--Je lui souhaite de tout mon cœur du succès avec ce _Maître de danse_,

pour ce qui me concerne. Je n’ai jamais pu m’intéresser à un menteur

monotone. Le but qu’il poursuit vainement dans son existence est de

persuader aux gens qu’il est célibataire.

--Oh! oh! je crois avoir déjà rencontré cette sorte d’homme. Et

l’est-il?

--Non, il me l’a confié il y a quelques jours. Pouah! il y a des hommes

qu’on devrait tuer.

--Qu’a-t-il fait?

--Il posait pour la plus horrible des horreurs; pour l’homme incompris.

Dieu sait si la femme incomprise est assez triste et assez écœurante,

mais l’autre sexe...

--Et avec cela gras! Moi, je lui aurais ri au nez. Les hommes me

prennent rarement pour confidente. Comment se fait-il qu’ils s’adressent

à vous?

--C’est dans le but de produire sur moi de l’effet grâce à leurs

antécédents. Protégez-moi contre les hommes à confidences.

--Et pourtant vous les encouragez.

--Que voulez-vous que je fasse? Ils parlent; j’écoute et ils jurent que

je sympathise avec eux. Je le sais bien, je témoigne toujours de

l’étonnement même quand l’intrigue est la plus vieillotte qu’on puisse

rêver.

--Oui, les hommes se montrent si effrontément explicites, dès qu’on leur

permet de parler, tandis que les confidences des femmes sont toujours

pleines de réserves, de mensonges, excepté quand...

--Excepté quand elles perdent la tête, et quand, vous connaissant depuis

une semaine, elles épanchent en vous des secrets inexprimables.

Vraiment, quand on y réfléchit, nous en savons bien plus long sur les

hommes que sur les personnes de notre propre sexe.

--Et ce qui est extraordinaire, c’est que les hommes se refusent à

croire qu’il en est ainsi. Ils prétendent que nous cherchons à cacher

quelque chose.

--C’est généralement ce qu’ils font pour leur compte. Hélas! ces

chocolats m’écœurent et je n’en ai pas mangé plus d’une douzaine. Je

crois que je vais me coucher.

--Alors vous allez engraisser, ma chère. Si vous preniez plus

d’exercice, et si vous vous intéressiez d’une manière plus intelligente

à votre prochain, vous...

--Seriez aussi aimée que mistress Hauksbee. Vous êtes une chérie de bien

des manières, et je vous aime. Vous n’êtes point la femme d’une femme,

mais _pourquoi_ vous tourmentez-vous au sujet de simples êtres humains?

--C’est que, faute d’anges qui, j’en suis sûre, sont les êtres les plus

monotones, les hommes et les femmes sont les êtres les plus attrayants

qu’il y ait au monde, ma chère paresseuse. Je m’intéresse à la Femme

fagotée, je m’intéresse au _Maître de danse_, je m’intéresse au petit

Hawley, et je m’intéresse à vous.

--Pourquoi me classer avec le petit Hawley? Il vous appartient en

propre.

--Oui, et dans son langage innocent, il déclare que je fais de lui

quelque chose de bien. Encore un petit progrès, et quand il aura passé

son examen supérieur ou subi toutes les épreuves que les autorités

jugeront nécessaire d’exiger de lui, je choisirai une jolie jeune fille,

la petite Holt, je pense, et...

A ces mots, elle agita la main d’un geste aérien:

--Ce que mistress Hauksbee aura uni, aucun homme ne sera capable de le

désunir. Voilà tout.

--Et quand vous aurez attelé sous le même joug May Holt et l’homme le

plus incasable qu’on connaisse à Simla, que vous vous serez acquis la

haine éternelle de la maman Holt, que ferez-vous de moi, ô dispensatrice

des destinées de l’Univers?

Mistress Hauksbee se laissa tomber dans une chaise basse, devant le feu,

et le menton dans sa main, elle considéra mistress Mallowe longtemps et

avec attention.

--Je ne sais, dit-elle en hochant la tête, et je ne sais ce que je ferai

de vous. Il est évidemment impossible de vous marier à quelque autre.

Votre mari y trouverait à redire, et tout bien considéré, l’entreprise

pourrait ne pas trop bien tourner. Je crois que je commencerai par vous

apprendre à ne plus... comment dire?... «ne plus vous endormir sur les

bancs des brasseries et à ne plus ronfler au soleil.»

--C’est assez, je n’aime pas vos citations, elles sont si malignes.

