concert, car on avait dit aux hommes que Bobby était hors de danger. Les
notes sonores des cuivres et les gémissements des cors arrivèrent aux
oreilles de Bobby.
Est-il au monde une seule joie, une seule peine,
Que je ne doive jamais connaître?
Vous ne m’aimez pas, à quoi bon?
Souhaitez-moi le bonjour et allez-vous-en.
Une expression d’irritation désespérée traversa la figure du jeune homme
et il fit un effort pour secouer la tête.
Le chirurgien-major se pencha:
--Qu’y a-t-il, Bobby?
--Pas cette valse, murmura Bobby. «Le voici, notre cher petit, notre
bien cher petit, bonne maman.»
Et sur ces mots il tomba dans une stupeur qui se termina par la mort, le
lendemain matin de bonne heure.
Revere, les paupières rougies, le nez très pâle, entra dans la tente de
Bobby pour écrire au père Wick une lettre, qui devait courber la tête
blanche de l’ex-commissaire de Chota-Buldana sous le chagrin le plus
cruel qu’il eût ressenti dans sa vie.
Les quelques papiers de Bobby étaient étalés en désordre sur la table.
Parmi eux se trouvait une lettre inachevée.
La dernière phrase était ainsi conçue:
«Ainsi, vous voyez, ma chérie, qu’il n’y a aucun sujet de craindre, tant
que vous aurez de l’affection pour moi et que j’en aurai pour vous,
rien ne pourra m’atteindre...»
Revere resta une heure dans la tente.
Quand il en sortit, il avait les yeux plus rouges que jamais.
* * * * *
Le troupier Conklin était assis sur un seau retourné et écoutait une
chanson qui lui était assez familière.
Le troupier Conklin était convalescent et aurait dû être traité plus
doucement.
--Ho, dit le soldat Conklin, voici encore un autre de ces sacrés
officiers crevé.
Le seau vola sous lui, et ses yeux virent trente-six chandelles. Un
homme de haute taille, en capote gris-bleu, le regardait d’un air
menaçant.
--Vous devriez avoir honte, Conky.--Un officier, un sacré officier? Je
vais vous apprendre à leur donner leur vrai nom. C’est un ange! C’est un
ange, et un fameux! Voilà ce qu’il est.
Et l’infirmier fut si content de ce juste châtiment qu’il n’ordonna pas
même au soldat Dormer de retourner à sa couchette.
LE RICKSHAW FANTOME
_Que de mauvais rêves ne troublent pas mon repos, que les
Puissances de l’Enfer ne me tourmentent point!_
(_Hymne du soir_).
Un des quelques rares avantages que l’Inde a sur l’Angleterre, c’est
qu’on peut la connaître à fond.
Après cinq ans de service, un homme connaît directement ou indirectement
les deux ou trois cents fonctionnaires civils de sa province, les mess
de dix ou douze régiments et environ quinze cents autres personnes en
dehors de la caste officielle.
En dix ans, les connaissances doivent avoir doublé, et au bout de vingt
ans, il connaît peu ou prou tous les Anglais de l’Empire et peut voyager
partout, aller partout, sans payer de frais d’hôtel.
Les globe-trotters, qui comptent sur les distractions, comme s’ils y
avaient droit, ont, même dans mes plus lointains souvenirs, émoussé
cette cordialité, mais néanmoins si vous appartenez au _Cercle
Intérieur_, si vous n’êtes point un ours ou une brebis noire, toutes les
maisons vous sont ouvertes, et notre petit univers se montre très
empressé, très serviable.
Rickett de Kamartha fit un séjour chez Polder de Kumaou, il y a de cela
une quinzaine d’années.
Il avait l’intention de passer deux nuits chez lui, mais il fut mis à
bas par une fièvre rhumatismale, et pendant six semaines il désorganisa
l’installation de Polder, interrompit le travail de Polder et faillit
mourir dans la chambre à coucher de Polder.
Polder se conduit comme si les événements l’avaient rendu l’éternel
obligé de Rickett, et tous les ans il envoie aux petits Rickett une
caisse de cadeaux et de jouets.
Il en est de même partout.
Des gens qui ne prennent pas la peine de vous cacher qu’à leur opinion
vous êtes un âne bâté, des femmes qui noircissent votre réputation et
qui calomnient les plus innocentes distractions de votre femme,
s’useront jusqu’aux os, pour vous tirer d’affaire si vous tombez malade
ou si vous éprouvez quelque embarras sérieux.
