Heatherlegh me dit le matin qu’il avait reçu une réponse de M. Mannering
et que, grâce à ses bons offices (ceux de Heatherlegh), l’histoire de ma
maladie avait circulé partout dans Simla où tout le monde me plaignait.
--Et c’est peut-être plus que vous ne méritez, conclut-il agréablement,
et pourtant Dieu sait si vous avez passé par une sévère épreuve! Cela ne
fait rien. Nous vous guérirons encore, entêté phénomène.
Je me refusai fermement à être guéri.
--Vous avez été déjà beaucoup trop bon pour moi, mon vieux, dis-je, mais
je ne me soucie pas de vous déranger plus longtemps.
Au fond du cœur, j’en étais sûr, rien de ce que pouvait faire
Heatherlegh n’était capable d’alléger le fardeau qui m’avait été imposé.
A cette conviction se joignit un sentiment de révolte désespérée,
impuissante, contre la déraison de toute cette affaire.
Il y avait des vingtaines de gens qui ne valaient pas mieux que moi et
pour lesquels le châtiment avait du moins été ajourné à l’autre monde.
Je trouvais une amère, une cruelle injustice à avoir été tout
particulièrement désigné pour un sort si affreux.
De temps à autre cet état d’esprit faisait place à un autre dans lequel
le rickshaw et moi, nous étions les seules réalités au milieu d’un
monde d’ombres, où Kitty était un fantôme, où M. Mannering, Heatherlegh,
tous les autres gens que j’avais connus, hommes et femmes, étaient des
fantômes, où les grandes montagnes grises elles-mêmes n’étaient plus que
des ombres créées pour me torturer.
J’étais violemment jeté d’un état d’esprit dans un autre.
Cela dura sept jours pénibles.
Mon corps prenait de jour en jour plus de force jusqu’à ce qu’enfin un
regard jeté dans la glace de la chambre à coucher m’apprit que j’étais
rentré dans la vie ordinaire, et que j’étais redevenu ce que sont les
autres hommes.
Chose assez curieuse, ma figure ne portait aucune trace de la lutte que
j’avais traversée. Elle était pâle, il est vrai, mais aussi dépourvue
d’expression, aussi banale qu’elle le fut jamais.
Je m’étais attendu à une altération permanente, à une preuve visible de
la maladie qui me rongeait: je n’aperçus rien.
Le 15 mai, je quittai la maison de Heatherlegh à onze heures du matin
et l’instinct du célibataire me conduisit au Club.
Là je vis que tout le monde connaissait mon histoire telle que l’avait
débitée Heatherlegh, et tous me témoignèrent gauchement une
bienveillance et des attentions anormales.
Néanmoins je reconnus que pendant tout le reste de ma vie, je serais
mêlé à mes semblables, sans être l’un d’eux, et j’enviai avec amertume
les coolies rieurs qui étaient là-bas, au Mail.
Je déjeunai au Club et à quatre heures j’allai flâner en désœuvré sur le
Mail dans le vague espoir de rencontrer Kitty.
Près du kiosque à musique, ce que je vis, ce furent les livrées noir et
blanc et j’entendis près de moi la prière que m’avait déjà adressée
mistress Wessington.
Le rickshaw fantôme et moi, nous parcourûmes côte à côte et en silence
la route de Chota Simla.
Aux environs du Bazar, Kitty et un cavalier nous atteignirent et nous
dépassèrent.
J’aurais été un chien errant sur la route qu’elle n’eût pas fait moins
d’attention à moi.
Elle ne me fit pas même l’honneur d’accélérer le pas, bien que la soirée
pluvieuse eût pu lui servir d’excuse.
Aussi Kitty et son compagnon, moi et ma fantastique _Lumière d’amour_,
nous fîmes le tour de Jakko, par couples.
La route ruisselait d’eau. Les puits formaient des gouttières pareilles
à des gargouilles, qui se déversaient sur les rocs du dessous, et l’air
était saturé d’une pluie fine.
Deux ou trois fois, je me surpris à dire, presque à haute voix:
--Je suis Jack Pansay en congé à Simla, dans le Simla de tous les jours,
avec sa banalité. Je ne dois pas oublier cela, je ne dois pas oublier
cela.
Puis, je faisais un effort pour me rappeler les cancans que j’avais
entendus au Club, les prix remportés par les chevaux d’un tel ou d’un
tel, en un mot tout ce qui se rapportait au monde anglo-indien dans son
train-train de tous les jours, que je connaissais si bien.
