--Vous êtes un gredin, dit-il à Kurrell, et j’ai perdu tout le respect

que j’ai pu avoir pour moi-même, mais quand vous êtes avec moi, je suis

certain que vous n’êtes pas à faire la cour à mistress Vansuythen ou à

rendre Emma malheureuse.

Kurrell supporte tout ce que Boulte peut lui dire.

Parfois ils s’absentent ensemble pendant trois jours, et alors le Major

insiste pour que sa femme aille tenir compagnie à mistress Boulte, bien

que mistress Vansuythen ait déclaré à maintes reprises qu’elle préfère

la société de son mari à n’importe quelle autre de ce monde. Et à en

juger par la façon dont elle s’attache à lui, on peut croire qu’elle dit

la vérité.

Mais naturellement, comme le dit le Major, dans une petite station, il

faut que tout le monde soit en relations amicales.

LA COLLINE DE L’ILLUSION

_Qui rendit vain leur profond désir? Ce fut un Dieu, un Dieu qui

ordonna leur séparation et qui plaça désormais, entre leurs

rivages, l’Océan insondable, salé, infranchissable._

MATTHEW ARNOLD.

LUI.--Dites, ma chère, à vos jhampanies de ne pas tant se presser. Ils

oublient que je viens à peine de quitter les Plaines.

ELLE.--Preuve certaine que _moi_, je ne suis pas encore sortie avec

aucun d’eux. Oui, c’est une équipe qui n’est pas encore dressée. Où

allons-nous?

LUI.--Comme d’ordinaire, au bout du monde. Non, à Jakko.

ELLE.--Avez-vous dit de conduire en main votre poney derrière vous,

alors. C’est un long tour.

LUI.--Et le dernier, Dieu merci.

ELLE.--Y êtes-vous toujours décidé? Pendant ces derniers mois, je

n’osais vous prier d’écrire à ce sujet.

LUI.--Si, c’est mon intention! C’est dans ce but que j’arrange mes

affaires depuis l’automne. Qu’est-ce qui vous fait parler comme si vous

songiez à cela pour la première fois?

ELLE.--Moi! Oh! je ne sais, j’ai eu bien assez le temps d’y penser.

LUI.--Et vous avez changé d’idée?

ELLE.--Non. Vous devriez savoir que je suis un prodige de constance.

Quels sont vos... arrangements?

LUI.--_Nos_ arrangements, ma chérie.

ELLE.--Nos... soit! Mon pauvre ami, comme l’insolation vous a marqué le

front! Avez-vous essayé le sulfate de cuivre dans de l’eau?

LUI.--J’irai par là-haut dans un jour ou deux. Les arrangements sont

assez simples. A Tonga dès les premières heures du matin; arrivée à

Kalka à midi; à Umballa, à sept heures, de là par train direct de nuit,

à Bombay, où nous prenons le steamer pour Rome le 21. Voilà mon plan: le

Continent et la Suède, dix semaines de lune de miel.

ELLE.--Chut, n’en parlez pas sur ce ton-là. Cela me fait peur. Guy,

combien de temps avons-nous été fous tous les deux?

LUI.--Sept mois et quatorze jours, plus un certain nombre d’heures, je

n’en sais pas exactement le compte, mais j’y songerai.

ELLE.--Je voulais seulement savoir si vous vous rappeliez? Quelles sont

ces deux personnes sur la route de Blessington?

LUI.--Eabrey et la femme de Penner. Qu’est-ce que cela nous fait, à

nous? Racontez-moi tout ce que vous avez fait, et dit, et pensé.

ELLE.--Ce que j’ai fait, c’est peu. Ce que j’ai dit, encore moins, et

j’ai beaucoup réfléchi. C’est à peine si je viens de cesser.

LUI.--Vous avez eu grand tort. Et vous n’avez pas boudé?

ELLE.--Pas beaucoup. Pouvez-vous vous étonner que je ne sois pas portée

à l’amusement?

LUI.--A parler franchement, je m’en étonne. Où était la difficulté?

ELLE.--En ceci justement: plus je connais de monde ici, et plus je suis

connue, et plus la nouvelle de la catastrophe se répandra loin quand

elle arrivera. Voilà qui ne me plaît guère.

