qui tournoyait dans une colonne de fumée, au cri poussé en chœur de
«Fort à droite! Fort à gauche!» ni avec Hogan Yale, des hussards blancs,
menant son escadron à toute la vitesse possible, quand même on eût jeté
dans la balance le prix des fers de chevaux; ni avec «Tick» Boileau, qui
s’évertuait à durer jusqu’à ce qu’il eût conquis l’éclatant turban rouge
et or, pendant que les guêpes de la cavalerie du Bengale allongeaient
leur galop à la suite des hussards blancs de Galles, si longs, si
flemmards.
On se battit pendant toute la claire et fraîche journée.
Bobby sentait un petit frisson lui parcourir l’épine dorsale, quand il
entendait le tintement métallique des cartouches vides tombant des
culasses après le grondement d’une volée, car il savait qu’un jour ou
l’autre, il entendrait ce son pour tout de bon.
La revue se termina par une brillante poursuite à travers la plaine, les
batteries tonnant après la cavalerie, à la grande indignation des
hussards blancs, les Queues-Tortillées de la Tyne pourchassant un
régiment sickh jusqu’à ce que les longs et nerveux Singhs fussent
pantelants d’épuisement.
Bobby était couvert de poussière et de sueur de la tête aux pieds, bien
avant midi; mais son enthousiasme n’était point diminué, il n’était que
concentré en un foyer.
Il revint s’asseoir aux pieds de Revere, le patron, c’est-à-dire le
capitaine de sa compagnie, pour se faire instruire dans l’art sombre et
mystérieux de manier les hommes, art qui forme une très grande partie de
l’art militaire.
--Si vous n’avez pas goût à la chose, disait Revere entre les bouffées
de son cigare, vous n’arriverez jamais à saisir le joint, mais
rappelez-vous-le, Bobby, ce n’est point par le bon exercice, quoique
l’exercice soit presque tout, qu’on fait traverser l’Enfer à un
régiment, et qu’on le fait sortir par l’autre bout. C’est l’homme qui
sait mener,--mener les hommes, mener des chèvres, mener des porcs, mener
des chiens, etc.
--Dormer, par exemple, dit Bobby. Je crois qu’il rentre dans la
catégorie des meneurs d’imbéciles. Il boude comme une chouette malade.
--C’est en quoi vous faites erreur, mon fils. Dormer n’est pas encore un
imbécile, mais c’est un soldat diablement sale, et le caporal de sa
chambrée se gausse de ses chaussures avant l’inspection du paquetage.
Dormer, qui est aux deux tiers une brute, va dans un coin et grogne.
--Comment savez-vous cela? dit Bobby avec admiration.
--Parce qu’un commandant de compagnie doit savoir ces choses,--et que
s’il ne les sait pas, il peut se faire qu’un crime,--ou un
assassinat,--se complote sous son nez, sans qu’il en aperçoive aucun
indice.
On est en train de casser les reins à Dormer,--tout gros qu’il est,--et
il n’a pas assez d’esprit pour s’en fâcher. Il s’est mis à se pocharder
en douce, et, Bobby, quand celui qui sert de tête de turc à une chambrée
se met à boire ou à bouder, il est nécessaire de prendre des mesures
pour l’arracher à lui-même.
--Quelles mesures? On ne peut pourtant pas passer tout son temps à
dorloter ses hommes?
--Non, les hommes ne seraient pas longs à vous montrer qu’ils se
passeraient bien de vous. Vous voilà obligé de...
A ce moment, le sergent porte-drapeau entra avec des papiers. Bobby
réfléchit un instant pendant que Revere examinait les états de la
compagnie.
--Est-ce que Dormer fait quelque chose, sergent? demanda Bobby du même
ton que s’il continuait une conversation interrompue.
--Non, monsieur, il fait son service comme un automate, dit le sergent
qui aimait à employer les grands mots. Un sale soldat, celui-là, et qui
a toute sa solde retenue pour un équipement neuf. Le sien est tout
couvert d’écailles.
--D’écailles? Quelles écailles?
--Des écailles de poisson, monsieur. Il est toujours à fourrager dans la
rivière et à nettoyer ces poissons, ces _muchly_, avec ses pouces.
Revere était toujours absorbé par l’examen des papiers de la compagnie,
et le sergent, qui avait pour Bobby une affection sévère, reprit:
--Il y va généralement quand il est tout à fait plein. Vous m’excuserez
de dire ça, monsieur, et on dit que plus il est raide... c’est-à-dire
plus il est pochard... plus il prend de poisson. On l’appelle dans la
compagnie le marchand de marée toqué.