Je répétai même la table de multiplication très vite pour ma propre
satisfaction, pour me convaincre tout à fait que je n’avais pas encore
perdu la raison.
Cela me réconforta beaucoup et m’empêcha pendant un certain temps
d’entendre mistress Wessington.
Une fois de plus, je gravis péniblement la pente du couvent et
m’engageai sur la route de nouveau.
Là, Kitty et l’homme partirent au trot, et je restai en tête à tête avec
mistress Wessington.
--Agnès, dis-je, voudriez-vous rabattre la capote et me dire ce que
signifie tout cela?
La capote se rabattit en arrière sans faire de bruit et je me trouvai
face à face avec ma défunte maîtresse.
Elle portait la toilette qu’elle avait lorsque je la vis pour la
dernière fois de son vivant.
Elle tenait encore de la main droite le petit mouchoir de poche et de la
main gauche le même porte-cartes. Une femme défunte depuis huit mois, et
qui tient un porte-cartes!
Il me fallut répéter ma table de multiplication et poser les deux mains
sur le parapet en pierre de la route pour m’assurer que cela du moins
était de la réalité.
--Agnès, répétai-je, ayez pitié de moi, et dites-moi ce que tout cela
signifie?
Mistress Wessington se pencha en avant et tourna la tête de ce mouvement
étrange et vif que je connaissais si bien, et elle parla.
Si mon histoire n’a pas déjà follement franchi les bornes de toute
créance humaine, c’est maintenant que j’aurais à m’excuser.
Je le sais, personne, non, personne, pas même Kitty, pour qui ceci est
écrit dans le but de justifier jusqu’à un certain point ma conduite,
personne ne me croira; mais je vais continuer.
Mistress Wessington parla et je fis avec elle tout le trajet depuis la
route de Sanjowlie jusqu’au tournant au dessous de l’habitation du
commandant en chef. Tout comme si j’avais marché à côté du rickshaw
d’une femme vivante, nous causâmes avec animation.
Le second et le plus cruel de mes états d’esprit maladifs s’était
soudain emparé de moi, et pareil au Prince du poème de Tennyson, «je
croyais me mouvoir dans un monde de fantômes».
Il y avait eu un garden-party chez le commandant en chef et nous nous
joignîmes tous deux à la foule des gens rentrant chez eux.
Quand je les regardais, il me semblait que c’étaient eux les ombres, des
ombres fantastiques, impalpables, qui se séparaient pour laisser passer
à travers elles le rickshaw de mistress Wessington.
Qu’est-ce que nous dîmes pendant ce mystérieux entretien? Je ne puis ou
plutôt je n’ose pas le répéter.
Le commentaire qu’aurait fait Heatherlegh se serait réduit à un rire
bref et à la remarque que j’avais caressé une chimère
cerebro-stomacho-oculaire.
C’était une scène fantastique et en même temps charmante, d’un charme
tout particulier, inépuisable.
Se pouvait-il que dans cette autre vie je fusse en train de faire la
cour une seconde fois à la même femme que j’avais tuée par ma cruauté
et mon indifférence?
Je rencontrai Kitty sur la route qui ramenait chez elle.
C’était une ombre parmi d’autres ombres.
Si je devais décrire tous les incidents de la quinzaine suivante dans
leur ordre, mon récit n’en finirait pas et votre patience se lasserait.
Tous les matins, tous les soirs, le rickshaw-fantôme et moi, nous nous
promenions ensemble dans Simla.
Partout où j’allais, j’étais suivi des quatre domestiques à livrée noire
et blanche.
Ils m’accompagnaient quand je sortais de mon hôtel ou que j’y
retournais.
Au théâtre, je les retrouvais au milieu d’une bande de porteurs
braillards.
En dehors de la vérandah du club, après une longue soirée de whist, au
bal anniversaire de la naissance de la reine, ils attendaient patiemment
que je reparusse, et de même en plein jour, quand j’allais faire des
visites.
A cela près qu’il ne projetait point d’ombre, le rickshaw-fantôme avait
l’air d’un rickshaw réel qui aurait été de bois et de fer.
Plus d’une fois j’ai failli avertir un ami qui allait grand train de
prendre garde à ne pas se heurter contre lui.