Heatherlegh, le docteur, outre sa clientèle régulière, avait un hôpital
qu’il entretenait à ses frais.
C’était une réunion de pavillons en planches mal jointes, pour
incurables, comme son ami le qualifiait, mais en réalité, c’était une
sorte de hangar à réparer ce qui avait été endommagé par les mauvais
temps.
Dans l’Inde, il fait souvent une chaleur accablante, et comme le compte
des briques est toujours une quantité préfixée, comme d’autre part on
n’a d’autre liberté que celle de travailler après les heures de
services, sans recevoir pour cela seulement un merci, on est sujet à
plier sous le faix et à devenir aussi embrouillé que les métaphores de
la présente phrase.
Heatherlegh est le plus aimable docteur qui fut jamais et son ordonnance
invariable pour tous les malades est: «Couchez bas, marchez lentement et
tenez-vous au frais.»
Il dit qu’il y a plus de gens victimes du surmenage que ne le comporte
l’importance de ce monde.
Il prétend que le surmenage a tué Pansay, qui mourut entre ses bras, il
y a environ trois ans. Il a certes le droit d’être très affirmatif et il
rit quand j’expose ma théorie, à savoir que Pansay avait une fêlure à la
tête et qu’un petit morceau du Monde Ténébreux passa au travers et
l’écrasa au point qu’il en mourût.
--Pansay lâcha la rampe, dit Heatherlegh, après la stimulation que lui
avait donnée un long congé passé en Angleterre. Il se peut qu’il se soit
ou non conduit comme un gredin envers mistress Keith-Wessington. Mon
idée à moi est que le travail que lui donna l’installation de Katabundi
lui cassa les reins et qu’il se mit à ruminer et à s’exagérer une de ces
flirtations de la _Peninsular and Oriental_ comme on en voit tous les
jours. Il était certainement fiancé à miss Mannering, et c’est bien elle
qui a rompu leur engagement. Puis, il prit un froid qui lui donna la
fièvre, et toutes ces sottises à propos de fantômes se donnèrent libre
cours. Le surmenage fut le point de départ de sa maladie; il le tint
debout et finit par tuer ce pauvre diable. Portez-le au passif du
système qui use un homme à faire la besogne de deux hommes et demi.
Cela, je ne le crois pas.
Il m’arrivait souvent de demeurer au chevet de Pansay, pendant que
Heatherlegh était en visite chez ses clients et que je me tenais prêt à
répondre à tout appel.
Il me crevait en décrivant, d’une voix basse, uniforme, la procession
qui ne cessait de défiler au pied de son lit.
Il avait sur son langage l’empire qu’exerce un malade.
Quand il fut guéri, je lui suggérai d’écrire toute son histoire de A
jusqu’à Z.
Je savais que l’encre pourrait l’aider à se soulager l’esprit.
Il était en proie à une fièvre violente pendant qu’il écrivait et le
style pour Magazines à horreurs tragiques, qu’il adopta, ne le calma
point.
Deux mois après, il fut l’objet d’un rapport qui le déclarait apte à
reprendre le service, mais en dépit du fait qu’on avait un pressant
besoin de lui pour aider un commissaire, dont le personnel était trop
restreint, à franchir péniblement les difficultés d’un déficit, il aima
mieux mourir. Il jura jusqu’au dernier jour qu’il était possédé par une
sorcière.
Je reçus de lui son manuscrit avant sa mort, et voici sa version datée
de 1885, et telle qu’il la mit par écrit.
* * * * *
Mon médecin me dit que j’ai besoin de repos et de changement d’air.
Il est assez probable que j’aurai l’un et l’autre avant peu,--un repos
que le messager en uniforme rouge, non plus que le coup de canon de midi
ne sauraient troubler; un changement d’air bien autrement complet que ne
pourrait me le donner un steamer en partance pour l’Angleterre.
En attendant, je suis décidé à rester où je me trouve, et bravant
carrément les ordres de mon médecin, à prendre l’Univers entier pour
confident.
Vous apprendrez, vous, la nature précise de ma maladie, et vous jugerez
aussi par vous-mêmes s’il fut jamais homme né d’une femme, sur cette
terre de misères, qui ait été tourmenté comme je le fus.
Je parle en ce moment comme pourrait le faire un criminel condamné à la
pendaison, avant qu’on tire les verrous de la trappe. Ainsi donc mon
récit, pour fantastique, pour hideusement improbable qu’il puisse
paraître, mérite au moins l’attention.