Allez au cabinet de lecture, et apportez-moi quelques livres nouveaux.

--Pendant que vous dormez? Non. Si vous ne voulez pas m’accompagner, je

vais étendre votre manteau le plus neuf sur la capote de ma voiture, et

si quelqu’un me demande ce que je fais là, je répondrai que je le porte

chez Phelps pour qu’il trouve à le louer. Je ferai en sorte d’être

aperçue par mistress Mac Namara. Allons, prenez vos affaires. Soyez une

bonne fille.

Mistress Mallowe obéit en gémissant.

Toutes deux se rendirent au cabinet de lecture, où elles trouvèrent

mistress Delville et l’homme auquel on avait donné le sobriquet de

_Maître de danse_.

A ce moment, mistress Mallowe, tout à fait réveillée, retrouva son

éloquence.

--La voici, cette créature, dit mistress Hauksbee du ton dont on montre

une limace sur la route.

--Non, dit mistress Mallowe, la créature c’est l’homme. Heu! Bonsoir,

monsieur Bent, je croyais que vous veniez prendre le thé, cet

après-midi.

--Mais n’était-ce pas pour demain? répondit le _Maître de danse_...

J’avais compris... je me figurais... je suis désolé... Comme c’est

malheureux!

Mais mistress Mallowe était déjà partie.

--Pour un homme qui s’entend si bien à donner le change, comme vous me

l’avez décrit, dit à demi-voix mistress Hauksbee, il me fait l’effet

d’un maladroit. Mais voyons, pourquoi aurait-il préféré une promenade

avec le paquet à prendre le thé avec nous? Affinités électives, je

suppose. Ils sont tous deux fagotés. Polly, jamais je ne pardonnerai à

cette femme tant que la terre tournera.

--Je pardonne n’importe quoi à n’importe quelle femme, dit mistress

Mallowe. Ce sera un châtiment suffisant pour elle. Quel timbre de

vulgarité elle a dans la voix!

La voix de mistress Delville n’était point jolie. Son port était moins

gracieux encore, et sa toilette était négligée atrocement. Toutes ces

choses-là mistress Mallowe les constata en regardant par-dessus les

feuillets de sa Revue.

--Mais qu’y a-t-il donc en elle? dit mistress Hauksbee. Voyez-vous ce

que je voulais dire en parlant d’habits qui tombent au hasard. Si

j’étais homme, j’aimerais mieux mourir que de me montrer avec un tel

paquet de chiffons. Et pourtant elle a de beaux yeux, mais... oh!

--Quoi?

--Elle ne sait pas s’en servir. Sur mon honneur, elle ne sait pas.

Regardez, oh! regardez. La négligence, je puis la souffrir, mais

l’ignorance, jamais. Cette femme est une sotte.

--Chut! elle va vous entendre.

--Toutes les femmes de Simla sont sottes. Elle croira que je parle d’une

autre. Quel couple absolument déplaisant elle fait avec le _Maître de

danse_. Cela me fait penser à une chose. Supposez-vous qu’ils en

viennent à danser ensemble?

--Attendez, on verra. Je ne lui envie pas la conversation du _Maître de

danse_, quel répugnant personnage! Sa femme devrait arriver ici le

plutôt possible.

--Savez-vous quelque chose sur son compte?

--Rien que ce qu’il m’a appris. C’est peut-être une invention d’un bout

à l’autre. Il a épousé une jeune fille élevée à la campagne, je crois,

et comme il a une âme honorable, chevaleresque, il m’a dit qu’il se

repentait de son marché et la renvoyait le plus souvent possible chez sa

mère, une personne qui avait habité dans le Doon depuis les temps les

plus anciens dont on se souvienne, et qui va à Mussoorie quand les

autres retournent chez eux. La femme est actuellement chez sa mère. Il

le dit.

--Des enfants?

--Un seulement, et il parle de sa femme en des termes qui révoltent.

Cela me l’a fait prendre en grippe. Et _lui_, il croyait faire de

brillantes épigrammes.

--C’est là un vice particulier aux hommes. Je le déteste parce qu’il ne

quitte presque pas un instant les entours de quelque jeune fille,

tenant à distance les bons partis. Il ne persécutera plus May Holt, ou

je me trompe fort.

--Non, je crois que mistress Delville pourra occuper son attention

pendant un certain temps.

--Croyez-vous qu’elle le sait père de famille?

--Elle ne le sait pas par lui. Il m’a fait jurer un secret éternel.