Plus d’une fois j’ai parcouru le Mail en soutenant une vive conversation
avec mistress Wessington, ce qui provoquait une stupéfaction indicible
chez les passants.
Avant huit jours de ces allées et venues, j’appris que la théorie des
«accès» avait été écartée pour faire place à celle de la folie. Mais je
ne changeai rien à mon genre de vie.
Je faisais des visites, je montais à cheval, je dînais en ville sans
jamais éprouver la moindre gêne.
J’avais pour la société de mes semblables une passion que je n’avais
jamais éprouvée jusqu’alors.
J’étais avide de prendre ma part des réalités de la vie et en même temps
j’éprouvais un vague malaise quand j’étais resté trop longtemps séparé
de ma fantastique compagne.
Il me serait presque impossible de décrire mes variables états d’esprit
depuis le 15 mai jusqu’au présent jour.
Tour à tour la présence du rickshaw me remplissait d’horreur, de crainte
aveugle, ou d’une sorte de vague plaisir, ou de sombre désespoir.
Je n’osais sortir de Simla et je savais qu’y rester, c’était me tuer.
Je savais en outre que mon destin me condamnait à mourir d’une mort
lente, un peu chaque jour.
Ma seule préoccupation était d’aller aussi tranquillement que possible
jusqu’au bout de mon châtiment.
Tantôt j’avais un désir ardent de voir Kitty et j’assistais à ses flirts
effrontés avec un inconnu, ou pour parler plus exactement, avec mes
successeurs.
Cela m’intéressait, m’amusait.
Elle était autant en dehors de ma vie que j’étais en dehors de la
sienne.
Le jour, j’étais presque content de me promener avec mistress
Wessington.
La nuit je suppliais le ciel de me laisser rentrer dans le monde tel que
je le connaissais.
Et au-dessus de ces états d’esprit successifs planait la sensation
d’étonnement engourdi, indécis, de cette fusion du visible et de
l’invisible, qui se mêlaient si étrangement sur cette terre, dans le but
de pourchasser, de mettre aux abois, de pousser dans la tombe une pauvre
âme.
* * * * *
27 août.
Heatherlegh m’a donné ses soins sans jamais se lasser et m’a dit
seulement hier que je devrais faire une demande de congé pour maladie.
Une demande pour échapper de la compagnie d’un fantôme! Une demande pour
obtenir que le gouvernement veuille bien me permettre de me débarrasser
de cinq fantômes et d’un rickshaw aérien en allant en Angleterre!
La proposition de Heatherlegh m’a fait éclater d’un rire presque
convulsif.
Je lui ai dit que j’attendrais tranquillement le dénoûment à Simla et je
suis sûr que ce dénoûment ne tardera pas.
Croyez-moi quand je dis que je le redoute à un degré que je ne saurais
exprimer; pendant la nuit je me tourmente de mille spéculations sur la
façon dont surviendra ma mort.
Mourrai-je décemment dans mon lit comme doit mourir un gentleman
anglais? Ou bien mon âme me sera-t-elle arrachée pendant une dernière
promenade, pour aller prendre place éternellement à côté de ces fantômes
impénétrables?
Reprendrai-je mon vasselage d’autrefois dans le monde futur, ou
retrouverai-je une Agnès qui aura horreur de moi, et à laquelle je serai
enchaîné pour l’éternité?
Planerons-nous ensemble sur la scène où nous avons vécu, et jusqu’à la
consommation des siècles?
A mesure que se rapproche le jour de ma mort, l’horreur intense
qu’éprouve toute chair, en face des esprits échappés de l’autre côté de
la tombe, se fait de plus en plus puissante.
C’est chose terrible que de descendre tout vivant parmi les morts quand
vous n’avez parcouru que la moitié à peine de votre existence.
Il est mille fois plus terrible d’attendre, comme je le fais, au milieu
de vous, en proie à la terreur de je ne sais quoi.
Plaignez-moi, au moins pour mon «illusion», car je sais que vous ne
croirez rien de ce que j’ai écrit ici.
Et pourtant s’il fut jamais un homme voué à la mort par les puissances
des ténèbres, cet homme c’est moi.
Et pour être juste, plaignez-la aussi. Car si jamais une femme fut tuée
par un homme, j’ai tué mistress Wessington.
Et la dernière phase de mon châtiment s’appesantit sur moi en ce moment
même.