Je suis absolument convaincu qu’il ne trouvera jamais la moindre
créance.
Il y a deux mois, j’aurais mis à la porte comme fou ou comme ivre
l’homme qui aurait osé me le raconter.
Il y a deux mois, j’étais l’homme le plus heureux de l’Inde. Aujourd’hui
il n’en est pas, de Peshawar jusqu’à la mer, un homme qui soit plus
misérable.
Mon médecin et moi, nous sommes seuls à le savoir.
Son explication, c’est que j’ai le cerveau, l’estomac et la vue
également atteints d’une façon légère, ce qui produirait mes «illusions»
fréquentes et persistantes.
Illusions! ah vraiment! Je le traite de sot, mais il continue à me
soigner avec le même infatigable sourire, les mêmes manières pleines de
douceur professionnelle, les mêmes favoris rouges régulièrement coupés,
si bien que je finis par me regarder comme un malade ingrat, de mauvais
caractère. Mais vous allez en juger par vous-mêmes.
Il y a trois ans, j’eus la bonne fortune,--pour mon malheur suprême,--de
faire le voyage de Gravesend à Bombay, au retour d’un long congé, en
compagnie d’une certaine Agnès Keith-Wessington, mariée à un officier de
la région de Bombay.
Il ne vous importe en aucune façon de savoir quelle sorte de femme
c’était. Contentez-vous d’apprendre qu’avant la fin du voyage, elle et
moi, nous étions désespérément épris l’un de l’autre.
Le ciel sait qu’aujourd’hui je puis affirmer cela sans la moindre
parcelle de vanité.
Dans les aventures de cette sorte, il y a toujours quelqu’un qui donne
et quelqu’un qui reçoit.
Dès le premier jour de notre liaison de mauvais augure, j’eus
conscience que la passion d’Agnès était une passion plus forte, plus
dominatrice,--et si je puis employer cette expression--un sentiment plus
pur que le mien.
Reconnaissait-elle ce fait, alors? Je ne saurais le dire.
Par la suite, il devint pour nous deux d’une cruelle évidence.
Arrivés à Bombay pendant le printemps, nous nous rendîmes à nos
destinations respectives, et nous ne nous revîmes plus pendant les trois
ou quatre mois qui suivirent.
Alors mon congé et son amour nous amenèrent tous deux à Simla.
Nous y passâmes la saison ensemble.
Mon feu de paille y flamba pour mourir piteusement avec la fin de
l’année. Je ne cherche point à m’excuser. Je ne prétends point me
disculper.
Mistress Wessington avait fait bien des sacrifices pour moi. Elle était
prête à tout quitter.
En août 1882, elle apprit de ma propre bouche que j’en avais assez de sa
présence, que j’étais las de sa compagnie, que le son de sa voix
m’était une fatigue.
Quatre-vingt-dix-neuf femmes sur cent se seraient lassées de moi, comme
je me déclarais las d’elle. Sur le même nombre, soixante-quinze se
seraient promptement vengées par un flirt actif, bien manifeste avec
d’autres hommes.
Mistress Wessington était la centième.
Jamais mon aversion ouvertement exprimée, jamais les mauvais procédés,
malgré la brutalité dont j’assaisonnais nos entrevues, n’eurent le
moindre effet sur elle.
--Jack, mon chéri, tel était son éternel roucoulement, je suis
convaincue que c’est un malentendu,--un affreux malentendu, et nous
redeviendrons bons amis un de ces jours. _Je vous en prie_,
pardonnez-moi, Jack, mon cher.
Les torts étaient de mon côté, je le savais. Et de le savoir, cela
changeait ma pitié en une endurance passive, et puis de temps en temps,
en une haine aveugle, par ce même instinct qui nous presse à poser
méchamment le pied sur une araignée que nous n’avons encore qu’à moitié
tuée.
Et la saison de 1882 s’acheva avec cette haine dans mon cœur.
L’année suivante, nous nous retrouvâmes à Simla, elle avec sa face
monotone et ses timides essais de réconciliation, moi ayant toujours
jusque dans la dernière fibre de mon être la répulsion qu’elle
m’inspirait.
Plusieurs fois, il me fut impossible d’éviter le tête-à-tête avec elle,
et chaque fois elle me tint exactement le même langage.
Toujours cette plainte déraisonnable qu’il n’y avait «qu’un malentendu»,
toujours cet espoir «qu’un jour ou l’autre nous redeviendrions bons
amis.»
