J’alléguai que je me sentais défaillir, et je rentrai au trot à mon
hôtel, laissant Kitty terminer, toute seule, la promenade à cheval.
Arrivé dans ma chambre, je m’assis et tentai de me débarrasser du
cauchemar en raisonnant avec calme.
Me voilà donc, moi, Théobald Jack Pansay, fonctionnaire civil du
Bengale, ayant reçu une bonne éducation.
Nous sommes en l’an de grâce 1885.
Il est à présumer que je jouis de tout mon bon sens.
Il est certain que je me porte bien et j’ai planté là ma fiancée à cause
de l’épouvante que m’a causée l’apparition d’une femme morte et enterrée
depuis huit mois.
Impossible de nier ces faits.
Rien n’était plus éloigné de mon esprit qu’un souvenir quelconque de
mistress Wessington, au moment où Kitty et moi nous sommes sortis du
magasin Hamilton.
Rien n’était plus complètement banal que le mur qui s’étend en face de
chez Peliti.
Il faisait grand jour.
La route était pleine de monde, et cependant, vous le voyez, au mépris
de toute loi des probabilités, au mépris de toutes les lois naturelles,
une figure est sortie du tombeau pour se montrer à moi.
Le cheval arabe de Kitty a passé à _travers_ le rickshaw, de sorte que
si je pouvais espérer qu’une femme, ressemblant extraordinairement à
mistress Wessington avait pris à gage le véhicule et les coolies avec
leur livrée, cette espérance s’évanouissait.
Je tournai, je tournai bien des fois la meule de la pensée et chaque
fois je revins à mon impuissance, à mon désespoir.
La voix était aussi inexplicable que l’apparition.
J’eus d’abord la folle idée de mettre Kitty dans ma confidence, de lui
demander de m’épouser tout de suite.
Entre ses bras je défierais le fantôme qui occupait ce rickshaw.
«Après tout, raisonnais-je, la présence du rickshaw est à elle seule une
preuve suffisante qu’il s’agit d’une hallucination spectrale. On peut
voir les fantômes d’hommes et de femmes, mais les fantômes de coolies et
de voitures, certainement non. Tout cela est absurde; peut-on imaginer
le fantôme d’un homme des Collines?»
Le lendemain, j’envoyai une lettre pleine de repentir à Kitty pour la
supplier d’oublier mon étrange conduite de la veille au soir.
Ma déesse était encore furieuse et il fallut aller m’excuser en
personne.
J’expliquai donc, avec une abondance de parole due à une longue
méditation nocturne en vue d’inventer un mensonge, que j’avais été pris
de palpitations de cœur, résultat d’une indigestion.
Cette solution, éminemment pratique, produisit son effet.
Kitty et moi, nous fîmes dans l’après-midi une promenade à cheval, où
nous eûmes entre nous l’ombre de mon premier mensonge.
Rien ne put lui plaire, à l’exception d’un temps de trot autour de
Jakko.
J’avais les nerfs encore ébranlés par la dernière nuit et je protestai
faiblement contre cette idée.
Je suggérai la colline de l’observatoire, Jutogh, la route du marché de
Boileau, n’importe quoi plutôt que le tour de Jakko.
Kitty témoigna de la mauvaise humeur, et se montra quelque peu colère.
Je cédai par crainte de provoquer une nouvelle brouille.
Nous partîmes donc ensemble vers Chota Simla.
Nous fîmes une grande partie du trajet à pied, puis selon notre
habitude, l’on se mit au trot à un mille ou deux du Couvent jusqu’à la
partie horizontale de la route qui mène au Réservoir de Sanjowlie.
Ces malheureux chevaux semblaient avoir des ailes et mon cœur battait de
plus en plus vite à mesure que nous nous rapprochions du sommet de la
montée.
Pendant toute l’après-midi, je n’avais fait que penser à mistress
Wessington, et chaque pouce de la route de Jakko gardait un souvenir de
nos promenades et de nos entretiens.
Les éboulis en étaient pleins. Les pins les répétaient en murmurant
au-dessus de nos têtes. Les torrents, grossis par les pluies, se
tordaient de rire en se contant cette histoire humiliante et le vent
chantait très haut à mes oreilles ma mauvaise action.
Quand fut arrivé le moment psychologique, au milieu de l’endroit nivelé
qu’on appelle le Mille des Dames, l’horrible cauchemar me guettait.
