suppose. Elle reprit la parole, de sa voix traînante, pendant cinq
minutes, lui reprochant sa perfidie sur un ton presque maternel:
«Maintenant que vous possédez une charmante petite femme--vous en avez
une--elle est dix fois trop bonne pour un gros vieux comme vous, et
puis, voyons, vous ne m’avez jamais dit un mot d’elle; j’ai réfléchi à
ça un bon bout de temps, et je suis venue à penser que vous êtes un
menteur.» N’était-ce pas délicieux? Et le _Maître de_ _danse_ divagua,
déraisonna au point que le petit Hawley donna à entendre qu’il allait
faire irruption et le battre. Sa voix, quand il est animé par la peur,
se tourne en fausset aigu. Le Paquet doit être une femme extraordinaire.
Elle expliqua que s’il avait été célibataire, elle aurait pu ne point
blâmer son dévouement, mais que, puisqu’il était marié et père d’un
charmant bébé, elle le regardait comme un hypocrite. Elle le lui dit
deux fois. Et elle finit sa phrase traînante sur ces mots: «Tout ça, je
vous le dis parce que votre femme est fâchée contre moi. Je déteste les
querelles avec les autres femmes et j’ai de l’affection pour votre
femme. Vous savez comment vous vous êtes conduit pendant les six
dernières semaines. Vous n’auriez pas dû agir ainsi. Non, vous ne
l’auriez pas dû. Vous êtes trop vieux et trop gras.» Pouvez-vous vous
imaginer la grimace que faisait le _Maître de danse_ en entendant
cela?--«Maintenant, allez-vous-en, dit-elle, je n’ai pas besoin de vous
dire ce que je pense de vous, parce que je ne vous trouve pas très chic.
Je resterai ici jusqu’à l’autre danse.» Auriez-vous cru que cette
créature avait tant d’étoffe que cela?
--Je ne l’ai jamais étudiée d’aussi près que vous l’avez fait. Cela vous
a un air peu naturel. Qu’est-il arrivé?
--Le _Maître de danse_ essaya les doux propos, les reproches, le ton
badin, le style du lord gardien suprême, et il me fallut positivement
pincer le petit Hawley pour le faire se tenir tranquille. Elle poussait
un grognement à la fin de chaque phrase, et à la fin, il s’en alla, en
jurant tout seul, comme cela se voit dans les romans. Il avait l’air
plus déplaisant que jamais. Je me mis à rire. Je l’aime, cette femme, en
dépit de sa toilette. Et maintenant, je vais me coucher. Qu’est ce que
vous pensez de cela?
--Je ne penserai à rien avant demain matin, dit mistress Mallowe en
bâillant. Peut-être disait-elle vrai. Cela leur arrive parfois, par
hasard.
Le récit, qu’avait fait mistress Hauksbee de ce qu’elle avait surpris en
écoutant aux portes, était embelli, mais vrai au fond.
Pour des raisons qu’elle était seule à connaître, mistress Shady
Delville s’était ruée sur M. Bent et l’avait déchiré en morceaux, pour
le rejeter loin d’elle, défait, déconcerté, avant de retirer de lui pour
toujours la lumière de ses yeux.
Comme il était homme de ressources, et qu’il ne lui avait guère plu,
tant s’en faut, d’être qualifié d’homme vieux et gras, il fit comprendre
à mistress Bent que, pendant qu’elle était en résidence dans le Doon, il
avait été exposé aux incessantes persécutions de mistress Delville.
Il fit et refit ce conte avec tant d’éloquence qu’il finit par y croire,
tandis que sa femme s’étonnait des mœurs et coutumes de certaines
femmes.
Lorsque l’action languissait, mistress Shady intervenait toujours au bon
moment dans le duo conjugal, pour rallumer la flamme affaiblie de la
défiance dans l’âme de mistress Bent, et contribuer de toutes les façons
à faire régner la paix et le confort dans l’hôtel.