Si j’avais tenu à regarder, j’aurais pu m’apercevoir qu’elle ne vivait
que par cette espérance.
Elle s’affaiblissait, s’amaigrissait de mois en mois.
Vous admettrez avec moi, tout au moins qu’une telle conduite était bien
faite pour conduire un homme au désespoir. On ne la lui demandait pas.
C’était puéril, indigne d’une femme. Je soutiens qu’elle était fort à
blâmer.
Et pourtant, parfois, dans les nuits noires, hantées par la fièvre et
l’insomnie, je me suis pris à penser que j’aurais pu lui témoigner plus
de bonté. Mais c’est là réellement une «illusion.»
Il m’aurait été impossible de continuer à feindre que je l’aimais, quand
je ne l’aimais plus. Le pouvais-je? Cela eût été déloyal pour tous les
deux.
L’année dernière, nous nous rencontrâmes encore, sur le même pied
qu’auparavant. Toujours ces appels monotones, toujours mes réponses
d’une sèche brièveté.
Je voulus tout au moins lui montrer combien étaient vains, inutiles, ses
efforts pour reprendre nos anciennes relations.
La saison s’avançait.
Nous nous séparâmes,--c’est-à-dire qu’elle rencontra des difficultés
pour me voir, car j’avais à m’occuper d’affaires tout autres et plus
absorbantes.
Quand je pense à loisir à cela dans ma chambre de malade, la saison de
1884 m’apparaît comme un cauchemar confus où la lumière et l’ombre
s’entremêlent d’une manière fantastique.
La cour que je faisais à la petite Kitty Mannering, mes espoirs, mes
doutes, mes craintes, les longues chevauchées ensemble, l’aveu que je
lui fis de ma passion en tremblant, sa réponse, puis par-ci par-là, la
vision d’une figure pâle voltigeant dans le rickshaw, avec des livrées
noir et blanc que j’avais jadis guettées avec tant d’ardeur, le salut de
la main gantée de mistress Wessington, puis dans nos rencontres, en de
bien rares tête-à-tête, la fatigante monotonie de ses prières.
J’aimais Kitty Mannering, d’un amour pur, sincère, et à mesure que je
l’aimais davantage, j’éprouvais une haine croissante contre Agnès. En
août, Kitty et moi nous nous fiançâmes.
Le lendemain, je rencontrai ces maudits jhampanies porteurs de chaises
en leur livrée de pies, derrière Jakko, et me laissant aller à un
mouvement passager de pitié, je m’arrêtai pour mettre mistress
Wessington au courant de tout.
Elle le savait déjà.
--Ainsi donc, mon cher Jack, j’apprends que vous êtes fiancé.
Puis, après un court silence:
--Je suis sûre que c’est un malentendu, un affreux malentendu. Nous
redeviendrons bons amis, Jack, autant que nous l’étions.
Ma réponse aurait fait faire la grimace même à un homme. Elle fit à la
mourante, que j’avais devant moi, l’effet d’un coup de fouet.
--Je vous en prie, Jack, pardonnez-moi. Je ne voulais pas vous faire de
la peine, mais c’est la vérité, c’est la vérité.
Et mistress Wessington s’écroula entièrement découragée.
Je fis demi-tour et la laissai finir son voyage tranquillement.
Je sentis, mais seulement pendant une minute ou deux, que je m’étais
conduit comme le dernier des goujats.
Je tournai la tête et je vis qu’elle avait fait faire demi-tour à son
rickshaw, sans doute dans l’intention de me rejoindre.
Cette scène et l’endroit où elle se passa sont restés photographiés dans
ma mémoire.
Le ciel rayé de pluie (nous étions à la fin de la saison humide), les
prés à la nuance ternie, dégouttants d’eau, la route boueuse, et les
escarpements de rochers noirs, entaillés par la poudre, formaient un
arrière-plan sombre sur lequel se dessinaient nettement sur le noir les
livrées noir et blanc des porteurs, le rickshaw à caisse jaune, et
mistress Wessington penchant sa tête avec sa chevelure dorée.
Elle tenait son mouchoir de la main gauche, et, dans son épuisement, se
renversait sur les coussins du rickshaw.
Je fis prendre à mon cheval un chemin de traverse près du réservoir de
Sanjowlie, et je m’enfuis, littéralement.
Une fois je crus entendre un faible appel:
--Jack!