LUI.--Sottises! Nous en serons à l’abri.

ELLE.--Vous le croyez?

LUI.--J’en suis sûr, pour peu que nous ayons un vapeur ou un cheval pour

nous emporter. Ha! Ha!

ELLE.--Et le côté drôle de la chose consiste... En quoi consiste-t-il,

mon Lancelot?

LUI.--En rien, ma Geneviève. Je pensais seulement à une chose.

ELLE.--On dit que les hommes ont un sens plus fin de l’humour que les

femmes. Maintenant, _moi_, je pensais aux potins.

LUI.--Ne songez pas à d’aussi laides choses. Nous serons hors de leur

atteinte.

ELLE.--Cela sera quand même,--dans toutes les bouches à Simla,--cela

sera télégraphié d’un bout à l’autre de l’Inde,--on en parlera aux

dîners, et quand _Il_ sortira, on le dévisagera, pour voir comment _Il_

prend la chose. Et nous serons morts, mon cher Guy, morts, et jetés dans

les ténèbres extérieures, où il y a...

LUI.--Au moins de l’amour; n’est-ce point assez?

ELLE.--Je l’ai dit.

LUI.--Et vous le pensez encore?

ELLE.--A quoi pensez-vous?

LUI.--Qu’est-ce que j’ai fait? Cela équivaut également à la ruine pour

moi, d’après le calcul du monde,--à être rejeté de sa caste, à la perte

de mon emploi, à la destruction de l’œuvre de ma vie. Je paye la chose

un bon prix.

ELLE.--Et vous êtes placé si haut au-dessus du monde, que vous pouvez

vous offrir cela. Le suis-je?

LUI.--Ma divinité... N’est-ce rien?

ELLE.--Une femme très ordinaire, je le crains, mais par cela même,

respectable. Comment vous portez-vous, mistress Middleditch? Votre mari?

Je crois qu’il est en train de faire une promenade à cheval du côté

d’Annandale avec le colonel Statters. Oui, n’est-ce pas divin après la

pluie? Guy, combien de temps me laissera-t-on m’incliner devant mistress

Middleditch? Jusqu’au 17?

LUI.--Puante Écossaise! A quoi bon l’introduire dans la discussion?

Vous disiez?

ELLE.--Rien. Avez-vous jamais vu pendre un homme?

LUI.--Oui, une fois.

ELLE.--Pour quoi était-ce?

LUI.--Pour assassinat, naturellement.

ELLE.--Assassinat? Est-ce un si grand crime après tout, l’assassinat? Je

me demande quelles ont été ses sensations, quand la trappe est tombée.

LUI.--Je ne crois pas qu’il ait senti grand’chose. Quelle terrible

petite femme on est, ce soir? Vous frissonnez: prenez votre manteau, ma

chère.

ELLE.--Je crois que je vais le faire. Oh! regardez ce brouillard qui

s’étend sur Sanjaoli. Et moi qui comptais sur le soleil jusqu’au Mille

des Dames? Retournons sur nos pas.

LUI.--A quoi bon? Il y a un nuage sur la colline de l’Élysée, et cela

veut dire qu’il y a du brouillard sur tout le Mail. Allons toujours. Le

vent le dissipera peut-être avant que nous soyons arrivés au couvent.

Par Jupiter, il fait un froid glacial.

ELLE.--Vous le sentez, parce que vous venez d’arriver des plaines.

Mettez votre ulster. Qu’est-ce que vous dites de mon manteau?

LUI.--Ne demandez jamais son avis sur la toilette d’une femme, à un

homme qui est désespérément, abjectement amoureux de celle qui la porte.

Voyons. Comme tout ce qui vous touche, il est parfait. D’où l’avez-vous

fait venir?

ELLE.--C’est lui qui m’en a fait présent mercredi, jour anniversaire de

notre mariage, vous savez.

LUI.--Que le diable l’emporte s’il l’a fait. Il devient généreux en

vieillissant. Est-ce que ça vous plaît, cette chose bouffante qui fait

le tour du col? Moi, ça ne me plaît pas.

ELLE.--Ça ne vous plaît pas?

Bon seigneur, soyez courtois.

Quand vous passerez par la ville, seigneur,

Si vous avez quelque amour pour moi,

Achetez-moi une robe de futaine.