Mistress Bent n’avait pas une existence fort heureuse, car si l’histoire
de mistress Waddy était vraie, Bent était, au dire de sa femme, l’homme
le plus indigne de confiance qui fût au monde.
A l’en croire lui-même, il avait des manières et une conversation si
attrayantes qu’il fallait constamment le tenir à l’œil. Et quand il
l’eut, cette surveillance, il se repentit sincèrement de son mariage et
négligea sa tenue.
Mistress Delville, seule de l’hôtel, ne changeait pas.
Elle recula sa chaise de six pas vers le bout de la table, et de temps à
autre, à la faveur du demi-jour, risqua quelques ouvertures amicales
auprès de mistress Bent, qui les repoussa.
--Elle fait cela à cause de moi, donnait à entendre la vertueuse Bent.
--C’est une femme dangereuse et intrigante, ronronnait mistress Waddy.
Et ce qu’il y avait de pis, c’est que tous les autres hôtels de Simla
étaient pleins.
* * * * *
--Polly, avez-vous peur de la diphtérie?
--De rien au monde, excepté de la petite vérole. La diphtérie vous tue,
mais elle ne vous défigure pas. Pourquoi cette question?
--Parce que le petit Bent l’a attrapée. En conséquence, tout l’hôtel est
sens dessus dessous. La Waddy a mis «ses cinq petits sur le rail» et
pris la fuite. Le _Maître de danse_ a des craintes pour sa précieuse
gorge et sa malheureuse petite femme n’a pas la moindre idée de ce qu’il
faut faire. Elle a parlé de le mettre dans un bain à la moutarde... pour
le croup!
--Où avez-vous appris tout cela?
--A l’instant même, sur le Mail. Le docteur Howlen me l’a dit. Le
directeur de l’hôtel accable d’injures les Bent, et les Bent le lui
rendent. C’est un couple peu débrouillard.
--Eh bien! qu’avez-vous en tête?
--Ceci... et je sais que c’est une chose bien grave à demander. Vous
opposeriez-vous à ce que j’amène ici le petit, avec sa mère?
--A la condition absolue, formelle, que nous ne verrons jamais le
_Maître de danse_.
--Il sera bien trop heureux de se tenir à l’écart. Polly, vous êtes un
ange. La femme a vraiment tout à fait perdu la tête.
--Et vous ne savez rien d’elle, insouciante, et vous voulez la
soustraire à la risée publique, pour vous assurer une minute de
distraction! C’est pourquoi vous risquez votre vie pour l’amour de son
moutard. Non, Loo, ce n’est pas moi qui suis l’ange. Je me tiendrai
renfermée dans mon appartement, et je l’éviterai. Mais faites comme il
vous plaira, dites-moi seulement pourquoi vous agissez ainsi.
Les yeux de mistress Hauksbee prirent plus de douceur. Elle regarda
d’abord par la fenêtre, puis elle fixa ses yeux sur mistress Mallowe.
--Je ne sais pas, dit simplement mistress Hauksbee.
--Ah, ma chérie!
--Polly, vous avez failli me déchirer ma frange. Ne recommencez pas sans
m’avoir prévenue. Maintenant nous allons veiller à ce que les chambres
soient prêtes. Je ne suppose pas que d’un mois on me permette de
circuler dans la société.
--Et moi aussi. Grâce à Dieu, je pourrai donc prendre autant de sommeil
qu’il m’en faut.
A sa grande surprise, mistress Bent et son bébé furent amenés chez
mistress Hauksbee et mistress Mallowe avant même qu’elle se doutât où
elle était.
Bent témoigna avec ardeur, avec sincérité, sa reconnaissance, car il
avait peur de la contagion, et il espérait en outre que plusieurs
semaines passées à l’hôtel en tête à tête avec mistress Delville
pourraient aboutir à des explications.
Mistress Bent avait abandonné toute idée de jalousie, dans son angoisse
pour la vie de son enfant.