Revere signa le dernier papier et le sergent s’en alla.
--C’est là un sale amusement, se dit Bobby.
Puis, s’adressant à Revere:
--Avez-vous réellement des inquiétudes au sujet de Dormer?
--Quelque peu. Vous voyez, il n’est jamais assez fou pour qu’on l’envoie
à l’hôpital, jamais assez ivre pour qu’on le fiche dedans, mais il peut
s’allumer à chaque minute, maintenant qu’il est toujours à ruminer, à
bouder. Si on lui témoigne quelque intérêt, il s’en offusque, et la
seule fois que je l’ai emmené au tir, il a failli me tuer d’un coup de
feu par accident.
--Je pêche, dit Bobby en faisant la grimace, je loue un bateau de
paysan, et je descends le fleuve depuis jeudi jusqu’à dimanche, et
j’emmène l’aimable Dormer, si vous pouvez vous passer de nous deux.
--Quel étonnant nigaud vous me faites! dit Revere, qui avait néanmoins
dans le cœur des termes bien autrement agréables.
Bobby, capitaine d’un _dhoni_[H], ayant pour matelot le soldat Dormer,
descendit le fleuve un jeudi matin, le simple soldat à la proue,
l’officier au gouvernail.
Le simple soldat regardait d’un air embarrassé l’officier, qui respecta
la réserve du simple soldat.
Au bout de six heures, Dormer se dirigea vers la poupe, salua, et dit:
--Vous demande pardon, monsieur, mais avez-vous jamais été sur le canal
de Durham?
--Non, dit Bobby Wick; venez manger un morceau.
Ils mangèrent en silence.
Comme le soir approchait, le soldat Dormer eut un accès, se mit à parler
tout seul:
--J’étais sur le canal de Durham, un soir tout à fait comme
celui-ci,--la semaine prochaine, il y aura tout juste douze mois,--et je
laissais traîner mes pieds dans l’eau...
Il se mit à fumer, et ne dit plus un mot jusqu’à l’heure du coucher.
La baguette magique de l’aurore teignit les bords gris du fleuve en
nuances de pourpre, d’or et d’opale. On eût dit que le lourd _dhoni_
avançait à travers les splendeurs d’un ciel nouveau.
Le soldat Dormer sortit la tête de la couverture et contempla les
magnificences qui se déployaient en aval autour de lui.
--Eh bien, le diable m’emporte les yeux, dit le soldat Dormer, dans un
murmure plein de respect. C’est comme qui dirait un tableau superbe.
Pendant tout le jour il resta muet, mais il se couvrit de sang et de
saleté en nettoyant un gros poisson.
Le bateau revint le samedi soir. Dormer avait lutté depuis midi avec son
langage. Quand les lignes et les bagages eurent été débarqués, il
retrouva la parole:
--Vous demande pardon, monsieur, mais ça ne vous ferait-il rien que je
vous serre la main?
--Je n’ai rien contre, certes, dit Bobby, en tendant la main en
conséquence.
Dormer retourna à la caserne, et Bobby au mess.
--Il avait besoin d’un peu de tranquillité et de pêche, je crois. Par ma
tante, c’est un animal de l’espèce la plus sale. L’avez-vous jamais vu
écailler un de ces poissons _muckly_ avec ses pouces?
--En tout cas, dit Revere, trois semaines plus tard, il fait de son
mieux pour tenir ses affaires propres.
A la fin du printemps, Bobby se joignit à la cohue qui se bousculait
pour avoir des congés à passer dans la montagne, et il fut aussi charmé
que surpris d’obtenir trois mois.
--C’est un garçon aussi parfait que je pouvais le désirer, dit Revere,
plein d’admiration.
--Le meilleur de la fournée, dit l’adjudant au colonel. Faites marquer
le pas à ce nigaud de Porkiss, monsieur, et dites à Revere de le
pousser.
Bobby partit donc pour Simla Pahar avec une caisse de tôle bien garnie
de superbes costumes.
--Le fils de Wick,--du père Wick, de Chota Buldana?...--Invitez-le à
dîner, ma chère, dirent les anciens.
--Quel charmant garçon! dirent les matrones et les jeunes filles.
--Une garnison de première classe, Simla.--Oh! c’est crevant, s’écria
Bobby Wick, en se commandant une paire de pantalons blancs en treillis,
à cette occasion.