C’était peut-être une imagination. Je ne m’arrêtai point pour m’en
assurer.
Dix minutes plus tard, je rencontrai Kitty à cheval et le charme d’une
longue promenade avec elle me fit oublier cette entrevue.
Mistress Wessington mourut huit jours après et ainsi disparut
l’inexprimable fardeau qu’était son existence pour la mienne.
Parfaitement heureux je regagnai les plaines.
Trois mois ne s’étaient pas écoulés que je ne songeais plus à elle, à
moins que de vieilles lettres retrouvées ne vinssent rafraîchir
désagréablement le souvenir de nos relations défuntes.
En janvier, j’avais déterré tout ce qui restait de notre correspondance
au milieu de mes affaires en désordre et je l’avais jeté au feu.
Au commencement d’avril de cette même année 1885, j’étais de nouveau à
Simla--Simla à moitié abandonné, et je passais tout mon temps à des
promenades d’amoureux avec Kitty.
Il fut décidé que notre mariage aurait lieu à la fin de juin.
Vous comprendrez par là qu’aimant Kitty comme je l’aimais, je ne dis
rien de trop en affirmant qu’à cette époque, j’étais l’homme le plus
heureux qu’il y eût dans l’Inde.
Quatorze jours charmants s’écoulèrent sans que je m’aperçusse de leur
fuite.
Puis, revenant soudain au sentiment des convenances qui s’imposent aux
mortels dans la situation où nous étions, je fis remarquer à Kitty qu’un
anneau de fiançailles était le signe extérieur et visible de sa dignité
de jeune fiancée et qu’elle devait sans retard se rendre chez Hamilton
pour se faire prendre la mesure d’un anneau de ce genre.
Jusqu’à ce moment-là, je vous en donne ma parole, nous avions totalement
oublié une question aussi vulgaire.
Nous nous rendîmes donc chez Hamilton le 15 avril 1885.
Rappelez-vous bien,--quelles que soient les dénégations de mon médecin
sur ce point,--que j’étais alors en parfaite santé, que je possédais une
intelligence parfaitement équilibrée, que j’avais l’esprit _absolument_
en repos.
Kitty et moi, nous entrâmes ensemble dans le magasin de Hamilton, et là,
sans m’inquiéter des autres chalands, je pris mesure à Kitty d’une
bague, en présence du commis que cela amusait fort. La bague était un
saphir avec deux diamants.
Ensuite nous descendîmes à cheval la pente qui mène au pont de
Combermere et chez Peliti.
Pendant que mon poney gallois tâtait prudemment sa route parmi
les cailloux roulants et que Kitty, à mes côtés, riait et
gazouillait,--pendant que tout Simla, c’est-à-dire tout ce qui était
arrivé des plaines, se groupait autour de la salle de lecture et de la
vérandah de Peliti,--j’entendis une voix qui m’appelait, par mon nom de
baptême, d’une distance qui me semblait immense.
Je crus avoir déjà entendu cette voix-là, mais sans pouvoir d’abord
préciser ni l’époque ni l’endroit.
Dans le court espace de temps qu’il faut pour parcourir l’intervalle
entre la route qui passe devant le magasin de Hamilton et la première
planche du pont de Combermere, j’avais passé en revue une demi-douzaine
de personnes capables de commettre un pareil solécisme, et j’avais fini
par me persuader que c’était un bourdonnement d’oreilles.
Juste en face du magasin de Peliti, mon regard fut arrêté par la vue de
quatre porteurs de chaise, en livrée couleur de _pie_, qui traînaient
un rickshaw à caisse jaune, article de bazar à bon marché.
En un instant ma pensée se reporta à la dernière saison et à mistress
Wessington, avec une sensation d’irritation et de répugnance.
N’était-ce pas suffisant que cette femme fût morte, que tout fût fini?
Ne fallait-il pas encore que ses serviteurs en noir et blanc reparussent
pour me gâter cette heureuse journée?
Au service de qui étaient-ils maintenant?
Je m’en informerais et je demanderais à leur maître de me faire la
faveur toute personnelle de modifier leur livrée.
Je prendrais, au besoin, ces hommes à mon service. Je leur achèterais
les habits qu’ils avaient sur le dos.
Impossible de décrire le flot de souvenirs importuns que fit affluer en
moi leur présence.
--Kitty, m’écriai-je, voici les _jhampanies_ de cette pauvre mistress
Wessington qui reparaissent. Je me demande qui les a pris maintenant.