C’est pourquoi je vous mets au fait. Connaissez-vous ce type d’homme?

--Non pas intimement, grâce à Dieu. En règle générale, quand un mari se

met à me dire du mal de sa femme, le Seigneur, j’imagine, m’inspire une

réponse appropriée à sa sottise et nous nous quittons en froid. Je ris.

--Moi, c’est autre chose. Je n’ai pas l’instinct de l’humour.

--Alors, cultivez-le. L’humour a été mon principal soutien pendant tant

d’années que je ne les compte plus. Un sens bien cultivé de l’humour

sauvera une femme, alors que la religion, l’éducation, les influences

domestiques échoueront. Et nous pouvons toujours, à un moment donné,

avoir besoin d’être sauvées.

--Est-ce que vous supposez de l’humour à cette Delville?

--Sa toilette l’accuse. Comment une créature qui porte son _supplément_

sous son bras gauche peut-elle avoir la moindre notion de ce qui vous va

bien, et à plus forte raison de ce qui fait ressortir votre sottise? Si

elle écarte le _Maître de danse_ après l’avoir vu une seule fois danser,

je pourrai l’estimer... Autrement...

--Mais est-ce que nous n’allons pas beaucoup trop loin dans nos

suppositions, ma chère? Vous avez vu cette femme chez Peliti. Une

demi-heure après, vous la retrouverez avec le _Maître de danse_. Une

heure après, vous la rencontrez là-bas, au cabinet de lecture...

--Encore avec le _Maître de danse_, ne l’oubliez pas.

--Encore avec le _Maître de danse_, j’en conviens; mais y a-t-il là un

motif de vous imaginer que...?

--Je n’imagine rien. Je n’ai aucune imagination. Je suis seulement

convaincue que si le _Maître de danse_ éprouve une attraction pour le

paquet, c’est qu’il est critiquable de toutes les façons, et qu’elle

l’est pour tout le reste. Si je connais l’homme tel que vous l’avez

décrit, il tient maintenant sa femme en esclavage.

--Elle a vingt ans de moins que lui.

--Pauvre créature! et en définitive, après qu’il a posé, fait le

fanfaron, menti,--il a sous cette moustache en broussailles, une bouche

faite uniquement pour le mensonge,--il sera récompensé suivant ses

mérites.

Mais mistress Hauksbee, la tête très près du rayon qui supportait les

livres, chantonnait à demi-voix:

Qu’est-ce qu’il aura, celui qui aura tué le Daim?

C’était une femme dont rien n’enchaînait la langue.

Un mois plus tard, elle énonça son intention d’aller rendre visite à

mistress Delville.

Mistress Hauksbee et mistress Mallowe étaient toutes deux en toilette du

matin, et il régnait une grande paix dans ce pays.

--Je devrais y aller telle que je suis, dit mistress Mallowe. Ce serait

la complimenter délicatement sur son goût.

Mistress Hauksbee s’étudiait dans un miroir.

--En admettant qu’elle ait une seule fois franchi cette porte, je

mettrais cette robe-ci, après toutes les autres, pour lui montrer ce que

devrait être une toilette matinale. Cela lui donnerait de la vie. Pour

le moment, je prendrai la robe gorge-de-pigeon--doux emblème de jeunesse

et d’innocence. Je mettrai aussi mes gants neufs.

--Si vous avez vraiment l’intention d’y aller, la robe couleur de tan

clair serait bien assez bonne. Vous savez d’ailleurs que la pluie fait

des taches sur la nuance gorge-de-pigeon.

--Cela m’est égal, je puis la rendre jalouse. Du moins je l’essaierai,

quoiqu’on ne puisse guère s’y attendre chez une femme qui met sur son

amazone une collerette de dentelle.

--Juste ciel! Et quand cela?

--Hier, pour faire cette promenade à cheval avec le _Maître de danse_.

Je les ai rencontrés derrière Jakko et la pluie avait fripé la dentelle.

Pour compléter l’effet, elle portait un chapeau _terai_ malpropre, avec

l’élastique sous le menton. Je me sentais bien trop contente pour

prendre la peine de la mépriser.

--Le petit Hawley vous accompagnait à cheval. Qu’est-ce qu’il pensait?