«Nous sommes dans une mauvaise voie, écrivait Revere à Bobby au bout de
deux mois. Depuis votre départ le régiment a pris les fièvres. Il en est
littéralement pourri--deux cents à l’hôpital, cent à la chambrée,
occupés à boire pour chasser la fièvre, et à la revue, les compagnies
fortes de seize hommes.
«Il y a peut-être plus de maladies dans les villages à quelque distance
que je ne voudrais, mais je suis tellement couvert de pustules, que je
songe à me pendre.
«Qu’est-ce que ce bruit qui court, il paraît que vous courtisez une
certaine miss Haverley! Rien de sérieux, j’espère. Vous êtes bien trop
jeune pour vous attacher au cou des meules du moulin et le colonel vous
débarrassera de cette idée en un tour de main, si vous faites cette
tentative.»
Ce ne fut pas le colonel qui ramena Bobby de Simla, ce fut un commandant
qui inspirait bien autrement de respect.
La maladie qui régnait dans les villages d’alentour se répandit.
Le bazar fut consigné à la troupe et alors arriva la nouvelle que les
Queues-Tortillées allaient être campés sous la tente.
Le message vola aux Stations des montagnes:
«Choléra; congés interrompus; officiers rappelés.»
Hélas! adieu aux gants blancs, aux malles de fer blanc bien étanches,
adieu aux promenades à cheval, aux bals, aux parties de campagne
futures, aux amourettes ébauchées, aux dettes impayées.
Les jeunes officiers durent partir sans hésitation, sans faire de
question, à toute la vitesse qu’on pouvait obtenir d’un _tonga_[I] ou
d’un poney au galop, retourner à leurs régiments respectifs, comme s’ils
couraient se marier.
Bobby reçut ses ordres de rappel en revenant d’un bal à la villa du
vice-roi, où il avait...
La petite Haverley fut seule à savoir ce qu’avait dit Bobby, ou combien
de valses il avait demandées pour le prochain bal.
A six heures du matin, on vit Bobby au bureau des _tongas_ par une pluie
battante.
Il avait encore aux oreilles le tourbillon de la dernière valse, et dans
le cerveau une ivresse qui n’était due ni au vin, ni à la valse.
--Brave homme! cria à travers le brouillard Deighton, de la batterie à
cheval. Où avez-vous déniché ce _tonga_? Je pars avec vous. Oh! j’ai une
tête et demie. Moi, je n’ai pas veillé toute la nuit. On dit que la
batterie est terriblement malade.
Et il se mit à fredonner douloureusement:
Laissez le... chose... ou comment cela s’appelle-t-il?
Laissez le troupeau sans abri,
Laissez le cadavre sans sépulture,
Laissez la fiancée devant l’autel.
Par ma foi, il sera plutôt question de cadavre que de fiancée, dans ce
voyage. Montez, Bobby. En route, _cocher_.
Sur le quai d’embarquement d’Umballah, un groupe d’officiers discutaient
sur les dernières nouvelles du cantonnement atteint, et ce fut là que
Bobby apprit la situation réelle des Queues-Tortillées.
--Ils sont allés camper sous la tente, dit un major âgé, rappelé des
tables de whist de Mussoorie, auprès d’un régiment indigène malade, ils
sont allés camper sous la tente avec deux cent dix malades dans des
voitures. Deux cent dix cas de fièvre seulement, et le reste avait l’air
de fantômes qui auraient mal aux yeux. Un régiment de Madras aurait pu
leur passer à travers le corps.
--Mais ils étaient aussi bien portants que de gros pères quand je les ai
quittés.
--Alors vous ferez mieux de rejoindre votre régiment pour les remettre
dans l’état où vous les avez quittés, répondit brutalement le major.
Bobby posa son front contre la vitre brouillée par la pluie, pendant que
le train roulait lourdement à travers le Doon tout détrempé et il pria
pour la santé des Queues-Tortillées de la Tyne.
Nainé Tal avait envoyé son contingent avec toute la hâte possible.
Les poneys de la route de Dalhousie arrivèrent tout fumants, d’une
allure incertaine, à Pathankot.
On les avait poussés jusqu’à l’extrême limite de leurs forces.
Pendant ce temps, la Malle de Calcutta expédiait des nuages de
Darjeeling le dernier retardataire de la petite armée qui avait à livrer
bataille, une bataille où le vainqueur ne devait gagner ni honneur ni
médaille, contre un ennemi qui n’était ni plus ni moins que «la maladie
qui tue en plein air».