MON HISTOIRE VRAIE DE FANTOME
_Quand je traversai le désert, il en était ainsi... quand je
traversai le désert..._
(_La Cité de l’épouvantable nuit_.)
Dans cette histoire-ci, il s’agit uniquement de fantômes.
Il y a dans l’Inde des fantômes qui se présentent sous la forme de corps
gras, froids, gluants, qui se cachent dans les arbres au bord de la
route jusqu’à ce que passe un voyageur.
Alors ils se laissent choir sur son cou et s’y accrochent.
Il y a aussi de terribles fantômes de femmes en couches.
Ceux-là errent par les chemins, à la tombée de la nuit, ou se cachent
dans les champs de blé aux alentours des villages et se répandent en
appels séducteurs. Mais quand on répond à leur invitation, c’est la mort
dans ce monde et dans l’autre.
Ils ont les pieds retournés à l’envers, afin que tous les hommes qui ont
leur sang-froid puissent les reconnaître.
Ce sont encore les fantômes des petits enfants qu’on a jetés dans les
puits.
Ceux-là sautent les margelles des puits et les lisières des jungles. Ils
poussent des gémissements à la lueur des étoiles, ou saisissent les
femmes par le poignet, et implorent pour qu’on les soulève et les
emporte.
Toutefois ces fantômes-là et ceux qui ont l’air de cadavres, sont de
purs articles indigènes; ils ne s’attaquent pas aux sahibs.
On n’a aucune preuve authentique indiquant qu’ils aient jamais terrifié
un Anglais, mais bien des fantômes anglais ont fait mourir de frayeur
des blancs et des noirs.
Une station sur deux, au moins, a son fantôme.
On dit qu’il y en a deux à Simla, sans compter la femme qui met en
mouvement le soufflet à la maison de poste de Syree sur l’Ancienne
Route.
Mussoorie possède une maison hantée par un fantôme plein d’entrain.
Une dame blanche passe pour remplir les fonctions de veilleur de nuit
autour d’une maison de Lahore.
A Dalhousie, on rapporte qu’une des maisons rejoue les soirs d’automne
tous les épisodes d’un horrible accident qui, dans un précipice, coûta
la vie à un cavalier et à sa monture.
Murrée a un fantôme gai et, maintenant que le choléra y a donné un coup
de balai, elle va en avoir un qui sera mélancolique.
A Mian Mir, ce sont les logements des officiers, dont les portes
s’ouvrent toutes seules, et dont les meubles sont, affirme-t-on, sujets
à des bruits de craquement, dûs, non point à la chaleur de juillet, mais
au poids des Invisibles qui s’étirent sur les chaises.
Peshawar compte quelques maisons que personne ne louerait volontiers.
Il y a quelque chose de mauvais--et ce n’est point la fièvre,--dans un
grand bungalow d’Allahabad.
Quant aux anciennes provinces, elles fourmillent littéralement de
maisons hantées et des armées de fantômes manœuvrent le long de leurs
principales artères.
Plusieurs des relais de poste, sur la grande route centrale, ont de
commodes petits cimetières dans leur enceinte, qui attestent «les
changements et les hasards de cette vie mortelle» au temps où les gens
faisaient en voiture le trajet de Calcutta au nord-ouest.
Ces bungalows sont des endroits où on ne s’installe point sans
protester.
Généralement, ils sont très vieux, toujours sales, et le Khansamah y est
aussi vétuste que le bungalow. Tantôt, il est affecté de loquacité
sénile, tantôt, il tombe dans les longues somnolences de l’âge.
Dans ces deux états, il n’est bon à rien.
Si vous vous fâchez, il vous parlera d’un sahib défunt et enterré il y a
quelque trente ans, et il vous dira que quand il était au service du
sahib, pas un khansamah de la province ne l’égalait.
Après quoi il bafouille, il grimace, il tremblote, il s’agite parmi les
plats et vous regrettez votre irritation.
Il n’y a pas longtemps, mes obligations m’imposaient la fréquentation
des bungalows où sont les relais de poste.
Je ne passais jamais trois nuits de suite dans la même maison et j’en
vins à connaître à fond toute la séquelle.
J’ai habité ceux qui ont été construits par le gouvernement, avec des
murs de briques rouges et des plafonds en charpente de fer, avec
l’inventaire du mobilier affiché dans chaque chambre, et, sur le seuil,
un cobra surexcité, pour vous souhaiter la bienvenue.