LUI.--Je ne dirai pas moi: «Cherche dans le puits, Jeannette,

Jeannette.» Attendez justement un peu, ma chère, et vous serez comblée

de robes de futaine, sans parler du reste.

ELLE.--Et quand les habits seront usés, vous m’en achèterez de neufs,

sans compter le reste?

LUI.--Assurément.

ELLE.--Je me le demande.

LUI.--Voyons, chérie, si j’ai passé deux jours et deux nuits en chemin

de fer, ce n’est pas pour vous entendre dire: je me le demande. Je

croyais que nous avions arrangé tout cela à Shaifazehat.

ELLE, _distraite_.--A Shaifazehat? Est-ce qu’il y a toujours une

station? Il y a de cela des siècles, des siècles. Elle doit tomber en

ruines. Tout, à l’exception de la route Kutcha[D] d’Amirtallah. Je ne

crois pas que cet écroulement se continue jusqu’au jour du jugement.

LUI.--Vous trouvez? De quelle humeur êtes-vous en ce moment?

ELLE.--Je ne saurais le dire. Comme il fait froid! Hâtons le pas, vite!

LUI.--Il vaudrait mieux aller un peu à pied. Arrêtez vos jhampanies et

descendons. Qu’avez-vous ce soir, ma chère?

ELLE.--Rien; il faudra vous accoutumer à mes façons. Si je vous ennuie,

je puis retourner à la maison. Voici le capitaine Cogleton qui arrive.

Je crois pouvoir dire qu’il s’empressera de m’escorter.

LUI.--Où! et entre _nous_ encore! Au diable le capitaine Cogleton!

ELLE.--Courtois chevalier! Est-ce votre ordinaire de jurer souvent en

causant? Ça détonne un peu, et vous pourriez jurer après moi.

LUI.--Mon ange... je ne savais ce que je disais. Vous faites volte-face

si vite que je ne puis vous suivre. Je me couvrirai de poussière et de

cendres, en guise d’excuses...

ELLE.--Il y en aura assez, plus tard.--Bonsoir, capitaine Cogleton, vous

allez chanter? Les chœurs se forment-ils déjà? Quelles danses vous

réserverai-je la semaine prochaine? Non! vous devez les avoir inscrites

tout de travers. La cinquième et la septième, ai-_je_ dit. Si vous vous

êtes trompé, je ne veux pas en subir les conséquences. Il faut que vous

changiez votre programme.

LUI.--Je croyais vous avoir entendu dire que vous n’étiez pas beaucoup

sortie, cette saison.

ELLE.--C’est très vrai, mais quand je sors, je danse avec le capitaine

Cogleton. Il est si bon danseur!

LUI.--Et vous vous reposez dehors avec lui, je suppose?

ELLE.--Oui; y trouvez-vous à redire? Dois-je désormais rester sous le

boisseau?

LUI.--De quoi vous parle-t-il?

ELLE.--De quoi parlent les hommes quand ils reconduisent les dames à

leur place?

LUI.--Heu! je ne sais pas trop! Mais maintenant que me voilà, il faudra

vous priver quelque temps de cet enchanteur de Cogleton. Il ne me plaît

guère.

ELLE, _après une pause_.--Savez-vous ce que vous avez dit?

LUI.--Je ne suis pas sûr de le savoir. Je ne suis pas de très bonne

humeur.

ELLE.--Je le vois, je m’en aperçois. Mon sincère et fidèle amant, où

sont «votre éternelle constance, votre foi inaltérable, votre

respectueux dévouement?» Je me rappelle ces phrases; on dirait que vous

les avez oubliées. Je cite un nom d’homme, en passant...

LUI.--Vous en dites bien plus long.

ELLE.--Soit, je lui parle d’une danse, peut-être la dernière de ma vie,

avant de... avant mon départ, et aussitôt, vous voilà à me témoigner une

défiance injurieuse.

LUI.--Je n’ai pas dit un mot.

ELLE.--Oh! vous en avez dit bien plus long par sous-entendu. Guy, est-ce

là le capital de confiance qui nous servira de point de départ pour

notre nouvelle existence?