--Nous pouvons vous donner du bon lait, lui dit mistress Hauksbee. Notre
maison est bien plus près de celle du docteur que n’est l’hôtel, et vous
n’aurez pas l’impression de vivre en quelque sorte dans le camp de
l’ennemi. Où est cette bonne mistress Waddy? Il me semble qu’elle était
votre amie particulière.
--Tout le monde m’a quittée, dit avec amertume mistress Bent. Mistress
Waddy est partie la première. Elle a dit que je devrais être honteuse
d’avoir introduit ici des maladies contagieuses, et je suis sûre que ce
n’est pas ma faute si la petite Dora...
--Comme c’est beau! roucoula mistress Hauksbee. La Waddy est elle-même
une maladie contagieuse «et qui s’attrape plus vite que la peste, et qui
fait courir comme une folle celle qui la prend.» Il y a trois ans,
j’habitais porte à porte avec elle à l’Élysée. Mais voyez-vous, vous ne
nous causerez aucun dérangement, j’ai tapissé toute la maison de draps
trempés dans l’acide phénique. C’est une odeur qui vous réconforte,
n’est-ce pas? Rappelez-vous que je suis toujours à portée de votre voix,
et que mon _ayah_ est à vos ordres quand la vôtre va prendre ses repas,
etc., etc. Si vous vous mettez à pleurer, je ne vous pardonnerai jamais.
Dora Bent occupait jour et nuit l’attention impuissante de sa mère.
Le docteur venait trois fois par jour et la maison était empestée
partout de l’odeur du liquide de Condy, de l’eau de chlore, et des
lavages à l’acide phénique.
Mistress Mallowe restait dans ses appartements. Elle croyait avoir fait
assez de sacrifices à la cause de l’humanité, et mistress Hauksbee était
plus appréciée comme garde dans la chambre de la malade que la mère qui
avait presque perdu la tête.
--Je ne connais rien aux soins à donner aux malades, disait mistress
Hauksbee au docteur, mais indiquez-moi ce qu’il faut faire, et je le
ferai.
--Empêchez cette femme affolée d’embrasser la petite, et qu’elle se mêle
le moins possible des soins, dit le docteur. Je l’expulserais de la
chambre de la malade, mais franchement je crois qu’elle mourrait
d’inquiétude. Elle est pire qu’inutile et c’est sur vous et sur les
_ayahs_ que je compte, souvenez-vous-en.
Mistress Hauksbee accepta cette responsabilité, bien qu’elle eût pour
premier effet de dessiner des ronds bistrés sous ses yeux et de la
forcer à mettre ses vieux costumes.
Mistress Bent s’accrochait à elle avec une foi plus qu’enfantine.
--Je _sais_ que vous guérirez Dora, n’est-ce pas, disait-elle au moins
vingt fois par jour.
A quoi mistress Hauksbee répondait vaillamment:
--Mais naturellement, je la guérirai.
Cependant l’état de Dora ne s’améliorait pas et l’on eût dit que le
docteur ne quittait pas la maison.
--Il y a quelque danger que ces choses ne prennent une fâcheuse
tournure, dit-il. Je reviendrai demain entre trois et quatre heures du
matin.
--Grands Dieux! dit mistress Hauksbee, il ne m’a jamais dit quelle
tournure cela pourrait prendre. Mon instruction a été horriblement
négligée et je n’ai plus que cette mère affolée pour m’aider.
La nuit se passa lentement.
Mistress Hauksbee sommeillait sur son siège près du feu.
Il y avait bal à la villa du Vice-Roi. Elle en rêva jusqu’au moment où
elle eut la sensation que mistress Bent fixait sur elle un regard
anxieux.
--Réveillez-vous! Réveillez-vous! Faites quelque chose, criait
piteusement mistress Bent. Dora étouffe. Elle va mourir. Voulez-vous la
laisser mourir?
Mistress Hauksbee se leva brusquement et se pencha sur le lit.