Chaque officier, en faisant constater sa rentrée, disait: «C’est une
mauvaise affaire» et allait aussitôt à ses quartiers, car chaque
régiment, chaque batterie était sous la tente, où la Maladie lui tenait
compagnie.
Bobby se fraya passage à travers la pluie jusqu’au mess improvisé des
Queues-Tortillées et Revere faillit se jeter au cou du jeune homme tant
il était joyeux de revoir cette laide et florissante physionomie.
--Veillez à ce qu’ils soient constamment distraits, intéressés, dit
Revere. Ils se sont mis à boire, ces pauvres sots, après les deux
premiers cas, et ça n’a point amélioré les choses. Oh! quelle chance de
vous ravoir, Bobby! Porkiss est un... mais peu importe!
Deighton vint du camp de l’Artillerie prendre part à un dîner morne, au
mess, et contribua à l’accablement général en pleurant presque sur
l’état de sa bien-aimée batterie.
Porkiss s’oublia au point d’insinuer que la présence des officiers ne
pouvait faire aucun bien, et que le meilleur parti à prendre était
d’envoyer le régiment entier à l’hôpital, «pour que les médecins s’en
chargent.»
Porkiss était démoralisé par la frayeur et ne retrouva point la paix de
l’esprit quand Revere dit froidement:
--Oh! plutôt vous partirez, mieux cela vaudra, si c’est là votre façon
de penser. La première école publique venue peut m’envoyer cinquante
gars solides, à votre place, mais il faut du temps, Porkiss, il faut de
l’argent, il faut se donner assez de mal pour faire un régiment.
Supposons que vous soyez la personne à cause de laquelle nous allons en
campement, eh!
Sur cela, Porkiss fut pris d’une grande crainte qui le glaça et qu’une
exposition à une pluie torrentielle n’était guère propre à calmer.
Deux jours plus tard, il quitta ce monde pour un autre, où l’on tient
grand compte des faiblesses de la chair, à ce que les hommes se plaisent
à espérer.
Le sergent-major du régiment jeta un regard ennuyé à travers la tente du
mess des sergents, quand on apporta cette nouvelle.
--C’est le pire d’entre eux qui part, dit-il, la maladie prendra le
meilleur, et alors plaise à Dieu qu’elle s’arrête.
Les sergents restèrent silencieux.
L’un d’eux finit par dire:
--Ça ne peut être lui.
Et tout le monde comprit de qui Travis voulait parler.
Bobby Wick traversa comme un ouragan les tentes de sa compagnie,
distribuant des encouragements, des reproches, des flatteries autant
que les règlements le permettaient, blaguant ceux qui se laissaient
aller, saluant le bruit qui se faisait entendre à l’aube humide, ce qui
annonçait une interruption dans l’état du temps, recommandant la bonne
humeur à ses hommes, en disant qu’ils seraient bientôt au bout de leurs
peines.
Il parcourait sur son poney bai brun les environs du camp, ramenait les
hommes qui, avec cette perversité naturelle des soldats anglais,
s’entêtaient à errer dans les villages atteints, ou se désaltéraient
copieusement dans les mares d’eau de pluie.
Il réconfortait ceux que frappait la panique et employait pour cela un
rude langage.
Plus d’une fois il soigna les malades qui n’avaient pas d’amis, ceux qui
n’avaient point de «pays».
Il organisa avec des banjos et du liège brûlé des concerts où les
talents du régiment trouvaient l’occasion de se manifester entièrement.
En un mot, il jouait, selon sa propre expression, «à la chèvre folle
dans le jardin».
--Vous valez une demi-douzaine de nous, Bobby, dit Revere dans un
mouvement d’enthousiasme. Comment faites-vous pour y tenir?
Bobby ne répondit pas, mais si Revere avait regardé dans la poche
intérieure du jeune homme, il y aurait vu une liasse de lettres mal
écrites qui contenaient peut-être le secret de cette endurance.
Chaque jour Bobby recevait une de ces lettres.
L’orthographe n’en était pas irréprochable, mais les sentiments devaient
être extrêmement satisfaisants, car, après les avoir reçues, Bobby
devenait d’une douceur extraordinaire, et il était sujet pensant
quelques instants à une aimable distraction.
Puis secouant sa tête rase, il reprenait avec ardeur sa besogne.
Par quel pouvoir s’était-il attaché les cœurs des hommes les plus
frustes? Et les Queues-Tortillées comptaient dans leurs rangs plus d’un
diamant brut!