LUI.--Non, non, naturellement. Je ne voulais pas dire cela. Sur ma

parole, sur mon honneur, je ne voulais pas dire cela. Passons, ma chère,

passons.

ELLE.--Oui, pour cette fois, et aussi pour la suivante, et ainsi de

suite pendant des années et des années, jusqu’au jour où je serai hors

d’état de m’en offenser. Vous en demandez trop, mon Lancelot..., et vous

en savez trop.

LUI.--Comment l’entendez-vous?

ELLE.--Cela, c’est une partie du châtiment: c’est qu’il ne saurait y

avoir une confiance parfaite entre nous.

LUI.--Pourquoi pas, au nom du Ciel?

ELLE.--Chut! C’est bien assez de l’enfer. Interrogez-vous vous-même.

LUI.--Je ne saisis pas.

ELLE.--Vous avez en moi une confiance si naturelle, que, quand je

regarde un autre homme... Cela ne fait rien. Guy, avez-vous jamais fait

la cour à une jeune fille... à une _honnête_ jeune fille?

LUI.--Oui, j’ai quelque idée d’avoir fait ça. Il y a des siècles.

C’était aux temps barbares, avant de vous avoir rencontrée, ma chère.

ELLE.--Dites-moi comment vous lui avez parlé.

LUI.--Qu’est-ce qu’un homme dit à une jeune fille? Je l’ai oublié.

ELLE.--_Moi_, je m’en souviens. Il lui dit qu’il a confiance en elle,

qu’il adore le sol qu’elle a foulé de ses pas, qu’il l’aimera,

l’honorera, la protégera jusqu’à son dernier jour, et dans cette

conviction, elle l’épouse. Du moins, je parle d’une jeune fille qui

était sans protection.

LUI.--Eh bien, alors?

ELLE.--Et alors, Guy? Et alors il faut à cette jeune fille dix fois plus

d’amour et de confiance, et de respect, qu’il n’eût suffi de lui en

accorder si elle eût été une simple femme mariée et que l’autre...

l’autre existence où elle consent à entrer, doive être simplement

supportable. Comprenez-vous?

LUI.--Simplement supportable? Mais ce sera le Paradis.

ELLE.--Ah! pouvez-vous me donner tout ce que j’ai demandé?... non pas

maintenant, non pas même dans quelques mois, mais quand vous commencerez

à songer à ce que vous auriez pu faire si vous aviez conservé votre

emploi et votre place, là-bas, dans la Société, quand vous en viendrez à

me regarder comme un boulet, un fardeau? C’est alors que j’aurai le plus

besoin de cela, Guy, car, dans tout ce vaste monde, je n’aurai plus que

vous.

LUI.--Vous êtes un peu nerveuse, ce soir, ma chérie, et vous avez une

façon bien dramatique d’envisager la situation. Une fois accomplies les

démarches nécessaires devant les tribunaux, il n’y aura plus d’obstacles

sur la route du...

ELLE.--Du saint état de mariage. Ha! Ha! Ha!

LUI.--Ne riez pas de cette horrible façon.

ELLE.--Je ne... Je ne puis... m’en empêcher. N’est-ce pas absurde? Ha!

Ha! Ha! Guy, arrêtez-moi vite. Autrement, je rirai jusqu’à ce que nous

soyons à l’église.

LUI.--Je vous en supplie, arrêtez-vous. Ne vous donnez pas en spectacle.

Qu’est-ce que vous avez?

ELLE.--Rien, cela va mieux à présent.

LUI.--Eh bien, tant mieux. Un instant, ma chère. Il y a une petite mèche

folle qui s’est échappée de derrière votre oreille droite, et qui se

promène sur votre joue. Là!

ELLE.--Merci, je crains bien que mon chapeau ne soit aussi un peu de

travers.

LUI.--Pourquoi portez-vous ces énormes poignards en guise d’épingles à

chapeau. Ils sont assez grands pour tuer un homme.

ELLE.--Oh! vous n’allez pas me tuer, j’espère. Vous me le faites entrer

dans la tête. Laissez-moi faire. Vous êtes si maladroit!

LUI.--Avez-vous eu beaucoup d’occasions de faire des comparaisons entre

nous, dans ce genre de besogne?

ELLE.--Guy, quel est mon nom?

LUI.--Je ne comprends pas.