L’enfant faisait des efforts violents pour respirer, pendant que la
mère, désespérée, se tordait les mains.
--Oh! que puis-je faire? Que puis-je faire? Elle ne veut pas rester
tranquille, je ne peux pas la maintenir. Pourquoi le docteur n’a-t-il
pas dit que cela allait arriver? criait mistress Bent. Est-ce que vous
n’allez pas me secourir? Elle se meurt.
--Je... Je n’ai jamais vu mourir un enfant, avant maintenant, balbutia
mistress Hauksbee d’une voix faible.
Puis... que nul ne blâme sa défaillance après l’épuisement causé par
tant de veilles, elle se laissa aller sur sa chaise en couvrant sa
figure de ses mains.
Les _ayahs_ ronflaient tranquillement sur le seuil.
On entendit en bas le bruit de roues d’un rickshaw, une porte s’ouvrir
brusquement, un pas lourd sonner dans l’escalier, et mistress Delville,
entrant, trouva mistress Bent appelant à grands cris le docteur et
courant autour de la pièce.
Mistress Hauksbee se bouchait les oreilles, ensevelissait sa face dans
la tapisserie d’un fauteuil, frissonnait de douleur à chaque cri qui
partait du lit, et murmurait:
--Dieu merci! je n’ai jamais eu d’enfant. Oh! Dieu merci, je n’ai jamais
eu d’enfant.
Mistress Delville regarda un instant vers le lit, prit mistress Bent par
les épaules et lui dit avec calme:
--Allez me chercher un caustique. Faites vite.
La mère obéit machinalement.
Mistress Delville s’était penchée sur l’enfant et lui ouvrait la bouche.
--Oh! vous la tuez, cria mistress Bent. Où est le docteur? Laissez-la
tranquille.
Mistress Delville resta une minute sans répondre et continua à s’occuper
de l’enfant.
--Maintenant le caustique, et tenez une lampe derrière mon épaule.
Voulez-vous faire ce qu’on vous dit? La bouteille d’acide, si vous ne
savez pas ce que je veux dire.
Mistress Delville se pencha une seconde fois sur l’enfant.
Mistress Hauksbee, se cachant toujours la figure, sanglotait,
frissonnait.
Une des ayahs entra d’un pas alourdi par le sommeil pour annoncer en
bâillant:
--Docteur Sahib venu.
Mistress Delville tourna la tête.
--Vous arrivez juste à temps, dit-elle. La petite étouffait quand je
suis venue et j’ai fait une cautérisation.
--Rien n’indiquait que la trachée fût envahie, lors de la dernière
vaporisation. Ce que je craignais, c’était la faiblesse générale, dit le
docteur presque à part.
Puis il regarda et dit à demi-voix:
--Vous avez fait ce que je n’aurais pas osé faire sans une consultation.
--Elle se mourait, dit mistress Delville à voix basse. Pouvez-vous
quelque chose? Quelle chance que j’aie eu l’idée d’aller au bal!
Mistress Hauksbee leva la tête.
--Est-ce fini? dit-elle d’une voix brisée. Je suis inutile, pire
qu’inutile. Que faites-vous ici?
Elle regarda fixement mistress Delville, et mistress Bent, se rendant
compte pour la première fois de ce qu’était une Déesse _ex machina_, la
regarda également.
Alors mistress Delville donna des explications, en enflant un long gant
sale, et égalisant les plis d’une robe de bal toute froissée et mal
faite.
--J’étais au bal, et le docteur y était aussi. Il nous parlait de votre
bébé, qui était si malade. Alors je suis partie de très bonne heure.
J’ai trouvé votre porte ouverte, et j’ai... J’ai perdu mon petit garçon
de cette façon-là il y a six mois... J’ai fait tout ce que j’ai pu pour
n’y plus penser... et je suis désolée de m’être ainsi introduite de
force, et... de tout ce qui est arrivé.