--Est-ce qu’un gamin remarque jamais ces choses-là? Est-ce qu’il me

plairait s’il y faisait attention? Il ouvrait de grands yeux, de la

façon la plus blessante, et au moment même où je croyais qu’il avait

aperçu l’élastique, il dit: «Il y a je ne sais quoi de très prenant dans

cette physionomie.» Je le remis tout de suite à sa place. Je n’approuve

point qu’un gamin se laisse prendre à une figure.

--A une figure qui n’est point la vôtre. Je ne serais pas du tout

surprise que le petit Hawley allât immédiatement faire une visite.

--Je le lui ai défendu. Qu’elle s’en tienne au _Maître de danse_ et à sa

femme quand elle arrivera. Je serais assez curieuse de voir mistress

Bent et cette Delville ensemble.

Mistress Hauksbee partit et revint au bout d’une heure, la figure un peu

rouge.

--Il n’y a pas de bornes à la perfidie de la jeunesse! J’avais ordonné

au petit Hawley de ne point faire cette visite, pour peu qu’il tînt à ma

protection. La première personne sur laquelle je tombe,--tomber c’est

bien le mot propre,--dans son petit salon rempli de coins sombres, c’est

naturellement le petit Hawley. Elle nous a fait attendre dix minutes, et

alors elle a apparu telle que si on venait de la sortir de la corbeille

au linge sale. Vous savez comment je suis, ma chère, quand on me met

hors de moi. Je pris un air _supérieur_, un air de supériorité

_écrrrasante_. Je levai les yeux au ciel, je n’avais entendu parler de

rien... je baissai les yeux sur le tapis et «je ne sus vraiment pas»...

«Je jouai avec mon porte-cartes». Je fis un «je m’en étais douté.» Le

petit Hawley se tortillait comme une fillette et il me fallut le

congeler en lui lançant des regards de travers entre les phrases.

--Et elle?

--Elle était assise, recroquevillée, sur le bord du canapé. Elle faisait

de son mieux pour éveiller l’impression qu’elle souffrait du mal

d’estomac, pour le moins. Tout ce que je pus faire, ce fut de ne point

lui faire de questions sur les symptômes qu’elle ressentait. Lorsque je

me levai, elle poussa un grognement tout à fait pareil à celui d’un

buffle dans l’eau. Trop paresseuse pour faire un mouvement.

--En êtes-vous certaine?

--Est-ce que je suis aveugle, Polly? Fainéantise, pure fainéantise, pas

autre chose,--à moins que ses vêtements ne soient bâtis que de façon à

pouvoir s’asseoir dedans. Je suis restée un quart d’heure à essayer de

distinguer quelque chose dans l’obscurité, de deviner les détails qui

l’entouraient, pendant qu’elle tirait la langue.

--Lu... Lucy!

--Allons, soit, je retire la langue. Pourtant si elle n’a pas fait cela

quand j’étais dans la chambre, je suis sûre qu’elle l’a fait une minute

après ma sortie. En tout cas, elle était assise en tas et elle grognait.

Demandez au petit Hawley, ma chère. Je crois que les grognements

devaient passer pour des phrases, mais elle parlait d’une façon si

indistincte que je n’en répondrais pas.

--Vous êtes incorrigible, tout simplement.

--Je ne le suis pas. Traitez-moi civilement. Accordez-moi une paix

honorable. Ne mettez pas en face de la fenêtre le seul siège disponible,

et un enfant pourra manger de la confiture sur mes genoux avant que

j’aille à l’église. Mais quand on me parle par grognements, je trouve

cela mauvais. N’en feriez-vous pas autant? Est-ce que vous supposez

qu’elle communique au _Maître de danse_ ses considérations sur la vie et

l’amour au moyen d’une série de «grmphs» modulés?

--Vous accordez trop d’importance au _Maître de danse_.

--Il est arrivé quand nous partions, et le Paquet est devenu presque

cordial, rien qu’en le voyant. Il a eu un sourire gras et s’est mis à

circuler d’une façon familière, fort propre à éveiller des soupçons,

dans ce chenil mal éclairé.

--Ne soyez pas si dépourvue de charité. Je pardonne tous les péchés,

excepté celui-là.

--Ecoutez la voix de l’Histoire. Je me borne à décrire ce que j’ai vu.

Quand il est entré, le paquet gisant sur le sofa s’est ranimé un peu. Le

petit Hawley et moi, nous sommes sortis. Il a perdu ses illusions, mais

j’ai cru de mon devoir de lui faire sévèrement la leçon pour être allé

là. Et c’est tout.