Il n’y avait en vue aucun autre rickshaw, rien que les quatre porteurs
en noir et blanc, le véhicule à caisse jaune, et la tête à chignon d’or
de la femme qui l’occupait, tout en apparence tel que je l’avais laissé
huit mois et demi auparavant.
Pendant un instant je crus que Kitty _devait_ voir ce que je voyais:
nous nous harmonisions si bien en toutes choses!
Mais ses premiers mots me désabusèrent.
--Pas une âme en vue! Venez, Jack, nous allons jouer à qui arrivera
premier aux bâtiments du Réservoir.
Son nerveux petit arabe partit comme un oiseau, mon gallois le suivant
de près, et dans cet ordre nous arrivâmes sous les escarpements.
Une demi-minute plus tard, nous étions à moins de cinquante yards du
rickshaw.
Je tirai sur les rênes de mon gallois et reculai un peu.
Le rickshaw était en plein milieu de la route.
L’arabe passa encore une fois au travers et mon cheval passa à sa suite.
--Jack, Jack, mon chéri, _je vous en prie_, pardonnez-moi...
La phrase pleurarde m’arriva aux oreilles, puis après un intervalle ce
fut:
--C’est un malentendu, un affreux malentendu.
J’éperonnai mon cheval comme un possédé.
Quand je tournai la tête du côté des usines du Réservoir, les livrées
noir et blanc étaient encore à attendre,--à attendre patiemment, au bas
des pentes grises, et le vent m’apportait un écho moqueur des mots que
je venais d’entendre.
Kitty blagua ferme le silence que je gardai pendant tout le reste de la
promenade.
Jusqu’alors j’avais causé d’une façon décousue, au hasard, mais se
fût-il agi de ma vie, je n’aurais plus été capable de parler d’une façon
naturelle. Aussi depuis Sanjowlie jusqu’à l’Église dus-je garder un
silence prudent.
Ce soir-là, je devais dîner chez les Mannering et j’eus à peine le temps
de trotter jusque chez moi pour m’habiller.
Sur la route de la colline de l’Élysée, j’entendis deux hommes qui
causaient dans l’obscurité.
--C’est une chose curieuse, disait l’un d’eux, que tout ait disparu sans
laisser la moindre trace. Vous savez que ma femme avait une affection
désordonnée pour cette personne. Ce n’est pas que j’aie jamais rien
trouvé de remarquable en elle. Ne m’a-t-elle pas demandé de recueillir
son vieux rickshaw et ses coolies et de n’épargner pour cela ni
démarches ni dépenses, n’est-ce pas une fantaisie morbide? Oui,
j’appelle cela une fantaisie de malade, mais j’ai fini quand même par
faire ce que me demandait la _Memsahib_. Le croiriez-vous? L’homme, à
qui elle l’avait loué, m’a dit que les quatre coolies,--c’étaient
quatre frères,--sont tous morts du choléra sur la route de Hardwar, les
pauvres diables! Quant au rickshaw, c’est l’homme lui-même qui l’a mis
en morceaux. Il m’a dit qu’il ne se servait jamais du rickshaw d’une
Memsahib qui était morte. Ça lui portait la déveine. Drôle d’idée,
n’est-ce pas? Vous imaginez-vous cette pauvre petite mistress Wessington
portant la guigne à quelqu’un, si ce n’est à elle-même?
A cet endroit de la causerie, j’éclatai de rire, mais mon rire sonnait
faux à mes oreilles.
Après tout il existait donc des rickshaws fantômes, il y avait donc des
emplois-fantômes dans l’autre monde?
Combien mistress Wessington payait-elle ses hommes?
A quelles heures les employait-elle?
Où allaient-ils?
La réponse apparut sous une forme visible: l’horrible apparition était
là, me barrant le passage, dans le crépuscule.
Les morts vont vite et voyagent par des raccourcis ignorés des vulgaires
coolies.
J’éclatai une seconde fois d’un rire bruyant et je retins soudain mon
rire: Je craignais de devenir fou.
Je dus être fou jusqu’à un certain point, car je me souviens que je
tirai les rênes de mon cheval au moment même où je fus devant le
rickshaw et que je dis poliment bonjour à mistress Wessington.
Sa réponse fut celle que je ne connaissais que trop.
Je l’écoutai jusqu’au bout et je répliquai que j’avais déjà entendu tout
cela, mais que je serais enchanté si elle avait quelque autre chose à
dire.
Je ne sais quel malicieux démon plus fort que moi dut me posséder ce
soir-là, car je me rappelle vaguement avoir passé cinq minutes à
raconter les banalités du jour à la _Chose_ que j’avais devant moi.