Mistress Bent faillit crever un œil au docteur avec une lampe, pendant
qu’il se penchait sur Dora.
--Enlevez cette lampe, dit le docteur. Je crois que l’enfant s’en
tirera, grâce à vous, mistress Delville. Moi, je serais arrivé trop
tard... (il s’adressait à mistress Delville). Je n’avais pas l’ombre
d’un motif pour m’attendre à cette crise. Cette membrane a dû pousser
comme un champignon. Quelqu’une de vous veut-elle m’aider?
Il avait ses raisons pour prononcer cette dernière phrase.
Mistress Hauksbee s’était jetée dans les bras de mistress Delville, où
elle pleurait amèrement, et mistress Bent formait avec elles deux un
groupe d’une complication peu pittoresque, d’où sortait le bruit d’un
grand nombre de sanglots et de baisers échangés au hasard.
--Grand Dieu! j’ai abîmé vos belles roses, dit mistress Hauksbee en
retirant sa tête d’un tas d’horreurs en gomme et en calico qui ornaient
l’épaule de mistress Delville; et elle courut au docteur.
Mistress Delville ramassa son châle, et sortit gauchement de la pièce,
en épongeant ses yeux avec le gant qu’elle n’avait pas encore mis.
--J’ai toujours dit qu’elle était plus qu’une femme, clamait mistress
Hauksbee à travers des sanglots convulsifs, et en _voilà_ la preuve.
* * * * *
Six semaines plus tard, mistress Bent et Dora étaient retournées à
l’hôtel.
Mistress Hauksbee était sortie de la Vallée d’humiliation. Elle avait
cessé de se reprocher sa défaillance dans un moment d’urgence et elle se
remettait, comme ci-devant, à diriger les affaires de ce monde.
--Ainsi personne n’est mort, et tout marcha comme il fallait, et
j’embrassai le Paquet, oui, Polly. Je me sens bien vieillie. Cela se
voit à ma figure?
--En règle générale, les baisers ne laissent pas de marque, n’est-ce
pas? C’est que vous saviez certes quel avait été le résultat de
l’arrivée providentielle du Paquet.
--On devrait lui élever une statue... Seulement il ne se trouverait pas
un sculpteur pour oser copier ses jupes.
--Ah! dit tranquillement mistress Mallowe, elle a reçu encore une autre
récompense: Le _Maître de danse_ s’est mis à promener ses grâces dans
tout Simla et à donner à entendre à chacun que si elle est venue ici,
c’est à cause de l’amour éternel qu’elle avait pour lui, pour lui sauver
son enfant, et tout Simla le croit.
--Mais mistress Bent...
--Mistress Bent le croit plus fermement que personne. Maintenant elle ne
veut pas adresser la parole au Paquet. Ce _Maître de danse_ n’est-il pas
un ange?
Mistress Hauksbee éleva la voix et fit rage jusqu’à l’heure du coucher.
Les portes des deux chambres à coucher restaient ouvertes.
--Polly, dit une voix partant de l’obscurité, que dit la saison dernière
la jeune globe-trotter, quand cette héritière américaine fut jetée hors
de son _rickshaw_ en contournant un coude? Quelque qualificatif absurde
que fit éclater l’homme qui la ramassa.
--Mufle, répéta mistress Mallowe. Elle dit: _mufle_ d’un ton
nasal,--ainsi: quel mufle!
--C’est bien cela, «comme c’est bien d’un mufle.»
--Quoi!
--Tout: les bébés, la diphtérie, mis tress Bent, et le _Maître de
danse_, et moi sanglotant à grand bruit sur une chaise, et le Paquet
tombant des nues. Je me demande pourquoi, le vrai pourquoi.
--Hum!
--Qu’est-ce que vous en pensez?
--Ne me le demandez pas. Dormez.