Kitty avait lié superficiellement connaissance avec mistress Wessington
la saison précédente et s’était vivement intéressée à cette femme
maladive.
--Quoi? Où cela? demanda-t-elle. Je ne les crois nulle part.
Au moment même où elle parlait, son cheval faisant un écart pour éviter
un mulet chargé, se jeta juste devant le rickshaw qui avançait.
J’eus à peine le temps de jeter un mot d’avertissement quand je vis,
avec une horreur indicible, le cheval et l’amazone passer _à travers_
les hommes et le véhicule, comme s’ils avaient été une légère vapeur.
--Qu’y a-t-il? s’écria Kitty. Qu’est-ce qui vous a fait jeter cet appel
affolé? Si je _suis_ fiancée, je ne tiens pas à ce que l’Univers entier
le sache. Il y avait bien assez de place entre le mulet et la vérandah,
et si vous croyez que je ne sais pas me tenir à cheval... Tenez!
Sur quoi la volontaire Kitty, redressant sa tête mignonne, se mit à
lancer sa monture au grand galop dans la direction du kiosque à
musique.
Elle s’attendait bien, comme elle me l’a dit plus tard, à être suivie
par moi.
Qu’y avait-il? Rien, en somme. Ou bien j’étais fou, ou bien j’étais
ivre, ou bien Simla était hanté par des démons.
Je retins mon cheval impatient et fis demi-tour.
Le rickshaw avait également fait demi-tour, et maintenant il était bien
en face de moi, près du parapet de gauche du pont de Combermere.
--Jack! Jack! mon chéri!
Cette fois impossible de se méprendre sur les mots! Ils résonnaient dans
mon cerveau comme si on les avait hurlés à mes oreilles.
--C’est un affreux malentendu, j’en suis sûre. _Je vous en prie_,
pardonnez-moi, et nous redeviendrons bons amis.
La capote du rickshaw s’était rabattue en arrière, et à
l’intérieur,--aussi vrai que j’espère, que j’invoque, le jour, la mort,
cette mort que je redoute pendant la nuit,--je vis mistress
Keith-Wessington, assise, le mouchoir à la main, et penchant sur sa
poitrine sa tête blonde.
Combien restai-je de temps à regarder fixement? Je ne sais.
A la fin, je revins à moi-même, quand mes _sais_, prenant la bride du
cheval, me demandèrent si j’étais indisposé.
Il n’y a qu’un pas de l’horrible au trivial.
Je dégringolai de mon cheval et courus, en chancelant, chez Peliti,
demander un verre de cherry-brandy.
Deux ou trois couples s’y trouvaient, groupés autour des tables et
discutant les potins du jour.
Les banalités qu’ils échangeaient me réconfortèrent mieux que n’auraient
pu le faire les consolations de la religion.
Je me jetai au beau milieu de la conversation. Je bavardai. Je ris. Je
plaisantai, et cela avec une figure aussi livide, aussi tirée que celle
d’un cadavre, ainsi que me le montra un coup d’œil jeté sur la glace.
Trois ou quatre hommes remarquèrent mon état, et le mettant au compte
d’un nombre immodéré de petits verres, s’efforcèrent charitablement de
m’éloigner du groupe des promeneurs.
Mais je refusai de me laisser emmener.
J’avais besoin de la société de mes semblables: quand un enfant a pris
peur dans l’obscurité, il fait irruption au milieu de la société réunie
à table.
J’avais dû causer pendant près de dix minutes qui me donnèrent pourtant
la sensation de l’éternité, quand j’entendis la voix claire de Kitty qui
m’appelait du dehors.
Une minute après, elle entrait dans la salle et me reprochait vivement
d’avoir manqué si gravement à tous mes devoirs.
Elle vit dans ma figure quelque chose qui l’arrêta soudain.
--Quoi! Jack, s’écria-t-elle. Qu’avez-vous fait? Qu’est-il arrivé?
Êtes-vous malade?
Acculé ainsi à un mensonge formel, je dis que je m’étais trop exposé au
soleil.
Il était cinq heures du soir, d’une soirée brumeuse d’avril. Le soleil
ne s’était pas montré de tout le jour.
Je m’aperçus de ma faute dès que j’eus parlé. Je fis une tentative pour
la rattraper. Je bafouillais sans remède et, en proie à une rage
indicible, je suivis Kitty dehors, accompagné des sourires des gens qui
me connaissaient.