J’ai habité ceux qui ont été «appropriés», de vieilles maisons affectées
au service des bungalows, où rien n’était à sa place et où on n’avait
pas même un poulet pour dîner.
J’ai habité des palais réformés, où le vent soufflait à travers la
façade de marbre ouvragé d’une façon tout aussi opposée au confort que
s’il avait soufflé par une vitre brisée.
J’ai habité des bungalows où la dernière inscription sur le registre des
voyageurs remontait à quinze mois et où on coupait avec un sabre la tête
au chevreau qui devait être accommodé au curry.
Ma bonne fortune m’y a fait rencontrer des gens de toute sorte, depuis
les missionnaires voyageurs aux manières réservées, depuis les
déserteurs des régiments anglais, jusqu’aux vagabonds ivres, qui
jetaient des bouteilles de whisky sur tous les passants, et la fortune,
plus favorable encore, m’a fait échapper à une séance d’accouchement.
Étant donné qu’une bonne partie de la tragédie qu’est notre vie, se
passait dans ces bungalows, je m’étonnais de n’avoir point rencontré de
fantômes.
Certes, un fantôme, qui hanterait les environs d’un bungalow, serait un
fantôme atteint de folie; mais il est mort dans les bungalows un tel
nombre de fous, qu’il doit y avoir un fort tant pour cent de fantômes
fous.
L’heure venue, j’ai trouvé mon fantôme ou, pour mieux dire, mes
fantômes, car il y en avait deux.
Nous appellerons ce bungalow-là le relais de Katmal; mais _cela_ c’était
le côté insignifiant de l’horrible chose.
Quand on a la peau sensible, on n’a pas le droit de dormir dans les
bungalows de relais: on doit prendre femme.
Le bungalow de Katmal était vieux, moisi, laissé à l’abandon. Le sol
était de briques usées, les murs sales et les fenêtres presque noires de
poussière.
Il était situé sur un chemin de traverse très fréquenté par les
sous-commissaires auxiliaires indigènes de tout genre, depuis
l’administration des Finances jusqu’à celle des Forêts, mais les vrais
sahibs étaient rares.
Le _Khansamah_, que la vieillesse avait presque ployé en deux,
l’avouait.
Quand j’arrivai, le temps s’était mis, dans la région, à la pluie
capricieuse et irrégulière, avec accompagnement constant de vent, dont
chaque rafale faisait un bruit d’ossements desséchés dans les raides
palmiers _arack_ qui se dressaient au dehors.
Le _Khansamah_ perdit complètement la tête à mon arrivée.
Il avait été jadis au service d’un sahib. Il me nomma un homme bien
connu, qui avait été enterré plus d’un quart de siècle auparavant, et me
montra une photographie sur cuivre qui représentait cet homme à
l’époque préhistorique de sa jeunesse.
J’avais vu son portrait en gravure sur acier un mois auparavant, en tête
d’un des volumes de ses _Mémoires_ (et je me sentis plus vieux
qu’Hérode).
Le jour tomba et le Khansamah vint m’apporter à manger. Il ne se risqua
pas à prétendre que ce qu’il m’offrait était _khana_ (de la nourriture
humaine); il appela cela _ratub_, et _ratub_ signifie entre autres
choses «pâtée pour les chiens».
Il n’avait nullement l’intention de m’insulter en choisissant ce terme;
il avait oublié l’autre mot, je suppose.
Pendant qu’il découpait les corps de divers animaux, je m’installai, non
sans avoir exploré le bungalow.
Il y avait trois chambres, sans compter la mienne, qui consistait en un
chenil angulaire, et chacune de ces chambres donnait dans l’autre par
des portes d’un blanc enfumé, qu’assujettissaient de longues barres de
fer.
Le bungalow était très solide, mais les murs de séparation des chambres
étaient si légers qu’on les eut crus bâtis de bois pourris.
Quand on marchait, qu’on remuait une malle, le bruit se répercutait en
écho de ma chambre aux trois autres et les murs les plus éloignés
renvoyaient, en une vibration tremblante, le son des pas.
Cela me décida à fermer ma porte.
Il n’y avait pas de lampes, rien que des bougies sous de longs abat-jour
en verre. Une veilleuse à huile était suspendue dans la salle de bains.
Avec son aspect d’irrémédiable misère, ce bungalow était le plus
répugnant de tous ceux où il m’était arrivé de m’arrêter.