--Maintenant, je vous en supplie, laissez en paix la misérable créature

et le _Maître de danse_. Ils ne vous ont jamais fait aucun mal.

--Aucun mal? S’habiller de façon à servir de modèle et de pierre de

scandale à la moitié de Simla, et cela pour se trouver en présence de

cette personne qui a l’air d’avoir été habillée par la main de Dieu...

Ce n’est point que je cherche un seul instant à le déprécier, mais vous

savez de quelle façon «tikka-durzie» il habille ces lis des campagnes...

Cette personne attire les regards des hommes et même de quelques gens

qui ont fort bon goût. N’est-ce pas à vous dégoûter de tout vêtement?

Je l’ai dit au petit Hawley.

--Et que vous a répondu ce charmant enfant?

--Il en est devenu d’un rouge! Il s’est mis à regarder au loin vers les

collines bleues comme un chérubin en peine. Est-ce que je parle au

hasard, Polly? Laissez-moi dire ce que j’ai à dire, et je serai calme.

Sans cela, il pourrait bien se faire que je me mette à courir par Simla

et à y colporter quelques réflexions originales. En exceptant toujours

votre aimable personnalité, il n’y a pas dans tout le pays une seule

femme qui me comprenne, quand je suis... Quel est donc le mot exact?

--_Tête fêlée_, suggéra mistress Mallowe.

--C’est cela même. Et maintenant déjeunons. Les exigences de la société

vous épuisent, et, comme dit mistress Delville...

A ce point mistress Hauksbee laissa échapper, à la stupeur des

khitmagars[E], une succession de grognements qui firent ouvrir de

grands yeux surpris à mistress Mallowe.

--Que Dieu nous donne une opinion favorable de nous-mêmes, dit

pieusement mistress Hauksbee, revenant à sa langue natale. Eh bien! chez

toute autre femme, on aurait trouvé cela vulgaire. Je suis consumée du

désir de voir mistress Bent. Je m’attends à des complications.

--Femme d’une seule idée! dit brièvement mistress Mallowe, toutes les

complications sont aussi vieilles que les montagnes. J’ai passé par

toutes, ou presque toutes, toutes, toutes.

--Et pourtant vous ne comprenez pas que jamais les hommes et les femmes

ne se conduisent de la même façon deux fois de suite. Je suis une

vieille femme qui a été jeune. Si jamais je repose ma tête sur vos

genoux, vous apprendrez, ma grande chère sceptique, que nous ne sommes

séparées que par de la gaze; mais jamais, non, jamais, je n’ai cessé de

m’intéresser aux hommes et aux femmes. Polly, je veux avoir le cœur net

de cette affaire jusqu’à sa fin amère.

--Je vais me coucher, dit mistress Mallowe tranquillement. Je ne me mêle

jamais des affaires des hommes et des femmes, tant que je n’y suis pas

forcée.

Et elle se retira avec dignité dans sa chambre.

La curiosité de mistress Hauksbee ne fut pas longtemps sans récompense,

car mistress Bent arriva à Simla peu de jours après la conversation, qui

a été fidèlement rapportée ci-dessus, et elle remonta le Mail au bras de

son mari.

--Voyez-vous! disait mistress Hauksbee en se frottant le nez, d’un air

pensif. Voilà le dernier anneau de la chaîne, si nous laissons de côté

le mari de la Delville, quel qu’il puisse être. Réfléchissons. Les Bent

et les Delville habitent le même hôtel, et la Delville est détestée de

la Waddy--Vous connaissez la Waddy? C’est un paquet presque aussi gros.

La Waddy, de son côté, abomine le Bent mâle, ce qui lui vaudra

certainement d’aller en Paradis, si le poids de ses autres péchés ne

l’emporte dans la balance.

--Ne soyez pas aussi difficile, dit mistress Mallowe. La figure de

mistress Bent me plaît.

--C’est la Waddy que je discute, riposta d’un ton supérieur mistress

Hauksbee. La Waddy va entraîner à l’écart la Bent femelle, après avoir

emprunté--oui--tout ce qu’elle pourra, depuis des épingles à cheveux

jusqu’à des biberons d’enfant. C’est ainsi, ma chère, qu’on vit à

l’hôtel. La Waddy contera à la Bent femelle des faits vrais et faux au

sujet du _Maître de danse_ et au Paquet.

--Lucy, je vous aimerais mieux si vous n’étiez pas toujours à jeter un

coup d’œil dans les chambres des gens.