--... Fou comme un lièvre de mars... ou ivre. Max, tâchez de le ramener
chez lui.
Sûrement cette voix-là n’était point celle de mistress Wessington!
Les deux hommes avaient surpris les propos que je tenais en l’air, tout
seul, et ils étaient revenus sur leurs pas pour me regarder.
Ils se montrèrent très bons, très calmes, et d’après leurs propos, il
était aisé de conclure qu’ils me jugeaient tout à fait gris.
Je les remerciai en phrases confuses et rentrai au trot à mon hôtel.
J’y changeai de toilette et j’arrivai chez les Mannering avec dix
minutes de retard.
Je donnai comme excuse que la nuit était très noire. Kitty me gronda
pour ce retard indigne d’un amoureux et je m’assis.
La conversation était déjà devenue générale, ce qui me permettait
d’adresser quelques tendres propos à mon adorée, quand je m’aperçus qu’à
l’autre bout de la table un homme replet, aux favoris rouges, racontait,
avec force embellissements, sa rencontre avec un ivrogne inconnu, ce
soir-même.
Quelques détails me convainquirent que le sujet de son récit était
l’incident qui avait eu lieu une demi-heure auparavant.
Au milieu de son récit, il jeta des regards autour de lui pour quêter
des applaudissements, ainsi que le font les conteurs de profession et
soudain il s’écroula désemparé sur son siège.
Il y eut un moment de silence embarrassant.
L’homme aux favoris rouges balbutia quelques mots pour donner à entendre
«qu’il avait oublié le reste», et sacrifia ainsi la réputation de bon
conteur qui lui avait coûté six saisons de labeur.
Je lui en sus gré du fond du cœur et me remis à mon poisson.
Le dîner tirait à sa fin.
Avec un regret sincère, je me séparai de Kitty.
Je n’étais pas plus certain de mon existence que je ne l’étais de la
présence de la Chose, de l’autre côté de la porte.
L’homme aux favoris rouges, qui m’avait été présenté comme le docteur
Heatherlegh, de Simla, s’offrit à me tenir compagnie pour le trajet que
nous devions faire ensemble.
J’acceptai avec reconnaissance.
Mon instinct ne m’avait pas trompé.
La Chose m’attendait sur le Mail, et pour mettre le comble à son système
de copier ironiquement nos usages, elle avait à l’avant une lanterne
allumée.
L’homme aux favoris rouges alla droit au fait, sans perdre de temps, en
des termes qui montraient qu’il avait réfléchi à l’aventure pendant tout
le dîner.
--Dites donc, Pansay, que diable aviez-vous donc ce soir sur la route de
l’Élysée?
La soudaineté de la question m’arracha une réponse avant que j’eusse le
temps de me mettre en garde.
--Ça! dis-je en montrant du doigt la Chose.
--Ça, ce doit être le D. T.[J] ou bien l’hallucination, si je ne me
trompe. Or, vous ne buvez pas, je l’ai bien vu au dîner. Donc, ça ne
peut pas être du D. T. Il n’y a absolument rien à l’endroit que vous me
montrez, et cependant vous suez, vous tremblez de peur comme un poney
effrayé. D’où je conclus que c’est une hallucination. Et je dois m’y
connaître. Venez jusque chez moi. Je demeure là-bas sur la route basse
de Blessington.
A mon extrême joie, le rickshaw, au lieu de nous attendre, marcha à
vingt pas en avant de nous et le fit à notre allure, que nous prenions
le pas, le grand trot ou le petit trot.
Pendant la durée de cette longue nuit, je dis à mon compagnon tout ce
que je vous ai dit jusqu’à présent.
--Eh bien, vous avez gâché une des meilleures histoires sur laquelle
j’aie jamais mis la langue, dit-il, mais je vous pardonne à raison de ce
que vous avez souffert. Venez chez moi maintenant, et faites ce que je
vous ordonnerai et quand je vous aurai guéri, jeune homme, que cela vous
apprenne à éviter les femmes et les mets indigestes jusqu’au jour de
votre mort.
Le rickshaw marchait d’une allure régulière, en avant, et mon ami aux
rouges favoris semblait prendre grand plaisir à m’entendre décrire avec
précision les détails de l’aventure.
--Hallucination, Pansay. Tout est dans l’œil, le cerveau et l’estomac.
Mais le plus essentiel de tous, c’est l’estomac. Vous avez un cerveau
trop gonflé, un trop petit estomac, et des yeux profondément atteints.