RIEN QU’UN PETIT OFFICIER
... _Non seulement imposer par le commandement, mais encore
encourager par l’exemple, l’énergie dans l’accomplissement de la
tâche et l’endurance persévérante dans les difficultés et les
privations que comporte forcément le service militaire._
(_Règlement militaire du Bengale._)
On fit passer à Bobby Wick un examen à Sandhurst.
Avant que sa nomination ne parût à la _Gazette_, c’était un gentleman,
de sorte que quand l’impératrice eut annoncé que le «gentleman cadet
Robert Hanna Wick» était affecté comme lieutenant en second aux
Queues-Tortillées de Tyneside à Krab Bokhar, il devint officier et
gentleman, chose fort enviable.
Les Wicks furent en joie: la maman Wick et tous les petits Wicks
tombèrent à genoux et brûlèrent de l’encens en l’honneur de Bobby à
raison de ses succès.
Papa Wick avait été, en son temps, commissaire.
Il avait exercé son autorité sur trois millions d’hommes dans la
division de Chota-Buldana. Il avait construit de grands ouvrages pour le
bien du pays et fait de son mieux pour faire croître deux brins d’herbe
là où auparavant il n’en poussait qu’un.
Personne naturellement ne savait rien de cela dans le petit village
anglais où il était tout juste le «vieux monsieur Wick» et où on avait
oublié qu’il était chevalier de l’ordre de l’Étoile de l’Inde.
Il caressa l’épaule de Bobby et dit:
--Voilà qui est bien, mon garçon.
Et pendant qu’on confectionnait l’uniforme, il y eut une période de joie
sans mélange pendant laquelle Bobby figura comme un homme qui a conquis
son brevet viril à des parties de tennis où les femmes se pressaient en
foule et aux picoteries autour des tasses de thé.
J’irai jusqu’à dire que si les délais pour son arrivée au corps avaient
été prolongés, il serait tombé amoureux de plusieurs jeunes personnes à
la fois.
Les petits villages de la campagne anglaise sont pleins à regorger de
jeunes filles charmantes, parce que tous les jeunes gens s’en vont dans
l’Inde chercher fortune.
--L’Inde, disait papa Wick, c’est le bon endroit. J’y ai passé mes
trente ans de service et pardieu, je ne demanderais pas mieux que d’y
retourner. Quand vous vous trouverez chez les Queues-Tortillées, vous
serez au milieu d’amis, s’il en est qui n’aient point oublié Wick de
Chota-Buldana, et il y aura des tas de gens qui se montreront obligeants
pour vous en l’honneur de notre souvenir. La mère vous en apprendra plus
que je ne saurais le faire au sujet de l’équipement. Mais rappelez-vous
ceci, Bobby, restez fidèle à votre régiment. Vous verrez bien des gens
autour de vous entrer dans l’État-Major et faire toute espèce de service
excepté le service du régiment et vous aurez la tentation de les imiter.
Or, tant que vous vous tiendrez dans les bornes de votre pension--et je
ne me suis pas montré chiche à votre égard,--cramponnez-vous au cordeau,
à tout le cordeau, et rien qu’au cordeau. Soyez précautionneux quand il
s’agira d’endosser le billet d’un autre jeune fou, et si vous devenez
amoureux d’une femme qui ait vingt ans de plus que vous, gardez-vous
bien de m’en parler. Voilà tout.
Ce fut avec ces conseils et d’autres également précieux que papa Wick
réconforta Bobby avant cette dernière, cette terrible soirée à
Portsmouth, où le quartier des officiers contint plus d’habitants qu’il
n’en était prévu par les règlements, où les marins en congé se prirent
de querelle avec la promotion destinée à l’Inde, et où l’on se livra une
bataille acharnée depuis les portes du Dockyard jusqu’aux taudis de
Longport, pendant que les coureuses descendues de Fratton venaient
égratigner les figures des officiers de la Reine.