ELLE.--Voici mon porte-cartes. Savez-vous lire?

LUI.--Oui, après?

ELLE.--Eh bien, voilà la réponse à votre question. Suis-je suffisamment

humiliée, ou tenez-vous à me demander s’il y en a encore un autre?

LUI.--Je comprends maintenant. Ma chérie, je n’ai pas eu un seul instant

cette idée. Je plaisantais seulement. Voilà! Quelle chance qu’il n’y ait

eu personne sur la route. On aurait été scandalisé.

ELLE.--On le sera bien davantage avant la fin.

LUI.--Non, pas cela! Je n’aime pas à vous entendre parler ainsi.

ELLE.--Homme déraisonnable! Qui donc m’a demandé d’envisager face à

face la situation et de l’accepter? Dites moi, est-ce que j’ai l’air

d’une mistress Penner? Ai-je l’air d’une coquine? _Jurer_, ce n’est

point dans mes habitudes. Donnez-moi votre parole d’honneur, mon

honorable ami, que je ne ressemble point à mistress Buzgago. Voici sa

pose, avec les mains jointes derrière la tête. Aimez-vous cela?

LUI.--Ne posez pas!

ELLE.--Je ne pose pas. Je suis mistress Buzgago. Écoutez:

Pendant une anné tout entière

Le Régiment n’a pas r’paru,

Au Ministère de la Guerre

On le r’porta comme perdu.

On r’nonçait à retrouver sa trace,

Quand un matin, subitement,

On le vit r’paraître sur la place,

L’Colonel toujours en avant.

Voilà comment elle roule ses _rr_. Est-ce que je lui ressemble?

LUI.--Non, mais je trouve mauvais que vous persistiez à jouer la

cabotine et à chanter de ces choses-là. Où diable avez-vous bien pu

ramasser la _Chanson du Colonel_? Ce n’est pas une chanson de salon.

Elle n’est pas convenable.

ELLE.--C’est mistress Buzgago qui me l’a apprise. C’est à la fois une

chanteuse de salon et une chanteuse de bon ton, et dans deux mois, elle

me fermera son salon, et grâce à Dieu, elle n’est pas aussi inconvenante

que je le suis. O Guy, Guy! Je voudrais être semblable à certaines

femmes et ne pas m’embarrasser de scrupules. Que dit donc Keene? «Savoir

porter des cheveux pris à un cadavre et renier le pain qu’on mange.»

LUI.--Je ne suis qu’un homme d’une intelligence limitée, et en ce moment

même, me voilà tout abasourdi. Quand vous aurez tout à fait épuisé le

bruyant défilé de vos diverses humeurs, dites-le-moi, et je tâcherai de

comprendre la dernière.

ELLE.--Des humeurs! Guy. Je n’en ai aucune. J’ai seize ans, et vous

vingt tout juste, et vous m’avez attendue devant l’école pendant deux

heures au froid. Et maintenant je vous ai rencontré, et nous rentrons

ensemble à pied à la maison. Cela va-t-il à Votre Majesté Impériale?

LUI.--Non, nous ne sommes pas des enfants. Pourquoi ne pouvez-vous pas

être raisonnable?

ELLE.--Voilà ce qu’il me demande, au moment où je vais commettre un

suicide par amour de lui, et... Oh! je ne tiens pas à faire la

Française, à tenir des propos sans suite sur ma mère... Mais vous ai-je

jamais dit que j’ai une mère, et un frère qui était mes délices avant

mon mariage? Il est marié maintenant. Pouvez-vous vous imaginer le

plaisir que va lui donner la nouvelle de cette fugue en duo? Avez-vous

parmi les vôtres, quelqu’un, Guy, qui puisse être charmé de ces

aventures?

LUI.--Une ou deux personnes. On ne peut faire une omelette sans casser

des œufs.

ELLE, _avec lenteur_.--Je n’en vois pas la nécessité.

LUI.--Ah! Que voulez-vous dire?

ELLE.--Faut-il que je dise la vérité?

LUI.--Etant donné les circonstances, cela vaudrait tout autant.

ELLE.--Guy, j’ai peur.

LUI.--Je croyais que nous nous étions mis d’accord sur tous les points.

De quoi avez-vous peur?