C’était un mystère pour le commandant comme pour le colonel qui apprit
du chapelain du régiment qu’on recourait à Bobby avec bien plus
d’empressement, dans les tentes d’hôpital, qu’au révérend John Emery.
--Il paraît que les hommes vous affectionnent. Est-ce que vous êtes
souvent dans les hôpitaux? dit le colonel en faisant sa ronde
quotidienne et en ordonnant aux hommes de se bien porter, et cela avec
une brusquerie qui dissimulait mal sa peine.
--Quelque peu, monsieur, dit Bobby.
--A votre place, je n’irais pas si souvent. On dit que ce n’est pas
contagieux, mais à quoi bon courir des dangers sans nécessité? Vous
n’êtes pas de ceux dont nous pouvons nous priver.
Six jours plus tard, le courrier de la poste avait toutes les peines du
monde à arriver jusqu’au camp, en barbotant dans la vase, et à apporter
les paquets de lettres, car la pluie tombait à torrents.
Bobby reçut une lettre, l’emporta sous sa tente, et après avoir combiné
d’une manière satisfaisante le programme des concerts pour la semaine
suivante, il se mit en devoir d’y répondre.
Pendant une heure sa main inexpérimentée courut sur le papier, et quand
le sentiment dépassait le niveau du flux normal, Bobby tirait la langue
et soufflait bruyamment.
Il n’avait pas l’habitude d’écrire des lettres.
--Vous demande pardon, dit une voix à la porte de la tente, mais il y a
que Dormer est terriblement mal, monsieur, et on l’a emporté.
--Que le diable emporte Dormer, et vous aussi! dit Bobby en passant le
papier-buvard sur la lettre à moitié écrite. Dites-lui que j’irai demain
matin.
--C’est qu’il est bien mal, monsieur, dit la voix avec quelque
hésitation.
On entendit un craquement de grosses bottes qui ne veulent pas prendre
un parti.
--Eh bien! dit Bobby impatienté.
--Il s’excuse d’avance de ce qu’il prend la liberté de vous dire que si
vous vouliez bien venir à son aide, monsieur, si...
--_Tattoo loo._ Prenez mon poney. Non, entrez, mettez-vous à l’abri de
la pluie pendant que je fais mes préparatifs. Quels gens assommants vous
me faites. Voici le brandy. Buvez-en un peu. Vous en avez besoin.
Suivez-moi de près et dites-moi si je vais trop vite.
Fortifié par quatre doigts de goutte qu’il absorba sans cligner les
yeux, le planton de l’hôpital suivit sans retard le poney qui glissait
dans la vase, s’en couvrait malgré son dégoût, et qui finit par arriver
tant bien que mal à la tente servant d’hôpital.
C’était évident. Ce soldat Dormer était horriblement bas.
Il venait d’entrer dans cette phase d’affaissement qui n’est guère
agréable à regarder.
--Qu’est-ce qu’il y a, Dormer? dit Bobby en se penchant sur l’homme.
Vous ne vous en irez pas pour cette fois. Vous devez m’accompagner
encore une ou deux fois à la pêche.
Les lèvres bleuies s’entr’ouvrirent pour laisser échapper comme l’ombre
d’un murmure:
--Vous demande pardon, monsieur, mais... Est-ce que ça ne vous ferait
rien de me tenir la main?
Bobby s’assit sur le bord du lit, et la main, froide comme la glace, se
serra sur la sienne comme un étau, en faisant entrer dans la chair une
bague de dame qui était au petit doigt.
Bobby serra les lèvres et attendit, l’eau coulant au bas de ses
pantalons.
Une heure s’écoula et la pression de la main de l’autre ne diminuait
pas, la physionomie de la figure tirée ne se modifiait pas.
Bobby, avec une adresse infinie, parvint à allumer un cigare de la main
gauche, car son bras droit était engourdi jusqu’au coude, et il prit son
parti d’une nuit de souffrance.
A l’aube, on vit un jeune officier à la figure très pâle, assis sur le
bord de la couchette d’un malade, et sur le seuil, un docteur qui
l’apostrophait en des termes qu’on ne saurait imprimer.
--Vous êtes resté là toute la nuit, jeune âne, disait le docteur.
--Oui, ou peu s’en faut. Il s’est glacé sur moi.
La bouche de Dormer s’ouvrit avec un bruit de ressort. Il tourna la tête
et soupira. La main close se détendit, et le bras de Bobby retomba
inerte à son côté.