Rétablissez l’estomac, et le reste suivra. Et donnez tout ce qui est
français pour une pilule hépatique. Je me charge d’être votre seul
médecin à partir de cette heure. Vous êtes un phénomène beaucoup trop
intéressant pour m’en dessaisir.
A ce moment, nous étions dans les ombres épaisses de la route basse de
Blessington.
Le rickshaw s’arrêta brusquement sous une terrasse couverte de pins et
surplombant la route.
Je m’arrêtai instinctivement aussi, en expliquant pourquoi.
Heatherlegh lança un juron.
--Ah! ça! vous figurez-vous que je vais passer une nuit à geler sur
cette côte pour une illusion _cerebro-stomacho-oculaire_... Grands
Dieux! Qu’est-ce que c’est que cela?
On entendit un bruit étouffé; un nuage aveuglant de poussière se forma
devant nous, puis ce furent des craquements, des froissements de
branches brisées.
La terrasse, avec les pins, les arbustes, et tout le reste, s’était
écroulée sur une longueur de dix yards, obstruant toute la route qui
passait au-dessous.
Les arbres déracinés chancelèrent, se balancèrent un instant dans
l’ombre, pareils à des géants ivres, puis s’abattirent parmi les autres
avec un fracas de tonnerre.
Nos deux chevaux étaient immobiles, suaient de peur.
Dès que le craquement de la terre et des pierres qui dégringolaient se
fut calmé, mon compagnon me dit à mi-voix:
--L’ami, si nous avions avancé, nous serions en ce moment à dix pieds
sous terre. _Il y a plus de choses au ciel et sur terre_... Venez chez
moi, Pansay, et remercions Dieu. J’ai grand besoin d’un doigt de quelque
chose.
Nous revînmes sur nos pas jusqu’à la côte de l’église, et j’arrivai chez
le docteur Heatherlegh un peu après minuit.
Les tentatives pour me guérir commencèrent presque aussitôt, et pendant
une semaine, il me conserva constamment sous ses yeux.
Bien des fois durant ces huit jours, je bénis l’heureuse chance qui
m’avait mis en relation avec le plus capable et le meilleur des médecins
de Simla.
De jour en jour mon entrain revint. Mon caractère reprit son égalité.
De jour en jour aussi, j’en vins à admettre la théorie de Heatherlegh
qui imputait l’hallucination spectrale à l’état des yeux, du cerveau et
de l’estomac.
J’écrivis à Kitty pour lui dire qu’une entorse légère causée par une
chute de cheval me retenait chez moi pour quelques jours, et que je
serais rétabli avant qu’elle eût le temps de regretter mon absence.
Le traitement de Heatherlegh était aussi simple que possible: il
consistait en pilules hépatiques, bains froids et exercices violents,
pris à la tombée de la nuit ou à la pointe du jour, car ainsi qu’il le
faisait remarquer avec sagesse: «Un homme qui a une entorse à la
cheville ne fait pas douze milles par jour et votre jeune dame serait
bien étonnée si elle vous voyait.»
A la fin de la semaine, après de fréquents examens de la pupille et du
pouls, la prescription d’un régime strictement sévère et de la marche à
pied, Heatherlegh me renvoya avec autant de brusquerie qu’il m’avait
pris sous sa direction.
--Mon garçon, je garantis votre cure mentale, et cela revient à dire que
je vous ai guéri de la plupart de vos maladies corporelles. Maintenant
tirez vos grègues d’ici le plus tôt que vous pourrez et allez-vous-en
faire votre cour à miss Kitty.
Je m’efforçais de lui exprimer ma gratitude pour sa bonté.
Il m’interrompit:
--Ne vous figurez pas que j’ai fait cela pour vous. J’entrevois que vous
vous êtes conduit dans toute cette affaire comme un coquin. Mais, malgré
tout, vous êtes un phénomène, et un phénomène aussi curieux que vous
êtes un mufle. Non... reprit-il en m’interrompant une seconde fois...
pas même une roupie, s’il vous plaît! Allez-vous-en et voyez si vous
retrouverez ces troubles des yeux, du cerveau, de l’estomac. Je vous
donnerai un lakh, chaque fois que vous l’éprouverez.
Une demi-heure plus tard, j’étais dans le salon des Mannering avec
Kitty.
J’étais ivre de l’ivresse que donne le bonheur présent et de la
certitude que je ne serais plus persécuté par cette odieuse apparition.
Fort du sentiment de ma sécurité toute récente, je proposai aussitôt une
promenade à cheval, et j’indiquai ma préférence pour un trot autour de
Jakko.