ELLE.--De vous.

LUI.--Oh! que tout aille au diable! Encore la vieille antienne! Voilà

qui est trop fort.

ELLE.--De _vous_.

LUI.--Et puis quoi?

ELLE.--Qu’est-ce que vous pensez de moi?

LUI.--C’est tout à fait à côté de la question. Qu’est-ce que vous

comptez faire?

ELLE.--Je n’ose pas risquer cela. J’ai peur. Si je pouvais me borner à

tricher.

LUI.--A la Buzgago? Non merci. C’est le seul point sur lequel il me

reste quelque notion d’honneur. Je ne veux pas manger de son sel, tout

en le volant. J’entends le razzier ouvertement ou pas du tout.

ELLE.--Je n’ai jamais voulu dire autre chose.

LUI.--Alors, dites-moi pourquoi vous vous donnez l’air de ne vouloir pas

venir?

ELLE.--Ce n’est point un air, Guy. J’ai peur.

LUI.--Expliquez-vous, je vous prie.

ELLE.--Cela ne peut pas durer, Guy, cela ne peut pas durer. Vous vous

fâcherez, et alors vous jurerez, et puis vous deviendrez jaloux. Puis

vous cesserez d’avoir confiance en moi. Vous en êtes déjà là maintenant,

et vous, vous serez vous-même le meilleur prétexte à douter. Et moi...

qu’est-ce que je ferai? Je ne vaudrai pas mieux que mistress Buzgago,

pas mieux que la première venue. Et vous le saurez! Oh! Guy, ne le

voyez-vous donc pas?

LUI.--Je vois que vous êtes déraisonnable à désespérer, petite femme.

ELLE.--Voilà. Dès que je soulève une objection, vous vous fâchez. Que

ferez-vous quand je ne serai plus que votre propriété, une propriété

volée. Cela ne se peut, Guy, cela est impossible. Je croyais la chose

possible, mais non, elle ne l’est pas. Vous vous lasserez de moi.

LUI.--Je vous dis que non. N’y a-t-il pas moyen de vous le faire

comprendre?

ELLE.--Allons, est-ce que vous ne voyez rien? Si vous me parlez sur ce

ton maintenant, vous me lancerez plus tard d’horribles injures, si je

ne fais pas absolument comme vous voudrez. Et si vous étiez cruel envers

moi, Guy, où irais-je? où irais-je? Je ne puis compter sur vous, je ne

puis compter sur vous.

LUI.--Je devrais, ce me semble, vous dire que je puis avoir confiance en

vous. J’en ai d’amples motifs.

ELLE.--Ne le dites pas, mon cher, cela me fait souffrir autant que si

vous me frappiez.

LUI.--Voilà qui n’est pas des plus plaisant pour moi.

ELLE.--Je ne saurais qu’y faire. Je voudrais être morte. Je ne puis

avoir confiance en vous, et je n’ai pas confiance en moi. Oh! Guy,

laissons tomber la chose et n’y pensons plus.

LUI.--Trop tard maintenant. Je ne vous comprends pas. Je ne le puis

pas... et je ne suis pas assez maître de moi pour avoir avec vous un

entretien ce soir. Puis-je aller vous voir demain?

ELLE.--Oui... _Non_... Donnez-moi le temps... Après-demain. Je monte ici

en rickshaw et je _le_ rencontre chez Peliti. Vous, vous allez monter à

cheval.

LUI.--J’irai aussi chez Peliti. J’ai besoin de prendre quelque chose.

Mon univers s’écroule sur ma tête, et les étoiles tombent. Qu’est-ce

qu’ont donc ces brutes à brailler dans l’ancienne bibliothèque?

ELLE.--C’est la répétition pour les chœurs du bal masqué.

N’entendez-vous pas la voix de mistress Buzgago? C’est une idée toute

nouvelle. Ecoutez...

MISTRESS BUZGAGO (dans l’ancienne bibliothèque, _con molta

espressione_):

Gardez en haut, gardez en bas. Margery Daw

A vendu son lit pour coucher sur la paille,

Ne faut-il pas qu’elle soit une sotte, une salope,

Pour vendre son lit et coucher dans la boue.