--Le premier venu peut regarder dans leur salon de réception, et

remarquez-le bien, quoi que je fasse, jamais je ne parlerai comme le

fera la Waddy. Espérons que le sourire gras du _Maître de danse_ et ses

manières de pédagogue adouciront le cœur de la vache qu’est sa femme. Si

jamais une bouche dit la vérité, je croirais que la petite mistress Bent

est capable, à l’occasion, de se mettre fort en colère.

--Mais quelle raison a-t-elle de se mettre en colère?

--Quelle raison? Le _Maître de danse_ est à lui seul une raison.

Comment cela se dit-il: «Si, dans sa vie, se présentent de légères

erreurs, regardez-le en face, et alors vous les croirez toutes.» Je suis

prête à croire n’importe quoi de défavorable sur le compte du _Maître de

danse_, parce que je le déteste à un point! Et le Paquet s’habille d’une

façon si révoltante, si dépourvue de goût...

--Que sans doute elle est, elle aussi, capable de toutes les iniquités?

Je préfère toujours avoir sur les gens les opinions les plus favorables.

Cela vous évite tant de désagréments.

--Très bien. Quant à moi, j’aime mieux croire le pis. Cela vous

économise tant de sympathie mal placée. Et vous pouvez être certaine que

la Waddy est de la même opinion que moi.

Mistress Mallowe soupira et ne répondit pas.

Cette conversation se tenait après le dîner, pendant que mistress

Hauksbee s’habillait pour aller au bal.

--Je suis trop fatiguée pour y aller, supplia mistress Mallowe.

Et mistress Hauksbee la laissa en paix jusqu’à deux heures du matin, où

elle entendit frapper avec insistance à sa porte.

--Ne vous fâchez pas _trop_, ma chère, dit mistress Hauksbee, mon idiote

d’_ayah_ est rentrée à la maison, et comme je compte dormir cette nuit,

il n’y a pas une âme qui soit capable de me délacer.

--Oh! voilà qui est trop fort, fit mistress Mallowe d’un ton boudeur.

--Je n’y puis rien. Me voilà devenue une veuve solitaire, abandonnée, ma

chère, mais je ne veux pas me coucher avec un corset. Et puis, quelles

nouvelles! Oh! délacez-moi, vous serez si bonne, ma chère! Le Paquet...

le _Maître de danse_... Moi et le petit Hawley... vous connaissez la

vérandah du Nord?

--Comment m’y prendre si vous tournez tout le temps comme cela, dit

mistress Mallowe, en cherchant à défaire le nœud des lacets.

--Oh! je n’y pensais plus. Il faut que je vous conte la chose sans

l’aide de vos yeux. Savez-vous que vous avez des yeux charmants, ma

chère? Eh bien, pour commencer, j’ai conduit le petit Hawley vers un

kala juggah[F].

--S’est-il bien fait prier pour cela?

--Oui, beaucoup. Il y avait des boxes improvisés disposés en

_kanats_[G], et _elle_ était dans le plus rapproché, en train de causer

avec lui.

--Qui, lui? Comment? Expliquez-vous.

--Vous savez ce que je veux dire... le Paquet et le _Maître de danse_.

Nous ne perdions pas un mot. Nous avons eu l’aplomb d’écouter, surtout

le petit Hawley. Polly, cette femme me plaît tout à fait.

--Voilà qui est intéressant. Comme cela. Maintenant, tournez-vous.

Qu’est-il arrivé?

--Un instant. Ah! ah! Comme je me sens soulagée! Je n’aspirais qu’à m’en

délivrer pendant la dernière demi-heure, ce qui est de mauvais augure à

l’âge que j’ai... Mais, comme je le disais, nous écoutâmes. Nous

entendîmes le Paquet parler d’une voix plus traînante que jamais. Elle

supprime les _g_ de la fin comme le ferait une serveuse de bar ou un

aide de camp de sang bleu. «Voyons, vous commencez à m’aimer un peu

trop», disait-elle, et le _Maître de danse_ en convenait en un langage

qui m’écœurait presque. Le Paquet réfléchit un instant. Puis, nous

l’entendîmes dire: «Voyons, monsieur Bent, pourquoi êtes-vous si

atrocement menteur?» Je faillis éclater pendant que le _Maître de danse_

se défendait de cette accusation. On dirait qu’il ne lui avait jamais

dit qu’il était marié.

--J’ai dit qu’il n’en soufflerait pas un mot.

Sous les déodars · 第 5 / 11 段