Jamais je ne m’étais senti aussi dispos, aussi plein de vitalité,
d’esprits purement animaux que dans cet après-midi du 30 avril.
Kitty était enchantée du changement survenu dans mon aspect, et elle
m’en fit compliment dans son langage charmant et plein de franchise.
Nous sortîmes ensemble de chez les Mannering, riant, causant. Puis nous
partîmes au trot comme autrefois sur la route de Chota Simla.
J’avais hâte d’arriver au Réservoir de Sanjowlie, pour y redoubler la
fermeté de ma conviction.
Les chevaux faisaient de leur mieux, mais ils me paraissaient trop
lents.
Kitty était étonnée de ma turbulence.
--Voyons, Jack, s’écria-t-elle à la fin, vous vous conduisez comme un
enfant. Qu’est-ce que vous faites?
Nous étions juste au bas du Couvent, et par pure bravade, je faisais
faire à mon gallois des plongeons, des courbettes à travers la route,
tout en le chatouillant avec la boucle de ma cravache.
--Qu’est-ce que je fais, ma chère? Mais rien. Tout juste rien du tout.
Si vous étiez restée une semaine à ne rien faire que de rester couchée,
vous seriez aussi turbulente que moi.
Chantant et fredonnant dans votre gaîté bruyante,
Toute joyeuse de vous sentir vivre,
Maître de la nature, Seigneur de la terre visible,
Seigneur des cinq sens.
Ma citation était à peine sortie de mes lèvres, et nous n’avions pas
encore tourné l’angle au-dessus du Couvent. En avançant de quelques
yards, on eût pu voir jusqu’à Sanjowlie.
Au milieu de la route plane étaient arrêtés les hommes à livrée noir et
blanc, le rickshaw à caisse jaune, et mistress Keith-Wessington.
Je tirai sur les rênes, je regardai, je me frottai les yeux, et je dus
prononcer quelques mots, à ce que je crois.
La première chose, dont je me souviens ensuite, c’est que j’étais étendu
la face contre terre sur la route, et que Kitty, en larmes, était
agenouillée près de moi.
--Est-ce que c’est parti, enfant? fis-je d’une voix entrecoupée.
Kitty ne fit que pleurer plus fort.
--Qu’est-ce qui est parti, Jack, mon chéri? Qu’est-ce que cela veut
dire? Il doit y avoir quelque part un malentendu, Jack, un affreux
malentendu.
Ses dernières paroles me remirent debout, affolé, dans un délire
momentané.
--Oui, _il y a_ quelque part un malentendu, répétai-je, un affreux
malentendu. Venez, regardez _cela_.
Je me rappelle confusément avoir pris Kitty par le poignet et l’avoir
traînée sur la route jusqu’à l’endroit où était la _Chose_, avoir
supplié Kitty de _lui_ parler, de _lui_ dire que nous étions fiancés,
que ni la mort ni l’enfer n’étaient capables de rompre le lien qui nous
unissait, avoir tenu bien d’autres propos de ce genre que Kitty est
seule à connaître.
De temps à autre je m’adressais à l’épouvantable créature qui était dans
le rickshaw, pour la prendre à témoin de ce que j’avais dit, lui
demander de cesser une torture qui me tuait.
Dans ces propos, je suppose que je dus apprendre à Kitty mes relations
passées avec mistress Wessington, car je vis qu’elle m’écoutait
attentivement, la figure très pâle et les yeux flamboyants.
--Je vous remercie, monsieur Pansay, dit-elle. Cela suffit amplement.
_Saïs, ghora lao._
Les saïs, impassibles comme le sont toujours les Orientaux, étaient
revenus avec les chevaux qu’ils avaient repris.
Quand Kitty se remit en selle d’un bond, je tins la bride et la suppliai
de m’écouter et de me pardonner.
La réponse, que j’obtins d’elle fut un coup de cravache qui m’atteignit
de la bouche à l’œil, et un mot d’adieu que même aujourd’hui je suis
incapable d’écrire.
Dès lors je jugeai, et je ne me trompais pas, que Kitty savait tout, et
je reculai en titubant jusqu’à côté du rickshaw. Une coupure saignante
me sillonnait la figure et le cinglant coup de cravache avait fait
gonfler la chair en un relief bleu.
A ce moment même, Heatherlegh, qui avait dû nous suivre de loin, moi et
Kitty, arriva au trot.
