non d'observation et de

discussion entre plusieurs.

Cela est si vrai, messieurs, que les faits généraux, les faits

historiques sont d'accord avec l'analyse philosophique des procédés

intellectuels. J'ai une grande confiance aux faits lorsqu'ils se sont

développés sur une grande échelle, et se présentent après avoir subi

l'épreuve du temps. Eh bien, qu'est-il arrivé dans les pays, dans les

législations où l'on a séparé les questions de fait des questions de

droit, pour les soumettre à des juges différents? Est-il jamais entré

dans l'esprit d'aucune législation de soumettre l'examen du fait à un

seul homme? Non, certes; le fait séparé du droit a toujours été renvoyé

à l'examen et à la discussion d'un assez grand nombre d'hommes. En

a-t-il été de même pour les questions de droit? Nullement. Dans tous les

pays où les questions de droit et les questions de fait ont été

séparées, on a été naturellement conduit à soumettre les questions de

droit au jugement d'un petit nombre d'hommes, et presque partout d'un

seul homme.

Nous avons ici deux grands exemples, Rome et l'Angleterre. Dans le droit

romain, la décision du point de droit était confiée à un seul homme,

soit magistrat, soit jurisconsulte savant auquel on s'adressait pour

avoir une réponse. La jurisprudence romaine est en ceci complétement

d'accord avec la jurisprudence anglaise. Et ni l'une ni l'autre n'a été

une invention de la théorie, une habileté de la science; tel a été le

résultat naturel auquel les peuples et les législateurs ont été conduits

par la force même des choses; ils ont naturellement reconnu, comme je le

disais en commençant, que les questions de fait avaient besoin d'être

examinées par un assez grand nombre d'hommes, et discutées entre eux

sous toutes leurs faces, qu'elles n'étaient pas matière de science, de

raisonnement pur, mais matière d'observation et de discussion; tandis

que les questions de droit pur doivent être examinées par la science,

par le raisonnement, par la méditation, et sont remises avec avantage à

la décision d'un petit nombre d'hommes, d'un juge unique même, car c'est

là, au fond, mon opinion.

Ainsi, par l'expérience du monde, aussi bien que par l'examen

philosophique des choses, on est conduit à reconnaître que les questions

de droit et les questions de fait ne se jugent pas de la même manière,

par les mêmes procédés, qu'il y faut appliquer des moyens différents.

Or, que faites-vous en ce moment, messieurs? Que fait la loi sur

laquelle vous délibérez? Elle réalise, elle consomme chez nous la

séparation des questions de droit et des questions de fait. Jusqu'ici

ces questions n'avaient pas été complétement distinctes; les juges du

droit intervenaient souvent dans le jugement du fait. La loi qui vous

est proposée fait cesser cet état de choses. Elle veut remettre aux

jurés la pleine décision du fait et aux juges celle du droit. Est-ce au

moment où vous accomplissez la séparation de ces deux sortes de

questions que vous vous refuserez à réduire le nombre des juges du

droit, lorsque l'expérience prouve que cette réduction est la

conséquence naturelle et légitime de cette séparation?

Et remarquez-le, messieurs, il ne s'agit point de diminuer les garanties

ni de la société, ni de l'accusé; il s'agit de savoir quelles sont, dans

chaque genre de questions, les garanties véritables. Si les méditations

savantes d'un seul homme sont une meilleure garantie de la bonne

solution des questions de droit, il n'y a pas à hésiter, il faut adopter

ce moyen. Si l'examen de plusieurs est une meilleure garantie de la

solution des questions de fait, il faut y avoir recours. Nous voulons

tous également des garanties efficaces; la question est de savoir

lesquelles conviennent le mieux aux questions de fait et aux questions

de droit.

Je ferai remarquer en passant un fait singulier. La législation anglaise

a été si loin dans cette route qu'elle a exigé, pour la solution des

questions de fait, l'unanimité des jurés, et pour celle des questions de

droit l'unité du juge. C'est le système dans toute sa rigueur.

On a opposé à ce système le nombre et l'importance des questions que

décident, chez nous, les juges d'assises. Messieurs, ou ces questions

roulent sur des points de droit, et alors elles seront mieux décidées, à

mon avis, par un petit nombre de juges que par un grand nombre; ou ce

sont des questions de fait, et alors il faut les renvoyer aux jurés qui

les jugeront mieux également. Tel serait le cas pour les questions de

dommages-intérêts.

_Plusieurs voix:_ C'est contraire à la législation existante; alors il

faut proposer de la changer.

M. GUIZOT:--Aussi sera-ce un jour mon avis, et dès aujourd'hui je

n'hésite pas à dire que j'aimerais mieux que ces questions fussent

décidées par le jury. Quant aux questions préjudicielles, qui sont de

vraies questions de droit, je pense qu'elles seraient mieux jugées par

un juge que par cinq.

Je sais, messieurs, que les questions de fait et les questions de droit

ne se séparent pas toujours parfaitement; je sais qu'il y a des cas où

les jurés, juges du fait, sont obligés de prendre le droit en

considération, et réciproquement; je sais, par exemple, que quand le

jury déclare un fait crime ou délit, il pense forcément à la peine qui y

est attachée. De même, quand le juge applique la peine au fait déclaré

constant, il tient compte des circonstances du fait. Tout cela est

inévitable. Mais à l'objection qu'on en tire contre la réduction du

nombre des juges d'assises, il y a, je crois, deux réponses, l'une

particulière, l'autre générale.

Personne n'ignore d'où vient la latitude laissée au juge dans

l'application de la peine. Comme le législateur s'est vu dans

l'impossibilité d'atteindre avec précision tous les faits et de les

définir d'avance pour appliquer à chacun la peine exacte qui lui

convient, c'est le juge qu'il a chargé de cette appréciation. Ainsi,

quand le jury livre au juge un fait qualifié, le juge fait, en présence

de ce cas particulier, ce que le législateur n'a pu faire en son

absence; le juge, dans les limites fixées par la loi générale, fait pour

ainsi dire une loi pour chaque cas en particulier. De là résulte une

série de décisions judiciaires, de précédents qui comblent en quelque

sorte l'intervalle laissé entre le _maximum_ et le _minimum_ des peines,

et complètent, spécialisent, si je puis ainsi parler, la législation par

la jurisprudence. Une grande partie de la législation criminelle, de

l'Angleterre, et aussi de la nôtre, consiste dans une jurisprudence

criminelle ainsi formée.

Or, messieurs, la fixité et l'harmonie des précédents sont bien plus

facilement atteintes lorsque ces précédents émanent d'un petit nombre de

juges que lorsqu'ils sont l'oeuvre d'un grand nombre de tribunaux; les

tribunaux nombreux offrent des chances infinies de variation et

d'incohérence dans les précédents; tandis qu'un petit nombre de juges

introduisent et maintiennent, dans cette jurisprudence criminelle qui

est le supplément nécessaire de la législation, la permanence et

l'ensemble.

Histoire parlementaire de France, Volume 1. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 4 / 8 章