Il n’y avait pas de foyer et les fenêtres refusaient de s’ouvrir. Un
brasero de charbon de bois eut donc été inutilisable. La pluie et le
vent éclaboussaient, gazouillaient, gémissaient autour de la maison.
Les palmiers arack craquaient et grondaient.
Une demi-douzaine de chacals aboyaient dans la clôture.
Une hyène, arrêtée à quelque distance, les narguait de son rire. Une
hyène pourrait convaincre un sadducéen de la résurrection des morts, de
la pire sorte de morts.
Alors arriva le _ratub_, mets curieux dont la composition est à la fois
indigène et anglaise, et le vieux _Khansamah_ resta debout derrière ma
chaise, me parlant d’Anglais de jadis qui étaient défunts, pendant que
les flammes des bougies, agitées par le vent, jouaient à cache-cache sur
le lit et la moustiquaire.
C’était bien la sorte de dîner et la sorte de soirée qu’il fallait pour
disposer un homme à passer en revue, un à un, ses péchés d’autrefois, et
tous ceux qu’il comptait commettre s’il continuait à vivre.
Il était difficile de dormir pour plusieurs centaines de raisons.
La lampe de la salle de bain projetait dans les chambres les ombres les
plus grotesques et le vent commençait à dire des bêtises.
Au moment même où les motifs de mon insomnie s’assoupirent, gorgés de
sang, j’entendis la formule connue: «Nous allons le prendre et le
soulever» dont se servent les porteurs de _doolies_.
Cela venait de l’enceinte.
Tout d’abord, il arriva un _doolie_, puis un second, puis un troisième.
J’entendis le bruit des _doolies_ posés lourdement à terre.
Le volet qui faisait face à ma porte fut secoué.
--C’est quelqu’un qui s’efforce d’entrer, dis-je.
Mais personne ne parla, et je tâchai de me persuader que c’était l’effet
d’une rafale.
Le volet de la chambre contiguë à la mienne fut attaqué, repoussé en
arrière, et la porte intérieure s’ouvrit.
--C’est quelque sous-commissaire auxiliaire, me dis-je, et il aura amené
ses amis avec lui. Maintenant, ils en ont pour une heure à causer, à
cracher, à fumer.
Mais on n’entendait ni voix, ni pas.
Personne n’apportait de bagages dans la chambre voisine.
La porte se ferma et je remerciai la Providence de ce qu’on me laissait
tranquille. Mais j’étais curieux de savoir ce qu’étaient devenus les
_doolies_.
Je descendis du lit et allai regarder dans l’obscurité. Il n’y avait
pas la moindre trace de doolies.
Au moment même où j’allais me recoucher, j’entendis dans la chambre
voisine un bruit auquel personne ne peut se tromper, s’il jouit de
l’usage de ses sens, celui que fait une bille de billard en roulant le
long de la bande, lorsque le joueur joue son premier coup.
Il n’y a pas de son qui ressemble à celui-là.
Une minute après, autre roulement. Je me recouchai.
Je n’avais pas peur, non, je n’avais pas peur.
J’étais très curieux de savoir ce qu’étaient devenus les doolies, et
c’est pour cela que je me recouchai d’un bond.
Une minute après, j’entendis le double bruit de déclic d’un carambolage.
Mes cheveux se dressèrent. Il est inexact de dire que les cheveux se
dressent. Le cuir chevelu se contracte, et vous sentez sur toute la tête
un fourmillement léger, général. Voilà ce que c’est exactement que des
cheveux qui se dressent.
Il y eut un nouveau roulement et un bruit de déclic.
Les deux bruits n’avaient pu être produits que par une seule et même
chose, une bille de billard.
Je raisonnai en moi-même sur l’aventure, et plus je raisonnais, moins il
me semblait probable qu’un lit, une table et deux chaises--à cela se
bornait le mobilier de la chambre contiguë à la mienne--pussent imiter
aussi parfaitement le bruit qu’on fait en jouant au billard.
Après un autre carambolage, un trois-bandes, à ce qu’il me parut,
d’après la sonorité, je cessai de raisonner.
Je tenais mon fantôme, et j’aurais donné tout au monde pour m’esquiver
de ce bungalow.
Je prêtai l’oreille, et mieux j’écoutai, plus je perçus clairement les
détails de la partie.
C’était tour à tour le bruit de roulement et celui du choc.
Parfois il y avait un double choc, puis un roulement, puis un autre
choc.