--Il se remettra, dit tranquillement le docteur. Ça doit avoir agi comme
un révulsif pendant toute la nuit. Est-ce que vous vous attendez à des
félicitations pour ce résultat?
--Oh! Peuh! dit Bobby, je croyais l’homme trépassé depuis longtemps, et
seulement... seulement, je ne tenais pas à retirer ma main.
Frictionnez-moi le bras, vous serez un bon garçon. Quelle poigne il
avait, cet animal! Je suis glacé jusqu’à la moelle.
Et il sortit de la tente en frissonnant.
Le soldat Dormer fut autorisé à fêter avec des liqueurs fortes son
retour de l’autre monde.
Quatre jours après, assis sur le bout de sa couchette, il disait d’une
voix douce aux malades:
--Ça me ferait bien plaisir de lui parler. Oh! oui.
Mais cette fois Bobby était occupé à lire une autre lettre.
Il avait un correspondant plus exact que nul autre au camp.
A ce moment même, il allait écrire que la maladie avait perdu toute sa
gravité, et que dans une semaine au plus elle aurait disparu.
Il ne songeait certes pas à dire que le froid glacial de la main d’un
malade semblait avoir pénétré jusqu’à ce cœur dont il faisait valoir
avec tant de soin les facultés aimantes.
Il était sur le point de joindre à la lettre le programme illustré du
concert prochain dont il était assez fier.
Il comptait enfin écrire sur bien d’autres sujets qui ne nous regardent
point et, sans doute, il l’aurait fait sans la légère migraine qui le
rendit mélancolique et taciturne au mess.
--Vous vous surmenez, Bobby, dit son patron. Vous pourriez bien nous
laisser l’honneur de faire quelque chose. Vous marchez, comme si vous
étiez le mess à vous tout seul.
--Je veux bien, dit Bobby. D’ailleurs je me sens comme abattu.
Revere l’examina avec inquiétude, mais ne dit rien.
Cette nuit, on vit aller et venir des lanternes dans le camp.
Il se répandit un bruit qui fit lever les hommes de leurs couchettes et
les amena à l’entrée des tentes.
On entendit patauger les pieds nus des porteurs de litière et le galop
d’un cheval.
--Qu’y a-t-il? demanda-t-on de vingt tentes.
Et de vingt tentes jaillit cette réponse:
--C’est Wick qui est sur le flanc.
On apporta la nouvelle à Revere et il grogna:
--N’importe lequel, pourvu que ce ne fût point Bobby, cela me serait
égal. Le sergent-major avait raison:
--Cette fois je pars, dit Bobby d’une voix éteinte, pendant qu’on le
soulevait de la litière. Je pars.
Puis d’un air de conviction suprême:
--Vous voyez, je ne peux pas.
--Non, ou j’y perdrai mon latin, répliqua le chirurgien-major, qu’on
avait envoyé chercher en toute hâte au mess où il dînait.
Lui et le chirurgien du régiment luttèrent ensemble contre la mort pour
la vie de Bobby Wick.
Leur œuvre fut interrompue par une apparition en capote gris bleu qui
contempla le lit avec épouvante et cria: «Oh! mon Dieu, ça ne peut pas
être _lui_», jusqu’au moment où un infirmier indigné la chassa.
Si des soins humains et le désir de vivre avaient pu faire quelque
chose, Bobby Wick aurait été sauvé.
Dans l’état où il était, il tint bon pendant trois jours et le front du
chirurgien-major s’éclaircit:
--Nous le sauverons encore, dit-il.
Et le chirurgien, qui avait le cœur très jeune, bien qu’il eût le rang
de capitaine, sortit tout joyeux et alla danser dans la boue.
--Je ne pars pas cette fois, murmura vaillamment Bobby Wick à la fin du
troisième jour.
--Bravo! dit le chirurgien-major. Bobby, c’est la meilleure manière
d’envisager la chose.
Vers le soir, une nuance grise s’étendit autour de la bouche de Bobby,
et il tourna la tête d’un air très fatigué vers la paroi de la tente.
Le chirurgien-major fronça le sourcil.
--Je suis terriblement fatigué, dit Bobby d’une voix languissante.
Pourquoi me persécuter de remèdes? Je n’en ai pas besoin... Qu’on me
laisse en paix.
Le désir de vivre avait disparu et Bobby était content de s’en aller à
la dérive, emporté par le reflux de la mort.
--Mauvais signe, dit le chirurgien-major, il ne tient plus à la vie. Il
va au devant de la mort, ce pauvre enfant.
Et il se moucha.