LE CAPITAINE COGLETON.--A la place de _boue_, je mettrai _foin_. Ça fait

meilleur effet.

LUI.--Non, j’ai changé d’idée au sujet de la boisson. Bonsoir, petite

dame. Vous verrai-je demain?

ELLE.--Ou... Oui! Bonsoir, Guy. Il ne _faut_ pas m’en vouloir.

LUI.--Vous en vouloir! Vous _savez_ que j’ai absolument confiance en

vous. Bonne nuit et... Dieu vous bénisse. (_Trois secondes après,

seule._) Hum! je donnerais quelque chose pour savoir quel est l’autre

homme qui est derrière tout cela?

UNE FEMME DE DEUXIÈME CATÉGORIE

«_Est fuga, volvitur rota._» _Nous allons à la dérive. Où

distingue-t-on confusément le port? Un, deux, trois, quatre, cinq

font leur partie. C’est quelque chose tant de gagné si le numéro un

fournit plus que son écot. Montre-nous-le, Hugues de Saxe-Gotha._

(MAITRE HUGUES DE SAXE-GOTHA.)

--Habillée! Ne venez point me dire que cette femme-là fut jamais

habillée de sa vie. Elle se levait debout au milieu de la pièce, pendant

que son ayah... non, son mari... c’était certainement un homme...

lançait des habits sur elle. Ensuite elle s’est coiffée avec ses doigts

et a frotté son chapeau dans la poussière sous le lit. Je sais qu’elle

l’a fait. Je le sais tout comme si j’avais été présente à l’orgie. Qui

est-elle? demanda mistress Hauksbee.

--Sais pas, dit d’une voix faible mistress Mallowe, vous me donnez la

migraine. Je suis malheureuse aujourd’hui. Etayez-moi avec des

_fondants_, réconfortez-moi avec des chocolats, car je suis...

N’avez-vous rien apporté de chez Peliti?

--Il faut d’abord répondre à des questions. Vous aurez les sucreries

quand vous aurez répondu. Qui est donc, qu’est-ce donc, cette créature?

Il y avait au moins une demi-douzaine d’hommes autour d’elle, et on eût

dit qu’elle allait s’endormir au milieu d’eux.

--Delville, dit mistress Mallowe, Shady Delville, pour la distinguer de

mistress Jim du dit lieu. Elle danse comme elle s’habille, comme un

paquet, je crois. Son mari est quelque part du côté de Madras. Allez la

voir, si elle vous intéresse tant que cela.

--Qu’ai-je à faire de femmes shigramitiques? Elle a simplement attiré

mon attention une minute et je me suis étonnée de l’attraction qu’une

femme aussi fagotée peut exercer sur un certain type d’hommes. Je

m’attendais à la voir sortir de ses habits jusqu’au moment où j’ai

regardé ses yeux.

--Des crochets et des yeux, sûrement, fit mistress Mallowe avec

langueur.

--Ne faites pas la maligne, Polly. Vous me donnez mal à la tête; et

autour de cette meule de foin, il y avait une troupe d’hommes, un vrai

rassemblement.

--Peut-être qu’ils s’attendaient aussi...

--Polly, ne soyez pas rabelaisienne.

Mistress Mallowe se pelotonna confortablement sur le sofa et consacra

toute son attention aux bonbons.

Elle et mistress Hauksbee partageaient la même maison à Simla, où ces

événements survinrent deux saisons après l’affaire d’Otis Yeere, qui a

déjà été contée.

Mistress Hauksbee se dirigea vers la vérandah et jeta de là un coup

d’œil sur le Mail, le front tout ridé par la réflexion.

--Bah! fit mistress Hauksbee, vraiment!

--Qu’y a-t-il, dit mistress Mallowe d’une voix endormie.

--Ce paquet... et le _Maître de danse_... celui auquel je trouve à

redire.

--Pourquoi au _Maître de danse_? C’est un gentleman d’âge moyen, aux

tendances peu en faveur, et romanesques, et qui recherche mon amitié.

--Alors résignez-vous à sa perte. Les femmes fagotées sont naturellement

collantes, et je m’imagine volontiers que cette bête-là,--comme son

chapeau a l’air terrible, vu d’en haut!--doit être particulièrement

collante.

Sous les déodars · 第 4 / 11 段