Bobby Wick, une vilaine contusion sur son nez piqué de taches de
rousseur, un détachement d’hommes malades et peu solides à faire
manœuvrer à bord sous ses ordres, chargé de pourvoir au confort de
cinquante femmes hargneuses, n’eut guère le temps d’éprouver de la
nostalgie jusqu’au jour où le _Malabar_ arriva au milieu du Canal, et où
ses émotions doublèrent grâce à une petite visite des gardes de douane
et à un grand nombre d’autres affaires.
Les Queues-Tortillées étaient un régiment tout à fait original.
Ceux qui les connaissaient les disaient pourris de morgue. Mais leur
réserve et leur hauteur n’étaient en fait qu’une diplomatie protectrice.
Environ cinq ans auparavant, le colonel, qui les commandait, avait
regardé bien dans les yeux sept gros et gras jeunes officiers qui
avaient tous sollicité d’entrer dans l’état-major, et leur avait demandé
pourquoi, de par les trois Étoiles, lui, commandant de l’infanterie,
serait chargé d’élever des nourrissons pour ce corps de vide-bouteilles
ou l’on portait des éperons de modèle défendu, ou l’on montait des
bourriques fourbues, alors que les régiments noirs présentaient de
grands vides et étaient laissés à l’abandon.
C’était un homme rude, un terrible homme.
En conséquence, les autres firent réaction. Ils employèrent la queue de
billard comme moyen d’expression de l’opinion publique; si bien
qu’enfin le bruit se répandit au loin que les jeunes gens qui
entendaient se servir des Queues-Tortillées comme d’une échelle pour
grimper à l’état-major, avaient à traverser des épreuves nombreuses et
variées.
Certes un régiment a, autant qu’une femme, le droit de garder pour lui
ses secrets.
Quand Bobby fut arrivé de Deolali et eut pris sa place parmi les
Queues-Tortillées, on lui donna à entendre avec douceur, mais avec
fermeté, que son régiment était pour lui un père, une mère, une épouse
unie par des liens indissolubles et qu’il n’existait sous la voûte
céleste aucun crime plus noir que celui de faire honte au régiment, qui
était le régiment où l’on tirait le mieux, où on faisait le mieux
l’exercice, où on était le mieux tenu, le régiment le plus brave, le
plus illustre, et sous tous les rapports le plus admirable des régiments
qu’il y eût dans les limites des Sept mers.
On lui apprit les légendes de la Vaisselle du mess, des grands Dieux en
or, à figure grimaçante, qui provenaient du Palais d’Été de Pékin,
jusqu’à celle de la tabatière de corne de Markhor montée en argent qui
avait été offerte par le dernier commandant en chef du régiment
(celui-là qui avait interpellé les sept subalternes). Et chacune de ces
légendes parlait de batailles livrées à de grandes inégalités
numériques, sans crainte, sans secours; d’hospitalité universelle comme
celle de l’Arabe, d’honneur conquis sur des routes bien pénibles, sans
autre ambition que l’honneur même, d’un dévouement ardent, aveugle pour
le régiment, ce régiment qui exige les vies de tous et vit indéfiniment.
Plus d’une fois aussi il se trouva officiellement en contact avec le
drapeau du régiment, qui ressemblait à la bordure d’un chapeau de maçon
au bout d’un bâton déchiqueté.
Bobby ne se mit point à genoux pour l’adorer, parce que les jeunes
officiers anglais ne sont point faits de cette façon.
Et même il se permettait de le trouver lourd à porter, au moment où ce
drapeau répandait partout le respect et d’autres sentiments plus nobles
encore.
Mais la meilleure des occasions, ce fut quand il fit une marche en bon
ordre avec les Queues-Tortillées, pour une revue, à la pointe d’un jour
de novembre.
En retranchant les hommes de service et les malades, le régiment
comptait mille quatre-vingts hommes, et Bobby était du nombre, car
n’était-il pas un jeune officier appartenant à la Ligne--à toute la
Ligne, rien qu’à la Ligne, ainsi que l’attestait le bruit sourd de deux
mille cent-soixante bottes d’ordonnance?