JOURNAL DE MADAME

Ce n’est pas sans émotion que je vais quitter mon excellente amie, mais

c’est sans regret que je quitterai l’Angleterre. Sans doute on trouve

parmi les Anglais, pris individuellement, des gens charmants, pleins de

courtoisie et d’amabilité, de distinction et même de cœur, mais la

nation anglaise, à l’abri de ses remparts liquides, s’enferme de parti

pris dans un superbe isolement; ne pensant qu’à soi, elle garde ses

coudées franches pour ne faire aucune alliance qui puisse la

compromettre, c’est-à-dire l’entraîner à combattre dans l’intérêt des

autres. Personne aussi n’aime «ce peuple amphibie, qui gouverne la terre

par la mer.»

La France ne peut aimer son ennemie séculaire, la perfide Albion, les

autres Etats d’Europe s’en méfient, et les Américains ne professent

aucune sympathie pour les Anglais. «Vous ne les verrez jamais caresser

la crinière du Lion britannique; non, leur plus grand amusement est de

lui tortiller la queue.» Mais assez de réflexions sur _Old England_, je

reviens à mon amie. C’est demain que doit sonner l’heure de la

séparation...

Comme le temps passe vite dans l’intimité d’une femme aimable et bonne.

L’amabilité, la bonté n’ont pas d'âge, je dirai même qu’elles sont

toujours jeunes et belles, c’est un rayonnement de l'âme.

Mon amie est très connue et très aimée à Oxford, elle fait le bien d’une

main généreuse et discrète. Il y a trois choses chez elle qui ne sont

jamais fermées: sa porte, sa bourse et son cœur.

Voilà une femme qui doit certainement se coucher tous les soirs avec la

conscience satisfaite d’un Titus qui n’a point perdu sa journée.

J’emporte les meilleurs souvenirs. On est heureux d’avoir vu les lieux

qu’habitent ceux qu’on aime, on vit leur vie par la pensée, on les

retrouve dans leur intérieur, on les suit dans leurs habitudes, et l’on

se sent plus rapproché d’eux.

La sympathie, la véritable amitié sont rares, il est bien doux de se

connaître des cœurs acquis et de savoir à soi-même ses sentiments

d’affection bien placés.

J’ai visité des terres charmantes, j’ai vu la plus grande ville du

monde, j’ai joui des douceurs de l’amitié. Mon voyage s’est accompli

sans ennuis, sans mésaventures, sans trop de fatigues, et ma plus grande

joie après tous ces plaisirs, c’est de rentrer chez moi. C’est ici le

cas d’appliquer le proverbe anglais qui sera toujours vrai:

_There is no place like home._

Voyages loin de ma chambre t.1 · 第 137 / 161 题