--Docteur, dis-je en lui montrant du doigt ma figure, voici comment miss
Mannering a signé le décret par lequel elle me congédie et... vous me
ferez plaisir de m’envoyer ce lakh dès que vous le jugerez à propos.
La mine de Heatherlegh m’arracha un éclat de rire, malgré mon état
misérable.
--Je joue ma réputation professionnelle, commença-t-il.
--Ne faites pas le nigaud, j’ai perdu le bonheur de ma vie, et vous
ferez mieux de me ramener à la maison.
Pendant que je parlais, le rickshaw avait disparu.
Alors je perdis la notion de tout ce qui se passait.
Le sommet de Jakko me paraissait onduler, se soulever comme le bord d’un
nuage et tomber sur moi.
Sept jours plus tard (c’est-à-dire le 7 mai) je revins à moi et me
trouvai dans la chambre de Heatherlegh.
J’étais plus faible qu’un petit enfant.
Heatherlegh m’examinait avec attention de derrière les papiers amoncelés
sur son bureau.
Les premiers mots n’étaient guère encourageants, mais j’étais trop
épuisé pour en être fortement ému.
--Voici vos lettres que miss Kitty vous a renvoyées. Vous autres, jeunes
gens, vous écriviez beaucoup. Voici un paquet qui ressemble à une bague,
et il y avait un billet fort gai de papa Mannering; j’ai pris la liberté
de le lire et de le brûler. Le vieux gentleman n’était pas enchanté de
vous.
--Et Kitty? demandai-je d’un ton morne.
--Encore plus raide que son père, à en juger par ce qu’elle dit. Par la
même occasion, vous avez dû laisser échapper un tas de vieux souvenirs
avant que je vous aie retrouvé. Elle dit que quand on s’est conduit
envers une femme comme vous l’avez fait envers mistress Wessington, on
devrait se tuer, ne fût-ce que par pitié pour son espèce. C’est une
petite virago à la tête chaude, votre moitié d’orange. Elle tient pour
certain que vous étiez dans un accès de delirium tremens quand tout ce
tapage sur la route de Jakko s’est produit. Elle dit qu’elle mourra
plutôt que de vous adresser la parole.
Je poussai un gémissement et me tournai de l’autre côté.
--Maintenant vous avez à prendre votre parti, mon ami. Cet engagement
doit être rompu et les Mannering ne veulent pas se montrer trop
exigeants à votre égard. Aura-t-il été rompu à raison de delirium
tremens ou à raison de crises épileptiques? Désolé de ne pouvoir vous
offrir d’autre alternative, à moins que vous ne préfériez la folie
héréditaire. Dites un mot, et je parlerai d’accès. Tout Simla connaît la
scène qui s’est passée au Mille des Dames. Allons, je vous donne cinq
minutes pour songer à cela.
Je crois que pendant ces cinq minutes j’explorai les cercles les plus
profonds de l’Enfer qu’il soit permis à l’homme terrestre de parcourir.
Et en même temps je me voyais trébuchant à travers les sombres
labyrinthes du doute, de la souffrance, du désespoir le plus profond.
Je me demandais, comme Heatherlegh assis sur sa chaise pouvait se le
demander, laquelle de ces terribles alternatives je devais choisir.
Bientôt je m’entendis parler d’une voix que j’eus peine à reconnaître:
--Ils sont diablement difficiles en fait de moralité dans ce pays-ci.
Parlez-leur d’accès, Heatherlegh, et joignez-y mes compliments.
Maintenant laissez-moi dormir un peu.
Alors mes deux _moi_ se rejoignirent et ce fut seulement mon moi (rendu
à moitié fou, possédé du diable) qui se retourna avec agitation dans mon
lit, en remontant pas à pas le cours des événements du dernier mois.
--Mais je suis à Simla, me répétais-je sans cesse, moi Jack Pansay, je
suis à Simla, et il n’y a pas de fantômes ici! C’est chose déraisonnable
de la part de cette femme de soutenir qu’il y en a. Pourquoi Agnès n’a
t-elle pas pu me laisser tranquille? Je ne lui ai jamais fait aucun mal.
Il eût pu se faire que ce fût moi aussi bien qu’Agnès. Seulement je ne
serais pas revenu exprès pour la tuer. Pourquoi ne peut-on pas me
laisser en paix? Me laisser en paix et heureux?
Il était midi bien sonné quand je me réveillai pour la première fois.
Le soleil avait beaucoup baissé à l’horizon avant que je me fusse
endormi,--endormi du sommeil du criminel sur son chevalet de torture, où
il est trop épuisé pour éprouver encore de la douleur.